Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 6

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Chapitre 6: 第六回 冒嫌疑移下榻知恩报恩

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 2, CHAPITRE III; Tome 2, CHAPITRE IV


CHAPITRE III (Tome 2)

Le Che-hien avait fait conduire Tieh-chung-u à une pagode par ses domestiques. Cette conduite parut celui-ci si respectueuse et si polie, qu'il ne put soupçonner aucun mauvais dessein. Cependant son esprit n'é- tait occupé que de l'aimable Shuey-ping-sin; il se rappelait ce qu'on lui avait dit de son esprit, de son jugement, et de son adresse à éviter les piéges qui lui étaient tendus. Il conçut alors pour elle une grande estime. « Voilà, disait-il en lui-même, une fille admirable! Mon père et ma mère veulent me marier: s'ils pouvaient me donner une pareille femme, je serais l'homme le plus heureux du monde! Je ne blâme point Kwo-khé-tzu d'avoir voulu l'épouser; mais ne pouvait-il pas employer d'autre moyen que la violence? Une pareille conduite est aussi folle criminelle. Je ne m'attendais que point ce matin à un pareil événement; j'ignorais que je dusse secourir une personne aussi belle, et devenir l'instrument de sa liberté. » Accablé de lassitude, il s'endormit au milieu de ces réflexions agréables son sommeil ne fut interrompu que par l'image de Shuey-pingsin, l'unique objet de ses songes. Le lendemain matin, il ne fut pas plus tôt éveillé qu'il se disposa à partir, et ordonna à son valet de faire les préparatifs. Le supérieur (1) des bonzes, (1) Les moines ou prêtres de Fo, que les Portugais appellent bonzi (au singulier bonzo, d'un mot Japonais qui signifie religieux. Voy. les Lett. édif., xxvIII, 407.), sont appelés en Chine Hoshang. Ces moines ressemblent aux moines français, au point que le P. Premare, missionnaire jésuite, n'a pu rendre raison de cette ressemblance qu'en supposant que le démon avait eu l'envie d'imiter les cérémonies saintes de l'Eglise. « Ces prêtres de Satan, dit-il (Lett. édif., 11, 103.), ont de longues robes qui leur descendent jusqu'aux chevilles, avec de grandes manches qui ressemblent parfaitement à celles de nos religieux européens. Ils vivent en communauté dans des pagodes, comme dans des couvents; ils vont à la quête, comme nos moines mendiants; ils se lèvent à minuit pour adorer Fo; leur chant, lorsqu'ils sont au chœur, ressemble beaucoup à notre psalmodie ; ils vont les pieds et la tête nus ; ils ont divers offices et prières contre les incendies, les tempêtes, et surtout pour les morts. Leurs man- " 5g ayant appris son prochain départ, vint le trouver, et le pria de rester enteaux sont faits comme les nôtres ( ceux des jésuites), et leurs goupillons ne diffèrent en rien de ceux dont nous nous servons. » Ces moines se servent aussi de grands chapelets, observent des jeunes rigoureux, et font des voeux de chasteté. Parmi eux se trouvent des ermites, des solitaires; mais la plupart vivent dans des couvents Lears supérieurs, qu'ils appellent ta-hosang, ou grands-bonzes, ont inspection sur leurs couvents, les gouvernent, distribuent les emplois et décident de leurs différents. Cependant les bonzes sont en Chine si peu estimés, que, pour empêcher leur ordre de s'éteindre, ils sont obligés d'acheter de pauvres enfants âgés de sept à huit ans, qu'ils élèvent eux-mêmes; ils sont si méprisés, excepté par le bas peuple, qu'ils entretiennent dans la superstition, en l'attirant à leurs pagodes, et en l'engageant à de longs pèlerinages, qu'ils commettent toute sorte de bassesses auprès des grands. Quoiqu'ils soient extrêmement hypocrites, et qu'ils n'aient aucune vertu réelle, ils sont si attentifs sur leur extérieur qu'on core quelques jours avec eux. Si vous étiez venu ici de vous-même, lui dit-il, les surprend rarement dans quelque vice scandaleux. Semedo rapporte que la plupart sout fort doux et fort patients, et dément ainsi les jésuites modernes, qui les accusent de crimes et d'infamies inconcevables dans un pays où leur crédit ne s'appuie que sur leur conduite: car lé culte de Fo, quoique plus répandu que les autres, est simplement toléré en Chine, où les Indiens Pont introduit, dit-on, 65 aus après la naissance de Jésus-Christ. Voici en peu de mots l'histoire de Fo. Sa mère, ayant conçu en songe à la vue d'un éléphant blanc, accoucha de lui par le côté gauche. Il ne fût pas plus tôt né qu'il se leva sur ses pieds et prononça ces mots : « On n'adorera que moi dans le ciel et sur la terre. » A l'âge de dix-sept ans, il épousa trois femmes. A dix-neuf, il se mit sous la discipline des quatre sages; à trente, il devint Fo, où un dieu appelé par les Indiens Pagod, et commença à faire des miracles. Il mourut à soixante-dix-neuf ans. Plus tard il passa à un état immortel, suivant ses disciples, auxquels il laissa yous pourriez agir comme bon vous semble; mais comme le che-hien vous 8000 volumes, parmi lesquels il y en avait dix qui tenaient un rang distingué. Ceux-ci publièrent 5000 volumes, en son honneur, et firent courir le bruit que leur maître était né huit mille, fois, et que son âme avait passé successivement dans le corps de différents animaux. Il laissa cinq commandements: 1º De ne tuer aucune créature vivante, 2º de ne point prendre le bien d'autrui, 3º de ne commettre aucune impureté, 4º de ne point mentir, 5º de ne point boire de vin. (P. Duhalde, vol. 1, p. 650, 672, et le P. Semedo, p. 89, etc.; Picard, vol. 4, page 228; le P. Le Compte, tome 2, page 117. Voyez aussi Martini, Couplet, etc.) Les moines ou les prêtres de la secte de Tao-tse, quelquefois appelés bonzes, sont des espèces d'épicuriens ou de quiétistes, qui font consister le bonheur dans un calme qui suspend toutes les fonctions de l'âme. Ils sont fort adonnés à l'alchimie, et se vantent d'avoir découvert un élixir qui les rend immortels. Ils sont aussi fort versés dans la a recommandé, il convient que vous restiez pour attendre ses ordres. Peut-être a-t-il dessein de donner un repas, magie, et prétendent avoir un commerce familier avec le démon. Ils admettent une pluralité et une subordination de dieux, qu'ils disent être corporels. Ils vivent en communauté, se servent aussi de chapelets, sont habillés de jaune, et portent une espèce de petite couronne. On les invite aux sacrifices et aux funérailles. Leur fondateur vivait vers le temps de Confucius, et s'appelait Lao-tsé, ou l'Enfant vieillard, parce qu'il naquit avec les cheveux blancs. On prétend que sa mère le porta quatre-vingts ans dans son sein, et l'on conserve ses livres, dans lesquels on trouve de très belles maximes. (P. Semedo, p. 87; P. Duhalde, vol. 1, p. 648, 667; P. Couplet, Préface; Picard, dans l'endroit cité, et les auteurs susdits.) Nieuhoff prétend que quelques uns d'entre eux se marient. Le P. Blagaillans appelle cette secte les bonzes mariés, pour les distinguer des autres. (Voy. son Histoire, p. 207, 210, etc.) et il sera bien aise de vous voir avant votre départ. «-Je n'ai aucune liaison avec lui, répondit le jeune homme ; je ne le connais que depuis hier, à l'occasion d'une affaire trop scandaleuse pour servir de fondement à notre amitié; il n'est point obligé de m'inviter, et je ne lui dois. rien pourquoi ne partirais-je point? Il est vrai, vous n'êtes lié par au- : cune obligation. Quant à moi, je m'exposerais à son ressentiment si je ne lui donnais avis de votre départ. » A peine achevait-il de parler, qu'un messager, porteur d'un billet rouge d'invitation, vint, de la part du che-hien, prier Tieh-chung-u d'aller dîner chez lui. " Eh bien, Monsieur, dit le supérieur des bonzes, me suis-je trompé ? Si vous étiez parti, où serais-je allé vous chercher, et quels reproches ne me serais-je pas attirés? Reposez-vous, je vous prie, en attendant que je vous fasse servir à déjeûner. . Il parlait encore, lorsqu'un domestique entra dans l'appartement, et s'expliqua ainsi : « J'appartiens à Shuey-ping-sin, qui m'envoie pour m'informer de la demeure du jeune bachelier qui lui a rendu hier un si grand service; ma maîtresse désire lui envoyer un présent, et le remercier des peines qu'il a prises. « -Retournez au logis, répondit. Tieh-chung-u, et dites à votre maîtresse que je n'ai agi hier que dans le but d'aplanir lacue, qui était raboteuse et inégale (1); le service que j'ai rendu a été un simple effet du hasard. Votre maîtresse ne pourrait m'envoyer un présent sans que le public ne le sût ; ces bruits inspireraient des réflexions malignes, et induiraient peut-être à soupçonner entre nous une correspondance illicite. Quoique votre maîtresse soit une femme, elle joint à la délicatesse de son sexe toute la capacité d'un homme (2): elle sentira done la raison (1) Cette expression est familière aux Chinois. Dans le Shi-king, qui est un de leurs livres canoniques, il est dit, pour louer un ancien empereur, que sa voie était droite. (Duhalde, vol. 1, page 409.) (2) Nieuhoff rapporte que dans une pagode de Pe-king on lit l'épitaphe suivante: a Passant, ici repose une femme qui ne tenait rien de son sexe; tout en elle était mâle, généreux; en un mot, c'était un prodige. (Voy. Ambass., p. 135.) de mon refus. Je suis aussi sensible à l'injustice faite à autrui qu'à moi-même; n'ayant pas le droit d'exiger un présent, je ne prendrai pas même un fil. Je vais aujourd'hui chez le che-hien, et je compte partir demain. Assurez votre maîtresse de mes respects, et priez-la de se tenir sur ses gardes, comme si elle avait à craindre un tigre. » Le domestique rapporta cette réponse à sa maîtresse, sans en omettre une seule syllabe. « Se peut-il, dit-elle, le cœur pénétré d'admiration et de reconnaissance, se peut-il qu'il y ait dans le monde un jeune homme aussi courageux et aussi vertucux! Que ne suis-je homme! il serait mon ami, et je passerais ma vie avec lui, ou du moins j'irais le remercier moi-même du service qu'il m'a rendu! Mais, hélas! je suis femme, et l'usage me le défend. D'ailleurs je ne le connais point; mon père est absent, et je n'ai aucun ami que je puisse charger de lui témoigner ma vive reconnaissance. Le cœur de ce jeune homme est plein d'une noble ardeur, et aussi pur que le crystal. Si je priais mon oncle d'aller le voir, il pourrait résulter quelque inconvénient de cette visite. Il a refusé le présent que je voulais lui envoyer par mon domestique: si je lui adressais des vers pour le remercier? Mais peut-être trouverait-on cette démarche trop hardie. » Plusieurs moyens se présentèrent à son esprit, mais elle n'en trouva aucun qu'elle pût mettre à exécution. Elle se détermina enfin à s'informer assidûment de sa santé, en attendant l'oc casion de lui marquer sa reconnaissance. En conséquence, toutes les heures elle envoya des gens pour s'informer de lui. L'un vint lui dire qu'il était allé dîner chez le che-hien; un second, que le magistrat l'avait retenu jusqu'au soir, et l'avait enivré, au point qu'il ne connaissait plus personne. Le lendemain matin, elle envoya savoir s'il était parti; on lui rapporta qu'il était resté une grande partie de la nuit à boire, et qu'il n'était pas encore éveillé. Un nouveau messager vint lui dire qu'il ne pouvait partir ce jour-là, parce que le che-foo l'avait invité. « - C'est un jeune lettré, dit-elle en elle-même, et il ne peut se dispenser de suivre l'usage reçu. » Au bout de deux jours, elle envoya de nouveau, et on vint l'avertir que le supérieur des bonzes lui avait donné la veille un repas maigre (1), et que n'étant point accoutumé à cette nourriture, il s'était trouvé indisposé. «Il garde le lit, ajouta le domestique, et il ne peut ni boire du thé, ni manger du riz; son estomac ne peut rien supporter; il est tombé dans le délire. » (1) Il ne paraît pas que les bonzes aient un temps de jeûne fixe. Ils s'abstiennent pendant toute leur vie de viande, de poisson, d'oeufs, de vin, d'oignons, d'aux, et en un mot de tout ce qui échauffe le sang. Le jeûne et la règle des bonzes sont rigoureux. Ils portent à leurs bras et à leurs cous des chaînes pesantes; ils se frappent la tête contre des cailloux', jusqu'à ce que le sang en sorte, pour exciter la pité du peuple et le porter à leur donner Alors Shuey-ping-sin commença à concevoir quelque soupçon. « De la nourriture saine, dit-elle, et prise en petite quantité, ne saurait causer une maladie aussi dangereuse.» Elle envoya donc son domestique, et lui ordonna de s'informer si l'on avait appelé un médecin. A son retour, le messager lui apl'aumône. Ils font ces sortes de pénitences dans cette vie, afin d'acquérir dans l'autre le bonheur, qui, selon eux, consiste dans la transmigration de leurs âmes en d'autres corps. Les jésuites, en entrant dans la Chine, prirent le costume des bonzes; mais, s'étant aperçus du peu de cas qu'en faisaient les mandarins, ils prirent le costume de lettrés, et s'appelèrent docteurs ès lois d'Occident, ce qui leur attira un grand respect tout le temps qu'on leur permit de rester dans le pays. (Voyez les Let. édif., VII, 218, etc.; P. Semedo, Martin, etc.) prit qu'un médecin était allé le visiter, et avait dit que sa maladie provenait du froid et des excès. « Il a ordonné, ajouta-t-il, un remède (1) qui doit le guérir le lendemain. Tieh-chung-u a passé une très mauvaise nuit, et se trouve si faible qu'il ne peut se lever de son lit. » Shuey-ping-sin ne douta plus que ses craintes et ses soupçons ne fussent fondés. « Il est tombé, dit-elle, dans le piége, » (1) Les médecins chinois n'écrivent aucune ordonnance, et administrent eux-mêmes aux malades les remèdes. Ils sont toujours suivis d'un valet, qui porte une boîte garnie de cinq tiroirs, partagés en quarante petites cases, dans lesquelles sont les remèdes tout préparés, c'est-à-dire des simples. C'est dans la connaissance de ces plantes et dans le tact du pouls que consiste toute leur science. Ils emploient rarement la saignée. Les HAU-KIOU-CHOAAŃ, Elle roula dans son esprit ce qu'elle devait faire. Son cœur lui disait d'aller le voir, et de lui porter du secours; mais son sexe et sa jeunesse étaient un obstacle à ses désirs. Cependant elle réfléchit qu'elle était plus intéressée que tout autre à sa conservation, puisqu'il se trouvait dans cet état pour l'avoir secourue elle-même. La compassion enfin l'emporta, et elle résolut à agir, quelles que pussent en être les suites. En conPortugais leur ont appris l'usage des lavements, qu'ils appellent pour cette raison le remède des barbares. On prétend qu'ils connaissent la circulation du sang depuis un temps immémorial; mais leur aversion pour l'anatomie les empêche de faire des progrès dans la médecine. Ils se transmettent leur profession de père en fils. (Voy.le P. Duhalde, vol. 2, p. 183, etc.; P. Semedo, p. 56; Hist. mod. univ., VIII, 194, etc.; Lecompte, Martin, etc.) séquence; elle appela son domestique, et lui demanda quels étaient les ge qui le soignaient. « Il n'a auprès de lui, répondit-il, qu'un jeune garçon de quatorze à quinze ans. «- A-t-il du jugement et de la capacité ? «- Il paraît fort intelligent. -Alors, dit-elle à ses domestiques, deux de vous vont se rendre près du malade : pendant que l'un restera avec le maître, l'autre m'amènera le jeune garçon.» M Lorsque celui-ci fut arrivé, elle l'interrogea sur la cause de la maladie de son maître. « Mon maître, répondit-il, a joui d'une santé parfaite jusqu'au moment où il est allé chez le che-hien. Il a bu du vin, il est tombé malade, et son mal a empiré depuis qu'il a assisté au repas des bonzes. «-Votre maître a-t-il conservé la mémoire et l'usage de la parole? «- - Certainement. -S'il en est ainsi, retournez auprès de lui, assurez-le de mes services, et dites-lui de ma part qu'il se méfie de ces invitations. Kwo-khé-tzu le hait depuis le service qu'il m'a rendu ; le che-hien et lui se sont ligués pour lui nuire, et leurs politesses n'ont d'autre but que de l'empêcher de présenter l'ordre supposé au vice-roi. N'osant l'attaquer ouvertement, ils ont mis quelque drogue dans son vin et dans son riz pour le faire périr. S'il ne prend garde à ce qu'il boit et à ce qu'il mange, demain il ne sera pas en vie. «-Je pense, Madame, que vous avez raison en effet, il se trouve beaucoup plus mal depuis le remède qu'il a pris. C'est le bonze qui l'a forcé à l'avaler ; comme je m'en allais, il a ordonné de lui en préparer un autre. Je vais retourner chez lui, afin de l'engager à le refuser, et à se méfier de ce qu'on lui présentera. -Point du tout: dites-lui seulement de jeter ce qu'on lui apportera, sans qu'on s'en aperçoive. Le bonze n'agit point de son chef on l'a corrompu avec de l'argent. Si votre maître se brouillait avec lui, que , que deviendrait-il? : Il serait comme un mouton entre les griffes d'un tigre. Qu'il prenne patience. • Retournez auprès de votre maître dites-lui qu'à la nuit tombante, j'enverrai une chaise à la porte du couvent; vous l'aiderez à y entrer, et vous l'amènerez chez moi. Il y trouvera un bon appartement; et, après sa guérison, il pourra se venger du mal qu'on a voulu lui faire. » Siow-tan fit une profonde révérence, et se retira. Elle le rappela, et ajouta: Votre maître est un homme de naissance, plein d'honneur et de vertu : peut-être craindra-t-il de fournir un prétexte à la critique. Dites-lui qu'il bannisse. tout scrupule dans le danger pressant où il se trouve ; rappelez-lui qu'autrefois les hommes et les femmes avaient coutume de se voir sans blesser leur honneur. En supposant même qu'il y eût dans sa conduite quelque chose de contraire. à la bienséance, il a assez d'esprit et de résolution pour résister à la critique. Si un arbre qui a pris racine résiste aux vents les plus orageux, il est en état de tenir le gouvernail dans la plus grande tempête. Allez, et souvenez-vous de ce que je viens de vous dire. » Siow-tan promit de ne pas oublier une syllabe. A son retour, Siow-tan trouva son maître endormi. Il attendit son réveil. Regardant autour de lui pour voir si personne ne l'écoutait, il lui raconta son entrevue et tout ce qui s'était passé. Tieh-chung-u parut extrêmement surpris. « Comment, dit-il, n'ai-je pas eu assez d'esprit pour m'apercevoir de la situation où je me trouve? » Il voulut se lever, en disant qu'il allait se présenter chez le che-hien. « Ne sortez point, reprit son domestique: la jeune demoiselle, connaissant votre état, n'est point de cet avis. Attendez la nuit : je ferai venir une chaise, et l'on vous portera chez elle. » Tieh-chung-u, ravi de cette offre : « Nous sommes tous deux jeunes, dit-il: comment puis-je demeurer dans la maison qu'elle habite, sans exciter du scandale? J'aimerais mieux mourir que d'agir ainsi; il faudrait que j'eusse perdu le bon sens. » Alors Siow-tan lui rapporta ce qu'elle lui avait dit en partant, et ces conseils firent une telle impression sur son esprit, qu'il résolut de les suivre. « Cette jeune femme, ajouta-t-il, a " toute la force et tout le jugement d'un philosophe; sa capacité passe toute croyance.» Il parlait encore lorsque le supérieur des bonzes entra, et lui apporta une médecine, qu'il remit à Siow-tan en lui disant: -K Si votre maître veut prendre ce remède, il guérira, et il n'aura plus besoin d'en prendre d'autre. K- Dès qu'il sera éveillé, répondit Siow-tan, je le lui présenterai. « - - C'est bien, je lui apporterai ensuite un peu de conggee (de gruau ). » Le bonze n'eut pas plus tôt tourné le dos, que Siow-tan jeta le remède. Son maître lui témoigna sa satisfaction. Vers le commencement de la nuit, Siow-tan sortit pour voir si la chaise θα était venue: il la trouva à la porte du couvent, accompagnée de deux domestiques. Il vint avertir son maître; mais celui-ci était si faible, qu'il ne pouvait se lever. I le revêtit de ses habits, et, profitant d'un moment où personne ne le voyait, il le porta sur son dos jusque dans la chaise. Dès qu'il le vit éloigné, il retourna au couvent, et appelant le bonze gardien de la porte: J'ai fait, dit-il, transporter mon maître chez un de ses amis, qui s'est chargé de le soigner jusqu'à sa guérison. Je vous remets la clé de l'appartement, afin que ses habits soient en sûreté, et qu'il puisse les retrouver à son retour.» Cependant Tieh-chung-u ne fut pas peu surpris, chemin faisant, de l'attention avec laquelle on avait préparé la chaise et tout ce dont il pouvait avoir besoin pour faire ce court trajet. A peine fut-il à moitié chemin, qu'il trouva deux grandes lanternes (1) bien travaillées, sur lesquelles était l'inscription de Shuey-ping-sin. «En vérité, dit-il en lui-même, elle doit m'estimer beaucoup pour me faire tant d'honneur. » La chaise ne fut pas plus tôt arrivée, (1) Il est d'usage de porter devant les mandarins des lanternes, sur lesquelles sont écrits en gros caractères les titres, la qualité et le rang de chacuu. Tous ses parents les inscrivent pareillement sur leurs lanternes. On célèbre chaque année, dans tout l'empire, la fête des lanterues. Tous les particuliers en font mettre aux fiçades de leurs maisons. Il y en a qui coûtent très cher. Ces lanternes, qui sont fort grandes, dorées et sculptées, consistent en plu sieurs paneaux de soie sur laquelle on applique qu'elle ordonna de l'apporter dans la salle, qui était aussi éclairée qu'en plein jour. Elle se mit à côté, et chargea quatre servantes de l'ouvrir, et de conduire Tich-chung-u dans la chambre préparée pour le recevoir. Aussitôt qu'il fut couché, il fit appeler son domestique, et lui ordonna d'assurer la demoiselle de ses respects, et de lui faire excuse de ce qu'il ne un vernis pour la rendre transparente; on y peint aussi des figures. Les unes sont rondes et faites d'une corne bleu transparente, qui forme an très beau coup-d'œil. Le haut est orné de girandoles. Sur les autres on représente des figures, des vaisseaux, des chevaux, des hommes, qui se meuvent par le moyen de cordons imperceptibles. On tire de très beaux feux d'artifice, dans lesquels les Chinois excellent. (Voy. Duhalde, vol. 1, page 253, 271, 290, etc.; Hist. mod. univers., v, VIII, p. 253.) pouvait avoir l'honneur de les présenter lui-même, à cause de sa grande faiblesse. Il essaya de se promener dans la chambre; mais sentant diminuer ses forces, il se remit au lit. Shuey-ping-sin ordonna à ses gens de lui porter du thé, du gin-seng (1), (1) Le ging-seng, appelé aussi la plante humaine, à cause de sa prétendue ressemblance entre sa racine et le corps humain, est si recherché en Chine, qu'on donne sept onces d'argent pour chaque once. Le meilleur croît à l'orient de la Tartarie, et s'appelle orhota, c'est-à-dire la reine des plantes. Les Tartares se servent de ses feuilles en guise de thé; mais on n'emploie que sa racine dans la médecine. Elle est à peu près épaisse comme la moitié du petit doigt, un peu plus longue, et d'un jaune clair. Quoique ses feuilles soient amères, elle est douce et agréable au goût, et passe pour un des meilleurs cordiauxPour éprouver sa bonté, dit un auteur chinois, deux hommes, dont l'una du ging seng dans la boudu long-yen et du leah-méé, et quelques autres cordiaux; mais le trouvant endormi, ils ne jugèrent pas à propos de l'éveiller. Shuey-ping sin fit retirer tous ses che, et l'autre n'en a point, se mettent en marche au bout d'une demi-lieue, le premier ne se trouve point fatigué, tandis que le second est hors d'haleine, Les Chinois appellent la meilleure espèce le doré entouré de pierres précieuses; le simple spiritueux, le pur esprit de la terre, la graisse de la mer, le remède qui rend immortel. (Voy. le P. Duhalde, vol. 2, p. 245; le P. Le Compte, tome 1, p. 341.) Le li-chee, que les Chinois appellent le roi des fruits, est environ de la grosseur d'une noix, de forme ovale, et couvert d'une écorce aussi dure que le chagrin. Son amande est longue, molle, succulente, fort agréable au goût. Le longyen, ou l'œil de dragon, tient le second rang après lui. Il est rond et couvert d'une écorce lisse et grisâtre qui tire sur le jaune. Sa chaire est blanche, domestiques, à l'exception de deux très âgés, auxquels elle ordonna, ainsi qu'à leurs femmes, de rester avec elle dans la grande salle. Elle y passa la nuit à préparer tout ce dont Tieh-chung-u pourrait avoir besoin à son réveil. A minuit il s'éveilla, et fut extrêmement frappé de la beauté de la chambre et de la magnificence des meubles. Siow-tan, qui était auprès de son lit, lui demanda comment il se trouvait : « Je me sens un peu mieux, dit-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allé vous coucher? suceulente et un peu acidé. On fait sécher ces fruits, qui passent pour très sains, et qui conviennent aux malades. (P. Le Compte, tome 1, page 152; P. Duhalde, vol. 1, page 8, 84; Nieuhoff, page go; Denis Kao, page 182, etc.) « Monsieur, je ne suis le seul pas qui veille: la maîtresse de la maison et tous ses domestiques sont occupés dans la salle à préparer tout ce qui est nécessaire pour votre guérison. « Comment, reprit Tieh-chung-u d'un air chagrin, comment puis-je souffrir qu'elle prenne tant de peine pour moi? » A peine eut-il proféré ces mots, que les domestiques lui apportèrent du thé et différents cordiaux, qu'ils placèrent à côté de son lit. Son estomac ne pouvait supporter le thé; il goûta avec plaisir le gin-seng et les autres cordiaux. Après avoir pris un peu de gruau, il les pria d'assurer leur maîtresse de ses respects. «Elle m'a tiré, ajouta-t-il, de la gueule d'un tigre. Je lui dois la vie: aussi le plus cher de mes désirs est son bonheur. Les peines qu'elle prend me tourmentent; si elle continue, ma maladie empirera. » Une fille nommée Lang-siew, qui faisait l'office de femme de charge, lui répondit : . Ma maîtresse attribue vos souffrances au service que vous lui avez rendu; et si vous ne recouvrez pas la santé, elle la perdra elle-même. Les deux premiers jours de votre maladie, elle n'a eu ni plaisir ni satisfaction, elle a été même indisposée; mais sa santé est meilleure depuis que vous êtes ici, et depuis qu'elle espère votre prochaine guérison. A l'égard du thé, et des autres cordiaux qu'elle vous envoie, ma maîtresse les regarde comme des bagatelles indignes de votre attention, «Si ma maladie a ocasioné l'indisposition de votre maîtresse, les peines qu'elle se donne pour moi me privent à la fois de la santé et du repos. » Lang-siew lui promit alors, pour le calmer, qu'elle engagerait Shuey-ping-sin à se reposer, et se retira. Son domestique ayant ouvert les rideaux: Quelle odeur! s'écria-t-il, quelle délicatesse! Les soins dont je suis entouré surpassent les soins de la mère la plus tendre pour son fils. » Après avoir proféré ces mots, il s'endormit. Les domestiques rapportèrent à Shuey-ping-sin ce qui s'était passé. Elle jugea qu'il était hors de danger, et ordonna qu'au lever du jour, on envoyât chercher un médecin pour lui tâter le pouls. Deux vieilles servantes restèrent dans la salle, pour le servir. Alors elle se retira dans sa chambre.

CHAPITRE IV (Tome 2)

Shuey-ping-sin avait l'esprit trop agité pour se livrer au sommeil. Aussitôt que le jour commença à poindre elle se leva et ordonna à ses gens de préparer tout ce dont le malade avait besoin; elle leur enjoignit expressément de ne point faire connaître les précautions qu'elle prenait. Tieh-chung-u voulut se lever; mais il se trouva si faible, qu'il fut obligé de rester couché. Il se lava cependant la bouche, et prit un peu de gruau. Le médecin, étant arrivé sur ces entrefaites, lui tâta le pouls (1), et déclara qu'il était hors de danger. «Sa maladie provient, ajoutat-il, de ce qu'il a pris une nourriture pernicieuse. Il n'a pas besoin de beaucoup de remèdes ; je promets de le gué- (1) Les Chinois se vantent de connaître le pouls beaucoup mieux qu'aucune autre nation, et prétendent distinguer en le tâtant l'espèce et le degré de chaque maladie, la partie du corps qu'elle affecte, et en cas qu'elle soit mortelle, combien de jours, de mois et d'années elle durera. Ils mettent une grande différence pour le pouls entre un homme et une femme, entre une personne grande et une petite, entre une personne grasse et une maigre, entre un enfant et un vieillard. Les différentes espèces de pouls ont divers noms : superficiel, glissant, aigre, tremblant, roulant, éparpillé, sautant, plongeant, bouillant, etc. rir avec une dose ou deux, pourvu qu'il observe trois choses: il faut qu'il calme d'abord son chagrin et sa mauvaise humeur, qu'il conserve ensuite son esprit dans une assiette tranquille, et enfin, qu'il ne parle pas trop. En observant exactement ces trois choses, il sera guéri en peu de jours. Ils tâtent le pouls aux deux bras, l'un après l'autre. Après avoir appliqué les quatre doigts le long de l'artère, et serré le poignet fortement et uniformément, ils le lâchent un peu, jusqu'à ce que le sang ait repris son cours ordinaire; ils le serrent ensuite de nouveau et à différentes reprises; ils lèvent ensuite leurs doigts alternativement, comme s'ils touchaient du clavecin, et les laissent tomber avec plus ou moins de force et de vitesse, jusqu'à ce qu'ils aient découvert tous les symptômes de la maladie. (Voyez le P. Semedo, p. 57; Le Compte, t. 1, p. 326; Hist. mod. univ., vIII, 195, 306; le P. Duhalde, vol. 2, p. 184, etc.) Pendant que ceci se passait dans la maison de Shuey-ping-sin, le portier vint dire au supérieur du couvent que le jeune homme s'en était allé. Cette nouvelle le surprit beaucoup. « La fuite de cet étranger, dit-il en lui-même, m'importerait très peu, si je ne craignais la colère de Kwo-khé-tzu, qui m'a ordonné de ne point le laisser sortir, et de mêler dans son gruau et dans sa rhubarbe (1) quelque drogue qui pût (1) La rhubarbe, appelée par les Chinois taiwhang, croît en grande quantité dans plusieurs endroits de la Chine. Ses fleurs sont faites comme une cloche, et ont leurs bords dentelés. Elles sont ordinairement jaunes, mais on en trouve aussi de purpurines. Ses feuilles ressemblent à celles du chou, cependant elles sont plus épaisses et rudes au toucher. Le cœur de la racine, lorsqu'elle est fraîche, est blanchâtre. Les Chil'expédier. Il y a deux jours qu'il était extrêmement affaibli, et s'il eût pris encore une dose, c'était fait de lui. Il serait mort sans qu'on le sût. Si Kwo-khé-tzu me demande de ses nouvelles, que lui dirai-je ? J'irai demain matin lui apprendre moi-même ce qui est arnois lui attribuent la même vertu que les Européens, mais ils l'emploient rarement crue ou en substance. Ils prétendent qu'elle cause des tranchées. Comme la plupart aiment mieux mourir que de souffrir, ils la prennent en décoction avec d'autres simples. La rhubarbe dont nous usons en Europe nous vient des provinces de Shensi et de Su-chuen, d'où on la porte par mer à Batavia, et de là en Hollande. On en transporte aussi par terre à Kaskar, à Astra. can et en Russie, ou bien elle passe en Italie par la voie de Thibet, de Perse et de Venise. (Vor. Duhalde, vol. 1, page 13; vol. 2, page 229; Mar. tinius, page 44; Kierch, etc.) rivé. En effet, Kwo-khé-tzu lui dit le lendemain: Comment cela se peut-il ? Vous me disiez hier que sa faiblesse était si grande qu'une dose ou deux l'achèveraient, et vous me dites aujourd'hui qu'il s'est enfui. Vous avez sans doute été payé pour le laisser échapper? «Je vous jure le contraire, répondit le bonze je n'aurais pas osé vous déplaire à ce point. : «-Vous craignez peut-être son père, à cause du rang qu'il tient à la cour. Ignorez-vous que le mien est encore plus puissant? «—Vous êtes injuste à mon égard ; je n'ai aucune part à cette affaire, et j'ignore où Tieh-chung-u est allé. Il est de l'intérêt de notre ordre de captiver la faveur et la bienveillance des grands : ne serais-je point insensé de m'attacher. à un étranger que je ne connais point, plutôt qu'à vous, qui tenez un rang si considérable dans cette ville? «- Je n'écoute point vos raisons, répliqua Kwo-khe-tzu, tout transporté de colère. C'est le che-hien qui vous a chargé de sa garde, et c'est à lui que vous rendrez compte de votre négligence. » Ils se rendirent devant ce magistrat. Le bonze prétendit se justifier ainsi : «Est-il naturel de croire que je l'aie laissé échapper volontairement, moi qui lui ai donné du poison pour le tuer? «-Vous avez raison, dit le che-hien; on ne saurait vous taxer de négligence. Mais où peut-il être allé? Quelqu'un at-il découvert sa demeure? «--Personne, du moins que je sache, répondit le bonze. Il est vrai que les domestiques de Shuey-ping-sin sont venus deux ou trois fois demander de ses nouvelles; mais ils ne sont jamais entrés dans le couvent, et n'en ont pas même approché. » Aussitôt le che-hien se mit à rire, et s'écria : « Je sais où il est. Cet étranger ne connaît personne dans la ville; il rencontra il y a quelques jours cette demoiselle, et lui rendit service: elle est trop généreuse pour l'avoir oublié. Comme elle aura sans doute entendu parler de sa maladie, elle en aura soupçonné la cause, et c'est sûrement chez elle qu'il est retiré. Croyez-moi, adressez-vous à votre beau-père, et vous apprendrez sans doute de ses nouvelles. ((- Que dites-vous? dit Kwo-the-tzu. Serait-ce elle qui l'aurait fait évader? Combien je la haïrais! Quoi! je l'ai courtisée long-temps, je lui ai témoigné toute sorte d'amour et de respect, sans pouvoir obtenir le moindre retour; et elle aurait aimé en si peu de temps un étranger, au point de le recevoir chez elle. Le che-hien l'interrompit, renvoya le bonze, et lui dit : » « Si notre ennemi est dans la maison de la demoiselle, nous verrons ensemble comment il faut s'y prendre pour procéder contre lui. » Kwo-khé-tzu courut aussitôt chez lui, envoya chercher Shuey-guwin, et lui dit: « J'ai appris hier que votre nièce avait fait venir un jeune homme chez elle. J'ignore si vous le savez, et si ce bruit est vrai. «- Il y a long-temps que je ne l'ai vue, reprit Shuey-guwin; elle s'est plainte de ce que je ne l'ai point secourue lorsque vous avez voulu l'enlever : je suis honteux d'aller chez elle. D'ailleurs, je n'ai aucune connaissance de ce que vous dites; mais il est aisé de s'en informer. Qui soupçonnez-vous ? Serait-ce le jeune homme qui la délivra chez le che-hien? -Celui-là même. Il était logé dans le couvent, il y est tombé malade, et l'on croyait qu'il mourrait, lorsqu'il a disparu tout à coup; on ne sait où il est, et c'est elle seule qui peut l'avoir logé. » Shuey-guwin, après lui avoir promis de s'en informer, retourna chez lui, fit appeler son second fils, et lui ordonna d'aller chez sa cousine voir quelle personne s'y trouvait. Shuey-ping-sin, qui ne se méfiait de rien, le reçut. De retour chez lui, il dit à son père qu'il avait vu dans une chambre, à l'extrémité orientale de la maison, un jeune homme malade qui était couché dans un lit. Aussitôt Shuey - guwin se rendit lui-même chez sa nièce. « J'espère, dit-il, que vous ne me saurez pas mauvais gré de m'intéresser à votre réputation. On fait courir un mauvais bruit sur votre compte, et je m'acquitte de mon devoir, en qualité d'oncle, en venant vous en avertir. " - Si j'ai mal fait, répondit-elle, c'est à vous à me représenter mon devoir, afin que je me corrige; mais je ne crois pas mériter vos réproches. «- J'ai toujours entendu dire que l'usage défend à une jeune fille et à un jeune homme de loger dans la même maison, à moins d'être très proches parents. Vous êtes jeune, votre père est absent, et vous n'avez chez vous ni frère aîné ni cousin germain (1). Pourquoi (1) Les Chinois ont soin de tenir les deux sexes séparés, comme le démontre l'extrait suivant d'un auteur chinois : « Dès qu'un enfant a douze ans, on doit l'empêcher d'entrer dans les appartements intérieurs; de même lorsqu'une fille a atteint cet âge, elle ne doit plus en sortir. » Dans donc recevez-vous un jeune homme que nous ne connaissons point, et le nourrissez-vous dans sa maladie? Vous ne direz point qu'on vous blâme à tort, puisque je ne puis moi-même vous excuser d'une conduite aussi scandaleuse. « J'ai lu dans les livres des sages un autre endroit, il ajoute : « Il ne faut pas que les garçons et les filles se fréquentent, ni vivent dans le même endroit, ni aient les mêmes meubles, ni se fassent des présents. Une belle-sœur ne doit pas converser avec son beau-frère. Si une fille, après s'être mariée, rend visite à ses parents, elle ne doit point manger à la même table que ses frères. » Ces lois ont été sagement établies, pour empêcher la fréquentation des deux sexes. Les Chinois sont si attentifs sur ce point, que, pour empêcher un homme d'entrer dans un appartement, il suffit de lui dire qu'il y a des femmes. (Duhalde, vol. 2, p. 49, 50, etc.) que nos actions doivent toujours s'accorder avec nos pensées. J'ai aussi lu qu'on doit rendre un bienfait au centuple, et pardonner une injure, à moins qu'elle ne soit de nature à exiger une entière satisfaction. Quand j'étais tranquille chez moi, ne songeant qu'à m'acquitter de l'emploi dont je suis chargée, qui aurait pu s'imaginer qu'on m'eût tendu un piége, sous prétexte d'un ordre de l'empereur? Je sortis pour le recevoir, on me saisit et on m'enleva. Que devinrent dans ce temps-là l'amitié et les liens du sang? L'outrage était notoire : qui a pris ma défense? Mes plus proches pareuts m'abandonnèrent dans cette extrémité, et je ne songeais plus qu'à mourir. L'injure qu'on m'a faite est trop grande pour être oubliée, quand même on sacrifierait mes ennemis, et qu'on m'offrirait leur chair pour m'apaiser (1); de même je n'oublierai jamais le service que m'ont rendu ceux qui vinrent à mon secours. Ce jeune étranger n'est ni mon parent ni mon ami, je ne le connais point, cependant il a un cœur pareil au soleil, un caractère aussi le feu ; pur que il s'est montré mon parent, mon com- ´patriote, mon ami, mille fois plus que ceux qui portent ces noms. C'est à lui que je dois ma virginité. Cet acte de générosité l'a mis en danger de perdre la vie par le poison. Si, après ces terribles preuves, la crainte de la censure (1) Lorsque les Chinois veulent exprimer leur haine contre quelqu'un, ils disent : « J'aurais le courage de manger sa chair. » (P. Duhalde, rol. I, p. 626.) m'empêchait de lui porter un secours que tout autre a droit d'exiger de moi, je serais plus cruelle qu'une tigresse, et plus insensible qu'une bête sauvage. Sentant le prix des services que je lui dois, je n'ai pu agir autrement, et je l'ai fait venir chez moi, afin d'employer mes efforts à rétablir sa santé. Lorsqu'il sera guéri, il retournera, s'il le veut, dans son pays. Telle est la conduite que j'ai jugé à propos de tenir pour reconnaître ses services; je suis prête à l'avouer à la face du ciel, des esprits, des génies et des démons; mon cœur ne me reproche aucun crime, ni rien de contraire aux lois de la bienséance. «Je voudrais bien connaître, ajoutat-elle, ceux qui s'intéressent à ma réputation au point de vous prier de prendre des informations sur ma conduite. Si vous me portez quelque intérêt réel, je vous fournirai une occasion de montrer votre bienveillance. Allez trouver les coquins qui ont contrefait l'ordre de l'empereur, et faites-les comparaìtre devant le vice-roi. Leur crime est si énorme qu'ils perdraient certainement la vie. Mon père reviendra peut-être un jour de l'exil, et lorsqu'il apprendra ce que vous avez fait pour moi, il vous témoignera sans doute sa reconnaissance. » Shuey-guwin fut tellement confondu par ce discours, qu'il n'allégua pas un seul mot pour se justifier. Cependant, ayant un peu repris ses sens, il lui dit : « Ce n'est point ma faute si j'ai négligé de vous secourir dans l'occasion dont vous parlez; mais simple particulier, sans aucun grade, et n'étant point lettré, je n'aurais pu vous être utile. Il n'appartenait point à un ignorant comme moi de prendre ouvertement votre défense; quand même je l'aurais voulu, comment aurais-je pu vous défendre, n'étant revêtu d'aucun habit (1)? Dans (1) C'est-à-dire d'aucune marque de mandarin. Depuis que les Tartares ont conquis la Chine, ils ont introduit des changements dans l'habillement. On peut voir les anciens costumes des Chinois dans les ouvrages des PP. Semedo, Martinius, etc. Ils étaient autrefois extrêmement fiers de leurs cheveux; mais les Tartares les ont obligés à les raser, à l'exception d'un toupet qu'ils laissent pendre sur leurs épaules, ou qu'ils nouent et retroussent sous leurs bonnets. Ces bonnets sont faits d'une espèce de ratine doublée de satin, et surmontés d'une houpe de crin ou de soie crale siècle de corruption où nous vivons, y moisi. En hiver ils les doublent de fourrure. Il y a une autre espèce de bonnet affecté aux mandarins et aux lettrés, et qui est de carton couvert de satin. Le bas peuple va tête nue, ou porte un simple bonnet. Les Chinois ne se découvrent ja◄ mais lorsqu'ils saluent quelqu'un. Les robes descendent jusqu'aux talons, se croisent sur la poitrine, et sont attachées du côté gauche avec quatre ou cinq boutons. Les manches sont fort larges, et assez longues pour couvrir les doigts. İls s'en servent dans l'occasion comme de poche pour y mettre des papiers. (Voy. le P. Duhalde, vol. 2, p. 104, 106.) Les Chinois ont une autre poche, où ils mettent leurs couteaux, leurs fourchettes; ils attachent leurs pipes de métal à leur ceinture, dont les bouts tombent sur les genoux. Ils portent en été sous leurs robes des caleçons de toile, et en hiver de fourrure ou de satin piqué. Leurs vestes sont de taffetas, mais fort amples et fort courtes. Pour se garantir de la sueur en été, ils portent autour du cou un réseau de soie. Le cou est nu lorsqu'il fait chaud; mais en hiver, il les ignorants sont beaucoup plus nomest couvert d'un collet de satin ou de fourrure. Les Chinois se servent d'un éventail, et de bottines de satin bleu ou rouge, sans talons, et à pointe recourbée. Ils mettent sous ces bottines des bas d'étoffe, qui les débordent. Tous les mandarins portent brodé sur la poitrine et sur le dos l'emblème de leur dignité. Les magistrats civils ont pour l'ordinaire un oiseau; le militaires, un dragon, un tigre, ou un autre animal féroce. Ces derniers ont encore une épée fort large, pendue à leur côté gauche, dont la pointe dépasse l'habit. Les couleurs ne sont point indifférentes en Chi. ne: le jaune est affecté à l'empereur et aux princes du sang. Dans les jours de cérémonies, certains mandarins portent une robe de satin brodé de pourpre; mais ils sont ordinairement habillés en noir, en bleu ou en violet. Les docteurs et les lettrés se distinguent par des ongles extrêmement longs, qu'ils ont soin de tenir fort propres, et même de renfermer dans des étuis. (Voy. Duhalde, vol. 1, p. 282, etc.; Le Compte, tome 1, p. 202; Hist. breux que les sages pour une personne juste, il y en a mille injustes. Tout le monde reproche à une jeune fille dont le père est absent de recevoir chez elle un jeune homme, et de vivre familièrement avec lui. Les enfants même en parlent. <«-Les bruits publics, répondit Shuey - ping-sin, ressemblent à ces nuages qui se forment tous les jours dans l'air. Ceux qui font leur devoir doivent s'en mettre peu en peine. Je saurai justifier ma conduite. « Je ne viens que poussé par une bonne intention. Tout ce que vous venez de dire est extrêmement raisonnable. » mod. univ., vIII, p. 244, 209, etc; Ogilby, vol. 2, p. 410.) Il se retira ensuite, de peur qu'elle ne lui fit des reproches durs et sévères qu'il savait très bien n'avoir que trop mérités.