Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 9
Chapitre 9: 第九回 虚捏鬼哄佳人止印佳人喷饭
De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828
Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.
Sections originales: Tome 3, CHAPITRE PREMIER; Tome 3, CHAPITRE II
CHAPITRE PREMIER (Tome 3)
Quoique Tieh-chung-u fût extrêmement indigné de la conduite du vieillard et du mandarin du village, il ne pouvait cependant s'empêcher de rire de l'embarras ridicule où il se trouvait. Il ne se fit aucun scrupule de se mettre à table. Après le repas, il ordonna à Siow-tan de préparer son lit, et se coucha. La lune (1), alors dans son disque, était brillante. Vers minuit, Tieh-chung-u, s'étant éveillé, ouvrit les yeux; et comme les rayons de la lune éclairaient sa chambre, il aperçut Thaochéé assise à côté de son lit. Dans ce moment elle s'avança pour l'embrasser. « Retirez-vous, lui dit-il. Comment osez-vous agir d'une manière aussi contraire à la bienséance ? » En achevant ces mots, il se tourna de (1) De même que des paysans s'imaginent voir dans la lune un homme avec un trousseau de bois, un chien et une lanterne, les Chinois croient y voir un lapin ou un lièvre qui pile du riz dans un mortier. Ils la dépeignent ainsi dans les livres qu'ils mettent entre les mains des enfants. Nous représentons le soleil avec un visage humain, et les Chinois le représentent par un coq enfermé dans un cercle. (Voyez Duhalde, vol. 1, p. 374, etc.) l'autre côté pour dormir. La jeune fille fut tellement étonnée de son refus, qu'elle ne répondit pas un seul mot, et alla se coucher près le pied du lit. Lee-thaycoon, que la jalousie avait tenu éveillé toute la nuit, ayant entendu le reproche adressé à la jeune fille, comprit que le jeune homme était pur et vertueux, et n'avait aucun mauvais dessein. « Je suis maintenant convaincu, ditil en lui-même, qu'elle s'est enfuie volontairement; le jeune homme est innocent, et je l'ai accusé à tort. » Il aurait bien voulu le relâcher sur-le-champ; mais il réfléchit le manque darin l'avait mis sous sa garde. . Demain, ajouta-t-il, lorsque j'irai à l'audience, je tâcherai d'apaiser cette affaire. » Dès que le jour fut venu, il prit un sac d'argent, et alla trouver le mandarin pour le prier d'abandonner l'affaire, et de ne point la déférer à un tribunal supérieur. Celui-ci, voulant lui montrer son pouvoir, lui répondit d'un ton fort rude : « M'avez-vous envoyé ici ou m'avezvous revêtu de mon office pour dépendre de vos conseils? J'ai donné mes ordres hier au soir : il faut que vous comparaissiez tous ce matin devant le taoréé. Rendons-nous-y. » Le vieillard alla donc chercher les personnes confiées à sa garde, et les amena chez le mandarin, qui sortit accompagné d'une foule nombreuse. Cé jour-là était l'anniversaire de la naissance du tao-yéé: un grand nombre de mandarins étaient arrivés pour lui faire compliment; mais comme les trompettes n'avaient encore sonné qu'une fois (1) " (1) A la porte des palais des mandarins sont deux petites tours où il y a des tambours et d'autres instruments de musique; on en joue à différentes heures du jour, surtout lorsque le mandarin sort et qu'il siége sur son tribunal. (Voy. Duhalde, vol. 1, page 284.) Au premier coup de tambour, les mandarins qui viennent pour recevoir des ordres se tiennent prêts, au second ils entrent, et au troisième on ferme les portes. Suivant la coutume chinoise, les mandarins rendent visite au gouverneur le jour de sa naissance, et les principaux habitants vont le saluer en corps. Lorsque tous sont entrés, un d'entre eux prend une tasse de vin, et la présente des deux mains au mandarin, en disant : C'est ici le vin qui porte bonheur; un autre lui présente des confitures, et dit : C'est ici le sucre qui prolonge la vie; ce que les autres répètent tour à tour. (Voyez Duhalde, vol. 1, page 294.) et que les portes n'étaient pas ouvertes, tout le monde attendait dehors. Lorsqu'on vit paraître ce concours de peuple, on fut surpris, et l'on s'informa quelle en était la cause. On répondit qu'on avait arrêté un jeune homme qui s'enfuyait avec la concubine d'un autre. Ceux qui étaient le plus près demandèrent à Tieh-chung-u comment un homme comme lui, élevé par sa naissance, avait pu commettre une pareille action. Tieh-chung-u ne répondit rien. Ils demandèrent alors à la jeune fille si c'était lui qui l'avait séduite. K Oui, répondit - elle, c'est lui qui m'a engagée à m'enfuir. » Elle répéta la même chose à tous ceux qui la questionnèrent, ce qui fit beaucoup de plaisir au mandarin. Le pao-che-hien, arrivant sur ces entrefaites pour complimenter le taoyéé, vit en sortant de sa chaise la foule qui entourait le jeune homme, et envoya demander au petit mandarin du village (1) la cause de ce rassemblement. (1) Mandarin, ou plutôt mandarim, est un mot portugais qui signifie commandant, de mandar, lequel vient du latin mandare, ordonner commander, etc. Les premiers Portugais qui pénétrèrent en Chine donnèrent ce nom à tous les magistrats et officiers tant civils que militaires. On les appelle, dans la langue du pays, quan ou quan-fu, gouverneurs, présidents, et lao (ou lau) yéé, seigneurs ou maîtres, à cause de leurs qualités. Ge dernier titre est proprement celui des lettrés du premier rang. On le donne quelquefois à d'autres par politesse. Shuey-guwin est appelé dans l'original, par un domestique, Shueyu-lao-réé. (Voy. le P. Duhalde, vol. 1; 2, etc. Lett. édif., vol. 3, p. 132. ) Celui-ci vint lui dire qu'on avait arrêté le jeune homme avec une jeune femme qu'il avait séduite, et qu'il allait le traduire devant un tribunal supérieur. Le che-hien, à cette réponse, parut fâché, et dit : «Cela est faux, je ne saurais le croire: ce jeune homme est victime de quelque ruse. Savez-vous qu'il s'appelle Tieh-chung-u, et qu'il est fils du président du tu-cha-yuen (1)? Il est venu dans ma ville; on a voulu le marier avec une demoiselle de la première condition, et (1) Tu cha-yuen est le nom d'un tribunal. Les mandarins qui le composent ont inspection sur la cour et sur tout l'empire. Le premier de ces mandarins est égal en dignité au président des six tribunaux supérieurs. Leur emploi est de veiller à ce que les lois et les bons usages soient observés à la cour et dans l'emdes raisons particulières l'ont engagé à la refuser: il n'est donc pas vraisemblable qu'il soit venu dans ce village pour enlever une aussi vilaine créature. « Je n'en sais rien, reprit l'autre. Le vieillard qu'il a offensé l'a amené chez moi, et la fille elle-même l'accuse d'être l'auteur de son évasion. Je n'ai rien voulu décider, et en conséqueuce je l'ai fait conduire ici. » Le pao-che-hien ordonna à ses gens de chercher un endroit où il pût s'asseoir pire, à ce que les mandarins exercent leur emploi avec probité, et que le peuple fasse son devoir Ils punissent les fautes légères à leur tribunal, renvoyant les autres à l'empereur. C'est de cette cour qu'on tire, tous les trois ou quatre ans, les visiteurs. (P. Magal, p. 222; Lettres édifiantes xxv, p. 255, 255.) pour examiner cette affaire (1). Après qu'il fut assis, il s'adressa ainsi au jeune homme : "Vous venez de quitter ma ville: qu'avez-vous fait pour qu'on vous im pute un pareil crime? » Alors celui-ci raconta tout ce qui s'était passé. « Fort bien, lui dit le che-hien. Vous êtes-vous informé du nom du jeune homme que vous avez trouvé avec cette femme? -Oui, sans doute : il est neveu du (1) Un mandarin peut, dans certains cas, agir hors de son district, et faire donner la bastonnade où il lui plaît, dans les rues, sur les grands chemins, lorsqu'il le juge à propos. (Voy. Dahalde, vol. Lett. édif., rec. 22, P. I, P. 311; 244; Le Compte, tom. 2, p. 28; Semedo, p. 240.) II vieillard, et il se nomme Suan-yin. » A ces mots, le che-hien fit appeler Lee-thay-coon et la fille, et dit au premier: « N'êtes-vous pas honteux à votre âge de prendre une fille aussi jeune pour votre concubine? Vous n'avez pas su la satisfaire: elle s'est enflammée d'amour pour votre neveu, et elle s'est enfuie avec lui. Lorsque les gens vous la ramènent, vous les maltraitez. Est-ce ainsi que vous reconnaissez les services qu'on vous rend? Si je n'avais pitié de votre âge, je vous ferais donner la bastonnade (1). » (1) On la donne sur les fesses nues avec un instrument de plusieurs pieds de long, appelé pantse, qui consiste en un gros roseau appelé bambou, fenda en deux, que l'on aplatit d'un côté, et dont Tieh-chung-u intercéda, pour lui et pour la jeune femme, et pria qu'on les on amincit un des bouts. Lorsque le nombre des coups ne va pas au-delà de vingt, on regarde cela comme une correction paternelle, qui n'a rien de déshonorant. L'empereur lui-même la fait donner aux gens de distinction, et on ne les estime pas moins. La moindre faute, par exemple une parole grossière, un coup de poing donné, attirent ce châtiment paternel. Celui qui l'a reçu se met à genou devant son juge, s'incline trois fois, et le remercie du soin qu'il prend de lai. Lorsqu'un mandarin siége, il a devant lui une table sur laquelle est une boîte remplie de petits bâtons. Il est accompagné d'officiers appelés upi, qui sont armés de cannes de bambou, et qui, lorsque le mandarin jette ces bâtons, saisissent le coupable, le couchent ventre à terre, lui ôtent ses vêtements, et lui donuent alternativement cinq coups sur les fesses pour chacun des bâtons. Lorsque la faute est légère, on peut gagner les officiers et les engager à ménager leurs coups, relachât, ce qu'on lui accorda sur-le-champ. Le petit mandarin du village ou même louer quelqu'un pour les recevoir. Lorsqu'on inflige ce châtiment dans les grands tribunaux, il ne faut que soixante-dix ou quatrevingts coups pour faire mourir un homme. (P. Semedo.) On a vu cependant des gens qui en ont reçu deux cents sans mourir. ( Lettres édifiantes 19, 69.) Un mandarin ne sort jamais sans être escorté de ses licteurs. Si on ne met point pied à terre lorsqu'il passe, si on traverse la rue, on est sûr de recevoir cinq à six coups avant qu'on ait tourné la tête. Les parents donnent cette correction à leurs enfants, les maîtres à leurs écoliers, car on ne connaît point le fouet en Chine. Tous les châtiments commencent par la bastonnade; et elle est si commune, qu'il n'y a personne qui ne l'ait reçue: on peut dire que la Chine est gouvernée avec le bâton. (P. Semedo, page 141, etc.; P. Duhalde, vol. 1, page 311; P. Le Compte, tom. 2, page 60, Lett. éd.f. rec. 19, page 437.) , vint lui faire la révérence, et lui demanda pardon de ce qu'il avait fait. Le che hien dit ensuite au jeune homme : J'aivoulu vous retenir hier sans avoir pu y réussir. Puisque j'ai le bonheur de vous rencontrer aujourd'hui, et que cet accident vous arrête, j'espère que vous voudrez bien rester un ou deux jours avec moi. Le jeune homme le lui promit. '» Le mandarin, ravi de sa complaisance, ajouta : «Je vais faire mes compliments au tao-yéé, et je viendrai bientôt vous rejoindre. » Après qu'il eut fait son présent au magistrat, et qu'il l'eut félicité sur le jour de sa naissance, il retourna chez lui avec Tieh-chung-u, et lui donna un repas splendide. Lorsqu'ils furent assis (1), il fit tomber la conversation sur Shuey-ping-sin, et lui donna toute sorte d'éloges. « Monsieur, reprit le jeune homme tout ce que vous dites est vrai; mais comme je vous regarde à présent comme (1) Anciennement les Chinois ne se servaient ni de table ni de chaises, et mangeaient par terre comme toutes les autres nations orientales; mais depuis la dynastie de Han, qui finit environ cent quatre-vingts ans avant JésusChrist, ils ont pris l'habitude de se servir de tables qui ont plusieurs formes, et dont quelques unes sont parfaitement bien travaillées. Dans les grands repas, chaque convive a devant lui une petite ta. ble carrée vernissée, sur laquelle on lui sert les mets qu'on lui a destinés, dans des coupes de bois vernissées ou de porcelaine. Lorsqu'il y a beaucoup de convives, on se met deux à chaque table. Ces tables sont entourées d'étoffes brodées ou de pièces de toile qui descendent jusqu'à terre; mon ami, je vous parlerai avec franchise. La première fois que je la vis à votre audience, sa beauté fit sur mon cœur une impression que je ne puis vous exprimer; mais depuis que ma mauvaise fortune m'a attiré les accidents que vous connaissez, et qu'elle m'a reçu chez elle on ne se sert point de napes ni de serviettes. Les Chinois ne touchent jamais leurs mets avec les mains, et ne se servent ni de couteaux, ni de cuillers, ni de fourchettes, mais de deux petites baguettes d'ivoire ou d'ébène, garnies en argent, parce que leurs viandes sont coupées fort menues. Ces baguettes sont appelées par les Chinois quayise, et par quelques uns de nos voyageurs chopstioks; ils les manient avec tant de dextérité, qu'ils peuvent saisir un grain de riz. On verra dans une autre note la manière dont ils mangent leur soupe. (P. Semedo, page 66, etc.; P. Duhalde, vol. 1, page 299, 301; Hist. mod, univers. vii, page 277.) • avec toute la bonté d'une sœur, toutes mes espérances se sont évanouies. Le long séjour que j'ai fait chez elle a enfanté des soupçons; quoiqu'ils paraissent aujourd'hui dissipés, ils ne manqueraient pas de renaître si ce mariage avait lieu, et nous serions tous deux malheureux pour le reste de nos jours. Ne me pressez donc pas davantage, je vous prie. J'ai juré de n'y plus penser, et vous seriez cause que je me parjurerais. Après ce qui s'est passé, il y aurait de la folie à ce mariage. » à penser Le che-hien lui promit de ne plus lui en parler. Ils burent jusqu'à minuit, et allèrent ensuite se coucher. Le lendemain matin, lorsque Tieh-chung-u fut sur le point de partir, le pao-che-hien donna ordre à son valet de chambre de lui apporter douze schos (1) (ou pièces d'argent), qu'il présenta au jeune homme, pour le défrayer sur la route. Celui-ci voulut le remercier; mais ille prévint, en lui disant que son offre ne méritait pas ses remercîments. « Je vous prie seulement de m'écouter; je n'ai que deux mots à vous dire. Vous avez tort de courir ainsi le monde il vaudrait mieux retourner chez : vous, et continuer de vous appliquer à (1) Les négociants donnent le nom de shoes à ces lingots ou pièces oblongues dans lesquelles les Chinois fondent leur or. Mais ils n'ont point coutume d'appeler ainsi leurs lingots d'argent. Ces shoes d'argent sont peut-être la même chose que ce que Kæmpser appelle shuets d'argent chacun, à ce qu'il dit, pèse environ cinq onces et vaut environ une livre sterling. (Voy. 'Hist. du Japon, page 318.) " l'étude. Lorsque le jour de l'examen sera venu, vous pourrez obtenir le grade de docteur, et vous rendre célèbre dans le monde; au lieu qu'en continuant votre genre de vie, vous n'acquerrez ni réputation ni gloire. «-Monsieur, lui dit le jeune homme, je vous remercie de votre bon conseil, et je ne l'oublierai jamais. » Ils se firent ensuite leurs adieux, et se séparèrent. Lorsque Tieh-chung-u se remit en chemin, il ne put s'empêcher de réfléchir sur le changement opéré dans la conduite du che-hien, mais surtout sur son empressement à faire conclure ce mariage. <« Est-il poussé par son intérêt, ditil en lui-même, ou a-t-il dessein de m'obliger? Quelles que soient ses vues, je n'ai rien dit qu'on puisse prendre dans un mauvais sens. » Il se rappela ensuite la beauté de Shuey-ping-sin, et fit les réflexions les plus profondes sur l'esprit et le jugement dont elle était douée. K «Quelle capacité ne doit-elle pas avoir, disait-il, pour s'être tirée d'aussi grands dangers? Quelle ne doit pas être sa bonté, pour ne pas m'avoir su mauvais gré d'être parti si précipitamment sans prendre congé d'elle, et pour m'avoir envoyé un présent? Toute autre femme se serait fâchée de mon impolitesse. Celui qui l'épousera sera très heureux. Je suis le plus malheureux de tous les hommes. Autrement je serais arrivé paisiblement dans la ville où elle fait sa résidence ; je l'aurais fait demander en mariage, et peut-être aurais-je réussi. Mais notre liaison ayant commencé au milieu des troubles et des malheurs, je ne dois plus y penser. Que je suis à plaindre ! Nous sommes à peu près du même âge nous avons tous deux le même caractère et les mêmes inclinations. » Il était si pensif et si rêveur, que son, domestique le pria de ne point se laisser ainsi abattre par le chagrin. «Je pensais, lui dit-il, à Shuey-ping-sin. Qu'elle est aimable, et que je suis malheureux de ne l'avoir pas connue dans des circonstances plus favorables! Quand je courrais tout le monde, je ne trouverai jamais une fille aussi parfaite, ni donée d'aussi bonnes qualités. Je crois en effet, reprit son do- [p. 22] mestique, qu'on ne trouverait pas son égale sous la voûte du ciel. - » • Je veux retourner chez moi, lui dit Tieh-chung-u, et y rester une année : lorsque le temps de l'examen sera venu, je me mettrai sur les rangs. Si j'obtiens le grade que je désire, je m'acquitterai de ce que je dois à mon père et à ma mère. Peu m'importe que j'obtienne un emploi ou non, pourvu que je me fasse un nom dans le monde. Shuey-ping-sin entendra parler de moi, et verra que je lui tiens parole, en suivant ponctuellement les conseils qu'elle m'a donnés. » Après s'être affermi dans ces résolutions, il prit le chemin de Thaming, qui était le lieu de sa naissance.
CHAPITRE II (Tome 3)
Shuey-ping-sin, voyant que le domestique qui avait porté son présent à Tiehchung-u ne revenait point, commença à s'impatienter. Elle craignait qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur. Cette idée lui causa une inquiétude qui cessa lorsqu'elle le vit revenir l'après-midi. Elle l'interrogea sur la cause de son retard; celui-ci répondit que le jeune étranger venait de partir dans le moment, après lui avoir remis le présent, et qu'il avait loué une mule. Lorsqu'elle lui demanda ce qu'il lui avait dit en partant, Shuey-yeong s'acquitta mot pour mot du message dont il l'avait chargé. Elle n'ajouta rien de plus, et lui ordonna de s'aller reposer; puis elle se retira dans son appartement. Lorsqu'elle fut seule, elle réfléchit que, si Tieh-chung-u avait essuyé quelque contre-temps pour l'amour d'elle elle n'avait rien oublié pour lui témoiguer sa reconnaissance; il était parfaitement guéri, et n'avait plus rien à crain dre. Cette pensée lui donna une satisfaction qui ne fut troublée que par la crainte de quelque nouveau piége que Kwo-khé tzu et son oncle pourraient lui tendre. Elle crut de son devoir de mettre tout en usage pour prévenir leurs ruses. La honte qu'éprouvait Shuey-guwin d'avoir échoué dans son projet l'empêcha, pendant quelques jours, de venir chez sa nièce ; mais un matin, lorsqu'elle s'y attendait le moins, elle le vit entrer dans sa chambre, la joie peinte sur le visage. Il lui demanda si elle savait quelque nouvelle. « Comment saurais-je, lui réponditelle, ce qui se passe dans le monde, vivant aussi retirée que je le suis. « -Je vais, reprit-il, vous apprendre ce qui vient de se passer. " Lorsque vous reçûtes Tieh chez vous, je pensais si avantageusement de lui, que je vous proposai de l'épouser. Vous l'avez refusé, et en cela vous avez donné une preuve de votre jugement et de votre pénétration. Si vous eussiez accepté, vous auriez été la femme du monde la plus malheureuse. Que pensez-vous de lui? « - Comment vous l'exprimerais-je, puisque je ne connais point sa famille. Par ses discours et par ses actions, je l'ai jugé homme d'honneur.» A ces mots, son oncle se mit à rire à gorge déployée. « Ah! ah! lui dit-il, c'est sûrement un homme de sentiment et d'honneur. Vous avez montré jusque ici beaucoup de discernement. Vos yeux étaient comme le soleil. Comment se peut-il qu'ils aient souffert une éclipse? Tich-chung-u est un imposteur, et sa maladie n'est qu'une feinte. J'ignore quels étaient ses desseins; mais vous êtes heureuse de n'avoir pas été enveloppée dans sa disgrace. La cruche, à force d'aller à l'eau, se brise à la fin. Il n'a pas eu plus tôt quitté cette ville, qu'il est allé au village de Tongchin, et il y a commis l'action la plus scandaleuse du monde. «- - Qu'a-t-il donc fait? reprit - elle d'un air empressé. «- Il est entré, dans la maison d'un homme fort riche, et il lui a enlevée une belle concubine qu'il aimait beaucoup. Comme les personnes riches ont dans les villages beaucoup plus d'autorité que dans les villes, on a fait courir après eux, on en est venu aux coups, et on l'a presque laissé mort sur la place. Mené ensuite chez le mandarin du village, il a voulu résister; mais il l'a tellement irrité, que le mandarin a ordonné de le conduire chez le tao-yéé. J'ignore le résultat de cette affaire; mais je ne doute point que, lorsqu'il paraîtra à cette audience, il ne laisse échapper quelques paroles qui lui attireront une bastonnade, à laquelle il ne survivra point. «- -Comment avez-vous su cela? « Je l'ai appris de la bouche du che-hien, à qui tout le monde l'a raconté, lorsqu'il est allé souhaiter une bonne fête à ce mandarin. » Aussitôt sa nièce se mit à rire, et lui dit : « Pourquoi me dites-vous que Tieh-chung-u est un imposteur et un méchant homme? Si vous veniez me dire que Con-fu-cee a commis un meurtre, croyez-vous que ce propos fit la moindre impression sur moi? ll Je sais que cela vous est indifférent; mais je viens seulement vous rapporter ce que j'ai ouï dire. Je n'ai pu voir sans chagrin que vous ayiez' reçu chez vous une personne dont vous ne connaissez ni la famille ni le pays. Si vous voulez trouver un homme vraiment.sage et savant, c'est dans votre ville qu'il faut le chercher. On vous instruira de sa famille et de son caractère; vous saurez les études qu'il a faites et la réputation qu'il a acquise. «Mon oncle, quand même ce que vous m'avez dit serait vrai, cela m'importe si peu, que je ne me donnerai pas la peine de vous réfuter; mais j'ai une si bonne opinion de ce jeune homme, et j'ai tant de preuves de sa vertu et de sa probité, que je regarde ce rapport comme une pure calomnie. " - Je n'ai rien à déméler, avec ce jeune homme, et je n'ai aucun intérêt à mentir: c'est du che-hien lui-même que je tiens ce que je viens de vous dire. Vous avez donc tort de le croire honnête homme, et autant vaudrait-il que vous dissiez que la rivière Jaune est claire (1). (1) La seconde rivière de la Chine est WhangHo (ou, comme l'écrivent les Portugais, chez qui I'M a le même son que N. G) Hoan - Ho, c'est-à-dire la rivière jaune. Elle prend sa source près celle du Gange, dans les montagnes de la Tartarie qui sont à l'occident de la Chine, et après avoir couru plus de six cents lieues de pays, elle va se jeter dans la mer du Nord. Elle tire son nom du limon jaune qu'elle dépose après les grosses plaies. Les bateliers l'éclaircissent avec de l'alun. Les Chinois prétendent que son eau ne devient claire qu'au bout de mille ans, et c'est de là qu'est venu ce proverbe dont ils se servent «- A moins, que je ne le voie de mes yeux se déshonorer, je ne le croirai jamais capable de bassesse. Peut-être a-t-on pris quelque autre pour lui. Informezvous, je vous prie, de cette affaire, et, si elle s'est passée comme vous le dites, je consens de perdre les deux yeux. Je suis sûre qu'il est incapable de rien faire qui puisse le déshonorer. pour dire qu'une chose n'arrivera jamais : elle n'aura lieu que lorsque la rivière Jaune deviendra claire. Cette rivière a, dans certains endroits, plus d'une demi-lieue de largeur, et sa rapidité est si grande, qu'elle ravagerait la Chine, si l'on n'avait soin de la contenir par de fortes digues, dont une a dix lieues de longueur. On prétend même qu'ils ont détourné son cours d'une province dans une autre. (Voy. Martin, Atlas sin., page 14; Le Compte, tom. 1, page 169; Duhalde, vol. 1, page 40, 326; Lettres édif. vII, page 170, etc.) Shuey-guwin se mit à rire et lui dit: « Je serais fâché que vous perdissiez les yeux, et je vous conseille de les garder. Cependant, pour vous convaincre, je ferai de plus amples informations, et si la chose est vraie, comvous me regarder en ment oserez face? « Je crois plutôt, monsieur, que vous serez honteux de me voir lorsque vous découvrirez votre erreur. » Shuey-guwin, piqué de cette réponse, se rendit sur-le-champ à l'audience du che-hien, et questionna les officiers sur cette affaire. Les uns lui dirent que Tieh-chung-u était coupable, d'autres qu'on l'avait accusé à faux; mais à la fin l'un d'eux, qui s'était trouvé présent,. le mit au fait de ce qui s'était passé. Shuey-guwin fut si honteux de s'être trompé, qu'il n'osa retourner chez sa nièce. « Cette fille, dit-il, est aussi fine qu'une sorcière; elle ne se trompe jamais. Comment me tirer d'affaire? Je m'en vais chez Kwo-khé-tzu, et je le consulterai. » Il alla donc le trouver, lui raconta ce qui s'était passé, et lui témoigna combien il était honteux d'avoir avancé un fait controuvé. « Monsieur, lui dit Kwo-khe-tzu, vous êtes sans doute un inspiré du Ciel. Y at-il aujourd'hui quelqu'un qui se fasse un scrupule de rapporter un événement comme il voudrait qu'il se fût passé? Qui répugnerait à faire paraître vivant ce qui est mort? Tieh-chung-u donne trop belle prise sur lui pour ne pas fournir matière à une histoire ou à une satyre: pourquoi ne la ferions-nous pas? Il y a des gens qui, sur un seul mot, sont en état de composer un volume entier. -Vous dites vrai; mais à qui nous adresserons - nous pour composer ces vers? « A moi-même, dit Kwo-khé-tzu. Ne suis-je pas un lettré; je me sens sans doute en état de les composer. (( - C'est bien dit, Shuey-guwin. Je vous préviens seulement que je ne veux pas les écrire. «-A cela ne tienne : je les ferai écrire par quelqu'un. Voyons un peu com ment vous vous y prendrez. » Kwo-khé-tzu, après avoir réfléchi un moment, commença ainsi : Lorsque Kwo-khé-tzu eut répété ces vers, Shuey-guwin, qui l'écoutait avee beaucoup d'attention, frappa des mains, et s'écria : « Ces vers sont excellents! on ne peut faire mieux; mais je crains que la manière dont votre description est faite n'induise ma nièce à soupçonner que vous en êtes l'auteur. ((- Qu'elle pense ce qu'elle voudra, peu m'importe. » Shuey-guwin alla chercher un homme pour écrire ces vers. Comme il s'en allait, son gendre lui dit : « Si ces vers peuvent faire quelque impression sur l'esprit de votre nièce, j'en serai ravi; sinon je trouverai le moyen de lui nuire. Le ngan-yuen ( ou le grand-visiteur de la province (1)) doit arriver dans peu. Mon père a été son tuteur: je fe- (1) Outre le vice-roi, le P. Magalhaëens dit qu'on envoie de temps en temps dans les provinces un visiteur appelé ngan-tai on ngan -yuen. Son office ne dure qu'un an ; mais il est extrêmement formidable. Il prend connaissance de toutes les causes, tant civiles que criminelles, des milices, des revenus, etc.; il reçoit les accusations du peuple contre ses gouverneurs, sans même en excepter le vice-roi. Il punit ou casse les mandarins inférieurs ; il présente à l'empereur des mémoires contre les grands, et ils sont aussitôt interdits jusqu'à nouvel ordre. On envoie encore dans les provinces des inspecteurs, ou des espions, pour observer la rai en sorte qu'il l'oblige à m'épouser; et comme votre frère n'a point d'enfant du sexe masculin, au lieu de l'amener chez moi, j'irai célébrer le mariage chez elle. Quels moyens mettra-t-elle en usage pour l'éviter? » Shuey-guwin tressaillit à ces mots. « Je croyais d'abord, dit-il, que vous conduite des mandarins et en rendre compte. On conçoit l'utilité d'un pareil établissement; mais on est souvent privé de l'avantage qu'on se propose par la corruption et l'avarice des officiers, qui ne sont pas toujours insensibles aux présents, malgré les risques qu'ils courent en les acceptant. (P. Magal., p. 241, etc.) Quelques auteurs assurent que, depuis que les Tartares se sont emparés de la Chine, on a supprimé les inspecteurs; mais les mandarins sont obligés de rendre compte à la cour de leur administration. (Voy. l'Hist., mod. univ. VIII, page 148, etc.) n'en vouliez qu'à ma nièce; mais je vois aujourd'hui que vous avez dessein de vous emparer de son bien. Je n'y consentirai jamais. Menez-la chez vous. S'il en était autrement, tout ce qui lui appartient serait à vous, et je n'en toucherais pas un fétu. ◄— Monsieur, pouvez-vous imaginer que j'aie un autre but que d'épouser votre nièce? Vous savez que je n'ai besoin de rien; je suis fils d'un premier ministre, et je puis satisfaire tous mes désirs à mon commandement. Quant à la maison de votre frère, dès que j'aurai votre nièce, vous serez maître d'en disposer comme bon vous semblera. -Je vais donc porter les vers à ma nièce. Si elle consent à ma proposition, tout ira bien; mais si elle refuse, ou si elle se fâche, je la menacerai du grand - visiteur, et je vous ferai part de ce qu'elle m'aura dit. ponse. » Allez, j'attendrai ici votre ré-