Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 15
Chapitre 15: 第十五回 父母命苦叮咛焉敢过辞
De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828
Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.
Sections originales: Tome 4, CHAPITRE II; Tome 4, CHAPITRE III; Tome 4, CHAPITRE IV
CHAPITRE II (Tome 4)
Le mandarin Kwo-sho-su fut tellement mortifié de ces événements, qu'il n'osa plus se montrer en public, et démanda à se démettre de sa charge, sous prétexte de maladie. D'un autre côté, Shuey-keu-yé ne fut pas plus tôt de retour à la cour, qu'on le nomma shang shu (président du tribunal des armes). Les mandarins qui l'avaient menacé pour ne s'être pas prêté aux propositions qu'ils lui avaient faites au sujet de Kwo. sho-su et de son fils craignirent son ressentiment; mais lorsqu'ils vinrent lui faire visite et lui demander pardon,. il les assura qu'il ne les blâmait point de la conduite qu'ils avaient tenue, et que, s'il lui était arrivé du mal, il ne s'en prenait qu'à lui-même. Après avoir présenté ses respects à l'empereur, il alla visiter le vice-roi et son fils. Celui-ci était absent, et le père le reçut en personne. Shuey-keu-yé s'informa de la santé de Tieh-chung-u. Son père répondit qu'il s'occupait de ses études à la campagne. « Je viens, ajouta Shuey-keu-yé, pour lui rendre mes devoirs, et le remercier des services qu'il m'a rendus par sa sagesse et son courage. plaisir infini à le voir. J'aurais un «Il ira demain vous rendre visite,» lui dit le père. A ces mots ils se séparèrent. Le mandarin Tieh n'était pas satisfait que son fils fréquentât une trop grande compagnie; cependant, ne pouvant se refuser à la prière du président, il envoya dire à son fils d'aller le voir. Tiehchung-u répondit au domestique qui lui porta ce message: « Comme ce mandarin est venu seulement pour nous faire compliment, il suffit que mon père aille auprès de lui. J'interromprais mes études si j'allais à Péking (1), les visites emploie- (1) Le nom de Péking signifie la cour du nord, pour le distinguer de Nan-king, la cour du midi, où les empereurs faisaient autrefois leur résidence. Les Chinois appellent la capitale plus raient une grande partie de mon temps, et je n'aime point d'ailleurs la compacommunément Shun-tien-foo, ou la ville qui ressemble au ciel. Péking est divisée en deux parties, dont l'une est habitée par les Chinois, et l'autre par les Tartares. Elle a environ dix-huit milles de circuit, et elle est entourée d'un rempart élevé de quarante à cinquante coudées de hauteur, flanqué de tours, et dont la largeur est si grande que plusieurs cavaliers peuvent marcher de front dessus. On y entre par neuf grandes portes parfaitement décorées. Les rues sont tirées au cordeau, se coupent en angles droits, et sont ornées d'arcs de triomphe, de tours revêtues de porcelaine, de temples, et distinguées par des noms pompeux, comme la rue des Parents du Roi, de la Tour blanche, du Repos éternel, etc. Cette dernière rue a près de quatre milles de long, sur soixante verges de large. Les boutiques sont placées de chaque côté de la rue, et élevées d'un seul étage. Devant chaque porte est un piedestal soutenant un ais de vingt à vingt-deux pieds de haut, sur lequel est gnie. Dites à mon père que je le prie de me dispenser de cette visite. » Le domestique rapporta cette réponse à son maître, qui en fut très content, et qui se rendit seul chezle président. Celui ci-lui demanda où était son fils. Il est malade, répondit-il: je vous prie de l'excuser s'il n'est pas venu vous rendre ses devoirs. «-Les hommes de sens aiment la solitude: comme votre fils est de ce nomécrit: Pú-pú (il ne vous trompera point). Ce double rang de piédestaux produit un très bel effet. Les rues sont ordinairement remplies de peuple, de chevaux, de mulets, de chameaux, de voitures, comme les villes d'Europe les plus peuplées ; cependant on n'y voit aucune femme. (Voy. le P. Duhalde, vol. 1, page 46, 65, etc.; P. Magal., chap. 17; P. Le Compte, tome 1, page 89, etc.; Mart., Atlas, page 29; Hist. mod. univ., VII, page 18, etc.) bre, je ne suis point surpris qu'il fuie la compagnie. J'irai le voir chez lui. » Après deux mots de discours semblables, ils prirent congé l'un de l'autre. Le mandarin Shuey-keu-yé jugea que ce jeune homme, aimant ainsi la retraite, devait avoir beaucoup d'esprit et de jugement, et conçut un plus grand désir de le voir. Il s'était formé une si bonne opinion de lui, qu'il songea dès ce moment à le marier avec sa fille. Par son ordre un domestique alla au village où Tieh-chung-u faisait sa résidence, pour savoir s'il était chez lui. Comme on répondit qu'il s'y trouvait, il se rendit auprès de lui deux jours après lui avoir donné avis de sa visite, ainsi que cela se pratique. Le village que Tieh-chung-u avait choisi pour sa retraite se nommait Sééshan (la montagne d'Occident). Il sortait de table lorsqu'on l'avertit que le mandarin Shuey-keu-yé venait lui rendre visite. Ce nom lui ayant rappelé les charmes de sa fille Shuey-pingsin, il poussa un profond soupir, et réfléchit sur la manière étrange dont la fortune avait conduit les événements. « Je ne songeais point, dit-il en lui-même, que je contribuerais au rétablissement du père de cette jeune demoiselle lorsque je me suis rendu caution pour Hû-hiau. Non seulement j'ai sauvé la vie à ce dernier, mais j'ai encore réta bli dans son emploi un mandarin d'un mérite distingué. Je pourrais maintexant lui demander sa fille en mariage,, si je ne l'avais connue au tribunal du che-hien, et si elle ne m'avait reçu ensuite dans sa maison; mais, hélas ! notre union est devenue impossible, à moins de vouloir nous exposer tous deux à la calomnie, et confirmer le soupçon déjà formé d'un commerce secret entre nous. » Il chercha dans son esprit un moyen de lever cette difficulté ; mais sa délicatesse fit naître en lui tant de scrupules, et lui représenta la critique du public dans un jour si effrayant, comme si elle eût dû s'étendre sur lui et sur sa postérité, qu'il ajouta : « Enfin je serais forcé de la refuser, quand même son père viendrait me l'offrir. » Il était plongé dans ces réflexions affligeantes, lorsqu'il vit entrer dans sa salle un homme en habit de docteur, qui lui cria: « Hiong (1) (frère), vous êtes d'un accès si difficile que je n'ai pu vous voir qu'aujourd'hui. (( Monsieur, lui dit le jeune homme, vous ne me connaissez pas sans doute, car autrement vous ne me parleriez point ainsi » 11 lui rendit ensuite les honneurs qu'il crut lui être dus. (1) On a vu dans une note du second volume que les Chinois font grand cas des hommes qui étudient, et qu'il faut beaucoup d'application pour acquérir la connaissance de leur littérature. Voici un petit conte moral qui, en même temps qu'il indique l'opinion des Chinois, montre l'utilité de la persévérance : « Li-pé, qui, sous la dynastie de Han, devint un des premiers docteurs de la cour, s'appliqua à l'étude dès son enfance. Ayant été refusé dans nu examen, et désespérant de pouvoir jamais Le vieux mandarin le prit ensuite par la main, et, le regardant fixement : ་ J'avais conçu, lui dit-il, beaucoup d'estime pour vous sur le rapport qu'on m'a fait de votre vertu et de votre sagesse; mais je vous avouerai qu'elle augmente en vous voyant. Je suis extrêmement ravi de vous connaître. Je me suis rendu chez vous pour vous faire visite, et j'ai trouvé votre père, qui obtenir un degré, il résolut de renoncer à l'étude et d'embrasser une autre profession. Comme il méditait ce dessein, il rencontra une vieille femme qui aiguisait un gros pilon de fer sur unc pierre. Que faites-vous là ? lui dit-il. — Je diminue ce pilon, répondit-elle, pour en faire une aiguille à broder. » Li-pé, saisissant le sens de sa réponse, reprit le cours de ses études, et s'y appliqua avec tant d'ardeur, qu'il parvint aux premiers emplois de l'état.» (P. Duhalde, vol. 1, page 586.) m'a dit que vous n'aimiez point à vous montrer en publie: c'est pourquoi je suis venu vous voir en particulier. » Tieh-chung-u tressaillit de joie à ces mots, et lui dit : « Ah! Monsieur, vous êtes sans doute le mandarin Shuey - keu - yé, qui a vieilli dans les lettres? » Et lui présentant ensuite un tieh-tsé (billet de compliment) « : J'espère, Monsieur, ajouta-t-il, que vous me pardonnerez de ne vous. avoir pas reconnu. «Je viens pour vous remercier de mon rappel, et pour voir un jeune homme dont tout le monde parle avec éloge. «- Je vous prie, Monsieur, de me pardonner l'impolitesse que j'ai commise en n'allant pas vous voir hier: j'en aurais agi autrement si j'avais eu l'honneur de vous connaître. » Après quelques autres compliments semblables, Tieh-chung-u fit servir un repas. Shuey - keu-yé fut enchanté de cette politesse, qui lui fournissait l'occasion de discourir plus long-temps avec lui. Ils s'entretinrent, pendant le repas, de l'histoire, de l'antiquité, de la poésie, de la jurisprudence, etc. Aprèsavoir épuisé tous ces sujets, le mandarin ajouta qu'il avait un mot à lui dire, espérant qu'il ne le prendrait pas en mauvaise part. « Monsieur, lui dit Tieh-chung-u, pourquoi tant de complaisance pour votre fils et votre disciple (1)? (1) Compliment ordinaire parmi les lettrés. «—J'ai, reprit le mandarin, une fille unique, qui vient d'entrer dans sa dixhuitième année. J'ose dire, sans vouloir la flatter, que peu de femmes l'égalent en beauté et en savoir. Inforınezvous vous-même de ses qualités; et, si vous la trouvez digne de vous, je vous l'offre pour femme. » Tieh-chung-u, frappé de ce propos comme d'un coup de foudre, poussa un profond soupir et garda un morne silence. Peut-être, reprit Shuey-keu-yé, êtes-vous déjà engagé? «-Non,» répondit-il, en secouant la tête. « -Vous croyez peut-être que je ne vous dis point la vérité? -Monsieur,personne n'ignore le mérite de mademoiselle votre fille des ta- : lents comme les siens ne sauraient demeurer cachés. Vous ne m'avez dit que la vérité, et tout autre que moi accepterait votre offre avec la plus vive reconnaissance; mais dans les circonstances où je me trouve, j'aurais tort de l'accepter. » Le mandarin, l'entendant s'exprimer d'une manièré si obscure, lui dit : «Vous êtes sincère et généreux : faites-moi la grâce de vous expliquer. « Monsieur, vous saurez tout lorsque vous serez de retour chez vous. » Le président s'imagina qu'il s'était passé quelque événement dont il n'avait point eu connaissance; cette conjecture lui parut d'autant plus probable, que, pendant sa longue absence, il n'avait reçu ROMAN CHINOIS. aucune nouvelle de chez lui. Il ne voulut pas adresser d'autres questions, et, après s'être entretenu quelque temps. avec lui sur des matières indifférentes, il prit congé et se retira.. Shuey-keu-yé conçut une si grande amitié pour Tieh-chung-u, qu'il crut ne pouvoir trouver un meilleur parti pour sa fille, et qu'il résolut de conclure ce mariage à quelque prix que ce fût. Il avait cru entrevoir dans son discours et dans ses manières, une inclination pour elle; mais il ne pouvait concevoir ce qui l'arrêtait, à moins qu'elle n'eût tenu une conduite répréhensible. « Cela ne saurait être, dit-il : je connais sa vertu et sa fermeté. Mais peut-être Kwo-khé-tzu, pour se venger de mon refus, lui a fait quelque faux rapport [p. 38] qui l'a détourné; mais toutes ces difficultés s'évanouiront aisément, si mon offre est agréée par son père. » Il résolut donc d'aller le voir, pour lui parler de ce mariage. Persuadé de la sagesse et de la bonne conduite de sa fille, il pensait que Tieh-chung-u était seul digne de l'épouser.
CHAPITRE III (Tome 4)
Shuey-keu-yé ayant su, par des amis qu'il avait employés, que le vice-roi goûtait sa proposition, lui offrit un grand repas. En se retirant, ce mandarin retourna chez lui, et raconta à sà femme ce qui s'était passé. Sheh-foo-jin (madame Sheh) convint que son fils était d'âge à se marier, et que Shuey-ping-sin était une fille de mérite, qui lui convenait à tout égard car madame Sheh : avait entendu parler de sa beauté et de son esprit, ainsi que de la conduite qu'elle avait tenue avec Kwo-khé-tzu. Elle crut donc que son fils ne pouvait trouver un meilleur parti, et qu'il serait heureux de la posséder. « Cependant, dit-elle à son mari, si vous lui demandez son consentement, vous ne l'obtiendrez jamais; il voudra examiner tout à fond, et il suscitera des difficultés infinies. Comme la réputation de Shuey-ping-sin est parfaitement bien établie, et que son mérite et ses talents sont connus, il faut d'abord dresser le contrat; nous lui en donnerons ensuite connaissance. » Le mandarin Tieh fut du même avis. En conséquence, il choisit un jour heureux pour envoyer un présent au père 4F de la demoiselle. Ils firent ensuite venir leur fils, et, après l'avoir félicité, ils lui communiquèrent l'engagement qu'ils avaient pris, ce qui l'étonna beaucoup. <« Le mariage, leur dit-il, est une affaire d'une si grande importance, qu'on ne doit rien précipiter. Vous vous en rapportez aux bruits qui courent; mais qui sait si l'on vous a dit vrai? On peut vous en avoir imposé sur le compte de la demoiselle peut-être alors auriezvous lieu de vous repentir toute votre vie de la démarche que vous avez faite. » Son père lui demandant s'il craignait que Shuey-ping-sin ne fût laide : «Non, reprit-il elle est plus belle que l'eau la plus claire. «-Peut-être, est-elle privée d'esprit ou de bon sens ? <«-Au contraire, elle en a plus qu'aucune personne de son sexe; elle montre dans sa conduite un discernement exquis, et ses actions sont aussi réglées qu'on puisse l'imaginer. -Elle a donc commis quelque faute? - Non assurément : sa conduite est «irréprochable. » A cette réponse, le vice-roi et sa femme se mirent à rire ne pouvant " concevoir qu'il répugnât à épouser une fille aussi parfaite, et que tout le monde louait unanimement. « Je l'épouserais volontiers, continua le jeune homme, même au risque de vous déplaire (ce qui serait un très grand malheur pour moi), car elle n'est jamais absente de mon esprit; mais, hélas ! il y a une difficulté que je ne puis vaincre, et qui m'empêche de penser à ce mariage. » Alors il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et la demoiselle, et remarqua que, ces événements ayant contribué, quoique tard, au rétablissement de son père, on soupçonnerait entre eux une correspondance criminelle. Ainsi, ajouta-t-il, la perte de notre réputation serait la suite de notre mariage. Je ne veux point l'obtenir à ce prix. » Son père le loua du soin qu'il prenait de sa réputation. Mais il est aisé, dit-il, de justifier votre conduite. Vous êtes jeune, et j'ai plus d'expérience que vous. On peut même, au moyen de quelques précautions, vous mettre à couvert de la censure que vous craignez. » Son père et sa mère lui représentérent ensuite leur âge avancé, en lui montrant que, ce mariage devant faire leur bonheur, il manquerait d'égard pour eux s'il le différait. « Vos scrupules sont mal fondés, lui dirent-ils. Retournez à vos études, et bannissez vos craintes, nous vous ferons appeler lorsqu'il en sera temps. Il est trop tard pour vous opposer à ce mariage, puisque le contrat est déjà. dressé. » Tieh-chung-u, voyant le chagrin de ses parents, ne voulut pas insister davantage, persuadé que, quand même il donnerait son consentement, il ne serait pas aisé d'obtenir celui de la de-. moiselle. Il prit donc congé de ses parents, et alla reprendre le cours de ses études. Shuey-kou-yé fut ravi d'avoir ménagé avec tant de succès le mariage de sa fille avec Tieh-chung-u. Comme depuis long-temps il était absent, et qu'il brûlait d'envie de revoir sa famille, il demanda permission à sa majesté de se retirer, lui représentant que son âge et ses infirmités ne lui mettaient point de rester plus long-temps: à son service. per- L'empereur, voulant le dédommager du temps qu'il avait perdu dans son exil, ne voulut point lui accorder sa demande; mais, le voyant à la fin tout-à- fait résolu à se retirer, il lui permit de s'absenter pendant un an, sous promesse de revenir à la cour. Il expédia en même temps un ordre qui enjoignait à tous les mandarins des provinces par où il passerait de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire. Les préparatifs de son voyage étant terminés, il partit de Péking, suivi d'un nombreux cortége; tous les grands - mandarins l'accompagnèrent jusque hors des portes de la ville. Le mandarin Kwo-sho-su seul ne s'y trouva point, tant il était honteux de paraître en public. Lorsqu'on apprit à Tséé-nan-foo ce qui s'était passé, tous les mandarins de la ville et des environs prirent des chops (des papiers rouges), sur lesquels ils écrivirent des compliments; tous les officiers et les autres lettrés allèrent féliciter sa fille. Cette cérémonie dura trois jours. Le premier ils la complimentèrent sur le rappel de son père, le second sur sa promotion, et le troisième sur la permission qu'il avait obtenue de se retirer de la cour. Shuey - ping - sin d'abord n'ajouta point foi à ces nouvelles : elle avait été si souvent trompée par Kwo-khé-tzu, qu'elle n'osait paraître; mais lorsqu'elle vit les mandarins de la ville, elle ne douta plus qu'elles ne fussent vraies. Cependant elle ne pouvait comprendre comment son père avait eu le bonheur d'être tout à la fois rappelé et avancé dans les emplois. Shuey-guwin ne tarda pas à se rendre auprès d'elle. Sauriez-vous, lui dit-il, par quel événement votre père revient chez lui comblé d'honneurs et de dignités ? «-Je l'ignore, répondit-elle, et son retour m'étonne. «--- Apprenez qu'il le doit à Tieh-chung-u. » Alors elle se mit à rire. <« Ce que vous me dites me paraît fabuleux, et je ne saurais vous croire. -)) -Pourquoi cette défiance? Est-ce parce que Tieh-chung-u est un simple étudiant, hors d'état d'amener un pareil événement. Voici le fait : Kwo-khé-tzu a pensé qu'il n'avait d'autre moyen de vous épouser, qu'en engageant son père à envoyer un message au vôtre, pour lui demander son consentement. Sur le refus de votre père, ce mandarin suscita une aucienne accusation contre lui et Hû-hiau, qu'il avait fait élire général. Alors l'empereur ordonna au tribunal des trois de juger ce dernier. Il fut condamné, et on allait l'exécuter, lorsque Tieh-chung-u intercéda pour lui et se porta pour caution. Rétabli dans son emploi, il a fait la guerre avec un succès qui l'a honoré beaucoup, ainsi que Tieh-chung-u et votre père. » Shuey-ping-sin parut douter de ce qu'il disait, et lui demanda de qui il tenait cette nouvelle. «Pourquoi me faites-vous cette question? D'où viennent ces billets? Les mandarins ne sont-ils pas venus vous faire compliment à cette occasion? " -S'il en est ainsi, reprit-elle en riant, Tieh-chung-u est un traitre d'avoir osé se présenter avec tant de hardiesse et d'impudence devant le tribunal des trois. Que ne présentez-vous une requête contrelui, et que ne l'accusez-vous de vouloir exciter une révolte ?» Son oncle la pria d'oublier cette af faire, en l'assurant qu'il avait changé de conduite. Je ne fréquente plus, reprit-il, ces libertins, depuis qu'ils m'ont forcé malgré moi de me mêler de votre mariage. » Après qu'il se fut retiré, Shuey-ping-sin, réfléchissant sur ce qui s'était passé, ne put s'empêcher d'admirer la fortune. qui avait fourni à ce jeune homme tant d'occasions de lui être utile. « Ses précédents services, dit-elle, ne sont rien au prix de celui qu'il vient de rendre à mon père. Sa vertu et sa générosité exigent de moi la plus vive reconnaissance : combien je suis malheureuse de ne pouvoir l'aimer! » Shuey-ping-sin attendait avec la plus vive impatience l'arrivée de son père, lorsqu'un domestique vint la lui annoncer. Tous les mandarins sortirent de la ville pour aller à sa rencontre. Shuey-keu-yé entra chez lui à midi. Sa fille vint le recevoir dans la grande salle, et la joie qu'ils ressentirent en se revoyant ne saurait s'exprimer.
CHAPITRE IV (Tome 4)
Shuey-keu-yé fut ravi de trouver sa fille nubile, et douée également des avantages du corps et d'esprit. « Les malheurs que j'ai essuyés, lui dit-il, n'ont pu m'abattre; la fortune dont je jouis ne me rendra pas plus orgueilleux.» Après lui avoir témoigné le plaisir qu'il ressentait en la trouvant en bonne santé, il ajouta : « J'ai rencontré à la cour un jeune homme que j'ai choisi pour mon gendre, et qui me convient sous tous les rapports. » La demoiselle, se doutant qu'il voulait peut-être indiquer Tieh-chung-u, lui répondit: «Vous êtes dans un âge avancé, jen'ai plus de mère, et vous n'avez pas d'autre enfant que moi il est donc de mon devoir de vous servir aussi long-temps que je vivrai. Je sens que les services que je puis vous rendre sont peu de chose, mais je m'estimerai heureuse si vous daignez les accepter. » -)) Je loue votre résolution, reprit le mandarin; mais vous ne devez pas y persister. Je serais fâché que vous laissassiez échapper l'occasion de vous marier avantageusement. Si lejeune homme que j'ai choisi n'avait pas un mérite supérieur, je ne vous le proposerais point; je n'ai remarqué en lui aucun défaut, et ses bonnes qualités ont fait une telle impression sur moi, que je n'ai pas cru nécessaire de vous demander votre consentement. » Shuey-ping-sin, ne doutant plus que ce jeune homme ne fût le fils du mandarin Tich-ying: Je sais, lui dit-elle, qu'on ne peut rien reprocher à la personne dont vous me parlez; mais qui sait si ce mariage est permis, et n'est susceptible de quelque objection. • Le président se ressouvint dans ce moment de la réponse que Tieh-chung-u lui avait faite, et dit à sa fille : « Connaissez-vous le jeune homme dont je vous parle ? Il est fils du premier vice-roi. «Si c'eût été tout autre, je n'aurais jamais consenti à l'épouser, et je suis sûre qu'il ne voudra point me recevoir. ((-- Pourquoi donc ? Il ne voudra point manquer aux égards qui sont dus à cet engagement honorable, ni violer ses rites les plus solennels. -" - « Ce jeune homme est aussi bien né que vous; on n'a rien à lui reprocher: comment donc pourrait on trouver dans cette alliance quelque chose de contraire aux rites du mariage ? » Alors Shuey-ping-sin lui raconta tout ce qui s'était passé pendant son absence. « Après cela, ajouta-t-elle, comment pourrions-nous contracter une pareille alliance sans nous déshonorer tous deux, et sans nous rendre malheureux. Shuey-keu-yé, ravi de la délicatesse de ses sentiments : « Si cela est vrai, dit-il en lui-même, ma fille et Tieh-chung-u n'ont point leurs pareils dans le monde. «Ma fille, reprit-il tout haut, je loue vos sentiments vertueux, et vous êtes la seule qui méritez d'être unie au plus honnête homme que je connaisse. Le ciel paraît vous avoir créés l'un pour l'autre, et veut que ce mariage ait lieu. J'ai donné ma parole: vous ne devez point refuser. » Telle fut la résolution du père de Shuey-ping-sin. Nous le laisserons, pour savoir ce que devint Kwo-khé-tzu. On ne saurait s'imaginer son désespoir lorsque Chun-kéé lui apprit, à son retour, qu'il n'avait pu réussir. Ses amis l'exhortèrent à ne point se laisser abattre. « Votre père, lui dirent-ils, vient de présenter une requête à l'empereur contre Shuey-keu-yé et contre l'officier qu'il a choisi: nous sommes assurés qu'ils perdront tous deux la tête. » Kwo-khé-tzu les écoutait avec plaisir, et se flattait de se voir vengé du mépris qu'on lui avait témoigné. Pendant qu'ils parlaient, survint un domestique à qui ils demandèrent quelles nouvelles on avait reçues de la cour. «Elles sont mauvaises pour vous, Monsieur, répondit-il. " " - Que voulez-vous dire ? Tich-chung-n ayant obtenu un repit pour Hû-hiau, et lui ayant servi de caution, ce général est revenu victorieux. Shuey-keu-yé a été rappelé de son exil, et promu à une plus haute dignité. Par reconnaissance, il a promis à Tieh-chung-u sa fille en mariage. » Kwo-khé-tzu fut tellement frappé de ce récit, qu'après s'être emporté comme un furieux, il tomba en défaillance. Il reprit connaissance enfin à l'aide des secours qu'on lui administra; et, prenant Chun-kéé à l'écart : « Quels mouvements ne me suis-je pas donnés, lui dit-il, quelles peines n'ai-je pas prises, quelles dépenses n'aije pas faites, quels tourments n'ai-je pas endurés ? Et cependant Tieh-chung-u emporte enfin sa proie sans aucune peine; mais, m'en dût-il coûter la vie, j'empêcherai ce mariage. Rendez-moi le courage; mon ami, indiquez-moi quelque moyen pour réussir. n'avez pu -Hélas! répondit Chun-kéé, lorsqu'elle était seule et sans amis, vous l'obtenir comment oseriezvous espérer quelque succès maintenant que son père est avancé en dignité, et qu'il va être incessamment de retour chez lui ? « ----Eh bien ! puisque je n'ai plus aucune espérance, je veux du moins empêcher que mon rival ne l'épouse: ce sera une consolation pour moi. Vous savez que son père est extrêmement scrupuleux sur le point d'honneur; maintenant qu'il est avancé en dignité, il doit être infiniment plus jaloux de la réputation de sa famille : adressons-nous à quelqu'un de ses amis, et prions-le de lui faire savoir que Tieh-chung-u a entretenu un commerce criminel avec sa fille. Je suis sûr qu'il ne consentira jamais à ce mariage. S'il méprisait cet avis, nous engagerons votre père à porter sa plainte au ko-tau ( censeur public) (1): lorsque l'empe- (1) Le ko-tau est un grand-mandarin chargé d'instruire l'empereur des fautes que commettent ses confrères, et qui même a la liberté de l'avertir des siennes. Cet officier est le président du tribunal des censeurs, dont l'emploi, de même que chez les Romains, est de veiller sur les mœurs publiques, même sur celles de l'empereur et des mandarins. Il s'en est trouvé qui se sont acquittés de leurs reur en sera instruit, il ne manquera pas de renvoyer le père, et d'empêcher le mariage de la fille. » Kwo-khé-tzu trouva cet expédient si bon, qu'il dit à son ami : Je veux dès demain répandre cette affaire le plus qu'il me sera possible parmi les mandarins de la ville. -Gardez-vous - en bien, reprit fonctions avec un courage et une fermeté héroïque, qui ont accusé pendant deux ans un viceroi soutenu de tous les grands de la cour, et qui, sans se rébuter par des délais et des obstacles, ont enfin forcé l'empereur à le déposer, pour ne point encourir la haine publique. Ils présentent d'abord à l'empereur un mémoire, dont ils envoient des copies dans toutes les provinces. Ce mémoire ne paraît pas plus tôt que l'accusé est obligé 1 de présenter un mémoire pour sa défense et d'avouer humblement ses fautes; 2º de se démettre de son emploi, jusson ami, car le che-foo et le che-hien ont connaissance de l'affaire, et pourraient vous démentir; ils ne manqueraient pas aussi de prendre le parti de Shuey-keu-yé, pour s'attirer ses bonnes grâces. Attendons plutôt qu'ils aient quitté leurs places : ils doivent aller incessamment à la cour pour demander de l'avancement. y qu'à ce que l'empereur l'ait absous ou condamné. Tout excès dans les châtiments, toute irrégularité dans les moeurs, toute innovation dans les usages reçus, sont de leur ressort ; et comme les pères sont responsables des fautes de leurs enfants, c'eût été un crime capital pour Shuey-keu-yé de se prêter à l'incontinence de sa fille en lui faisant épouser son amant. (Voyez P. Semedo, page 126; Duhalde, vol. 1, page 70; P. Magal., page 227; Lettres édif., x11, page 367.) «-Mais les deux nouveaux mandarins feront vraisemblablement des informations, et les gens de l'audience leur apprendront bientôt toute l'affaire. Si nous prévoyons ainsi toutes les difficultés qui peuvent se présenter, et si nous nous décourageons, il vaut mieux abandonner cette affaire. Il me vient à l'esprit un expédient auquel je n'avais pas encore pensé, et que je préfère à tout autre. Je me suis aperçu à la cour que votre père était extrêmement lié avec Tah-quay, ce grand-mandarin que Tieh-chung-u a si fort outragé. Depuis peu de temps il a perdu sa femme, et il cherche une fille jeune et belle pour la remplacer. Ecrivez à votre père de lui inspirer de l'amour pour Shuey-ping-sin: car quoique Tieh-chung-u ait fait des propositions de mariage, il n'est pas encore conclu. Par ce moyen votre père obligera son ami; vous vous vengerez de votre rival, à qui ce contre-temps ne fera pas honneur, et l'affaire ira son train. «- Une autre difficulté se présente : Tah quay n'a point encore obtenu sa liberté, et personne n'ose la fréquenter ouvertement. Mon père ne le voit qu'en secret, et ne saurait par conséquent lui être d'aucun secours. «-Vous avez raison, cela retarderait notre affaire; mais voici un autre expédient qui ne souffre aucune difficulté. Votre père est l'intime ami du chef des eunuques, que tout le monde craint et considère, parce qu'il a l'oreille de l'empereur. Ce lettré, qu'on appelle Chou-thay-kien (l'eunuque de danger), a une nièce fort laide, qui n'est pas encore mariée: engagez votre père à lui proposer Tich-chung-u comme un parti convenable. Il n'osera rejeter la proposition d'un homme aussi puissant que son oncle. Lorsqu'il aura épousé la nièce de l'eunuque, un mandarin aussi puissant que le président du tribunal des armes ne lui donnera jamais sa fille unique pour seconde femme, ou pour concubine. » Kwo-khé-tzu goûta son avis, et résolut d'écrire sur-le-champ à son père. « Cette affaire, dit-il à Chun-kée, est trop importante pour en charger un domestique: oserai-je vous prier de me rendre ce service? » Son ami lui ayant répondu qu'il s'en chargerait avec plaisir, il lui fournit l'argent et les provisions dont il avait besoin pour son voyage, et celui-ci partit pour se rendre à la cour. Pendant qu'ils tramaient ainsi ces complots, Tieh-chung-u fit de si grands progrès dans ses études, que, le temps de l'examen étant venu, il prit le degré de kiu - jin ( de licencié). On était dans l'automne, dans le temps où l'on fait l'examen dans toutes les provinces. Quelques mois après, il se présenta au second examen, et se distingua si bien, qu'il fut créé docteur, et mis à la tête de la liste. Peu de temps après, il fut admis dans le collége royal, ou le han-lin, et nommé précepteur du fils aîné de l'empereur. Il avait alors vingt deux ans (1), de sorte que son père et (1) Ceei paraît démentir la lenteur des progrès que les Chinois font dans leurs études, et da temps dont ils ont besoin pour obtenir leurs différents degrés. (Voyez vol. 2, page 86.) Mais on observera qu'on dispense quelquefois de la règle générale ceux qui se distinguent par leur génie ou par leur assiduité. Le P. Parrenin a vu des jeunes gens qui non seulement ont été créés docteurs, mais han-lin ou membres du collége royal, avant l'âge de vingt ans, en considération de leur esprit et de leur mémoire, et du soin qu'on avait pris de leur éducation. « J'ai connu, dit ce père, un jeune homme qui non seulement était docteur lui-même, mais qui avait à sa table trois autres docteurs, auxquels il donnait des sommes considérables pour élever son fils. L'un lui apprenait à composer en prose et en vers, le second à bien écrire, et le troisième lui enseignait l'histoire et la politique. Ils l'instruisaient dans les lois et les principes de la morale, et lui montraient les exemples de fidélité envers le prince qui avaient illustré certaines familles. Comme ce jeune homme avait beaucoup d'esprit [p. 68] sa mère n'attendaient plus que le retour de Shuey-keu-yé pour le marier, bien résolus de ne point s'arrêter à ses scrupules. et de mémoire, il devint en peu de temps aussi. savant que ses maîtres. » (Voyez la lettre du P. Parrenin, en date du 11 août 1730, dans le recueil des Lett. édifiantes, xxi, page 104.) $3