Difference between revisions of "Lu Xun Complete Works/fr/Yijian Xiaoshi"

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Mais tandis que Tchitchikov, tourmente par de sombres pensees, restait assis sans dormir dans son dur fauteuil, maudissant Nozdriov et toute sa famille, tandis que la chandelle faiblissait et que la meche charbonnait, tandis qu'au-dehors la nuit noire cedait deja devant la pale lumiere de l'aube et que les premiers coqs chantaient au loin -- a l'autre bout de la ville, le rideau se levait deja sur un drame qui allait aggraver encore la situation penible de notre heros. Dans les rues et ruelles lointaines, un vehicule des plus etranges s'avancait en cahotant, ne ressemblant ni a une berline, ni a un chariot bache, mais plutot a une pasteque a grosses joues et gros ventre posee sur des roues. A l'interieur, des coussins et des sacs de grain. Le bruit des cerclages de fer et des vis rouillees reveilla le veilleur de nuit. Les chevaux trebuchaient, n'etant pas ferres. Le vehicule tourna plusieurs coins et s'arreta enfin devant la maison de la femme de l'archipretre. D'abord une servante en sortit, puis une dame : c'etait la proprietaire Korobotchka. A peine notre heros etait-il parti que la vieille dame, craignant d'avoir ete dupee, avait decide apres trois nuits sans sommeil de se rendre en ville, malgre ses chevaux non ferres, pour s'informer du prix des ames mortes et savoir si elle ne s'etait pas fait rouler. Ce qui en resulta, le lecteur l'apprendra aussitot du bavardage des deux dames. Mais ce bavardage sera mieux rapporte au chapitre suivant.
 
Mais tandis que Tchitchikov, tourmente par de sombres pensees, restait assis sans dormir dans son dur fauteuil, maudissant Nozdriov et toute sa famille, tandis que la chandelle faiblissait et que la meche charbonnait, tandis qu'au-dehors la nuit noire cedait deja devant la pale lumiere de l'aube et que les premiers coqs chantaient au loin -- a l'autre bout de la ville, le rideau se levait deja sur un drame qui allait aggraver encore la situation penible de notre heros. Dans les rues et ruelles lointaines, un vehicule des plus etranges s'avancait en cahotant, ne ressemblant ni a une berline, ni a un chariot bache, mais plutot a une pasteque a grosses joues et gros ventre posee sur des roues. A l'interieur, des coussins et des sacs de grain. Le bruit des cerclages de fer et des vis rouillees reveilla le veilleur de nuit. Les chevaux trebuchaient, n'etant pas ferres. Le vehicule tourna plusieurs coins et s'arreta enfin devant la maison de la femme de l'archipretre. D'abord une servante en sortit, puis une dame : c'etait la proprietaire Korobotchka. A peine notre heros etait-il parti que la vieille dame, craignant d'avoir ete dupee, avait decide apres trois nuits sans sommeil de se rendre en ville, malgre ses chevaux non ferres, pour s'informer du prix des ames mortes et savoir si elle ne s'etait pas fait rouler. Ce qui en resulta, le lecteur l'apprendra aussitot du bavardage des deux dames. Mais ce bavardage sera mieux rapporte au chapitre suivant.
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== Section 9 ==
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"Ce n'est pas du tout cela, Anna Grigorievna ! C'est une tout autre affaire que ce que vous imaginez. Pensez donc, il apparut soudain devant elle, arme jusqu'aux dents, un veritable Rinaldo Rinaldini, et lui cria : 'Vendez-moi les ames, les mortes !' Korobotchka repondit naturellement tres raisonnablement : 'Je ne peux pas vous les vendre ; elles sont deja mortes.' -- 'Non,' cria-t-il, 'elles ne sont pas mortes. Savoir si elles sont mortes ou non, c'est mon affaire,' dit-il, 'elles ne sont pas mortes, pas mortes !' Il criait : 'Elles ne sont pas mortes !' Bref, il provoqua un desordre epouvantable. Tout le village s'enfuit, les enfants hurlerent, tout le monde criait, personne ne comprenait personne -- en un mot, affreux, affreux, affreux ! Vous ne pouvez pas savoir, Anna Grigorievna, quelle peur j'ai eue en entendant tout cela. 'Chere madame,' me dit ma Machka, 'regardez-vous dans le miroir ! Vous etes devenue toute pale !' -- 'Oh, un miroir maintenant,' dis-je, 'je dois me precipiter chez Anna Grigorievna pour tout lui raconter !' J'ordonnai aussitot d'atteler. Mon cocher Androuchka me demanda ou je voulais aller, mais je ne pus articuler un seul mot, je ne faisais que le regarder d'un air idiot. Il a surement cru que j'etais devenue folle. Oh, Anna Grigorievna, si vous pouviez seulement savoir combien j'etais agitee !"
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"Hm ! Comme c'est etrange !" dit la dame agreable en tout point. "Que signifient donc les ames mortes ? Je l'avoue franchement, je ne comprends pas du tout cette histoire, pas le moins du monde. Voila que j'en entends parler deja pour la"
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== Section 12 ==
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du premier chapitre aurait du surgir. On decida en outre de rendre visite aux gens qui lui avaient vendu les ames mortes, afin d'examiner plusieurs choses -- on voulait au moins savoir comment la transaction s'etait reellement deroulee, ce que les ames mortes signifiaient exactement, et ce que Tchitchikov avait explique au gouverneur. Bref, il y avait beaucoup a faire. La ville etait en grande effervescence, tout bouillonnait comme une marmite. Comme dans un tourbillon, tout ce qui avait repose au sol se souleva. Il s'avera que la ville n'etait nullement aussi endormie et calme qu'on l'avait cru. Le president de la chambre du tribunal, si fier de son sang-froid, perdit completement la tete. Le chef de police, qui d'habitude reglait tout avec le plus grand calme, fut hors de lui. Le directeur de la poste, d'ordinaire toujours serein, pressentit que quelque chose de terrible se tramait. Tous perdirent la tete, furent saisis de peur et d'epouvante, et tout le lien qui tenait la societe ensemble menacait de se rompre. On courait de tous cotes, on se rassemblait, on deliberait -- et le resultat fut la decision de se reunir en seance chez le chef de police, deja connu du lecteur comme le pere et le bienfaiteur de la ville.
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== Section 26 ==
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Ne cours-tu pas toi aussi, Russie, comme une audacieuse troika que l'on ne peut jamais rattraper ? Le sol souleve la poussiere sous toi ; les ponts grondent. Tout reste derriere toi, loin derriere toi. Le spectateur stupefait s'arrete, comme frappe par un miracle de Dieu. Est-ce un eclair sorti des nuages ? Que signifie ce mouvement effroyable ? Et quelle force inconcevable est contenue dans ces chevaux jamais vus au monde ? Oh, vous, chevaux ! Vous, chevaux merveilleux ! Un tourbillon habite-t-il dans vos crinieres ? Une oreille attentive tremble-t-elle dans chacune de vos veines ? Vous avez entendu le chant aime et familier d'en haut, et maintenant vous tendez vos poitrails de bronze a l'unisson ! Vos sabots touchent a peine le sol, vous vous etirez en une ligne, vous volez dans les airs, vous galopez comme pousses par une force divine ! ... Russie, ou cours-tu ? Donne une reponse ! Tu ne dis rien. Les clochettes chantent leur chant merveilleux. L'air rugit et se condense, comme dechire par le vent ; tout ce qui vit et bouge sur la terre est depasse ; toutes les autres nations et tous les autres peuples s'ecartent devant toi, se rangent sur le cote et te cedent le passage.
  
 
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Latest revision as of 08:28, 27 March 2026

Un petit incident

一件小事 (A Small Incident)

von Lu Xun (鲁迅, 1881-1936)

Uebersetzt aus dem Chinesischen.


Section 1

[Un petit incident]

Depuis que je suis venu de la campagne a la capitale, six annees ont passe en un clin d'oeil. Pendant ce temps, j'ai entendu et vu bon nombre de ce qu'on appelle les grandes affaires nationales ; mais aucune n'a laisse de trace dans mon coeur. Si je devais nommer l'influence de ces evenements, ce serait seulement qu'ils ont accru ma mauvaise humeur -- pour parler franchement, ils m'ont appris a mepriser les gens un peu plus chaque jour.

Pourtant, un petit incident eut de l'importance pour moi : il m'arracha a ma mauvaise humeur et je ne puis l'oublier jusqu'a ce jour.

C'etait l'hiver de la sixieme annee de la Republique. Un violent vent du nord soufflait avec fureur. A cause de ma subsistance, je devais sortir tot dans la rue. En chemin, je ne rencontrais presque personne. A grand-peine, je louai enfin un pousse-pousse et lui dis de me conduire a la Porte S. Bientot, le vent du nord se calma. La poussiere de la route avait deja ete balayee, laissant une route blanche et propre. Le tireur de pousse-pousse courut plus vite aussi. Juste comme nous approchions de la Porte S, quelqu'un se prit soudain dans les brancards et tomba lentement.

Celle qui etait tombee etait une femme aux cheveux gris et blanc, vetue de haillons. Elle avait soudainement traverse la rue devant le pousse-pousse depuis le bord de la chaussee. Le tireur avait deja fait un ecart, mais sa vieille veste de coton n'etait pas boutonnee, et la brise l'avait ouverte, si bien qu'elle s'accrocha finalement aux brancards. Heureusement, le tireur avait deja un peu ralenti, sinon elle aurait fait une mauvaise chute et se serait ouvert la tete.

Elle gisait au sol ; le tireur de pousse-pousse s'arreta aussi. J'etais certain que la vieille femme n'etait pas blessee. Comme personne d'autre ne regardait, j'etais irrite de le voir se meler de ce qui ne le regardait pas, s'attirer des ennuis et aussi retarder mon trajet.

Je lui dis : « Ce n'est rien. Continue ! »

Le tireur ne me preta aucune attention -- ou peut-etre ne m'entendit-il pas -- mais il posa le pousse-pousse, aida lentement la vieille femme a se relever, la soutint par le bras et lui demanda :

« Qu'avez-vous ? »

« Je me suis fait mal. »

Je pensai : je t'ai vue tomber doucement -- comment aurais-tu pu te blesser ? Tu fais la comedie, c'est vraiment detestable. Le tireur se mele de ce qui ne le regarde pas, c'est bien fait pour lui. Debrouille-toi toi-meme.

Le tireur entendit les paroles de la vieille femme mais n'hesita pas un instant. La soutenant toujours par le bras, il avanca pas a pas. Surpris, je regardai devant -- c'etait un poste de police. Apres la tempete, il n'y avait personne dehors. Le tireur conduisait la vieille femme droit vers cette porte.

A cet instant, je fus soudain saisi d'un sentiment etrange. Sa silhouette couverte de poussiere, vue de dos, me parut soudainement grande, et plus il marchait, plus il grandissait, jusqu'a ce que je dusse lever la tete pour le voir. Et il devint peu a peu pour moi une sorte de pression, allant meme jusqu'a extraire la « petitesse » cachee sous ma pelisse.

Mon energie vitale sembla se figer a ce moment. Je restai assis, sans bouger, sans penser, jusqu'a ce que je voie un policier sortir du poste. Alors seulement je descendis.

Le policier s'approcha de moi et dit : « Louez-vous un autre pousse-pousse. Il ne peut plus vous tirer. »

Sans reflechir, je saisis une grosse poignee de pieces de cuivre dans la poche de mon manteau, la donnai au policier et dis : « S'il vous plait, donnez-les-lui... »

Le vent etait completement tombe, la route etait encore silencieuse. Je marchais en pensant, presque effray de penser a moi-meme. Laissons de cote les affaires passees -- mais que signifiait cette grosse poignee de pieces de cuivre ? Le recompenser ? Pouvais-je encore juger le tireur de pousse-pousse ? Je ne pouvais me repondre a moi-meme.

Cet incident me revient encore a l'esprit de temps en temps. Et a cause de lui, j'endure souvent des tourments, m'efforcant de penser a moi-meme. Les annees de culture et de force militaire sont depuis longtemps devenues pour moi comme les « paroles du Maitre et vers des poetes » que j'avais lus enfant -- je ne puis meme plus en reciter une demi-phrase. Seul ce petit incident flotte toujours devant mes yeux, parfois plus distinct encore, me fait honte, m'exhorte a me renouveler et accroit mon courage et mon esperance.

(Juillet 1920.)

[Chapitre huit]

L'achat de serfs par Tchitchikov etait deja devenu le sujet de conversation de toute la ville. On debattait, on conversait, on examinait s'il etait vraiment profitable d'acheter des serfs en vue d'une reinstallation. Beaucoup de ces discussions etaient remarquablement precises et objectives : « Naturellement, c'est profitable, » disait l'un, « le sol des provinces meridionales est bon et fertile, cela va de soi. Mais il n'y a pas d'eau -- que vont faire les serfs de Tchitchikov ? Il n'y a pas de rivieres la-bas ! » -- « Ce ne serait pas si grave ; meme sans riviere, ce n'est pas le pire, Stepan Dmitrievitch ; mais la reinstallation est une affaire tres incertaine. Tout le monde sait comment est un serf : il demenage dans un nouveau lieu pour cultiver la terre -- mais la-bas il n'y a rien -- pas de maison, pas de domaine -- je vous le dis, il s'enfuira, aussi sur que deux fois deux font quatre. Il lacera ses bottes et partira ; pour le retrouver, il vous faudra bien des jours ! » -- « Non, non, pardonnez-moi, Alexei Ivanovitch, j'ai une opinion tout a fait differente. Si vous dites que les serfs vont fuir Tchitchikov -- un vrai Russe peut tout faire et s'habituer a n'importe quel climat. Donnez-lui seulement une paire de gants chauds, et vous pouvez l'envoyer ou vous voulez, meme jusqu'au Kamtchatka. Il courra un peu, se rechauffera, prendra la hache et construira une nouvelle maison. » -- « Mais, cher Ivan Grigorievitch, tu as completement oublie une chose : tu n'as pas du tout pense a quels serfs Tchitchikov a achetes. Tu as tout a fait oublie qu'un proprietaire ne laisserait jamais partir facilement un bon gaillard. S'ils ne sont pas des ivrognes, des poivrots, des bagarreurs et des paresseux, j'y mets ma tete ! » -- « Bien, je suis d'accord la-dessus aussi. Personne ne vend un bon homme. Les gens de Tchitchikov sont probablement pour la plupart des ivrognes, c'est certainement vrai. Mais il faudrait aussi penser aux lecons de l'histoire : a l'instant encore il etait peut-etre un faineant, mais si on le reinstalle, il peut soudainement devenir un serviteur honnete. De tels exemples ne manquent pas dans le monde et dans l'histoire. » -- « Non, non, » dit le directeur de la fabrique d'Etat, « croyez-moi, c'est absolument impossible, car les serfs de Tchitchikov ont deux grands ennemis. Le premier ennemi, c'est la proximite des provinces de Petite-Russie, ou, comme chacun sait, la vente d'alcool est libre. J'ose vous assurer qu'en deux semaines ils seront noyes dans la boisson, transformes en oisifs et en paresseux. Le second ennemi, c'est l'habitude et le gout de la vie dissolue, qu'ils contractent lors de la reinstallation. Tchitchikov doit les surveiller, les tenir fermement, les gouverner avec severite. A chaque bagatelle il doit punir durement, ne rien confier a d'autres, tout faire lui-meme, et quand c'est necessaire, appliquer le fouet et les gifles. » -- « Pourquoi Tchitchikov devrait-il manier le fouet en personne ? Il peut utiliser un intendant. » -- « Bien, mais ou trouverez-vous un intendant convenable ? Ce ne sont que des escrocs et des crapules ! » -- « C'est parce que les maitres eux-memes sont ignorants des affaires, voila pourquoi les intendants deviennent des escrocs. » -- « Exactement, » approuverent beaucoup. -- « Si le proprietaire s'y connait un peu en gestion de domaine et connait ses gens, il trouvera toujours un bon intendant. » Le directeur de la fabrique protesta cependant, affirmant qu'on ne pouvait trouver un bon intendant pour moins de cinq mille roubles. Le president du tribunal objecta qu'on pouvait en trouver un pour trois mille. Le directeur demanda alors : « Et ou comptez-vous le trouver ? Pouvez-vous le tirer de votre nez ? » Le president du tribunal repondit : « Du nez, bien sur que non, ca ne va pas. Mais ici meme, dans ce district, il y en a un : Pierre Petrovitch Samoilov. Si Tchitchikov le prenait pour surveiller ses serfs, ce serait exactement l'homme qu'il faut ! » Beaucoup essayerent de se mettre a la place de Tchitchikov, emigrant avec toute une horde de serfs vers un lieu etranger, et furent consternees -- vraiment une grande difficulte. On craignait surtout que du materiel aussi peu fiable que les serfs de Tchitchikov puisse encore soulever une rebellion. Le chef de police remarqua alors qu'une rebellion n'etait pas a craindre ; pour la prevenir, Dieu merci, il existait une autorite : le president du tribunal. Celui-ci n'avait meme pas besoin de se presenter en personne ; il suffisait d'envoyer sa casquette -- cette casquette seule suffirait a ramener les serfs a la raison, a les faire changer d'avis et a les faire rentrer tranquillement chez eux. Beaucoup exprimerent aussi des opinions et d'importantes propositions concernant la nature seditieuse des serfs de Tchitchikov. Les idees divergeaient considerablement. Certains preconisaient une severite militaire excessive et une durete extraordinaire, tandis que d'autres pronaient la soi-disant douceur. Le chef de police remarqua que Tchitchikov se trouvait maintenant face a un devoir sacre : il pouvait jouer le pere de ses propres serfs et, comme il aimait a dire, repandre parmi eux une education charitable. A cette occasion, il fit aussi un eloge appuye de la methode moderne d'education de Lancaster.

La ville debattit et delibera ainsi. Certains, par interet personnel, transmirent leurs opinions a Tchitchikov, lui fournirent de sages conseils, et quelques-uns s'offrirent meme pour escorter les serfs en securite jusqu'a leur destination. Pour les conseils, Tchitchikov remercia tres humblement, declarant qu'il les appliquerait a tout moment. L'escorte, en revanche, il la declina, disant que c'etait tout a fait superflu. Les serfs qu'il avait achetes etaient d'un caractere particulierement docile. Ils souhaitaient volontairement emigrer ensemble et etaient tres heureux dans leur coeur. Une rebellion n'aurait absolument pas lieu.

Toutes ces discussions et conversations apporterent a Tchitchikov les excellents resultats qu'il avait si ardemment desires. La rumeur se repandit qu'il etait millionnaire, ni plus, ni moins. Deja au premier chapitre, nous avions vu que les habitants de la ville avaient ete assez bien disposes envers Tchitchikov, meme sans cet evenement. Et a vrai dire, c'etaient vraiment tous de bonnes gens qui se traitaient avec bienveillance et vivaient en bonne intelligence. Leurs conversations portaient l'empreinte de la plus grande honnetet et de la plus grande chaleur : « Cher ami, Ilia Ilitch ! » « Ecoute, Antipater Sakharievitch, mon bon ! » « Tu mens, petite maman, Ivan Grigorievitch ! » Au directeur de la poste, qui s'appelait Ivan Andreevitch, les gens disaient souvent : « Sprechen Sie Deutsch, Ivan Andreevitch ? »

En somme, on vivait la-bas tout a fait comme en famille. Beaucoup etaient bien eduques : le president du tribunal savait encore par coeur la « Loudmila » de Joukovski, alors tres a la mode, et en declamait certains passages avec beaucoup d'habilete, par exemple le vers « La foret s'endort, la vallee sommeille. » Le mot « sommeille » sortait de sa bouche avec un art particulier -- on croyait vraiment voir la vallee endormie. Pour renforcer encore l'effet, il fermait meme les yeux a ce moment-la. Le directeur de la poste penchait plutot vers la philosophie, lisant assidument toute la nuit les « Pensees nocturnes » de Young et « La Clef des mysteres de la nature » d'Eckartshausen. Il en faisait aussi de tres longs extraits ; ce qu'il extrayait exactement, personne ne pouvait le determiner clairement. Par ailleurs, c'etait un grand plaisant au langage fleuri qu'il aimait, disait-il, a « orner. » Et en effet, il ornait son discours d'une profusion de formules, telles que : « Cher monsieur, c'est ainsi, vous savez, vous comprenez, vous pouvez imaginer, probablement, pour ainsi dire, » et beaucoup d'autres encore, en quoi il avait une grande pratique. De plus, il ornait assez habilement son discours d'un regard significatif, ou fermait tout simplement un oeil, faisant sentir dans ses comparaisons satiriques une expression assez feroce. Les autres messieurs etaient pour la plupart aussi des personnages fort instruits et tres eclaires : l'un lisait Karamzine, l'autre la « Gazette de Moscou, » un troisieme ne lisait rien du tout. L'un, que tout le monde appelait « le bonnet de nuit, » devait d'abord recevoir un bon coup dans les cotes avant de faire quoi que ce soit. Un autre etait tout simplement un parfait paresseux qui restait couche sur une peau d'ours toute sa vie -- on avait beau le pousser tant qu'on voulait, il ne se levait tout simplement pas. Quant a leur apparence, c'etaient naturellement tous des hommes beaux, convenables et obligeants -- pas un seul phtisique parmi eux. Ils appartenaient tous a cette espece d'hommes qui, dans les tendres epanchements a quatre yeux, aimaient a appeler leurs femmes : ma petite grosse, ma chere bedaine, mon petit agneau, ma petite courge, mon petit carlin, et autres noms de ce genre. Mais dans l'ensemble, c'etaient des gens d'un bon naturel, aimables et genereux. Quiconque avait ete leur hote ou avait joue aux cartes avec eux toute une nuit devenait rapidement intime avec eux, neuf fois sur dix devenant l'un des leurs. Avec l'habile Tchitchikov, c'etait encore plus le cas, car il connaissait vraiment le secret de se faire aimer. Ils l'aimaient tellement qu'il ne trouvait tout simplement pas le moyen de s'en aller. Il n'entendait que : « Ah, encore une petite semaine seulement ; restez encore une semaine chez nous, Pavel Ivanovitch ! » -- Bref, comme dit le proverbe, il etait devenu la prunelle de leurs yeux. Mais extraordinairement fort, extraordinairement remarquable, hm, tres etonnant et tres singulier etait l'impression que Tchitchikov faisait sur les dames. Pour expliquer un peu ce point, il faudrait parler des dames elles-memes et de leur societe. Il faudrait peindre leurs traits spirituels avec des couleurs vives et eclatantes -- mais cela est tres difficile pour l'auteur. D'un cote, il eprouve une reverence et une crainte sans bornes devant les epouses des hauts dignitaires, et de l'autre... oui, de l'autre... c'est simplement tres difficile. Les dames de N.... non, je ne peux pas, vraiment, j'ai peur. Ce qui est le plus remarquable chez les dames de N. ?... Non, c'est etrange, la plume refuse de bouger, elle semble etre devenue un bloc de plomb. Eh bien : nous devons laisser la description de leur caractere a quelqu'un d'autre qui dispose sur sa palette de couleurs plus vives et eclatantes que les miennes ; nous ne dirons qu'un mot ou deux de leur apparence, de leur surface generale.

Section 2

Les dames de N. etaient reputees pour leur faste, et en cela toutes les femmes pouvaient les prendre pour modele. En matiere de bonne tenue, de ton raffine, d'etiquette et des regles de conduite les plus subtiles, surtout pour l'etude de la mode jusque dans les moindres details, elles devancaient meme les dames de Petersbourg et de Moscou de quelques pas. Elles portaient des toilettes pleines de gout, parcouraient les rues principales dans d'elegantes caleches et avaient toujours un laquais en galons dores qui se balancait sur le marchepied. Une carte de visite, lorsque le nom etait grave sur du carton bristol, etait un objet sacre. Deux dames de qualite, autrefois les meilleures amies et cousines, s'etaient completement brouillees a cause d'une telle carte de visite -- l'une n'avait pas rendu sa visite a l'autre. Maris et parents s'efforcerent en vain de les reconcilier.

Les moeurs des dames de N. etaient extremement strictes : elles combattaient tout ecart et toute tentation avec une noble indignation. Si elles apprenaient quelque faiblesse, le verdict etait sans pitie. Mais si quelque chose se passait dans leurs propres rangs, cela se faisait dans le plus grand secret. Dans leur langage, elles etaient aussi scrupuleuses que leurs homologues de Petersbourg. Pour ennoblir la langue russe, on avait banni pres de la moitie des mots de la conversation, et l'on devait souvent se refugier dans le francais.

Auparavant, les dames avaient a peine mentionne Tchitchikov. Mais depuis que la rumeur de sa fortune de millionnaire s'etait repandue, l'attention se porta aussi sur ses autres qualites. Dans les salons, on commenca a dire que Tchitchikov, s'il n'etait pas un Adonis, n'en etait pas moins un homme fort convenable. Le marche aux etoffes devint tres anime, les caleches allaient et venaient. Meme Tchitchikov ne put s'empecher de remarquer l'attention inhabituelle qu'on lui portait. Un beau jour, il trouva sur son bureau une lettre. Elle commencait ainsi : "Non, je dois vous ecrire !" Suivaient des reflexions sur la communion mysterieuse des ames, puis quelques paroles dorees : "Qu'est-ce que la vie ? -- Une vallee d'exil et de chagrin. Qu'est-ce que le monde ? -- Un amas d'etres insensibles." L'auteur parlait de sa mere fragile, morte depuis vingt-cinq ans, dont les larmes avaient mouille le papier a lettres, et exhortait Tchitchikov a quitter la ville etouffante pour la suivre dans les terres sauvages. A la fin eclatait un veritable desespoir :

 Deux tourterelles
 Te porteront au tombeau,
 Elles roucoulent et chantent
 Pour te montrer ma douleur profonde.

Le dernier vers n'etait pas tres reussi, mais peu importait : la lettre etait tout a fait dans l'esprit du temps. Elle n'etait pas signee. Un post-scriptum indiquait que le propre coeur de Tchitchikov devinerait l'expeditrice, et qu'au bal du gouverneur le lendemain, ce singulier personnage serait egalement present.

Tout cela etait fort interessant. L'anonymat contenait beaucoup de stimulants et de tentations. Tchitchikov relut la lettre deux ou trois fois et s'ecria : "Il serait vraiment interessant de decouvrir qui l'a ecrite !" Il passa plus d'une heure en etranges speculations, puis plia soigneusement la lettre et la rangea dans sa malle, a cote d'une affiche de theatre et d'une invitation de mariage qui y reposaient depuis sept ans. Bientot arriva effectivement une invitation au bal du gouverneur.

Il abandonna tout aussitot et se consacra aux preparatifs du bal. L'examen et l'exercice de son visage devant le miroir prirent a eux seuls une heure. Il donna a son visage tantot un air grave et digne, tantot une expression de deference souriante, tantot de deference sans sourire. Il s'inclina devant le miroir en emettant des sons vagues qui ressemblaient au francais, bien que Tchitchikov ne sut pas un mot de francais. Puis il s'exerca a des mines de surprise ravie, haussa les sourcils, remua les levres et meme la langue une ou deux fois. Pour finir, il se caressa legerement le menton et dit : "Ah, quel bon garcon tu fais !" Puis il entreprit de s'habiller. Il resta d'excellente humeur tout du long, bouclant sa ceinture et nouant sa cravate tout en s'exercant a des saluts desinvoltes et d'elegantes reverences, et fit meme un petit saut, bien qu'il n'eut jamais appris a danser. Ce saut eut une consequence inoffensive : l'armoire trembla et une brosse tomba de la table.

Son apparition au bal causa une sensation extraordinaire. Tous se precipiterent pour le saluer. "Pavel Ivanovitch !" "Mon Dieu, Pavel Ivanovitch !" -- Tchitchikov se trouva embrasse par beaucoup de monde en meme temps. A peine libere de l'etreinte du president du tribunal, le chef de police le saisit, le passa a l'inspecteur sanitaire, celui-ci au directeur du monopole des eaux-de-vie, celui-ci a l'architecte... Le gouverneur, debout avec quelques dames, un papier de bonbon dans une main et un petit bolognais dans l'autre, jeta les deux a terre en apercevant Tchitchikov, faisant hurler le chien. Bref, l'invite repandit la joie et l'allegresse.

Les dames l'entourerent aussitot comme une guirlande eclatante, l'enveloppant de nuages de parfums varies. Leur parure deployait un gout infini ; toutes les couleurs de taffetas, de satin et de tulle etaient dans les tons les plus clairs et les plus estompes a la mode. Rubans, noeuds et bouquets voltigeaient en un desordre pittoresque sur les robes, bien que ce desordre eut ete concu par beaucoup d'esprits ordonnes au prix de bien du temps. Les legers ornements de tete ne tenaient qu'aux oreilles, comme pour dire : "Attendez ! Je vais m'envoler ! Dommage que je ne puisse emporter ma belle !" Toutes portaient des corsages tres ajustes qui montraient des silhouettes droites et gracieuses. Les longs gants ne rejoignaient pas tout a fait les manches, revelant un charmant morceau de bras au-dessus du coude. Bref, tout semblait dire : "Non, non, ce n'est pas la province, c'est Paris !" Tchitchikov se tenait devant les dames et pensait : "Mais qui est donc l'auteur de la lettre ?" Il essaya d'avancer le nez, mais se heurta a des coudes, des revers, des manchettes, des rubans et toute une armee de blouses et de robes parfumees. Un galop sauvage deferla sous ses yeux : la femme du directeur de la poste, le president du tribunal, une dame a plumes bleues, une a plumes blanches, un prince georgien, un fonctionnaire de Petersbourg, un de Moscou, le Francais Coucou, M. Perkhunovsky et M. Perebendovsky -- tous apparurent soudain et s'elancerent.

Section 3

"Ici chez nous, toute la province est en mouvement !" dit Tchitchikov en reculant. Mais quand les dames se disperserent, il tenta de nouveau d'examiner si les visages ou les regards pouvaient lui reveler l'identite de l'expeditrice ; mais ni les visages ni les yeux ne le lui disaient. Partout, sur chaque visage, flottait quelque chose de vaguement suspect, d'infiniment subtil -- oh, que c'etait subtil...! "Non," pensa Tchitchikov, "les femmes... sont simplement de telles creatures" -- il fit un geste expressif -- "il n'y a tout simplement rien a dire ! Si quelqu'un voulait decrire toutes les nuances et les ombres qui passent sur leur visage -- il en serait tout simplement incapable ! Leurs yeux seuls sont un royaume sans bornes, et quiconque s'y egare est perdu ! Ni crochet ni vent ne pourraient le ramener. Qu'on essaie donc de decrire leur regard : le regard tendre, doux, sucre comme le miel... Qui sait combien d'especes il y en a : des durs et des doux, des voiles, ou comme disent certains, des regards 'enivrants', et puis d'autres qui ne sont pas enivrants mais encore plus dangereux -- ceux-la saisissent le coeur et percent l'ame comme une fleche. Non, on ne trouve pas de mots pour cela. C'est simplement la 'moitie recreative' de la societe humaine, rien de plus !"

Helas, ce n'est pas tout a fait juste ! Je ne m'attendais pas a ce que notre heros laisse echapper une expression si vulgaire. Mais que faire ? Tel est le sort des ecrivains russes ! Cependant, si un mot vulgaire s'est glisse dans ce livre, ce n'est pas la faute de l'auteur, mais du lecteur, surtout du lecteur distingue : de lui, on n'entend d'abord pas de russe convenable. Il vous abreuve d'allemand, de francais et d'anglais avec tant de profusion qu'on voudrait s'enfuir, et il s'exerce assidument a la prononciation : le francais doit se parler du nez ou etre rugit, l'anglais comme un oiseau -- et meme cela ne suffit pas, il faut en plus prendre une mine d'oiseau et se moquer de ceux qui ne savent pas l'imiter. La seule chose qu'ils evitent scrupuleusement, c'est tout ce qui est russe -- tout au plus construisent-ils a la campagne une datcha de style russe. Tels sont les lecteurs distingues et tous ceux qui se croient tels ! Mais d'autre part, quelle severite, quelles exigences ! Ils veulent le style le plus correct, le plus pur, le plus eleve -- en un mot, la langue russe doit se parfaire d'elle-meme, tomber des nuages et atterrir exactement sur leur langue, pour qu'ils n'aient qu'a ouvrir la bouche et la laisser sortir. La moitie feminine de la societe humaine est naturellement difficile a deviner ; mais je dois avouer que les estimes lecteurs masculins me semblent souvent encore plus difficiles a penetrer.

Section 4

Le comportement de Tchitchikov suscita l'indignation de toutes les dames. L'une d'elles passa deliberement devant lui pour le lui faire sentir, balayant de sa jupe deployee les cheveux blonds avec quelque rudesse, tout en ajustant le chale sur ses epaules dont le bout effleura le visage de la jeune dame ; en meme temps, une autre dame, derriere le dos de Tchitchikov, laissa echapper, avec le parfum de violette qui emanait d'elle, une remarque assez venimeuse et acerbe. Mais qu'il ne l'entendit vraiment pas ou fit seulement semblant, sa conduite etait ici effectivement quelque peu deplacee, car l'opinion des dames merite toujours le respect. Il regretta sa faute, mais malheureusement trop tard.

Beaucoup de visages exprimerent une indignation legitime. Quelle que fut la reputation de Tchitchikov, quelle que fut la certitude de chacun qu'il possedait des millions, quelque digne et heroique que fut son air -- il est une chose que les dames ne pardonnent jamais a un homme, et il est irremediablement perdu. La femme, comparee a l'homme, est peut-etre naturellement plus faible, mais a certains moments elle est non seulement plus forte que l'homme, mais plus forte que tout au monde. Le mepris que Tchitchikov avait montre involontairement reconcilia les dames, qui avaient failli se brouiller a cause de l'affaire des chaises. Dans leurs propos insignifiants, on decouvrait soudain des railleries acerbes et mordantes. Pour comble de malheur, un jeune homme avait compose un ou deux vers satiriques sur les danseurs, sans lesquels les bals de province ne se terminent guere. Ces vers furent aussitot attribues a Tchitchikov. L'indignation grandit ; les dames se rassemblerent dans les coins de la salle en chuchotant ; la pauvre blonde fut ridiculisee sans pitie et sa condamnation a mort prononcee.

Cependant, une attaque des plus facheuses attendait notre heros. Tandis que sa jeune adversaire baillait et qu'il lui racontait diverses histoires anciennes, mentionnant meme le philosophe grec Diogene, Nozdriov apparut soudain, sortant d'une piece du fond du salon. Qu'il vint du salon de repos ou du cabinet vert ou l'on jouait gros jeu, qu'il fut venu de son plein gre ou chasse, il entra joyeusement et tres gaiement, trainant le procureur par le bras, qu'il promenait manifestement depuis longtemps, car le pauvre homme froncait les sourcils et cherchait du regard une echappatoire. Nozdriov avait avale d'un trait deux tasses de the -- au rhum, bien entendu -- puis recommence a se vanter. Des que Tchitchikov l'apercut de loin, il decida de sacrifier la situation agreable du moment et de s'eclipser au plus vite, car cette rencontre ne pouvait rien augurer de bon. Mais par malheur, le gouverneur surgit, se declarant ravi d'avoir trouve Pavel Ivanovitch et le priant d'arbitrer un petit differend entre deux dames sur la question de savoir si l'amour des femmes etait durable. Mais deja Nozdriov l'avait apercu et accourait droit vers lui :

"Oh ! Le proprietaire de Kherson ! Le proprietaire de Kherson !" cria-t-il en approchant en riant, ses joues fraiches, rouges comme une rose de printemps, tremblant de rire. "Alors ? Tu as achete beaucoup de morts ? Vous devez savoir, Excellence !" -- se tournant vers le gouverneur, il beugla : "Il fait le commerce d'ames mortes ! Vraiment, ecoutez, Tchitchikov ! Ecoute, je te le dis en ami, nous sommes tous ici tes bons amis, Son Excellence aussi -- je te pendrais, vraiment, je te pendrais !"

Tchitchikov ne savait plus du tout que faire.

"Vous ne me croirez pas, Excellence !" continua Nozdriov. "Il m'a dit : 'Ecoute, vends-moi tes ames mortes !' J'ai failli mourir de rire. En arrivant en ville, on m'a dit qu'il avait achete pour trois millions de roubles d'ames pour la reinstallation -- quelle reinstallation ! Il a aussi voulu m'acheter des morts. Ecoute, Tchitchikov : tu es un porc, Dieu du ciel, tu es un porc ! N'est-ce pas, monsieur le procureur ?"

Mais tant le procureur que Tchitchikov etaient completement interdits et ne trouvaient rien a repondre. Nozdriov cependant s'animait de plus en plus. Ses baisers furent des plus impetueux. Tout le monde recula et cessa de l'ecouter. Mais ses paroles sur l'achat d'ames mortes avaient ete criees a pleins poumons avec de grands eclats de rire, de sorte que meme les invites les plus eloignes y preterent attention. Tout le monde resta cloue sur place, mi-perplexe, mi-ahuri. Que Nozdriov fut un menteur notoire, chacun le savait. Pourtant, les mortels -- helas, comment expliquer cela : a peine une nouvelle insensee et absurde apparait-elle que chacun la repand ; un autre ecoute avidement, dit ensuite "C'est un mensonge grossier !" mais se precipite dehors pour raconter l'histoire a un troisieme, apres quoi tous deux s'ecrient indignes : "Quel mensonge infame !" -- et pourtant la nouvelle se repand dans toute la ville.

Ce tres trivial incident rendit notre heros fort nerveux. Les paroles confuses et absurdes d'un sot peuvent souvent deconcerter meme un homme d'esprit. Il se sentit soudain mal a l'aise et contrarie, comme s'il avait mis des bottes bien cirees dans une flaque sale et puante. Il s'assit pour jouer aux cartes, mais rien n'allait. Le diner ne le ragaillardit pas non plus. Nozdriov avait ete chasse depuis longtemps apres s'etre assis par terre pendant le cotillon pour attraper les basques des danseurs. Tchitchikov n'attendit meme pas la fin du repas et rentra chez lui de bonne heure.

Dans sa chambre, ou le lecteur connait deja l'armoire pres de la porte et les cafards dans les coins, son esprit etait aussi agite que le fauteuil branlant sur lequel il etait assis. Son coeur etait lourd. Un vide accablant le tourmentait : "Que le diable emporte ceux qui ont organise ce bal !" cria-t-il avec fureur. Il fulminait, mais sa veritable colere ne visait pas le bal -- c'etait d'avoir ete mis dans une situation ambigue et compromettante devant tout le monde. Il trouva immediatement un bouc emissaire : le cher Nozdriov, qu'il maudit naturellement de la tete aux pieds. Toute la genealogie de Nozdriov y passa, et nombre de ses ancetres furent copieusement maltraites.

Mais tandis que Tchitchikov, tourmente par de sombres pensees, restait assis sans dormir dans son dur fauteuil, maudissant Nozdriov et toute sa famille, tandis que la chandelle faiblissait et que la meche charbonnait, tandis qu'au-dehors la nuit noire cedait deja devant la pale lumiere de l'aube et que les premiers coqs chantaient au loin -- a l'autre bout de la ville, le rideau se levait deja sur un drame qui allait aggraver encore la situation penible de notre heros. Dans les rues et ruelles lointaines, un vehicule des plus etranges s'avancait en cahotant, ne ressemblant ni a une berline, ni a un chariot bache, mais plutot a une pasteque a grosses joues et gros ventre posee sur des roues. A l'interieur, des coussins et des sacs de grain. Le bruit des cerclages de fer et des vis rouillees reveilla le veilleur de nuit. Les chevaux trebuchaient, n'etant pas ferres. Le vehicule tourna plusieurs coins et s'arreta enfin devant la maison de la femme de l'archipretre. D'abord une servante en sortit, puis une dame : c'etait la proprietaire Korobotchka. A peine notre heros etait-il parti que la vieille dame, craignant d'avoir ete dupee, avait decide apres trois nuits sans sommeil de se rendre en ville, malgre ses chevaux non ferres, pour s'informer du prix des ames mortes et savoir si elle ne s'etait pas fait rouler. Ce qui en resulta, le lecteur l'apprendra aussitot du bavardage des deux dames. Mais ce bavardage sera mieux rapporte au chapitre suivant.

Section 9

"Ce n'est pas du tout cela, Anna Grigorievna ! C'est une tout autre affaire que ce que vous imaginez. Pensez donc, il apparut soudain devant elle, arme jusqu'aux dents, un veritable Rinaldo Rinaldini, et lui cria : 'Vendez-moi les ames, les mortes !' Korobotchka repondit naturellement tres raisonnablement : 'Je ne peux pas vous les vendre ; elles sont deja mortes.' -- 'Non,' cria-t-il, 'elles ne sont pas mortes. Savoir si elles sont mortes ou non, c'est mon affaire,' dit-il, 'elles ne sont pas mortes, pas mortes !' Il criait : 'Elles ne sont pas mortes !' Bref, il provoqua un desordre epouvantable. Tout le village s'enfuit, les enfants hurlerent, tout le monde criait, personne ne comprenait personne -- en un mot, affreux, affreux, affreux ! Vous ne pouvez pas savoir, Anna Grigorievna, quelle peur j'ai eue en entendant tout cela. 'Chere madame,' me dit ma Machka, 'regardez-vous dans le miroir ! Vous etes devenue toute pale !' -- 'Oh, un miroir maintenant,' dis-je, 'je dois me precipiter chez Anna Grigorievna pour tout lui raconter !' J'ordonnai aussitot d'atteler. Mon cocher Androuchka me demanda ou je voulais aller, mais je ne pus articuler un seul mot, je ne faisais que le regarder d'un air idiot. Il a surement cru que j'etais devenue folle. Oh, Anna Grigorievna, si vous pouviez seulement savoir combien j'etais agitee !"

"Hm ! Comme c'est etrange !" dit la dame agreable en tout point. "Que signifient donc les ames mortes ? Je l'avoue franchement, je ne comprends pas du tout cette histoire, pas le moins du monde. Voila que j'en entends parler deja pour la"

Section 12

du premier chapitre aurait du surgir. On decida en outre de rendre visite aux gens qui lui avaient vendu les ames mortes, afin d'examiner plusieurs choses -- on voulait au moins savoir comment la transaction s'etait reellement deroulee, ce que les ames mortes signifiaient exactement, et ce que Tchitchikov avait explique au gouverneur. Bref, il y avait beaucoup a faire. La ville etait en grande effervescence, tout bouillonnait comme une marmite. Comme dans un tourbillon, tout ce qui avait repose au sol se souleva. Il s'avera que la ville n'etait nullement aussi endormie et calme qu'on l'avait cru. Le president de la chambre du tribunal, si fier de son sang-froid, perdit completement la tete. Le chef de police, qui d'habitude reglait tout avec le plus grand calme, fut hors de lui. Le directeur de la poste, d'ordinaire toujours serein, pressentit que quelque chose de terrible se tramait. Tous perdirent la tete, furent saisis de peur et d'epouvante, et tout le lien qui tenait la societe ensemble menacait de se rompre. On courait de tous cotes, on se rassemblait, on deliberait -- et le resultat fut la decision de se reunir en seance chez le chef de police, deja connu du lecteur comme le pere et le bienfaiteur de la ville.

Section 26

Ne cours-tu pas toi aussi, Russie, comme une audacieuse troika que l'on ne peut jamais rattraper ? Le sol souleve la poussiere sous toi ; les ponts grondent. Tout reste derriere toi, loin derriere toi. Le spectateur stupefait s'arrete, comme frappe par un miracle de Dieu. Est-ce un eclair sorti des nuages ? Que signifie ce mouvement effroyable ? Et quelle force inconcevable est contenue dans ces chevaux jamais vus au monde ? Oh, vous, chevaux ! Vous, chevaux merveilleux ! Un tourbillon habite-t-il dans vos crinieres ? Une oreille attentive tremble-t-elle dans chacune de vos veines ? Vous avez entendu le chant aime et familier d'en haut, et maintenant vous tendez vos poitrails de bronze a l'unisson ! Vos sabots touchent a peine le sol, vous vous etirez en une ligne, vous volez dans les airs, vous galopez comme pousses par une force divine ! ... Russie, ou cours-tu ? Donne une reponse ! Tu ne dis rien. Les clochettes chantent leur chant merveilleux. L'air rugit et se condense, comme dechire par le vent ; tout ce qui vit et bouge sur la terre est depasse ; toutes les autres nations et tous les autres peuples s'ecartent devant toi, se rangent sur le cote et te cedent le passage.