Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 1

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Chapitre 1: 第一回 省凤城侠怜鸳侣苦

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 1, CHAPITRE PREMIER; Tome 1, CHAPITRE II


CHAPITRE PREMIER (Tome 1)

Il y avait autrefois dans la ville de Tah-ming (1) un étudiant nommé Tieh-chung-u, qui réunissait en lui toutes les qualités du corps et de l'esprit. Sa beauté (1) Tah-ming est une ville du premier ordre, au midi de Péking et dans la même province. Voyez la Description de la Chine par Duhalde. égalait celle des plus belles femmes, et on ne l'appelait partout que le beau Tieh. La nature, en lui prodiguant les agréments qui peuvent rendre un homme aimable, lui avait donné un tempérament bouillant et fougueux, et une humeur vindicative, qu'aucun égard ni aucun respect pour ses supérieurs ne pouvait réprimer. Il était d'ailleurs équitable, humain, généreux, bienfaisant, et surtout extrêmement compatissant pour les malheureux. Son père, nommé Tieh-ying, était un mandarin de justice; sa mère s'appelait Sheh-sheh. Son père était attaché à un des tribunaux du palais; mais, craignant le tempérament violent de son fils, il l'avait relégué dans une maison qu'il possédait dans une autre ville (1), de peur qu'il ne lui attirât quel- "que mauvaise affaire à la cour. Il y tenait son ménage et continuait ses études, fréquentant de temps à autre les sociétés pour délasser son esprit. Lorsqu'il eut atteint l'âge de seize ans, son père et sa mère songèrent à le marier (2). Ils lui firent part de leur dessein; mais il parut fort éloigné de vou- (1) A la Chine, les mandarins ont souvent leur maison dans un autre endroit que celui où ils exercent leurs fonctions. (2) Les Chinois sont si jaloux d'avoir de la postérité, qu'un père vit en quelque sorte déshonoré jusqu'à ce qu'il ait marié tous ses enfants, ce qui fait qu'ils les établissent de bonne heure. Il est quelquefois arrivé à la Chine que, des criminels ayant été condamnés à mort, on a suspendu leur exécution pour qu'ils pussent habiter avec leurs femmes et avoir des enfants, qu'ils ne mourussent sans postérité. (Duhalde.) loir s'y prêter. Il leur représenta qu'il n'en était pas du mariage comme d'une connaissance ou d'une amitié ordinaire (1), qu'on est le maître de rompre lorsqu'on le juge à propos; que, s'il lui prenait jamais envie de se marier, il ne le ferait qu'après une mûre délibération, et encore faudrait-il qu'il trouvât une femme qui réunît en elle toutes les perfections du corps et de l'esprit. Ses parents trouvèrent ses raisons si légitimes, qu'ils ne lui en parlèrent plus. Lorsqu'il eut atteint l'âge de vingt ans, un jour qu'il s'amusait en bu- (1) Le mariage, parmi les Chinois, lorsqu'il a été célébré avec les formalités requises, ne peut être dissous, si ce n'est pour cause d'adultère; encore cela n'a-t-il lieu que parmi le bas peuple. 5' vant (1) à lire l'histoire ancienne, il tomba sur celle d'un empereur qui envoya demander le cœur (2) d'un de ses mandarins, nommé Pé-kan, pour en (1) Les Chinois boivent souvent entre leurs repas. (2) Ces sortes d'idées, toutes sauvages et extravagantes qu'elles nous paraissent, sont très familières aux Chinois. On lit dans un de leurs traités de morale qu'un nommé Tsi-king, ayant ouï dire que des malades dont la guérison était désespérée avaient été quelquefois guéris en mangeant de la chair humaine, se coupa un morceau de chair de la jambe, et le fit manger à sa mère, qui était dangereusement malade. (P. Duhalde.) Ce n'est point à cet usage seul qu'on emploie la chair humaine. On rapporte qu'un empereur, ayant fait bâtir un mausolée, n'entretenait ses lampes qu'avec de la graisse humaine. (Voy. le même auteur.) Un missionnaire ayant été arrêté en 1746, on trouva dans sa cellule quelques bougies de cire blanche. Les Chinois, qui ignorent l'art de blanchir la cire, faire une potion médicinale pour la reine qui était malade. Pé-kan (1) obéit sur-le-champ à l'ordre de son maître, et se s'imaginèrent aussitôt qu'elles étaient faites avec de la graisse humaine, et ce soupçon prévalut non seulement sur le bas peuple, mais encore sur les mandarins, qui naturellement auraient dû avoir plus de connaissance. (1) L'histoire de Pé-kan est fort célèbre parmi les Chinois. Voici comment la plupart de leurs écrivains la rapporteut. L'empereur Chew, qui régnait l'an 1154 avant Jésus-Christ, et qui est regardé comme le Néron des Chinois, avait une femme nommée Ta-kia *, à l'instigation de laquelle il avait commis mille cruautés, qui l'a- vaient rendu odieux à tout son peuple. Un de ses oncle, nommé Pé-kan ou Pi-kang, dit en lui-même : « J'aime mieux mourir que de garLes historiens chinois prétendent que ce fut cette reine qui introduisit la mode d'avoir les pieds petits : comme les siens étaient petits, elle les serrait avec des rets, affectant de faire passer pour une beauté un défaut naturel. (Koy. Duhalde, Blart. Hist., page 95.) 7" le fit arracher. Ce trait fit sentir au jeune Tieh-chung-u combien les grands sont malheureux d'être exposés aux caprices des princes, et combien on est heureux de vivre dans l'obscurité. Cette résignation extraordinaire de Pé-kan lui ayant der plus long-temps le silence : je sais que le tyran n'écoutera point mes remontrances, mais mes compatriotes et la postérité me rendront justice. » Il s'adressa en conséquence à l'empereur, qui entendit ses reproches avec un air d'indignation et de fureur. «On prétend, dit-il, que les cœurs des sages ont sept ventricules * : je veux voir s'il en est ainsi de celui de Pé-kan, qui fait parade de sa sagesse et de son courage. » Là-dessus il lui fit arracher le coeur, et se le fit apporter pour l'examiner, ajoutant ainsi la raillerie à la cruauté. (Voyez Duhalde, Conf., lib. 3, p. 133. Blart. Hist., p. 94.) Expression proverbiale dont les Chinois se servent pour marquer le courage et la sagesse de leurs saints ou héros. & donné occasion de réfléchir sur sa désobéissance envers ses parents (1), il en eut un si cuisant remords, qu'il ne put fermer l'œil de toute la nuit, et qu'il résolut d'aller se jeter à leurs pieds, pour leur demander pardon de cette opiniàtreté qui l'avait retenu si long-temps éloigné de leur présence. Plein de cette résolution, il se leva de très grand matin, et, prenant avec lui un seul domestique nommé Siow-tan, il (1) Les enfants n'ont pas moins d'obéissance pour leurs parents que pour l'empereur. Cette connexion d'idées est naturelle aux Chinois, dont le gouvernement est purement patriarchal, et qui tiennent pour principe fondamental que l'état est une grosse famille, et que les rois doivent avoir dans l'empire la tendresse d'un père, et les pères dans leurs familles toute la tendresse des rois. (P. Duhalde.) partit pour se rendre à la cour. Il y avait deux jours qu'il était en route, et l'impatience de revoir son père était si grande, que, ne songeant ni à se reposer, ni à prendre de nourriture, la nuit le surprit avant qu'il eût eu le temps d'arriver à l'hôtellerie (1). Après avoir encore marché quelque temps, il se trouva près d'un gros village au milieu de quelques huttes habitées par de pauvres gens. Il mit pied à terre; et, ayant appelé, {1) Les hôtelleries à la Chine sont en général très pauvres : elles consistent en quatre murailles de torchis, point planchéiées, si ce n'est sur les grandes routes, où elles sont vastes et proprement bâties. Mais il faut que les voyageurs portent avec eux leurs matelas : autrement ils sont réduits à coucher sur une simple natte. (Vor. Duhalde) il se présenta une vieille femme qui, le voyant en habit d'étudiant, lui dit: « Siang-coon (jeune homme), ou je suis bien trompée, ou tu viens de la cour, pour voir notre jeune étudiant Wey-siang-coon. " Il lui dit qu'il ne le connaissait point. Elle lui demanda ce qui l'avait amené dans cet endroit. Il répondit qu'il s'était égaré, et la pria de lui donner une chambre où il pût passer la nuit. Elle lui fit un très bon accueil, et l'assura qu'elle était fâchée de ne pouvoir le recevoir aussi bien qu'il le méritait. Siow-tan lui apporta son lit et ses hardes de nuit; la vieille lui montra un endroit pour son cheval, lui donna une chambre, où elle étendit de la paille fraîche, et lui apporta du thé (1). Tieh-chung-u, après s'être un peu. remis de la fatigue du voyage, lui demanda quel motif l'avait obligée à le questionner sur son arrivée, et quel était le jeune étudiant dont elle lui avait parlé. « Vous ignorez peut-être, lui dit- (1) Il n'y a pas au monde de peuple plus poli que les Chinois. Cette politesse affectée a même lieu parmi les gens du plus bas état. Je me trouvai un jour, dit le P. Fontenay, dans un chemin extrêmement étroit où il y avait quantité de voitures je m'attendais à tout moment qu'on en viendrait aux paroles et ensuite aux coups, comme cela n'arrive que trop souvent en Europe; mais quelle fut ma surprise lorsque je les vis se saluer, se parler amicalement, et s'aider mutuellement les uns les autres! (Vor. Duhalde. Voy. aussi l'Esprit des lois, tom. 1, pag. 441, édit. 8.) elle, que ce village ne s'appelait point autrefois, comme à présent, Wey-tswün (1), mais qu'il portait le nom d'une famille qui y faisait sa résidence, et qui, après avoir brillé à la cour, était tombée dans la dernière pauvreté. Cependant, grâce au ciel,il reste encore un homme de la famille, qui, quoique pauvre, est versé dans les lettres : il a été à la cour pour y subir son examen (2), et y a (1) Tswün, en Chinois, signifie un village. (2) Appelé par les Chinois Cow-shé. Comme tous les emplois civils à la Chine ne s'accordent qu'au mérite personnel, il n'est pas étonnant que l'étude des.belles-lettres y soit très estimée, et que les examens s'y fassent avec beaucoup d'ordre, d'exactitude et de formalités. Les étudiants sout obligés de subir plusieurs examens particuliers, avant que d'être admis au degré de sieou-tsai, qui répond à celui de bachelier dans nos. univer¬ rencontré un savant, nommé Han-yuen, qui l'a pris en amitié, et qui, n'ayant qu'une fille unique, la lui a donnée en sités. Cet examen se fait tous les trois ans dans chaque grand district des provinces, devant les mandarins. Les examens pour le second degré, savoir, de kiu-gin, qui répond à celui de licencié, se font aussi tous les trois ans dans la capitale de la province; tous les sieou-tsai sont obligés d'y assister, et à peine y en a-t-il un sur dix mille d'admis. Ce degré les met à même d'exercer les emplois inférieurs; on n'accorde les autres qu'aux tsin-seé ou docteurs, qui, un an après avoir obtenu le premier degré, en subissent un autre à Pe-king devant l'empereur, qui ne l'accorde qu'à cent cinquante candidats sur cinq à six mille. On accorde chacun de ces degrés suivant les progrès qu'ont faits les étudians dans l'étude de l'histoire, de la politique et de la morale, mais surtout des lois, et selon le plus ou le moins de facilité avec laquelle ils composent. Il y a aussi des examens pour les gens de guerre. (P. Duhalde, vol. 1, p. 376.) mariage, et lui a offert des gages pour garants de sa parole. Il y a déjà quatre ans qu'il est fiancé (1); mais il n'a pu envoyer chercher sa femme, n'ayant pas de quoi la nourrir. Un mandarin, en étant devenu amoureux, a voulu en faire sa seconde femme, ou sa concubine; mais son père et sa mère ont refusé d'y (1) Les missionnaires ne nous disent point la manière dont les Chinois fiancent ou marient leurs enfants, quoique cette pratique soit si commune chez eux, qu'ils les fiancent quelquefois aussitôt qu'ils naissent. Il arrive même ordinairement que la mariée reste plusieurs années chez ses amis avant de consommer le mariage. Les rits ordonnent, dit un ancien auteur chinois, que l'on marie les filles de bonne heure, qu'on les fiance à quinze ans, et qu'elles se marient à vingt. Il est bon cependant de remarquer que les Chinois marient aujourd'hui leurs enfants plus tôt. (P. Semedo, p. 71. Duhalde, vol. 1.) à la consentir. Outré de ne pouvoir la posséder, il a mis en usage divers moyens pour l'enlever, et est enfin parvenu à son but. Aussitôt que Wey-siang-coon en a été instruit, il a porté ses plaintes cour; mais ne sachant à qui s'adresser, et n'ayant point de nouvelles de sa femme, dont le mandarin a fait arrêter les parents, il est retourné chez lui accablé de désespoir. Sa mère, qui craint qu'il n'attente à sa vie, a fait appeler des voisins pour le garder à vue. » Elle parlait encore, lorsqu'on entendit un grand bruit dans la rue : ils regardèrent, et aperçurent, au milieu d'une foule de gens, un jeune homme habillé de bleu (1), qui pleurait et se (1) L'habit de ceux qui ont pris le plus bas delamentait beaucoup. La bonne femme, ayant vu son mari, l'appela et lui fit part de l'arrivée de son hôte. Il la gronda de ne lui avoir pas offert à souper plus tôt, et lui ordonna de faire préparer son repas. Tieh-chung-u lui demanda si la femme de l'étudiant avait été enlevée de nuit ou de jour. Son hôte lui ayant répondu que l'enlèvement s'était gré, savoir celui de sieou-tsai, consiste dans une robe bleue, bordée de noir, et un oiseau d'argent au haut de leur bonnet. Ceux qui ont pris le second, ou celui de kiu-gin, sont distingués par une robe brune bordée de bleu, avec un oiseau d'or ou de cuivre doré sur leur bonnet. Ceux qu ont pris le premier, ou les tsin-sée, indépendamment de l'habit, sont encore distingués par une ceinture qu'ils portent dans leurs gouvernements, et qui est plus ou moins riche, selon leur emploi. (Duhalde, ubi supra. Semedo, Hist., page 46, etc.) fait de jour, il s'enquit si quelqu'un l'avait vu? « Certainement, plusieurs personnes en ont été témoins; mais pas une n'a osé ouvrir la bouche: car, ajouta-til, qui serait assez hardi pour s'opposer à un mandarin aussi grand et aussi puissant? » Sa femme l'interrompit, et le pria de ne plus parler d'une chose à laquelle il n'y avait point de remède. Tieh-chung-u se mit à sourire, et leur dit : « Il faut avouer que vous autres villageois êtes bien craintifs et bien timides; mais peut-être il n'y a pas un mot de vrai dans l'histoire que vous venez de me raconter. Elle est telle que je viens de la dire, reprit-elle : un de mes cousins, qui fournit de la paille à la cour, s'est trouvé présent lorsque la chose est arrivée, et a vu conduire la jeune femme, son père et sa mère, dans la maison du mandarin, qui est une retraite que l'empereur lui a donnée, et où personne excepté lui, ne peut entrer. " - Pourquoi n'en avez-vous pas donné avis au jeune homme, lui dit Tieh-chung-u? <«- A quoi cela aurait-il servi, reprit le mari? Qu'aurait-il fait? » Il lui demanda où était le palais. « Hors de la ville, lui dit-il; mais quand même vous le trouveriez, oseriez vous le regarder? » On servit à souper, et la conversation finit; après quoi il ordonna à Siow-tan de faire son lit, parce qu'il était las et avait envie de dormir. Le lendemain matin, après qu'il eut déjeuné, il donna ordre à son domestique de peser cinq maces, et de les donner à la bonne femme; il prit ensuite congé d'elle, et la remercia du bon accueil qu'elle lui avait fait. Elle lui demanda pardon de ne l'avoir pas mieux reçu, et le pria, tant pour sa sûreté que pour la leur, de ne point ouvrir la bouche sur ce qu'elle lui avait dit. « Que m'importe cette affaire, repritil? Je ne me ressouviendrai que des politesses que vous m'avez faites: ne craignez rien.» Son hôtesse l'accompagna jusqu'au grand chemin, et lui dit adieu. Tieh-chung-u avait à peine fait deux ou trois lees (1), lorsqu'il aperçut à quelque distance de lui Wey - siangcoon, qui frappait du pied à terre, et se plaignait au ciel de l'injustice qu'on lui avait faite. Tieh-chung-u ne l'eut pas plus tôt vu, qu'il doubla le pas pour le joindre. Il mit pied à terre (2), et l'aborda en lui frappant sur l'épaule. Mon frère, lui dit-il, ne vous livrez point au désespoir; il est aisé de remédier à votre chagrin, et je ferai tous mes efforts pour vous faire rendre votre maîtresse. (1) Un lee est la distance où la voix tendre: il en faut dix pour une lieue. peut s'é- (2) C'est la coutume à la Chine de mettre pied à terre lorsqu'on rencontre ses égaux ou ses supérieurs. Surpris de se voir aborder de cette manière, l'étudiant le regarda fixement. Sa physionomie lui plut; mais, comme il ne le connaissait point, sa démarche lui sembla encore plus extraordinaire. Il lui dit cependant :: « Monsieur, vous me paraissez un homme de rang et de distinction : moi, je suis pauvre, et n'ai pas l'honneur de vous connaître. Je suis plongé dans le chagrin et l'affliction la plus profonde, mais je ne puis vous en dire la cause. « Les paroles que vous venez de me dire me font tant de plaisir, qu'elles me paraissent venir du ciel; mais, hélas ! tout est perdu pour moi, et mon malheur est si grand, que vous ne sauriez y remédier, quand même vous seriez un ange (1). » Tieh-chung-u lui répondit en riant: « Il n'y a pas plus de mal que dans la piqûre d'une abeille. Si je ne délie pas ce nœud, je permets que tout le monde se moque de moi. Il y a eu autrefois des héros qui venaient à bout des entreprises les plus difficiles et pourquoi n'y en aurait-il point aujourd'hui ? : » Wey-siang-coon crut apercevoir en lui quelque chose d'extraordinaire, et lui dit : (1) Les Chinois admettent des esprits tutélaires, ou des bons génies. Ils ont des temples dans les villes, où les mandarins leur offrent des sacrifices, de même qu'aux génies des rivières, des montagnes, des quatre parties du monde, etc. (P. Semedo, Hist., part. 1, chap. 18, page 86.) « Je vois que vous êtes un homme d'un mérite distingué : oserais - je vous demander v otre nom? " « - Il est inutile pour le présent que vous le sachiez, reprit Tieh-chung-u; mais j'ai besoin de savoir le vôtre (1), et où vous logez, parce que j'ai quelque chose à dire à votre père.-› « — Je m'appelle Wey-phey, et ik y a long-temps que j'aurais mis fin à mes jours si je n'avais ma mère, qui est veuve, et qui a besoin de moi pour subsister. C'est pour elle seule que j'endure mes malheurs, et que je mets tout en œuvre pour y remédier. Il ne me reste qu'un moyen, c'est d'aller à la cour et de présenter une requête à quelque (1) L'autre était un nom de profession. que mandarin : s'il refuse de m'écouter, je m'adresserai à un autre ; et si aucun ne me rend justice, je mourrai au vu et au su de tout le monde. » En disant ces mots, il tira som placet, et le donna à Tieh-chung-u. Il le lut, et vit que le père del a femme était un docteur en loi (i) du second rang, et que le mandarin auteur de cette violence ne lui était point inconnu. «Fort bien, lui dit-il; votre demande est juste, et vous pouvez vous (1) Le second degré, appelé kiu-gin, répond peut-être mieux à celui de maître ès-arts on de licencié, dans les universités d'Europe. Cependant, comme ce n'est qu'une distinction civile, j'ai cru devoir conserver celui de docteur en loi. (Voy. la note ci-dessus, et le P. Duhalde, vol. 1.) adresser à l'empereur, il est assez puissant pour vous rendre justice; ce serait perdre du temps que de vous adresser à un autre, et il est même inutile que vous lui présentiez vous-même votre requête. Rapportez-vous-en à moi : peut-être aurai-je occasion de vous rendre service. » Wey-phey se prosterna à ses pieds et les lui baisa. « Monsieur, lui dit-il, la joie que votre compassion excite dans mon cœur ressemble à ces tendres feuilles qui donnent la verdure à un arbre que l'hiver avait séché. Puisque vous voulez me faire la grâce de présenter ma requête, il ne convient point que je reste ici : permettez que je vous suive à pied jusqu'à la cour. «Si vous veniez avec moi, lui dit Tieh-chung-u, tout le monde prendrait l'alarme. Il est à propos que vous retourniez dans votre village. Vous aurez demes nouvelles dans dix jours. « Mon frère, reprit Wey-phey, la faveur que vous me faites est aussi grande que le ciel et la terre. » Il répandit quelques larmes, et lai fit une profonde révérence. Tieh-chung-u l'exhorta à avoir bon courage, prit sa requête, la mit dans sa manche (1), lui dit adieu, et remonta à cheval. Wey- (1) Les Chinois ont de grandes manches plissées et pendantes, qui dans l'occasion leur servent de poches. (Voy. Duhalde, vol. 2.) Ils ont de plus une poche à leur ceinture, dans laquelle ils mettent leur bourse, leur couteau, etc. (Duhalde, vol. 1.) phey demeura immobile, et suivit des yeux Tieh-chung-u, aussi loin qu'il put l'apercevoir, ne sachant si ce qui venait de lui arriver était une réalité ou un

CHAPITRE II (Tome 1)

Le village de Wey-tswün n'était éloigné que de cinq lee de la cour, et Tieh-chung-u y arriva en deux heures. Il se rendit aussitôt à la maison de son père, où tout était tranquille; personne n'était devant la porte. Il descendit de cheval et entra dans la salle d'audience (1); mais il ne vit ni clerc ni qui que ce fût. Voulant aller plus loin, (1) La salle d'audience n'est séparée de la maison du mandarin que par une simple muraille. et trouvant les portes fermées, il frappa et appela. Les domestiques, ayant entendu sa voix, lui ouvrirent et s'écrièrent : « Mauvaises nouvelles ! les choses vont très mal ! » Il leur demanda pourquoi. « Notre maître, reprirent-ils, a été mis en prison par ordre de l'empereur : vous ne pouviez arriver plus à propos. Montez, nous vous en prions, dans l'appartement de votre mère, et voyez avec elle ce qu'il y a à faire. » Tieh-chung-u fut tellement frappé de cette nouvelle, qu'on fut obligé de le conduire jusqu'à la porte de l'apLa porte de communication est ordinairement fermée, et gardée par un domestique. (Duhalde, tome 2.) partement. Sa mère ne l'eut pas plus tôt aperçu, qu'elle le saisit par la manche et s'écria: « Mon fils, vous venez à propos. Votre père s'est acquitté de son emploi avec une persévérance infatigable: empressé à réformer les abus, il présentait du matin au soir (1) des requêtes à l'empereur. Il est impliqué dans une affaire de la dernière importance j'ignore s'il est vivant ou mort; il est en prison. : Tieh-chung-u tomba dans un chagrin violent, et, s'apercevant de la tristesse de sa mère, il se jeta à ses genoux et lui dit : " Ma mère, ne vous laissez point (1) L'expressión chinoise est : Votre père sera aujourd'hui un honnête homme, il le sera demain, il présentera des requêtes, etc. abattre, et modérez votre affliction. Quoique l'affaire soit aussi grande que les cieux sont hauts, il ne faut point nous désespérer, mais nous consulter ensemble racontez-moi ce qui s'est passé. Alors elle lui ordonna de se relever et de s'asseoir, et lui parla en ces termes : « Comme votre père revenait, il y a quelques jours, du palais de l'empereur, il fut arrêté en chemin par un vieillard et sa femme, qui avaient les cheveux épars, le visage meurtri et ensanglanté, et leurs habits déchirés. Ils se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent justice. Votre père leur demanda qui ils étaient et qui les avait offensés. Je suis docteur en droit du second degré, reprit le vieillard, et je m'appelle Han-yuen. J'ai une fille depuis long-temps promise en mariage; mais un grand-mandarin, nommé Tah-quay, ayant ouï parler de sa beauté, me l'a fait demander en qualité de seconde femme ou de concubine (1). Je lui ai fait dire que je ne pouvais y consentir, l'ayant promise à un autre; qu'il pouvait m'ôter la vie, s'il voulait, mais que je ne consentirais jamais à lui donner ma fille. Tah - quay fut outré de (1) Par les lois de la Chine, un homme ne peut avoir qu'une femme légitime; mais il lui est permis d'avoir plusieurs concubines, dont l'état n'a rien de déshonorant. Il est vrai qu'elles sont soumises à la première; mais leurs enfants sont censés lui appartenir, et héritent par égale part avec les siens. (P. Duhalde, vol. 1, page 304.) ma réponse. Quoi ! a-t-il dit, je vous fais une proposition si raisonnable, et vous la rejetez! Je verrai si je réussirai mieux par la force. En conséquence il a envoyé des gens pour l'enlever. Nous avons voulu la défendre, et ils nous ont mis dans l'état où vous nous voyez. « Ce récit chagrina beaucoup votre père, et il résolut de leur faire rendre justice. Il rentra précipitamment chez lui, et dressa une requête à l'empereur. Mais, hélas! poursuivit Sheh, votre père, malgré son grand jugement, se trouva en défaut dans cette occasion, et n'eut pas la prudence de s'assurer de deux témoins. L'empereur, ayant lu sa requête, lui demanda la preuve de ce qu'il avançait. Il sortit pour aller chercher des témoins, mais en vain car Tah-quay, qui avait eu vent de l'affaire, les avait fait enfermer. Les autres mandarins, qui craignaient sa puissance, prirent son parti. Il présenta à son tour une requête à l'empereur, danslaquelle il accusait votre père d'abuser de sa confiance, et d'inventer des faussetés pour perdre ses fidèles serviteurs. Aussitôt votre père a été dépouillé de son office, et mis en prison. Quelques mandarins, qui l'aiment, ont tâché de lui rendre service, mais c'est en vain il n'a aucun témoin qui dépose : en sa faveur; et s'il n'en produit pas, il ne pourra éviter le supplice. » parLorsque la mère eut achevé de ler, Tich-chung-u prit un visageplus serein. " Est-ce Han-yuen qui est la cause de tout ceci? Cette affaire n'est qu'une bagatelle. Tout le monde connaît Hanyuen et sa fille, et l'on sait qu'on les a enlevés de leur maison. Ne vous affligez pas plus long-temps, ma mère, et reprenez courage: ils ne sauraient être perdus. On trouve les voleurs et les filous qui s'enfuient dans d'autres provinces (1): pourquoi ne trouverait-on pas ceux qui sont dans les environs de la (1) Il est très difficile aux voleurs de s'échapper à la Chine. Il y a non seulement des corps-de-garde de demi-lieue en demilieue; mais les mandarins sont si instruits de ce qui se passe dans leurs districts, qu'ils sont presque toujours découverts. Un missionnaire prétend qu'un criminel ne saurait trouver dans ce vaste empire un endroit où se cacher. (Voy. le P. Semedo, page 2.- P. Duhalde, vol. 1, page 266, et passim. cour? Nous les trouverons; je sais moimême où ils sont cachés. «-Comment! reprit Sheh-sheh, cela est-il possible? dites-vous vrai? «Un fils, lui dit Tieh-chung-u, peutil mentir à sa mère ? » Sheh se réjouit à cette nouvelle, et lui dit: « Si cela est vrai, reposez-vous un peu, ensuite vous irez trouver votre père, et vous tâcherez de calmer son chagrin. » Elle lui fit apporter à manger; peu à près il changea d'habit, et donna ordre à son domestique de le suivre. « Madame, dit-il à sa mère, il ne faut pas tant se presser. Je vais dresser une requête pour mon père; je la présenterai moi-même à l'empereur. » Après l'avoir achevée, il demanda à sa mère le chop ou le sceau (1) de son père, le mit dans sa manche avec lå requête, et ordonna au domestique de le conduire à la prison. Le mandarin qui en était gouverneur connaissait Tieh-chung-u, et le reçut avec beaucoup de politesse. K Monsieur, lui dit-il, votre père est (1) Lorsque les mandarins sont députés pour quelque commission, ils reçoivent en grande cérémonie, comme un symbole de leur office, un sceau dont le métal est plus ou moins précieux, selon leur degré ou leur rang. Dans les jours de cérémonie, ou lorsqu'ils rendent visite à leurs amis, ils font porter ce sceau devant eux par deux hommes, sur une espèce de brancard, et lorsqu'ils sont arrivés dans la maison, on le pose sur une table couverte d'un tapis. Les sceaux dont on se sert à la Chine ne portent aucune figure d'animaux, mais une inscription en caractères chinois. (Duhalde, vol. 1, page 243.) renfemé ici ; allez le joindre, et souffrez que je vous laisse, car vous avez sans doute quelque chose à lui dire en particulier. » Tieh-chung-u le remercia de ses po litesses, et entra. Son père était assis, sans fers, et dans une situation d'esprit fort tranquille. Il s'avance vers lui, se prosterne quatre fois à ses pieds, lui demande pardon de n'être pas venu plus tôt, et lui dit qu'il ne méritait pas le nom de fils, pour avoir été absent lorsqu'il pouvait lui rendre service, ou du moins s'informer de ses ordres. Tieh-u-sheh (1). se leva de son siége. Je suis, lui dit-il, dans l'endroit où mon devoir m'a conduit. Pourquoi ne (1) C'était le nom que lui donnait sa charge. restez-vous pas chez vous à étudier, et à perfectionner votre esprit ? - Monsieur, lui dit Tieh-chung-u, « 1 s'il est de votre devoir d'être ici, c'est aussi le mien de venir ici vous servir. » Son père se tut quelque temps, et lui dit ensuite : «Vous avez raison, et vous faites votre devoir; mais nous vivons dans un temps où les mandarins de la cour sont corrompus, et ne se mettent point en peine de faire le leur. C'est pour m'acquitter du mien que j'ai présenté ma requête, sans savoir si on l'écouterait. L'empereur est à présent maître de ma vie ; lui seul sait si je dois mourir ou non, et votre arrivée ne peut m'être utile. K- Monsieur, reprit Tieh-chung-u, je sais la cause de votre malheur; mais pourquoi vous tenez-vous ainsi tranquille, et ne continuez-vous point à faire chercher le vieillard et sa femme? Pourquoi, sans vous en rapporter à d'autres, ne présentez-vous point une requête pour le chercher vous-même ? «- - Cela ne serait pas difficile à obtenir, reprit Tieh-u-sheh; mais je crains, si je demandais cette permission, et si je ne réussissais point, d'aggraver mon crime et d'augmenter ma disgrâce. «-Je sais où sont ces trois personnes, lui dit son fils; mais on ne peut les arrêter sans un ordre exprès de l'empereur. «-Ill'a déjà donné, reprit le père;mais on n'a pu les trouver, et toutes les peines que mes amis ont prises n'ont abouti à rien. Comment vous, qui ne faites que d'arriver, en sauriez-vous des nouvelles? Cela n'est pas vraisemblable. Vous êtes un enfant, vous en avez entendu parler, et vous vous plaisez à raconter ce que vous avez ouï dire. Allez, vous n'êtes qu'un simple. <«-Monsieur, reprit Tieh-chung-u, dans cette affaire il y va de votre vie : un fils aurait-il bonne grâce de badiner dans une pareille occasion? » Regardant ensuite autour de lui, pour voir si personne ne l'écoutait, il lui raconta ce qui lui était arrivé dans son voyage, l'entretien qu'il avait eu avec la vieille femme et avec Wey-phey, et lui montra sa requête. Tieh-u-sheh, tout transporté de joie, lui dit : . Cela étant ainsi, l'empereur verra K mon innocence, et je ne mourrai point. Mais n'est-il pas à craindre que ce Tah-quay n'ait empoisonné ces personnes, ou ne s'en soit défait par quelque autre moyen? » que Tieh-chung-u répondit : « Le palais où il réside est un présent lui a fait l'empereur, et personne n'y peut entrer. Votre ennemi est un méchant, dépourvu de jugement, qui ne songe qu'à satisfaire ses plaisirs et sa luxure; il se croit eu sûreté, ne soupçonne aucun danger, et n'a même assez d'esprit pour le prévenir: bannissez donc votre chagrin et vos craintes. pas -Mon fils, lui dit Tieh, vous raisonnez fort bien allez me chercher au lo- : gis du papier et mon sceau, afin que je dresse une requête pour l'empereur, "- "— Elle est déjà préparée, reprit le fils, et je l'ai avec moi. Si elle vous plaît, servez-vous-en; sinon, dressez-en une autre elle sera mieux écrite que la mienne. » Son père la lut, la trouva très bien faite, et n'y fit aucun changement. Après avoir apposé son sceau et l'avoir pliée, il la présenta au gouverneur de la prison, le priant de vouloir bien la remettre à un mandarin de la chambre d'audience de l'empereur, appelé Tong-ching-su, qui était chargé de recevoir les requêtes.