Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 3

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Chapitre 3: 第三回 水小姐俏胆移花

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 1, CHAPITRE V; Tome 1, CHAPITRE VI


CHAPITRE V (Tome 1)

Tieh-chung-u se mit donc en route, et marcha quelque temps sans savoir le chemin qu'il prendrait. Il se détermina à marcher vers Shan-tong (1), province aussi fameuse par la beauté et la ferti- (1) Shan-tong contient six villes du premier rang, et cent quatorze du second et du troisième. Tséé-nau-foo, qui en est la capitale, est très grande et très peuplée. (Duhalde, vol. 1, page 104, etc.) So lité de ses campagnes que par la politesse et la probité de ses habitants. Il appela donc Siow-tan, et lui ordonna de louer le premier âne qu'il trouverait sur la route (1), et de le suivre à Shan-tong. Dans la ville de Tséé-nan, capitale de cette province, vivait jadis un grand mandarin, âgé d'environ 60 ans, qui appartenait au ping-pú, ou au tribunal des armes (2). Il s'appelait Shuey-kewyeh, était veuf, et n'avait qu'une fille (1) Il paraît que, lorsque les Chinois ont des petites journées à faire, leurs domestiques les suivent à pied; ceux-ci ne portent qu'un ou deux matelas pour leur maître. (2) La politique chinoise prescrit pour loi invariable de ne donner aucun office à aucun mandarin ni dans la ville où il est né, ni dans la unique, remarquable par sa beauté : il n'y avait point de peintre, quelque habile qu'il fût, qui eût pu la représenter avec son pinceau. Son teint effaçait par son éclat la blancheur des lis et l'incarnat des roses. Elle égalait par son esprit les personnes les plus éminentes de l'autre sexe. Shuey-ping-sin (1) ( c'était son nom) faisait les délices de son province où sa famille habite, ni à cinquante lieues de la province d'où il vient. (Voy. Dahalde, vol. 1, page 257.) Le conseil de ping-pú prend connaissance des affaires militaires de l'empire, pourvoit à la subsistance des armées, et dispose de tous les emplois militaires. (Voy. Duhalde, dans l'endroit cité. P. Semedo, page 124.) (1) C'est-à-dire eau, glace, terre. C'est une beauté à la Chine d'avoir le front grand, le nez court et les yeux petits. (P. Le Compte, Mém. Amst. 1697, 12, tome 1, p. 192; Duhalde, etc.) père; il l'aimait avec autant de tendresse qu'il eût aimé un fils qui aurait eu les mêmes qualités (1), et se reposait entièrement sur elle de la conduite de sa maison. Elle gouvernait sa famille avec tant de capacité, que Shuey-kwe-yeh, qui était continuellement à la cour, ne se mêlait plus des détails domestiques. Elle avait environ dix-sept ans ; mais son père était si occupé, qu'il ne songeait point à la marier. Cette jeune fille avait un oncle nommé Shuey-guwin, qui affectait tous les dehors d'un homme lettré, et qu'on (1) Les Chinois font si peu de cas de leurs filles, que lorsqu'ils ont plus d'enfants qu'ils n'en peuveut nourrir, ils les font noyer par les sages-femmes dans un cuvier, aussitôt qu'elles sont nées. (P. Duhalde, vol. 1, page 278.) respectait beaucoup à cause de son frère. Il était dans le fond très ignorant, et toutes ses études se bornaient à avoir de l'argent à quelque prix que ce fût, pour satisfaire ses plaisirs. Il avait trois fils aussi ignorants que lui, et une fille encore moins aimable que ses frères par son humeur et son caractère, et dont la figure était aussi laide que ses mœurs étaient corrompues. Elle s'appelait Ghiang-koo (1), était née dans la même année que Shuey-ping-sin, et avait seulement deux mois. de plus qu'elle. (1) C'est-à-dire petite mignonne. Duhalde observe qu'il n'y a pas de nation au monde qui ait des noms plus bizarres que les Chinois, ce qui prouve qu'ils manquent de noms propres et significatifs. Mon frère, disait Shuey-guwin en lui-même, est un homme très riche et très estimé; mais il n'a point de fils : s'il meurt, j'hériterai de son bien (1). Le seul obstacle que je trouve est sa fille, qui n'est point mariée, et qui gouverne entièrement sa maison. Si je pouvais une fois venir à bout de l'établir, tout serait à moi. » Alors, il s'aboucha avec plusieurs personnes de sa connaissance pour la marier, et engagea quelques uns de leurs parents à lui proposer quantité de jeunes gens distingués par leur figure, leurs biens et leurs talents. Elle ne répondit point à leurs offres, et continua de garder un profond silence. Cette con- (1) Les femmes n'héritent point à la Chine. duite déplut fort à son oncle, et il la blâ ma beaucoup. A la fin, il s'adressa à un jeune homme de la même ville que ses amis cherchaient à marier, et dont le père était un des mandarins du second ordre qui composent le conseil privé (1) de l'empereur. Il s'appelait Kwo-sho-su; Kwo-khé-tzu était le nom de son fils. Shuey-guwin alla rendre visite à ce jeune homme, trouva l'occasion de lui parler de sa nièce, et lui demanda s'il désirait l'épouser. (1) Le nwi-yuen, ou cour intérieure, est composé de trois ordres de mandarins, qui forment le conseil privé de l'empereur. Ceux du second ordre sont appelés ta-hio-se, ou magistrats d'une capacité éprouvée : c'est parmi eux que sont choisis les vice-rois des provinces et les présidents des autres tribunaux. (Duhalde, vol. 1, page 248.) Je ne la connais point, lui réponditil, et j'ignore si elle est belle ou laide. Ma nièce, reprit Shuey-gawin, est très-belle, et douée de beaucoup d'esprit. » Comme Kwo-khé-tzu paraissait en douter: « Pour vous convaincre, lui dit-il, de la vérité de ce que je vous dis, je veux vous mener chez moi. Ma porte est attenante à la sienne, et comme elle traverse souvent le jardin pour venir voir ma fille, vous trouverez l'occasion de l'apercevoir. <«-Eh bien, reprit le jeune homme, j'irai avec vous. » Lorsqu'ils furent arrivés à la maison, Shuey - guwin le pria d'attendre dans une salle extérieure, afin qu'il allât voir si Shuey-ping-sin était avec sa fille. 11 revint aussitôt en s'écriant: « L'occasion ne saurait être plus favorable; ma belle nièce est avec sa sœur (1): venez, nous les verrons ensemble. " - Comment ferons-nous, lui dit le jeune homme? (2) «➡Je vous mènerai près d'une porte où il y a une fente, et vous les verrez ainsi à votre aise. » Kwo-khé-tzu la regarda, et lui dit : «Vous ne m'avez pas trompé, je la trou- (1) Les cousines germaines s'appellent ainsi en Chine. (2) Les femmes chinoises sont si renfermées, que leurs plus proches parents même n'ont pas la liberté de les voir. Si Shuey-guwin eût introduit un étranger chez sa nièce, il eût commis un acte punissable. Tous les mariages se font par l'entremise d'un tiers. (Voy. Duhalde, vol. 1, p. 304. F ve belle et charmante. Je vais retourner chez moi, et envoyer une personne pour la demander en mariage. » Il s'occupa pendant tout le chemin des charmes de la demoiselle qu'il avait vue, et il conçut pour elle un si grand amour, qu'il se hâta de la faire demander; mais elle refusa ses offres, quoiqu'elles fussent avantageuses. Kwo-khé-tzu ne trouva d'autre remède au chagrin dont il était accablé que de faire sa cour au che-foo, de lui faire parler par ses amis, et de lui envoyer des présents, le priant de s'intéresser pour lui auprès de la demoiselle. Le che-foo, ne voulant point le désobliger, se rendit à ses prières, et fit deux visites à la demoiselle; mais il ne put jamais la résoudre à l'épouser. Il fit ་་ part à Kwo-khé-tzu du résultat de ses démarches: Fort bien, je ne saurais qu'y faire, cela suffit,» dit le jeune homme avec une indifférence affectée que démentait l'inquiétude qu'il ressentait. Peu de temps après on reçut de la cour la nouvelle que le père de Shuey-ping-sin avait été disgracié et exilé dans la Tartarie; le père de Kwo-khé-tzu, au contraire, avait été promu à la diguité de co-lau, ou de ministre d'état (1). (1) La première classe des mandarins est celle de co-laus, ou de ministres d'état, ou de premiers présidents des cours souveraines. C'est la plus haute dignité à laquelle les lettrés puissent aspirer. Ils sont rarement plus de cinq à six, et on leur assigne une salle d'audience magnifique au palais. Ils n'ont aucun office particulier; mais ils veillent sur le gouvernement de tout l'empire. Duhalde, vol. 1, p. 238, 148; P. Semedo.) Transporté de cette nouvelle, son fils sollicita de nouveau le che-foo, et le pria de vouloir essayer encore une fois de conclure son mariage avec la jeune demoiselle. Le che-foo envoya chercher son oncle: « Votre nièce, lui dit-il, est d'âge à êtremariée. Comme vous êtes un homme d'un sens droit et que vous connaissez le monde, vous n'ignorez point que le temps est trop précieux pour le négliger, et que, lorsque les jeunes gens ont atteint l'âge convenable, on ne doit point différer de les marier. Tant que son père a été maître de sa conduite, elle s'est conformée avec raison à ses volontés, d'autant plus qu'elle pouvait espérer un riche parti à la cour. Les choses ont changé de face: il a perdu son emploi, il a été disgracié et exilé dans la Tartarie; on ignore s'il est mort ou vivant. D'ailleurs, comme votre nièce est grande, et qu'elle est servie par plusieurs domestiques, parmi lesquels se trouvent des jeunes gens, il est à craindre que le public, qui n'est pas le maître de sa langue, ne fasse courir des bruits préjudiciables à sa réputation. Vous êtes son oncle et son plus proche parent: ne pourriez-vous point user de votre autorité, dans l'ab. sence de votre frère? Kwo-khé-tzu est un garçon d'esprit et de mérite, et l'élévation de son père le rend encore plus respectable. Si elle persiste à le refuser, elle aura de la peine à trouver un parti aussi avantageux. Retournez donc chez vous, et tâchez d'engager votre nièce à l'épouser. ((- <«- Monsieur, lui dit Shuey-guwin, vous parlez en homme de bon sens je vous obéirai. » Il prit alors congé du che-foo, et retourna chez lui le chagrin peint sur le visage. Sa nièce s'en aperçut et lui en demanda la raison. «Vous avez refusé, lui dit-il, les propositions qu'on vous a faites en faveur de Kwo-khé tzu; le chefoo est venu lui-même vous en faire part, avec toutes les marques possibles de respect et de politesse. Votre père est disgracié, et vous ne devez pas vous attendre à ce que ce magistrat vous rende visite une seconde fois, ni qu'il ait pour vous la même complaisance. Il m'a envoyé chercher pour me reprocher le mépris que vous faites de ce jeune homme, et m'a même exhorté à user de l'autorité que j'ai sur vous, dans l'absence de votre père.» A ces mots Shuey-ping-sin demeura immobile et garda un profond silence. Il la pressa de répondre. « Fort bien, reprit-elle en soupirant: puisque mon père est absent, que le chefoo m'ordonne de vous respecter comme mon père, je ferai tout ce qu'il vous plaira. Il est inutile de résister plus long-temps: agissez dans cette occasion comme bon vous semblera. » Son oncle fut ravi de sa soumission. «Cette condescendance, lui dit-il,marque votre bon sens et votre jugement. Vous ignorez peut-être la richesse et le crédit de la famille de Kwo-khé-tzu. C'est un jeune homme plein d'esprit et de mérite. Son père vient d'obtenir un poste considérable; et si vous épousez son fils, peut-être rendra-t-il service à votre père. Cela se peut-il, reprit la jeune demoiselle. «-Eh bien, reprit Shuey-guwin avec empressement, je vais dire au che-foo que vous acceptez les propositions qu'on donnez-moi le neanvous a faites kung(1), ou l'écrit de huit lettres. (1) Le nean-kung est un écrit de huit lettres ou caractères qui marquent l'année, le mois, le jour et l'heure d'une naissance. Elles sont appelées dans l'Histoire du P. Duhalde pa-tse, et encore les huit lettres de la bonne fortune, parce que les devins et les faiseurs d'horoscope s'en servent pour calculer la bonne ou la mauvaise fortune des gens. C'est la coutume que les deux parties se les envoient avant de se marier, pour pouvoir prédire si leur mariage sera heureux ou non. (Voy. Duhalde, vol. 1, p. 304, 664; vol. 2, p. 45, etc.). -Puisque vous le voulez, lui dit Shuey-ping-sin, donnez-moi, s'il vous plaît, du papier, et je l'écrirai. » Il lui en apporta, et elle écrivit dessus dans la forme ordinaire. Shuey-guwin prit le papier, le plia, la joie peinte sur le visage, prit congé de sa nièce, et courut au logis pour dire à ses fils et à sa fille que sa nièce avait enfin consenti à se marier. Comme ils savaient l'aversion qu'elle avait pour mariage, ils n'ajoutèrent pas beaucoup de foi à son discours. « le Le plus difficile n'est pas fait, lui dirent-ils il faudra obtenir son consentement. Elle est extrêmement rusée, et peut-être vous trompe-t-elle: elle accepte aujourd'hui ce qu'elle refusera demain.» Alors il leur dit qu'elle avait promis de lui obéir comme à son père. « D'ailleurs, ajouta-t-il, voilà le nean-kung qui est garant de sa promesse. » A cette vue ils crurent à ses paroles. «Voilà l'affaire en bon train, lui dirent-ils; mais il manque une formalité : comme il s'agit d'un mariage entre des personnes de qualité, qui appartiennent à des mandarins, les huit lettres doivent être écrites en or sur du taffetas rouge, et non sur du papier. » Il convint qu'ils avaient raison, et ordonna qu'on remplit cette formalité. Il porta ensuite le nean-kung au che-foo, qui fut ravi de sa visite, et qui le pria porter l'écrit au che-hien. Ce dernier mandarin reçut le neankung comme si l'autre le lui eût envoyé, et le porta le lendemain au jeune homme. Kwo-khé-tzu fut aussi transporté que s'il eût trouvé le plus riche bijou du monde. Il fit dresser à l'instant son neankung, et, cherchant dans son almanach un jour heureux (1), il donna un grand où le che-foo et le che-hien tinrepas, (1) Dans le calendrier ou almanach que l'on publie tous les ans, en grand format, par ordre de l'empereur, outre les calcnls astronomiques, etc., les jours et les heures sont divisés en heureux où malheureux, conformément aux règles de l'astrologie judiciaire, à laquelle les Chinois sont extrêmement adonnés. On y marque avec des caractères les jours où l'on doit se faire saigner, ia minute qu'il faut choisir pour obtenir une grâce de l'empereur, pour honorer les morts, pour offrir un sacrifice, pour bâtir, inviter ses amis, en un mot pour tout ce qui a rapport aux affaires publiques et domestiques. Ce calendrier est entre les mains de tout le monde, et chacun le regarde comme un oracle. (Voy. le P. Duhalde, vol. 1, p. 130.) > rent la première place. Après le repas, le second de ces magistrats porta l'écrit à Shuey-guwin. Il en fit aussitôt part à sa nièce et lui dit: « C'est après demain un jour heureux, et Kwo-khé-tzu l'a choisi pour vous envoyer le présent des noces : faites préparer votre maison, et surtout la salle où vous devez le recevoir. -«Monsieur, lui dit-elle, si le présent arrive, faites-le porter chez vous.Comme mon père n'est point ici, il ne convient point que je le reçoive, et peu importe qu'on le reçoive ici où ailleurs. «- C'est fort bien, lui dit son oncle; mais quel nom mettrons-nous à la lettre de remercîment? <- Le vôtre, reprit-elle vous me tenez lieu de père depuis que le mien est absent et disgracié, et ce serait manquer de politesse si je mettais son nom. Il convient d'ailleurs que vous vous chargiez des compliments d'usage dans ces sortes d'occasions. » Il envoya ensuite acheter un grand nombre de thieh-tse, ou de mains de papier rouge et doré, pour les billets d'invitation (1), et pria Shuey-ping-sin de les écrire. « Je le ferai, dit-elle, puisque vous ne pouvez les écrire vous-même ; mais faites en sorte que personne ne le sache. (1) Thieh-tse est le nom qu'on donne généralement aux billets de visites ou de compliments, de quelque espèce qu'ils soient. (Duhalde, vol. 1, page 296 et 297.) « - Fort bien, reprit-il; mais il faut aussi une lettrede compliment (1). «Je l'écrirai aussi,» lui dit la jeune demoiselle. Après qu'elle l'eut achevée, elle pria son oncle de la lire. Alors il commença ainsi : «Ma fille.. Comment, ma fille? lui dit-il; qu'entendez-vous par là ? Ne suisje pas votre oncle? <---Cela est vrai, reprit-elle; mais mon père n'est-il pas banni, et ne m'avez- (1) C'est la coutume, parmi ceux qui marient leurs enfants, de s'envoyer trois fois réciproquement un billet de compliment rempli de marques de respect et de courtoisie, et dans lequel ils reconnaissent avec beaucoup d'humilité qu'ils sont indignes de l'honneur que l'on fait à leurs fils ou à leurs filles. vous pas dit que je devais vous obéir comme à mon propre père? » Shuey-guwin, satisfait de cette réponse, prit les papiers et s'en retourna chez lui très content. «Ces écrits, dit-il à ses enfants, sont en mon nom, et votre cousine s'y dit ma fille, au moyen de quoi sa maison et tout ce qu'elle possède nous appartiennent. » Deux jours après, Kwo-khé-tzu envoya le présent ordinaire (1). Shuey- (1) Les Chinois ne donnent point de dot à leurs filles au contraire, le père reçoit du fiancé une somme dont ils couviennent d'avance, dont une partie est employée en habillements, bijoux, etc., pour la mariée. Cette cérémonie est aussi essentielle chez eux qu'il l'est parmi nous de donner une bague; cependant les personnes d'un rang élevé en agissent avec plus de générosité : car, suivant le guwin, ravi de le voir arriver, prit son habit de cérémonie, envoya chercher des musiciens, fit orner sa maison, et ouvrir les deux battants pour le recevoir. Le che-hien l'accompagnait en personne. Shuey-guwin fit venir ses amis et ses connaissances, pour le recevoir avec plus de respect. Il donna une grande fête à cette occasion, distribua de l'argent aux domestiques qui avaient P. Semedo, on ne parle point d'argent parmi elles, ce qui donnerait lieu de croire que ce présent de noce peut consister en toute autre chose qu'en argent. Néanmoins il convient avec le P Duhalde que, dans ces sortes d'occasions, on envoie à la mariée un présent en bijoux, etc. (P. Semedo, page 71; P. Duhalde, t. 1, page 304.) apporté le présent (1), et témoigna la joie d'un homme à la veille de voir ses souhaits accomplis. Shuey-ping-sin entendit toutes ces (1) La coutume de donner de l'argent aux domestiques d'autrui a lieu à la Chine comme en Angleterre, mais avec cette différence que les domestiques anglais le reçoivent avec une espèce de honte, et que les domestiques chinois le prennent effrontément. Dans les grandes fêtes, entre le premier et le second service, chaque convive se fait apporter par un domestique, dans une espèce de soucoupe, plusieurs petits sachets de papier peint, dans lesquels il y a de l'argent pour cuisinier, pour le maître-d'hôtel et pour ceux qui servent à table. Chaque domestique porte ensuite sa soucoupe au maître de la maison, qui, après quelques difficultés, l'accepte, et leur fait distribuer l'argent. Il y a des occasions où, lorsqu'on envoie un présent à un mandarin, on en joint un autre pour ses domestiques. (Duhalde, vol. 1, p. 302; Lettr. édif. XIII, 310.) le r04 que réjouissances sans s'émouvoir. Après la fête fut finie, et que les convives se furent retirés, son oncle l'invita à venir voir le présent, et lui demanda à qui il appartenait. «C'est sûrement à vous, répondit-elle : vous êtes mon oncle et mon père, et comme vous avez fait beaucoup de dépenses, recevez cette légère reconnaissance, qui ne mérite pas votre attention, puisque ma maison, mes gens, mes terres et tout ce que j'ai vous appartiennent. ((---. «- Comment cela m'appartient-il, reprit son oncle? «-Mon père, reprit-elle, n'a point de fils, et se trouve exilé : il m'a laissé sous votre direction, comme votre fille, et par conséquent tout mon bien est à vous. Mais comme je suis chargée du gouvernement de la maison de mon père pendant son absence, et que j'ignore s'il est vivant ou mort, je n'ose point me démettre de ma charge. "-Ma nièce, reprit Shuey-guwin, vous avez beaucoup de générosité et de pénétration, et vous connaissez parfaitement le monde. Il appela ensuite ses trois garçons et sa fille, et leur dit d'emporter le présent. Comme elle se levait pour s'en aller, il l'arrêta, et la pria de boire avec eux. Elle s'en excusa sous prétexte d'une indisposition, et demanda la permission de se retirer. Shuey-guwin attribua cette démarche à la timidité et à la modestie naturelles aux filles qui reçoivent un présent de noces, et lui permit de s'en aller.

CHAPITRE VI (Tome 1)

Celui-ci y avait déjà un mois que Kwo-khé-tzu avait envoyé son présent. Ayant fait préparer sa maison, et tout disposer pour son mariage, il choisit un jour heureux, et fit dire à Shuey-guwin qu'il viendrait le lendemain chercher sa femme, ce qui lui fit beaucoup de plaisir. Il alla donc trouver sa nièce, et lui dit de faire les préparatifs nécessaires. « Je n'ai besoin d'en faire, lui répas pondit-elle: les choses vont bien comme elles sont. -Ah! ah! reprit l'oncle, vous aimez à badiner; mais vous savez bien ce que je veux dire. » Lorsqu'il fut de retour chez lui, il dit à ses enfants : «Ma nièce a perdu l'esprit. Elle ne veut faire aucun préparatif pour ses noces; mais peut-être fera-t-elle ce soir ce qui est nécessaire, et se conformera-t-elle à la coutume. Je retournerai chez elle demain matin, pour voir ce qu'elle aura fait. » Le lendemain Kwo-khé-tzu, suivant la promesse qu'il avait faite, envoya sa chaise dorée, ses trompettes, ses musiciens, et tous ses domestiques, en grande pompe au logis de Shuey-guwin, qui courut aussitôt chez sa nièce pour lui dire qu'on venait la chercher, et l'engagea à se tenir prête. " Pourquoi ? lui répondit-elle. Ne suis-je pas bien comme je suis? ((- -Ignorez-vous, lui dit-il, ce que vous devez faire? Votre mari n'a-t-il pas envoyé sa chaise pour vous chercher? Il est même venu pour vous conduire (1). Peut-il vous témoigner plus d'honneur et de respect? Pourquoi tenir un propos aussi ridicule? -)) - Que m'importe, reprit la nièce! Cela ne me regarde pas: c'est l'affaire de ma sœur votre fille. » (1) Ce n'est que dans quelques provinces, particulièrement dans celles du nord, que le marié conduit en personne son épous chez lui. (Voy. Semedo, page 72.) Shuey-guwin fut si consterné de cette réponse, qu'il fut quelque temps sans pouvoir proférer une seule parole. Il lui dit à la fin : « N'est-ce pas pour vous que ce jeune homme a pris tant de peine et fait tant de dépense? Pour qui vient-il donc ? Pour ma fille, dites-vous, qui est aussi laide qu'un mauvais génie ou un démon (1), en comparaison de vous: non, cela ne peut être. ec Mon père, répondit la nièce, est (1) Les Chinois de la secte de Fo et de Tao-tsë croient à l'existence des mauvais esprits appelés yen, dont l'emploi est de tourmenter les âmes des méchants dans l'autre vie. L'ignorance où sont plongés les Chinois fait qu'ils attribuent les effets les plus ordinaires à quelque mauvais génie ou démon. (Voy. le P. Duhalde, vol. 1, page 664, 675; vol. 2, page 255.) disgracié et banni; il m'a confié la conduite de sa maison: comment pourraisje me marier dans cette situation. -Si vous ne voulez pas vous marier, reprit-il, on ne peut vous y contraindre. Mais pourquoi m'avez-vous donné vos huit lettres du nean-kung, -Mon oncle, lui dit-elle, vous dormiez alors, et vous n'êtes pas encore bien éveillé. J'aurais été folle de vous donner un pareil écrit, ne voulant point me marier. -Quoi, reprit l'oncle, ne m'avezvous pas demandé du papier rouge? n'avez-vous pas écrit dessus? «- -S'il en est ainsi, dit-elle, permettez que je le voie. » Il courut au logis: «Ma nièce, ditil à ses enfants, refuse d'épouser Kwokhé-tzu, et nie avoir écrit le nean-kung. Il prit ensuite le papier (1), et alla la rejoindre. Le voilà, lui dit-il en le lui montrant: nierez-vous de l'avoir écrit ? «Je reconnais mon écriture, reprit-elle, je ne la nie point; mais si les huit lettres qu'il contient me regardent, je consens à me marier. Dites-moi, mon oncle, savez-vous dans quel temps je suis née ? -Sans doute, reprit-il : vous êtes née le quinzième jour du huitième mois, à dix heures. Je m'en souviens très bien, c'était un jour de fête, et je me divertis beaucoup avec votre père. (1) L'écrit original d'après lequel on avait copié les lettres d'or qui étaient attachées sur l'étoffe. «Fort bien, reprit-elle. Et quand ma cousine Ghiang-koo votre fille estelle née? -Je dois sans doute le savoir, reprit-il elle est née le sixième jour du : sixième mois, à midi. -Lorsque vous prîtes le papier, ne remarquâtes-vous pas les huit lettres qui étaient écrites dessus: les voici. » Et elle les lui répéta. « Cet écrit, comme vous voyez, regarde votre fille : pourquoi donc me pressez-vous tant?» Shuey-guwin, transporté de colère: <« Cela suffit, s'écria-t-il. Je vous ai vue écrire, et peu m'importe de savoir comment cela s'est fait. » Comme il commençait à faire du bruit, elle lui dit sans s'émouvoir: « Modérez-vous allez, je vous prie, consulter un devin (1), et demandez-lui si ces huit lettres me regardent ou votre fille. " Elle vonlut l'apaiser: mais il ne devint que plus furieux, et lui reprocha, en frappant du pied, de ne chercher qu'à lui faire du tort. « Au surplus, dit-il, peu m'importe: vous ne pouvez me nuire. Le che-foo et le che-hien ont sollicité votre consentement; toute la ville sait que le jeune homme vous a fait un présent. Comment (1) Il n'y a pas un pays an monde où il y ait un si grand nombre de devins, d'astrologues et de diseurs de bonne aventure qu'à la Chine. Les rues et les marchés en sont remplis : ils ont devant eux leurs tables, et on ne fait presque rien sans les consulter. (Voy. le P. Semedo, p. 93; le P. Duhalde, etc.) pouvez-vous dire que l'affaire ne vous regarde point? Vous êtes extrêmement blamable. -Si c'était avec moi que Kwo khé. tzu voulait se marier, reprit-elle, pourquoi n'a-t-il pas envoyé le présent chez moi? Les tieh-tse et la lettre de compliment ont été écrits sous votre nom; vous n'y parlez que de votre fille ; vous n'y faites pas la moindre mention de moi. -Comment pouvez-vous embrouil- - » ler ainsi les choses? reprit son oncle. La lettre ne regarde que vous, et nous sommes convenus de la forme voulions lui donner. que nous « --Si vous n'eussiez point eu de fille, lui dit-elle, vous auriez pu me donner ce titre sans restriction: c'est assez la coutume de regarder ses nièces comme par ses filles; mais on a soin de les distinguer les noms d'aînées et de cadettes. Mais puisque, dans votre papier, vous avez écrit simplement ma fille, cela ne peut s'entendre que de ma cousine Ghiang-koo. Si vous voulez me forcer à ce mariage, et que vous préseuticz requête à un mandarin, qu'en penserat-il? « Je ne saurais répondre à tant de paroles, reprit l'oncle. Fort bien, fort bien ! dit-il dans le transport de sa passion je vois que vous n'avez d'autre dessein que de me chagriner et de me causer la mort. Si nous avions tenu une pareille conduite avec un homme ordinaire, quel trouble et quelle disgrâce ne. nous aurait-elle pas causé? Combien avons-nous plus à craindre d'un jeune • homme dont le père possède une des premières dignités de l'empire. A quelles tracasseries, à quel désordre votre refus ne nous exposera-t-il point! Je n'oserai plus me montrer; vous m'obligerez à ne plus vous avouer pour ma nièce. Je vais me plaindre à un mandarin, et nous verrons comment vous débrouillerez une aussi longue histoire devant lui (1), et comment vous éviterez de vous exposer à tant de honte. » Il proféra ces mots les larmes aux yeux. (1) Les Chinoises sont renfermées et ont peu de commerce avec les hommes. Non seulement elles vivent retirées dans leur appartement, où aucun homme, fût-il leur plus proche parent, De peut entrer, mais c'est même une indécence, lorsqu'elles saluent un homme, d'user de la foruule ordinaire: (Yan-fo je vous souhaite toute sorF17 « Mon oncle, lui dit Shuey - pingsin, mon histoire ne sera pas aussi longue que vous vous l'imaginez : je dirai seulement que vous, qui êtes mon oncle, profitant de l'absence de mon père, et de la malheureuse situation où je me trouve, avez voulu me marier pour vous. emparer de mon bien. Une pareille conduite vous rendra si criminel, que vous n'oserez plus lever la tête. » Shuey-guwin fut extrêmement alarmé de ces paroles, et devint un peu plus calme. te de bonheur). Leur politesse se borne à une simple révérence, pareille à celle de nos dames européennes. Dans la prison même, et dans le tombeau, où toutes distinctions cessent pour l'ordinaire, on a soin de les séparer des hommes. (P. Duhalde, vol. 1, p. 281, 293, 310, 555: vol. 2, p. 49, 50, 77.). « C'est malgré moi, dit-il, que je présenterai requête à un mandarin; mais, si je ne le fais pas, comment me tireraije de cet embarras? «-Mon oncle, reprit la demoiselle, si vous voulez renoncer aux mauvaises intentions que Vous avez pour moi, je saurai vous tirer de votre embarras. » Shuey-guwin, essuyant ses larmes, répliqua : Hélas! ma crainte n'est que trop foudée: il n'est pas au pouvoir d'un saint (1) de me délivrer. (1) Les deux sectes idolâtres de Fo et de Taotsë adorent une espèce de saints ou de héros sous le nom de sien-jin, ou d'hommes immortels. Ils lés représentent ordinairement par de petites idoles. (P. Duhalde, vol. 1, p. 649, 674, etc.) Les lettrés ou les philosophes, dont la religion est plus pure et moius corrompue, donnent le « -Suivez mes conseils, continuat-elle, et votre chagrin se tournera en joie. «—Hélas, dit-il, dans un temps où la vie et la mort me sont indifférentes, comment puis-je espérer un changement aussi favorable? Je suis cependant bien, aise de savoir comment vous vous y prendrez pour empêcher que le ressentiment de ce jeune homme ne tombe sur ma tête. «-Ecoutez, lui dit-elle, et faites exacnom de shing ou de saint à quelques uns de leurs anciens qui se sont distingués par leur vertu et leur sagesse. Ce mot shing désigne chez eux un homme qui est parvenu au plus haut degré de sagesse où l'on puisse atteindre par le secours de ses facultés naturelles. (Voy. Confucius, ou Scient. sin., page 50.) tement ce que je vais vous dire. Si je ne me trompe, ma cousine Ghiang-koo a dix-sept ans, et par conséquent est en âge d'être mariée ; vous ne pouvez trouver une occasion plus favorable pour l'établir: envoyez-la à ma place, et voilà toutes les difficultés levées. » Il baissa la tête à ces paroles, et garda quelque temps le silence. A la fin, la relevant, et regardant sa nièce d'un air mêlé de crainte et de joie : «Vous dites fort bien, reprit-il; mais votre cousine est fort laide, et si je la marie avec Kwo-khé-tzu, il ne l'aimera point, et je me trouverai dans le même embarras (1). (1) Comme tous les mariages à la Chine se font par l'entremise d'un tiers, et que l'époux ! ROMAN CHINDIS. " - - Mon oncle, rapportez-vous-en à moi une pareille conduite n'a rien d'irrégulier. Les huit lettres sont exactement de votre fille ; vous avez reçu le présent chez vous, tout le monde le sait. Les tieh-tse sont sous votre nom, et dans la lettre de compliment, vous dites ma fille : en conséquence la chaise s'est rendue chez vous. Qui vous empêche d'envoyer ma cousine? Considérez d'un autre côté combien il vous est avantageux d'avoir un pareil gendre. Tout cela ne vous flatte-t-il pas ? » ne voit sa femme que lorsqu'elle est chez lui; s'il s'aperçoit en ouvrant la chaise qu'on l'ait trompé, il peut la renvoyer, mais il perd les présents qu'il lui a faits. Dans ce cas la personne qui l'a trompé est punie. (Duhalde, vol. 1, page 304, 335, etc.) A ces mots, Shuey - guwin prit un air plus serein. «Ma fille et ma nièce, lui dit-il, comment se peut-il qu'une jeune fille comme vous ait assez d'esprit pour me tuer et me rendre la vie. « ― Monsieur, je n'ai jamais eu le dessein de vous tromper: c'est vous qui avez conduit cette affaire pour nous chagriner. <«-Laissons cela, et oublions le passé. Mais voici une difficulté qui m'arrête : votre cousine est maladroite; elle ne sait ni s'habiller, ni comment on doit se conduire en pareille occasion. Je vous prie de l'aider et de lui donner les instructions dont elle a besoin. «Je le veux bien, et si les choses vont mal, prenez-vous-en à moi. » Elle emmena avec elle deux femmes de chambre, et alla habiller sa cousine. Elle commença par la faire baigner et laver depuis la tête jusqu'aux pieds; elle lui fit nettoyer les dents, les sourcils, et prendre des habits parfumés avec des bois et des gommes odoriférantes (1). Cette toilette l'occupa une bonne partie du jour. Elle l'instruisit ensuite comment elle devait se conduire avec réserve, et modestie, lorsqu'elle serait arrivée dans la maison de son époux; comment, à son entrée dans l'appartement, elle devait courir se cacher derrière les (1) Il y a plusieurs espèces de bois de senteur à la Chine, tels que le bois d'aigle, le bois de rose, de violette, qui coûtent fort cher. Le dernier est d'un rouge noirâtre et parsemé de veines qui semblent peintes. (Duhalde, vol. 1, p. 10, 118, etc.) F rideaux, après avoir quitté son voile. Elle recommanda aussi aux deux femmes de chambre, lorsqu'elle verseraient du vin à Kwo-khé-tzu (1), de ne point l'épargner, et d'éteindre les bougies lorsqu'il voudrait se retirer. Ensuite elle leur ordonna de se retirer et de se tenir prêtes, et lorsqu'elles furent sorties, elle continua en ces termes : (1) Lorsque la mariée est arrivée au logis, et qu'elle a fait quatre révérences au ciel dans la grande salle, et autant aux parents de son mari, on la conduit dans l'appartement intérieur, où elle boit avec lui ce qu'on appelle la coupe d'alliance, après quoi ils se mettent à table. Quelquefois aussi le mari donne un repas aux parents, et le vin n'y est pas épargné. Quant à la mariée, on la remet entre les mains de ses amies. (P. Semedo, page 72; Duhalde, vol. 1, p. 3o3, 632; yol. 2, page 43, 45, 122, 172.) « Le lendemain matin, lorsque votre mari vous verra, peut-être sera-t-il fàché de vous trouver moins belle qu'il ne le croyait : dans ce cas, il faut jeter de grands cris, et feindre de vouloir attenter à votre vie. La peur qu'il concevra l'empêchera de vous maltraiter. Ghiang - koo lui promit d'observer exactement ce qu'elle lui disait. Elles prirent ensuite congé l'une de l'autre. Kwo-khé-tzu était arrivé pour prendre sa femme. Shuey-guwin s'empressa de se rendre dans l'appartement de sa fille. « Vous voilà bien préparée, lui ditil; il ne vous manque qu'un voile : lorsque votre visage sera couvert, vous serez parfaitement belle. » Il la prit ensuite par la main et la conduisit dans sa chaise. Cette cérémonie finie, l'époux monta à cheval, et marcha devant elle jusqu'au logis. Il fit ouvrir les deux battants, et pria quelques unes de ses parentes de la recevoir. Il Ta regarda avec beaucoup de plaisir lorsqu'elle sortit de sa chaise, et comme elle avait le visage couvert, elle lui parut aussi belle qu'un saint ou qu'un ange. Il marcha à côté d'elle jusque dans la grande salle, où ses parents et ses amis vinrent lui faire leurs compliments. Ils se retirèrent ensuite dans leur appartement. Après avoir quitté son voile, Ghiang-koo alla se cacher dans le lit (1), (1) Quoique les Chinois ne montrent jamais leurs chambres à coucher aux étrangers, leurs lits sont d'une extrême élégance; le bois en est peint, doré et sculpté; ils changent de rideaux ainsi que sa cousine le lui avait conseillé. Le marié fit mettre le couvert; mais Ghiang-koo refusa de se mettre à table. Les femmes de chambre le prièrent de s'asseoir et de boire le premier. « Non, leur dit-il. Votre maîtresse est honteuse, et la modestie l'empêche de paraître peut-être sera-t-elle bien aise de prendre quelques raffraîchissements. Pour ne point la gêner, je vais me retirer, et me mettre à table avec mes amis.» Ses parents lui demandèrent pourquoi suivant la saison : en hiver, ils sont de satin doublé; en été, de taffetas ou de gaze. Dans les provinces du nord, où il y a des poêles, ils mettent leurs lits dessus, et ceux qui craignent la chaleur des briques dorment dans des espèces de hamacs. P. Duhalde, vol. 1, page 285.) pas il avait quitté sa femme, et si ce n'était la coutume que le marié et la mariée mangeassent ensemble. Shuey-ping-sin (1), leur dit-il, est une femme de qualité, qui a beaucoup de délicatesse, et qui veut être traitée avec respect ainsi l'on doit avoir quelque indulgence pour elle. » Ses parents le louèrent beaucoup de ses égards et de sa complaisance, l'in- (1) Dans le manuscrit, il n'y a que ses parents ou ses supérieurs qui l'appellent par son nom propre, et tous les autres la nomment Shueysiauw-tze, ou tsieh, c'est-à-dire Shuey la jeune dame, ou la fille du mandarin, car c'est une impolitesse à la Chine d'appeler une personne par son nom propre. Les Chinois mettent le titre après le nom. De même on appelle Kwo-khé-tzu, et Tieh-chung-u, excepté dans le cas dont on a parlé, Kwo, ou Tieh-cong-tzu, c'est-à-dire 1.29 vitèrent à s'asseoir et à prendre part à la fête, et se mirent à boire ensemble, au point que Kwo-khé-tzu s'enivra. Après que les convives se furent retirés, il entra dans la chambre de sa femme, et, la trouvant éclairée par de nombreuses lumières, il s'approcha du lit, et lui demanda pourquoi elle ne dormait pas encore, et pourquoi elle l'attendait en laissant un si grand nombre de bougies allumées, qui l'empêchaient de reposer. Il n'eut pas plus tôt ouvert les rideaux, qu'elle tourna le viTieh, fils d'un mandarin. Il n'en est pas de même lorsqu'un inférieur leur adresse la parole, et veut leur témoigner du respect. On dit alors Tieh-siang-coon, qui répond à votre gráce, à votre excellence. Pour éviter la confusion, l'éditeur n'a cru devoir employer que le nom propre. sage et ordonna à ses femmes d'éteindre les bougies. Comme elles hésitaient, parce qu'il n'était pas encore déshabillé, il leur dit d'obéir à sa femme en tout ce qu'elle leur ordonnerait, et de ne point faire attention à lui. Elles obéirent et se retirèrent, Kwo-khé-tzu avança les mains pour trouver le lit, et dit : « Ah! elle dort. Je vais me déshabiller et me mettre au lit. » Le lendemain matin, une heure ou deux après qu'il fit jour, il se leva et découvrit le visage hideux de sa femme. Il ne put pendant quelque temps ajouter foi à ses sens. « La Shuey -ping-sin que j'ai vue, dit-il en se frottant les yeux, était extrêmement belle. Mais qui êtes-vous ? Vous n'êtes point la femme que j'ai épousée. -Je suis la même. «Je comptais avoir épousé une femme parfaitement belle, et je n'ai pris qu'un monstre. » Il se leva comme un enragé, et vomit mille imprécations contre Shuey-guwin. Ghiang-koo, l'entendant s'emporter contre son père, et le traiter de chien et de coquin, fut extrêmement troublée. Quoi, lui dit-elle, ne suis-je pas votre femme? mon père n'est-il pas votre beau-père? Comment osez-vous lui manquer de respect en ma présence? » A ces mots, Kwo-khé-tzu fut encore plus embarrassé qu'auparavant. « C'est assez, lui dit-il: me voilà trompé dans toutes les formes. Shuey-guwin est-il réellement votre père ? Oui, il l'est certainement, et il faut que vous ayez l'esprit bien obtus pour en douter. Quoi! ignorez-vous que Shuey-ping-sin est ma sœur cadette, et fille de mon oncle? Si vous aviez envie de l'épouser, que n'alliezvous chez elle la demander? Le neankung que vous avez reçu est réellement le mien; les tieh-tse ont couru sous le nom de mon père. Il me traite de fille dans sa lettre. C'est chez lui qu'on a porté votre présent, et c'est chez lui que vous êtes venu me chercher. Toute la ville sait que vous m'avez emmenée de sa maison. Je suis d'une famille que tout le monde honore et respecte: comment osez-vous me traiter, moi et mes amis, avec tant de mépris? Est-il possible que je puisse le supporter? Non, je ne saurais vivre davantage, et j'aimerais mieux souffrir mille morts. » Elle s'agita ensuite de la manière la plus violente, elle frappa des pieds par terre, se donna plusieurs coups de poing, et saisissant une ceinture qui était dans la chambre, elle feignit de vouloir s'étrangler. Kwo-khé-tzu, alarmé de cette violence, et craignant le malheur qu'il s'attirerait à lui-même et à sa famille (1) si elle venait à se tuer dans son appartement, (1) Le gouverneur de chaque ville ou district est obligé de visiter le corps de ceux qui meurent de mort violente, soit de leurs propres mains ou par celles d'autrui, et d'examiner avec soin les causes et les circonstances de leur mort. On assure même qu'il est tenu d'en rendre compte à l'empereur, ou du moins aux tribunaux supérieurs. (Lett. édif., x1, 258.) [p. 134] courut à elle, la saisit par le bras, et, adoucissant sa voix, il la pria d'attribuer son emportement au vin qu'il avait bu à une heure indue, et de ne point se fâcher de quelques expressions inconsidérées qu'il avait laissées échapper : « Puisque nous sommes mariés, je ferai tout mon possible poux vivre en paix et en bonne intelligence avec vous. »