Difference between revisions of "History of Sinology/fr/Chapter 8"

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= Chapitre 8 : La France — La tradition du Collège de France et l'âge d'or de la sinologie philologique =
  
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== 1. Les jésuites et la proto-sinologie ==
'''Traduction en cours'''
 
  
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L'histoire de la sinologie française ne commence pas dans les amphithéâtres de Paris mais dans les cours impériales, les stations de mission et les imprimeries de la fin des Ming et du début des Qing. Aucune nation européenne n'a investi aussi massivement dans la rencontre intellectuelle avec la Chine que la France, et aucune n'en a récolté de plus riches dividendes savants. La trajectoire menant de la proto-sinologie jésuite à la création de la première chaire universitaire d'études chinoises en 1814 constitue l'un des grands arcs de l'histoire de l'orientalisme occidental — et elle fut portée, dès l'origine, par une combinaison distinctive de patronage royal, de curiosité philosophique et d'ambition philologique.
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La mission jésuite française en Chine fut inaugurée sous le patronage direct de Louis XIV. En 1685, six hommes portant le titre de « mathématiciens du roi » partirent pour l'Orient. Cinq d'entre eux — Jean de Fontaney, Joachim Bouvet, Jean-François Gerbillon, Louis Le Comte et Claude de Visdelou — arrivèrent à Ningbo en juillet 1687 et se rendirent à Pékin, où ils furent reçus par l'empereur Kangxi en 1688.<ref>David B. Honey, ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology'' (New Haven : American Oriental Society, 2001), préface, xxii.</ref> Les compétences scientifiques de ces missionnaires étaient au cœur de la stratégie jésuite d'« accommodation » formulée pour la première fois par Matteo Ricci : en impressionnant la cour chinoise par les avancées européennes en astronomie, en mathématiques et en cartographie, les jésuites espéraient obtenir une audience pour leur Évangile. Bouvet et Gerbillon servirent de précepteurs de l'empereur Kangxi en mathématiques et en astronomie, gagnant sa confiance et son patronage.
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Les « mathématiciens du roi » et leurs successeurs produisirent un corpus de connaissances savantes sur la Chine sans égal en Europe. Le ''Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise'' (1735) de Jean-Baptiste Du Halde, compilé à partir des rapports de vingt-sept jésuites, fut la synthèse la plus complète de la civilisation chinoise produite en Europe avant le XIXe siècle. L'ouvrage de Du Halde fut traduit en anglais, en allemand, en néerlandais et en russe, et demeura un ouvrage de référence fondamental pendant plus d'un siècle. Les ''Lettres édifiantes et curieuses'' (1702–1776), correspondance continue entre les missionnaires jésuites et leurs supérieurs en France, fournirent aux lecteurs européens des descriptions détaillées de l'histoire, de la géographie, des coutumes, de la langue, de la philosophie et de la science chinoises.
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Parmi les contributions jésuites qui eurent l'impact le plus durable sur la sinologie ultérieure, on compte les travaux de Joseph-Henri-Marie de Prémare (1666–1736). La ''Notitia Linguae Sinicae'' de Prémare, achevée en 1728 mais publiée seulement en 1831 par Julius Klaproth, fut la grammaire chinoise la plus complète et la plus sophistiquée produite par un Européen avant le XIXe siècle. Prémare distinguait clairement entre le chinois classique (''wenyan'') et le chinois vernaculaire (''baihua''), et son analyse de la syntaxe chinoise démontrait un degré de pénétration linguistique que peu de ses contemporains possédaient.
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Le legs des jésuites à la sinologie française fut à la fois intellectuel et institutionnel. Intellectuellement, les missionnaires avaient établi qu'une compréhension sérieuse de la Chine requérait la maîtrise de la langue chinoise — une prémisse qui, bien qu'évidente en rétrospective, n'allait nullement de soi dans un âge où de nombreux philosophes européens se sentaient autorisés à théoriser sur la Chine sans aucune connaissance linguistique. Institutionnellement, les jésuites avaient créé des collections de livres, de manuscrits et de cartes chinois à Paris — en particulier à la Bibliothèque du Roi (aujourd'hui Bibliothèque nationale de France) — qui constitueraient la matière première de la sinologie universitaire pendant des générations.
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== 2. Abel-Rémusat et la fondation de la sinologie universitaire ==
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La fondation de la sinologie en tant que discipline universitaire est inextricablement liée à un seul individu : Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788–1832), qui fut nommé en 1814 à la toute première chaire de « langues et littératures chinoises et tartares-mandchoues » au Collège de France. Cette nomination — parrainée par Silvestre de Sacy, le grand orientaliste, et approuvée par le gouvernement — marqua un tournant dans l'histoire des études chinoises en Europe : pour la première fois, l'étude de la Chine était reconnue comme une entreprise savante légitime, méritant un soutien institutionnel au plus haut niveau.
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Abel-Rémusat était un autodidacte en chinois. Il avait commencé à étudier la langue après avoir découvert un herbier chinois dans la bibliothèque d'un ami de famille, et il avait appris le chinois avec les matériaux disponibles à Paris — principalement les dictionnaires et grammaires laissés par les jésuites. Sa thèse de doctorat en médecine portait sur la botanique chinoise, mais sa véritable vocation était philologique. Sa nomination au Collège de France, à l'âge de vingt-six ans, lui fournit la plateforme institutionnelle dont il avait besoin.
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Les contributions savantes d'Abel-Rémusat furent considérables. Son ''Essai sur la langue et la littérature chinoises'' (1811), sa grammaire chinoise (''Éléments de la grammaire chinoise'', 1822) et ses ''Mélanges asiatiques'' (1825–1826) établirent le cadre de la sinologie philologique en France. Honey considère qu'Abel-Rémusat fut le premier sinologue à insister systématiquement sur le fait que l'étude de la Chine devait être fondée sur les textes originaux chinois plutôt que sur les traductions et compilations de seconde main — un principe qui, bien qu'il semble élémentaire, représentait une rupture fondamentale avec la tradition philosophique qui l'avait précédé. Sa traduction du ''Foguoji'' (''Relation des royaumes bouddhiques'') de Faxian, publiée à titre posthume en 1836, fut une contribution pionnière à l'étude du bouddhisme chinois et des routes commerciales de l'Asie centrale.
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Abel-Rémusat mourut prématurément en 1832, victime de l'épidémie de choléra qui ravagea Paris. Sa mort, à quarante-quatre ans, priva la sinologie française de son fondateur au moment même où la discipline commençait à prendre forme. Mais l'infrastructure institutionnelle qu'il avait créée — la chaire du Collège de France, les collections de la Bibliothèque du Roi, les réseaux d'échange avec des lettrés chinois et d'autres orientalistes — survécut à sa personne et fournit les fondations sur lesquelles ses successeurs allaient bâtir.
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== 3. Stanislas Julien — Le philologue suprême ==
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Le successeur d'Abel-Rémusat au Collège de France fut Stanislas Julien (1797–1873), qui occupa la chaire de 1832 à 1873 — quarante et un ans pendant lesquels il domina la sinologie européenne par la force de son érudition philologique. Honey consacre à Julien un chapitre entier de ''Incense at the Altar'', le traitant comme l'incarnation de l'idéal philologique en sinologie : un érudit dont la maîtrise du chinois classique était si complète qu'il pouvait rivaliser avec les meilleurs commentateurs de la tradition chinoise autochtone.
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La réalisation majeure de Julien fut sa traduction du ''Xiyu ji'' (''Mémoires sur les contrées occidentales'') de Xuanzang, publiée en deux volumes en 1857–1858. Cette traduction, qui rendait accessible aux lecteurs européens le récit détaillé par Xuanzang de son pèlerinage en Inde au VIIe siècle, fut un tour de force philologique. La traduction de Julien s'appuyait sur les commentaires chinois les plus difficiles, et sa précision surpassait toutes les traductions antérieures de textes bouddhiques chinois. L'ouvrage resta la traduction de référence pendant plus d'un siècle et contribua à faire de la France le centre des études bouddhiques en Europe.
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Julien publia également des traductions du ''Tao Te King'' de Laozi (1842) — la première traduction intégrale en français — et des ''Mémoires historiques'' de Sima Qian (partielle). Son invention d'un système de transcription phonétique des caractères chinois, bien qu'il n'ait pas été universellement adopté, témoignait de sa préoccupation pour la rigueur méthodologique.
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L'influence de Julien sur la sinologie ultérieure s'exerça autant par ses polémiques que par ses traductions. Ses controverses avec d'autres orientalistes — en particulier avec le sinologue britannique James Legge, avec qui il entretint une querelle prolongée au sujet de la traduction des classiques confucéens — fixèrent les termes des débats méthodologiques qui allaient occuper la sinologie européenne pour des décennies. Le prix Stanislas Julien, créé en son honneur par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, devint la distinction internationale la plus prestigieuse en sinologie.
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== 4. Le marquis d'Hervey-Saint-Denys et la littérature chinoise ==
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Léon d'Hervey de Saint-Denys (1822–1892), qui succéda à Julien au Collège de France en 1874, représente un tournant dans la sinologie française : l'extension du champ d'étude au-delà des textes classiques et religieux vers la littérature chinoise — la poésie, la fiction et le théâtre. Son ''Poésies de l'époque des Thang'' (1862), une anthologie de la poésie de la dynastie Tang accompagnée de traductions en vers français et de commentaires philologiques, fut le premier ouvrage européen à traiter la poésie chinoise comme un objet d'étude littéraire sérieux plutôt que comme une simple curiosité exotique.
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Hervey-Saint-Denys traduisit également le roman chinois ''Sanguo yanyi'' (''Le Roman des Trois Royaumes''), ainsi que des extraits du ''Liaozhai zhiyi'' de Pu Songling, introduisant la fiction vernaculaire chinoise auprès des lecteurs français. Zhang Xiping note qu'Hervey-Saint-Denys fut le premier sinologue occidental à reconnaître la valeur littéraire intrinsèque de la fiction vernaculaire chinoise — un jugement qui anticipait de plusieurs décennies le canon littéraire du mouvement du 4 Mai.
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== 5. Édouard Chavannes et la sinologie historique ==
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Édouard Chavannes (1865–1918) porta la sinologie française à son apogée. Nommé au Collège de France en 1893, il combina la rigueur philologique de la tradition juliennienne avec une ambition historique nouvelle : la reconstruction systématique de l'histoire chinoise ancienne à partir des sources primaires chinoises, des données épigraphiques et des découvertes archéologiques.
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L'œuvre maîtresse de Chavannes fut sa traduction partielle des ''Mémoires historiques'' (''Shiji'') de Sima Qian, publiée en cinq volumes entre 1895 et 1905 (un sixième volume parut à titre posthume). Cette traduction, qui couvrait les quarante-sept premiers chapitres du ''Shiji'', reste un monument de l'érudition sinologique : précise dans son rendu du chinois classique, riche en annotation historique et géographique, et exemplaire dans son traitement des problèmes textuels. Honey qualifie l'œuvre de « l'un des joyaux de l'orientalisme français ».
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Chavannes fut aussi un pionnier de la recherche de terrain en Chine. En 1907, il se rendit dans le Shandong et le Henan pour étudier les sculptures et les inscriptions sur les piliers funéraires de la dynastie Han — un travail qui donna lieu à sa ''Mission archéologique dans la Chine septentrionale'' (1909–1915), l'une des premières études archéologiques de terrain menées par un sinologue européen en Chine. Il fut également l'un des premiers spécialistes européens à étudier les manuscrits de Dunhuang après leur découverte par Aurel Stein en 1907.
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L'influence de Chavannes sur la sinologie française — et sur la sinologie mondiale — fut considérable. Par ses travaux, ses enseignements et la formation qu'il dispensa à une génération d'élèves, il fit de la chaire du Collège de France le centre intellectuel de la sinologie européenne. Parmi ses élèves figuraient Paul Pelliot, Henri Maspero et Marcel Granet — trois savants qui allaient dominer la sinologie française pendant la première moitié du XXe siècle.
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== 6. Paul Pelliot — L'encyclopédiste ==
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Paul Pelliot (1878–1945) fut le plus extraordinaire des élèves de Chavannes et, de l'avis de nombreux spécialistes, le plus grand sinologue du XXe siècle. Son érudition était d'une étendue presque surhumaine : il lisait couramment le chinois, le mandchou, le mongol, le tibétain, le persan, l'arabe, le turc et plusieurs langues européennes, et sa mémoire des textes — tant chinois qu'occidentaux — était légendaire.
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La célébrité de Pelliot repose en partie sur son expédition à Dunhuang en 1908. Informé de la découverte par Aurel Stein d'une vaste cache de manuscrits dans les grottes de Mogao (1907), Pelliot se rendit à Dunhuang, persuada le gardien taoïste Wang Yuanlu de lui permettre d'examiner les manuscrits, et — en trois semaines d'un travail acharné — sélectionna et acquit pour la France les pièces les plus importantes de la collection. Contrairement à Stein, qui ne pouvait lire le chinois et avait dû se fier à son interprète pour sélectionner les manuscrits, Pelliot examina chaque pièce de sa propre main, choisissant avec une sûreté de jugement que seule sa maîtrise complète du chinois classique et de plusieurs langues d'Asie centrale rendait possible. Les manuscrits qu'il rapporta à Paris — aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale de France — constituent, avec ceux acquis par Stein pour le British Museum, le noyau de la collection de Dunhuang la plus importante au monde.
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Pelliot fut aussi l'un des critiques les plus redoutables de la sinologie de son temps. Ses recensions, publiées dans le ''T'oung Pao'' et le ''Journal asiatique'', étaient redoutées pour leur rigueur implacable : une erreur de fait, une citation imprécise, une traduction inexacte suffisaient à déclencher une réfutation dévastatrice. Honey note que les recensions de Pelliot avaient pour effet, entre autres, de maintenir les standards philologiques de la sinologie européenne à un niveau que peu d'autres disciplines orientalistes pouvaient égaler.
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Les publications majeures de Pelliot comprennent ses ''Notes on Marco Polo'' (publiées à titre posthume, 1959–1973), un commentaire monumental sur le récit de Marco Polo qui démontre la profondeur de son érudition historique et linguistique, ainsi que de nombreuses études sur l'histoire de l'Asie centrale, les relations sino-occidentales et la transmission du bouddhisme.
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== 7. Henri Maspero, Marcel Granet et les deux voies de la sinologie française ==
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Après Chavannes et Pelliot, la sinologie française se divisa en deux courants majeurs, incarnés respectivement par Henri Maspero et Marcel Granet.
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Henri Maspero (1883–1945) était le fils du célèbre égyptologue Gaston Maspero. Il fut nommé au Collège de France en 1921 et consacra sa carrière à l'histoire de la Chine ancienne et médiévale, à la linguistique historique chinoise et à l'étude du taoïsme. Son ''La Chine antique'' (1927) fut la première synthèse savante de l'histoire chinoise pré-impériale en langue occidentale, et ses études sur la phonologie du chinois ancien contribuèrent à poser les fondements de la linguistique historique chinoise en Occident. Ses travaux sur le taoïsme — en particulier son étude du taoïsme religieux et des pratiques d'immortalité — ouvrirent un domaine d'investigation qui avait été largement ignoré par les sinologues antérieurs, focalisés sur le confucianisme et le bouddhisme. Maspero mourut au camp de concentration de Buchenwald en mars 1945, quelques semaines avant la libération du camp — une perte tragique pour la sinologie française.
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Marcel Granet (1884–1940) emprunta une voie radicalement différente. Formé à la sociologie durkheimienne autant qu'à la sinologie, Granet chercha à appliquer les méthodes de l'École sociologique française à l'étude de la civilisation chinoise. Ses ouvrages — ''Fêtes et chansons anciennes de la Chine'' (1919), ''La religion des Chinois'' (1922), ''La civilisation chinoise'' (1929), ''La pensée chinoise'' (1934) — ne sont pas des travaux de philologie au sens strict mais des reconstructions sociologiques de la vie sociale, religieuse et intellectuelle de la Chine ancienne, fondées sur une lecture inventive mais souvent controversée des sources classiques. Son influence fut immense, en particulier hors de la sinologie : les anthropologues, les sociologues et les historiens des religions se réclamèrent de ses travaux pendant des décennies. Mais les sinologues philologues — Pelliot en tête — demeurèrent sceptiques quant à la solidité de ses bases textuelles.
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La division entre la tradition philologique (Maspero, Pelliot) et la tradition sociologique (Granet) demeura une ligne de faille dans la sinologie française pendant la majeure partie du XXe siècle, et ses échos se font encore sentir dans les débats contemporains sur les méthodes appropriées à l'étude de la civilisation chinoise.
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== 8. Paul Demiéville et la sinologie bouddhique ==
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Paul Demiéville (1894–1979) fut l'un des plus grands bouddhologues du XXe siècle et un éminent sinologue dont la carrière illustre la profondeur de la tradition française dans l'étude du bouddhisme chinois. Formé à la sinologie par Chavannes et à l'indianisme par Sylvain Lévi, Demiéville occupa la chaire du Collège de France de 1946 à 1964. Ses travaux portèrent sur une gamme remarquable de sujets : la traduction et le commentaire des textes bouddhiques chinois, la lexicographie sino-bouddhique (son ''Hôbôgirin'', dictionnaire encyclopédique du bouddhisme d'après les sources chinoises et japonaises, fut un projet de toute une vie), et l'histoire intellectuelle du bouddhisme en Chine.
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Demiéville incarna aussi la continuité de la tradition sinologique française. En tant que co-éditeur du ''T'oung Pao'' et directeur de thèses au Collège de France et à l'École pratique des hautes études, il forma une génération de sinologues qui allaient perpétuer la tradition philologique dans la seconde moitié du XXe siècle.
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== 9. Jacques Gernet, Kristofer Schipper et la sinologie française contemporaine ==
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Jacques Gernet (1921–2018) succéda à Demiéville au Collège de France en 1975 et devint le sinologue français le plus influent de la fin du XXe siècle. Son ''Le monde chinois'' (1972), maintes fois réédité et traduit en de nombreuses langues, est resté pendant des décennies l'introduction de référence à la civilisation chinoise en langue française. Son ''Chine et christianisme : action et réaction'' (1982) offrit une analyse pénétrante de la réception du christianisme par les lettrés chinois du XVIIe siècle — retournant le regard habituel de l'orientalisme en examinant comment les Chinois avaient perçu, jugé et finalement rejeté la pensée européenne.
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Kristofer Schipper (1934–2021), bien que de nationalité néerlandaise, passa l'essentiel de sa carrière à Paris, où il occupa une chaire à l'École pratique des hautes études. Son ordination de huit ans en tant que prêtre taoïste à Taïwan lui conféra une compréhension du rituel taoïste qu'aucun sinologue purement textuel ne pouvait atteindre. Son monumental ''Projet Tao-tsang'', catalogue analytique de l'ensemble du canon taoïste, impliqua des chercheurs de sept pays européens.
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La sinologie française contemporaine s'est diversifiée dans de multiples directions — histoire sociale et économique, études littéraires, anthropologie, philosophie comparée, études du bouddhisme et du taoïsme, histoire des sciences — tout en maintenant un engagement envers la rigueur philologique qui demeure la marque distinctive de la tradition. L'infrastructure institutionnelle est considérable : le Collège de France, l'École pratique des hautes études, l'École des hautes études en sciences sociales, l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), les universités de Paris et de province, et le Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale (CRCAO) constituent un réseau d'institutions sans équivalent en dehors des États-Unis.
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== 10. Bilan ==
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L'histoire de la sinologie française est, pour l'essentiel, une histoire de réussite institutionnelle et intellectuelle. Depuis la nomination d'Abel-Rémusat au Collège de France en 1814 jusqu'aux centres de recherche multidisciplinaires de la fin du XXe siècle, la France a maintenu une tradition continue d'engagement savant avec la Chine qui n'a son parallèle que dans les traditions allemande et, plus récemment, américaine. La sinologie française a été distinguée par son engagement envers la philologie — la conviction que la compréhension de la civilisation chinoise doit être fondée sur la maîtrise des textes originaux chinois — et par la profondeur de son investissement institutionnel.
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Les noms qui jalonnent cette tradition — Abel-Rémusat, Julien, Chavannes, Pelliot, Maspero, Granet, Demiéville, Gernet — constituent une lignée de savants dont les réalisations individuelles se classent parmi les plus hautes de l'histoire de la discipline. L'héritage de leur travail est visible non seulement dans les bibliothèques et les collections d'archives de Paris mais aussi dans les standards méthodologiques qui continuent d'informer la pratique de la sinologie dans le monde entier.
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== Notes ==
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== Bibliographie ==
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=== Sources primaires ===
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* Abel-Rémusat, Jean-Pierre. ''Éléments de la grammaire chinoise''. Paris, 1822.
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* Chavannes, Édouard. ''Les Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien''. 5 vol. Paris : Ernest Leroux, 1895–1905.
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* Du Halde, Jean-Baptiste. ''Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise''. 4 vol. Paris, 1735.
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* Gernet, Jacques. ''Le monde chinois''. Paris : Armand Colin, 1972.
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* Gernet, Jacques. ''Chine et christianisme : action et réaction''. Paris : Gallimard, 1982.
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* Granet, Marcel. ''La civilisation chinoise''. Paris : La Renaissance du livre, 1929.
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* Granet, Marcel. ''La pensée chinoise''. Paris : Albin Michel, 1934.
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* Julien, Stanislas. ''Mémoires sur les contrées occidentales'' (traduction du Xiyu ji de Xuanzang). 2 vol. Paris, 1857–1858.
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* Maspero, Henri. ''La Chine antique''. Paris : De Boccard, 1927.
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* Pelliot, Paul. ''Notes on Marco Polo''. 3 vol. Paris : Imprimerie nationale, 1959–1973.
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=== Sources secondaires ===
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* Honey, David B. ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology''. American Oriental Series 86. New Haven : American Oriental Society, 2001.
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* Zhang Xiping 张西平. « Cours 8 : Développement de la sinologie française » (第八讲:法国汉学的发展). In ''Cours sur l'histoire de la sinologie occidentale''.
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* He Yin 何寅 et Xu Guanghua 许光华. ''Guowai hanxueshi'' 国外汉学史 (Histoire de la sinologie à l'étranger). Shanghai : Shanghai Waiyu Jiaoyu Chubanshe, 2002.
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== Références ==
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<references />
  
 
[[Category:History of Sinology]]
 
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Latest revision as of 04:39, 26 March 2026

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Chapitre 8 : La France — La tradition du Collège de France et l'âge d'or de la sinologie philologique

1. Les jésuites et la proto-sinologie

L'histoire de la sinologie française ne commence pas dans les amphithéâtres de Paris mais dans les cours impériales, les stations de mission et les imprimeries de la fin des Ming et du début des Qing. Aucune nation européenne n'a investi aussi massivement dans la rencontre intellectuelle avec la Chine que la France, et aucune n'en a récolté de plus riches dividendes savants. La trajectoire menant de la proto-sinologie jésuite à la création de la première chaire universitaire d'études chinoises en 1814 constitue l'un des grands arcs de l'histoire de l'orientalisme occidental — et elle fut portée, dès l'origine, par une combinaison distinctive de patronage royal, de curiosité philosophique et d'ambition philologique.

La mission jésuite française en Chine fut inaugurée sous le patronage direct de Louis XIV. En 1685, six hommes portant le titre de « mathématiciens du roi » partirent pour l'Orient. Cinq d'entre eux — Jean de Fontaney, Joachim Bouvet, Jean-François Gerbillon, Louis Le Comte et Claude de Visdelou — arrivèrent à Ningbo en juillet 1687 et se rendirent à Pékin, où ils furent reçus par l'empereur Kangxi en 1688.[1] Les compétences scientifiques de ces missionnaires étaient au cœur de la stratégie jésuite d'« accommodation » formulée pour la première fois par Matteo Ricci : en impressionnant la cour chinoise par les avancées européennes en astronomie, en mathématiques et en cartographie, les jésuites espéraient obtenir une audience pour leur Évangile. Bouvet et Gerbillon servirent de précepteurs de l'empereur Kangxi en mathématiques et en astronomie, gagnant sa confiance et son patronage.

Les « mathématiciens du roi » et leurs successeurs produisirent un corpus de connaissances savantes sur la Chine sans égal en Europe. Le Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (1735) de Jean-Baptiste Du Halde, compilé à partir des rapports de vingt-sept jésuites, fut la synthèse la plus complète de la civilisation chinoise produite en Europe avant le XIXe siècle. L'ouvrage de Du Halde fut traduit en anglais, en allemand, en néerlandais et en russe, et demeura un ouvrage de référence fondamental pendant plus d'un siècle. Les Lettres édifiantes et curieuses (1702–1776), correspondance continue entre les missionnaires jésuites et leurs supérieurs en France, fournirent aux lecteurs européens des descriptions détaillées de l'histoire, de la géographie, des coutumes, de la langue, de la philosophie et de la science chinoises.

Parmi les contributions jésuites qui eurent l'impact le plus durable sur la sinologie ultérieure, on compte les travaux de Joseph-Henri-Marie de Prémare (1666–1736). La Notitia Linguae Sinicae de Prémare, achevée en 1728 mais publiée seulement en 1831 par Julius Klaproth, fut la grammaire chinoise la plus complète et la plus sophistiquée produite par un Européen avant le XIXe siècle. Prémare distinguait clairement entre le chinois classique (wenyan) et le chinois vernaculaire (baihua), et son analyse de la syntaxe chinoise démontrait un degré de pénétration linguistique que peu de ses contemporains possédaient.

Le legs des jésuites à la sinologie française fut à la fois intellectuel et institutionnel. Intellectuellement, les missionnaires avaient établi qu'une compréhension sérieuse de la Chine requérait la maîtrise de la langue chinoise — une prémisse qui, bien qu'évidente en rétrospective, n'allait nullement de soi dans un âge où de nombreux philosophes européens se sentaient autorisés à théoriser sur la Chine sans aucune connaissance linguistique. Institutionnellement, les jésuites avaient créé des collections de livres, de manuscrits et de cartes chinois à Paris — en particulier à la Bibliothèque du Roi (aujourd'hui Bibliothèque nationale de France) — qui constitueraient la matière première de la sinologie universitaire pendant des générations.

2. Abel-Rémusat et la fondation de la sinologie universitaire

La fondation de la sinologie en tant que discipline universitaire est inextricablement liée à un seul individu : Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788–1832), qui fut nommé en 1814 à la toute première chaire de « langues et littératures chinoises et tartares-mandchoues » au Collège de France. Cette nomination — parrainée par Silvestre de Sacy, le grand orientaliste, et approuvée par le gouvernement — marqua un tournant dans l'histoire des études chinoises en Europe : pour la première fois, l'étude de la Chine était reconnue comme une entreprise savante légitime, méritant un soutien institutionnel au plus haut niveau.

Abel-Rémusat était un autodidacte en chinois. Il avait commencé à étudier la langue après avoir découvert un herbier chinois dans la bibliothèque d'un ami de famille, et il avait appris le chinois avec les matériaux disponibles à Paris — principalement les dictionnaires et grammaires laissés par les jésuites. Sa thèse de doctorat en médecine portait sur la botanique chinoise, mais sa véritable vocation était philologique. Sa nomination au Collège de France, à l'âge de vingt-six ans, lui fournit la plateforme institutionnelle dont il avait besoin.

Les contributions savantes d'Abel-Rémusat furent considérables. Son Essai sur la langue et la littérature chinoises (1811), sa grammaire chinoise (Éléments de la grammaire chinoise, 1822) et ses Mélanges asiatiques (1825–1826) établirent le cadre de la sinologie philologique en France. Honey considère qu'Abel-Rémusat fut le premier sinologue à insister systématiquement sur le fait que l'étude de la Chine devait être fondée sur les textes originaux chinois plutôt que sur les traductions et compilations de seconde main — un principe qui, bien qu'il semble élémentaire, représentait une rupture fondamentale avec la tradition philosophique qui l'avait précédé. Sa traduction du Foguoji (Relation des royaumes bouddhiques) de Faxian, publiée à titre posthume en 1836, fut une contribution pionnière à l'étude du bouddhisme chinois et des routes commerciales de l'Asie centrale.

Abel-Rémusat mourut prématurément en 1832, victime de l'épidémie de choléra qui ravagea Paris. Sa mort, à quarante-quatre ans, priva la sinologie française de son fondateur au moment même où la discipline commençait à prendre forme. Mais l'infrastructure institutionnelle qu'il avait créée — la chaire du Collège de France, les collections de la Bibliothèque du Roi, les réseaux d'échange avec des lettrés chinois et d'autres orientalistes — survécut à sa personne et fournit les fondations sur lesquelles ses successeurs allaient bâtir.

3. Stanislas Julien — Le philologue suprême

Le successeur d'Abel-Rémusat au Collège de France fut Stanislas Julien (1797–1873), qui occupa la chaire de 1832 à 1873 — quarante et un ans pendant lesquels il domina la sinologie européenne par la force de son érudition philologique. Honey consacre à Julien un chapitre entier de Incense at the Altar, le traitant comme l'incarnation de l'idéal philologique en sinologie : un érudit dont la maîtrise du chinois classique était si complète qu'il pouvait rivaliser avec les meilleurs commentateurs de la tradition chinoise autochtone.

La réalisation majeure de Julien fut sa traduction du Xiyu ji (Mémoires sur les contrées occidentales) de Xuanzang, publiée en deux volumes en 1857–1858. Cette traduction, qui rendait accessible aux lecteurs européens le récit détaillé par Xuanzang de son pèlerinage en Inde au VIIe siècle, fut un tour de force philologique. La traduction de Julien s'appuyait sur les commentaires chinois les plus difficiles, et sa précision surpassait toutes les traductions antérieures de textes bouddhiques chinois. L'ouvrage resta la traduction de référence pendant plus d'un siècle et contribua à faire de la France le centre des études bouddhiques en Europe.

Julien publia également des traductions du Tao Te King de Laozi (1842) — la première traduction intégrale en français — et des Mémoires historiques de Sima Qian (partielle). Son invention d'un système de transcription phonétique des caractères chinois, bien qu'il n'ait pas été universellement adopté, témoignait de sa préoccupation pour la rigueur méthodologique.

L'influence de Julien sur la sinologie ultérieure s'exerça autant par ses polémiques que par ses traductions. Ses controverses avec d'autres orientalistes — en particulier avec le sinologue britannique James Legge, avec qui il entretint une querelle prolongée au sujet de la traduction des classiques confucéens — fixèrent les termes des débats méthodologiques qui allaient occuper la sinologie européenne pour des décennies. Le prix Stanislas Julien, créé en son honneur par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, devint la distinction internationale la plus prestigieuse en sinologie.

4. Le marquis d'Hervey-Saint-Denys et la littérature chinoise

Léon d'Hervey de Saint-Denys (1822–1892), qui succéda à Julien au Collège de France en 1874, représente un tournant dans la sinologie française : l'extension du champ d'étude au-delà des textes classiques et religieux vers la littérature chinoise — la poésie, la fiction et le théâtre. Son Poésies de l'époque des Thang (1862), une anthologie de la poésie de la dynastie Tang accompagnée de traductions en vers français et de commentaires philologiques, fut le premier ouvrage européen à traiter la poésie chinoise comme un objet d'étude littéraire sérieux plutôt que comme une simple curiosité exotique.

Hervey-Saint-Denys traduisit également le roman chinois Sanguo yanyi (Le Roman des Trois Royaumes), ainsi que des extraits du Liaozhai zhiyi de Pu Songling, introduisant la fiction vernaculaire chinoise auprès des lecteurs français. Zhang Xiping note qu'Hervey-Saint-Denys fut le premier sinologue occidental à reconnaître la valeur littéraire intrinsèque de la fiction vernaculaire chinoise — un jugement qui anticipait de plusieurs décennies le canon littéraire du mouvement du 4 Mai.

5. Édouard Chavannes et la sinologie historique

Édouard Chavannes (1865–1918) porta la sinologie française à son apogée. Nommé au Collège de France en 1893, il combina la rigueur philologique de la tradition juliennienne avec une ambition historique nouvelle : la reconstruction systématique de l'histoire chinoise ancienne à partir des sources primaires chinoises, des données épigraphiques et des découvertes archéologiques.

L'œuvre maîtresse de Chavannes fut sa traduction partielle des Mémoires historiques (Shiji) de Sima Qian, publiée en cinq volumes entre 1895 et 1905 (un sixième volume parut à titre posthume). Cette traduction, qui couvrait les quarante-sept premiers chapitres du Shiji, reste un monument de l'érudition sinologique : précise dans son rendu du chinois classique, riche en annotation historique et géographique, et exemplaire dans son traitement des problèmes textuels. Honey qualifie l'œuvre de « l'un des joyaux de l'orientalisme français ».

Chavannes fut aussi un pionnier de la recherche de terrain en Chine. En 1907, il se rendit dans le Shandong et le Henan pour étudier les sculptures et les inscriptions sur les piliers funéraires de la dynastie Han — un travail qui donna lieu à sa Mission archéologique dans la Chine septentrionale (1909–1915), l'une des premières études archéologiques de terrain menées par un sinologue européen en Chine. Il fut également l'un des premiers spécialistes européens à étudier les manuscrits de Dunhuang après leur découverte par Aurel Stein en 1907.

L'influence de Chavannes sur la sinologie française — et sur la sinologie mondiale — fut considérable. Par ses travaux, ses enseignements et la formation qu'il dispensa à une génération d'élèves, il fit de la chaire du Collège de France le centre intellectuel de la sinologie européenne. Parmi ses élèves figuraient Paul Pelliot, Henri Maspero et Marcel Granet — trois savants qui allaient dominer la sinologie française pendant la première moitié du XXe siècle.

6. Paul Pelliot — L'encyclopédiste

Paul Pelliot (1878–1945) fut le plus extraordinaire des élèves de Chavannes et, de l'avis de nombreux spécialistes, le plus grand sinologue du XXe siècle. Son érudition était d'une étendue presque surhumaine : il lisait couramment le chinois, le mandchou, le mongol, le tibétain, le persan, l'arabe, le turc et plusieurs langues européennes, et sa mémoire des textes — tant chinois qu'occidentaux — était légendaire.

La célébrité de Pelliot repose en partie sur son expédition à Dunhuang en 1908. Informé de la découverte par Aurel Stein d'une vaste cache de manuscrits dans les grottes de Mogao (1907), Pelliot se rendit à Dunhuang, persuada le gardien taoïste Wang Yuanlu de lui permettre d'examiner les manuscrits, et — en trois semaines d'un travail acharné — sélectionna et acquit pour la France les pièces les plus importantes de la collection. Contrairement à Stein, qui ne pouvait lire le chinois et avait dû se fier à son interprète pour sélectionner les manuscrits, Pelliot examina chaque pièce de sa propre main, choisissant avec une sûreté de jugement que seule sa maîtrise complète du chinois classique et de plusieurs langues d'Asie centrale rendait possible. Les manuscrits qu'il rapporta à Paris — aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale de France — constituent, avec ceux acquis par Stein pour le British Museum, le noyau de la collection de Dunhuang la plus importante au monde.

Pelliot fut aussi l'un des critiques les plus redoutables de la sinologie de son temps. Ses recensions, publiées dans le T'oung Pao et le Journal asiatique, étaient redoutées pour leur rigueur implacable : une erreur de fait, une citation imprécise, une traduction inexacte suffisaient à déclencher une réfutation dévastatrice. Honey note que les recensions de Pelliot avaient pour effet, entre autres, de maintenir les standards philologiques de la sinologie européenne à un niveau que peu d'autres disciplines orientalistes pouvaient égaler.

Les publications majeures de Pelliot comprennent ses Notes on Marco Polo (publiées à titre posthume, 1959–1973), un commentaire monumental sur le récit de Marco Polo qui démontre la profondeur de son érudition historique et linguistique, ainsi que de nombreuses études sur l'histoire de l'Asie centrale, les relations sino-occidentales et la transmission du bouddhisme.

7. Henri Maspero, Marcel Granet et les deux voies de la sinologie française

Après Chavannes et Pelliot, la sinologie française se divisa en deux courants majeurs, incarnés respectivement par Henri Maspero et Marcel Granet.

Henri Maspero (1883–1945) était le fils du célèbre égyptologue Gaston Maspero. Il fut nommé au Collège de France en 1921 et consacra sa carrière à l'histoire de la Chine ancienne et médiévale, à la linguistique historique chinoise et à l'étude du taoïsme. Son La Chine antique (1927) fut la première synthèse savante de l'histoire chinoise pré-impériale en langue occidentale, et ses études sur la phonologie du chinois ancien contribuèrent à poser les fondements de la linguistique historique chinoise en Occident. Ses travaux sur le taoïsme — en particulier son étude du taoïsme religieux et des pratiques d'immortalité — ouvrirent un domaine d'investigation qui avait été largement ignoré par les sinologues antérieurs, focalisés sur le confucianisme et le bouddhisme. Maspero mourut au camp de concentration de Buchenwald en mars 1945, quelques semaines avant la libération du camp — une perte tragique pour la sinologie française.

Marcel Granet (1884–1940) emprunta une voie radicalement différente. Formé à la sociologie durkheimienne autant qu'à la sinologie, Granet chercha à appliquer les méthodes de l'École sociologique française à l'étude de la civilisation chinoise. Ses ouvrages — Fêtes et chansons anciennes de la Chine (1919), La religion des Chinois (1922), La civilisation chinoise (1929), La pensée chinoise (1934) — ne sont pas des travaux de philologie au sens strict mais des reconstructions sociologiques de la vie sociale, religieuse et intellectuelle de la Chine ancienne, fondées sur une lecture inventive mais souvent controversée des sources classiques. Son influence fut immense, en particulier hors de la sinologie : les anthropologues, les sociologues et les historiens des religions se réclamèrent de ses travaux pendant des décennies. Mais les sinologues philologues — Pelliot en tête — demeurèrent sceptiques quant à la solidité de ses bases textuelles.

La division entre la tradition philologique (Maspero, Pelliot) et la tradition sociologique (Granet) demeura une ligne de faille dans la sinologie française pendant la majeure partie du XXe siècle, et ses échos se font encore sentir dans les débats contemporains sur les méthodes appropriées à l'étude de la civilisation chinoise.

8. Paul Demiéville et la sinologie bouddhique

Paul Demiéville (1894–1979) fut l'un des plus grands bouddhologues du XXe siècle et un éminent sinologue dont la carrière illustre la profondeur de la tradition française dans l'étude du bouddhisme chinois. Formé à la sinologie par Chavannes et à l'indianisme par Sylvain Lévi, Demiéville occupa la chaire du Collège de France de 1946 à 1964. Ses travaux portèrent sur une gamme remarquable de sujets : la traduction et le commentaire des textes bouddhiques chinois, la lexicographie sino-bouddhique (son Hôbôgirin, dictionnaire encyclopédique du bouddhisme d'après les sources chinoises et japonaises, fut un projet de toute une vie), et l'histoire intellectuelle du bouddhisme en Chine.

Demiéville incarna aussi la continuité de la tradition sinologique française. En tant que co-éditeur du T'oung Pao et directeur de thèses au Collège de France et à l'École pratique des hautes études, il forma une génération de sinologues qui allaient perpétuer la tradition philologique dans la seconde moitié du XXe siècle.

9. Jacques Gernet, Kristofer Schipper et la sinologie française contemporaine

Jacques Gernet (1921–2018) succéda à Demiéville au Collège de France en 1975 et devint le sinologue français le plus influent de la fin du XXe siècle. Son Le monde chinois (1972), maintes fois réédité et traduit en de nombreuses langues, est resté pendant des décennies l'introduction de référence à la civilisation chinoise en langue française. Son Chine et christianisme : action et réaction (1982) offrit une analyse pénétrante de la réception du christianisme par les lettrés chinois du XVIIe siècle — retournant le regard habituel de l'orientalisme en examinant comment les Chinois avaient perçu, jugé et finalement rejeté la pensée européenne.

Kristofer Schipper (1934–2021), bien que de nationalité néerlandaise, passa l'essentiel de sa carrière à Paris, où il occupa une chaire à l'École pratique des hautes études. Son ordination de huit ans en tant que prêtre taoïste à Taïwan lui conféra une compréhension du rituel taoïste qu'aucun sinologue purement textuel ne pouvait atteindre. Son monumental Projet Tao-tsang, catalogue analytique de l'ensemble du canon taoïste, impliqua des chercheurs de sept pays européens.

La sinologie française contemporaine s'est diversifiée dans de multiples directions — histoire sociale et économique, études littéraires, anthropologie, philosophie comparée, études du bouddhisme et du taoïsme, histoire des sciences — tout en maintenant un engagement envers la rigueur philologique qui demeure la marque distinctive de la tradition. L'infrastructure institutionnelle est considérable : le Collège de France, l'École pratique des hautes études, l'École des hautes études en sciences sociales, l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), les universités de Paris et de province, et le Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale (CRCAO) constituent un réseau d'institutions sans équivalent en dehors des États-Unis.

10. Bilan

L'histoire de la sinologie française est, pour l'essentiel, une histoire de réussite institutionnelle et intellectuelle. Depuis la nomination d'Abel-Rémusat au Collège de France en 1814 jusqu'aux centres de recherche multidisciplinaires de la fin du XXe siècle, la France a maintenu une tradition continue d'engagement savant avec la Chine qui n'a son parallèle que dans les traditions allemande et, plus récemment, américaine. La sinologie française a été distinguée par son engagement envers la philologie — la conviction que la compréhension de la civilisation chinoise doit être fondée sur la maîtrise des textes originaux chinois — et par la profondeur de son investissement institutionnel.

Les noms qui jalonnent cette tradition — Abel-Rémusat, Julien, Chavannes, Pelliot, Maspero, Granet, Demiéville, Gernet — constituent une lignée de savants dont les réalisations individuelles se classent parmi les plus hautes de l'histoire de la discipline. L'héritage de leur travail est visible non seulement dans les bibliothèques et les collections d'archives de Paris mais aussi dans les standards méthodologiques qui continuent d'informer la pratique de la sinologie dans le monde entier.

Notes

Bibliographie

Sources primaires

  • Abel-Rémusat, Jean-Pierre. Éléments de la grammaire chinoise. Paris, 1822.
  • Chavannes, Édouard. Les Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien. 5 vol. Paris : Ernest Leroux, 1895–1905.
  • Du Halde, Jean-Baptiste. Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise. 4 vol. Paris, 1735.
  • Gernet, Jacques. Le monde chinois. Paris : Armand Colin, 1972.
  • Gernet, Jacques. Chine et christianisme : action et réaction. Paris : Gallimard, 1982.
  • Granet, Marcel. La civilisation chinoise. Paris : La Renaissance du livre, 1929.
  • Granet, Marcel. La pensée chinoise. Paris : Albin Michel, 1934.
  • Julien, Stanislas. Mémoires sur les contrées occidentales (traduction du Xiyu ji de Xuanzang). 2 vol. Paris, 1857–1858.
  • Maspero, Henri. La Chine antique. Paris : De Boccard, 1927.
  • Pelliot, Paul. Notes on Marco Polo. 3 vol. Paris : Imprimerie nationale, 1959–1973.

Sources secondaires

  • Honey, David B. Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology. American Oriental Series 86. New Haven : American Oriental Society, 2001.
  • Zhang Xiping 张西平. « Cours 8 : Développement de la sinologie française » (第八讲:法国汉学的发展). In Cours sur l'histoire de la sinologie occidentale.
  • He Yin 何寅 et Xu Guanghua 许光华. Guowai hanxueshi 国外汉学史 (Histoire de la sinologie à l'étranger). Shanghai : Shanghai Waiyu Jiaoyu Chubanshe, 2002.

Références

  1. David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven : American Oriental Society, 2001), préface, xxii.