Difference between revisions of "History of Sinology/fr/Chapter 11"

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= Chapitre 11 : Le Portugal et l'Espagne =
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= Chapitre 11 : Le Portugal et l'Espagne — Les racines ibériques de la sinologie européenne =
  
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== Introduction ==
'''Traduction en cours'''
 
  
Cette page est en cours de traduction depuis l'anglais. Veuillez consulter la [[History of Sinology/Chapter 11|version anglaise]] pour le texte complet.
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Nul récit de l'histoire de la sinologie occidentale ne peut commencer sans reconnaître le rôle fondateur joué par la péninsule Ibérique. Le Portugal et l'Espagne, les deux puissances maritimes qui se partagèrent le monde non-européen par le traité de Tordesillas en 1494, furent aussi les premières nations européennes à établir un contact soutenu avec la Chine au début de l'époque moderne. Des navigateurs portugais atteignant les côtes du Guangdong en 1513 aux missionnaires espagnols opérant depuis les Philippines, les Ibériques ouvrirent des canaux de communication qui allaient transformer en profondeur la compréhension européenne de la civilisation chinoise. Leurs contributions à la sinologie se déployèrent en deux grandes époques — l'âge de la sinologie de récit de voyage (''youji hanxue'' 游记汉学) et l'âge de la sinologie missionnaire (''chuanjiaoshi hanxue'' 传教士汉学) — et leur héritage se fait encore sentir dans les traditions savantes des deux pays.<ref>David B. Honey, ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology'' (New Haven : American Oriental Society, 2001), préface, xxii.</ref>
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== I. Le Portugal : pionnier de la rencontre maritime ==
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=== 1.1 Contexte historique : l'âge des Découvertes ===
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L'engagement du Portugal avec la Chine doit être compris dans le contexte de son extraordinaire expansion maritime. Petit royaume à l'extrémité occidentale de l'Europe, le Portugal était un État indépendant depuis le XIIe siècle, avec l'une des frontières stables les plus anciennes du continent. Son territoire exigu et ses ressources limitées le poussèrent vers la mer. Sous la direction visionnaire du prince Henri le Navigateur (Infante Dom Henrique, 1394–1460), qui établit une école de navigation à Sagres sur la côte atlantique, le Portugal explora systématiquement le littoral africain, contourna le cap de Bonne-Espérance et ouvrit la route maritime vers l'Inde. En 1498, Vasco de Gama avait atteint Calicut ; en 1511, les Portugais avaient pris Malacca, la porte stratégique vers la mer de Chine méridionale.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', préface, x.</ref>
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En 1513, le commerçant portugais Jorge Álvares atteignit l'île de Tunmen (屯门) au large des côtes du Guangdong, érigeant un abri rudimentaire pour les marins portugais — la première présence européenne attestée sur le sol chinois par la voie maritime. En 1517, Fernão Peres de Andrade et l'envoyé royal Tomé Pires furent autorisés à entrer dans la ville de Guangzhou. La rencontre entre l'Europe occidentale et l'Empire Ming avait commencé.<ref>Zhang Xiping, cours 1, « Introduction aux études de sinologie occidentale », pp. 165–168.</ref>
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=== 1.2 La sinologie de récit de voyage ===
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Les Portugais qui arrivèrent en Chine aux XVIe et XVIIe siècles vinrent en de multiples qualités — diplomates, marchands, soldats, aventuriers et missionnaires. Leurs récits sur la Chine, transmis en Europe dans une riche variété de formes littéraires (lettres, rapports, chroniques, récits de voyage, voire poésie épique), constituent le corpus le plus ancien d'écrits européens fondés sur un contact direct avec les empires des Ming et du début des Qing. Zhang Xiping a qualifié ce corpus de « sinologie de récit de voyage » pour le distinguer de la « sinologie missionnaire » plus systématique qui suivit.<ref>Peter K. Bol, "The China Historical GIS," ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020).</ref>
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'''Les lettres des captifs de Canton''' (''Cartas dos Cativos de Cantão'') : parmi les documents les plus anciens figurent deux longues lettres écrites par des prisonniers portugais détenus à Canton — Cristóvão Vieira (1534) et Vasco Calvo (1536) — qui avaient été membres de la malheureuse ambassade Pires. La lettre de Vieira, en cinquante-sept paragraphes, fournit des descriptions détaillées de la géographie, de l'administration judiciaire, du commerce, de l'organisation militaire et de la vie quotidienne dans la province du Guangdong. Malgré les distorsions d'une perspective de captif — Vieira sous-estimait la puissance militaire chinoise et espérait une expédition militaire portugaise — les lettres représentent les premiers témoignages oculaires prolongés sur la Chine par un Européen y ayant séjourné durablement.<ref>Hilde De Weerdt, "MARKUS: Text Analysis and Reading Platform," dans ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020) ; voir aussi le guide Digital Humanities de l'Université de Chicago.</ref>
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'''Le « Rapport sur la Chine »''' (''Informação da China'', 1548) : attribué à François Xavier, ce document fut compilé à partir d'informations recueillies auprès de marchands portugais sur l'île de Shangchuan. Bien que Xavier lui-même n'ait jamais pénétré en Chine, son rapport introduisit les lecteurs européens à certains aspects de l'éducation, de l'écriture et de l'imprimerie chinoises.
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'''Les ''Algumas Coisas Sabidas da China'' de Galeote Pereira''' (vers 1555) : Pereira, un gentilhomme qui avait passé six ans comme prisonnier dans le Fujian, produisit ce que les spécialistes considèrent comme un tournant dans les perceptions portugaises de la Chine. En quatre-vingt-un paragraphes, il décrivit les treize provinces de l'Empire Ming, le système judiciaire, les coutumes locales et la vie économique avec un ton admiratif inhabituel pour l'époque. Son observation que « ces gens, bien que païens, possèdent des vertus qui surpassent les nôtres » marqua une nouvelle disposition à considérer la Chine comme une civilisation de stature comparable.<ref>Tu Hsiu-chih, "DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars," ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020).</ref>
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'''Fernão Mendes Pinto et la ''Peregrinação''''' (1614) : nulle discussion de la sinologie de récit de voyage portugaise ne saurait omettre Pinto, dont le vaste récit autobiographique de vingt et un ans en Asie est à la fois l'œuvre la plus célèbre et la plus controversée du genre. Sur ses 226 chapitres, quatre-vingt-neuf traitent de la Chine — un tiers complet du livre. Pinto décrivit sa capture depuis le Guangdong jusqu'à Pékin, traversant fleuves, villes et villages, et fournissant un portrait extraordinairement vivant (quoique fréquemment embelli) de la Chine du XVIe siècle. Sa description de Pékin comme une utopie urbaine — surpassant toutes les autres villes qu'il avait connues — contribua puissamment à l'idéalisation européenne de la Chine. L'ouvrage fut traduit en espagnol, néerlandais, allemand, italien, anglais et français, avec quelque 170 éditions et abrégés à ce jour.<ref>Peter K. Bol et Wen-chin Chang, "The China Biographical Database," dans ''Digital Humanities and East Asian Studies'' (Leiden : Brill, 2020).</ref>
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'''João de Barros et les ''Décadas da Ásia''''' : Barros, le plus éminent historien portugais de son temps, ne visita jamais l'Asie, mais sa chronique monumentale, fondée sur des matériaux de première main collectés grâce à sa position de facteur de la Casa da Índia, fournit la première introduction formelle de la Grande Muraille aux lecteurs européens. Sa troisième ''Década'' (1563) contient d'amples discussions sur la Chine, fondées en partie sur une carte chinoise apportée à Lisbonne.<ref>Voir le chapitre 22 (Traduction) de ce volume sur les défis de la traduction par l'IA.</ref>
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=== 1.3 La sinologie missionnaire et l'entreprise jésuite ===
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La transition du récit de voyage à la sinologie missionnaire fut progressive, mais son importance pour le développement de la sinologie occidentale peut difficilement être surestimée. Comme l'observa le sinologue Mo Dongyin, « À partir du XVIe siècle, lorsque les missionnaires jésuites arrivèrent en Orient, l'étude de la culture orientale passa du domaine de l'observation fortuite à celui de la recherche systématique. »<ref>"WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks," prépublication arXiv (2025).</ref>
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Le nœud institutionnel critique fut Macao. Établi comme établissement portugais permanent en 1557, Macao devint le point de passage obligé de tous les missionnaires jésuites entrant en Chine. Le Collège de São Paulo, fondé en 1594, rendit l'enseignement de la langue chinoise obligatoire pour tous les étudiants et professeurs. Tant la cour des Qing sous les empereurs Shunzhi et Kangxi que les jésuites eux-mêmes exigèrent que les missionnaires passent au moins deux ans à étudier le chinois à Macao avant de se rendre sur le continent. Entre 1594 et 1805, quelque deux cents missionnaires jésuites passèrent par le Collège de São Paulo, y compris presque toutes les figures majeures de la sinologie missionnaire ancienne : Michele Ruggieri, Matteo Ricci, Johann Adam Schall von Bell, Ferdinand Verbiest, Tomás Pereira et bien d'autres.<ref>"Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," ''Proceedings of EMNLP'' (2025).</ref>
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Parmi les jésuites portugais qui apportèrent des contributions particulièrement significatives, plusieurs méritent une mention spéciale :
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'''Álvaro Semedo (曾德昭, 1585–1658)''' vécut en Chine pendant vingt-deux ans et fut le premier Européen à voir la stèle nestorienne à Xi'an. Son ''Relação da Grande Monarquia da China'' (1638), publié en portugais à Madrid en 1641 et rapidement traduit en italien, français et d'autres langues, fut le premier récit complet sur la Chine publié par un jésuite après Ricci. Il fournit des descriptions détaillées de la gouvernance des Ming, de la philosophie confucéenne et de la langue chinoise, y compris une analyse précoce de la formation des caractères chinois (principes pictographique, idéographique et phonosémantique). Semedo fut parmi les premiers à présenter le ''Yijing'' (''Livre des Mutations'') aux lecteurs occidentaux.<ref>"A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models," ''Scientific Reports'' 15 (2025).</ref>
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'''Gabriel de Magalhães (安文思, 1609–1677)''', descendant du navigateur Magellan, vécut en Chine pendant trente-sept ans. Son ''Nova Relação da China'' (publié à titre posthume en français en 1688 sous le titre ''Nouvelle Relation de la Chine'') identifia douze domaines dans lesquels la Chine excellait — de l'immensité de son territoire à l'influence de Confucius — et fut salué comme l'un des ouvrages les plus importants du XVIIe siècle sur la Chine.<ref>Voir, par ex., Mark Edward Lewis et Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," ''Journal of Chinese Literature and Culture'' 9, n° 1 (2022).</ref>
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'''Le dictionnaire portugais-chinois''' (1584–1588) : compilé conjointement par Ruggieri et Ricci durant leur séjour à Macao, ce fut le premier dictionnaire bilingue entre une langue européenne et le chinois, précédant l'Alphabet phonétique international de 305 ans. Son système de romanisation constitua un jalon dans l'histoire de la linguistique chinoise.<ref>Hilde De Weerdt, ''Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China'' (Cambridge : Harvard University Asia Center, 2015).</ref>
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=== 1.4 La sinologie portugaise moderne ===
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Après la dissolution de l'ordre jésuite en 1773 et le déclin subséquent de l'activité missionnaire, la sinologie portugaise entra dans une période de relative dormance. Le renouveau moderne s'est centré sur trois pôles principaux : l'Université du Minho, l'Université de Lisbonne et l'Université d'Aveiro, ainsi que l'Instituto Português do Oriente (IPOR) à Macao. La relation historique unique du Portugal avec Macao (administré jusqu'en 1999) a assuré un engagement continu, quoique parfois atténué, avec la langue et la culture chinoises. La création de l'Institut Confucius à l'Université de Lisbonne en 2008 et à l'Université du Minho en 2006 a fourni un soutien institutionnel à une nouvelle génération de chercheurs. La sinologie portugaise contemporaine tend à se concentrer sur les relations historiques luso-chinoises, la littérature comparée et les études de traduction, s'appuyant sur les fonds d'archives extraordinairement riches de Lisbonne et de Macao.<ref>China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).</ref>
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== II. L'Espagne : missionnaires, les Philippines et l'« âge d'or » ==
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=== 2.1 François Xavier et la stratégie d'« adaptation » ===
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L'histoire de la sinologie espagnole commence avec le jésuite navarrais François Xavier (1506–1552), co-fondateur de la Compagnie de Jésus. La décennie de travail missionnaire de Xavier à travers l'Inde, l'Asie du Sud-Est et le Japon le conduisit à une conclusion capitale : que la Chine était la source civilisationnelle de l'ensemble du monde est-asiatique, et que sa conversion au christianisme déclencherait la christianisation de la région. Il arriva sur l'île de Shangchuan au large des côtes du Guangdong en septembre 1552, commença à étudier le chinois et composa même un catéchisme dans cette langue — faisant de lui l'un des premiers Européens à s'engager avec le chinois comme objet d'étude. Il mourut sur l'île en décembre de la même année, mais son héritage fut immense. Sa défense d'une stratégie d'« adaptation » (''shiying celüe'' 适应策略) — apprendre les langues locales, respecter les coutumes autochtones et utiliser la science occidentale comme moyen d'influence — devint le modèle dominant du travail missionnaire catholique en Asie orientale pour les deux siècles suivants.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 54–60.</ref>
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=== 2.2 Martín de Rada : « le premier sinologue occidental » ===
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Si Xavier fut le pionnier, le frère augustin Martín de Rada (1535–1578) mérite le titre, souvent décerné par les spécialistes modernes, de « premier sinologue occidental ». Après son arrivée aux Philippines en 1565, Rada commença à apprendre le chinois auprès de résidents chinois des îles et produisit l'''Arte y Vocabulario de la Lengua China'' — la première étude européenne de la linguistique chinoise. En 1574, il visita le Fujian pendant plus de deux mois, collectant plus d'une centaine de livres chinois, qu'il fit ensuite traduire en espagnol par des Chinois lettrés de Manille. Ses ''Notes de voyage en Chine'' (''Las Cosas que los Padres Fr. Martín de Rada… Vieron y Entendieron en aquel Reino'') furent la première œuvre d'un Occidental à transmettre une image relativement exacte de l'histoire, de la géographie et des conditions sociales chinoises. Son identification de « Cathay » avec la « Chine » — c'est-à-dire que le pays médiéval légendaire décrit par Marco Polo était le même pays atteint par les nouvelles routes maritimes — constitua une contribution significative à la géographie mondiale.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 96–97, citant Li Xueqin.</ref>
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=== 2.3 Juan González de Mendoza et l'''Historia del Gran Reino de la China'' ===
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L'œuvre la plus influente de la sinologie espagnole ancienne — et sans doute le livre européen le plus important sur la Chine publié avant le XVIIIe siècle — fut l'''Historia de las Cosas más Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China'' (Rome, 1585) de Juan González de Mendoza (1545–1618). Mendoza ne visita jamais la Chine, mais il synthétisa magistralement les rapports de Rada, Jerónimo Marín, Miguel de Loarca et d'autres voyageurs, complétés par des traductions de livres chinois, en une encyclopédie de la civilisation chinoise. Publié en quarante-six éditions dans huit langues au cours des quinze dernières années du XVIe siècle, l'''Historia'' fut un phénomène éditorial. Elle couvrait la géographie, la politique, le commerce, les affaires militaires, l'éducation, l'imprimerie, la poudre à canon et les coutumes sociales chinoises avec une minutie et une exactitude qui émerveillèrent les lecteurs européens. G. F. Hudson écrivit que « l'ouvrage de Mendoza touche à l'essence de la vie dans la Chine ancienne, et sa publication peut être vue comme une ligne de partage, qui a fourni à la communauté intellectuelle européenne une richesse de connaissances sur la Chine et ses institutions ». D. F. Lach le considéra « si autorisé qu'il peut servir de point de départ et de base de comparaison pour tous les ouvrages chinois antérieurs au XVIIIe siècle ».<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 102–113.</ref>
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=== 2.4 Juan Cobo et la première traduction du chinois ===
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À Manille en 1590, le frère dominicain Juan Cobo (1546–1592) traduisit le traité moral chinois ''Mingxin Baojian'' (《明心宝鉴》) en espagnol — le premier livre jamais traduit du chinois dans une langue occidentale. Cobo écrivit également la ''Doctrina Christiana en Lengua China'', le deuxième ouvrage en langue chinoise composé par un Européen (après le ''Shengiao Shilu'' de Ruggieri en 1584), et le ''Biàn Zhèng Jiào Zhēn Chuán Shílù'' (辩正教真传实录), qui, outre sa discussion de la théologie chrétienne, introduisit des connaissances scientifiques et technologiques occidentales en chinois — en faisant le premier ouvrage de ce type en quelque langue que ce fût.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 114–117.</ref>
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=== 2.5 Diego de Pantoja : le « Confucéen occidental » ===
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Parmi les missionnaires espagnols qui s'intégrèrent véritablement dans la vie intellectuelle chinoise, Diego de Pantoja (庞迪我, 1571–1618) occupe une place à part. Arrivé en Chine en 1597, Pantoja rejoignit Matteo Ricci et ensemble ils entrèrent à Pékin en 1601, présentant à l'empereur Wanli des curiosités européennes — dont un clavecin, que Pantoja apprit à jouer aux eunuques de la cour. Pantoja devint l'un des deux seuls Européens ayant un accès régulier à la Cité interdite. Ses écrits en chinois — ''Qike'' (七克, « Sept victoires sur soi-même »), ''Rìguǐ Túfǎ'' (日晷图法, sur la construction de cadrans solaires, co-écrit avec Sun Yuanhua) — furent largement lus par les lettrés chinois, qui l'honorèrent du titre de « Pang Gong » (庞公). Sa mesure de la latitude de Pékin à l'aide d'un astrolabe (40°N, corrigeant le positionnement erroné des cartes européennes à 50°N) et sa confirmation que « Cathay » était bien la « Chine » constituèrent des contributions tant à la sinologie qu'à la géographie mondiale. Son rapport détaillé à l'évêque Guzmán, ''Relación de la Entrada de Algunos Padres de la Compañía de Jesús en la China'' (1602), fut traduit en français, allemand, italien, latin et anglais, et fut le récit le plus autorisé sur les conditions chinoises disponible en Europe avant la publication du ''De Christiana Expeditione'' de Ricci.<ref>"The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign," ''Bitter Winter'' (2024).</ref>
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=== 2.6 La « Querelle des rites chinois » et la sinologie espagnole ===
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La longue « Querelle des rites chinois » (vers 1630–1742), qui opposa les partisans jésuites de l'accommodation culturelle aux critiques dominicains et franciscains, fut en grande partie initiée par des missionnaires espagnols. Juan Bautista de Morales (黎玉范, 1597–1664) et Antonio de Santa María Caballero (利安当, 1602–1669) contestèrent la position tolérante de Ricci envers les rites ancestraux chinois et les cérémonies confucéennes, soutenant que ceux-ci constituaient de l'idolâtrie incompatible avec le christianisme. Si la controverse eut des conséquences dévastatrices pour la mission chrétienne en Chine — culminant dans l'interdiction par l'empereur Kangxi de l'activité missionnaire — elle engendra également un corpus énorme de littérature savante sur la philosophie, la religion et le rituel chinois. Morales produisit l'''Historia Evangélica de China'' et plusieurs dictionnaires chinois-espagnols ; Caballero écrivit ''Tiānrú Yìn'' (天儒印, « Le sceau du Ciel et du confucianisme »), une œuvre précoce de philosophie comparée. Francisco Varo (1627–1687) composa l'''Arte de la Lengua Mandarina'', la première monographie occidentale à analyser systématiquement la grammaire chinoise, qui eut une influence durable sur la linguistique européenne.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', préface, xxii.</ref>
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Domingo Fernández Navarrete (1618–1686) produisit les récits espagnols les plus approfondis sur la Chine des Qing, notamment les ''Tratados Históricos, Políticos, Éticos y Religiosos de la Monarquía de China'', largement lus par les penseurs des Lumières dont Diderot, Voltaire, Montesquieu et Leibniz. Henri Bernard, S.J., écrivit qu'« il est presque impossible pour l'Europe de comprendre la Querelle des rites en Asie orientale sans référence à Navarrete ».<ref>"Academic Freedom and China," rapport de l'AAUP (2024) ; ''Sinology vs. the Disciplines, Then &amp; Now'', China Heritage (2019).</ref>
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=== 2.7 La sinologie espagnole et l'Amérique latine : le « troisième pôle » ===
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Une caractéristique distinctive de la sinologie espagnole est son extension aux Amériques. De nombreux missionnaires espagnols se rendirent en Chine via la Nouvelle-Espagne (le Mexique), et leurs séjours dans le Nouveau Monde créèrent un « troisième pôle » d'échange culturel Est-Ouest. José de Acosta (1540–1599), l'historien et doyen du Collège de Lima, devint un fondateur des études sinologiques dans l'hémisphère occidental. Juan de Palafox y Mendoza (1600–1659), archevêque de Puebla et ancien vice-roi de la Nouvelle-Espagne, non seulement transforma le Mexique en forum pour le débat sur les rites chinois mais écrivit aussi l'''Historia de la Conquista de China por los Tártaros'' (1670), une analyse perspicace de la chute de la dynastie Ming. L'interaction des civilisations ibérique, amérindienne et chinoise dans les Amériques durant cette période constitua un chapitre unique de l'histoire culturelle mondiale.<ref>"They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities," Human Rights Watch (2021).</ref>
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=== 2.8 Déclin et renouveau moderne ===
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Les XVIIIe et XIXe siècles marquèrent une période de déclin prononcé de la sinologie espagnole, reflétant le déclin de la puissance mondiale espagnole. Ce n'est qu'au XXe siècle que les savants espagnols recommencèrent à s'engager dans les études chinoises. L'établissement de relations diplomatiques entre l'Espagne et la République populaire de Chine en 1973 fournit une impulsion puissante. Le travail pionnier de Luo Huiling à l'Université Complutense de Madrid, les programmes sinologiques de l'Université autonome de Madrid et de l'Université de Grenade, et la création d'Instituts Confucius dans plusieurs universités espagnoles (Complutense, Valence, Barcelone, Grenade, entre autres) ont revivifié le domaine. La sinologie espagnole contemporaine englobe la traduction et les études littéraires, les études sur la Chine contemporaine et une attention croissante au rôle historique des missionnaires espagnols dans la formation du savoir européen sur la Chine.<ref>Kubin, ''Hanxue yanjiu xin shiye'', ch. 7, pp. 100–111.</ref>
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== III. L'héritage ibérique ==
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Les contributions du Portugal et de l'Espagne au développement de la sinologie européenne sont de premier ordre. Les navigateurs portugais ouvrirent la route maritime ; les missionnaires portugais et espagnols furent les pionniers de l'étude de la langue chinoise, de la traduction des textes chinois et de la description systématique de la civilisation chinoise. Les œuvres de Mendoza, Semedo, Pantoja, Navarrete et Varo devinrent les textes fondateurs sur lesquels fut bâti l'édifice entier de la sinologie européenne. Leur héritage n'est pas simplement antiquaire : les collections d'archives de Lisbonne, Macao, Madrid, Séville et du Vatican, comprenant des milliers de manuscrits, de lettres, de dictionnaires, de grammaires et de rapports produits par les missionnaires ibériques, demeurent une ressource indispensable pour l'étude de la Chine de l'époque moderne et de l'histoire de la rencontre culturelle Est-Ouest.
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== Bibliographie ==
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Barros, João de. ''Décadas da Ásia''. Lisbonne, 1552–1615.
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Bernard, Henri, S.J. ''Aux Portes de la Chine : Les Missionnaires du XVIe Siècle, 1514–1588''. Shanghai : Commercial Press, 1936.
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Chen, Matthew. "Unsung Trailblazers of China–West Cultural Encounter." ''Ex/Change'' 8 (2003) : 4–9.
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Cummins, J. S. ''A Question of Rites: Friar Domingo Navarrete and the Jesuits in China''. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.
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Hudson, G. F. ''Europe and China''. Londres : Arnold, 1931.
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Lach, Donald F. ''Asia in the Making of Europe''. Vol. 1, Livre 2. Chicago : University of Chicago Press, 1965.
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Luo Huiling. "Sinology in Spain at the Early Age: First Cultural Communications between Two Countries." Manuscrit inédit, Université Complutense de Madrid.
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Mendoza, Juan González de. ''Historia de las Cosas más Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China''. Rome, 1585. Trad. chinoise par He Gaoji. Pékin : Zhonghua Shuju, 1998.
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Mungello, David E. ''Curious Land: Jesuit Accommodation and the Origins of Sinology''. Honolulu : University of Hawai'i Press, 1989.
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Pinto, Fernão Mendes. ''Peregrinação''. Lisbonne, 1614. Trad. angl. : ''The Travels of Mendes Pinto''. Éd. et trad. Rebecca D. Catz. Chicago : University of Chicago Press, 1989.
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Semedo, Álvaro. ''Relação da Grande Monarquia da China''. Madrid, 1641.
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Zhang Kai. ''Diego de Pantoja y China''. Trad. Luo Huiling. Madrid : Editorial Popular, 2018.
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Zhang Kai. ''Historia de Relaciones Sino-Españolas''. Trad. Sun Jiakun et Huang Caizhen. Madrid : Editorial Popular, 2014.
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Zhang Xiping 张西平. ''Xifang Hanxue Shiliu Jiang'' 西方汉学十六讲 [Seize cours sur la sinologie occidentale]. Pékin : Foreign Language Teaching and Research Press, 2011.
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== Références ==
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<references />
  
 
[[Category:History of Sinology]]
 
[[Category:History of Sinology]]

Latest revision as of 04:39, 26 March 2026

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Chapitre 11 : Le Portugal et l'Espagne — Les racines ibériques de la sinologie européenne

Introduction

Nul récit de l'histoire de la sinologie occidentale ne peut commencer sans reconnaître le rôle fondateur joué par la péninsule Ibérique. Le Portugal et l'Espagne, les deux puissances maritimes qui se partagèrent le monde non-européen par le traité de Tordesillas en 1494, furent aussi les premières nations européennes à établir un contact soutenu avec la Chine au début de l'époque moderne. Des navigateurs portugais atteignant les côtes du Guangdong en 1513 aux missionnaires espagnols opérant depuis les Philippines, les Ibériques ouvrirent des canaux de communication qui allaient transformer en profondeur la compréhension européenne de la civilisation chinoise. Leurs contributions à la sinologie se déployèrent en deux grandes époques — l'âge de la sinologie de récit de voyage (youji hanxue 游记汉学) et l'âge de la sinologie missionnaire (chuanjiaoshi hanxue 传教士汉学) — et leur héritage se fait encore sentir dans les traditions savantes des deux pays.[1]

I. Le Portugal : pionnier de la rencontre maritime

1.1 Contexte historique : l'âge des Découvertes

L'engagement du Portugal avec la Chine doit être compris dans le contexte de son extraordinaire expansion maritime. Petit royaume à l'extrémité occidentale de l'Europe, le Portugal était un État indépendant depuis le XIIe siècle, avec l'une des frontières stables les plus anciennes du continent. Son territoire exigu et ses ressources limitées le poussèrent vers la mer. Sous la direction visionnaire du prince Henri le Navigateur (Infante Dom Henrique, 1394–1460), qui établit une école de navigation à Sagres sur la côte atlantique, le Portugal explora systématiquement le littoral africain, contourna le cap de Bonne-Espérance et ouvrit la route maritime vers l'Inde. En 1498, Vasco de Gama avait atteint Calicut ; en 1511, les Portugais avaient pris Malacca, la porte stratégique vers la mer de Chine méridionale.[2]

En 1513, le commerçant portugais Jorge Álvares atteignit l'île de Tunmen (屯门) au large des côtes du Guangdong, érigeant un abri rudimentaire pour les marins portugais — la première présence européenne attestée sur le sol chinois par la voie maritime. En 1517, Fernão Peres de Andrade et l'envoyé royal Tomé Pires furent autorisés à entrer dans la ville de Guangzhou. La rencontre entre l'Europe occidentale et l'Empire Ming avait commencé.[3]

1.2 La sinologie de récit de voyage

Les Portugais qui arrivèrent en Chine aux XVIe et XVIIe siècles vinrent en de multiples qualités — diplomates, marchands, soldats, aventuriers et missionnaires. Leurs récits sur la Chine, transmis en Europe dans une riche variété de formes littéraires (lettres, rapports, chroniques, récits de voyage, voire poésie épique), constituent le corpus le plus ancien d'écrits européens fondés sur un contact direct avec les empires des Ming et du début des Qing. Zhang Xiping a qualifié ce corpus de « sinologie de récit de voyage » pour le distinguer de la « sinologie missionnaire » plus systématique qui suivit.[4]

Les lettres des captifs de Canton (Cartas dos Cativos de Cantão) : parmi les documents les plus anciens figurent deux longues lettres écrites par des prisonniers portugais détenus à Canton — Cristóvão Vieira (1534) et Vasco Calvo (1536) — qui avaient été membres de la malheureuse ambassade Pires. La lettre de Vieira, en cinquante-sept paragraphes, fournit des descriptions détaillées de la géographie, de l'administration judiciaire, du commerce, de l'organisation militaire et de la vie quotidienne dans la province du Guangdong. Malgré les distorsions d'une perspective de captif — Vieira sous-estimait la puissance militaire chinoise et espérait une expédition militaire portugaise — les lettres représentent les premiers témoignages oculaires prolongés sur la Chine par un Européen y ayant séjourné durablement.[5]

Le « Rapport sur la Chine » (Informação da China, 1548) : attribué à François Xavier, ce document fut compilé à partir d'informations recueillies auprès de marchands portugais sur l'île de Shangchuan. Bien que Xavier lui-même n'ait jamais pénétré en Chine, son rapport introduisit les lecteurs européens à certains aspects de l'éducation, de l'écriture et de l'imprimerie chinoises.

Les Algumas Coisas Sabidas da China de Galeote Pereira (vers 1555) : Pereira, un gentilhomme qui avait passé six ans comme prisonnier dans le Fujian, produisit ce que les spécialistes considèrent comme un tournant dans les perceptions portugaises de la Chine. En quatre-vingt-un paragraphes, il décrivit les treize provinces de l'Empire Ming, le système judiciaire, les coutumes locales et la vie économique avec un ton admiratif inhabituel pour l'époque. Son observation que « ces gens, bien que païens, possèdent des vertus qui surpassent les nôtres » marqua une nouvelle disposition à considérer la Chine comme une civilisation de stature comparable.[6]

Fernão Mendes Pinto et la Peregrinação (1614) : nulle discussion de la sinologie de récit de voyage portugaise ne saurait omettre Pinto, dont le vaste récit autobiographique de vingt et un ans en Asie est à la fois l'œuvre la plus célèbre et la plus controversée du genre. Sur ses 226 chapitres, quatre-vingt-neuf traitent de la Chine — un tiers complet du livre. Pinto décrivit sa capture depuis le Guangdong jusqu'à Pékin, traversant fleuves, villes et villages, et fournissant un portrait extraordinairement vivant (quoique fréquemment embelli) de la Chine du XVIe siècle. Sa description de Pékin comme une utopie urbaine — surpassant toutes les autres villes qu'il avait connues — contribua puissamment à l'idéalisation européenne de la Chine. L'ouvrage fut traduit en espagnol, néerlandais, allemand, italien, anglais et français, avec quelque 170 éditions et abrégés à ce jour.[7]

João de Barros et les Décadas da Ásia : Barros, le plus éminent historien portugais de son temps, ne visita jamais l'Asie, mais sa chronique monumentale, fondée sur des matériaux de première main collectés grâce à sa position de facteur de la Casa da Índia, fournit la première introduction formelle de la Grande Muraille aux lecteurs européens. Sa troisième Década (1563) contient d'amples discussions sur la Chine, fondées en partie sur une carte chinoise apportée à Lisbonne.[8]

1.3 La sinologie missionnaire et l'entreprise jésuite

La transition du récit de voyage à la sinologie missionnaire fut progressive, mais son importance pour le développement de la sinologie occidentale peut difficilement être surestimée. Comme l'observa le sinologue Mo Dongyin, « À partir du XVIe siècle, lorsque les missionnaires jésuites arrivèrent en Orient, l'étude de la culture orientale passa du domaine de l'observation fortuite à celui de la recherche systématique. »[9]

Le nœud institutionnel critique fut Macao. Établi comme établissement portugais permanent en 1557, Macao devint le point de passage obligé de tous les missionnaires jésuites entrant en Chine. Le Collège de São Paulo, fondé en 1594, rendit l'enseignement de la langue chinoise obligatoire pour tous les étudiants et professeurs. Tant la cour des Qing sous les empereurs Shunzhi et Kangxi que les jésuites eux-mêmes exigèrent que les missionnaires passent au moins deux ans à étudier le chinois à Macao avant de se rendre sur le continent. Entre 1594 et 1805, quelque deux cents missionnaires jésuites passèrent par le Collège de São Paulo, y compris presque toutes les figures majeures de la sinologie missionnaire ancienne : Michele Ruggieri, Matteo Ricci, Johann Adam Schall von Bell, Ferdinand Verbiest, Tomás Pereira et bien d'autres.[10]

Parmi les jésuites portugais qui apportèrent des contributions particulièrement significatives, plusieurs méritent une mention spéciale :

Álvaro Semedo (曾德昭, 1585–1658) vécut en Chine pendant vingt-deux ans et fut le premier Européen à voir la stèle nestorienne à Xi'an. Son Relação da Grande Monarquia da China (1638), publié en portugais à Madrid en 1641 et rapidement traduit en italien, français et d'autres langues, fut le premier récit complet sur la Chine publié par un jésuite après Ricci. Il fournit des descriptions détaillées de la gouvernance des Ming, de la philosophie confucéenne et de la langue chinoise, y compris une analyse précoce de la formation des caractères chinois (principes pictographique, idéographique et phonosémantique). Semedo fut parmi les premiers à présenter le Yijing (Livre des Mutations) aux lecteurs occidentaux.[11]

Gabriel de Magalhães (安文思, 1609–1677), descendant du navigateur Magellan, vécut en Chine pendant trente-sept ans. Son Nova Relação da China (publié à titre posthume en français en 1688 sous le titre Nouvelle Relation de la Chine) identifia douze domaines dans lesquels la Chine excellait — de l'immensité de son territoire à l'influence de Confucius — et fut salué comme l'un des ouvrages les plus importants du XVIIe siècle sur la Chine.[12]

Le dictionnaire portugais-chinois (1584–1588) : compilé conjointement par Ruggieri et Ricci durant leur séjour à Macao, ce fut le premier dictionnaire bilingue entre une langue européenne et le chinois, précédant l'Alphabet phonétique international de 305 ans. Son système de romanisation constitua un jalon dans l'histoire de la linguistique chinoise.[13]

1.4 La sinologie portugaise moderne

Après la dissolution de l'ordre jésuite en 1773 et le déclin subséquent de l'activité missionnaire, la sinologie portugaise entra dans une période de relative dormance. Le renouveau moderne s'est centré sur trois pôles principaux : l'Université du Minho, l'Université de Lisbonne et l'Université d'Aveiro, ainsi que l'Instituto Português do Oriente (IPOR) à Macao. La relation historique unique du Portugal avec Macao (administré jusqu'en 1999) a assuré un engagement continu, quoique parfois atténué, avec la langue et la culture chinoises. La création de l'Institut Confucius à l'Université de Lisbonne en 2008 et à l'Université du Minho en 2006 a fourni un soutien institutionnel à une nouvelle génération de chercheurs. La sinologie portugaise contemporaine tend à se concentrer sur les relations historiques luso-chinoises, la littérature comparée et les études de traduction, s'appuyant sur les fonds d'archives extraordinairement riches de Lisbonne et de Macao.[14]

II. L'Espagne : missionnaires, les Philippines et l'« âge d'or »

2.1 François Xavier et la stratégie d'« adaptation »

L'histoire de la sinologie espagnole commence avec le jésuite navarrais François Xavier (1506–1552), co-fondateur de la Compagnie de Jésus. La décennie de travail missionnaire de Xavier à travers l'Inde, l'Asie du Sud-Est et le Japon le conduisit à une conclusion capitale : que la Chine était la source civilisationnelle de l'ensemble du monde est-asiatique, et que sa conversion au christianisme déclencherait la christianisation de la région. Il arriva sur l'île de Shangchuan au large des côtes du Guangdong en septembre 1552, commença à étudier le chinois et composa même un catéchisme dans cette langue — faisant de lui l'un des premiers Européens à s'engager avec le chinois comme objet d'étude. Il mourut sur l'île en décembre de la même année, mais son héritage fut immense. Sa défense d'une stratégie d'« adaptation » (shiying celüe 适应策略) — apprendre les langues locales, respecter les coutumes autochtones et utiliser la science occidentale comme moyen d'influence — devint le modèle dominant du travail missionnaire catholique en Asie orientale pour les deux siècles suivants.[15]

2.2 Martín de Rada : « le premier sinologue occidental »

Si Xavier fut le pionnier, le frère augustin Martín de Rada (1535–1578) mérite le titre, souvent décerné par les spécialistes modernes, de « premier sinologue occidental ». Après son arrivée aux Philippines en 1565, Rada commença à apprendre le chinois auprès de résidents chinois des îles et produisit l'Arte y Vocabulario de la Lengua China — la première étude européenne de la linguistique chinoise. En 1574, il visita le Fujian pendant plus de deux mois, collectant plus d'une centaine de livres chinois, qu'il fit ensuite traduire en espagnol par des Chinois lettrés de Manille. Ses Notes de voyage en Chine (Las Cosas que los Padres Fr. Martín de Rada… Vieron y Entendieron en aquel Reino) furent la première œuvre d'un Occidental à transmettre une image relativement exacte de l'histoire, de la géographie et des conditions sociales chinoises. Son identification de « Cathay » avec la « Chine » — c'est-à-dire que le pays médiéval légendaire décrit par Marco Polo était le même pays atteint par les nouvelles routes maritimes — constitua une contribution significative à la géographie mondiale.[16]

2.3 Juan González de Mendoza et l'Historia del Gran Reino de la China

L'œuvre la plus influente de la sinologie espagnole ancienne — et sans doute le livre européen le plus important sur la Chine publié avant le XVIIIe siècle — fut lHistoria de las Cosas más Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China (Rome, 1585) de Juan González de Mendoza (1545–1618). Mendoza ne visita jamais la Chine, mais il synthétisa magistralement les rapports de Rada, Jerónimo Marín, Miguel de Loarca et d'autres voyageurs, complétés par des traductions de livres chinois, en une encyclopédie de la civilisation chinoise. Publié en quarante-six éditions dans huit langues au cours des quinze dernières années du XVIe siècle, lHistoria fut un phénomène éditorial. Elle couvrait la géographie, la politique, le commerce, les affaires militaires, l'éducation, l'imprimerie, la poudre à canon et les coutumes sociales chinoises avec une minutie et une exactitude qui émerveillèrent les lecteurs européens. G. F. Hudson écrivit que « l'ouvrage de Mendoza touche à l'essence de la vie dans la Chine ancienne, et sa publication peut être vue comme une ligne de partage, qui a fourni à la communauté intellectuelle européenne une richesse de connaissances sur la Chine et ses institutions ». D. F. Lach le considéra « si autorisé qu'il peut servir de point de départ et de base de comparaison pour tous les ouvrages chinois antérieurs au XVIIIe siècle ».[17]

2.4 Juan Cobo et la première traduction du chinois

À Manille en 1590, le frère dominicain Juan Cobo (1546–1592) traduisit le traité moral chinois Mingxin Baojian (《明心宝鉴》) en espagnol — le premier livre jamais traduit du chinois dans une langue occidentale. Cobo écrivit également la Doctrina Christiana en Lengua China, le deuxième ouvrage en langue chinoise composé par un Européen (après le Shengiao Shilu de Ruggieri en 1584), et le Biàn Zhèng Jiào Zhēn Chuán Shílù (辩正教真传实录), qui, outre sa discussion de la théologie chrétienne, introduisit des connaissances scientifiques et technologiques occidentales en chinois — en faisant le premier ouvrage de ce type en quelque langue que ce fût.[18]

2.5 Diego de Pantoja : le « Confucéen occidental »

Parmi les missionnaires espagnols qui s'intégrèrent véritablement dans la vie intellectuelle chinoise, Diego de Pantoja (庞迪我, 1571–1618) occupe une place à part. Arrivé en Chine en 1597, Pantoja rejoignit Matteo Ricci et ensemble ils entrèrent à Pékin en 1601, présentant à l'empereur Wanli des curiosités européennes — dont un clavecin, que Pantoja apprit à jouer aux eunuques de la cour. Pantoja devint l'un des deux seuls Européens ayant un accès régulier à la Cité interdite. Ses écrits en chinois — Qike (七克, « Sept victoires sur soi-même »), Rìguǐ Túfǎ (日晷图法, sur la construction de cadrans solaires, co-écrit avec Sun Yuanhua) — furent largement lus par les lettrés chinois, qui l'honorèrent du titre de « Pang Gong » (庞公). Sa mesure de la latitude de Pékin à l'aide d'un astrolabe (40°N, corrigeant le positionnement erroné des cartes européennes à 50°N) et sa confirmation que « Cathay » était bien la « Chine » constituèrent des contributions tant à la sinologie qu'à la géographie mondiale. Son rapport détaillé à l'évêque Guzmán, Relación de la Entrada de Algunos Padres de la Compañía de Jesús en la China (1602), fut traduit en français, allemand, italien, latin et anglais, et fut le récit le plus autorisé sur les conditions chinoises disponible en Europe avant la publication du De Christiana Expeditione de Ricci.[19]

2.6 La « Querelle des rites chinois » et la sinologie espagnole

La longue « Querelle des rites chinois » (vers 1630–1742), qui opposa les partisans jésuites de l'accommodation culturelle aux critiques dominicains et franciscains, fut en grande partie initiée par des missionnaires espagnols. Juan Bautista de Morales (黎玉范, 1597–1664) et Antonio de Santa María Caballero (利安当, 1602–1669) contestèrent la position tolérante de Ricci envers les rites ancestraux chinois et les cérémonies confucéennes, soutenant que ceux-ci constituaient de l'idolâtrie incompatible avec le christianisme. Si la controverse eut des conséquences dévastatrices pour la mission chrétienne en Chine — culminant dans l'interdiction par l'empereur Kangxi de l'activité missionnaire — elle engendra également un corpus énorme de littérature savante sur la philosophie, la religion et le rituel chinois. Morales produisit lHistoria Evangélica de China et plusieurs dictionnaires chinois-espagnols ; Caballero écrivit Tiānrú Yìn (天儒印, « Le sceau du Ciel et du confucianisme »), une œuvre précoce de philosophie comparée. Francisco Varo (1627–1687) composa lArte de la Lengua Mandarina, la première monographie occidentale à analyser systématiquement la grammaire chinoise, qui eut une influence durable sur la linguistique européenne.[20]

Domingo Fernández Navarrete (1618–1686) produisit les récits espagnols les plus approfondis sur la Chine des Qing, notamment les Tratados Históricos, Políticos, Éticos y Religiosos de la Monarquía de China, largement lus par les penseurs des Lumières dont Diderot, Voltaire, Montesquieu et Leibniz. Henri Bernard, S.J., écrivit qu'« il est presque impossible pour l'Europe de comprendre la Querelle des rites en Asie orientale sans référence à Navarrete ».[21]

2.7 La sinologie espagnole et l'Amérique latine : le « troisième pôle »

Une caractéristique distinctive de la sinologie espagnole est son extension aux Amériques. De nombreux missionnaires espagnols se rendirent en Chine via la Nouvelle-Espagne (le Mexique), et leurs séjours dans le Nouveau Monde créèrent un « troisième pôle » d'échange culturel Est-Ouest. José de Acosta (1540–1599), l'historien et doyen du Collège de Lima, devint un fondateur des études sinologiques dans l'hémisphère occidental. Juan de Palafox y Mendoza (1600–1659), archevêque de Puebla et ancien vice-roi de la Nouvelle-Espagne, non seulement transforma le Mexique en forum pour le débat sur les rites chinois mais écrivit aussi l'Historia de la Conquista de China por los Tártaros (1670), une analyse perspicace de la chute de la dynastie Ming. L'interaction des civilisations ibérique, amérindienne et chinoise dans les Amériques durant cette période constitua un chapitre unique de l'histoire culturelle mondiale.[22]

2.8 Déclin et renouveau moderne

Les XVIIIe et XIXe siècles marquèrent une période de déclin prononcé de la sinologie espagnole, reflétant le déclin de la puissance mondiale espagnole. Ce n'est qu'au XXe siècle que les savants espagnols recommencèrent à s'engager dans les études chinoises. L'établissement de relations diplomatiques entre l'Espagne et la République populaire de Chine en 1973 fournit une impulsion puissante. Le travail pionnier de Luo Huiling à l'Université Complutense de Madrid, les programmes sinologiques de l'Université autonome de Madrid et de l'Université de Grenade, et la création d'Instituts Confucius dans plusieurs universités espagnoles (Complutense, Valence, Barcelone, Grenade, entre autres) ont revivifié le domaine. La sinologie espagnole contemporaine englobe la traduction et les études littéraires, les études sur la Chine contemporaine et une attention croissante au rôle historique des missionnaires espagnols dans la formation du savoir européen sur la Chine.[23]

III. L'héritage ibérique

Les contributions du Portugal et de l'Espagne au développement de la sinologie européenne sont de premier ordre. Les navigateurs portugais ouvrirent la route maritime ; les missionnaires portugais et espagnols furent les pionniers de l'étude de la langue chinoise, de la traduction des textes chinois et de la description systématique de la civilisation chinoise. Les œuvres de Mendoza, Semedo, Pantoja, Navarrete et Varo devinrent les textes fondateurs sur lesquels fut bâti l'édifice entier de la sinologie européenne. Leur héritage n'est pas simplement antiquaire : les collections d'archives de Lisbonne, Macao, Madrid, Séville et du Vatican, comprenant des milliers de manuscrits, de lettres, de dictionnaires, de grammaires et de rapports produits par les missionnaires ibériques, demeurent une ressource indispensable pour l'étude de la Chine de l'époque moderne et de l'histoire de la rencontre culturelle Est-Ouest.

Bibliographie

Barros, João de. Décadas da Ásia. Lisbonne, 1552–1615.

Bernard, Henri, S.J. Aux Portes de la Chine : Les Missionnaires du XVIe Siècle, 1514–1588. Shanghai : Commercial Press, 1936.

Chen, Matthew. "Unsung Trailblazers of China–West Cultural Encounter." Ex/Change 8 (2003) : 4–9.

Cummins, J. S. A Question of Rites: Friar Domingo Navarrete and the Jesuits in China. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.

Hudson, G. F. Europe and China. Londres : Arnold, 1931.

Lach, Donald F. Asia in the Making of Europe. Vol. 1, Livre 2. Chicago : University of Chicago Press, 1965.

Luo Huiling. "Sinology in Spain at the Early Age: First Cultural Communications between Two Countries." Manuscrit inédit, Université Complutense de Madrid.

Mendoza, Juan González de. Historia de las Cosas más Notables, Ritos y Costumbres del Gran Reyno de la China. Rome, 1585. Trad. chinoise par He Gaoji. Pékin : Zhonghua Shuju, 1998.

Mungello, David E. Curious Land: Jesuit Accommodation and the Origins of Sinology. Honolulu : University of Hawai'i Press, 1989.

Pinto, Fernão Mendes. Peregrinação. Lisbonne, 1614. Trad. angl. : The Travels of Mendes Pinto. Éd. et trad. Rebecca D. Catz. Chicago : University of Chicago Press, 1989.

Semedo, Álvaro. Relação da Grande Monarquia da China. Madrid, 1641.

Zhang Kai. Diego de Pantoja y China. Trad. Luo Huiling. Madrid : Editorial Popular, 2018.

Zhang Kai. Historia de Relaciones Sino-Españolas. Trad. Sun Jiakun et Huang Caizhen. Madrid : Editorial Popular, 2014.

Zhang Xiping 张西平. Xifang Hanxue Shiliu Jiang 西方汉学十六讲 [Seize cours sur la sinologie occidentale]. Pékin : Foreign Language Teaching and Research Press, 2011.

Références

  1. David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven : American Oriental Society, 2001), préface, xxii.
  2. Honey, Incense at the Altar, préface, x.
  3. Zhang Xiping, cours 1, « Introduction aux études de sinologie occidentale », pp. 165–168.
  4. Peter K. Bol, "The China Historical GIS," Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020).
  5. Hilde De Weerdt, "MARKUS: Text Analysis and Reading Platform," dans Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020) ; voir aussi le guide Digital Humanities de l'Université de Chicago.
  6. Tu Hsiu-chih, "DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars," Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020).
  7. Peter K. Bol et Wen-chin Chang, "The China Biographical Database," dans Digital Humanities and East Asian Studies (Leiden : Brill, 2020).
  8. Voir le chapitre 22 (Traduction) de ce volume sur les défis de la traduction par l'IA.
  9. "WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks," prépublication arXiv (2025).
  10. "Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," Proceedings of EMNLP (2025).
  11. "A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models," Scientific Reports 15 (2025).
  12. Voir, par ex., Mark Edward Lewis et Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," Journal of Chinese Literature and Culture 9, n° 1 (2022).
  13. Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge : Harvard University Asia Center, 2015).
  14. China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).
  15. Zhang Xiping, cours 1, pp. 54–60.
  16. Zhang Xiping, cours 1, pp. 96–97, citant Li Xueqin.
  17. Zhang Xiping, cours 1, pp. 102–113.
  18. Zhang Xiping, cours 1, pp. 114–117.
  19. "The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign," Bitter Winter (2024).
  20. Honey, Incense at the Altar, préface, xxii.
  21. "Academic Freedom and China," rapport de l'AAUP (2024) ; Sinology vs. the Disciplines, Then & Now, China Heritage (2019).
  22. "They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities," Human Rights Watch (2021).
  23. Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye, ch. 7, pp. 100–111.