Lu Xun Complete Works/fr/baiguang

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Lumiere blanche

白光 von/by/par Lu Xun (鲁迅)


[Lumiere blanche]

Lorsque Chen Shicheng eut fini de consulter la liste des resultats de l'examen du district et rentra chez lui, il etait deja l'apres-midi. Il s'etait pourtant rendu tres tot. Des qu'il apercut la liste, il chercha d'abord le caractere Chen. Des Chen, il n'en manquait pas ; ils semblaient tous se bousculer pour sauter dans ses yeux, mais les caracteres qui suivaient n'etaient jamais Shi et Cheng. Il reprit donc sa recherche minutieuse dans les cercles ronds des douze feuilles d'affichage. Tous les curieux etaient depuis longtemps partis, et Chen Shicheng n'avait finalement pas trouve son nom sur la liste ; il se tenait seul devant le mur-ecran de la salle d'examen.

Bien qu'une brise fraiche agitat doucement ses cheveux courts grisonnants, le soleil du debut de l'hiver le rechauffait encore avec bienveillance. Mais le soleil semblait l'avoir etourdi ; son visage devenait de plus en plus gris, et de ses yeux fatigues, gonfles et rougis, jaillissait un eclat etrange. A ce moment, il ne voyait en realite plus du tout le texte affiche au mur ; il ne voyait que de nombreux cercles noirs flotter devant ses yeux.

Recu comme xiucai, parti a la capitale provinciale pour l'examen suivant, enchaînant victoire sur victoire... les notables rivaliseraient d'efforts pour s'apparenter a lui, tous le regarderaient avec la reverence qu'on voue a une divinite, regrettant amerement leur legerete et leur etourderie passees... chasser les locataires de noms divers qui occupaient sa demeure en ruine -- non, point besoin de les chasser, ils partiraient d'eux-memes -- la maison toute neuve, des mats et des plaques d'honneur devant le portail... pour qui voulait la distinction, devenir mandarin a la capitale ; sinon, mieux valait briguer un poste en province... Son avenir, soigneusement arrange en temps ordinaire, s'etait a nouveau ecroule en un instant, comme une pagode de sucre exposee a l'humidite, ne laissant qu'un tas de debris. Involontairement, il fit pivoter son corps qui lui semblait se desagreger, et prit d'un pas hebete le chemin du retour.

A peine etait-il arrive au seuil de sa chambre que sept ecoliers ouvrirent la gorge a l'unisson et se mirent a reciter d'une voix stridente. Il sursauta violemment ; pres de son oreille, un carillon de pierre semblait avoir retenti, et il vit sept tetes avec de petites nattes osciller devant ses yeux, oscillant dans toute la piece, les cercles noirs dansant parmi elles. Il s'assit, et ils lui presenterent leurs devoirs du soir, le visage empreint de mepris.

"Rentrez chez vous." Il hesita un instant, puis dit d'un ton lamentable.

Ils empaqueterent leurs affaires a la hate, les coincerent sous le bras et detalerent en un eclair.

Chen Shicheng voyait toujours de nombreuses petites tetes melees de cercles noirs danser devant ses yeux, parfois en desordre, parfois alignees en formations etranges, mais elles diminuaient peu a peu et devenaient floues.

"Encore une fois, c'est fini !"

Il sursauta et bondit sur ses pieds. Ces mots avaient retenti clairement a cote de son oreille ; quand il se retourna, il n'y avait personne. Il crut entendre un bourdonnement, comme un carillon frappe, et sa propre bouche dit :

"Encore une fois, c'est fini !"

Il leva soudain une main et compta sur ses doigts : onze, treize fois -- avec cette annee, seize fois -- pas un seul examinateur n'avait compris la litterature, des aveugles sans pupilles, quelle pitie -- et il ne put s'empecher de pouffer de rire. Mais alors la colere le saisit ; il tira precipitamment de sous le tissu de son sac ses copies au propre de dissertations et de poemes d'examen, et sortit avec. A peine approchait-il de la porte qu'il vit tout resplendir devant ses yeux, et meme un groupe de poules semblait se moquer de lui ; son coeur se mit a battre la chamade, et il n'eut d'autre choix que de battre en retraite.

Il se rassit, le regard particulierement etincelant. Il contemplait beaucoup de choses, mais tout etait tres flou -- c'etait son avenir gisant devant lui comme une pagode de sucre effondree, et cet avenir ne cessait de s'etendre, bloquant tous ses chemins.

La fumee des cuisines des autres maisons s'etait depuis longtemps dissipee, la vaisselle etait lavee, mais Chen Shicheng n'avait toujours pas prepare son repas. Les locataires d'autres noms qui logeaient ici connaissaient l'usage ancien : les annees d'examen du district, quand on voyait ce genre de regard apres l'affichage des resultats, mieux valait fermer sa porte de bonne heure et ne pas se meler des affaires d'autrui. D'abord les voix humaines se turent, puis les lumieres s'eteignirent les unes apres les autres, et seule la lune apparut lentement dans le ciel de la nuit froide.

Le ciel etait d'un bleu-vert semblable a une mer, avec quelques nuages legers qui se balancaient comme si quelqu'un avait rince un batonnet de craie dans un rince-pinceau. La lune deversait ses ondes de lumiere froide sur Chen Shicheng. Au debut, elle n'etait qu'un miroir de fer fraichement poli, mais ce miroir percait mysterieusement tout le corps de Chen Shicheng et projetait sur lui l'ombre de la lune de fer.

Il allait et venait encore dans la cour devant sa chambre. Ses yeux etaient a present assez clairs, et tout autour regnait le silence. Mais ce silence fut soudain trouble sans raison ; il entendit distinctement pres de son oreille une voix basse et precipitee dire :

"Tourner a gauche, tourner a droite..."

Il dressa l'oreille, alarme ; mais la voix repeta, plus forte :

"A droite !"

Il se souvint. Cette cour etait celle ou, quand sa famille n'etait pas encore si dechu, il prenait le frais avec sa grand-mere les nuits d'ete. Il n'avait alors guere plus de dix ans, couche sur un lit de bambou, sa grand-mere assise a cote, lui racontant des histoires captivantes. Elle disait avoir entendu de sa propre grand-mere que les ancetres de la famille Chen avaient ete fabuleusement riches ; cette maison etait batie sur les fondations ancestrales, et les aieux avaient enterre d'innombrables lingots d'argent -- un descendant fortune les trouverait certainement un jour, mais jusqu'a present ils n'etaient pas apparus. Quant a l'endroit, il etait cache dans une devinette :

"Tourner a gauche, tourner a droite, avancer, reculer ; mesurer l'or, mesurer l'argent, sans boisseaux."

Sur cette devinette, Chen Shicheng avait souvent medite en secret, meme en temps ordinaire, mais helas, a peine croyait-il tenir la solution qu'il sentait aussitot qu'elle ne convenait pas. Une fois, il avait ete certain que c'etait sous la maison louee a la famille Tang, mais il n'avait jamais eu le courage d'aller creuser ; au bout de quelque temps, cela lui paraissait de nouveau tout a fait improbable. Quant aux anciennes traces de fouille dans sa propre chambre, c'etaient les gestes delirants commis apres de precedents echecs aux examens ; quand il les revoyait par la suite, il en eprouvait encore honte et embarras.

Mais aujourd'hui, la lumiere de fer enveloppait Chen Shicheng et venait doucement le persuader. S'il hesitait un instant, elle lui fournissait des preuves solennelles et ajoutait une pression sinistre, de sorte qu'il ne pouvait s'empecher de tourner a nouveau le regard vers sa propre chambre.

La lumiere blanche se leva comme un eventail blanc et rond, oscillant de-ci de-la, dans sa chambre.

"C'est donc bien ici, finalement !"

Il dit cela et se precipita dans la chambre tel un lion, mais en y penetrant, la lumiere blanche avait disparu sans laisser de trace ; il n'y avait qu'une vieille chambre desolee et quelques pupitres brises plonges dans la penombre. Il resta la, interdit, et fixa a nouveau son regard ; mais la lumiere blanche reapparut clairement, cette fois plus ample, plus blanche qu'une flamme de soufre, plus diaphane qu'une brume matinale, et juste sous un pupitre contre le mur est.

Chen Shicheng se rua comme un lion derriere la porte, tendant la main pour chercher la houe a tatons, et se heurta a une ombre noire.

Le Tongsu yanyi des voyages de l'eunuque Sanbao dans les mers occidentales comprend egalement cent chapitres et porte la mention "compile par le Monsieur d'Ernanli". Il est precede d'une preface de Luo Maodeng datee de l'automne de l'annee Dingyou de l'ere Wanli (1597) ; Luo en est aussi l'auteur. L'ouvrage relate comment, sous l'ere Yongle, l'eunuque Zheng He et Wang Jinghong soumirent trente-neuf nations etrangeres et les contraignirent au tribut. Au sujet de Zheng He, le Mingshi (chapitre 304, "Biographies des eunuques") dit : "Originaire du Yunnan, c'etait celui que le monde appelle l'eunuque Sanbao. La troisieme annee de Yongle, He et ses compagnons Wang Jinghong et d'autres furent envoyes naviguer les mers occidentales avec plus de vingt-sept mille huit cents soldats et officiers, charges d'or et de soie, sur de grands navires... De la riviere Liujia a Suzhou, ils gagnerent le Fujian, et du port Wuhu au Fujian mirent les voiles. Ils atteignirent d'abord Champa, puis visiterent tous les pays les uns apres les autres, proclamant les edits de l'empereur et comblant leurs souverains de presents ; ceux qui ne se soumettaient pas etaient intimides par la force. En sept missions, il visita plus de trente pays, et les tresors innombrables rapportes depassaient tout calcul, bien que les depenses de la Chine fussent elles aussi immenses." Comme la renommee de Zheng He avait retenti dans toute la dynastie Ming et que le peuple aimait a en parler, et qu'apres l'ere Jiajing les raids de pirates japonais se firent desesperants, le peuple deplora la faiblesse presente et, prisonnier des vieilles legendes, pensa non aux generaux mais aux eunuques du palais ; c'est a partir de traditions populaires que cette oeuvre fut composee. D'ou la preface : "Si aujourd'hui les affaires de l'Est sont pressantes, qu'en est-il de la situation de l'Ouest ? Si nous ne pouvons egaler l'Ouest, comment oserions-nous nous presenter devant les seigneurs Wang et Zheng ?" Cependant le livre lui-meme se complait dans les prodiges et les absurdites, en contradiction avec le ton passionne de la preface. Les chapitres un a sept concernent la naissance du moine aine Bifeng, son entree au monastere et la soumission des demons ; les chapitres huit a quatorze relatent le duel magique entre Bifeng et le Maitre celeste Zhang ; a partir du chapitre quinze, Zheng He prend son commandement, leve des troupes pour l'expedition vers l'ouest, aide par le Maitre celeste et Bifeng, extermine les monstres, recoit le tribut des nations et edifie un temple. Les descriptions de batailles sont empruntees au Voyage en Occident et au Fengshen yanyi, le style est gauche et prolixe, mais l'ouvrage contient neanmoins quelques recits populaires tels que "Cinq fantomes assaillent le juge" et "Cinq rats assaillent la capitale orientale", dont on trouve ici la trace -- c'est la son merite. L'histoire des cinq rats semble modelee sur le conflit du "double coeur" dans le Voyage en Occident ; celle des cinq fantomes raconte comment les guerriers etrangers tues dans les combats contre les Ming sont juges dans l'au-dela, la plupart condamnes a de severes chatiments, apres quoi ils se revolterent et frappent le juge. Leur echange se deroule ainsi :

... Les cinq fantomes dirent : "Meme si ce n'etait pas de la corruption et de la vente de justice, c'etait une enquete negligente." Le roi Yama dit : "Qui a enquete negligemment ? Parle, j'ecoute." Le premier, Jiang Laoxing, dit : "J'etais commandant en chef du royaume de Jinlianxiang. J'ai oublie ma famille pour ma patrie -- c'est le devoir d'un sujet. Pourquoi dit-on que je dois etre envoye a la Division du Chatiment des Mechants ? Selon ce raisonnement, ai-je donc eu tort de servir ma patrie ?" Le juge Cui dit : "Si le pays n'etait pas en grand peril, comment parler de service a la patrie ?" Jiang Laoxing dit : "Les gens du Sud sont venus avec mille navires, mille generaux et un million de soldats, une situation des plus precaires -- et vous dites que le pays n'etait pas en grand peril ?" Le juge Cui dit : "Les gens du Sud n'ont jamais detruit de royaume, avale de territoire ni convoite de richesses -- comment donc la situation etait-elle precaire ?" Jiang Laoxing dit : "Si le pays n'etait pas en danger, pourquoi aurais-je tue sans cesse ?" Le juge dit : "Les gens du Sud ne venaient qu'avec une lettre de soumission, cela aurait suffi. Quand ont-ils jamais menace quiconque ? C'est vous qui avez obstinement combattu -- n'est-ce pas la tuer sans cesse ?" Yao Haigan dit : "Vous vous trompez, juge ! Dans notre Java, cinq cents soldats aux Yeux de Poisson ont ete coupes en deux et trois mille fantassins cuits dans une marmite -- est-ce aussi notre combat obstine ?" Le juge dit : "Vous vous l'etes attire vous-memes." Timur aux yeux ronds dit : "Chacun de nous a ete fendu en quatre morceaux -- est-ce aussi notre combat obstine ?" Le juge dit : "Vous vous l'etes aussi attire vous-memes." Le troisieme prince Panlong dit : "J'ai leve mon epee et me suis tranche la gorge -- n'est-ce pas leur coercition ?" Le juge dit : "Vous vous l'etes aussi attire vous-memes." Baili Yan dit : "On nous a brules en cendres -- n'est-ce pas leur coercition ?" Le juge dit : "Vous vous l'etes aussi attire vous-memes." Les cinq fantomes crierent tous ensemble : "Que veut dire 'attire vous-memes' ? Depuis toujours on dit : 'Qui tue doit payer de sa vie, qui doit doit rembourser.' Ils nous ont injustement tues, et tu rends un jugement partial ?" Le juge dit : "Ici la loi est appliquee sans partialite -- comment partial ?" Les cinq fantomes dirent : "Si sans partialite, pourquoi ne leur ordonnes-tu pas de nous rendre nos vies ?" Le juge dit : "Ils ne vous doivent rien !" Les cinq fantomes dirent : "Les seuls mots 'doivent rien' prouvent la partialite." Les cinq fantomes, nombreux et bruyants, crierent pele-mele. Le juge, les voyant venir avec violence, n'eut d'autre choix que de se lever et de tonner : "Silence ! Qui ose debiter des absurdites ici ? Moi, partial ? Ce pinceau est-il un pinceau partial ?" Les cinq fantomes s'avancerent ensemble, lui arracherent le pinceau et dirent : "Un pinceau de fer est impartial. Mais ton pinceau en fils d'araignee a de la partialite (fil/interet prive) dans chaque interstice -- et tu oses pretendre qu'il n'est pas partial ?" ... Chapitre 90 : "Cinq fantomes assaillent le juge au palais de l'Eclat spirituel"

Le Xiyou Bu comprend seize chapitres ; la preface du Bucheron du mont Tianmu indique que l'oeuvre est de Nanqian. Nanqian etait le nom monastique de Dong Shuo de Wucheng apres sa tonsure. Shuo, au prenom social Ruoyu, naquit l'annee Gengshen de l'ere Wanli (1620) ; precoce, il voulut d'abord reciter le Sutra de l'Eveil parfait avant d'etudier les Quatre Livres et les Cinq Classiques ; a dix ans il composait des essais, a treize il entra a l'ecole du district, et voyant les brigandages dans la Plaine centrale, il renonca a toute ambition. Apres la chute des Ming, il se rasa la tete au temple Lingyan, prit le nom de Nanqian et le sobriquet Yuehan, et pendant plus de trente ans ne mit pas les pieds en ville, ne frequentant que pecheurs et bucherons ; le monde le tenait pour un venerable ancien du bouddhisme. Le Xiyou Bu se situe apres l'episode du "Triple emprunt de l'eventail en feuille de bananier" ; il raconte comment Wukong, parti mendier, est ensorcele par l'Esprit-Maquereau et entre progressivement dans un reve. Il cherche le Premier Empereur Qin pour emprunter la Cloche chasseuse de montagnes afin de repousser la Montagne de flammes. Entre-temps, il penetre dans la Tour des Dix Mille Miroirs et sombre dans une grande confusion -- voyant le passe ou cherchant l'avenir, se transformant tantot en beaute, tantot en Roi des Enfers, jusqu'a ce que le Maitre du Vide l'appelle et qu'il quitte le reve. L'Esprit-Maquereau etait ne en meme temps que Wukong, residait dans la "Division des Illusions" et se nommait "Monde bleu-vert" ; toutes les scenes etaient ses creations, mais en verite rien n'existait -- elles etaient les "emotions du Pelerin". D'ou : "Pour comprendre la Grande Voie, il faut d'abord briser la racine des emotions ; pour briser la racine des emotions, il faut d'abord entrer dans les emotions ; dans les emotions, percevoir le vide de la racine des emotions, puis sortir des emotions pour reconnaitre la realite de la racine du Dao" (Questions et reponses en tete du livre). L'Esprit-Maquereau, le Monde bleu-vert, le Petit Roi de la Lune -- tout cela designe les emotions. Certains interpretent les expressions "General de la mise a mort verte" et "calendrier inverse" comme des allusions voilees apres le changement dynastique, mais l'ensemble du livre vise en realite davantage la satire des moeurs de la fin des Ming que la douleur de la perte de l'Etat. Il fut vraisemblablement redige avant la chute des Ming et ne contient donc que des preoccupations frontalieres, sans penetrer les profondeurs du bouddhisme ; son propos principal correspond a l'esprit du temps et affirme que le Pelerin avait trois maitres : premierement le Patriarche, deuxiemement le moine Tripitaka, troisiemement le roi Mu (Yue Fei) : "reunissant les trois enseignements en une seule personne"

Chapitre quatre-vingt-quatre

Le Tongsu yanyi des voyages de l'eunuque Sanbao dans les mers occidentales comprend egalement cent chapitres et porte la mention "compile par le Monsieur d'Ernanli". Il est precede d'une preface de Luo Maodeng datee de l'automne de l'annee Dingyou de l'ere Wanli (1597) ; Luo en est aussi l'auteur. L'ouvrage relate comment, sous l'ere Yongle, l'eunuque Zheng He et Wang Jinghong soumirent trente-neuf nations etrangeres et les contraignirent au tribut. Au sujet de Zheng He, le Mingshi (chapitre 304, "Biographies des eunuques") dit : "Originaire du Yunnan, c'etait celui que le monde appelle l'eunuque Sanbao. La troisieme annee de Yongle, He et ses compagnons Wang Jinghong et d'autres furent envoyes naviguer les mers occidentales avec plus de vingt-sept mille huit cents soldats et officiers, charges d'or et de soie, sur de grands navires... De la riviere Liujia a Suzhou, ils gagnerent le Fujian, et du port Wuhu au Fujian mirent les voiles. Ils atteignirent d'abord Champa, puis visiterent tous les pays les uns apres les autres, proclamant les edits de l'empereur et comblant leurs souverains de presents ; ceux qui ne se soumettaient pas etaient intimides par la force. En sept missions, il visita plus de trente pays, et les tresors innombrables rapportes depassaient tout calcul, bien que les depenses de la Chine fussent elles aussi immenses." Comme la renommee de Zheng He avait retenti dans toute la dynastie Ming et que le peuple aimait a en parler, et qu'apres l'ere Jiajing les raids de pirates japonais se firent desesperants, le peuple deplora la faiblesse presente et, prisonnier des vieilles legendes, pensa non aux generaux mais aux eunuques du palais ; c'est a partir de traditions populaires que cette oeuvre fut composee. D'ou la preface : "Si aujourd'hui les affaires de l'Est sont pressantes, qu'en est-il de la situation de l'Ouest ? Si nous ne pouvons egaler l'Ouest, comment oserions-nous nous presenter devant les seigneurs Wang et Zheng ?" Cependant le livre lui-meme se complait dans les prodiges et les absurdites, en contradiction avec le ton passionne de la preface. Les chapitres un a sept concernent la naissance du moine aine Bifeng, son entree au monastere et la soumission des demons ; les chapitres huit a quatorze relatent le duel magique entre Bifeng et le Maitre celeste Zhang.

A partir du chapitre quinze, Zheng He recoit sa commission, leve des troupes pour l'expedition vers l'ouest, aide par le Maitre celeste et Bifeng, extermine les monstres ; les nations paient tribut et Zheng He edifie un temple. Les descriptions de batailles sont empruntees au Voyage en Occident et au Fengshen yanyi ; le style est gauche et prolixe, mais l'ouvrage contient des recits populaires tels que "Cinq fantomes assaillent le juge" et "Cinq rats assaillent la capitale orientale" -- c'est la son merite. L'histoire des cinq rats semble modelee sur le conflit du "double coeur" dans le Voyage en Occident. Celle des cinq fantomes raconte comment les guerriers etrangers tues contre les Ming sont juges dans l'au-dela, la plupart condamnes severement, puis se revoltent et frappent le juge. Leur echange :

... Les cinq fantomes dirent : "Meme si ce n'etait pas de la corruption, l'enquete etait negligente." Le roi Yama dit : "Qui fut negligent ? Parle." Jiang Laoxing dit : "J'etais commandant du royaume de Jinlianxiang. J'ai oublie ma famille pour la patrie -- devoir de sujet. Pourquoi m'envoyer a la Division de Chatiment ? Me suis-je trompe en servant ma patrie ?" Le juge Cui dit : "Si le pays n'etait pas en peril, comment parler de service a la patrie ?" Jiang Laoxing dit : "Les gens du Sud avec mille navires, mille generaux, des millions de soldats -- situation des plus precaires -- et pas de peril ?" Le juge Cui dit : "Les gens du Sud n'ont jamais detruit de royaume, avale de territoire ni convoite de richesses -- comment precaire ?" Jiang Laoxing dit : "Si pas en danger, pourquoi aurais-je tue sans cesse ?" Le juge dit : "Les gens du Sud n'apportaient qu'une lettre de soumission. Quand ont-ils menace quiconque ? Vous avez obstinement combattu -- n'est-ce pas tuer sans cesse ?" Yao Haigan dit : "Erreur, juge ! Notre Java : cinq cents soldats Yeux-de-Poisson coupes en deux, trois mille fantassins cuits dans une marmite -- notre obstination aussi ?" Le juge dit : "Vous vous l'etes attire." Timur aux yeux ronds dit : "Chacun fendu en quatre -- notre obstination aussi ?" Le juge : "Attire vous-memes." Le prince Panlong : "Je me suis tranche la gorge -- pas leur coercition ?" Le juge : "Attire vous-memes." Baili Yan : "Brules en cendres -- pas leur coercition ?" Le juge : "Attire vous-memes." Les cinq fantomes crierent : "Que veut dire 'attire vous-memes' ? 'Qui tue paie de sa vie, qui doit rembourse.' Ils nous ont injustement tues, et tu juges partialement ?" Le juge : "Ici la loi est impartiale -- comment partial ?" Les cinq fantomes : "Si impartiale, pourquoi ne pas ordonner la restitution de nos vies ?" Le juge : "Ils ne vous doivent rien !" Les cinq fantomes : "Les mots 'doivent rien' seuls prouvent la partialite." Les cinq bruyants fantomes crierent pele-mele. Le juge, voyant leur violence, se leva et tonna : "Silence ! Qui ose debiter des absurdites ? Suis-je partial ? Ce pinceau est-il partial ?" Les cinq se ruerent, lui arracherent le pinceau : "Un pinceau de fer est impartial. Mais ton pinceau en fils d'araignee a de la partialite (fil/interet prive) dans chaque interstice -- et tu pretends qu'il n'est pas partial ?" ...

Chapitre quatre-vingt-dix : "Cinq fantomes assaillent le juge au palais de l'Eclat spirituel"

Le Xiyou Bu comprend seize chapitres ; la preface du Bucheron du mont Tianmu indique que l'oeuvre est de Nanqian. Nanqian etait le nom monastique de Dong Shuo de Wucheng apres sa tonsure. Shuo, au prenom social Ruoyu, naquit l'annee Gengshen de l'ere Wanli (1620) ; precoce, il voulut d'abord reciter le Sutra de l'Eveil parfait, puis etudier les Quatre Livres et les Cinq Classiques ; a dix ans il composait des essais, a treize il entra a l'ecole du district, et voyant les brigandages dans la Plaine centrale, il renonca a toute ambition. Apres la chute des Ming, il se rasa la tete au temple Lingyan, prit le nom de Nanqian et le sobriquet Yuehan, et pendant plus de trente ans ne frequenta que pecheurs et bucherons ; le monde le tenait pour un venerable maitre bouddhiste. Il laissa les Shangtang wancan changchou yulu (mentionnes par Niu Xiu dans Gusheng xubian et Jiang Baoyang dans Jiashen chaoshi xiaoji) et les Fengcaoan zazhu, dix recueils de poesie et de prose. Le Xiyou Bu se situe apres l'episode du "Triple emprunt de l'eventail en feuille de bananier" ; il raconte comment Wukong, parti mendier, est ensorcele par l'Esprit-Maquereau et entre dans un reve. Il cherche le Premier Empereur Qin pour emprunter la Cloche chasseuse de montagnes, penetre dans la Tour des Dix Mille Miroirs et sombre dans la confusion -- voyant le passe, cherchant l'avenir, se transformant tantot en beaute, tantot en Roi des Enfers, jusqu'a ce que le Maitre du Vide l'appelle et qu'il quitte le reve. L'Esprit-Maquereau etait ne en meme temps que Wukong, residait dans la "Division des Illusions" et se nommait "Monde bleu-vert" ; toutes les scenes etaient ses creations, en verite inexistantes -- les "emotions du Pelerin". D'ou : "Pour comprendre la Grande Voie, il faut d'abord briser la racine des emotions ; cela requiert d'entrer dans les emotions ; dans les emotions, percevoir le vide de la racine des emotions, puis sortir des emotions pour reconnaitre la realite de la racine du Dao" (Questions et reponses en tete du livre). L'Esprit-Maquereau, le Monde bleu-vert, le Petit Roi de la Lune -- tout designe les emotions. Certains interpretent "General de la mise a mort verte" et "calendrier inverse" comme des allusions apres le changement dynastique, mais le livre vise plutot la satire des moeurs de la fin des Ming. Il fut vraisemblablement ecrit avant la chute des Ming et ne contient que des preoccupations frontalieres sans penetrer les profondeurs du bouddhisme ; son propos affirme que le Pelerin avait trois maitres : le Patriarche, le moine Tripitaka et le roi Mu (Yue Fei) : "reunissant les trois enseignements en une seule personne".

Chapitre neuf. C'est tout. Cependant, dans l'invention de l'intrigue et le choix des mots, l'oeuvre est abondante et multiforme, chatoyante et onirique ; aux passages les plus inattendus, elle est parfois saisissante, entrecoupee d'un humour souvent brillant -- veritablement hors de portee des autres auteurs de la meme epoque.

Le Pelerin (qui venait de se transformer en les beautes Yu Meiren et Luzhu et de prendre conge apres le festin) reprend aussitot sa vraie forme, leve les yeux et voit : il se trouve devant la porte de la deesse Nuewa. Le Pelerin se rejouit fort : "Mon ciel a ete brise en morceaux par les messagers fouleurs de nuages du Petit Roi de la Lune, et hier on m'en a rendu responsable... J'ai entendu dire que Nuewa est depuis longtemps experte en reparation du ciel. Je vais lui demander de reparer le mien, puis pleurer jusqu'au Palais de Jade et laver mon nom -- quelle belle occasion." Il s'approche de la porte et voit : deux battants laques de noir, fermes a double tour, et sur la porte un billet : "Partie le vingt chez Xuanyuan pour bavarder, de retour dans dix jours. Veuillez excuser le derangement, avis respectueux." Le Pelerin lit, fait demi-tour et s'en va. A son oreille, il n'entend que le coq chanter trois fois -- le jour se leve. Apres avoir parcouru plusieurs millions de li, le Premier Empereur Qin reste introuvable.

Chapitre cinq

Soudain il apercoit un homme noir assis au sommet d'un haut pavillon. Le Pelerin rit : "Meme dans le monde des anciens, il y a des voleurs -- le visage barbouille de suie, assis ici en spectacle." Quelques pas plus loin il dit : "Ce n'est pas un rebelle. C'est un temple de Zhang Fei." Puis il reflechit : "Si c'est un temple de Zhang Fei, il devrait porter un turban... Avec une couronne d'empereur et un visage noir, ce doit etre l'Empereur noir Da Yu. Je vais l'aborder et lui demander les secrets pour vaincre les demons, et je n'aurai plus besoin de chercher le Premier Empereur Qin." En approchant, il voit au pied de l'estrade un poteau de pierre avec un drapeau blanc portant six caracteres pourpres :

"Xiang Yu, chevalier illustre des Han anterieurs."

Le Pelerin lit et eclate de rire : "En verite, 'quand les choses ne sont pas advenues, cesse de les imaginer, car elles n'arrivent jamais comme on le pensait.' Le vieux Sun a conjecture de-ci de-la, ... mais qui aurait cru que ce n'etait aucun d'entre eux, mais mon lointain epoux de la Tour de Luzhu." Il reflechit alors : "Mais je suis venu specialement chercher le Premier Empereur Qin pour emprunter sa Cloche chasseuse de montagnes, c'est pourquoi j'ai penetre dans le monde des anciens. Le Roi-Hegemon de Chu vient apres lui ; maintenant je l'ai vu, mais pas l'Empereur. J'ai une idee : je vais aller droit a Xiang Yu sur l'estrade et lui demander des nouvelles du Premier Empereur -- ce serait un indice fiable." Le Pelerin bondit aussitot et regarde de plus pres : sous le haut pavillon... est assise une beaute, et a son oreille il n'entend que l'appel : "Yu Meiren, Yu Meiren !" ... Le Pelerin se transforme aussitot a nouveau en beaute, monte au pavillon, tire de sa manche un voile de soie glacee, s'essuie sans cesse les yeux, ne montrant que la moitie de son visage, et regarde Xiang Yu, mi-reproche, mi-colere. Xiang Yu s'alarme et tombe precipitamment a genoux. Le Pelerin se detourne ; Xiang Yu se hate a genoux devant lui et supplie : "Ma beaute, aie pitie de ton compagnon de couche et accorde-moi un sourire." Le Pelerin ne dit mot ; Xiang Yu n'a d'autre choix que de pleurer aussi. Alors le Pelerin, rougissant son visage de fleur de pecher, montre Xiang Yu du doigt et dit : "Gredin ! Tu etais un general glorieux et tu n'as pas su proteger une seule femme -- comment oses-tu sieger sur cette haute estrade ?" Xiang Yu ne fait que pleurer et n'ose repondre. Le Pelerin montre une pointe de compassion, l'aide a se relever et dit : "On dit : 'Les genoux d'un homme sont en or.' Desormais, ne t'agenouille plus sans raison !" ...

Chapitre six


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