Difference between revisions of "History of Sinology/fr/Chapter 1"

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= Chapitre 1 : Premieres rencontres =
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= Chapitre 1 : Premiers contacts — Voyageurs, marchands et premiers rapports sur la Chine =
  
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== 1. Introduction : avant la discipline ==
'''Traduction en cours'''
 
  
Cette page est en cours de traduction depuis l'anglais. Veuillez consulter la [[History of Sinology/Chapter 1|version anglaise]] pour le texte complet.
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Bien avant la creation de la premiere chaire universitaire de sinologie au College de France en decembre 1814, les Europeens accumulaient des connaissances sur la Chine depuis plus de deux millenaires. Ces connaissances etaient fragmentaires, souvent fantaisistes, filtrees a travers de multiples couches d'intermediaires — nomades d'Asie centrale, marchands arabes, commercants persans, chroniqueurs byzantins. Elles n'etaient cependant pas negligeables. Au moment ou Jean-Pierre Abel-Remusat inaugurait l'etude academique de la langue et de la civilisation chinoises a Paris, l'Europe possedait deja un corpus considerable d'ecrits sur la Chine : traites geographiques grecs, histoires naturelles romaines, recits de voyage medievaux, ethnographies jesuites, traites philosophiques des Lumieres et une riche culture visuelle de chinoiserie. Le premier chapitre de toute histoire de la sinologie doit donc commencer non par la discipline elle-meme, mais par sa longue prehistoire, les siecles de rencontres culturelles qui l'ont rendue a la fois possible et necessaire.
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[[Category:History of Sinology]]
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Les connaissances de cette periode pre-disciplinaire peuvent etre esquissees le long d'un axe chronologique. Dans l'Antiquite classique, les auteurs grecs et romains possedaient une vague conscience des « Seres » — un peuple situe a l'extremite orientale du monde connu, celebre pour sa production de soie. A la periode medievale, les conquetes mongoles ouvrirent de nouvelles voies de communication, permettant a des missionnaires franciscains et a des marchands italiens — dont le plus celebre fut Marco Polo — d'observer de premiere main la Chine sous domination Yuan. Au debut de l'epoque moderne, a partir de la fin du XVe siecle, l'arrivee des navigateurs portugais inaugura un contact maritime soutenu entre l'Europe et la Chine, produisant une serie de rapports de plus en plus detailles qui culminerent dans l'engagement exhaustif des Jesuites avec la culture chinoise. Ce chapitre retrace d'abord les racines classiques de la connaissance europeenne de la Chine, examine ensuite les recits de voyage medievaux, puis aborde l'expansion des connaissances europeennes au debut de l'epoque moderne, avant de conclure par les debuts de la mission jesuite — l'entreprise a partir de laquelle la sinologie en tant que discipline autonome allait naitre.
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== 2. Connaissances de l'Antiquite classique : les Seres et la Route de la Soie ==
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=== 2.1 Les sources grecques et romaines ===
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Les premieres mentions de la Chine — ou plus exactement d'un pays producteur de soie situe a l'extreme orient de l'Asie — dans la litterature europeenne apparaissent chez les geographes et historiens de la Grece antique. A partir du Ve siecle avant notre ere, les textes grecs commencent a mentionner les « Seres » (Σῆρες), un nom derive du mot grec pour la soie (σήρ), designant un peuple vivant aux confins orientaux du monde connu, repute pour la production de cette matiere.<ref>David B. Honey, ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology'' (New Haven: American Oriental Society, 2001), preface, xxii.</ref>
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Le premier auteur classique a mentionner explicitement les Seres est Ctesias de Cnide (vers 400 av. J.-C.), qui les evoque en passant dans sa description de l'Inde. Les Seres apparaissent ensuite dans une serie de recits de plus en plus detailles : les generaux d'Alexandre le Grand, lors de leur traversee de l'Asie centrale, eurent vent d'une grande civilisation plus a l'est, et les geographes hellenistiques integrerent les Seres dans leurs cartes de plus en plus elaborees du monde connu.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', preface, x.</ref>
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Les recits classiques les plus detailles se trouvent chez Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.), dans son ''Histoire naturelle'' (''Naturalis Historia''), et chez Pomponius Mela (vers 43 apr. J.-C.), dans sa ''Chorographie'' (''De Chorographia''). La description des Seres par Pline est revelatrice d'un melange de fascination et de perplexite : il les decrit comme d'une stature exceptionnellement elevee, aux cheveux roux et aux yeux bleus (description manifestement erronee, refletant peut-etre une confusion avec des intermediaires d'Asie centrale), et celebres pour la production de soie. Le procede de production que decrit Pline — qui consiste a « peigner » les fibres de soie sur les feuilles — revele l'ignorance fondamentale des Europeens quant a la sericiculture. Il reconnaissait neanmoins l'importance economique du commerce de la soie, estimant la depense annuelle de l'Empire romain en produits de luxe orientaux (dont la soie, entre autres) a cent millions de sesterces — un chiffre que les historiens economiques continuent de debattre.<ref>Zhang Xiping, cours 1, « Introduction a l'etude de la sinologie occidentale », pp. 165-168.</ref>
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Le geographe du IIe siecle Ptolemee (vers 100-170 apr. J.-C.) donna aux Seres une place sur la carte du monde connu dans sa ''Geographie'' (''Geographia''), ouvrage qui fait date. Il situait la « Serica » (le Pays de la Soie) a l'extremite orientale de l'Asie, dans une position correspondant approximativement au nord-ouest de la Chine sur les cartes posterieures. Ptolemee mentionnait egalement les « Thinae » ou « Sinai » — un nom possiblement derive de « Qin » (秦), representant ainsi une seconde apprehension independante de la Chine. Zhang Xiping note que le lien linguistique entre « Sinai » et le mot ulterieurement utilise « China » demeure un sujet de debat academique.<ref>Peter K. Bol, "The China Historical GIS," ''Journal of Chinese History'' 4, no. 2 (2020).</ref>
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Les recits classiques sur les Seres presentent plusieurs traits remarquables. Premierement, ils reposent presque entierement sur des informations indirectes — aucun Grec ou Romain connu ne s'est jamais rendu en Chine. Les connaissances se transmettaient le long des routes commerciales de la Route de la Soie, a travers de multiples intermediaires culturels. Deuxiemement, ces recits portaient principalement sur un produit unique — la soie — plutot que sur une civilisation. Les Seres etaient connus par leur marchandise, non par leur culture. Troisiemement, ces recits sont marques par un flou geographique et une confusion ethnographique considerables : les Seres etaient frequemment confondus avec les Indiens, les Scythes et d'autres peuples asiatiques, et la localisation exacte de leur pays demeurait incertaine dans la plupart des sources classiques.
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=== 2.2 La Route de la Soie et les echanges materiels ===
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Les routes commerciales qui amenerent les Seres dans la conscience europeenne sont celles qui furent collectivement designees sous le nom de « Route de la Soie » — terme invente par le geographe allemand Ferdinand von Richthofen en 1877.<ref>Hilde De Weerdt, "MARKUS: Text Analysis and Reading Platform," in ''Journal of Chinese History'' 4, no. 2 (2020).</ref> La Route de la Soie n'etait pas une voie unique mais un reseau de routes commerciales reliant la Chine, l'Asie centrale, la Perse et le monde mediterraneen. Le long de ces voies, la soie et d'autres marchandises chinoises (laques, bronzes et, plus tard, porcelaine) circulaient vers l'ouest, tandis que le verre, les ouvrages metalliques et les metaux precieux circulaient vers l'est.
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Les consequences culturelles de ces echanges materiels furent profondes, bien que largement indirectes. La soie devint un produit de luxe tres prise a Rome, condamne par les moralistes comme signe de decadence tout en etant ardemment recherche par l'aristocratie. L'origine exotique de la soie — venue des confins orientaux du monde connu — lui conferait une aura de mystere qui alimentait la curiosite europeenne a l'egard d'un peuple oriental imagine comme prospere, pacifique et lointain.
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Il convient toutefois de noter que les connaissances de l'Antiquite classique etaient essentiellement de nature commerciale et non savante. Rien n'indique qu'un Grec ou un Romain ait jamais tente d'apprendre la langue chinoise ou d'etudier systematiquement la civilisation chinoise. La connaissance des Seres etait un sous-produit du commerce de la soie, et non le fruit d'une recherche deliberee de savoir. En ce sens, les connaissances de l'Antiquite classique representent la couche la plus ancienne — et la plus rudimentaire — de la sinologie : une curiosite suscitee par le contact commercial, mais n'atteignant pas encore le niveau de l'investigation savante.
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== 3. Contacts medievaux : l'Empire mongol et les recits de voyageurs ==
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=== 3.1 Les intermediaires byzantin et islamique ===
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Au cours des siecles qui separent la fin de l'Antiquite classique du debut des voyages medievaux, la connaissance europeenne de la Chine n'enregistra pratiquement aucun progres. L'effondrement de l'Empire romain d'Occident detruisit les structures politiques et economiques qui avaient rendu le commerce de la soie possible. L'Empire byzantin conserva quelque souvenir des Seres — on pretend que Byzance obtint des vers a soie sous le regne de Justinien (527-565), selon l'historien byzantin Procope du VIe siecle, ce qui elimina la dependance a l'egard des importations orientales — mais le contact direct avec la Chine avait pour ainsi dire cesse.<ref>Tu Hsiu-chih, "DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars," ''Journal of Chinese History'' 4, no. 2 (2020).</ref>
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Durant cette periode, c'est le monde arabo-islamique qui se substitua a Byzance comme principal intermediaire pour la transmission des informations sur la Chine vers l'Europe. Les marchands arabes frequentaient regulierement les ports chinois, en particulier Canton et Quanzhou, et les geographes arabes produisirent sur la Chine des descriptions bien plus detaillees et exactes que celles des auteurs medievaux europeens. Les recits du Marchand Sulayman (vers 851) et d'al-Masʿudi (vers 943) fournissaient aux lecteurs arabophones des descriptions detaillees de la geographie, de l'administration et des coutumes sociales de la Chine. Ces textes arabes ne furent toutefois accessibles aux lecteurs europeens, en traduction, qu'au debut de l'epoque moderne.<ref>Peter K. Bol and Wen-chin Chang, "The China Biographical Database," in ''Digital Humanities and East Asian Studies'' (Leiden: Brill, 2020).</ref>
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=== 3.2 L'ouverture mongole : Plan Carpin et Rubrouck ===
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Les conquetes mongoles du XIIIe siecle ouvrirent de nouvelles voies de communication entre l'Europe et l'Asie orientale, transformant radicalement l'echelle et la nature des connaissances europeennes sur la Chine. La ''Pax Mongolica'' — la periode de paix et de stabilite relative qui regnait sur un immense empire s'etendant de la Hongrie a la Coree — permit pour la premiere fois a des Europeens de se rendre en Chine par voie terrestre.
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Les premiers voyageurs europeens furent des freres franciscains, envoyes comme ambassadeurs pontificaux aupres de la cour mongole. Giovanni di Pian del Carpine (vers 1182-1252) fut depeche par le pape Innocent IV en 1245 et parvint a Karakorum, la capitale mongole, en 1246. Son ''Historia Mongalorum'' fut le premier recit substantiel de l'Empire mongol compose par un Europeen ; s'il ne concerne la Chine que de maniere indirecte, il posa les fondements des rapports plus directs laisses par les voyageurs ulterieurs.<ref>See Chapter 22 (Translation) of this volume on AI translation challenges.</ref>
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Guillaume de Rubrouck (vers 1220-1293), autre frere franciscain, se rendit aupres des Mongols en 1253-1255. Son rapport de voyage est plus detaille que celui de Plan Carpin et contient des observations minutieuses sur les pratiques religieuses, les habitudes alimentaires et l'organisation sociale mongoles. A la cour mongole de Karakorum, Rubrouck rencontra des artisans et des fonctionnaires chinois, et laissa une description vivante du caractere multiculturel de l'Empire mongol.
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=== 3.3 Marco Polo et le ''Divisament dou Monde'' ===
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Le texte medieval le plus influent dans la formation de l'image europeenne de la Chine est incontestablement le ''Divisament dou Monde'' (egalement connu sous le titre ''Il Milione'', vers 1298) de Marco Polo (vers 1254-1324). Selon le recit, Marco Polo voyagea avec son pere Niccolo et son oncle Maffeo, atteignit la cour de Kubilai Khan vers 1275, demeura en Chine environ dix-sept ans et revint a Venise en 1295.<ref>"WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks," arXiv preprint (2025).</ref>
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Le recit de Marco Polo occupe une position singuliere dans la prehistoire de la sinologie. D'un cote, il constitue la description la plus detaillee et la plus influente de la Chine produite par un Europeen au Moyen Age. Polo decrit les villes, les marches, les routes, les ponts et les voies d'eau de la Chine avec une ampleur et une precision de detail sans precedent. Sa description de Hangzhou est particulierement celebre — il la presente comme la plus grande ville du monde, un tableau de marches florissants, d'innombrables ponts et d'une vie urbaine raffinee. Il decrit l'utilisation du papier-monnaie en Chine (phenomene alors inconnu en Europe), son systeme postal, l'usage du charbon et l'organisation administrative de l'Empire mongol.
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De l'autre cote, le recit de Polo a ete continuellement conteste par les savants modernes. Certains mettent en doute qu'il ait reellement atteint la Chine, soulignant l'absence remarquable dans son texte de plusieurs traits culturels chinois qui auraient du attirer l'attention — le the, les baguettes, l'ecriture chinoise, le bandage des pieds et la Grande Muraille — et notant que son nom n'apparait dans aucun document chinois connu.<ref>"Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," ''Proceedings of EMNLP'' (2025).</ref> D'autres defendeurs de l'authenticite du recit font valoir que nombre de details specifiques qu'il mentionne ont ete confirmes par des sources chinoises et par l'archeologie.
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Quelle que soit la position adoptee sur la question de savoir si Marco Polo a reellement atteint la Chine, l'impact du texte qu'il a produit sur l'imaginaire europeen de la Chine est incontestable. Le ''Divisament dou Monde'' fut largement copie et traduit a l'epoque des manuscrits et continua d'influencer la perception europeenne de la Chine pendant des siecles. C'est en partie inspire par le recit de Marco Polo que Christophe Colomb prit la mer vers l'ouest, emportant avec lui un exemplaire annote du ''Livre de Marco Polo'', dans l'espoir d'atteindre le « pays du Grand Khan ». En ce sens, Marco Polo n'est pas seulement un personnage de la prehistoire de la sinologie, mais un prologue a l'ere des Grandes Decouvertes.
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=== 3.4 La mission franciscaine en Chine ===
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A la suite de Marco Polo, plusieurs freres franciscains se rendirent en Chine au debut du XIVe siecle et laisserent leurs propres recits. Giovanni di Montecorvino (1247-1328) arriva a Dadu (Pekin) en 1294 et fonda effectivement l'Eglise catholique en Chine. A Dadu, il construisit des eglises, traduisit le Nouveau Testament et les Psaumes en mongol (ou peut-etre en ouighour), et aurait baptise quelque six mille personnes. Ses lettres de Dadu constituent des temoignages documentaires authentiques sur la societe de la fin de la dynastie Yuan. En 1307, le pape Clement V le nomma archeveque de Dadu — une juridiction ecclesiastique qui subsista jusqu'a l'effondrement de l'Empire mongol.<ref>"A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models," ''Scientific Reports'' 15 (2025).</ref>
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Odoric de Pordenone (vers 1286-1331) voyagea pendant six ans dans le sud de la Chine, visitant Canton, Quanzhou, Fuzhou, Hangzhou et Nanjing, laissant les descriptions les plus etendues geographiquement que tout Europeen eut encore tentees des villes chinoises. Son recit fournit la matiere de la litterature de voyage fictive — en particulier les celebres et fictifs ''Voyages'' de Jean de Mandeville (vers 1357), qui empruntait abondamment aux recits authentiques d'Odoric et d'autres voyageurs, en y ajoutant des embellissements fantaisistes et merveilleux.
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Giovanni de' Marignolli, parvenu a Dadu en 1342 en qualite d'envoye pontifical, fut recu avec ceremonie par le dernier empereur Yuan et lui offrit un cheval — lequel inspira cinq poemes et odes recueillis dans le ''Yuanshi xuanji''.<ref>See, e.g., Mark Edward Lewis and Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," ''Journal of Chinese Literature and Culture'' 9, no. 1 (2022).</ref>
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=== 3.5 Les limites des connaissances medievales ===
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Les recits de voyage medievaux elargirent considerablement les connaissances europeennes sur la Chine, mais ils presentaient aussi d'evidentes limites. Premierement, aucun de ces voyageurs n'apprit la langue chinoise ni ne fut capable de lire les textes chinois. Leur comprehension de la civilisation chinoise demeura donc a la surface de l'observation, sans penetrer le coeur de la culture ecrite. Deuxiemement, leurs recits etaient le produit de contacts brefs et non d'une immersion prolongee — meme Marco Polo, qui pretend avoir passe dix-sept ans en Chine, presente dans son texte le point de vue d'un observateur et non la comprehension d'un participant. Troisiemement, leurs recits etaient rediges pour un public europeen et refletaient les interets et les prejuges europeens — la fascination pour l'etrange et l'exotique plutot que la volonte de comprendre la civilisation chinoise dans ses propres termes.
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Le plus important, peut-etre, est que les connaissances laissees par les voyageurs medievaux ne furent pas institutionnalisees. L'effondrement de l'Empire mongol coupa a la fin du XIVe siecle les voies terrestres reliant l'Europe a la Chine. Le recit fictif de Mandeville supplanta les rapports de voyage authentiques. Et au XVe siecle, la connaissance europeenne de la Chine s'etait a nouveau reduite a une rumeur vague et lointaine — un « Cathay » opulent existant aux confins du monde. Ce n'est que lorsque l'ere des Grandes Decouvertes ouvrit de nouvelles voies par la mer que les Europeens recommencerent a accumuler des connaissances systematiques sur la Chine.
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== 4. L'expansion au debut de l'epoque moderne : navigateurs et premiers rapports systematiques ==
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=== 4.1 L'arrivee des Portugais ===
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L'arrivee de Vasco de Gama en Inde en 1498 marqua le debut d'une ere de contact maritime direct entre l'Europe et l'Asie. En 1513, le commercant portugais Jorge Alvares atteignit la cote du Guangdong, devenant l'un des premiers Europeens a atteindre la Chine par voie maritime. En 1517, Fernao Peres de Andrade et l'envoye royal Tome Pires furent autorises a entrer dans la ville de Canton. L'ere du contact maritime soutenu entre l'Europe et l'Empire des Ming avait commence.<ref>Hilde De Weerdt, ''Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China'' (Cambridge: Harvard University Asia Center, 2015).</ref>
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Les premiers rapports portugais sur la Chine furent des recits de voyage et de captivite qui marquaient un progres considerable en detail et en fiabilite par rapport aux recits de voyage medievaux. Les lettres de prisonniers portugais detenus a Canton — Cristovao Vieira (1534) et Vasco Calvo (1536) — fournissaient des observations detaillees de premiere main. Le rapport de Galeote Pereira (vers 1555) marqua un tournant dans les perceptions portugaises de la Chine, par son ton admiratif a l'egard de la civilisation chinoise, inhabituel pour l'epoque. Et l'oeuvre monumentale de Fernao Mendes Pinto, la ''Peregrinacao'' (publiee en 1614), bien que tres contestee quant a son exactitude factuelle, offrit aux lecteurs europeens un tableau extraordinairement vivant de la Chine au XVIe siecle.<ref>China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).</ref>
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=== 4.2 Mendoza et la premiere encyclopedie ===
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L'ouvrage le plus influent sur la Chine publie au debut de l'epoque moderne fut l'''Historia de las Cosas mas Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China'' (Rome, 1585) de Juan Gonzalez de Mendoza. Mendoza ne s'etait jamais rendu en Chine, mais il synthetisa avec maitrise les rapports de voyageurs comme Martin de Rada, completes par des traductions de livres chinois, en une encyclopedie de la civilisation chinoise. L'ouvrage parut en quarante-six editions et huit langues dans les quinze dernieres annees du XVIe siecle — un veritable phenomene editorial. Il couvrait la geographie, la politique, le commerce, les affaires militaires, l'education, l'imprimerie, la poudre a canon et les moeurs sociales de la Chine avec une exhaustivite et une precision qui emerveillaient les lecteurs europeens.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 54-60.</ref>
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=== 4.3 Ricci et le debut de la mission jesuite ===
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L'evenement le plus decisif de l'histoire du contact culturel entre l'Europe et la Chine fut l'arrivee de la mission jesuite. En 1583, le jesuite italien Matteo Ricci (1552-1610) et son collegue Michele Ruggieri etablirent la premiere residence permanente a Zhaoqing, dans le Guangdong, inaugurant une entreprise missionnaire qui allait durer pres de deux siecles et qui, dans la production de connaissances systematiques de l'Occident sur la Chine, surpasserait en importance tous les contacts anterieurs reunis.
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Le genie de Ricci residait dans ce que les savants ulterieurs ont appele la « strategie d'accommodation » : la presentation du christianisme comme compatible avec le confucianisme et l'adaptation du savoir europeen aux formes culturelles chinoises. Cette strategie exigeait de Ricci une etude approfondie de la langue et des classiques chinois. Son ouvrage majeur — son manuscrit italien ''Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina'', traduit en latin par le jesuite belge Nicolas Trigault et publie en 1615 sous le titre ''De Christiana Expeditione apud Sinas'' — devint la source la plus fiable d'information sur la Chine disponible en Europe, et le demeura jusqu'a la fin du XVIIe siecle.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 96-97, citant Li Xueqin.</ref>
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L'entreprise jesuite et son influence profonde sur la sinologie europeenne seront traitees en detail au chapitre 2. Il suffit ici de noter que les Jesuites representent la transition decisive de la prehistoire de la sinologie vers la sinologie elle-meme. Les voyageurs et marchands qui les avaient precedes avaient rapporte ce qu'ils avaient observe en surface. Les Jesuites apprirent la langue chinoise, lurent les classiques chinois, traduisirent des textes de philosophie et d'histoire chinoises, et engagerent avec l'elite intellectuelle chinoise un dialogue d'une profondeur sans precedent chez les Europeens. Ils creerent l'infrastructure de la sinologie europeenne — dictionnaires, grammaires, traductions et rapports exhaustifs — qui rendit possible l'etude savante de la Chine. Si Marco Polo avait leve le rideau, Ricci lanca le spectacle.
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== 5. La chinoiserie : la reception esthetique de la Chine en Europe ==
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=== 5.1 La Chine dans le style ===
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A partir du XVIIe siecle, parallelement a l'accumulation des connaissances, s'amorca en Europe une reception esthetique de la Chine — la « chinoiserie », c'est-a-dire la mode, dans l'art et le design europeens, d'imiter ou d'evoquer des motifs chinois. La chinoiserie influenca la decoration interieure, l'art des jardins, la production de porcelaine, les motifs textiles et l'architecture, atteignant son apogee vers le milieu du XVIIIe siecle.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 102-113.</ref>
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La chinoiserie est un phenomene important mais ambigu dans la prehistoire de la sinologie. D'une part, elle temoignait d'une appreciation sincere des valeurs esthetiques chinoises — notamment de la porcelaine, de la soie et de la laque. L'aristocratie europeenne collectionnait les porcelaines chinoises, construisait des pavillons de style chinois dans ses jardins et commandait des meubles et des papiers peints ornes de motifs chinois. D'autre part, la chinoiserie etait en grande partie une fantaisie plutot qu'une realite — une projection d'une Chine imaginaire refletant les gouts et les desirs europeens plutot que la veritable physionomie de la civilisation chinoise. La « Chine » du design chinoiserie etait un monde de reve exotique, peuple de dragons decoratifs, de pagodes et de personnages pittoresques, sans grand rapport avec la Chine serieuse des rapports jesuites.
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=== 5.2 La Route de la Porcelaine ===
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L'influence la plus profonde de la Chine sur la culture materielle europeenne fut peut-etre la porcelaine. Les porcelaines chinoises commencerent a affluer en Europe au XVIe siecle et devinrent immediatement des objets de luxe tres prises. Les tentatives pour reproduire la porcelaine chinoise stimulerent le developpement de la technologie ceramique europeenne, aboutissant finalement, en 1709, a la decouverte du secret de la veritable porcelaine par Johann Friedrich Bottger a Meissen, sous le patronage d'Auguste II. L'industrie europeenne de la porcelaine qui en resulta — Meissen, Sevres, Wedgwood — fut profondement influencee par l'esthetique chinoise dans ses decors et sa conception.
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== 6. Les debats des Lumieres : les philosophes et la Chine ==
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=== 6.1 Les rapports jesuites et la philosophie europeenne ===
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Les connaissances transmises de Chine en Europe par les missionnaires jesuites exercerent une influence profonde sur la philosophie europeenne des Lumieres. Les rapports sur le gouvernement chinois — un empire civilise et ordonne, administre par des fonctionnaires lettres — fournirent de puissants arguments pour les debats politiques europeens. Leibniz, Wolff, Voltaire et les physiocrates invoquaient tous l'exemple chinois a l'appui de leurs theses philosophiques respectives.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 114-117.</ref>
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C'est Voltaire qui poussa le plus loin l'eloge de la Chine, presentant Confucius comme « le plus grand de tous les sages » et le gouvernement chinois comme un modele de rationalite eclairee. Sa vision de la Chine, bien qu'idealisee, refletait un melange de connaissances reelles — puisees dans les sources jesuites — et de profondes convictions philosophiques. Pour Voltaire, la Chine etait la preuve qu'une grande civilisation pouvait etre edifiee sur des principes rationnels — une replique decisive a la superstition et a l'intolerance religieuse europeennes.
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Cependant, la sinophilie des Lumieres ne fut pas sans contradicteurs. Montesquieu, dans ''De l'esprit des lois'' (1748), classait la Chine parmi les Etats « despotiques » — gouvernes par la crainte plutot que par la loi ou la vertu. Herder niait tout dynamisme historique a la civilisation chinoise. Et Hegel, le plus radical des critiques, refusa a la pensee chinoise le statut de philosophie, declarant que la Chine demeurait figee au stade le plus primitif du developpement historique et que la pensee chinoise n'avait jamais atteint le niveau de reflexion abstraite necessaire a la veritable philosophie.
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Ces debats des Lumieres — tant chez les partisans que chez les detracteurs — reposaient largement sur les connaissances (incompletes) fournies par les sources jesuites. Ils revelent un schema recurrent dans la prehistoire de la sinologie : les Europeens utilisaient la Chine pour eclairer leurs propres problemes philosophiques, plutot que de chercher a comprendre la civilisation chinoise dans ses propres termes. La Chine servait de miroir, d'ecran sur lequel etaient projetees les preoccupations europeennes — une pratique qui allait se perpetuer pendant des siecles.
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== 7. Conclusion : vers une discipline ==
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A la fin du XVIIIe siecle, l'Europe avait accumule un volume considerable de connaissances sur la Chine. Les missionnaires jesuites avaient produit un vaste corpus de traductions, de dictionnaires, de grammaires et de rapports exhaustifs. Les philosophes des Lumieres avaient integre la Chine dans leurs debats intellectuels. La chinoiserie etait devenue partie integrante de l'experience esthetique europeenne. Et le commerce et la diplomatie avaient etabli des liens durables entre la Chine et plusieurs nations europeennes.
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Cependant, toutes ces connaissances demeuraient au stade pre-disciplinaire. Il n'existait ni chaire universitaire, ni cursus systematique, ni revue savante, ni communaute formee de chercheurs voues a l'etude de la Chine avec la rigueur d'une discipline academique. Les contributions des Jesuites, bien qu'immenses, etaient bornees par leurs objectifs missionnaires ; l'interet des philosophes des Lumieres, bien que vif, restait souvent superficiel et instrumentalisant.
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La transition decisive de la connaissance pre-disciplinaire vers la sinologie academique eut lieu en 1814 — avec la creation de la chaire de langues et de litteratures chinoises et tartares-mandchoues au College de France, et la nomination de Remusat comme premier titulaire. Cet evenement sera traite au chapitre 4. Mais sans les siecles de contact culturel retrace dans le present chapitre, cette transition aurait ete impensable. Les connaissances accumulees par les marchands, voyageurs, missionnaires et philosophes — fragmentaires, biaisees et souvent inexactes — poserent les fondements sur lesquels la sinologie en tant que discipline academique allait s'eriger.
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== Notes ==
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== Bibliographie ==
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=== Sources primaires ===
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* Carpini, Giovanni di Pian del. ''Historia Mongalorum''. Vers 1247.
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* Mendoza, Juan Gonzalez de. ''Historia de las Cosas mas Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China''. Rome, 1585.
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* Odoric de Pordenone. ''Relatio''. Vers 1330.
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* Pinto, Fernao Mendes. ''Peregrinacao''. Lisbonne, 1614.
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* Polo, Marco. ''Divisament dou Monde''. Vers 1298. Edition moderne : A. C. Moule et Paul Pelliot (Londres : George Routledge, 1938).
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* Pline l'Ancien. ''Naturalis Historia''.
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* Ptolemee. ''Geographia''.
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* Ricci, Matteo. ''Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina''. Traduit en latin par Nicolas Trigault sous le titre ''De Christiana Expeditione apud Sinas''. 1615.
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* Rubrouck, Guillaume de. ''Itinerarium''. Vers 1255.
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=== Sources secondaires ===
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* Honey, David B. ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology''. American Oriental Series 86. New Haven: American Oriental Society, 2001.
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* Zhang Xiping 张西平. « Cours 1 : Introduction a l'etude de la sinologie occidentale ». In ''Seize cours sur la sinologie occidentale''.
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* He Yin 何寅 et Xu Guanghua 许光华. ''Guowai hanxueshi'' 国外汉学史 (Histoire de la sinologie a l'etranger). Shanghai : Shanghai Waiyu Jiaoyu Chubanshe, 2002.
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* Jackson, Peter. ''The Mongols and the West, 1221-1410''. Harlow : Pearson, 2005.
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* Lach, Donald F. ''Asia in the Making of Europe''. 3 vol. Chicago : University of Chicago Press, 1965-1993.
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* Mungello, D. E. ''Curious Land: Jesuit Accommodation and the Origins of Sinology''. Honolulu : University of Hawai'i Press, 1989.
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* Reichert, Folker E. ''Begegnungen mit China: Die Entdeckung Ostasiens im Mittelalter''. Sigmaringen : Jan Thorbecke Verlag, 1992.
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* Said, Edward. ''Orientalism''. New York : Pantheon, 1978.
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== References ==
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<references />
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[[Category:History of Sinology/fr]]
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Chapitre 1 : Premiers contacts — Voyageurs, marchands et premiers rapports sur la Chine

1. Introduction : avant la discipline

Bien avant la creation de la premiere chaire universitaire de sinologie au College de France en decembre 1814, les Europeens accumulaient des connaissances sur la Chine depuis plus de deux millenaires. Ces connaissances etaient fragmentaires, souvent fantaisistes, filtrees a travers de multiples couches d'intermediaires — nomades d'Asie centrale, marchands arabes, commercants persans, chroniqueurs byzantins. Elles n'etaient cependant pas negligeables. Au moment ou Jean-Pierre Abel-Remusat inaugurait l'etude academique de la langue et de la civilisation chinoises a Paris, l'Europe possedait deja un corpus considerable d'ecrits sur la Chine : traites geographiques grecs, histoires naturelles romaines, recits de voyage medievaux, ethnographies jesuites, traites philosophiques des Lumieres et une riche culture visuelle de chinoiserie. Le premier chapitre de toute histoire de la sinologie doit donc commencer non par la discipline elle-meme, mais par sa longue prehistoire, les siecles de rencontres culturelles qui l'ont rendue a la fois possible et necessaire.

Les connaissances de cette periode pre-disciplinaire peuvent etre esquissees le long d'un axe chronologique. Dans l'Antiquite classique, les auteurs grecs et romains possedaient une vague conscience des « Seres » — un peuple situe a l'extremite orientale du monde connu, celebre pour sa production de soie. A la periode medievale, les conquetes mongoles ouvrirent de nouvelles voies de communication, permettant a des missionnaires franciscains et a des marchands italiens — dont le plus celebre fut Marco Polo — d'observer de premiere main la Chine sous domination Yuan. Au debut de l'epoque moderne, a partir de la fin du XVe siecle, l'arrivee des navigateurs portugais inaugura un contact maritime soutenu entre l'Europe et la Chine, produisant une serie de rapports de plus en plus detailles qui culminerent dans l'engagement exhaustif des Jesuites avec la culture chinoise. Ce chapitre retrace d'abord les racines classiques de la connaissance europeenne de la Chine, examine ensuite les recits de voyage medievaux, puis aborde l'expansion des connaissances europeennes au debut de l'epoque moderne, avant de conclure par les debuts de la mission jesuite — l'entreprise a partir de laquelle la sinologie en tant que discipline autonome allait naitre.

2. Connaissances de l'Antiquite classique : les Seres et la Route de la Soie

2.1 Les sources grecques et romaines

Les premieres mentions de la Chine — ou plus exactement d'un pays producteur de soie situe a l'extreme orient de l'Asie — dans la litterature europeenne apparaissent chez les geographes et historiens de la Grece antique. A partir du Ve siecle avant notre ere, les textes grecs commencent a mentionner les « Seres » (Σῆρες), un nom derive du mot grec pour la soie (σήρ), designant un peuple vivant aux confins orientaux du monde connu, repute pour la production de cette matiere.[1]

Le premier auteur classique a mentionner explicitement les Seres est Ctesias de Cnide (vers 400 av. J.-C.), qui les evoque en passant dans sa description de l'Inde. Les Seres apparaissent ensuite dans une serie de recits de plus en plus detailles : les generaux d'Alexandre le Grand, lors de leur traversee de l'Asie centrale, eurent vent d'une grande civilisation plus a l'est, et les geographes hellenistiques integrerent les Seres dans leurs cartes de plus en plus elaborees du monde connu.[2]

Les recits classiques les plus detailles se trouvent chez Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.), dans son Histoire naturelle (Naturalis Historia), et chez Pomponius Mela (vers 43 apr. J.-C.), dans sa Chorographie (De Chorographia). La description des Seres par Pline est revelatrice d'un melange de fascination et de perplexite : il les decrit comme d'une stature exceptionnellement elevee, aux cheveux roux et aux yeux bleus (description manifestement erronee, refletant peut-etre une confusion avec des intermediaires d'Asie centrale), et celebres pour la production de soie. Le procede de production que decrit Pline — qui consiste a « peigner » les fibres de soie sur les feuilles — revele l'ignorance fondamentale des Europeens quant a la sericiculture. Il reconnaissait neanmoins l'importance economique du commerce de la soie, estimant la depense annuelle de l'Empire romain en produits de luxe orientaux (dont la soie, entre autres) a cent millions de sesterces — un chiffre que les historiens economiques continuent de debattre.[3]

Le geographe du IIe siecle Ptolemee (vers 100-170 apr. J.-C.) donna aux Seres une place sur la carte du monde connu dans sa Geographie (Geographia), ouvrage qui fait date. Il situait la « Serica » (le Pays de la Soie) a l'extremite orientale de l'Asie, dans une position correspondant approximativement au nord-ouest de la Chine sur les cartes posterieures. Ptolemee mentionnait egalement les « Thinae » ou « Sinai » — un nom possiblement derive de « Qin » (秦), representant ainsi une seconde apprehension independante de la Chine. Zhang Xiping note que le lien linguistique entre « Sinai » et le mot ulterieurement utilise « China » demeure un sujet de debat academique.[4]

Les recits classiques sur les Seres presentent plusieurs traits remarquables. Premierement, ils reposent presque entierement sur des informations indirectes — aucun Grec ou Romain connu ne s'est jamais rendu en Chine. Les connaissances se transmettaient le long des routes commerciales de la Route de la Soie, a travers de multiples intermediaires culturels. Deuxiemement, ces recits portaient principalement sur un produit unique — la soie — plutot que sur une civilisation. Les Seres etaient connus par leur marchandise, non par leur culture. Troisiemement, ces recits sont marques par un flou geographique et une confusion ethnographique considerables : les Seres etaient frequemment confondus avec les Indiens, les Scythes et d'autres peuples asiatiques, et la localisation exacte de leur pays demeurait incertaine dans la plupart des sources classiques.

2.2 La Route de la Soie et les echanges materiels

Les routes commerciales qui amenerent les Seres dans la conscience europeenne sont celles qui furent collectivement designees sous le nom de « Route de la Soie » — terme invente par le geographe allemand Ferdinand von Richthofen en 1877.[5] La Route de la Soie n'etait pas une voie unique mais un reseau de routes commerciales reliant la Chine, l'Asie centrale, la Perse et le monde mediterraneen. Le long de ces voies, la soie et d'autres marchandises chinoises (laques, bronzes et, plus tard, porcelaine) circulaient vers l'ouest, tandis que le verre, les ouvrages metalliques et les metaux precieux circulaient vers l'est.

Les consequences culturelles de ces echanges materiels furent profondes, bien que largement indirectes. La soie devint un produit de luxe tres prise a Rome, condamne par les moralistes comme signe de decadence tout en etant ardemment recherche par l'aristocratie. L'origine exotique de la soie — venue des confins orientaux du monde connu — lui conferait une aura de mystere qui alimentait la curiosite europeenne a l'egard d'un peuple oriental imagine comme prospere, pacifique et lointain.

Il convient toutefois de noter que les connaissances de l'Antiquite classique etaient essentiellement de nature commerciale et non savante. Rien n'indique qu'un Grec ou un Romain ait jamais tente d'apprendre la langue chinoise ou d'etudier systematiquement la civilisation chinoise. La connaissance des Seres etait un sous-produit du commerce de la soie, et non le fruit d'une recherche deliberee de savoir. En ce sens, les connaissances de l'Antiquite classique representent la couche la plus ancienne — et la plus rudimentaire — de la sinologie : une curiosite suscitee par le contact commercial, mais n'atteignant pas encore le niveau de l'investigation savante.

3. Contacts medievaux : l'Empire mongol et les recits de voyageurs

3.1 Les intermediaires byzantin et islamique

Au cours des siecles qui separent la fin de l'Antiquite classique du debut des voyages medievaux, la connaissance europeenne de la Chine n'enregistra pratiquement aucun progres. L'effondrement de l'Empire romain d'Occident detruisit les structures politiques et economiques qui avaient rendu le commerce de la soie possible. L'Empire byzantin conserva quelque souvenir des Seres — on pretend que Byzance obtint des vers a soie sous le regne de Justinien (527-565), selon l'historien byzantin Procope du VIe siecle, ce qui elimina la dependance a l'egard des importations orientales — mais le contact direct avec la Chine avait pour ainsi dire cesse.[6]

Durant cette periode, c'est le monde arabo-islamique qui se substitua a Byzance comme principal intermediaire pour la transmission des informations sur la Chine vers l'Europe. Les marchands arabes frequentaient regulierement les ports chinois, en particulier Canton et Quanzhou, et les geographes arabes produisirent sur la Chine des descriptions bien plus detaillees et exactes que celles des auteurs medievaux europeens. Les recits du Marchand Sulayman (vers 851) et d'al-Masʿudi (vers 943) fournissaient aux lecteurs arabophones des descriptions detaillees de la geographie, de l'administration et des coutumes sociales de la Chine. Ces textes arabes ne furent toutefois accessibles aux lecteurs europeens, en traduction, qu'au debut de l'epoque moderne.[7]

3.2 L'ouverture mongole : Plan Carpin et Rubrouck

Les conquetes mongoles du XIIIe siecle ouvrirent de nouvelles voies de communication entre l'Europe et l'Asie orientale, transformant radicalement l'echelle et la nature des connaissances europeennes sur la Chine. La Pax Mongolica — la periode de paix et de stabilite relative qui regnait sur un immense empire s'etendant de la Hongrie a la Coree — permit pour la premiere fois a des Europeens de se rendre en Chine par voie terrestre.

Les premiers voyageurs europeens furent des freres franciscains, envoyes comme ambassadeurs pontificaux aupres de la cour mongole. Giovanni di Pian del Carpine (vers 1182-1252) fut depeche par le pape Innocent IV en 1245 et parvint a Karakorum, la capitale mongole, en 1246. Son Historia Mongalorum fut le premier recit substantiel de l'Empire mongol compose par un Europeen ; s'il ne concerne la Chine que de maniere indirecte, il posa les fondements des rapports plus directs laisses par les voyageurs ulterieurs.[8]

Guillaume de Rubrouck (vers 1220-1293), autre frere franciscain, se rendit aupres des Mongols en 1253-1255. Son rapport de voyage est plus detaille que celui de Plan Carpin et contient des observations minutieuses sur les pratiques religieuses, les habitudes alimentaires et l'organisation sociale mongoles. A la cour mongole de Karakorum, Rubrouck rencontra des artisans et des fonctionnaires chinois, et laissa une description vivante du caractere multiculturel de l'Empire mongol.

3.3 Marco Polo et le Divisament dou Monde

Le texte medieval le plus influent dans la formation de l'image europeenne de la Chine est incontestablement le Divisament dou Monde (egalement connu sous le titre Il Milione, vers 1298) de Marco Polo (vers 1254-1324). Selon le recit, Marco Polo voyagea avec son pere Niccolo et son oncle Maffeo, atteignit la cour de Kubilai Khan vers 1275, demeura en Chine environ dix-sept ans et revint a Venise en 1295.[9]

Le recit de Marco Polo occupe une position singuliere dans la prehistoire de la sinologie. D'un cote, il constitue la description la plus detaillee et la plus influente de la Chine produite par un Europeen au Moyen Age. Polo decrit les villes, les marches, les routes, les ponts et les voies d'eau de la Chine avec une ampleur et une precision de detail sans precedent. Sa description de Hangzhou est particulierement celebre — il la presente comme la plus grande ville du monde, un tableau de marches florissants, d'innombrables ponts et d'une vie urbaine raffinee. Il decrit l'utilisation du papier-monnaie en Chine (phenomene alors inconnu en Europe), son systeme postal, l'usage du charbon et l'organisation administrative de l'Empire mongol.

De l'autre cote, le recit de Polo a ete continuellement conteste par les savants modernes. Certains mettent en doute qu'il ait reellement atteint la Chine, soulignant l'absence remarquable dans son texte de plusieurs traits culturels chinois qui auraient du attirer l'attention — le the, les baguettes, l'ecriture chinoise, le bandage des pieds et la Grande Muraille — et notant que son nom n'apparait dans aucun document chinois connu.[10] D'autres defendeurs de l'authenticite du recit font valoir que nombre de details specifiques qu'il mentionne ont ete confirmes par des sources chinoises et par l'archeologie.

Quelle que soit la position adoptee sur la question de savoir si Marco Polo a reellement atteint la Chine, l'impact du texte qu'il a produit sur l'imaginaire europeen de la Chine est incontestable. Le Divisament dou Monde fut largement copie et traduit a l'epoque des manuscrits et continua d'influencer la perception europeenne de la Chine pendant des siecles. C'est en partie inspire par le recit de Marco Polo que Christophe Colomb prit la mer vers l'ouest, emportant avec lui un exemplaire annote du Livre de Marco Polo, dans l'espoir d'atteindre le « pays du Grand Khan ». En ce sens, Marco Polo n'est pas seulement un personnage de la prehistoire de la sinologie, mais un prologue a l'ere des Grandes Decouvertes.

3.4 La mission franciscaine en Chine

A la suite de Marco Polo, plusieurs freres franciscains se rendirent en Chine au debut du XIVe siecle et laisserent leurs propres recits. Giovanni di Montecorvino (1247-1328) arriva a Dadu (Pekin) en 1294 et fonda effectivement l'Eglise catholique en Chine. A Dadu, il construisit des eglises, traduisit le Nouveau Testament et les Psaumes en mongol (ou peut-etre en ouighour), et aurait baptise quelque six mille personnes. Ses lettres de Dadu constituent des temoignages documentaires authentiques sur la societe de la fin de la dynastie Yuan. En 1307, le pape Clement V le nomma archeveque de Dadu — une juridiction ecclesiastique qui subsista jusqu'a l'effondrement de l'Empire mongol.[11]

Odoric de Pordenone (vers 1286-1331) voyagea pendant six ans dans le sud de la Chine, visitant Canton, Quanzhou, Fuzhou, Hangzhou et Nanjing, laissant les descriptions les plus etendues geographiquement que tout Europeen eut encore tentees des villes chinoises. Son recit fournit la matiere de la litterature de voyage fictive — en particulier les celebres et fictifs Voyages de Jean de Mandeville (vers 1357), qui empruntait abondamment aux recits authentiques d'Odoric et d'autres voyageurs, en y ajoutant des embellissements fantaisistes et merveilleux.

Giovanni de' Marignolli, parvenu a Dadu en 1342 en qualite d'envoye pontifical, fut recu avec ceremonie par le dernier empereur Yuan et lui offrit un cheval — lequel inspira cinq poemes et odes recueillis dans le Yuanshi xuanji.[12]

3.5 Les limites des connaissances medievales

Les recits de voyage medievaux elargirent considerablement les connaissances europeennes sur la Chine, mais ils presentaient aussi d'evidentes limites. Premierement, aucun de ces voyageurs n'apprit la langue chinoise ni ne fut capable de lire les textes chinois. Leur comprehension de la civilisation chinoise demeura donc a la surface de l'observation, sans penetrer le coeur de la culture ecrite. Deuxiemement, leurs recits etaient le produit de contacts brefs et non d'une immersion prolongee — meme Marco Polo, qui pretend avoir passe dix-sept ans en Chine, presente dans son texte le point de vue d'un observateur et non la comprehension d'un participant. Troisiemement, leurs recits etaient rediges pour un public europeen et refletaient les interets et les prejuges europeens — la fascination pour l'etrange et l'exotique plutot que la volonte de comprendre la civilisation chinoise dans ses propres termes.

Le plus important, peut-etre, est que les connaissances laissees par les voyageurs medievaux ne furent pas institutionnalisees. L'effondrement de l'Empire mongol coupa a la fin du XIVe siecle les voies terrestres reliant l'Europe a la Chine. Le recit fictif de Mandeville supplanta les rapports de voyage authentiques. Et au XVe siecle, la connaissance europeenne de la Chine s'etait a nouveau reduite a une rumeur vague et lointaine — un « Cathay » opulent existant aux confins du monde. Ce n'est que lorsque l'ere des Grandes Decouvertes ouvrit de nouvelles voies par la mer que les Europeens recommencerent a accumuler des connaissances systematiques sur la Chine.

4. L'expansion au debut de l'epoque moderne : navigateurs et premiers rapports systematiques

4.1 L'arrivee des Portugais

L'arrivee de Vasco de Gama en Inde en 1498 marqua le debut d'une ere de contact maritime direct entre l'Europe et l'Asie. En 1513, le commercant portugais Jorge Alvares atteignit la cote du Guangdong, devenant l'un des premiers Europeens a atteindre la Chine par voie maritime. En 1517, Fernao Peres de Andrade et l'envoye royal Tome Pires furent autorises a entrer dans la ville de Canton. L'ere du contact maritime soutenu entre l'Europe et l'Empire des Ming avait commence.[13]

Les premiers rapports portugais sur la Chine furent des recits de voyage et de captivite qui marquaient un progres considerable en detail et en fiabilite par rapport aux recits de voyage medievaux. Les lettres de prisonniers portugais detenus a Canton — Cristovao Vieira (1534) et Vasco Calvo (1536) — fournissaient des observations detaillees de premiere main. Le rapport de Galeote Pereira (vers 1555) marqua un tournant dans les perceptions portugaises de la Chine, par son ton admiratif a l'egard de la civilisation chinoise, inhabituel pour l'epoque. Et l'oeuvre monumentale de Fernao Mendes Pinto, la Peregrinacao (publiee en 1614), bien que tres contestee quant a son exactitude factuelle, offrit aux lecteurs europeens un tableau extraordinairement vivant de la Chine au XVIe siecle.[14]

4.2 Mendoza et la premiere encyclopedie

L'ouvrage le plus influent sur la Chine publie au debut de l'epoque moderne fut l'Historia de las Cosas mas Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China (Rome, 1585) de Juan Gonzalez de Mendoza. Mendoza ne s'etait jamais rendu en Chine, mais il synthetisa avec maitrise les rapports de voyageurs comme Martin de Rada, completes par des traductions de livres chinois, en une encyclopedie de la civilisation chinoise. L'ouvrage parut en quarante-six editions et huit langues dans les quinze dernieres annees du XVIe siecle — un veritable phenomene editorial. Il couvrait la geographie, la politique, le commerce, les affaires militaires, l'education, l'imprimerie, la poudre a canon et les moeurs sociales de la Chine avec une exhaustivite et une precision qui emerveillaient les lecteurs europeens.[15]

4.3 Ricci et le debut de la mission jesuite

L'evenement le plus decisif de l'histoire du contact culturel entre l'Europe et la Chine fut l'arrivee de la mission jesuite. En 1583, le jesuite italien Matteo Ricci (1552-1610) et son collegue Michele Ruggieri etablirent la premiere residence permanente a Zhaoqing, dans le Guangdong, inaugurant une entreprise missionnaire qui allait durer pres de deux siecles et qui, dans la production de connaissances systematiques de l'Occident sur la Chine, surpasserait en importance tous les contacts anterieurs reunis.

Le genie de Ricci residait dans ce que les savants ulterieurs ont appele la « strategie d'accommodation » : la presentation du christianisme comme compatible avec le confucianisme et l'adaptation du savoir europeen aux formes culturelles chinoises. Cette strategie exigeait de Ricci une etude approfondie de la langue et des classiques chinois. Son ouvrage majeur — son manuscrit italien Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina, traduit en latin par le jesuite belge Nicolas Trigault et publie en 1615 sous le titre De Christiana Expeditione apud Sinas — devint la source la plus fiable d'information sur la Chine disponible en Europe, et le demeura jusqu'a la fin du XVIIe siecle.[16]

L'entreprise jesuite et son influence profonde sur la sinologie europeenne seront traitees en detail au chapitre 2. Il suffit ici de noter que les Jesuites representent la transition decisive de la prehistoire de la sinologie vers la sinologie elle-meme. Les voyageurs et marchands qui les avaient precedes avaient rapporte ce qu'ils avaient observe en surface. Les Jesuites apprirent la langue chinoise, lurent les classiques chinois, traduisirent des textes de philosophie et d'histoire chinoises, et engagerent avec l'elite intellectuelle chinoise un dialogue d'une profondeur sans precedent chez les Europeens. Ils creerent l'infrastructure de la sinologie europeenne — dictionnaires, grammaires, traductions et rapports exhaustifs — qui rendit possible l'etude savante de la Chine. Si Marco Polo avait leve le rideau, Ricci lanca le spectacle.

5. La chinoiserie : la reception esthetique de la Chine en Europe

5.1 La Chine dans le style

A partir du XVIIe siecle, parallelement a l'accumulation des connaissances, s'amorca en Europe une reception esthetique de la Chine — la « chinoiserie », c'est-a-dire la mode, dans l'art et le design europeens, d'imiter ou d'evoquer des motifs chinois. La chinoiserie influenca la decoration interieure, l'art des jardins, la production de porcelaine, les motifs textiles et l'architecture, atteignant son apogee vers le milieu du XVIIIe siecle.[17]

La chinoiserie est un phenomene important mais ambigu dans la prehistoire de la sinologie. D'une part, elle temoignait d'une appreciation sincere des valeurs esthetiques chinoises — notamment de la porcelaine, de la soie et de la laque. L'aristocratie europeenne collectionnait les porcelaines chinoises, construisait des pavillons de style chinois dans ses jardins et commandait des meubles et des papiers peints ornes de motifs chinois. D'autre part, la chinoiserie etait en grande partie une fantaisie plutot qu'une realite — une projection d'une Chine imaginaire refletant les gouts et les desirs europeens plutot que la veritable physionomie de la civilisation chinoise. La « Chine » du design chinoiserie etait un monde de reve exotique, peuple de dragons decoratifs, de pagodes et de personnages pittoresques, sans grand rapport avec la Chine serieuse des rapports jesuites.

5.2 La Route de la Porcelaine

L'influence la plus profonde de la Chine sur la culture materielle europeenne fut peut-etre la porcelaine. Les porcelaines chinoises commencerent a affluer en Europe au XVIe siecle et devinrent immediatement des objets de luxe tres prises. Les tentatives pour reproduire la porcelaine chinoise stimulerent le developpement de la technologie ceramique europeenne, aboutissant finalement, en 1709, a la decouverte du secret de la veritable porcelaine par Johann Friedrich Bottger a Meissen, sous le patronage d'Auguste II. L'industrie europeenne de la porcelaine qui en resulta — Meissen, Sevres, Wedgwood — fut profondement influencee par l'esthetique chinoise dans ses decors et sa conception.

6. Les debats des Lumieres : les philosophes et la Chine

6.1 Les rapports jesuites et la philosophie europeenne

Les connaissances transmises de Chine en Europe par les missionnaires jesuites exercerent une influence profonde sur la philosophie europeenne des Lumieres. Les rapports sur le gouvernement chinois — un empire civilise et ordonne, administre par des fonctionnaires lettres — fournirent de puissants arguments pour les debats politiques europeens. Leibniz, Wolff, Voltaire et les physiocrates invoquaient tous l'exemple chinois a l'appui de leurs theses philosophiques respectives.[18]

C'est Voltaire qui poussa le plus loin l'eloge de la Chine, presentant Confucius comme « le plus grand de tous les sages » et le gouvernement chinois comme un modele de rationalite eclairee. Sa vision de la Chine, bien qu'idealisee, refletait un melange de connaissances reelles — puisees dans les sources jesuites — et de profondes convictions philosophiques. Pour Voltaire, la Chine etait la preuve qu'une grande civilisation pouvait etre edifiee sur des principes rationnels — une replique decisive a la superstition et a l'intolerance religieuse europeennes.

Cependant, la sinophilie des Lumieres ne fut pas sans contradicteurs. Montesquieu, dans De l'esprit des lois (1748), classait la Chine parmi les Etats « despotiques » — gouvernes par la crainte plutot que par la loi ou la vertu. Herder niait tout dynamisme historique a la civilisation chinoise. Et Hegel, le plus radical des critiques, refusa a la pensee chinoise le statut de philosophie, declarant que la Chine demeurait figee au stade le plus primitif du developpement historique et que la pensee chinoise n'avait jamais atteint le niveau de reflexion abstraite necessaire a la veritable philosophie.

Ces debats des Lumieres — tant chez les partisans que chez les detracteurs — reposaient largement sur les connaissances (incompletes) fournies par les sources jesuites. Ils revelent un schema recurrent dans la prehistoire de la sinologie : les Europeens utilisaient la Chine pour eclairer leurs propres problemes philosophiques, plutot que de chercher a comprendre la civilisation chinoise dans ses propres termes. La Chine servait de miroir, d'ecran sur lequel etaient projetees les preoccupations europeennes — une pratique qui allait se perpetuer pendant des siecles.

7. Conclusion : vers une discipline

A la fin du XVIIIe siecle, l'Europe avait accumule un volume considerable de connaissances sur la Chine. Les missionnaires jesuites avaient produit un vaste corpus de traductions, de dictionnaires, de grammaires et de rapports exhaustifs. Les philosophes des Lumieres avaient integre la Chine dans leurs debats intellectuels. La chinoiserie etait devenue partie integrante de l'experience esthetique europeenne. Et le commerce et la diplomatie avaient etabli des liens durables entre la Chine et plusieurs nations europeennes.

Cependant, toutes ces connaissances demeuraient au stade pre-disciplinaire. Il n'existait ni chaire universitaire, ni cursus systematique, ni revue savante, ni communaute formee de chercheurs voues a l'etude de la Chine avec la rigueur d'une discipline academique. Les contributions des Jesuites, bien qu'immenses, etaient bornees par leurs objectifs missionnaires ; l'interet des philosophes des Lumieres, bien que vif, restait souvent superficiel et instrumentalisant.

La transition decisive de la connaissance pre-disciplinaire vers la sinologie academique eut lieu en 1814 — avec la creation de la chaire de langues et de litteratures chinoises et tartares-mandchoues au College de France, et la nomination de Remusat comme premier titulaire. Cet evenement sera traite au chapitre 4. Mais sans les siecles de contact culturel retrace dans le present chapitre, cette transition aurait ete impensable. Les connaissances accumulees par les marchands, voyageurs, missionnaires et philosophes — fragmentaires, biaisees et souvent inexactes — poserent les fondements sur lesquels la sinologie en tant que discipline academique allait s'eriger.

Notes

Bibliographie

Sources primaires

  • Carpini, Giovanni di Pian del. Historia Mongalorum. Vers 1247.
  • Mendoza, Juan Gonzalez de. Historia de las Cosas mas Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China. Rome, 1585.
  • Odoric de Pordenone. Relatio. Vers 1330.
  • Pinto, Fernao Mendes. Peregrinacao. Lisbonne, 1614.
  • Polo, Marco. Divisament dou Monde. Vers 1298. Edition moderne : A. C. Moule et Paul Pelliot (Londres : George Routledge, 1938).
  • Pline l'Ancien. Naturalis Historia.
  • Ptolemee. Geographia.
  • Ricci, Matteo. Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina. Traduit en latin par Nicolas Trigault sous le titre De Christiana Expeditione apud Sinas. 1615.
  • Rubrouck, Guillaume de. Itinerarium. Vers 1255.

Sources secondaires

  • Honey, David B. Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology. American Oriental Series 86. New Haven: American Oriental Society, 2001.
  • Zhang Xiping 张西平. « Cours 1 : Introduction a l'etude de la sinologie occidentale ». In Seize cours sur la sinologie occidentale.
  • He Yin 何寅 et Xu Guanghua 许光华. Guowai hanxueshi 国外汉学史 (Histoire de la sinologie a l'etranger). Shanghai : Shanghai Waiyu Jiaoyu Chubanshe, 2002.
  • Jackson, Peter. The Mongols and the West, 1221-1410. Harlow : Pearson, 2005.
  • Lach, Donald F. Asia in the Making of Europe. 3 vol. Chicago : University of Chicago Press, 1965-1993.
  • Mungello, D. E. Curious Land: Jesuit Accommodation and the Origins of Sinology. Honolulu : University of Hawai'i Press, 1989.
  • Reichert, Folker E. Begegnungen mit China: Die Entdeckung Ostasiens im Mittelalter. Sigmaringen : Jan Thorbecke Verlag, 1992.
  • Said, Edward. Orientalism. New York : Pantheon, 1978.

References

  1. David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven: American Oriental Society, 2001), preface, xxii.
  2. Honey, Incense at the Altar, preface, x.
  3. Zhang Xiping, cours 1, « Introduction a l'etude de la sinologie occidentale », pp. 165-168.
  4. Peter K. Bol, "The China Historical GIS," Journal of Chinese History 4, no. 2 (2020).
  5. Hilde De Weerdt, "MARKUS: Text Analysis and Reading Platform," in Journal of Chinese History 4, no. 2 (2020).
  6. Tu Hsiu-chih, "DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars," Journal of Chinese History 4, no. 2 (2020).
  7. Peter K. Bol and Wen-chin Chang, "The China Biographical Database," in Digital Humanities and East Asian Studies (Leiden: Brill, 2020).
  8. See Chapter 22 (Translation) of this volume on AI translation challenges.
  9. "WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks," arXiv preprint (2025).
  10. "Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," Proceedings of EMNLP (2025).
  11. "A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models," Scientific Reports 15 (2025).
  12. See, e.g., Mark Edward Lewis and Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," Journal of Chinese Literature and Culture 9, no. 1 (2022).
  13. Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge: Harvard University Asia Center, 2015).
  14. China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).
  15. Zhang Xiping, cours 1, pp. 54-60.
  16. Zhang Xiping, cours 1, pp. 96-97, citant Li Xueqin.
  17. Zhang Xiping, cours 1, pp. 102-113.
  18. Zhang Xiping, cours 1, pp. 114-117.