Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 5

From China Studies Wiki
< Hao Qiu Zhuan
Revision as of 09:51, 26 March 2026 by Maintenance script (talk | contribs)
(diff) ← Older revision | Latest revision (diff) | Newer revision → (diff)
Jump to navigation Jump to search

EN · DE · 中文 · 正體 · FR · ES · RU

Chapitre 5: 第五回 激义气闹公堂救祸得祸

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 2, CHAPITRE PREMIER; Tome 2, CHAPITRE II


CHAPITRE PREMIER (Tome 2)

Kwo-khé-tzu, quoique transporté de joie, ne négligea rien pour prévenir les suites de la démarche qu'il venait de faire dans la crainte qu'à son arrivée au logis Shuey-ding-sin ne fit du bruit, ét ne refusât de l'épouser, il alla chercher les magistrats de la ville, ainsi que ses parents et ses amis, afin de leur montrer les huit lettres, et de lui fermer la bouche si elle alléguait quelque chose pour sa défense. Il fut ravi d'avoir rétabli son crédit, en montrant que son esprit l'emportait sur le sien, et se félicita non seulement de son projet, mais encore de la résolution et de la dextérité avec lesquelles il l'avait exécuté. Il prévint ses amis avec tant de promptitude qu'il arriva chez lui avant la chaise; mais bientôt on la vit paraître. Il l'aperçut, suivie de domestiques qui écartaient la foule dans les rues, comme si c'eût été un essaim de guêpes. Ils voulaient s'arrêter à la première porte; mais Kwo-khe-tzu ne voulut pas même qu'ils s'arrêtassent à la seconde, et leur ordonna d'amener la chaise dans la grande salle. Alors le che-foo et le che hien, ainsi que ses amis et ses parents, se levèrent, et vinrent à sa rencontre, s'écriant: « Kong-héé (nous vous souhaitons beaucoup de joie) : il est rare de trouver une femme aussi belle et aussi accomplie que Shuey-ping-sin! Combien vous devez être content d'avoir enfin obtenu un trésor si estimable! » Kwo-khé-tzu regardait la chaise avec une satisfaction inexprimable, et, s'étant avancé vers l'autre extrémité de la salle, il répondit à leurs compliments avec beaucoup de politesse. « Quelque extraordinaire, dit-il, que ma démarche paraisse, je n'ai commis aucune violence : j'étais déjà marié avec cette dame, et si j'ai eu une autre femme, c'est elle qui en a été la cause. Voici une occasion où il m'est permis de me : faire justice à moi-même je vous prie donc de me servir de témoins ; je prie pareillement le che-foo et le che-hien de me tenir lieu de père et de mère dans cette affaire, et de faire en sorte que ce mariage soit stable et valide, et qu'on ne me trouble plus à ce sujet. » Les magistrats lui conseillèrent d'ensevelir dans un profond silence ce qui s'était passé, et lui dirent qu'ils étaient prêts à attester ce qu'il avait avancé ajoutant que, puisqu'il l'avait amenée, il était obligé de l'épouser, et qu'il ne restait autre chose à faire que de l'introduire, et d'achever les cérémonies ordinaires (1). (1) C'est-à-dire boire ensemble, faire leur révérence au ciel, etc. (Voy. P. Semedo, p. 72.) Kwo-khé-tzu les pria auparavant de permettre qu'il la fit venir, afin qu'elle n'eût pas à se plaindre d'avoir été victime d'une violence, et d'avoir contracté ce mariage clandestinement, et sans les formalités requises. "Jeleveux bien,reprit leche-foo: qu'on ouvre la chaise, et que la dame paraisse.» Kwo-khé-tzu ordonna à ses femmes de lever le rideau de la chaise; et d'ouvrir la porte. Elles obéirent, mais elles la trouvèrent fermée, et vinrent en informer leur maître, qui l'attribua à la modestie ou aux craintes de leur maîtresse. Il s'approcha lui-même, et, après avoir inutilement essayé d'ouvrir la porte, il la cassa. Elles s'avancèrent alors pour l'ouvrir, et restèrent ensuite quelques minutes sans rien dire. Impatient de leur délai, Kwo-khe-tzu s'emporta, et leur demanda pourquoi elles ne faisaient point sortir la dame. Elles lui répondirent, tout étonnées, qu'il n'y avait point de dame, pas même l'ombre. Extrêmement surpris, il s'avança lui-même, et, au lieu de la belle Shuey-ping-sin, il ne trouva qu'un paquet couvert d'un étoffe couleur d'écarlate. Il commença à frapper des pieds, et à s'emporter comme un furieux. « Comment cela se peut-il, dit-il? une de mes femmes l'a vue ce matin à sa toilette, et sur le point d'entrer dans sá chaise, un peu avant qu'elle ne partît. » Le che-foo le che-hien, de même que les autres convives, s'approchèrent aussi de la chaise, et furent également surpris de n'y trouver personne. «Cette jeune femme, dirent-ils, a l'art de deviner et de prévoir l'avenir. Ne pensez plus à elle : car, qu'elle soit une sainte ou un démon, elle fera échouer tous vos projets par son adresse extraordinaire.» Kwo-khé-tzu était tellement confondu, qu'il n'eut pas la force de proférer une seule parole. Le che-foo, le voyant dans cet état, donna ordre de prendre le paquet et de l'ouvrir. L'on ne trouva dedans qu'une boîte pleine de cailloux. Tout le monde se mit à rire; les convives prirent congé de Kwo-khé-tzu, et le laissèrent déplorer sa disgrâce. Il était si troublé qu'il ne s'aperçut pas d'abord que la compagnie s'était retirée ; enfin, levant la tête, et regardant tout autour de lui, il vit la salle vide, et un de ses amis dans un coin, qui paraissait: plongé dans une profonde rêverie. I s'appelait Chun-kée. Voyant qu'il n'était point entièrement abandonné, il reprit courage, appela le jeune homme, et le pria de s'asseoir auprès de lui. « J'ai cru aujourd'hui, lui dit-il, être -au comble de mes souhaits, et à l'abri de tous les contre-temps; cependant, me voilà déçu, trompé et mortifié. Je ne puis concevoir le tour qu'elle m'a joué; il me paraît au-dessus de tout pouvoir humain et cependant je ne puis l'oublier, ni ne l'oublierai jamais, quoiqu'on me conseille de le faire. Dites-moi, je vous prie, ce que vous feriez à ma place. <«-Cette jeune femme, lui répondit Chun-kée, est très fine, opiniâtre, et difficile à réduire. C'est perdre son temps " ROMAN CHINOIS: que de vouloir la gagner par la douceur, et c'est seulement par la violence qu'on peut en venir à bout. «Hélas! ce qui m'arrive aujourd'hui me prouve combien la force est inutile; et d'ailleurs, mon entreprise ayant échoué, elle se méfiera de moi: sa jeunesse et son sexe l'empêchent de se montrer au-dehors, et elle ne se hasardera pas à sortir de chez elle (1). » — Ne vous désespérez pas ; je viens d'imaginer un expédient qui ne peut manquer de réussir. Son père est exilé, il y a long-temps qu'elle n'a reçu de ses nouvelles, et j'ai ouï dire qu'elle (1) A la Chine les femmes de qualité ne sortent que pour aller voir leurs parents, ou pour visiter les tombeaux de leurs ancêtres. ( Lettres édif. xx111, 103.). l'aime beaucoup : elle espère sans doute que l'empereur lui accordera tôt ou tard son pardon. α- Tout cela peut être vrai; mais qu'en concluez-vous ? " -- Il faut avoir un papier coloré, sur lequel vous écrirez qu'un grand mandarin a obtenu sa grâce, et que l'empereur l'a rétabli dans son emploi. Vous enverrez cette lettre chez elle, par une troupe de vingt messagers, qui la feront demander, pour qu'elle vienne recevoir ce papier de plaisir avec le respect qui lui est dû. Il faut tenir une chaise toute prête, et, aussitôt qu'elle sortira de sa salle, l'enlever et la faire entrer dans la chaise. » Kwo-khé-tzu goûta cet expédient, et jugea qu'il pourrait réussir. II «Attendez un peu, reprit Chunhée. Il serait utile en même temps de pourvoir à notre sûreté. Shuey-ping-sin est fille d'un mandarin très bien allié. Lorsqu'elle se verra ainsi enlever par force, le désespoir peut la porter à s'étrangler avec sa ceinture, ou à se percer avec ses ciseaux, ou avec un autre instrument qu'elle peut avoir sur elle. Pour prévenir les suites de votre enlèvement, il faut présenter une requête. au che-foo ou au che-hien, pour qu'ils la somment de comparaître devant leurs tribunaux. Vous serez autorisé à agir, et leurs officiers prêteront main forte à vos gens. Si elle attente sa vie, Vous Vous mettez ainsi à couvert, et vous engagez ces magistrats à conclure votre mariage. Kwo-khé-tzu fut, ravi de l'expédient que son ami lui proposait. « Il vaut infiniment mieux, lui dit-il, que ceux que j'ai imaginés jusqu'à présent. Il ne s'agit plus que de fixer le moment de son exécution. » Ils en convinrent entre eux et se séparèrent. Shuey-ping-sin, qui venait d'échapper pour la troisième fois aux mains de son persécuteur, se tenait renfermée chez elle, et ne permettait à personne d'entrer dans sa maison ou d'en sortir. Quant à Shuey-guwin et à ses fils, comme ils se doutaient bien de ses soupçons, ils la voyaient très rarement. Cependant les chagrins qu'elle avait essuyés jusque alors n'étaient rien au prix de la douleur 桌 ​qu'elle ressentait à cause de l'absence de son père. Elle était entièrement oceupée de son malheur et de sa disgrâce, et si parfois elle se flattait de le voir revenir dans sa famille, cette espérance était bientôt détruite par le doute et les désespoir. Un matin qu'elle était occupée à sa toilette (1), elle fut tout à coup alarmée (1) Quoique les dames chinoises soient très renfermées et sortent très rarement de leur appartement, placé dans l'endroit le plus reculé de la maison, et où elles ne voient d'autres personnes. que leurs femmes, cependant elles n'aiment pas moins la parure que les Européennes. Elles emploient chaque matin plusieurs heures à leur toilette, quoiqu'elles sachent que personne ne les verra. Leur coiffure consiste en plusieurs boucles de cheveux, entremêlées de petites houpes d'or et de fleurs d'argent. Quelques unes mettent à leur par un bruit qu'elle entendit à la porte de sa cour. Elle envoya une vieille servante pour en savoir la cause; mais à peine eutelle le temps d'arriver à la porte, qu'on la renversa, et qu'on vit entrer une foule de gens avec un papier coloré, tête la figure d'un oiseau fabuleux, le phénix. Les jeunes femmes portent ordinairement une espèce de couronne de carton, couverte d'étoffe, dont le devant, s'élevant en pointe, est couvert de riches bijoux. Elles mettent sur le sommet de la tête des fleurs artificielles. Les femmes âgées dont se contentent d'un morceau d'étoffe de soie, elles font deux ou trois tours à la tête. Leur habillement, extrêmement modeste, consiste dans une longue robe qui descend jusqu'aux pieds, de manière qu'on ne voit que leur visage. Elles ont les mains cachées dans leurs manches, qui traînent jusqu'à terre. Lorsqu'elles présentent quelque chose à un homme, c'est toujours avec les maius envelopqui criaient : « Bonne nouvelle ! joie à Shuey-ping-sin! » Ces paroles, quoiqu'on ne les entendît pas bien distinctement, parvinrent à ses oreilles: elle entra dans la salle, et se tint derrière la porte pour entendre ce qu'on disait. pées dans leurs manches; et si un homme leur présente quelque objet, il le met sur une table, où elles viennent le prendre après s'être enveloppé les maius. (Voy. Martin, Atlas sinic., p. 9, etc.) Elles fout consister leur beauté à avoir les pieds extrêmement petits aussi, dès leur naissance, les nourrices ont soin de les leur serrer avec des bandes, pour les empêcher de croître ; lorsqu'elles sont en âge d'être mariées, elles n'ont pas les pieds plus gros qu'un enfant de trois ou quatre ans. Elles portent des souliers brodés fort élégants. (Duhalde, vol. 1, p. 281; P. Le Compte, tome 1, p. 151, etc.) «Voici, disait-on, un mandat de l'empereur; qu'elle vienne le recevoir.» Aussitôt elle sortit accompagnée de deux servantes; mais elle fut tout à coup entourée de toutes parts. Elle demanda où était l'ordre. « Chez le che-foo, lui répondit - on, et il faut que vous y veniez. » Et aussitôt on fit entrer une chaise dans la salle. Ce qui se passait lui fit soupçonner quelque mauvais dessein; mais, voyant qu'elle ne pouvait pas s'y opposer, elle montra beaucoup de courage et de résolution. Dissimulant d'abord sa surprise et sa crainte, elle fit signe de la main qu'on l'écoutât. « L'ordre de l'empereur, leur dit-elle, n'est qu'un faux prétexte dont vous vous servez pour venir chez moi. Vous appartenez à Kwo-khé-tzu, ou bien c'est lui qui vous envoie pour me prendre. Ce n'est pas qu'il me haïsse, ni qu'il soit mon ennemi; mais sa passion le transporte, et il veut la satisfaire à quelque prix que ce soit. Si je me rends donc à ses désirs et que je l'épousé, je deviens votre maîtresse, et je suis à même de vous punir du peu de respect que vous aurez pour moi. » Chun-kéé, qui était dans lafoule, ayant entendu ce qu'elle avait dit, s'écria : «Est-il vrai, madame? Mais si vous voulez entrer dans la chaise, on ne commettra pas envers vous la moindre impolitesse. «—S'il en est ainsi, faites-moi place, et laissez-moi parler à mes serviteurs et changer d'habit. » 1, Elle ordonna à une femme de lui apporter sa robe, et lui dit à l'oreille de cacher un poignard dans la manche. Celle-ci obéit, et apporta l'habillement. Après avoir donné ses ordres à ses domestiques sur la manière dont ils devaient. gouverner sa maison, elle s'adressa encore une fois à ceux qui venaient la chercher. Si vous voulez aujourd'hui, leur dit-elle, captiver la bienveillance de votre maître et la mienne, daignez m'accorder une grâce. « --- Si vous voulez épouser Kwo-khé-tzu, lui dit Chun-kée, il n'y a rien qu'on ne vous accorde. ((- Voici, continua-t-elle, la troisième fois que ce jeune seigneur me recherche en mariage : je ne saurais lui résister plus long-temps; mais ne me conduisez pas de suite chez lui, car je mourrai plutôt que de me marier par force et clandestinement. Menez-moi chez les mandarins de la ville, afin que son mariage se fasse ouvertement et honorablement devant les magistrats, et d'une manière convenable à mon rang et au sien. « -Vous avez raison, reprit Chunkéé; on vous obéira. Vous serez d'abord conduite chez le che-foo, ensuite chez le che - hien, et de là chez votre mari : ainsi tout se passera d'une manière décente et régulière. » Shuey-ping-sin ordonna à deux de ses servantes de la suivre, et à une troisième d'arracher le papier coloré qu'on avait attaché à la porte, et de le porter au che-hien. Elle fit venir ensuite sa chaise, et monta dedans. Les gens de Kwo-khé-tzu, qui étaient au nombre de trente environ, s'étant ainsi emparés de la proie qui avait si souvent échappé à leur maître, prirent la chaise et l'emportèrent à travers la ville, sans faire attention à ce qui se trouvait sur leur passage, semblables à une bande de corbeaux qui se fraient un chemin dans l'air. Ils étaient presque arrivés au logis du che-hien, lorsqu'en traversant une rue, ils heurtèrent un jeune homme monté sur une mule, avec tant de violence, qu'ils pensèrent le renverser à terre. L'étranger, qui était habillé en étudiant et suivi d'un domestique, mit pied à terre, et, choqué de leur grossiè reté, arrêta les porteurs, les traitant d'impertinents et de coquins. « Vous ne vous sauvez, leur dit-il, ni du feu, ni des voleurs pourquoi donc courez-vous ainsi avec tant de : précipitation et renversez-vous tout ce qui se trouve sur votre passage? Comment osez-vous m'insulter de cette manière ? Nous sommes employés, lui di rent-ils, dans un mariage de distinction; qui nous empêcherait de courir? Fussiez-vous de l'or ou du diamant (1), du fer ou du verre, venez avec nous chez le che hien, et nous vous réduirons en poudre. (1) Ces sortes d'images sont familières aux Chinois. Dans une tragédie que le P. Duhalde a tra→ daite, un mandarin dit à son adversaire : « Quand même tu serais de l'or et du diamant, tu n'échapperas pas au fil de mon épée. (Voy. Hist.,. vol. 2, page 178, col. 1.) «Si c'est un mariage entre gens de qualité, où sont les cérémonies qui doivent l'accompagner? où est la chaise de parade? où sont la musique et la suite? Je ne vois rien de tout cela, et vous m'avez l'air de coquins qui venez d'enlever cette pauvre femme. D'après mes soupçons, je veux aller avec vous à l'audience. » Chun-kéé, ayant entendu ce qu'il avait dit, et jugeant à son maintien qu'il n'était pas un homme ordinaire, s'approcha de lui d'une manière très respectueuse. « Je vous prie, dit-il, d'excuser l'impolitesse de ces gens : ce sont des grossiers, qui méritent d'être châtiés, et qui ne sont pas dignes de votre attention. » L'étranger s'en retournait, lorsqu'il ROMAN CHINOIS. entendit des cris sortir de la chaise de poste. « Au secours, je suis victime d'une injustice atroce. Vous me paraissez être un homme de courage assistez-moi, sauvez-moi. » : Aussitôt il arrêta de nouveau la chaise en disant : « Voilà donc la cause de votre précipitation. Venez: je veux aller avec vous à l'audience du mandarin. » Les porteurs, se voyant ainsi arrêtés, tombèrent sur lui à coups de poing. Il laissa la chaise, et se défendit si bien qu'il étendit plusieurs porteurs à ses pieds. « Chun-kéé, étant accouru au bruit, lui dit : « Il ne vous convient point de battre ainsi les gens, et si vous ne vou- • lez point venir chez le che-hien, nous sommes en droit de vous y obliger. Laissez la chaise, et allons-y ensemble. ((- <«- Je n'en ferai rien, reprit l'étranger, que nous ne soyons arrivés à la porte de l'audience. » Aussitôt qu'ils y furent arrivés, il prit le bout de son fouet, et donna un coup sur le gros tambour (1) qui était à la porte. Aussitôt tout le monde accourut, s'étonnant de sa hardiesse. Le che-hien, • (1) Comme les mandarins sont établis pour rendre la justice, ils sont tenus d'entendre les plaintes non seulement dans le temps de l'audience, mais encore à telle autre heure du jour que ce soit. Lorsque l'affaire presse, on va au palais du mandarin, et l'on frappe sur une espèce de timbale qui est ordinairement dans la salle de justice, mais le plus souvent hors de la porte, afin qu'on puisse y venir la nuit comme qui attendait la chaise, était assis sur son tribunal; mais, ayant ouï battre le tambour, il ne put en concevoir la cause. Un moment après, il aperçut ses gens qui amenaient l'étranger. « Voilà, lui dirent-ils, celui qui a frappé sur le tambour. » jour. A ce signal, le mandarin est obligé de paraître et de donner audience. Mais quiconque doune l'alarme, à moins qu'on ne lui ait fait quelque injustice extraordinaire, est puni par la bastonnade. Les officiers du tribunal ont coutume d'arrêter celui qui a battu le tambour, pour le présenter au mandarin.

CHAPITRE II (Tome 2)

Le jeune homme, ayant paru devant lui, ne se mit point à genou, et n'usa point de ces signes de respect dont les inférieurs ont coutume de se servir envers leurs supérieurs. Après qu'on lui eut délié les mains, il frappa sur les siennes comme s'il eût été son égal (1), lui disant Ching, ching, (votre serviteur, votre serviteur). (1) Lorsque les gens du peuple se rencontrent, ils se frappent l'un l'autre dans les mains, ensuite, ils les lèvent aussi haut que leur tête, en criant: Cin, cin! ou plutôt ching, ching! Lorsqu'ils veulent témoigner plus de respect, après avoir levé les mains, ils les baissent jusqu'à terre, et s'inclinent profondément. Lorsque deux amis se rencontrent après une longue séparation, ils s'agenouillent et se prosternent à terre, et ensuite ils se relèvent et répètent deux ou trois fois la même cérémonie. Lorsqu'on se présente devant une personne de la première qualité, on met un genou à terre', et l'on reste dans cette posture jusqu'à ce qu'elle vous ordonne de vous lever. Enfin, lorsqu'un inférieur se présente devant un supérieur, il fait quatre révérences et se met quatre fois à genou, tandis que celui-ci se tient assis, ou debout. (Voy. P. Semedo, p. 59; Nieuhoff, p. 37; Le Compte, t. 2, p. 40; Duhalde, vol. 1, p. 293; Ogilby, vol. 2, p. 442.) Le che-hien, surpris d'une familiarité aussi déplacée, lui demanda d'un ton de voix fort rude qui il était, et pourquoi il avait frappé sur le tambour. « Peu vous importe de savoir qui je suis, reprit-il. On vient de commettre une grande injustice, et j'ai battu le tambour pour vous engager à l'examiner et à la réparer. » Le mandarin ne lui avait pas encore répondu lorsque Chun-kéé entra. « Voilà, Monsieur, lui dit-il, la jeune dame Shuey-ping-sin, que j'ai amenée pour Kwo-khé-tzu. Quoique engagée avec lui avec toutes les formalités que la loi exige, elle a substitué une autre personne en sa place. Comme elle est maintenant en son pouvoir, il vous la présente pour avoir votre approbation, résolu de la conduire ensuite chez lui, pour consommer le mariage. -Si votre ami, dit le mandarin, a observé les formalités prescrites par la loi, pourquoi l'amenez-vous ici; que ne la conduisez-vous chez son mari? » Aussitôt Chun-kéé dit à ses gens : « Le mandarin le permet; prenez la chaise et menez-la au logis. La jeune dame, entendant ces mots, s'écria : a Injustice! on me trompe et l'on m'abuse! Monsieur, vous êtes institué pour me rendre justice. » Elle voulut sortir en même temps de sa chaise et rentrer dans la salle d'audience; mais ceux qui étaient présents lui dirent : « Que voulez-vous faire? Le che-hien n'a-t-il pas ordonné qu'on vous menât chez vous?» Elle s'assit alors par terre, criant tout haut: «O vous, che-hien, qui devez être le père et la mère(1) de la ville, comment pouvez-vous m'abandonner à l'injustice, et me renvoyer sans m'entendre? » Le jeune étranger, voyant ce qui se passait, ne put se contenir plus long-temps, et dit au mandarin d'un ton (1) Le premier devoir d'un mandarin, dit un auteur chinois, traduit par le P. Duhalde, est d'avoir des entrailles de père pour ceux qui sont confiés à ses soins, et de ne rien faire qui démente le nom de père et de mère du peuple qu'il porte. Ce langage est naturel à une nation dont le principe fondamental est que l'état est une grande famille, et que ceux qui le gouvernent doivent avoir pour leurs sujets la même tendresse qu'un père pour ses enfants. Le premier devoir d'un père de famille (c'est dans ce style que sont conçus quelques édits) est courroucé : « Vous commettez une très grande injustice; vos yeux sont aveuglés, et vos oreilles sourdes aux cris du malheureux. Vous n'avez ni raison, ni conscience, puisque vous n'écoutez qu'une partie. Est-ce ainsi que vous administrez la justice au nom de l'empereur? Ne croyez pas qu'il n'y ait perde pourvoir à la subsistance de ses enfants; par la même raison, le souverain, qui est le père et la mère de son peuple, doit faire la même chose. Les Chinois ne jugent point du mérite de leur souverain par le degré de son savoir dans la politique : ils se servent de cette règle simple pour juger de sa conduite : Pourquoi, disent-ils, le Ciel l'a-t-il mis sur le trône? n'est-ce pas pour nous tenir lieu de père et de mère? (Voyez Duhalde, vol. 2, page 156; vol. 1, page 508, 242, 253. Voy. aussi 'Esprit des lois, liv. 19, ch. 19, page 177.) sonne au-dessus de vous, ni soyez le premier che-hien. » que vous Le magistrat, choqué de cette remontrance, dont il sentait toute la justice et toute la sévérité, l'accabla de reproches, et s'écria: « Comment osez-vous, impudent que vous êtes, venir ainsi dans la cour de l'empereur, et y causer du bruit? «-Voilà une plaisante cour de l'empereur! voilà un plaisant che-hien, reprit le jeune homme avec un sourire dédaigneux. Quoi ! j'ai été dans la maison d'un des plus grands mandarins de l'empire, dans une maison que l'empereur lui avait donnée pour asyle, et qui était par conséquent sacrée ; j'ai enfoncé ses portes avec violence pour en tirer les innocents qu'on y opprimait, et il ne m'a jamais parlé aussi insolemment; et vous, qui lui êtes inférieur, vous osez me traiter d'impudent! » Le che-hien, qui s'était trouvé par hasard à la cour dans le temps où cette affaire arriva, s'en souvint aussitôt, et reconnut celui qui lui parlait. La crainte le saisit, et d'une voix plus douce : Quoi, lui dit-il, êtes-vous le fils du premier vice-roi Tieh-ying! " Aussitôt, se levant de son siége, il le salua de la manière la plus respectueuse : «Pardonnez-moi, lui dit-il, pardonnezmoi de n'avoir pas reconnu le diamant qui était devant mes yeux. J'ai entendu parler de vous lorsque j'étais à la cour; votre réputation retentit dans mes oreilles comme le tonnerre. Cependant j'ai été assez malheureux pour n'avoir pu vous rendre visite, et je regarde comme un miracle le hasard qui me fait vous rencontrer aujourd'hui. Je suis fàché que ce soit dans une occasion où vous m'accusez d'avoir commis une injustice. J'espère regagner votre estime. » Il le pria respectueusement de s'asseoir, et donna ordre qu'on apportât du thé (1); il lui parla ensuite de l'affaire en question, et lui demanda quelle part (1) Le nom de thé dont nous nous servons ne doit son origine qu'à la mauvaise prononciation dont on se sert dans quelques endroits de la province de Fo-kien; on l'appelle cha dans tous les autres endroits de l'empire, et c'est ainsi que l'appellent les Portugais. Lorsqu'on boit du thé en cérémonie, on prend il y prenait, et comment il en avait eu connaissance. «Je l'ignore entièrement, lui dit Tieh-chung-u. J'ai rencontré ces gens dans la rue, et entendant une personne qui se plaignait d'une injustice, et qui implorait votre protection, je suis venu à votre audience pour la lui faire obtenir. Instruisez-moi, je vous prie, de cette affaire. - Elle est si embrouillée, reprit le che-hien, que j'ai peine à la démêler; je la tasse des deux mains, on fait une profonde révérence, et on le boit de la main gauche, à plusieurs reprises. Les Tartares prennent la tasse de la main droite et font plusieurs révérences à celui qui les régale, avant et après avoir bu. (Voy. Duhalde, vol. 2, page 10; 297, Hist. mod. univers., vol. 8, page 228, note B.) vais cependant vous dire ce sais. que je «Cette jeune demoiselle est la fille d'un grand mandarin de cette ville, nommé Shuey-kwe-yeh. Sa beauté a fait une telle impression sur le fils d'un ministre d'état nommé Kwo-khé-tzu, qu'il a tout mis en usage pour l'épouser. La première fois, elle a changé les huit lettres du neankung, et lui a donné sa sœur en sa place. Le jeune homme l'ayant ensuite attirée chez lui, sous prétexte d'une visite de noces, elle a pénétré son intention au seul bruit de la musique. La troisième fois, il a saisi pour l'enlever le temps où elle allait se promener dans les jardius; mais lorsqu'il croyait la tenir, il n'a trouvé dans sa chaise qu'un amas de cailloux. « -- -Voilà, s'écria Tieh-chung-u, une personne admirable! Peut-être n'a-t-elle point sa pareille au monde. Permettezmoi de voir ce prodige.» Il ne l'eut pas plus tôt vue, que, frappé de sa beauté, il s'écria tout haut: «En vérité on ne peut voir une femme plus parfaite. Quel visage! quel maintien ! quelle beauté sans le secours de l'art! quelle vivacité dans les yeux! Ses sourcils sont aussi parfaits que le croissant de la lune; ni l'air ni le soleil ne sauraient flétrir une fleur qui tient son éclat de la nature seule; elle n'a pas besoin de fard. Sa physionomie annonce un caractère aussi doux que les fleurs les plus odoriférantes. » Sa figure fit sur l'esprit de Tiehchungu une vive impression. Il s'approcha d'elle, et lui fit une profonde révérence. « Madame, lui dit-il, comment avez-vous pu vous laisser tromper, et vous laisser conduire ici, après avoir si souvent échappé aux piéges qu'on vous avait tendus? « Shuey-ping-sin se leva, et lui dit: Depuis le bannissement de mon père, je passais mes jours dans l'affliction et dans la douleur, lorsque, ayant appris que l'empereur avait donné l'ordre de son rappel, je suis sortie pour aller le recevoir. A peine ai-je eu mis le pied hors de ma salle, que ces gens m'ont arrêtée et m'ont conduite ici. J'ai apporté ce poignard, pour m'en percer en la présence du che-hien, aimant mieux mourir que de voir la lumière du lendemain. Vous me paraisse zbon et vertueux, et sans doute mon bon génie vous a envoyé pour me sauver. » En achevant ces mots, elle répandit un torrent de larmes, et baissa la tête sur son sein. Tieh-chung-u, touché de son affliction: «Où est, dit-il avec émotion, cet ordre de l'empereur? Je désire le voir, » Elle donna ordre qu'on apportât le papier coloré. Il le prit et le montra au che-hien. «Est-ce, lui dit-il, un ordre de l'empereur? Vous devez le connaître. » «Je ne le reconnais point, reprit le che hien, et ne sais d'où il vient. » Alors, l'ayant mis dans sa manche, il reprocha au magistrat, dans des termes très énergiques, l'injustice de son procédé. «Demain, ajouta-t-il, je por terai ma plainte au fuyuen (ou vice-roi); et quant à ces gens, qui ont servi d'instrument dans cette affaire, je vous en charge, et vous aurez soin de les représenter lorsque le vice-roi jugera à propos de les faire appeler. » En achevant ces mots, il lui fit une légère révérence, et se retira. Le che-hien, effrayé du danger qu'il courait, appela Tieh-chung-u, et le pria de rester. Je vous prie, monsieur, ne soyez pas si prompt, et donnez-moi le temps d'examiner cette affaire, avant de faire une démarche si importante. Faisant ensuite appeler Chun-kéé et le reste de son parti, il leur dit d'un ton ému qu'ils étaient des ignorants en matière de justice, et qu'ils s'étaient conduits dans cette affaire comme des esclaves et des coquins. « Où avez-vous pris cet ordre, ajouta-t-il? Qui vous a autorisés à le donner? » Comme ils gardaient le silence, il ordonna qu'on leur donnât la question (1). Effrayés de l'appareil, ils s'é- crièrent : «Ne nous imputez point cette (1) La question infligée à la Chine aux criminels est très cruelle. On l'applique aux pieds et aux mains. Dans le premier cas, on se sert d'un instrument appelé kiaquen, composé de trois pièces de bois en croix, dont celle du milieu est fixe, et les deux autres mobiles. On met les pieds du criminel entre deux pièces, et on les serre au point d'aplatir la cheville. Suivant Duhalde, les Chinois ont des remèdes pour amortir le sentiment, et même pour rétablir en peu de jours l'usage des membres froissés. (Voyez vol. 1, page 314; P. Semedo, p. 145.) affaire: nous n'avons agi que par ordre de notre maître. «-Fort bien, dit le che-hien. Voilà un témoin: il n'est pas besoin pour le présent d'un plus ample examen. » Il les fit tous conduire en prison, et ordonna à quelques uns de ses gens de ramener la demoiselle chez elle. Cela fait, le che-hien fit servir un repas, et invita Tieh - chung - u. Celui-ci accepta avec d'autant plus de plaisir, qu'il était ravi d'avoir fait rendre justice à la belle Shuey-ping-sin. Après avoir bien bu, et avoir banni toute réserve, le che-hien lui parla de nouveau de l'affaire, l'assurant que Kwo-khé-tzu était seul coupable de ce qui s'était passé, et que son père, étant employé à la cour, n'en savait absolument rien. <«Si cette affaire, ajouta-t-il, vient aux oreilles du vice-roi, non seulement le jeune homme en souffrira, mais son père (1) et moi-même en serons les victimes. Ne portez donc point, je vous prie, les choses à cette extrémité. -Quant à moi, lui dit Tieh-chung-u, (1) En Chine les pères sont responsables de la conduite de leurs enfants, et lorsque ceux-ci commettent quelque crime énorme, ils sont mis à mort avec eux. On suppose qu'ils ont négligé leur éducation, ou qu'ils n'ont pas usé de l'autorité que la loi leur donne. C'est par le même principe que les mandarins répondent de la conduite du peuple; et lorsqu'un crime se commet dans leurs districts, ils perdent leur emploi. ( P. Duhalde, vol. 1, p. 257; l'Esprit des lois, liv. 6, chap. 20.) je ne me suis intéressé à cette affaire que par un pur hasard ; je ne m'en suis mêlé que par égard pour la justice. Je ne connais point Kwo-khé-tzu, et je n'ai aucun ressentiment personnel contre lui. La manière dont je me suis opposé à ses desirs doit lui prouver que je n'ai eu aucun dessein de lui nuire. Si donc il veut me promettre de ne plus penser à la demoiselle, et de ne plus l'inquiéter, tout sera dit. » Le mandarin, ravi de si bons sentiments, le remercia, et le loua beaucoup de sa vertu et de son mérite. Lorsque Tieh-chung-u voulut se retirer, le che-hien lui demanda où il logeait. Comme il répondit qu'il n'avait point de logement, le che-hien donna ordre à ses gens de le conduire à une pagode (1) ou couvent, et de faire en sorte qu'il y fût (1) Il n'y a pas à la Chine de bâtiments plus magnifiques que les pagodes (les couvents et les temples). Elles sont composées d'un portique, de salles et de pavillons placés au bout des cours, et qui communiquent les uns avec les autres par de longues galeries. Il y a communé→ ment auprès de ces temples une tour pyramidale, telle que la fameuse tour de porcelaine de Nanking. Telle est la forme de la plupart des pagodes, qui servent d'habitation à des bonzes ou prêtres idolâtres, qui vivent renfermés, quelquefois au nombre de quatre à cinq cents, dans un vaste enclos, trois ou quatre dans la même cellule, savoir, un maître et des disciples. L'auteur cité par Picart dit que les pagodes sont, en Chine, pour les voyageurs, ce que sont les caravansérails en Turquie. Cependant Duhalde expose que, à l'exception des mandarins, on permet à peu de personnes d'y passer la nuit. Les bonzes reçoivent leurs hôtes avec beaucoup d'affection, les logent dans leurs appartements, et prennent soin de traité d'une manière convenable à son rang. Kwo-khé-tzu se flattait d'avoir surmonté tous les obstacles qui s'oppoleur bagage, de leurs domestiques et de leurs porteurs. Les étrangers les avertissent de leur arrivée en battant sur un tambour qui est à la porte. Le P. Trigaut, cité par Ogilby, dit que les bonzes, surtout à Péking, ont coutume d'abandonner leurs cellules aux étrangers qui viennent dans cette ville pour commercer, et que, pour en tirer plus de profit, ils les partagent en autant de cellules qu'ils peuvent, de sorte que ces cloîtres ressemblent plutôt à des hôtelleries qu'à des maisons religieuses. (P. Duhalde, vol. 1, p. 289, 265; vol. 2, p. 584; P. Semedo, p. 89; Ogilby, vol. 2, p. 584; Picart, vol. 4, p. 233.) Le peu d'accord qu'on remarque dans les auteurs qui ont écrit sur ce sujet peut venir des différents règlements qui ont été faits en différents temps et en différents lieux, à l'égard des bonzes, sujets au tribunal des rites. saient à ses désirs, lorsqu'il apprit qu'un étranger, ayant arrêté la chaise où était Shuey-ping-sin, l'avait accompagnée à l'audience du che-hein, et qu'après quelques disputes, dont on n'avait pu savoir le détail, il avait renvoyé la demoiselle chez elle, et avait fait mettre ses domestiques en prison. Le cœur pénétré de douleur, il alla trouver le che-foo, et lui raconta ce qui s'était passé. K Quoi ! lui dit-il, encore des difficultés. Je vais envoyer chercher le che hien, et je lui parlerai à ce sujet. » A peine avait-il achevé de parler, que ce magistrat parut. Le che-foo lui fit part de ce qu'on venait de lui rapporter, et lui demanda qui était l'étranger qu'il avait traité avectant de respect et de cérémonie. «-La personne dont vous me parlez, lui répondit-il, est le fils du tieh-tuyuen (ou du premier vice-roi); il se nomme Tieh-chung-u, et il n'a pas plus de vingt ans. Lorsque j'étais à la cour poury postuler l'emploi que j'occupe actuellement, il y eut un grand mandarin qui enleva une jeune fille et la retint par force chez lui. Sa maison était sacrée, et personne n'osait la regarder. Cependant ce jeune homme, avec sa massue, qui pesait vingt catty, enfonça la porte, et lui rendit sa liberté. L'empereur, l'ayant su, approuva sa conduite et rendit justice aux deux parties. « Mais qui ne connaît pas Tieh-chung-u? La Cour ne retentit que de son nom. Il a rencontré Shuey-ping-sin lorsqu'on la conduisait chez moi : il s'est informé de l'affaire, il s'est emparé du faux ordre, et il allait le présenter au vice-roi de la province. Alors vous, moi, Kwo-khé-tzu et son père, nous eussions été les victimes. Le moins que j'aie pu faire a été de témoigner du respect à celui qui était en pouvoir de nous nuire. » Le che-foo approuva sa conduite. Kwo-khé-tzu était si chagrin, qu'il ne put s'empêcher de lui dire : « Je veux bien qu'il soit vaillant, et fils d'un viceroi, mais ne suis-je pas le fils d'un ministre d'état ? dois-je me soumettre à lui, et ne deviez-vous pas ménager cette affaire à mon avantage? Cet étranger, répondit le che-hien, était nanti du faux ordre, et se trouvait à même de nous perdre tous tant que nous sommes. C'est bien moins le respect que la crainte qui m'a obligé d'agir si poliment avec lui. - Puisque les choses vont ainsi, me voilà entièrement frustré de mes espérances Shuey-ping-sin est perdue à jamais pour moi. " Il ne me convient plus de me mêler de cette affaire; mais si vous avez encore envie de l'épouser, retournez chez vous, et prenez conseil de vos amis. Quant à Tieh-chung-u, il loge dans un couvent, où il est seul, sans amis et sans connaissances. » Ces derniers mots n'échapperent point à Kwo-khé-tzu; il prit congé des magistrats, et il ne fut pas plus tôt de retour chez lui, qu'il envoya chercher son ami Chun-kéé, et lui raconta ce qui venait de lui arriver. « Le che-hien m'a donué à entendre, lui dit-il, que je ne devais pas me désespérer; mais je ne vois pas le moyen de réussir, et, à moins que vous ne m'aidiez, je n'ai plus rien à espérer. «—Le che-hien, répondit son ami, est toujours disposé à vous rendre service; il n'a été poli envers l'étranger que pour l'aveugler, et il ne s'intéresse pas moins à votre cause. En vous disant qu'il l'avait fait conduire dans un couvent, où il était seul, sans amis et sans connaissances, il a voulu vous suggérer un moyen de vous faire justice à vous-même. 1) Cette idée est fort bonne; mais comment nous y prendre? Le tueronsnous, ou nous contenterons-nous de lui faire donner de coups de bâton? «- Quelque parti que nous prenions, il faut nous mettre à l'abri des suites de cette affaire, et ne rien faire qui puisse donner prise sur nous à la justice. Il se tut ensuite un moment, et lui fit part d'un projet (1) » (1) Ceux qui ont écrit sur le génie et le caractère des Chinois leur attribuent une pénétration et une sagacité d'esprit prodigieuses, qui paraissent surtout dans les moyens qu'ils emploient pour avancer leurs affaires, ou pour se tirer des mauvais pas où ils se trouvent. (Voy. P. Duhalde, vol. 1, p. 280, etc. ; Martin, Atlas sinens., p. 5; P. Semedo, p. 27.) Duhalde et Semedo rapportent à ce sujet l'exemple suivant : « Un certain mandarin, visiteur d'une province, après avoir exercé quelque temps sa fonction, ferma tout à coup les portes de sa maison, et refusa de donner audience à qui que ce fût, sous prétexte d'une maladie. Un mandarin t qui répandit une joie visible sur le visage de Kwo-khé-tzu. Celui-ci résolut à l'instant de le mettre à exécution. son ami, fâché de cet accident, demanda à lui parler. Malgré beaucoup d'obstacles, étant entré chez lui, il lui dit que le public murmurait de ce qu'il laissait ainsi les affaires en suspens. Le visiteur s'excusa sur sa maladie. « Je ne vois pas, répondit son ami, que vous soyez malade, et si vous voulez vous onvrir à moi, je vous servirai au péril de ma vie. » « Vous saurez donc, reprit le visiteur, qu'on m'a pris le sceau de l'empereur dans le cabinet où j'avais coutumé de le tenir, sans que ma porte paraisse avoir été ouverte. Si je donne audience, je n'aurai point de sceau pour sceller mes dépêches; si l'on vient à savoir ma négligence, je perdrai mon gouvernement, et peut-être même la vie. Je cherche à gagner du temps, quoique je sache parfaitement combien le peuple souffre de mon inaction. » Le mandarin sentit aussitôt sa fâcheuse posi « Hâtons-nous, lui dit-il, ne perdons pas une occasion si favorable, et ne différons point, de peur qu'il ne parte tion, et lui demanda s'il ne soupçonnait pas quelque ennemi de lui avoir joué ce tour. « Il y a long-temps, reprit-il, que le che-foo (ou gouverneur de la ville) m'en veut, et il sera le premier à informer la cour de mon malheur. » « Écoutez, lui dit le mandarin: enfermez tous vos effets dans l'endroit le plus reculé de votre palais; mettez le feu à vos appartements, après en avoir retiré tous les meubles, et appelez au secours pour éteindre le feu. Le che -foo s'y rendra le premier, car sa charge l'y oblige. Aussitôt que vous l'apercevrez, appelez-le tout haut, et dites-lui que vous lui confiez le soin de votre cabinet, qui est fermé. S'il vous a volé le sceau, il le remettra sûrement, de peur que vous ne l'accusiez de l'avoir perdu. » Le visiteur suivit son avis, et le sceau lai fut rendu le lendemain matin. (P. Semedo, page 28; P. Duhalde, vol. 1, page 245.) avant que nous puissions exécuter notre dessein. » Le lecteur trouvera la suite de cette aventure dans le chapitre suivant. »