Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 10

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Chapitre 10: 第十回 假认真参按院反令按院吃惊

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 3, CHAPITRE II (suite); Tome 3, CHAPITRE III


CHAPITRE II (suite) (Tome 3)

Shuey - guwin porta les vers à sa nièce : « Eh bien, lui dit-il, j'ai agi selon vos désirs, et, après bien des recherches, j'ai découvert que l'événement était vrai. Cette affaire est fort sale. Lorsque je vous ai dit que cet homme était un méchant et un imposteur, vous n'avez pas voulu me croire. J'ai maintenant la preuve en main, et vous verrez non seulement que j'ai raison, mais encore que sa conduite a rejailli sur vous, et a donné lieu à des réflexions malignes. » Shuey-ping-sin lui demanda ce qu'il voulait dire. « Comme j'allais, lui dit-il, chez le che-hien, j'ai trouvé des gens qui lisaient un papier; la foule était si grande, que ce n'est qu'avec la plus grande peine que j'ai pu approcher. On m'a même dit qu'il y en avait quantité de copies, et comme j'ai prévu que vous ne voudriez pas me croire, j'ai fait en sorte d'en avoir une, et je vous l'apporte. » • La demoiselle, l'ayant lue, se mit à rire, et dit à son oncle : « Je vous félicite. Que voulez-vous dire? « C'est parce que, ne sachant au- «--paravant ni lire ni écrire, vous êtes aujourd'hui tout à coup en état de faire des vers. K Quelque bonne opinion que les autres aient de moi, vous connaissez mon ignorance; je suis incapable d'en faire. Vous êtes d'humeur à badiner. «-- -Vous avez raison, ce n'est pas vous qui les avez faits, mais Kwo-khé-tzu. Il les a écrits avec son gros pinceau. «- Hélas! il passe comme moi pour un homme lettré; mais il n'en sait pas davantage. Vous ne devez pas parler de son gros pinceau, car il ne sait pas se servir du petit. « - S'il ne sait pas se servir de son pinceau (1), il sait très bien se servir de sa langue. Ces vers sont de sa composition. « - Pourquoi dites-vous cela? Il n'a rien à démêler avec Tieh-chung-u: quel intérêt a-t-il à le diffamer? (1) Les Chinois ne se servent point de plumes pour écrire, mais de pinceaux de poil de lapin. Ils n'écrivent point de gauche à droite, comme nous, ni de droite à gauche, comme les Hébreux; mais perpendiculairement du haut de la page en bas, en commençant à la droite. Leur papier n'est point fait avec de la soie, comme on le croit communément, mais avec l'écorce intérieure du bambou et de quelques autres arbres; ils en font des feuilles d'une largeur extraordinaire. Le papier de la Chine a le même éclat que la soie; mais il est mince, fragile et de peu de durée. ( Lettres édif., xxx, p. 128.) L'encre dont ils se servent, et qui est connue en Europe sous le nom d'encre de la Chine, est faite avec du noir de lampe, et la meilleure avec le noir que donne « - Ne croyez pas que j'ignore ce qui se passe dans le cœur de votre gendre. Lui seul a pu faire ces vers, puisqu'il est le seul qui connaisse cet étranger. Ils peuvent être fort beaux; être fort beaux ; mais votre nièce est si ignorante, que, loin d'en sentir le mérite, elle n'est pas même en la fumée du pin. Ils la mêlent avec des drogues odoriférantes pour corriger sa mauvaise odeur, et en forment une espèce de pâte, qu'ils mettent dans des moules de bois de différentes formes. L'écritoire des Chinois consiste dans un morceau de marbre poli, à l'extrémité duquel il y a un creux, dans lequel ils mettent de l'eau. Ils trempent leur encre dedans, et la frottent sur la partie du marbre qui est polie. Ils appellent le pinceau, le papier, l'encre, et le marbre, fse-pau, on les quatre choses précieuses: aussi en ont-ils grand soin. Tout ce qui a rapport aux lettres est si estimé à la Chine, que ceux qui font l'encre ne sont point réputés exercer une profession mécauique. (Voyez Duhalde, vol. 1, p. 366, 374.). état de les entendre comment done pourrait-elle en être touchée? Vous auriez mieux fait de ne point penser à ce stratagème, et d'employer votre temps à d'autres occupations. » Shuey-guwin fut si déconcerté, qu'il ne sut d'abord que lui répondre. «Ma nièce, lui dit-il enfin, ne croyez pas que Kwo-khe-tzu se désiste jamais de ses prétentions. Il aura recours à une autorité plus forte que celle des mandarins de cette ville. On a su hier qu'un nhan-yuen (ou grand-visiteur), nommé Fungying, doit arriver incessamment dans cette ville. Il a beaucoup d'estime pour son père, qui a été son tuteur (1) Kwo-thé-tzu a dessein de (1) L'emploi de tuteur ou de précepteur est très considéré en Chine, et la plupart de ceux. s'adresser à lui pour conclure ce mariage, et veut même le célébrer chez vous. Votre père est absent, vous êtes jeune: comment seriez-vous en état de conduire cette affaire ? qui parviennent dans la suite aux premières charges de l'état emploient dans leur jeunesse le temps que leurs études leur laissent à instruire les jeunes gens de famille, surtout lors qu'ils n'ont pas assez de bien pour subsister. Les parents les logent et les nourrissent, leur font des présents, et les traitent avec beaucoup de respect. Ils les nomment siew-sing, maîtres ou docteurs. Non seulement ceux-ci enseignent les belleslettres à leurs disciples, mais ils les accompagnent partout, et s'étudient à former leurs moeurs. Ceux-là, à leur tour, ont beaucoup de respect pour leurs maîtres, et ne les abordent jamais qu'en se prosternant quatre fois. Ils conservent même ce respect pour eux pendant toute leur vie. (Voyez Duhalde, vol. 1, page 375; P. Semedo, page 36. ) Mon oncle, ce mandarin vient par ordre de l'empereur, et je suis sûre qu'il se conformera à ses volontés. Il vient pour visiter la province, et réformer les abus; et je m'imagine qu'il excéderait les bornes de sa commission s'il faisait violence à qui que ce soit. Or, le mariage étant une affaire particulière, il n'a aucun droit de s'en mêler. S'il s'avisait de faire ce dont vous me menacez, il ne serait plus en place au bout de l'année. Comme il a du bon sens, il n'enfreindra point les ordres de l'empereur; ou s'il en arrivait autrement, je ne le crains point. «-- -Vous parlez d'un ton bien haut. Vous ne le craignez point: lorsque vous comparaîtrez devant le grand-visiteur, oserez-vous lutter avec l'autorité et la justice; ne serez-vous pas effrayée ? Je le serai, sans doute, lorsque j'aurai raison de l'être. La crainte est pour les coupables: ceux qui sont innocents ne la connaissent point. Quand je serais devant l'empereur même, sa présence ne saurait m'intimider au point de consentir à me perdre moi-même. &1 - Vous ne risquez rien à me tenir ce discours; mais si vous le teniez à tout autre, il ne pourrait s'empêcher d'en rire. Au reste, ce n'est que l'amitié qui me fait parler. Vous pouvez agir comme bon vous semblera ; mais s'il vous arrive quelque malheur, ne me blamez pas vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai point avertie. « : -Il y a un vieux proverbe qui dit : ha un est gouverné par un entendement, une mémoire et une volonté. Si vous ne le comprenez pas, un autre pro verbe dit: Chacun connait ses besoins. Mêlez-vous donc de vos affaires. Votre nièce sait se conduire, et qu'elle fasse bien ou mal, qu'elle soit heureuse ou malheureuse, cela ne vous regarde point. » Ces paroles firent sur Shuey - guwin le même effet que le tranchant d'une épée sur une barre de fer. Il fut de très mauvaise humeur, et se levant de son siége: « C'est l'amitié que j'ai pour vous qui me fait parler. La bouche d'un villageois est un excellent remède (1). Vous 41) C'est-à-dire le conseil d'un simple villageois est d'autant plus salutaire, qu'il part de l'abondance du cœur, et par conséquent on ne interpréterez ce que je vous dis comme il vous plaira. » Il sortit en achevant ces mots, et alla trouver Kwo-khé-tzu pour l'engager à pousser cetteaffaire avec vigueur. Le grand-visiteur arriva environ deux mois après. Kwo-khé-tzu alla le recevoir (1) à deux lieues de la ville, lui doit point le rejeter, à cause de l'humilité de son état. (1) Lorsqu'un grand mandarin vient prendre possession de son gouvernement, on le reçoit avec beaucoup de faste et de cérémonie. Est-il à la veille de quitter la cour, plusieurs officiers du tribunal vont l'accompagner, tandis que d'autres vont à sa rencontre; dans les villes où il passe, il est escorté par un corps de cavaliers et de fantassins. Lorsqu'il est à une lieue de son gouvernement, on détache deux ou trois mille soldats pour aller le recevoir. Les mandarins viennent ensuite, suivis d'un concours prodigieux de peuple. (P. Semedo, p. 128; Duhalde, etc.) fit un présent, et le régala avec beaucoup de magnificence. Le mandarin fut extrêmement sensible à ses politesses, et témoigna d'être fâché de ne pouvoir y répondre. » « J'arrive de la cour (1), lui dit-il, et je n'ai rien qui mérite de vous être offert; mais si je puis vous être utile à quelque chose, je m'emploierai pour vous avec plaisir. » (1) Les mandarins qui postulent un gouvernement sont obligés d'offrir beaucoup de présents. Il n'y a point de gouvernement de ville qui ne coûte plusieurs milliers d'écus; il y en a qui vont à vingt, trente mille écus, et ainsi à proportion des antres emplois. Le brevet de vice-roi de province coûte quelquefois soixante-dix mille écus. Cette somme est distribuée sous le nom de présents aux ministres d'état, aux présidents des. six cours souveraines. Les grands mandarins, de « - - Monsieur, vous êtes si élevé au-dessus de moi, que je n'oserais vous demander une grâce. « Ne me regardez point comme. un homme en place, mais comme votre ami intime, et parlez-moi avec une entière liberté. <«-Vous me faites beaucoup d'honneur j'ai une affaire qui me tient à cœur, et vous m'obligeriez infiniment si vous vouliez vous y intéresser. » leur côté, pour se rembourser et pour satisfaire leur avarice, pillent ceux qui leur sont subordonnés; et ceux-ci à leur tour, pour remplir leurs bourses, pillent le malheureux peuple. En un mot il n'y a point de vice-roi ni de visiteur de province qui, au bout de trois ans, ne retourne chez lui avec un million d'écus; de sorte qu'on peut dire de la Chine ce qu'on disait de Rome, que tout y est vénal, (Voyez le P. Magal., page 133, etc.) Le mandarin l'engagea à s'expliquer. « Mon père, reprit-il, a un emploi qui l'occupe au point qu'il ne daigne pas songer aux affaires de sa famille; aussi ne suis-je point marié (1). -)) Avez-vous fait des offres de mariage à quelque demoiselle? Oui, Monsieur, mais la demoiselle m'a refusé, et je vous prie de vous intéresser pour moi. » Le mandarin se mit à rire; et lui dit: Il y a quelque chose de singulier et d'étrange dans ce que vous me dites. Votre père est un ministre du pre- (1) Il veut sans doute dire, comme il l'aurait souhaité, ou peut-être même ne se fait-il pas un scrupule de mentir. mier rang. Vous êtes jeune, et un lettré; qui peut refuser vos offres ? A quelle demoiselle vous êtes-vous adressé ? «- A la fille de Shuey-keu-yeh, assistant du tribunal des armes. « Il y a long-temps que son père est exilé hors de la grande muraille. Qui a soin de sa maison? est-ce sa mère? C'est elle sans doute qui refuse son consentement. «- -Depuis long-temps sa mère est morte; celle que je demande est fille unique, et c'est elle qui me refuse. " Comment, étant si jeune, peutelle ne pas accepter. Elle ignore peut-être l'offre que vous avez faite, et le présent que vous lui avez envoyé. " -Monsieur, elle le sait fort bien; mais elle a toujours pris plaisir à me jouer. «- S'il en est ainsi, que ne vous adressiez-vous au che-foo et au chehein. « Je l'ai fait, mais elle n'a eu aucun égard pour leurs ordres. J'ai donc recours à votre excellence pour conclure cette affaire; je vous en aurai une extrême obligation. « On ne peut rien faire de mieux que de s'entremettre d'un mariage; rien n'est plus simple que ce que vous me proposez, et j'agirai pour vous. Quel a été jusqu'ici l'entremetteur (1)? Peut- (1) Quelque amis que soient les parents, les jeunes gens ne se marient jamais sans un entremetteur, qu'ils choisissent à leur gré. (Voy. le P. Semedo, page 71; Lettr. édif. x, p. 140.) être la personne que vous avez employée ne s'est-elle pas expliquée assez clairement? « C'est le pao-che-hien lui-même qui a porté le présent, et c'est l'oncle qui l'a reçu, parce que le père de la demoiselle était absent. Tout le monde le sait. <«-S'il en est ainsi, je donnerai demain un ordre qui vous autorisera à aller la chercher chez elle et à l'épouser. Si j'y vais moi-même, je ne pourrai jamais l'engager à entrer dans la chaise ; elle trouvera quelque expédient pour s'évader. Permettez - moi donc de l'épouser chez elle. -Je le veux bien. » Alors Kwo-khé-tzu se retira. Deux jours après, le grand-visiteur, pour s'acquitter de sa promesse, envoya au che-hien le chop ou ordre suivant. « Je, ngan-yuen (ou grand visiteur), signifie à qui il appartiendra « que, le mariage étant la première loi « ou le premier contrat qui ait eu lieu « dans le monde, on ne doit point négliger de le célébrer lorsque le temps en est venu. Comme douc Kwo-khé- « tzu, fils de Kwo-sho-su, a fait des of- «fres et des présents à la fille de Shuey- «keu-yé par l'entremise de vous, che- « hien, qui vous en êtes mêlé, je vous « ordonne dele conclure. En conséquen- « ce de ce, j'autorise ledit Kwo--khétzu, dont le père est absent, d'aller « à la maison de sa fiancée, et de l'é- « pouser vu que c'est une chose bonne « et louable. Ne différez point l'exé- «cution de cet ordre au-delà de l'es- « pace d'un mois, sous peine de déso- "béissance. » Le pao-che-hien, ayant lu cet ordre, vit clairement que Kwo-khé-tzu l'avait sollicité. Il comprit qu'en exposant l'affaire au visiteur, il s'attirerait le ressentiment du jeune homme; mais autrement il courait risque d'être puni, si l'on venait à découvrir la vérité. Après avoir mûrement réfléchi, il se détermina à envoyer au mandarin un exposé de l'affaire conçu en ces termes : « J'ai l'honneur de faire savoir à votre excellence en réponse à > • <«l'ordre qu'elle m'a adressé, qu'il «est vrai que je me suis entremis du « mariage en question. Les personnes « intéressées sont Kwo - khétzu et « u Shuey-guwin. La demoiselle l'a refusé, comme ne lui convenant point: « voilà le motif qui empêche la conclusion de ce mariage. Vous m'avez don- « né hier un ordre de le terminer, et c'est à moi d'y obéir. Mais je suis per- « suadé que la demoiselle n'y consen- « tira jamais. En conséquence, de peur qu'il n'arrive quelque malheur qui pourrait rejaillir sur votre excellence, j'ai pris la liberté de vous instruire de « ce qui en est, espérant que vous ne « le prendrez pas en mauvaise part. J'agirai cependant comme vous le juge- « rez à propos. » K « Le grand-visiteur, ayant reçu cette lettre, fut extrêmement irrité contre le che-hien. «Quoi, dit-il, moi qui possède une si grande charge, qui dispose de tout, même de la vie et de la mort, je ne pourrai réussir dans une affaire aussi peu considérable que le mariage de la fille d'un banni! Je me dégraderais si j'écoutais de pareilles raisons. » En conséquence, il envoya au che-hien un second ordre, conçu en ces termes : « Puisque vous saviez que Shuy-ping- « sin ne voulait point se marier, pourquoi lui avez-vous proposé un mari? « Il paraît que vous ne cherchez qu'à <« me faire de la peine. Je vous or- « donne, par ces présentes, de vous « transporter encore une fois chez elle lui dire qu'il faut absolument qu'elle épouse Kwo-khé-tzu, sans " pour " « plus différer. Si elle refuse de le faire, « amenez-la-moi. » Le che-hien, voyant que cet ordre était positif, et qu'il n'y avait pas moyen de l'éluder, alla d'abord trouver Kwo-khé-tzu, pour lui dire qu'il fallait qu'il se mariât dans un mois. «De tout mon cœur répondit-il d'un air extrêmement joyeux. » » Leche-hien serendit ensuite chez Shuey-ping-sin, et ordonna à un domestique de lui dire qu'il voulait parler à sa maîtresse, par ordre du grand-visiteur. La jeune demoiselle, qui savait que tout était en agitation, ordonna à deux domestiques de tendre le rideau dans la grande salle, et s'y rendit aussitôt. Elle envoya prier le che-hien de vouloir bien lui expliquer le contenu de l'ordre. « Il est question, lui dit-il, de votre mariage avec Kwo-khé-tzu. La première fois que je vous en parlai, vous témoignâtes tant d'aversion pour cette alliance, qu'elle n'a pu jusqu'à présent. se conclure. Mais le grand-mandarin qui vient d'arriver, et qui a été sous la tutelle de son père, s'est enfin rendu à ses sollicitations, et veut absolument que ce mariage se fasse. J'ai reçu hier l'ordre de vous avertir tous deux, afin qu'il soit conclu dans l'espace d'un mois. Je sors de chez Kwo-khé-tzu, et je viens vous le signifier, pour que vous vous prépariez en conséquence. «- Je suis fort éloignée de vouloir m'opposer à un mariage aussi honorable; mais mon père est absent, et je n'ai point obtenu son consentement. Je ne suis point ma maîtresse, et je vous prie de faire part à son excellence de ma réponse. «Voici le second ordre que j'ai reçu. Je n'ai point obéi au premier, par des raisons que je lui ai alléguées. Il m'a fait une sévère réprimande, et il m'a envoyé un ordre très positif; je n'oserai plus lui parler. Faites au reste ce qui vous plaira ; je ne prétends point forcer votre inclination, et je n'agis que pour m'acquitter de mon devoir. » Shuey-ping-sin le pria de lui montrer cet ordre, qu'il disait être si absolu et si positif. Le che-hien appela son secrétaire, et lui ordonna de les remettre tous les deux. Après les avoir lus, elle dit au mandarin : « La raison qui m'engage à refuser Kwo-khé-tzu est l'absence de mon père, qui ne peut me donner son consentement. Si je me mariais à son insu, je craindrais de m'attirer sa colère. Pour l'éviter, et me justifier à son retour, faites-moi la grace de prier le grand-visiteur de me remettre ces deux ordres, afin qu'on sache que je n'agis que par ordre de son excellence. » Le che-hien consentit à les lui laisser, et lui promit de s'acquitter de sa commission, ajoutant qu'il ne doutait point que le mandarin ne lui permit. de les garder, ou ne lui fournît quelque autre moyen de se justifier. « Comment se peut-il, dit le che-hien en s'en allant, que la demoiselle se détermine si promptement à épouser Kwokhé-tzu? Est-ce cette autorité supérieure qui la force d'obéir, ou a-t-elle quelque autre dessein que je ne puis découvrir? Je croyais qu'elle voulait épouser l'étranger. » Il alla aussitôt rendre compte au visiteur de ce qu'elle lui avait dit, et celui-ci parut très satisfait. Pourquoi m'avez vous annoncé l'autre jour, lui dit-il, qu'elle était extrêmement fine et subtile, et qu'elle avait de l'aversion pour le mariage? Vous voyez maintenant qu'elle s'y détermine. Si elle veut garder les deux or- 3: dres pour justifier sa conduite, qu'on les lui laisse. » Le che-hien retourna chez elle et lui adressa ainsi la parole: « Ne changez pas au moins de résolution: ce n'est plus avec Kwo-khé-tzu que vous avez affaire, mais avec le grand-visiteur lui-même. Préparez donc votre maison, et lorsque le jeune homme aura choisi le jour, je viendrai vous en donner avis. «Puisque son excellence l'ordonne, je tiendrai ma parole, et je compte qu'il tiendra la sienne. Comment, s'il la tiendra; pouvez-vous soupçonner qu'un aussi grand fonctionnaire y manque? Je vous réponds de lui. » Il alla donc trouver Kwo-khé-tzu afin de l'engager à choisir un jour heureux pour conclure son mariage. Celui-ci, s'imaginant que la demoiselle y consentait, fut transporté de joie, et s'empressa de faire les préparatifs nécessaires.

CHAPITRE III (Tome 3)

Le grand-visiteur, voyant que Shuey-ping-sin s'était rendue à ses ordres, fut ravi de son obéissance, et fit ouvrir les portes pour donner audience. On lui présenta le premier jour environ cinquante requêtes, auxquelles il promit de répondre au bout de quelques jours. Tout le monde se retira, à l'exception d'une jeune femme qui resta à genou. Les officiers de l'audience voulurent la faire sortir; mais, loin de leur obéir, elle se leva, et, s'approchant plus près du tribunal, elle s'écria : « Je suis la fille d'un homme qui a été condamné; dans la crainte qu'on ne m'accuse de fuir devant la justice, je viens ici pour finir ma vie ; ainsi, sans me déshonorer, je ne désobéirai point à votre excellence. » En achevant ces mots, elle tira un poignard, et voulut le plonger dans son sein (1). Le mandarin, effrayé de cette action, lui demanda qui elle était, et (1) Les Chinois sont portés au suicide. Cette maladie règne même parmi les femmes, dont la pusillanimité passe toute croyance. Cependant, ils sont attachés à la vie, et regardent comme une impolitesse de prononcer le nom de mort: aussi se servent-ils de plusieurs périphrases : le motif qui l'amenait devant son tribunal. Si l'on a commis quelques torts envers vous, je vous rendrai justice. Je suis la fille du mandarin Shuey-keu-ye, qui est banni. J'ai dixsept ans; ma mère est morte, et mon père est absent je suis donc restée seule chez moi, me conformant en tout aux lois de la vertu et de la modestie, ainsi qu'il convient à une honnête fille. Pendant que je vivais ainsi dans l'innocence, j'ai été poursuivie par un jeu- « Quelque chose lui est arrivé, disent-ils; il s'est « retiré en haut ; il a laissé reposer son chariot, « où il a fini sa carrière. » Ils emploient ces mêmes expressions dans leurs édits et leurs mémoires. Lettr. édif. xxIII, page 98; Duhalde,. page 1, 502, 515, 525, etc.) ne homme nommé Kwo-khé-tzu, qui a tendu, pour me séduire, mille piéges, que j'ai heureusement évités. Il m'a cependant laissé tranquille quelque temps; mais ayant su qu'un mandarin, dont son père a été tuteur, était arrivé dans cette ville, il lui a présenté une requête; ce mandarin a commencé ses fonctions en faisant violence à mon inclination, et en me commandant d'épouser Kwo-khe-tzu malgré la justice; car je n'ai point obtenu le consentement de mon père, et on n'a employé aucun entremetteur. On m'a envoyé deux ordres à cet effet. Etant jeune, seule et sans amis, je n'ai pu m'y opposer. Je ne les ai pas plus tôt lus que, saisie de crainte, j'ai envoyé à Péking une requête, par un domestique à qui j'ai ordonné de frapper sur le grand tambour de l'empereur (1). Il y a trois jours qu'il est parti, et com- (1) Outre le tambour dont il est parlé ici, quelques anciens empereurs faisaient pendre une grosse cloche à la porte de leurs palais, et à côté une table de bois blanc, afin que ceux qui n'osaient lui parler écrivissent dessus leur requête, qu'on portait sur-le-champ à l'empereur. Quiconque voulait leur parler n'avait qu'à frapper sur le tambour ou sur la cloche, et avait audience sur-le-champ. On rapporte qu'un de leurs premiers empereurs, entendant sonner la cloche, se leva deux fois de table, et qu'un autre jour il sortit trois fois du bain pour donner audience à un pauvre homme. (Duhalde, vol. 1, page 146.) Cette coutume est perdue; le tambour subsiste encore, mais on ne s'en sert plus. Semedo dit que, pendant vingt-deux ans de son séjour à la Chine, il ne l'a entendu qu'une seule fois, et celui qui présentait la requête reçut la bastonnade, pour avoir détourné l'empereur, qui se trouvait à une demi-lieue de son palais. Semedo était arrivé à la Chine avant la conme je suis assurée que vous ne me parquête des Tartares, qui arriva en 1644. La famille régnante était inaccessible, et ce motif causa sa ruine. Les empereurs tartares tiennent une conduite différente. Ils se montrent souvent en public, ils écoutent les plaintes de leurs sujets; mais ils n'ont point fait revivre l'ancien usage, quoique la cloche et le tambour existent encore. Le P. Gaubil, qui a donné une description curieuse de Péking, insérée dans les Transactions philosophiques, rapporte que dans un pavillon appelé Tehouahou - ting se trouve un tambour, et que des mandarins et des soldats y montent la garde jour et nuit. Autrefois, lorsque quelqu'un avait à se plaindre, il battait ce tambour, et aussitôt les mandarins accouraient et présentaient sa plainte aux ministres, ou plutôt à l'empereur. Aujourd'hui l'usage de ce tambour est aboli; mais on a jugé à propos de conserver cet ancien monument du gouvernement chinois. (Voy.les Trans. philosoph., ann. 1758, part. 2; P. Semedo, page 110, Duhalde, vol. 1, p. 474, 323, etc.) donnerez pas ce procédé, je suis venue ici dans la ferme résolution de finir ma vie en votre présence.» En achevant ces mots, elle essaya une seconde fois de se percer le sein. Le grand-visiteur ne fit pas beaucoup d'attention à ce qu'elle disait de Kwo-khé-tzu; mais lorsqu'il entendit qu'elle avait envoyé un domestique à Péking, et qu'il la vit résolue de se tuer, il fut saisi d'une extrême frayeur. Il la pria d'abord de se modérer, et lui dit : . Comment pouvais-je savoir ce que vous m'exposez? J'ai ignoré jusqu'à présent cette affaire. Je trouve que vous avez raison; mais pourquoi vouloir attenter à votre vie? Je vous rendrai justice. Il y a cependant une objection à faire. Vous dites que vous n'avez pas ob- ((tenu le consentement de votre père: jusqu'ici vous avez raison; mais il est faux que vous n'ayiez point eu d'entremetteur. Le pao-che-hien ne l'a pas été pour moi, mais pour ma sœur, la fille de mon oncle. Elle a épousé Kwo-khé-tzu, qui, en conséquence, l'a menée chez lui. «S'il en est ainsi, la raison est de votre côté. Mais pourquoi ne m'avezvous pas présenté une requête pour m'instruire de cette affaire? Je n'aurais pas donné le second ordre. Pourquoi vous êtes-vous empressée d'envoyer une requête à Péking? α- Je ne l'aurais pas fait si je n'avais vu que votre second ordre était positif, et que vous étiez dans les intérêts de mon adversaire. Si je ne l'avais pas envoyée, et que je fusse morte ici dans l'obscurité (1), on aurait ignoré ce qui s'était passé, et ma conduite eût été regardée comme suspecte. -L'injure dont vous vous plaignez n'était pas si grave qu'on ne pût la réparer; il n'était pas besoin de s'adresser à (1) Les Chinois sont si jaloux de leur sépulture, que des enfants se sont vendus pour subvenir aux frais des obsèques de leurs parents. Il y a des personnes à qui l'on refuse les honneurs de la sépulture: on brûle leurs cendres et on les jette aux vents. On les dépouille même après leur mort de leurs rangs et de leurs titres, et l'on déclare leur mémoire infâme. D'un autre côté, il n'est pas extraordinaire que l'empereur accorde des honneurs et des titres à ceux qui ne peuvent plus en jouir. Il élève le défunt au rang de mandarin, et lui donne des surnoms honorables. Lors qu'il est disposé à récompenser les services des ministres qu'il a perdus, il confère des marques de distinction à l'empereur, ni de pousser les choses si loin. Comme cette affaire est une bagatelle, je ne puis concevoir que vous ayiez pu présenter une requête sans exagérer les faits. Cette faute retombera sur vous lorsqu'on en fera la lecture. leeurs aïeux, même sans en excepter les femmes. On peut voir des copies de ces libéralités chez le P. Duhalde, vol. 1, p. 271. On érige même aux dépens du public des tombeaux à ceux qui se sont rendus dignes de cette illustration; et pour leur faire plus d'honneur, l'empereur écrit leur épitaphe de ses propres mains. Mais la plus grande marque de faveur qu'il puisse leur accorder est de les déclarer saints, de leur bâtir des temples, et de leur offrir des sacrifices, la divinité étant aussi aisée à acquérir en Chine que le rang de comte et de marquis dans quelques contrées de l'Europe. ( Lettres édifiantes, xv, page 132; xix, page 78, etc.; le P. Duhalde; vol. 1, p. 306, 352; le P. Le Compte, 11, p. 59.) « - Monsieur, je n'ai exposé que la vérité. » Et tirant un papier de sa poche, elle le lui remit, en lui disant : « Voici la copie. » Il jeta un coup-d'œil sur ce papier, et il vit qu'il contenait un exposé succinct de l'injustice qu'on lui avait faite. Elle déclarait à l'empereur qu'avant que cette requête lui parvînt, elle aurait fini sa vie en se tuant devant son tribunal, et qu'elle envoyait cet esclave pour se jeter à ses pieds, et lui demander justice; et que, quoiqu'elle fût descendue dans le tombeau, elle conserverait le souvenir de la justice que sa majesté lui rendrait (1). (1) Quoique Confucius, ni aucun autre législateur chinois, n'aient parlé d'un état futur, et La vue seule de cette requête jeta le visiteur dans des transes qu'on ne peut que les lettrés modernes le regardent comme une fiction, plusieurs doctrines existent à ce sujet. La plus générale est celle des bonzes ou des sectateurs de Fo, qui enseignent que, du côté de l'occident, Fo reçoit dans un paradis ceux qui lui ont été dévoués, et les fait participer à sa gloire; au-dessous de la terre se trouve un en fer, ou séjour de yen ou de mauvais esprits, sous la domination de Yen-vang, ou da prince des démons; il y a des lohans, ou des esprits, qui conduisent les âmes des hommes dans leurs corps au moment de leur naissance et les en tirent lorsqu'ils meurent, pour les entraîner dans ces lieux souterrains, où les méchants sont cruellement tourmentés par d'autres esprits. L'enfer contient neuf appartements différents, et lorsque l'âme les a tous parcourus, elle passe dans un nouveau corps si elle s'est bien conduite dans son premier état, elle passe dans le corps d'un homme, d'un prince, etc., sinon dans celui d'une bête. D'après la doctrine de Fo, les bêtes sont suscepexprimer. Il fut d'abord tenté de lui reprocher une précipitation qui pouvait tibles de récompense et de châtiment dans l'autre vie ; selon leurs actions douces ou cruelles, elles deviennent des hommes, ou perdent leur existence. Ces opinions prévalent au point qu'un homme ne croit pouvoir mieux exprimer sa reconnaissance qu'en disant : « Si, après ma mort, « mon âme passe dans le corps d'un chien ou d'un « cheval, je serai à votre service. » (P. Duhalde, vol. 2, page 67.) Les sectateurs de Tao-tse admettent aussi des récompenses et des châtiments dans l'autre vie, et prétendent que la gloire dont on y jouit se communique au corps, même dans celle-ci. Au moyen de certains exercices et de certaines méditations, ou, suivant quelques auteurs, de certains secrets de chimie, un homme peut ra jeunir, et même devenir un des sien-gin, c'est- à-dire des fortunés sur la terre, et, suivant le P. Duhalde, un homme immortel, ou un immortel errant, parce qu'il ne meurt point, et ne fait que passer d'une montagne sur une autre. Cette avoir pour lui des suites funestes; mais craignant de la porter à quelque extrésecte croit aussi à la métampsychose. (Voyez le P. Duhalde, vol. 2, p. 168; le P. Semedo, page 87, 90; le P. Duhalde, 1, 646, 673, 675, etc., et le P. Magal., p. 74, etc.) Un auteur chinois, cité par le P. Duhade, dit : « Nous érigeons des statues et des monuments à « nos ancêtres, parce que, l'âme ou l'esprit du « mort étant invisible, nous qui sommes des en- <«fants, nous avons besoin d'un objet sensible <« pour nous les rappeler. » (Vol. 1, p. 309.) Dans un conte moral conservé par ce même auteur, il est dit de la femme d'un mandarin : « Elle s'évanouit, et resta aussi long-temps dans « cet état que si trois âmes l'eussent quittée. » (Vol. 2, p. 162.) Voici la manière dont un mandarin justifie la liberté avec laquelle il parle à l'empereur dans un mémoire: «Étant vieux, et sur le point d'aller a rejoindre mon père sous terre, je veux prévenir « les reproches qu'il me ferait si je gardais le si- «lence.» (Ibid., p. 567.) Quoique je ne le punisse point, dit le défunt emmité, il tacha de l'apaiser par ses paroles. pereur Yong-ching, dans une déclaration contre un de ses ministres, l'âme de mon père, qui est dans le ciel (Tsai-tien-chiting), voit sa conduite criminelle, et fera descendre secrètement sur lai le châtiment qu'il mérite ( Lett. édif. xxII, page 194.) En déterrant le mort (dit un mandarin dans un édit public), en enlevant ses os, et les mêlant avec ceux des bêtes, l'âme du défunt poussera des cris amers. (Lett. édif. xv, p. 131.) Suivant un auteur chinois, si celui qui a trempé ses mains, dans le sang d'un autre échappe au glaive de la justice, l'esprit de celui qu'il a tué, et qui demande justice, ne le laisse point en repos. (P. Duhalde, vol. 2, page 155.) Les Chinois croient aux apparitions, aux spectres, etc., et pensent que l'âme d'un criminel qu'on exécute, en sortant de son corps, se jette sur la première personne qu'elle rencontre, et l'accable de malédictions, surtout si elle a contribué à son châtiment aussi lorsqu'ils voient : « J'ignorais, lui dit-il, entièrement cette affaire lorsque je suis arrivé: c'est Kwo-khé-tzu qui m'a engagé à m'en mêler. J'ai cru bien faire en vous mariant, et je n'ai agi que par amitié et par bienveillance pour vous. Je m'aperçois maintenant qu'on m'a trompé sur le consentement de votre père, et à l'égard de l'entremetteur; retournez chez vous, restez paisible et tranquille, et oubliez ce qui est arrivé. Je donnerai mes ordres afin que personne ne vous inquiète ni ne se mêle à l'avenir de ce qui concerne votre mariage. Je vous prie, par reconnaissance, d'endonner le coup de la mort, ils s'empressent de s'enfuir. ( Lettres édifiantes, XXVII, p. 398. Voy. aussi le P. Duhalde, vol. 1, p. 584, 646, 671; vol. 2, p. 78,84, 123, etc.; Lettr. édif. xv, 134.) voyer un exprès à Péking, pour aller chercher votre requête. «Je suis extrêmement sensible aux bontés de votre excellence; mais comment pourrait-on rencontrer un domestique qui est parti depuis trois jours? ((- Je saurai le trouver si vous voulez me le dépeindre et me dire comment il est habillé. » Aussitôt il fit appeler un officier de son audience, qui passait pour extrêmement entendu, et lui ordonna de courir nuit et jour après ce domestique, jusqu'à ce qu'il l'eût trouvé, et de le ramener avec la requête de la demoiselle. Alors Shuey-ping-sin prit congé de lui, et s'en retourna chez elle dans une chaise qu'il avait fait préparer. Quant au che-hien, à Shuey-guwin et à son gendre, ils n'avaient aucune nouvelle de ce qui s'était passé. Le dernier s'occupait avec joie des préparatifs nécessaires pour son mariage, et cherchait un jour heureux. Lorsque tout fut prêt, il l'annonça à son beau-père, qui alla trouver Shuey - ping - sin pour l'en féliciter. Elle se mit à rire, et lui dit : « De quoi me félicitez-vous? Est-ce dans ce monde-ci ou dans l'autre que vous me souhaitez le bonheur? <«- Ma nièce, vous pouvez badiner avec moi tant qu'il vous plaira; mais on ne se joue point au grand-visiteur. Savez-vous qu'un grand-mandarin comme lui a droit de vie et de mort, et que ses ordres sont aussi ponctuellement exécutés que ceux de l'empereur même? Comment oserais - je badiner avec vous, qui me tenez lieu de père. Le grand-visiteur d'aujourd'hui n'est pas le même que celui de l'autre jour. Il est entièrement changé; ce n'est plus la même personne. On peut badiner avec le premier. « -Si vous prétendiez vous moquer de lui, pourquoi avez-vous accepté les ordres qu'il vous a envoyés ? «-Mon oncle, je ne les ai reçus que pour m'en moquer. » A peine achevait-elle de parler, qu'un domestique vint lui dire que le visiteur avait envoyé une déclaration. Elle lui demanda de quelle nature elle était. « C'est sans doute, ajouta son oncle, pour hâter la conclusion de votre mariage. Je vais voir ce qu'elle porte. » En conséquence il se rendit dans la grande salle, et s'adressa ainsi aux officiers : « Vous venez apparemment engager ma nièce à se préparer pour son mariage. «-Notre maître, le grand-visiteur, répondirent-ils, étant récemment arrivé dans le pays, ignorait ce qui concernait le mariage de votre nièce, et croyait qu'elle avait obtenu le consentement de son père, et accepté un entremetteur. Hier il a connu la vérité, et il vous défend maintenant de vous mêler de ce qui concerne votre nièce, ni d'user du droit que vous pouvez avoir sur elle pour l'obliger à se marier contre son inclination. » Shuey-guwin, voyant la déclaration et entendant les officiers, faillit mourir de frayeur, et ne put prononcer une seule parole. Il prit le papier et le porta à sa nièce. « Voilà, lui dit-il, une déclaration du grand-visiteur: j'ignore ce qu'elle porte. » Elle l'ouvrit, et lut ce qui suit: « Comme le mandarin Shuey-keu- « ye, assistant du tribunal des armes (1), « lors de son bannissement, a laissé (1) Il y a à Péking six cours souveraines, appelées Leu-pu, qui sont chargées du gouvernement, et dont le pouvoir et l'autorité s'étendent sur toutes les provinces de l'empire. Chacun de ces conseils a un président, qu'ils appellent chang-shu, et qui est un mandarin du premier rang. Il a sous lui deux assistants ou assesseurs, dont l'un à sa gauche est appelé co-she-lang, et l'autre à sa droite geu-she-lang: ce sont des mandarins du second ordre. A l'exception du co-lau, ce sont les emplois les plus distingués et les plus lucratifs de tout l'empire, au point qu'un vice-roi croit être bien avancé lorsqu'il peut être nommé « chez lui une fille unique, qui n'a <« point encore été présentée en maassesseur d'un de ces conseils. Voici les noms de ces cours. 1. Li-pu, ou le tribunal des mandarins. 2. Hu-pu, ou le tribunal du trésor. Cette cour a inspection sur le trésor public, les finances, les revenus et les dépenses de l'empire. Elle paie les salaires et les pensions de tous les officiers de l'état ; elle tient les rôles et les registres que l'on dresse chaque année de toutes les familles, du nombre d'habitants, des mesures des terres, et des droits que l'empereur en tire. (Voyez le P. Duhalde, vol. 1, page 249; Hist. mod. univ. viij, page 146. 3.-Li-pu, ou le tribunal des rites. 4. Ping-pu, ou tribunal des armes. 5. Hing-pu, ou tribunal des crimes. 6. Kong-pu, ou tribunal des ouvrages publics. Ila inspection sur tous les bâtiments de l'empereur, les tours, les ponts, les chaussées, les digues, les rivières, les canaux, les grands chemins, les rues, etc. (Duhalde, Hist. mod. univ., etc.) Il y a quarante-quatre autres tribunaux subor- « riage, et qui, dans la solitude et la dé- « solation où elle se trouve, vit paisi- «blement au logis en son absence, et « se comporte en tout comme une hon- « nête fille, j'ordonne par la présente « au che-foo et au che-hien de veiller « à ce que personne ne l'inquiète, ni ne " s'efforce, en employant la violence, <« ou autrement, de la marier. Si quel- " qu'un contrevient à mes ordres, ils « m'en donneront avis, et je le poursui- « vrai avec la dernière rigueur. » Après l'avoir lue : « Voilà, dit en riant Shuey-ping-sin, une déclaration donnés ; chacun est composé d'un président et de six conseillers au moins. (Duhalde, vol. 1, page 248; P. Semedo, page 124.) plus propre à effrayer un singe qu'un homme. Cependant, comme elle est une preuve de sa bonne volonté pour moi, je la reçois comme une faveur insigne. » Elle ordonna ensuite à son valet de mettre deux taels d'argent dans un papier rouge pour les officiers qui l'avaient apportée, et cinq mace pour leurs domestiques, et pria son oncle de les leur porter. Ne sachant comment se dispenser de cette commission, celui-ci alla les leur présenter, et leur fit mille remercîments de la part de sa nièce. Lorsqu'il rentra chez elle, il s'expliqua ainsi : « Vous ne vous trompiez point en m'annonçant que ce mandarin changerait de sentiment. Comment se peut-il que, si empressé de conclure ce mariage, il donne aujourd'hui un ordre contraire? Je ne puis comprendre sa conduite. «-Elle n'est pas difficile à concevoir. Comme il ne faisait que d'arriver, il s'imaginait que j'étais une pauvre fille délaissée, et il s'est peu mis en peine de ce que je deviendrais. Il ne pensait alors qu'à Kwo-ké-tzu; mais mieux informé depuis, et sentant que, s'il persistait dans son injustice, il courait le danger de perdre son emploi, il a changé de conduite. ((- -Votre père n'est point ici pour vous protéger. Qu'auriez-vous fait seule comme vous êtes? Peut-il avoir peur de vous ? <«- Mon oncle, dit-elle en riant, ne m'en demandez pas davantage : vous serez mieux instruit dans quelques jours. » Alors Shuey-guwin se retira, cherchant dans son imagination à débrouiller une affaire dont il ne pouvait pénétrer le secret. Il alla trouver Kwokhé-tzu, et lui raconta ce qui s'était passé. L'événement lui parut si extraordinaire, qu'il ne voulut point y croire. Croyez-vous que je veuille vous tromper? lui dit Shuey-guwin. C'est moi-même qui ai porté aux officiers le présent qu'elle leur a fait. Si vous en doutez, informez-vous près du grand-visiteur. Je vous conseille même de le faire, afin de connaître les motifs qui l'ont obligé d'en agir ainsi. Kwo-khé-tzu trouva son avis si raisonnable, qu'il monta sur-le-champ en chaise pour se rendre auprès du visiteur. Ce mandarin l'avait reçu jusque alors [p. 94] avec beaucoup d'amitié, et l'avait toujours admis, quelque grandes que fussent ses occupations; mais cette fois il lui fit dire qu'occupé à expédier un très grand nombre de requêtes et d'autres affaires, il ne pouvait le voir, et qu'il lui en faisait ses excuses. Kwo-khé-tzu, voyant qu'il ne pouvait avoir audience, se retira. Lorsqu'il se présenta de nouveau le lendemain matin, on lui fit la même réponse; il en fut de même pendant cinq à six jours. Surpris de ce changement, et outré du mépris qu'on lui témoignait : « Je vais, dit-il, écrire à mon père, et l'instruire de la manière injurieuse dont on me traite. »