Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 14

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Chapitre 14: 第十四回 舍死命救人为识英雄

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 3, CHAPITRE X; Tome 4, CHAPITRE PREMIER


CHAPITRE X (Tome 3)

Voici quelle avait été la cause de l'exil du mandarin Shuey-keu-yé. Ayant appris que la allait éclater avec guerre les Tartares, et qu'on avait besoin d'un général pour commander les troupes, il jeta les yeux sur un homme de son audience (1), appelé Hû-hiau, natif d'une (1) En Chine, tous les officiers militaires sont soumis à la juridiction du tribunal des armes, entièrement composé de lettrés, et qui cependant contrée du nord-ouest, et qui s'était venu offrir lui-même. Shuey - keu - yé consulta l'empereur, qui l'employa d'autant plus volontiers, que nulle autre personne ne voulait marcher contre l'ennemi. Hû-hiau fut donc nommé général, avec ordre d'aller visiter les contrées qui devaient servir de théâtre à la guerre, et d'agir comme il le jugerait à propos dirige toutes les affaires militaires. Ainsi les armes sont subordonnées aux lettres. Le P. Semedo dit que les Chinois avaient coutume d'envoyer à l'armée un lettré qui avait une autorité absolue, même sur le général. Ce mandarin se tenait toujours au centre de l'armée, et souvent même à plusieurs jours de marches du champ de bataille; ses ordres arrivaient toujours fort tard; souvent même, en cas de danger, il s'enfuyait le premier. pour l'intérêt public. Il s'acquitta de sa commission avec tant de célérité, qu'il ne voulut pas même rendre visite aux autres mandarins qui partagaient avec lui le commandement, et marcha directement vers l'ennemi. Cette conduite offensa si grièvement ces officiers, qu'ils refusèrent d'unir leurs forces aux siennes. Il attaqua néanmoins l'ennemi, et engagea un combat qui dura tout le jour avec un avantage égal de part et d'autre. Ce succès était balancé ; les mandarins mécontents le diminuèrent encore dans l'esprit de l'empereur, de manière que le général et Shuey-kenyé furent privés de leurs emplois : le premier fut envoyé en prison, et le second en exil dans la Tartarie. Près d'un an s'était déjà écoulé depuis son bannissement. Quoique Shuey-kew yé conservât sa dignité de mandarin, on pensait si peu à lui, qu'il n'y avait aucune apparence d'un rappel prochain. Un matin un officier de son tribunal (car malgré sa disgrâce on lui avait assigné une salle d'audience) vint lui dire qu'un messager, porteur des lettres d'un des ministres d'état, était arrivé de Péking. Shuey-keu-yé, qui croyait être entièrement oublié à la cour, fut surpris de cette nouvelle, et ordonna qu'on le fît entrer. Chun-kéé se présenta suivi de deux domestiques qu'il avait amenés avec lui; il fit sa révérence et lui présenta un tieh-tsé (billet de compliment). Le mandarin le lut, et voyant que Chun-kéé n'était point un domestique, mais un ami particulier de la personne qui l'envoyait, il le pria de s'asseoir. -« J'ai eu le malheur, lui dit-il, d'être disgrâcié, et depuis long-temps personne ne pense plus à moi : comment se peut-il qu'on vous envoie de si loin pour me voir? Quel est le sujet qui vous amène ? Je n'aurais pas pris cette liberté, lui dit Chun-kéé, si Kwo-sho-su, dont je dirige quelquefois les affaires au-dehors, ne m'avait envoyé : c'est à sa sollicitation que j'ai entrepris ce long voyage. Pendant le séjour que j'ai fait à la cour, j'ai eu peu de liaison avec ce mandarin. Mon châtiment va-t-il augmenter. gi « Votre excellence ne tardera pas à revenir à Péking. Je ne viens à prédans l'intérêt du fils de ce misent que nistre, qui recherche votre fille en mariage; mais, comme elle n'a point votre consentement, je viens pour vous prier de le lui accorder. » Il demanda ensuite la lettre à son domestique, et la remit à Shuey-keu-yé. Celui-ci, après l'avoir lue, jugea que l'affaire n'était point conduite suivant les règles convenables à des lettres et à la dignité de son rang. Ignorant d'ailleurs le caractère de Kwo-kbé-tzu, et n'ayant pas une grande opinion de son père, il résolut de ne point consentir à leur demande. Il s'affermit d'autant plus dans cette résolution qu'il supposa que, si sa fille avait approuvé ce mariage, ils n'auraient point envoyé si loin pour obtenir son consentement. Après quelques moments de silence, Chun-kéé prit la liberté de lui demander s'il avait lu la lettre. « Je l'ai lue, lui dit-il, et je vous suis obligé de la peine que vous avez prise; je suis très reconnaissant de l'honneur que Kwo-sho-su me fait, et je m'estimerais heureux qu'il daignât me demander ma fille, si je n'avais encouru la disgrâce de Sa Majesté, et si je n'étais éloigné de deux cents lieues de mon habitation, d'où je suis absent depuis six ans, y compris les cinq que j'ai passés à la cour. Comme je n'ai que cette fille, et qu'elle gouverne ma maison, je lui permets de se conduire dans cette affaire comme elle jugera à propos, et de suivre son inclination. Si Kwo-khé-tzu brûle du désir de l'épouser, pourquoi ne s'adresse-t-il pas au che-foo et au che-hien, qui sont les pères du peuple, ainsi qu'à mon frère Shuey-guwin. "-Vou's pensez fort bien, monsieur, et Kwo-khé-tzu a pris l'année dernière la route que vous venez d'indiquer ; mais votre fille, après avoir long-temps tardé, lui a enfin déclaré qu'elle n'avait point votre consentement, et voilà pourquoi il m'a envoyé vous le demander. » Le mandarin Shuey-keu-yé jugea par ce discours que sa fille n'avait point envie d'épouser Kwo-khé-tzu. « Comme je suis disgrâcié, lui dit-il, je n'ai plus d'influence sur ma famille, et je suis encore moins en droit de disposer de ma fille. Depuis un an que je suis relégué ici, je n'ai pas encore écrit une seule lettre chez moi. Si je m'avisais, dans les circonstances où je me trouve, de disposer de ma fille, j'aggraverais mon offense: aussi me garderaije bien d'agir ainsi. «-- Donnez-moi seulement votre parole, et cette promesse suffira. » Comme Chun-kéé l'importunait beaucoup, Shuey-keu-yé se mit enfin de mauvaise humeur, et lui dit : « Ce n'est pas une affaire indifférente; il me convient de consulter plus de deux personnes. » Il le congédia sans rien lui dire de plus, et lui fit préparer un logement. Chun-kéé lui rendit plusieurs visites; mais, voyant qu'elles n'aboutissaient à rien, il s'adressa à tous les mandarins du voisinage, et les pria de lui parler de cette affaire. En effet leurs sollicitations devinrent si importunes, que Shuey-keu-yé envoya chercher Chunkéé et lui dit : « Je n'ai jamais fait aucun mal au mandarin Kwo-sho-su: pourquoi me tracasse-t-il si fort, et veut-il m'enlever ma fille par force? Retournez chez vous, et dites-lui que je ne forcerai jamais ma fille à agir contre son inclination. Quant à moi, je ne compte point rapporter mes os au logis je fais très peu cas de la vie ; mais je ne rendrai jamais ma fille malheureuse. Il y a plus, quand même l'empereur m'ordonnerait de la contraindre à ce mariage, je la laisse rais maîtresse de son choix; et si tous les mandarins qui sont ici mes supérieurs se réunissaient ensemble pour me nuire, je ne changerais point de sentiment. Reprenez donc votre lettre et votre présent. » Chun-kéé, voyant qu'il était inutile d'insister davantage, retourna à Péking. Il rendit à Kwo-sho-su la lettre et le présent dont il l'avait chargé en partant, non sans quelque honte d'avoir si mal réussi dans son entreprise. Le ministre fut tellement piqué de ce refus, qu'il résolut de s'en venger à la première occasion. Elle ne tarda pas à se présenter car, les gouverneurs des provinces ayant été obligés de lever de nouvelles troupes, pour remplacer cel les qui avaient été détruites par les Tartares, ce mandarin ne manqua pas d'en rejeter la faute sur Shuey-keu-yé et sur son général Hû-hiau. Il représenta que, si on les avait punis comme ils le méritaient, assez de généraux se seraient présentés pour terminer cette guerre ; mais qu'on n'en trouverait aucun, tant qu'on espérerait les voir rentrer dans leurs emplois, l'un et l'autre s'étaient rendus extrêmement odieux. L'empereur goûta cette remontrance, et en remit l'examen au san-fa-tseh, ou tribunal des trois (1), auquel il or- (1) Il est composé de trois tribunaux, savoir : du ping-pu, ou tribunal des crimes, du tah-lesu, ou tribunal des reviseurs (Voyez les Lett. édif., xix, p. 162, note), et du tieh-cha-yuen, ou tribunal des visiteurs. Le ping-pu, ou tribunal des crimes, est une des six cours souveraines établies à Péking. donna de s'assembler pour rechercher Quatorze tribunaux lui sont subordonnés, suivant le nombre des provinces. Il prend connaissance de tous les crimes qui se commettent dans l'empire. (P. Duhalde, vol. 1, p. 249.) Le tribunal de tah-le-su, c'est-à-dire de la raison ou justice souveraine, est la grande-chancellerie de l'empire. Il examine en dernier appel les sentences rendues dans les autres tribunaux, surtout en matière criminelle. (P. Magal., page 228; P. Semedo, p. 123.) Lorsque le tribunal des crimes a jugé à mort un homme dont le crime n'est pas bien avéré, ou lorsque son affaire est douteuse, l'empereur, dit le P. Magal., la renvoie toujours au san-fa-su (ou tsch), qui est regardé comme son conseil de conscience. Alors les tribunaux s'assemblent, ou pour examiner de nouveau la cause, ou pour confirmer le jugement qui a été rendu. Comme il n'est pas aussi aisé de les corrompre lorsqu'ils sont ainsi rassemblés que lorsqu'ils sont séparés, il est rare que l'empereur ne confirme pas leur décision. (P. Magal., page 229; Lett. édif. xix, page 142.) [p. 210] la conduite de Hû-hiau, et le mettre en jugement. On verra dans le volume suivant quelle fut la décision de ce tribunal. FIN DU TOME TROISIÈME. H405 DE L'IMPRIMERIE DE GUIRAUDET, RUE SAINT-HONORÉ, nº 315. :ON

CHAPITRE PREMIER (Tome 4)

Le tribunal des trois, ayant reçu l'ordre de l'empereur, fixa un jour pour entendre la cause de Hû-hiau et la juger. Le jour venu, aussitôt que les mandarins eurent pris séance avec le suprême vice-roi Tieh -ying, l'infortuné général fut amené de prison, et son procès commença. Tieh-chung-u arriva par hasard ce même jour à Péking. Comme il n'était pas rentré dans cette ville depuis son retour de Shan-tong, il demanda aussitôt des nouvelles de son père. Sa mère lui apprit qu'on l'avait mandé pour une affaire extrêmement importante, et qu'on avait cité en justice un grandofficier. Puisque la guerre est déclarée, ditil, et qu'on a besoin d'hommes vaillants dans cette conjoncture critique, pourquoi cherche-t-on à les détruire? Je veux aller à l'audience. Peut-être mon père se laissera-t-il entraîner par ses collègues, et ne suivra-t-il point ce que dictent la justice et l'honneur. » En y arrivant, Tieh-chung- u fut étonné de voir Hu-hiau lié et garotté en attendant l'exécution: on l'avait en effèt condamné au supplice, qui devait avoir lieu à midi trois quarts. Il y avait une si grande affluence de peuple, qu'il eut la plus grande peine pour arriver jusqu'au criminel'. Quoique extrêmement jeune, il avait l'air mâle et intrépide, le regard fier comme un tigre, la poitrine large, la taille robuste et bien proportionnée (1). (1) On peut voir dans Denys - Kao combien ces peuples ont égard aux traits et à la complexion dans le choix de leurs généraux. Cet auteur, faisant le portrait de Quan-in-chang, qu'on peut regarder comme le Mars de la Chine, dit que son visage est d'un rouge de sang foncé, couleur, ajoute-t-il, fort estimée chez les gens de guerre. Les Chinois même s'imaginent qu'elle leur porte bonheur, parce qu'elle leur inspire du Scourage et les anime à bien faire. Les Chinois ont encore un autre motif pour Tieh-chung-u, surpris qu'un homme dont la physionomie promettait tant de courage eût commis une làcheté ::. choisir des généraux dont le physionomie ait quelque chose de farouche: c'est qu'ils croient imposer ainsi à leurs ennemis. Martinius dit qu'ils ont coutume, depuis un temps immémorial, de peindre le général qui remporte le prix à l'examen qu'ils font tous les trois ans, d'une taille gigantesque et armé de pied en cap, et d'envoyer ce portrait chez toutes les nations voisines, pour leur inspirer de la terreur. (Voy. Hist., page 405.) L'amiral Anson rapporte, dans son Voyage, que, les Anglais ayant été obligés de traverser une forteresse, les Chinois placèrent sur le parapet, dans le dessein de faire respecter leur puissance militaire, un soldat d'une taille démesurée, avec une grosse hache d'arme à la main et couvert d'armes très brillantes, que nos gens soupçonnèrent n'être que da papier doré. (Voy. page 240.). Monsieur, lui dit-il, vous me paraissez un vaillant homme puis-je vous demander de quoi on vous accuse? comment avez-vous été battu? » Hû - hiau lui répondit, la rage et le désespoir peints sur le visage : « Un homme ne peut mourir qu'une fois, et peu importe de quelle manière il meure. Comment serait-il possible que moi qui porte un poids de dix tan (1) dans mes bras, et qui sais me battre de dix-huit manières différen- (1) Tan, c'est-à-dire cent catti ou livres chinoises, ou environ cent vingt-cinq livres poids d'Europe. (P. Semedo, page 72; Duhalde, vol. I , page 576; Kemper, page 367. Voyez le Supplément aux Voyages de Dampier, page 152. ). 6: tes (1), je sois vaincu par quelqu'un? Quel échec ai-je souffert? Je prends le Ciel à témoin que ce dont on m'accuse est une pure calomnie. Cependant il faut que je meure! (1) Suivant la discipline militaire des Chinois, les mandarins militaires passent par les mêmes degrés que les lettrés, je veux dire par ceux de bachelier, de licencié et de docteur, de même qu'autrefois en France il y avait des chevaliers de droit tout comme d'épée. Les examens militaires ne diffèrent en rien de ceux des lettrés. On donne aux candidats un thè me ou un sujet relatif à l'art militaire, sur lequel ils composent une dissertation. On exige, ensuite qu'ils montrent leur adresse à tirer de l'arc, à monter à cheval, à manier leurs armes, et qu'ils donnent des preuves de leur force et de leur dextérité. Il est rare que l'on confie le commandement à un homme, à moins qu'il n'ait pris quelque grade. Les mandarins doivent exercer souvent leurs ‹ soldats, et les passer en revue. Ces exercices Mais comment vous a-t-on condamné, puisque vous n'êtes point coupable? Si vous avez quelque chose à dire pour votre défense, que ne parlezvous? Il en est temps encore. consistent dans des marches sans ordre, dans des escarmouches, et à se rallier au son du cor et de la trompette. On apprend aux soldats à tirer de Parc, à manier le sabre, et à tenir leurs armes en bon état. Comme le métier de soldat n'est pas fort dangereux en Chine, à cause de la paix presque continuelle dont on y jouit, les mandarins croient accorder une faveur à un homme en le recevant soldat : il ne sert en effet que dans le lieu de sa résidence, et son service se réduit à empêcher les vols, ce qui lui laisse le temps de vaquer à sa profession. On compte en Chine dixhuit mille mandarins militaires, et plus de sept cent mille soldats. Le fantassin a cinq sous et une chopine de riz par jour, et le cavalier à proportion. (P. vol. 1, page 260; I Duhalde, Semedo, page 96, etc.; Hist. mod. univ., vol. 8, page 150; Lett. édif, r. 5, page 156.) «- Nous vivons, reprit Hû-hiau en soupirant, dans un siècle de bassesse et de corruption. <«-Puisque vous n'avez pas l'intention de vous justifier, permettez-moi. de vous adresser une question. Si l'on vous reuvoyait absous, seriez-vous encore disposé à marcher contre l'ennemi ? «- En pouvez-vous douter? n'est-ce pas mon devoir ? Fallût-il combattre mille fois, je regarderais cette obligation comme une bagatelle. » ง Le jeune homme, sans rien ajouter, demanda quelle heure il était. « Dix heures passées, lui répondit-on. Aussitôt il se fit jour à travers la foule, et se rendit à la salle d'audience, où se trouvaient les trois présidents du tribunal. «Je souhaite une parfaite santé à vos excellences, s'écria-t-il tout haut. Vous êtes tous trois de grands-officiers de sa majesté, et il convient en cette qualité que vous fassiez tous vos efforts pour le bien public. Nous manquons de vaillants. hommes, et l'on ne saurait en former par un ordre de l'empereur. Nos mœurs sont corrompues; tout ne tend qu'à la perte de l'empire. Dites-moi, je vous prie, est-ce à la justice publique que vous sacrifiez cet homme, ou bien êtes vous dirigés par quelque considération. particulière?» པ བ Les trois mandarins, qui n'avaient condamné Hû-hiau que pour complaire à leurs supérieurs, furent ravis de trouver un homme qui prît sa défense, quoiqu'ils fussent fâchés du peu de respect qu'il leur témoignait. Au bout de quelques minutes, le président criminel reconnut le fils du suprême vice-roi, leur collègue; et son père, l'apercevant, frappa des mains sur. la table, et dit :- « Comment osez-vous vous présenter ici avec tant de hardiesse et d'insolence? Qu'on se saisisse de sa personne et qu'on le lie: je ne connais point ici. de parents. ((- Non, non, s'écria Tieh-chung-u. Cet ordre est injuste: écoutez-moi du moins avant de me faire arrêter. Je demande à vos excellences pourquoi l'empereur a fait placer le tambour à la porte de son palais, si ce n'est pour que le peuple trouve chez lui la justice qu'on lui refuse ailleurs. ((- - Qui êtes-vous, lui dit le suprêmevice-roi, et quelle liaison avez-vous avec le criminel? Je ne le connais point, répondit Tieh-chung-u; mais ayant vu un homme brave, et qui pouvait être utile à l'em-pereur et à sa patrie, je suis venu pour prendre sa défense. Que vous importe, lui dit son, père, de savoir qui il est et ce don t ilest capable. Qu'on arrête mon fils et qu'on le lie. » Les deux autres mandarins le prièrent de différer quelques moments, et l'ayant. fait appeler, ils lui parlèrent en ces. termes : « Vous paraissez avoir une intention bienveillante, et agir par un bon principe; mais vous devez sentir que les choses doivent être conduites dans les : 32 formes judiciaires, et non point avec précipitation. Il y a un an que Hûhiau est en prison, et le mandarin. Shuey-keu-yé en exil, sans que personne ait encore pris leur défense. Le premier vient d'être jugé et condamné; il serait ridicule de le renvoyer absous ; l'empereur en serait fâché. Le mandarin Kwo-sho-su a déjà informé Sa Majesté de la sentence de mort que nous venons de rendre: comment la révoquer?» Tieh-chung-u poussa un profond soupir et dit: « Dans le jugement que vous venez de rendre, vous avez plutôt consulté vos intêrêts que le bien public. Vos excellences ne peuvent ignorer que dans les siècles passés les mandarins: s'opposaient très souvent à l'injustice, ou.du moins ne faisaient rien au préjudice de leur pays ni de leur conscience, quelque absolus que fussent les ordres de l'empereur (1). Pourquoi étudiez-vous (1) Ainsi, chez les Chinois, comme chez d'autres nations, on sacrifie souvent la raison et la justice au bon plaisir de l'empereur. Cependant l'histoire de cet empiré nous fournit des exemples de fermeté et de vertu qui feraient honneur à la Grèce et à Rome. On a vu des ministres qui ont fait des remontrances à l'empereur, malgré la persuasión que leur hardiesse leur coûterait la vie, au point qu'ils ont porté leur bière avec cux jusqu'à la porte du palais. (Voyez le P. Le Compte, tome 2, page 35; P. Duhalde, vol. 1, page 250.) Voici un exemple qui montre l'adresse avec laquelle les Chinois savent quelquefois réprimer les passions de leurs souverains: Le roi de Tsi, dit un auteur chinois, avait un cheval qu'il aimait beaucoup, et qui mourut par la négligence du palfrenier. Le roi fut tellement irrité, qu'il saisit une lance, et allait percer ce les lois et la justice? Est-ce pour servir les caprices de ceux qui ont l'autorité en mains? » α consens • ་ malheureux. Le mandarin Yen-tse détourna le coup, et dit à son maître : « Seigneur, cet homme « allait perdre la vie avant de savoir le crime qu'il « a commis. Je lui dit le roi, que « vous le fui fassiez connaître.» Aussitôt le ministre prit la lance, et pointant le criminel : « Malheureux, lui dit-il, écoute les erimes que tu as commis: premièrement tu as laissé mourir un cheval que ton prince t'avait confié, et par-là. tu as mérité la mort; en second lieu, tu es cause que mon prince est entré dans une si grande colère, qu'il a voulu te tuer de ses propres mainis. Mais voici un crime encore bien plus grand: tu as été cause que mon prince a pensé se déshonorer chez tous les princes et les états voisins où l'on aurait appris qu'il avait tué un homme pour 'un cheval; c'est toi, malheureux, qui es la cause de tout cela. Qu'on le laisse libre, reprit le prince: je lui pardonne sa faute.» (P. Duhalde, vol. 1, p. 600.). Les deux autres mandarins se turent; mais son père s'écria : « Quoi! êtes-vous fou? Je vous ai dit que la sentence était rendue, et que la mort du condamné était inévitable. «-Quoi! reprit Tieh-chung-u, seriezvous impitoyable envers un homme aussi brave et aussi vaillant ? Hû-hiau, répondit le grand viceroi, a été condamné suivant la loi : on ne doit pas plus être touché de sa mort de celle d'un chevreau. A quoi servirait la pitié, puisqu'il n'y a plus moyen de le sauver? que Il n'est point un homme ordinaire, dit Tieh-chung-u; vous ignorez ses grandes qualités. Pourquoi ne point le mettre au rang des grands hommes qui gardent la muraille de dix mille lee (1). C'est la coutume, lorsqu'ils commettent une faute, de ne point les condamner à mort, mais de la commuer pour quelque service important. Pourquoi ne pas le traiter de même ? » (1) Van-li tchang tching, c'est-à-dire la muraille de dix mille lee de long. C'est ainsi que les Chinois appellent cette muraille merveilleuse qui sépare les provinces du nord de la Tartarie…………. Cet ouvrage prodigieux fut commencé deux cent quinze ans avant Jésus-Christ, pour mettre trois grandes provinces à couvert des irruptions des Tartares. Pour l'exécuter on prit le tiers des habitants de chaque province; pour en jeter les fondements sur la côte de la mer, on coula à fond une grande quantité de vaisseaux chargés de pierres et de fer. Les ouvriers avaient ordre, sous peine de la vie, de ne laisser aucun vide entre les pierres. Aussi, la muraille est si large Les deux mandarins convinrent qu'il avait raison. « Mais, ajoutèrent-ils, qui se reudra garant que ses actions mériteront son pardon? - » Moi, reprit Tieh - chung - u. Remettez-lui le commandement, et s'il ne répond point à votre attente, faitesmoi trancher la tête. »> que six cavaliers de front peuvent aller dessus. Cette muraille est admirable sous deux points: 1° dans son cours, de l'est à l'ouest, elle suit la pente des plus hautes montagnes, et elle est fortifiée de grosses tours, éloignées l'une de l'autre de deux portées de flèche; 2º elle n'est point en ligne droite, mais en forme de spirale, suivant la disposition des montagnes; de sorte qu'on peut dire que, du côté du nord, la Chine est enfermée de trois murailles au lieu d'une. Cinq ans suffirent pour la bâtir. (P. Duhalde, vol. 1, p. 20, 260; Martin, Atlas, p. 15, etc.; P. Le Compte, tome 1,.p. 1.15.) Les deux mandarins conférèrent avec son père. Comme votre fils, lui dirent-ils, s'est rendu caution pour Hû-hian, à la vue de tout le monde, nous sommes en droit de présenter une requête en sa faveur, sans qu'on puisse nous accuser de partialité, ni d'employer des moyens illégitimes pour lui sauver la vie. » Le grand vice-roi se rendit à leurs raisons, renvoya en prison le criminel › enchaîné, et demanda une caution par écrit à Tieh-chung-u. Les trois mandarins dressèrent ensuite une requête, dans laquelle il rendaient compte à l'empereur de la conduite qu'ils avaient tenue. Comme on était en guerre, l'affaire fut bientôt expédiée, et l'empereur y répondit le lendemain en ces termes : « Puisqu'il se présente un homme « courageux pour commander les trou- « pes que j'ai envoyées hors de la muraille, et que Tieh-chung-u, fils du grand vice-roi, s'est rendu caution « de la bonne conduite de Hû-hiau, suspends son exécution, et je le revêts « du commandement qu'il a eu par le passé. Je lui donne aussi une épée «< pour punir de mort quiconque lui «désobéira, ou négligera son devoir, « l'autorisant pareillement à comman- « der partout où la guerre aura lieu. S'il se conduit bien, et que le succès « couronne ses efforts, ma faveur l'élè- « vera; sinon il sera puni encore plus « sévèrement. " Shuey-keu-yé l'a d'abord recom « mandé et protégé, et Tieh-chung-u vient de se rendre caution pour lui. « Si ensuite il se comporte mal, je m'en prendrai à ces deux personnes, et je «les regarderai comme aussi coupables « que lui, Qu'il fasse donc attention à ceci, et qu'il parte de suite pour aller « où son devoir l'appelle. ». L'empereur remit cet ordre à un mandarin, qui alla faire sortir de prison Hû-hiau et Tieh-chung-u. Tous deux vinrent remercier leurs juges, et prirent un logement dans la maison du vice-roi, où ils se préparèrent à partir deux jours après. Ils quittèrent Péking, parfaitement bien équipés (1), sous l'es- (1) Les lettrés se rendent à leurs gouvernecorte d'un grand nombre de domestiques et de soldats. Lorsqu'ils arrivèrent à la muraille, les officiers, voyant revenir Hû-hiau avec l'épée de l'empereur, lui témoignèrent toutes sortes de respects. Ce général se conduisit avec tant de brayoure qu'il termina la guerre au bout de ments en chaise, et les militaires à cheval, mais, avec le même faste et la même pompe. Leurs chevaux en général ne sont pas beaux, mais les harnois sont superbes, les mors et les étriers sont d'argent ou de vermei!. Les selles sont d'une grande richesse, et les rênes faites de satin piqué. Du panneau de devant pendent deux grosses houpes de soie de même couleur que le caparaçon, suspendues à des anneaux dorés ou argentés. Ils sont suivis d'un grand nombre de gens cheval, dont les uns vont devant et les autres derrière, sans compter les domestiques habillés en satin ou en toile de coton, selon la qualité de leurs maîtres. (Duhalde, vol. 1, page 285. ) à [p. 22] six mois, et rétablit la paix et la tranquillité dans l'empire. Alors sa majesté l'avança en grade, et rétablit Shuey-keu-yé dans son emploi; il voulut même récompenser la sagesse et la probité de Tieh-chung-u, et le créer docteur en loi; mais celui-ci refusa cette faveur, en disant qu'il voulait la mériter par son savoir et son application.