Lu Xun Complete Works/fr/Refeng
Lu Xun: Vent brulant (热风)
Lu Xun (1881-1936)
Traduction du chinois
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Section 3
En avril, il se rendit a l'Academie Tongwen pour donner une conference intitulee : "Les voyous et la litterature".
En juin, il donna une conference a l'"Association des amies des femmes" japonaise.
En juillet, il acheva l'explication de l'integralite de la "Breve histoire du roman chinois" pour Masuda Wataru.
Le meme mois, il donna au "Cercle de recherche en sciences sociales" la conference "Un apercu de la litterature et de l'art a Shanghai".
Le 17 aout, il invita M. Uchiyama Kakichi a enseigner la technique de la gravure sur bois aux etudiants, le Maitre assurant lui-meme la traduction ; le cours prit fin le 22. Le 24, il donna une conference pour la section de gravure sur bois de la "Societe des 18 arts".
En novembre, il collationna les "OEuvres completes de Ji Kang" a partir de la reimpression Song de la bibliotheque Hanfenlou.
Le meme mois, l'impression de "Destruction" fut achevee.
En decembre, il fonda avec des amis la publication decadaire "Au carrefour".
Vingt et unieme annee [de la Republique] -- 1932 -- Cinquante-deux ans
Le 29 janvier, il se trouva pris sous les tirs lors de combats. Le lendemain, il se refugia a la librairie Uchiyama.
Le 6 fevrier, escorte par un employe de la librairie Uchiyama, il fut conduit a la succursale Uchiyama dans la concession anglaise pour s'y abriter temporairement.
En avril, il compila ses essais courts de 1928 et 1929, qu'il intitula : "Recueil des trois oisifs". Ses textes divers de 1930 a 1931, il les reunit sous le titre "Recueil des deux coeurs".
En mai, il dressa lui-meme la bibliographie de ses traductions et ecrits.
En septembre, il acheva la compilation et la traduction du premier tome d'une anthologie de vingt prosateurs russes modernes, qu'il intitula "La Harpe". Le second tome, egalement termine, il l'appela "Une journee de travail".
En octobre, il ordonna les "Lettres entre deux lieux".
Le 9 novembre, il se rendit a Beiping en raison de la maladie de sa mere.
A partir du 22 du meme mois, il donna des conferences a l'Universite de Pekin, a l'Universite Fu Jen, a l'Universite de Beiping, a l'Institut feminin des lettres et des sciences, a l'Ecole normale, a l'Universite de Chine et dans d'autres etablissements.
Vingt-deuxieme annee [de la Republique] -- 1933 -- Cinquante-trois ans
Le 4 janvier, Cai Yuanpei l'invita par lettre a rejoindre la "Ligue pour la protection des droits civiques" ; il fut elu membre du comite executif.
Le 17 fevrier, Cai Yuanpei l'invita par lettre chez Song Qingling pour accueillir George Bernard Shaw.
En mars, les "OEuvres choisies par Lu Xun lui-meme" parurent chez la librairie Tianma.
Le 27 du meme mois, il transporta ses livres rue Dixwei et loua une maison pour les entreposer.
Le 11 avril, il demenagea au n. 9 du Nouveau Village Dalu.
Le 13 mai, il se rendit au consulat allemand pour remettre une protestation contre les atrocites des "fascistes".
Le 20 juin, Yang Quan fut assassine ; il se rendit a la Maison funeraire internationale pour la mise en biere. Le bruit courait alors que le Maitre non plus ne serait pas epargne, et certains tenterent de le dissuader d'y aller, mais il n'en tint pas compte ; il sortit sans prendre sa clef de maison, pour montrer sa determination.
En juillet parut la revue mensuelle "Litterature" ; le Maitre en etait l'un des collaborateurs.
En octobre, la suite d'estampes "La Passion d'un homme", editee et prefacee par lui, fut imprimee.
Le meme mois, l'"Exposition de gravures sur bois" se tint dans la ruelle Qianai.
Par ailleurs, le recueil d'essais courts "Pseudo-livre libre" fut imprime.
Vingt-troisieme annee [de la Republique] -- 1934 -- Cinquante-quatre ans
En janvier parut l'"Album de papier a lettres de Pekin".
En mai, il corrigea le recueil d'essais "Accents du Sud et melodies du Nord", imprime le meme mois.
En mai parut le recueil de gravures "Recueil attire-jade", edite et preface par lui.
En aout, il redigea le numero inaugural de la revue "Traduction".
Le 23 du meme mois, en raison de l'arrestation d'une connaissance, il quitta son domicile pour se mettre en surete.
En octobre, les "Chroniques de la gravure" furent imprimees.
Le 14 decembre au soir, douleurs dorsales et sueurs nocturnes. Apres la maladie, il maigrit considerablement ; ses protheses dentaires ne s'ajustaient plus aux gencives.
Le meme mois parut le recueil d'essais courts "Quasi-causeries sur le vent et la lune".
Vingt-quatrieme annee [de la Republique] -- 1935 -- Cinquante-cinq ans
En janvier, il acheva la traduction du conte sovietique "La Montre" de Panteleev.
En fevrier, il commenca la traduction des "Ames mortes" de Gogol.
En avril, le premier tome de l'"Album de papier a lettres du Studio aux dix bambous" fut imprime.
En juin, il acheva la selection et l'introduction du deuxieme volume de nouvelles pour l'"Anthologie de la nouvelle litterature" ; il fut imprime.
En septembre parut la traduction des "Contes russes" de Gorki.
En octobre, il edita le premier tome des ecrits posthumes de Qu Qiubai : "Voix de la foret depuis la mer".
En novembre, il poursuivit l'ecriture des "Contes anciens reecrits".
En decembre, il prepara l'edition en gravures des "Cent illustrations des Ames mortes" et en ecrivit la preface.
Vingt-cinquieme annee [de la Republique] -- 1936 -- Cinquante-six ans
En janvier, vives douleurs a l'epaule et aux cotes.
Le 20 du meme mois parut le bimensuel "La Petrel", cofonde avec des amis.
Il acheva egalement la correction des "Contes anciens reecrits" ; le livre parut aussitot.
En fevrier, il reprit la traduction de la deuxieme partie des "Ames mortes".
Le 2 mars dans l'apres-midi, crise d'asthme soudaine.
Le 7 avril, il se rendit a la societe Liangyou pour y selectionner les "Estampes sovietiques".
Le meme mois, il edita le second tome de "Voix de la foret depuis la mer".
Le 15 mai, nouvelle crise ; le medecin diagnostiqua une affection gastrique. Des lors la fievre persista. Le 31, Mme Smedley amena le Dr Dunn, medecin americain, pour l'examiner ; l'etat etait extremement critique.
En juin, il se remit peu a peu de son epuisement et put s'asseoir quelque peu, se tenir debout et lire. Il pouvait ecrire quelques dizaines de caracteres.
Le meme mois, pendant sa maladie, il repondit a un visiteur O.V. sur "Notre mouvement litteraire actuel".
Par ailleurs, les "Litterature en marge" furent imprimees.
En juillet parurent les "Estampes choisies de Kaethe Kollwitz", editees et imprimees par lui.
En aout, du sang dans les crachats.
Il ecrivit un court texte pour le numero inaugural de "Zhongliu" (Au fil du courant).
En octobre, son poids etait de quatre-vingt-huit livres, soit environ deux livres de plus que le 1er aout.
La traduction de "Mauvais garcons et autres histoires etranges" de Tchekhov parut.
Il pouvait occasionnellement sortir pour voir des films et rendre de breves visites a des amis.
Le 8 du meme mois, il visita au YMCA la deuxieme "Exposition nationale itinerante de gravures sur bois".
Le 17, il rendit visite a Kaji Wataru et a Uchiyama Kanzo.
Le 18, avant l'aube, la maladie s'aggrava ; asthme incessant, jusqu'a ce qu'il s'eteignit le 19, a cinq heures vingt-cinq du matin.
Section 6
Et pourtant il y a encore beaucoup de papier dans le monde, mais les membres de chaque societe litteraire sont peu nombreux, aux grandes ambitions mais aux forces maigres, incapables de couvrir tout le papier d'ecriture. Aussi les critiques au sein d'une societe, dont la mission est de vaincre les ennemis, d'aider les allies et de balayer les elements etrangers, poussent-ils de profonds soupirs, hochant la tete et tapant du pied, quand ils voient d'autres venir gribouiller sur le papier. Le Shenbao de Shanghai est alle jusqu'a traiter les traducteurs de sciences sociales de "premiers venus" -- tant etait grande son indignation. M. Jiang Guangci, dont "la position dans la nouvelle litterature chinoise est depuis longtemps connue des lecteurs", s'etait rendu a Tokyo pour se retablir d'une maladie et y avait rencontre Kurahara Korehito. Lorsque la conversation porta sur les nombreuses mauvaises traductions japonaises, pratiquement plus difficiles a lire que les originaux, il eclata de rire et dit : "...Le monde de la traduction chinoise doit etre encore plus absurde. Recemment, beaucoup de livres chinois ont ete traduits du japonais ; si les Japonais transmettent des oeuvres europeennes en japonais avec quantite d'erreurs et de coupures, et que ces textes sont ensuite traduits en chinois, l'oeuvre n'aura-t-elle pas perdu la moitie de son visage ?..." (Voir "Le Pionnier".) Ceci est aussi l'expression d'un profond mecontentement a l'egard de la traduction, surtout de la retraduction. Toutefois, M. Liang cite au moins des titres et des defauts concrets, tandis que M. Jiang se contente de sourire gracieusement et de tout balayer -- c'est en verite bien plus expeditif. Kurahara Korehito a traduit directement du russe de nombreux ouvrages de theorie litteraire et des romans, ce qui m'a ete personnellement d'un grand profit. J'espere qu'il y aura aussi en Chine un ou deux de ces honnetes traducteurs du russe qui produiront progressivement de bons livres, au lieu de se traiter une seule fois d'"imbeciles" et de considerer ainsi leur devoir d'ecrivains revolutionnaires comme accompli.
Mais qu'en est-il a present ? M. Liang Shiqiu ne traduit pas ces choses, le grand homme qui traite les autres de "premiers venus" ne traduit pas non plus, et M. Jiang, qui a etudie le russe, serait en fait le mieux indique, mais malheureusement, apres sa guerison, il n'a produit qu'un seul livre, "Une semaine", alors que le Japon en possede depuis longtemps deux traductions. La Chine a autrefois beaucoup parle de Darwin, beaucoup de Nietzsche, et au moment de la guerre europeenne les a copieusement maudits, mais a ce jour il n'existe qu'une seule traduction des oeuvres de Darwin et une demi de Nietzsche ; les savants et les maitres de lettres qui ont etudie l'anglais et l'allemand n'ont ni le loisir ni la condescendance de s'en occuper -- c'est fini. Aussi, pour le moment, on ne pourra sans doute que se laisser railler et maudire, et continuer a retraduire du japonais, ou prendre un texte original et le traduire directement en consultant la version japonaise. J'ai l'intention de continuer ainsi, et j'espere qu'il y aura davantage de gens pour faire de meme, afin de combler un peu le vide derriere tous les beaux discours. Car nous ne pouvons pas "en rire" comme M. Jiang, et nous ne devrions pas non plus "attendre, attendre, attendre" comme M. Liang.
6
J'ai ecrit au debut : "Se donner des airs de durete tout en etant en realite mou comme du coton est tout a fait une caracteristique de la Societe du Croissant de Lune" -- a quoi je voudrais ajouter ici quelques breves remarques, en guise de conclusion de cet essai.
Lorsque "Le Croissant de Lune" vint au monde, il preconisa aussitot une "attitude stricte", mais insultait ceux qui insultaient et raillait ceux qui raillaient. Ce n'est nullement une erreur ; c'est simplement "rendre a chacun selon sa propre methode", meme si c'est une forme de "represailles" et non par interet personnel. Encore dans l'annonce du numero double du tome 2, numeros 6 et 7, il est dit : "Nous gardons tous une attitude de 'tolerance' (a l'exception de l'attitude dintolerance', que nous ne pouvons tolerer), et nous apprecions tous les doctrines saines et rationnelles." Les deux premieres phrases sont egalement justes -- "oeil pour oeil, dent pour dent" -- et conformes a la position initiale. Mais si l'on continue sur cette grande route, on aboutit inevitablement a "la violence contre la violence", ce qui n'est plus compatible avec la "moderation" si chere aux messieurs de la Societe du Croissant de Lune.
Cette fois-ci, quand la "liberte de parole" de la Societe du Croissant de Lune fut reprimee, l'ancienne methode aurait exige de reprimer le represseur egalement. Mais la reaction manifestee dans "Le Croissant de Lune" fut un essai "Aux represseurs de la liberte de parole", qui citait d'abord la doctrine du parti adverse, puis des lois etrangeres, et enfin des exemples historiques d'Orient et d'Occident, pour montrer que tous ceux qui repriment la liberte aboutissent souvent a leur propre destruction -- un avertissement bienveillamment concu pour l'adversaire.
Ainsi, l'"attitude stricte" de la Societe du Croissant de Lune, la methode "oeil pour oeil", revient en fin de compte a ne s'appliquer qu'aux forces de puissance egale ou inferieure. Si un plus puissant vous gonfle l'oeil d'un coup de poing, on fait une exception : on se contente de lever la main, de se couvrir le visage et de crier : "Attention a ton propre oeil !"
Section 7
Habitude et reforme
Un peuple dont le corps et l'esprit se sont deja endurcis s'opposera meme a la plus infime reforme. En apparence, il semble craindre le desagrement pour lui-meme ; en realite, il craint le desavantage pour lui-meme, mais les pretextes qu'il invente paraissent souvent eminemment justes et solennels.
L'interdiction du calendrier lunaire cette annee est certes une bagatelle qui ne touche rien d'essentiel, mais les commercants crient naturellement au desastre. Et ce n'est pas tout : meme les chomeurs et les employes de Shanghai soupirent frequemment d'un air pensif et disent que c'est tres incommode pour les paysans dans leurs semailles, ou tres incommode pour les navires qui attendent la maree. Ils pensent alors aux paysans de la campagne avec lesquels ils n'ont plus rien a voir depuis longtemps, et aux marins en mer. Cela sonne vraiment comme de la philanthropie universelle.
Des qu'arrive le vingt-troisieme du douzieme mois lunaire, les petards eclatent partout. J'ai demande a un commis de boutique : "Peut-on encore feter l'ancien Nouvel An cette annee ? L'annee prochaine, on fetera a coup sur le Nouvel An du nouveau calendrier ?" La reponse fut : "L'annee prochaine, c'est l'annee prochaine ; on verra alors." Il ne croit pas qu'on sera oblige l'annee prochaine de feter le Nouvel An solaire. Mais sur le calendrier, les dates lunaires ont bel et bien ete supprimees, ne laissant que les termes solaires. Pourtant, en meme temps, une annonce apparut dans les journaux pour un "Calendrier solaire-lunaire combine de cent vingt ans". Merveilleux -- ils ont meme prepare le calendrier lunaire pour l'epoque des arriere-petits-enfants et des arriere-arriere-petits-enfants, cent vingt ans !
Bien que messieurs Liang Shiqiu et consorts meprisent fort la majorite, la puissance de la majorite est formidable et decisive. Ceux qui aspirent a la reforme, s'ils ne connaissent pas profondement le coeur du peuple et ne trouvent pas les moyens de le guider et de l'eduquer, verront que les plus sublimes dissertations et les plus grandioses debats, qu'ils soient romantiques ou classiques, resteront sans rapport avec le peuple -- le tout se reduira a quelques individus qui s'admirent mutuellement dans leur cabinet et obtiennent leur propre satisfaction. Et si jamais un "gouvernement de gens biens" venait a ordonner des reformes, le peuple le ramenerait bientot sur l'ancien chemin.
Les vrais revolutionnaires ont des vues propres et originales. M. Oulianov, par exemple, range les "moeurs" et les "habitudes" dans la "culture" et juge leur reforme extremement ardue. Je pense que si l'on ne reforme pas ces choses, la revolution equivaut a neant -- comme une tour batie sur le sable qui s'ecroule en un instant. La premiere revolution anti-mandchoue en Chine trouva si facilement echo parce que son mot d'ordre etait "restaurer l'ancien" -- c'est-a-dire la "restauration" -- ce qui gagne aisement l'adhesion d'un peuple conservateur. Mais lorsque l'age florissant habituellement attendu au debut d'une nouvelle dynastie ne se materialisa pas et que l'on n'avait fait que perdre en vain une natte, le mecontentement general fut grand.
Les reformes un peu plus nouvelles qui suivirent echouerent les unes apres les autres : un liang de reforme, dix jin de reaction. Par exemple : pendant un an, le calendrier lunaire est banni du calendrier officiel -- et en echange arrive un calendrier solaire-lunaire combine pour cent vingt ans.
De tels calendriers combines trouveront certainement beaucoup d'acheteurs enthousiastes, car ils sont soutenus par les moeurs et les habitudes et ont donc aussi les moeurs et les habitudes pour appui. Pour les autres choses c'est pareil : si l'on ne penetre pas profondement dans les larges couches du peuple pour etudier leurs moeurs et habitudes, les analyser, distinguer le bon du mauvais, etablir des criteres de conservation et d'abolition, et pour les deux choisir soigneusement la methode d'execution, alors toute reforme sera broyee par le roc de l'habitude ou ne fera que flotter a la surface pendant quelque temps.
Le temps n'est plus de s'asseoir dans le cabinet d'etude, livre en main, pour discourir savamment sur la religion, le droit, la litterature, l'art et autres. Meme si l'on veut debattre de ces choses, il faut d'abord connaitre les habitudes et les moeurs et posseder le courage et la perseverance d'en regarder en face les aspects sombres. Car sans vision claire, nulle reforme n'est possible. Se contenter de proclamer la lumiere a venir, c'est en verite tromper son propre moi indolent et son auditoire indolent.
Section 8
Theoriciens revolutionnaires radicaux non-revolutionnaires
Si l'on disait qu'une grande armee revolutionnaire presuppose que la conscience de tous ses combattants soit parfaitement correcte et claire -- alors seulement serait-elle une veritable armee de la revolution, autrement elle ne vaudrait pas un sourire --, cela sonne a premiere vue fort juste et radical, mais c'est une tache impossible, du bavardage creux, un doux poison qui empoisonne la revolution.
De meme que sous la domination de l'imperialisme il est impossible de former les masses de telle sorte que chaque individu possede l'"amour de l'humanite" et qu'ensuite, tout sourire et mains jointes, on edifie la "grande harmonie" du monde -- de meme, sous les forces contre lesquelles les revolutionnaires se rebellent, il est impossible par la parole ou par l'action d'amener la grande majorite a une conscience entierement correcte. C'est pourquoi, dans chaque insurrection d'une force revolutionnaire, le sentiment des combattants se resume fondamentalement a un seul : la resistance a l'etat de choses existant. La-dessus ils s'accordent ; dans leurs buts ultimes, ils divergent grandement. Les uns combattent pour la societe, d'autres pour un petit groupe, d'autres pour une amante, d'autres pour eux-memes, d'autres tout simplement pour mourir. Et pourtant l'armee revolutionnaire peut avancer. Car en marche, la balle tiree par un individualiste sur l'ennemi est tout aussi mortelle que celle d'un collectiviste ; et quand un combattant tombe, la reduction de la force combattante est egale dans les deux cas. Naturellement, en raison des differences de buts ultimes, des gens desertent, s'egarent, se decouragent ou trahissent en cours de route. Mais tant que cela n'entrave pas la marche, la troupe deviendra avec le temps toujours plus pure et plus aguerrie.
Lorsque j'ecrivis la preface du "Petite decennie" de M. Ye Yongzhen, j'estimais que le protagoniste avait deja rendu quelques services a la societe, et c'etait la precisement mon propos. Le protagoniste, apres tout, est alle au front et a monte la garde (meme si on ne lui a jamais appris a tirer au fusil) -- c'est incomparablement plus concret que les hommes de lettres qui se contentent de rester assis sur les genoux a chanter des airs melancoliques ou de serrer leur plume en soupirant de colere. Exiger que les combattants d'aujourd'hui aient sans exception une conscience correcte et soient fermes comme l'acier n'est pas seulement une utopie, c'est aussi une exigence deraisonnable.
Mais plus tard, dans le Shenbao, je vis une critique encore plus severe, encore plus radicale : parce que le protagoniste du livre s'etait engage pour des motifs personnels, on exprimait une profonde insatisfaction. Le Shenbao est le journal le plus pacifique, celui qui encourage le moins la revolution -- ce qui semble a premiere vue assez incongru. Je voudrais signaler ici qu'il existe des gens qui paraissent exterieurement des revolutionnaires radicaux mais sont en realite des theoriciens individualistes fort peu revolutionnaires ou nuisibles a la revolution -- de sorte que l'ame de la critique et le corps du journal s'accordent parfaitement.
Le premier type est le decadent : n'ayant lui-meme ni ideal defini ni capacites definies, il sombre et recherche le plaisir de l'instant ; rassasie d'un plaisir donne, il eprouve du degout et cherche sans cesse de nouveaux stimuli, qui doivent etre de plus en plus intenses pour qu'il eprouve de la satisfaction. La revolution aussi est l'un des nouveaux stimuli du decadent -- comme un glouton qui s'est gave de mets riches et sucres, dont le palais est blase et l'estomac faible, et qui doit maintenant manger du poivre et du piment pour qu'un peu de sueur perle sur son front et qu'il puisse encore avaler un demi-bol de riz. De la litterature revolutionnaire, il exige une litterature revolutionnaire radicale et complete ; des qu'apparait un reflet des defauts de l'epoque, il fronce les sourcils et juge que cela ne vaut pas un sourire. S'eloigner de la realite ne fait pas de mal -- pourvu qu'on ait sa satisfaction. Baudelaire en France est universellement connu comme poete decadent, et pourtant il accueillit la revolution ; ce n'est que lorsque la revolution commenca a troubler sa vie decadente qu'il en vint a la hair. C'est pourquoi les revolutionnaires sur papier a la veille de la revolution, qui sont de plus les plus radicaux des radicaux, peuvent, quand la revolution arrive, arracher leurs masques d'antan -- leurs masques inconscients. De tels exemples historiques devraient aussi etre presentes aux "hommes de lettres revolutionnaires" du type Cheng Fangwu, qui a la moindre contrariete s'enfuient a l'est vers Tokyo ou courent a l'ouest vers Paris, des qu'ils obtiennent une petite position (ou une petite somme).
L'autre type -- je ne saurais encore le nommer. En bref, c'est un homme sans convictions arretees, qui trouve par consequent que rien au monde n'est juste et que lui-meme n'a jamais tort, et qui en fin de compte considere le statu quo comme ce qu'il y a de mieux. Quand il parle en critique, il saisit arbitrairement une chose pour refuter son contraire. S'il veut refuter l'entraide, il utilise la lutte pour l'existence ; s'il veut refuter la lutte pour l'existence, il utilise l'entraide. Contre la theorie de la paix, il invoque la lutte des classes ; contre la lutte, il preche l'amour de l'humanite. Si son adversaire est idealiste, il se place sur le terrain du materialisme ; mais quand il debat avec un materialiste, il se mue en idealiste. Bref, il mesure des verstes russes avec des pieds anglais et des metres avec des pieds francais, et decouvre que rien ne correspond. Comme rien d'autre ne correspond, il se sent eternellement dans le "juste milieu", eternellement satisfait de lui-meme. D'apres les indications de la critique de ces gens-la, tout ce qui n'est pas parfait et presente des defauts est inutilisable. Mais ou dans le monde d'aujourd'hui, parmi les gens et les affaires d'aujourd'hui, y a-t-il quelque chose de parfaitement parfait et entierement exempt de defauts ? Pour etre en surete, il ne reste qu'a ne pas bouger d'un pouce. Mais ce non-mouvement est deja en soi une grande erreur. Bref, l'art d'etre humain est extremement difficile, et celui d'etre revolutionnaire, naturellement, plus encore.
Le critique du Shenbao exige pour "La petite decennie" un protagoniste entierement revolutionnaire, mais pour la traduction des sciences sociales il n'a que froid sarcasme venimeux. Son ame appartient donc a la derniere categorie, avec un leger parfum de l'ennui du decadent devant la vie, qui voudrait manger un peu de piment pour se mettre en appetit.
Section 9
La "Science du roman" de Zhang Ziping
Zhang Ziping est, dit-on, le plus "progressiste" des "ecrivains proletariens" : tandis que vous en etes encore a "germer", a "defricher", lui recolte deja. Voila le progres -- courir a toutes jambes, ne laissant que de la poussiere derriere soi. Ce qu'il ecrit assidument, pourtant, ce sont toujours des triangles amoureux -- la specialite de l'"ecrivain revolutionnaire" que nul autre ne saurait surpasser -- mais c'est la une affaire sur laquelle les profanes ne peuvent se prononcer, et je ne l'aborderai pas ici pour le moment. Or il a produit un livre intitule "Science du roman", qui peut donner a reflechir a un "romantique", car on y apprend : le roman possede bel et bien une "science". Mais la methode de cette "science" est aussi fort simple ; il suffit de copier -- tout comme ses propres romans.
Section 10
Opinions sur la Ligue des ecrivains de gauche
-- Discours a l'assemblee fondatrice de la Ligue des ecrivains de gauche, le 2 mars
Beaucoup de choses ont deja ete exposees en detail par d'autres, et je n'ai pas besoin de les repeter. Je pense qu'aujourd'hui il est tres facile pour un ecrivain de "gauche" de devenir un ecrivain de "droite". Pourquoi ? Premierement, si l'on n'a aucun contact avec la lutte sociale reelle et que l'on se contente d'ecrire des articles et d'etudier des problemes derriere des vitres, alors quelle que soit la radicalite, quelle que soit la "gauche" de la position, c'est facile a tenir ; mais au moment ou l'on heurte la realite, on est instantanement brise. Enferme dans une chambre, il est le plus facile de disserter sur des principes radicaux, mais aussi le plus facile de "deriver a droite". En Occident, on appelle cela le "socialiste de salon" -- "salon" signifie salon de reception : assis dans le salon a deviser de socialisme, c'est tres elegant, tres joli, mais sans aucune intention de le mettre en pratique. De tels socialistes sont absolument indignes de confiance. De plus, a l'epoque actuelle, il n'y a pratiquement plus d'ecrivain ou d'artiste qui ne porte au moins un soupcon de pensee socialiste au sens large -- c'est-a-dire que les ecrivains ou artistes qui estiment que les ouvriers et les paysans devraient etre des esclaves, devraient etre massacres et exploites, n'existent presque plus, sauf Mussolini, mais Mussolini n'a pas ecrit d'oeuvres litteraires. (Bien sur, on ne peut pas dire que de tels ecrivains soient entierement absents -- par exemple les lettres de l'ecole chinoise du Croissant de Lune et le D'Annunzio admire par Mussolini en font partie.)
Deuxiemement, si l'on ne comprend pas les circonstances reelles de la revolution, on peut aussi facilement devenir "de droite". La revolution est douleur ; elle contient inevitablement souillure et sang ; elle n'est nullement aussi interessante ni aussi parfaite que les poetes l'imaginent. La revolution est avant tout une affaire de realite et exige toutes sortes de travaux bas et penibles -- elle n'est nullement aussi romantique que les poetes l'imaginent. La revolution comporte certes de la destruction, mais elle a encore plus besoin de construction ; la destruction est jouissive, mais la construction est une affaire penible. C'est pourquoi ceux qui nourrissent des illusions romantiques sur la revolution sont facilement decus des qu'ils s'en approchent ou qu'elle se met en marche. On dit que le poete russe Essenine accueillit aussi avec enthousiasme la revolution d'Octobre, s'ecriant alors : "Vive la revolution au ciel et sur terre !" et aussi : "Je suis un bolchevik !" Mais lorsqu'apres la revolution la situation reelle se revela entierement differente de ce qu'il avait imagine, il sombra dans la desillusion et la decadence. Essenine se suicida par la suite, et cette desillusion fut, dit-on, l'une des causes de son suicide. Pilniak et Ehrenbourg en sont egalement des exemples. Lors de notre revolution Xinhai aussi il y eut des cas semblables : beaucoup de lettres d'alors, comme les membres de la "Societe du Sud", etaient au debut fort revolutionnaires, mais ils nourrissaient une illusion -- ils croyaient qu'il suffisait de chasser les Mandchous pour que tout soit retabli dans la splendeur de la "dignite des fonctionnaires Han", que tous porteraient de larges manches, de hautes coiffes et de larges ceintures, et marcheraient a grands pas dans les rues. Mais apres l'expulsion de l'empereur mandchou et la fondation de la Republique, tout etait entierement different, et ils furent donc decus ; certains devinrent meme par la suite des reactionnaires face au nouveau mouvement. Si nous non plus ne comprenons pas les circonstances reelles de la revolution, nous risquons de leur ressembler.
En outre, l'idee que les poetes ou les ecrivains sont au-dessus de tous les autres et que leur travail est plus noble que tout autre est egalement erronee. Par exemple, Heine croyait jadis que le poete etait l'etre le plus noble et Dieu le plus juste ; apres la mort, le poete irait aupres de Dieu, s'assiErait autour de Lui, et Dieu lui offrirait des sucreries. Aujourd'hui, bien sur, personne ne croit que Dieu offre des sucreries. Mais croire que le poete ou l'ecrivain qui fait aujourd'hui la revolution pour les masses laborieuses sera, apres le succes de la revolution, certainement recompense richement et traite de maniere privilegiee par la classe ouvriere, qu'il voyagera en wagon special et mangera des repas speciaux -- ou que les ouvriers lui apporteront du pain beurre en disant : "Notre poete, servez-vous !" -- cela aussi est faux. Car en realite cela n'arrivera jamais ; il sera probablement plus dur alors que maintenant -- non seulement pas de pain beurre, mais peut-etre meme pas de pain noir, comme le montre la situation en Russie un ou deux ans apres la revolution. Qui ne comprend pas cela peut aussi facilement devenir "de droite". En realite, les masses laborieuses, tant qu'elles ne sont pas de ceux que Liang Shiqiu appellerait les "reussis", ne valoriseront nullement specialement les intellectuels -- tout comme le Medik (d'origine intellectuelle) dans "La Destruction" que j'ai traduit est souvent raille par les mineurs et autres. Il va sans dire que l'intelligentsia a son propre travail a accomplir et ne devrait pas etre specialement meprisee ; mais la classe ouvriere n'a absolument aucune obligation de traiter les poetes ou ecrivains de maniere privilegiee comme une exception.
Maintenant, je voudrais mentionner quelques points auxquels nous devrions preter attention a l'avenir.
Premierement, la lutte contre l'ancienne societe et les anciennes forces doit etre resolue, soutenue et ininterrompue, en veillant a la force reelle. Les fondements de l'ancienne societe sont extremement solides ; sans une force encore plus grande, le nouveau mouvement ne peut les ebranler. De plus, l'ancienne societe dispose d'excellents moyens pour amener la nouvelle force au compromis, tandis qu'elle-meme ne fait jamais aucun compromis. En Chine il y a eu beaucoup de nouveaux mouvements, mais chaque fois le nouveau a perdu face a l'ancien, et la cause en etait generalement que le nouveau cote n'avait pas d'objectif resolu et vaste -- ses exigences etaient modestes et facilement satisfaites. Par exemple le mouvement pour la langue vernaculaire : au debut l'ancienne societe resista de toutes ses forces, mais bientot elle permit au vernaculaire d'exister, lui assigna une position pitoyable, et dans les coins des journaux on pouvait voir des articles ecrits en vernaculaire. C'est parce que l'ancienne societe avait vu que la chose nouvelle n'avait rien de special et n'etait pas menacante, elle la laissa donc exister, et le nouveau cote fut satisfait, croyant que le vernaculaire avait obtenu le droit d'exister. De meme pour le mouvement de la litterature proletarienne de ces deux dernieres annees : l'ancienne societe tolera aussi la litterature proletarienne, parce qu'elle n'etait pas particulierement redoutable. Au contraire, eux-memes s'adonnerent a la litterature proletarienne et l'utiliserent comme decoration, comme si l'on placait un bol grossier d'ouvrier a cote des nombreuses porcelaines antiques du salon -- c'est aussi tres original. Et les ecrivains proletariens ? Ils avaient deja une petite place sur la scene litteraire, leurs manuscrits se vendaient, ils n'avaient plus besoin de lutter, et les critiques chantaient des chants de triomphe : "La litterature proletarienne est victorieuse !" Mais en dehors de la victoire personnelle, combien la litterature proletarienne en tant que telle avait-elle reellement gagne ? D'autant que la litterature proletarienne est une aile de la lutte de liberation du proletariat et croit avec la croissance de la force sociale du proletariat : quand la position sociale du proletariat est tres basse tandis que la position de la litterature proletarienne dans le monde litteraire est au contraire tres haute, cela prouve seulement que les ecrivains proletariens ont quitte le proletariat et sont retournes dans l'ancienne societe.
Deuxiemement, j'estime que le front devrait etre elargi. Les deux annees precedentes, il y a eu des batailles en litterature, mais l'etendue en etait vraiment trop restreinte. Toute l'ancienne litterature et la vieille pensee etaient negligees par les novateurs ; au lieu de cela, dans un coin, c'etaient des ecrivains nouveaux qui luttaient contre des ecrivains nouveaux, tandis que les gens de l'ancienne ecole pouvaient tranquillement regarder le combat de cote.
Troisiemement, nous devrions former de grandes masses de nouveaux combattants. Car a present les bras manquent vraiment. Nous avons certes plusieurs revues, et un nombre non negligeable de livres sont publies en volumes separes, mais les auteurs sont toujours les memes quelques personnes, si bien que le contenu ne peut qu'etre maigre. Si une seule personne ne se specialise pas mais touche un peu a ci et un peu a ca -- traduire et aussi ecrire des romans et aussi faire de la critique et en plus ecrire des poemes -- comment cela pourrait-il etre bien fait ? Tout cela parce que les gens sont trop peu nombreux. S'ils etaient plus nombreux, les traducteurs pourraient se specialiser dans la traduction, les createurs dans la creation, les critiques dans la critique ; pour repousser l'ennemi aussi, la force militaire serait imposante et la victoire plus facile.
Nous avons un besoin urgent de produire de grandes masses de nouveaux combattants, mais en meme temps les gens sur le front litteraire doivent posseder de la "tenacite". Ce que j'entends par tenacite, c'est qu'il ne faut pas utiliser la methode de la "brique pour frapper a la porte" comme pour la dissertation en huit parties de l'ancienne dynastie Qing. La dissertation en huit parties etait un outil pour "entrer a l'ecole" et devenir fonctionnaire ; une fois qu'on savait faire "introduction, developpement, tournant et conclusion" et qu'on avait ainsi obtenu le titre de "xiucai" ou "juren", on pouvait jeter la dissertation en huit parties et n'en avoir plus jamais besoin de sa vie. C'est pourquoi on l'appelait "brique pour frapper a la porte" : comme on frappe a une porte avec une brique, une fois la porte ouverte, on peut jeter la brique et ne plus la porter sur soi. Cette methode est encore employee par beaucoup de gens aujourd'hui. Nous voyons souvent que certaines personnes, apres avoir publie un ou deux recueils de poemes ou de nouvelles, disparaissent a jamais. Ou sont-elles allees ? Ayant publie un ou deux livres, ayant acquis une petite ou une grande renommee, ayant obtenu une chaire de professeur ou quelque autre position, le succes est atteint et il n'est plus necessaire d'ecrire des poemes ou des romans -- c'est pourquoi elles ont disparu a jamais. Voila pourquoi la Chine n'a rien a montrer ni en litterature ni en science ; mais nous devons avoir quelque chose, car cela nous est utile. Mais pour obtenir des resultats dans la culture, la tenacite est absolument indispensable.
Enfin, j'estime qu'un front uni exige comme condition necessaire un objectif commun. Je me souviens d'avoir entendu quelque chose comme : "Les reactionnaires ont deja un front uni, et nous ne sommes toujours pas unis !" En verite, ils n'ont pas non plus de front uni delibere ; seulement, parce que leur objectif est le meme, leur action est coherente, et pour nous cela ressemble a un front uni. Que nous ne puissions unifier notre front prouve que nos objectifs ne concordent pas -- peut-etre ne servent-ils qu'une petite clique, ou peut-etre en verite ne servent-ils que des individus. Si l'objectif de tous etait les masses ouvrieres et paysannes, alors le front serait naturellement uni.
Section 11
Nous voulons des critiques
A en juger par la situation generale (nous ne disposons pas ici de statistiques fiables), depuis l'annee derniere, le lectorat de la fiction publiee sous l'etiquette "revolutionnaire" a diminue, et la tendance dans le monde de l'edition s'est deja tournee vers les sciences sociales, l'economie, voire la philosophie. Est-ce le revers de la repression, ou l'expression d'un nouveau progres dans la conscience des lecteurs ? Je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine : la fiction n'est pas encore suffisamment developpee, que l'on en juge par la qualite ou la quantite. Quant a la critique, c'est un desert plus grand encore. Parmi nous, il n'y a pas encore un seul critique arme qui embrasse du regard l'ensemble de la scene litteraire et soit capable de porter le juste jugement au juste moment.
Section 12
Le bon-gouvernement-isme
M. Liang Shiqiu a cette fois, dans les "Notes diverses" du "Croissant de lune", egalement exprime son approbation du "mecontentement a l'egard du statu quo", mais il estime que "les intellectuels d'aujourd'hui (surtout ceux qui se sont toujours appeles 'precurseurs', 'autorites', 'avant-gardistes') se satisfont le plus du statu quo", et il les prie de "se lever pour exiger un bon gouvernement plutot que de se contenter de crier des slogans revolutionnaires". Cela sonne bien bon marche. Quant au "bon gouvernement", l'exigence n'en est nullement fondee sur le seul mecontentement a l'egard du "mauvais gouvernement" ; bien plutot : si l'ordre social n'est pas change de fond en comble, si seules les personnes sont remplacees, les successeurs pourront tout au plus etre un peu plus exemplaires au debut, mais bientot ils redeviendront un "mauvais gouvernement". C'est une verite que meme l'histoire ancienne de la Chine demontre. M. Liang n'a nul besoin de consulter des "pensees dangereuses" ; il n'a qu'a ouvrir les vingt-quatre histoires dynastiques -- a condition qu'il les ait lues.
Section 13
"Sans maitre", "chien courant eplombe des capitalistes"
Parce que "Le Pionnier" l'avait traite de "chien courant des capitalistes", M. Liang Shiqiu redigea un article qu'il intitula lui-meme "Je ne me fache pas". S'appuyant d'abord sur la definition de la page 672 du deuxieme numero du "Pionnier", il en conclut qu'il "se sentait un peu comme un membre du proletariat", puis definit le "chien courant" ainsi : "En general, tous les chiens courants veulent plaire a leur maitre et obtenir par la un peu de faveur." Il posa alors la question :
"'Le Pionnier' dit que je suis un chien courant des capitalistes. De quel capitaliste, ou de tous les capitalistes ? Je ne sais meme pas qui est mon maitre. Si je le savais, j'irais certainement trouver mon maitre avec quelques revues pour presenter mes merites, et peut-etre recevrais-je quelques livres-or ou quelques roubles en recompense... Je sais seulement qu'en travaillant sans cesse on peut gagner de l'argent pour subsister. Comment on va a la caisse du capitaliste pour toucher des livres-or, comment on va au parti XX pour toucher des roubles -- ces savoir-faire, comment pourrais-je les connaitre ?..."
C'est la un portrait vivant du "chien courant des capitalistes". Tout chien courant peut etre nourri par un capitaliste particulier, mais en verite il appartient a tous les capitalistes. C'est pourquoi il remue la queue devant tous les riches et aboie apres tous les pauvres. Ne pas savoir qui est son maitre, c'est precisement la raison pour laquelle il remue la queue devant tous les riches, et la preuve qu'il appartient a tous les capitalistes. Meme si personne ne le nourrit et qu'il maigrit jusqu'a l'os pour devenir un chien errant, il remue encore la queue devant tous les riches et aboie apres tous les pauvres -- seulement alors il sait encore moins qui est son maitre.
Puisque M. Liang raconte lui-meme combien il travaille dur, au point de ressembler au "proletariat" (c'est-a-dire a ce que M. Liang appelait auparavant les "vaincus"), et qu'il ne sait pas "qui est son maitre", il appartient a la derniere categorie. Pour etre precis, il faut ajouter quelques mots et l'appeler un chien courant "sans maitre" "des capitalistes".
Pourtant ce titre a encore quelques defauts. M. Liang est apres tout un professeur cultive, et donc different du type ordinaire. Il a fini par ne plus parler de "La litterature a-t-elle un caractere de classe ?" ; dans son essai "Reponse a M. Lu Xun", il insere tres habilement des phrases sur "Protection armee de l'Union sovietique" inscrit sur les poteaux telegraphiques et sur le bris de vitres de redactions ; et dans le passage cite plus haut, il ecrit "aller au parti XX pour toucher des roubles" -- ou les deux X deliberement dissimules se laissent immediatement reconnaitre comme les caracteres de "communiste". Il insinue par la que quiconque affirme que "la litterature a un caractere de classe" et a offense M. Liang est dans l'affaire de la "protection de l'Union sovietique" ou de la "quete de roubles". C'est la meme methode par laquelle les gardes de Duan Qirui fusillerent les etudiants tandis que le Quotidien du matin pretendait que les etudiants avaient perdu la vie pour quelques roubles, ou par laquelle, quand mon nom figurait sur la Ligue pour la liberte, le "Journal revolutionnaire" rapporta dans une depeche que j'avais ete "achete par des roubles d'or etincelants". M. Liang peut croire que flairer les criminels ("bandits lettres") pour son maitre est aussi une forme de "critique", mais ce metier est encore plus bas que celui d'un "bourreau".
Je me souviens encore : a l'epoque de la "cooperation KMT-PCC", il etait du dernier chic de louer l'Union sovietique dans la correspondance et les discours. Maintenant c'est different : d'apres les journaux, les inscriptions sur les poteaux telegraphiques et le "parti XX" sont traques avec le plus grand zele par la police. Eh bien, designer son propre adversaire comme "defenseur de l'Union sovietique" ou du "parti XX" est donc aussi a la mode et de circonstance, et pourrait meme valoir "un peu de faveur" du maitre. Mais dire que M. Liang vise a obtenir "faveur" ou "livres-or" serait une calomnie ; il n'en est rien. Il veut seulement preter main forte pour sauver sa "critique litteraire" de son impasse. C'est pourquoi, du point de vue de la "critique litteraire", il faut ajouter un adjectif devant "chien courant" : "eplombe".
(19 avril 1930.)
Section 14
Preface a "Evolution et degenerescence"
Ceci est un choix que le traducteur a constitue parmi les pres de cent textes traduits au cours de dix annees : des travaux pas trop specialises, que tout le monde peut lire, reunis en un volume dans l'espoir d'une plus large diffusion. Premierement, il montre l'etat de la theorie de l'evolution la plus recente ; deuxiemement, il sert de reference a ceux qui s'occupent de biologie ; et troisiemement -- ce qui est peut-etre le plus important -- il vise a fournir une stimulation meme aux non-specialistes, car la theorie de l'evolution ne concerne nullement la seule biologie, mais influence aussi la pensee en general.
Cependant, je dois ajouter : l'espoir que ce travail exercera veritablement une influence est faible. Car la societe chinoise, bien qu'elle accueille volontiers les nouvelles doctrines, ne les adopte d'ordinaire que pour les poser en ornement sur l'ancien ordre, comme on pique des fleurs fraiches dans les cheveux d'un cadavre.
Section 15
Le secret pour ecrire de la prose classique et etre un homme de bien
-- Cinquieme note nocturne
De tous les soi-disant textes critiques nous concernant pendant l'annee et demie ecoulee depuis l'an dernier, le plus suffocant de comique fut les propos de M. Chang Yansheng dans une revue mensuelle appelee "La Longue Nuit", ou, affichant un visage impartial, il declara que mes oeuvres avaient au moins dix ans de vie devant elles. Je me souviens que quelques annees auparavant, lorsque "La Tempete" cessa de paraitre, ce meme M. Chang Yansheng avait egalement publie un article disant en substance que "La Tempete" avait attaque Lu Xun, et que maintenant aucun editeur ne voulait plus la publier -- qui sait (!) si Lu Xun n'avait pas influence l'editeur pour la persecuter ? Puis il avait longuement loue la magnanimite des seigneurs de guerre du Nord. J'ai encore quelque memoire, et sous ce visage impartial je distinguais encore vaguement le filigrane de ce texte forge ; en meme temps me revint la methode critique du professeur Chen Yuan : d'abord enumerer quelques merites, pour afficher l'equite, puis une foule de graves accusations -- de graves accusations auxquelles la pesee equitable a abouti. Les merites compenses par les crimes, tout se ramene en fin de compte a "bandit lettre" qui merite d'avoir la tete exposee sous la banniere des "honnetes gens" en guise d'avertissement. Mon experience est donc : le blame peut etre inoffensif, mais l'eloge peut etre terrifiant, parfois extremement "perilleux dans son urgence". A plus forte raison quand ce M. Chang Yansheng pue de toutes parts le drapeau a cinq couleurs -- meme s'il accorde sincerement l'immortalite a mes oeuvres, c'est comme si l'empereur Xuantong avait soudain rayonne de joie et m'avait gracieusement confere le titre posthume de "Wenzhong" (Loyal en lettres). Dans le comique suffocant au milieu de l'oppression, il ne me restait qu'a respectueusement oter mon chapeau, m'incliner et decliner tres humblement.
Mais dans un autre numero de la meme "Longue Nuit", il y avait un essai de M. Liu Dajie -- ces essais ne semblent pas avoir ete recueillis dans "Le Debat litteraire chinois" -- que je lus avec une reelle gratitude, peut-etre precisement parce que, comme l'auteur le dit lui-meme, nous etions entierement inconnus l'un a l'autre et qu'aucune rancune ou faveur personnelle n'intervenait. Ce que je trouvai particulierement utile, c'est que l'auteur cherchait une issue pour moi, estimant que dans un tel siege de tous cotes, il vaudrait mieux deposer la plume et partir provisoirement a l'etranger ; et il me donnait le conseil honnete que quelques pages blanches dans l'histoire de la vie d'un homme n'ont rien de bien grave. Que quelques pages blanches dans l'histoire d'un seul homme, ou meme un livre entierement blanc, ou meme un livre entierement noirci, ne feraient nullement exploser la terre -- je le savais depuis longtemps. Le gain inattendu que je fis cette fois-ci fut qu'apres trente ans, comme si j'avais soudain saisi l'intuition sans pouvoir encore formuler clairement et brievement le principe directeur, j'avais enfin attrape la bride du secret de la prose classique et de l'homme de bien.
La formule est : Pour ecrire de la prose classique et etre un homme de bien, il faut ecrire le tout et neanmoins aboutir a l'equivalent d'une page blanche.
Les maitres qui nous enseignaient jadis la composition ne nous transmettaient ni "Grammaire de Ma" ni "Methodes de l'essai" et autres. Du matin au soir, c'etait seulement : lire, ecrire, lire, ecrire. Si l'essai etait mauvais, encore : lire, ecrire. Le maitre ne disait jamais ou etaient les defauts ni comment il fallait ecrire. Un corridor obscur ou l'on devait talonner soi-meme -- qu'on reussit a passer ou non, chacun s'en remettait au destin. Mais de temps en temps -- cela venait soudainement et l'on ne savait comment -- oui, vraiment "de temps en temps" et "l'on ne savait comment" -- l'essai dans le cahier comportait de moins en moins de ratures et de corrections, et les passages laisses debout, voire ceux marques de cercles denses d'approbation, se multipliaient. Alors le coeur de l'eleve se remplissait de joie, et il continuait simplement a ecrire ainsi -- vraiment, il ne savait pas lui-meme comment, c'etait juste "ainsi" -- et apres de longues annees, le maitre ne supprimait plus rien dans les essais, mais ecrivait seulement a la fin des remarques comme "a livre et plume, sans digressions ni ramifications". Quand on atteignait ce point, on pouvait etre considere comme "maitrisant". -- Bien sur, si l'on demandait au haut critique M. Liang Shiqiu, il ne l'admettrait probablement pas ; mais je parle du monde en general, et pour l'instant je suis l'usage commun.
L'idee fondamentale d'un tel ecrit doit certes etre claire ; quelle opinion on y defend est secondaire. Supposons qu'il faille ecrire un essai sur "Qui veut bien travailler doit d'abord affuter ses outils" : on peut argumenter positivement que "des outils emousses ne produisent pas de bon travail" ; ou l'on peut argumenter negativement que "pour l'artisan, l'habilete prime ; si l'habilete n'est pas murie, les outils auront beau etre affutes, le travail ne reussira pas". Meme concernant l'empereur, on peut dire "Le Fils du Ciel est saint, la faute du sujet merite la mort" -- ou l'on peut egalement dire que l'empereur est mauvais et devrait etre tranche d'un coup d'epee, car notre maitre Mencius a dit par avance : "J'ai entendu dire qu'un seul scelerat nomme Zhou a ete execute, non qu'un souverain ait ete tue" -- et nous, disciples du Saint, pensons exactement de meme. Mais en tout cas il faut argumenter du debut a la fin, couche apres couche, jusqu'a ce que tout soit parfaitement clair : le Fils du Ciel est-il saint, ou faut-il le decapiter ? Ou si l'on desapprouve les deux, on peut declarer a la fin : "Bien que le tyran ait sevi cruellement, la distinction entre souverain et sujet subsiste ; l'homme de bien n'exagere pas, et a mon humble avis il suffit de le bannir aux quatre frontieres" -- cette approche non plus ne rencontrerait probablement pas la desapprobation du maitre, car "le juste milieu" est egalement un enseignement de nos anciens sages.
Toutefois, ce qui precede vaut pour la fin de la dynastie Qing. Au debut des Qing, un seul denonciateur aurait pu faire exterminer tout le clan, et meme preconiser la "bannissement aux quatre frontieres" n'aurait pas ete tolere -- alors on ne voulait plus discuter de Mencius et de Confucius avec vous. Maintenant que la revolution vient a peine de reussir, les conditions ressemblent probablement a celles du debut des Qing. (Inacheve)
Ceci est la plus petite moitie de la cinquieme piece des "Notes nocturnes". Les "Notes nocturnes" etaient quelque chose que j'avais l'intention d'ecrire a partir de 1927, notant des pensees occasionnelles a la lumiere de la lampe pour en faire un recueil ; cette annee-la j'en publiai deux. A Shanghai, emu par la ferocite des massacres, j'en ecrivis une et demie de plus intitulees "Tuerie", commencant par des choses comme la crucifixion des chretiens par le shogunat japonais et le traitement cruel des revolutionnaires par le tsar russe. Mais bientot je rencontrai la tempete de denonciation de l'humanisme, et j'en profitai pour justifier ma paresse et n'ecrivis plus ; maintenant meme le manuscrit a disparu.
L'avant-derniere annee, Roushi voulait aller dans une maison d'edition comme redacteur de revue et me demanda d'ecrire quelque chose de decontracte, qui ne donne pas mal a la tete a lire. Ce soir-la je pensai de nouveau a ecrire des "Notes nocturnes" et posai ce titre. L'idee etait que l'ecriture et le fait d'etre un homme de bien en Chine devaient etre depuis toujours ainsi : cela doit deja exister, mais on ne doit pas copier des passages entiers mot a mot ; il faut plutot assembler de ci de la, raccommoder et rapicer de sorte qu'aucune couture ne se voie -- alors seulement cela passe pour un succes supreme. On ecrit beaucoup et au bout du compte on n'a presque rien ecrit, et les critiques appellent cela un bel essai ou un homme de bien. Que la societe ne progresse en rien a precisement sa racine la. Ce soir-la je n'achevai pas, et allai me coucher. Le lendemain Roushi vint me voir ; je lui montrai ce que j'avais ecrit ; il fronca les sourcils et trouva que c'etait un peu trop prolixe, et craignit aussi que cela ne prenne trop de place. Je lui proposai donc de traduire plutot un court texte, et je mis celui-ci de cote.
Maintenant, il y a plus d'un an que Roushi a ete assassine, et quand je retrouvai par hasard ce manuscrit dans un tas de papiers, ma douleur fut indicible. Je voulus completer tout le texte, mais n'y parvins pas ; a peine prenais-je la plume que mes pensees s'egaraient aussitot ailleurs. Ce qu'on appelle "l'homme et son luth sont partis tous les deux" -- c'est sans doute ce a quoi cela ressemble. Maintenant je ne fais qu'annexer ici cette demi-piece, en souvenir de Roushi.
Dans la nuit du 26 avril 1932, note.