Lu Xun Complete Works/fr/Essays dated

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【Le Mendiant】

Je marchais le long du haut mur qui s'effritait, foulant la poussiere grise et meuble. Quelques autres personnes marchaient aussi, chacune de son cote. Une brise legere se leva, et les branches des grands arbres depassant le sommet du mur, portant des feuilles pas encore tout a fait dessechees, oscillaient au-dessus de ma tete.

Une brise legere se leva ; partout, rien que la poussiere grise.

Un enfant me supplia de lui faire l'aumone. Il portait lui aussi une veste doublee, ne semblait nullement afflige, et pourtant il me barrait le chemin, se prosternait, me poursuivait de ses plaintes.

Je detestais son intonation, son attitude. Je haissais qu'il ne fut pas veritablement triste, que ce fut presque un jeu ; j'etais degoute par cette mendicite plaintive et insistante.

Je poursuivis mon chemin. Quelques autres personnes marchaient aussi. Une brise legere se leva. Partout la poussiere grise.

Un autre enfant me supplia. Vetu d'une veste doublee, ne semblant pas non plus afflige, mais muet — il tendait les mains ouvertes et faisait des gestes.

Je haissais ses gestes. Et d'ailleurs, peut-etre n'etait-il pas muet du tout — ce n'etait qu'une methode de mendicite.

Je ne donnai pas l'aumone. Je n'avais pas le coeur charitable ; je me placais simplement au-dessus de l'aumonier, ne distribuant que lassitude, suspicion et degout.

Je marchais le long d'un mur de terre ecroule, des briques cassees empilees dans la breche, rien derriere le mur. Une brise legere se leva, poussant le froid automnal a travers ma veste ; partout la poussiere grise.

Je me demandais de quelle maniere je mendierais moi-meme : Devrais-je elever la voix — avec quelle intonation ? Feindre le mutisme — avec quels gestes ? ...

Quelques autres personnes marchaient, chacune de son cote.

Je n'obtiendrais pas l'aumone ; je recevrais la lassitude, la suspicion, le degout de ceux qui se placent au-dessus de l'aumonier.

Je mendierais par l'inaction et le silence ...

Au moins, j'obtiendrais le neant.

Une brise legere se leva, partout la poussiere grise.

Poussiere grise, poussiere grise, ...

......

Poussiere grise ...

(24 septembre 1924.)

【La Vengeance】

La peau humaine n'a guere plus d'un demi-fen d'epaisseur ; juste en dessous, le sang chaud et cramoisi coule dans des vaisseaux plus serres que les chenilles grouillant sur les murs, irradiant de la chaleur. Ainsi chacun, par cette chaleur, ensorcelle, enflamme, attire l'autre, aspirant desesperement a se blottir, s'embrasser, s'etreindre — pour atteindre l'ivresse profonde et la grande joie de la vie.

Mais si l'on prend une lame aigue et qu'on transperce cette peau rosee et fine, on verra le sang chaud jaillir comme une fleche, inondant directement le meurtrier de toute sa chaleur ; puis viennent un souffle glace, des levres blemes, plongeant la victime dans l'egarement humain, lui accordant la grande joie supreme de la vie — tandis que le meurtrier sombre a jamais dans cette grande joie supreme.

C'est pourquoi ils se tiennent la tous les deux, nus, serrant leurs lames, face a face sur la vaste etendue deserte.

Ils vont s'embrasser, ils vont s'entretuer ...

Des passants accourent de toutes parts, serres comme des chenilles sur un mur, comme des fourmis. Leurs vetements sont elegants, leurs mains vides. Pourtant ils tendent desesperement le cou, avides de savourer cette etreinte ou ce massacre.

Mais les deux restent face a face, nus, serrant leurs lames — ne s'embrassant ni ne se tuant. Ainsi demeurent-ils pour l'eternite, leurs corps se dessechant.

Les passants s'ennuient ; ils sentent l'ennui penetrer par leurs pores, ramper sur l'etendue et s'infiltrer dans les pores des autres. Leur gorge se desseche ; ils se regardent d'un air hebete et se dispersent lentement ; ils se sentent si desseches qu'ils en perdent tout gout de vivre.

Il ne reste que la vaste etendue, et les deux qui s'y tiennent, nus, serrant leurs lames, desseches ; avec des yeux de morts, ils savourent le dessechement des passants, le grand massacre exsangue, et sombrent a jamais dans la grande joie supreme de la vie.

(20 decembre 1924.)

【Espoir】

Mon coeur est extraordinairement solitaire. Pourtant mon coeur est en paix : sans amour ni haine, sans tristesse ni joie, sans couleur ni son.

Je suis sans doute vieilli. Mes cheveux sont blancs. Mes mains tremblent. Alors la main de mon ame doit aussi trembler. Mais c'etait il y a bien des annees.

Avant cela, mon coeur etait empli de chants sanglants : sang et fer, flamme et poison, restauration et vengeance. Et soudain tout se vida, mais parfois je comblais le vide avec un espoir resigne. Espoir, espoir — avec ce bouclier je repoussais l'assaut de la nuit sombre dans le neant, bien que derriere il n'y eut que la nuit sombre. Et c'est ainsi que j'ai consume ma jeunesse.

Ne savais-je pas que ma jeunesse s'etait enfuie ? Mais je croyais que la jeunesse hors de moi persistait : les etoiles, le clair de lune, les papillons figes, les fleurs dans l'obscurite, le cri funeste du hibou, le chant ensanglante du coucou, le rire lointain, la danse ailee de l'amour ... Meme melancolique et evanescente, c'etait la jeunesse.

Mais pourquoi cette solitude ? La jeunesse hors de moi s'est-elle enfuie, les jeunes ont-ils tous vieilli ?

Je dois affronter moi-meme la nuit sombre. J'ai depose le bouclier et entendu le chant de l'Espoir de Petofi Sandor (1823-1849) :

Qu'est-ce que l'espoir ? Une prostituee : Elle seduit quiconque et se donne a tous ; Quand tu as sacrifie ton bien le plus precieux — ta jeunesse — elle t'abandonne.

Ce grand poete mourut il y a soixante-quinze ans sur la pointe d'une lance cosaque. Sa mort fut tragique, mais plus tragique encore est que son poeme n'est pas mort.

Meme un rebelle aussi intrepide que Petofi s'est arrete devant la nuit sombre. Il a dit :

Que le desespoir soit vain est aussi vrai que l'espoir.

Si je dois survivre dans ce vain entre lumiere et obscurite, je chercherai encore cette jeunesse enfuie — mais en dehors de moi. Car si la jeunesse exterieure s'eteint, le crepuscule en moi s'etiole. Pourtant il n'y a ni etoiles, ni clair de lune. Et les jeunes gens sont tranquilles.

Je dois lutter seul contre la nuit sombre. Mais ou est la nuit sombre ? Il n'y a ni etoiles, ni clair de lune ; les jeunes sont tranquilles — et devant moi il n'y a meme pas une veritable nuit sombre.

Que le desespoir soit vain est aussi vrai que l'espoir !

(1er janvier 1925.)

【Neige】

La pluie des pays chauds ne s'est jamais transformee en flocons de neige froids, durs et eclatants. Les erudits la trouvent monotone — se juge-t-elle malheureuse ? Mais la neige du sud est d'une beaute humide et ravissante ; elle porte le message voile du printemps et ressemble a la peau d'une jeune fille robuste. Dans les champs enneiges brillent des camelias rouge sang, des fleurs de prunier blanches, des fleurs de chimonanthe d'un jaune profond, et sous la neige pousse de l'herbe verte.

Les enfants soufflent sur leurs petites mains rougies par le froid et faconnent un bonhomme de neige. Comme il ne reussit pas, le pere de l'un vient aider. Le bonhomme devient tres blanc, tres lumineux. Les enfants lui font des yeux avec des noyaux de longane et lui peignent les levres en rouge. Il est assis dans la neige, yeux brillants et levres ecarlates.

Le lendemain, des enfants viennent encore. Mais finalement il reste seul. Le soleil fond sa peau, la nuit le recouvre de glace ; il devient meconnaissable.

Mais les flocons du nord restent toujours poudreux comme du sable. Par temps clair, quand surgit un tourbillon, ils s'elevent avec fougue, etincellent au soleil comme un brouillard renfermant des flammes, tournoient et montent, emplissent le ciel d'un scintillement eblouissant.

Sur la plaine sans fin, sous le firmament glacial, ce qui tournoie et s'eleve en scintillant, c'est l'esprit de la pluie ...

Oui, c'est la neige solitaire, la pluie morte, l'esprit de la pluie.

(18 janvier 1925.)

【Une belle histoire】

La flamme de la lampe diminuait, annoncant que le petrole s'epuisait. Des petards claquaient, la fumee du tabac flottait : c'etait une nuit pesante.

Je fermai les yeux, me renversai dans mon fauteuil, le Chuxueji a la main.

Dans un demi-sommeil, je vis une belle histoire. Magnifique, elegante et captivante. De nombreuses belles personnes et belles choses s'entrelacaient comme un brocart de nuages, se deployant a l'infini.

Je me rappelais vaguement avoir navigue en barque sur le chemin de Shanyin. Sur les deux rives : des sapindus, des rizieres, des fleurs sauvages, des poules, des chiens, des chaumieres, des pagodes, des temples, des paysans, du linge etendu, des moines, le ciel, des nuages, des bambous — tout se refletait dans la claire riviere verte. A chaque coup de rame, des reflets de soleil scintillaient.

L'histoire que je voyais etait pareille. Sur le fond de ciel bleu dans l'eau, toutes les choses se tissaient, toujours vivantes, toujours se deployant.

Je tressaillis, ouvris les yeux — le brocart s'etait froisse, comme si quelqu'un avait jete une pierre dans l'eau ; les vagues dechirent le reflet en lambeaux. Je saisis le Chuxueji qui avait failli tomber.

J'aimais cette belle histoire. Je jetai le livre, tendis la main vers le pinceau — mais ou etait le moindre eclat ? Seulement la lumiere terne ; je n'etais plus dans la barque.

Mais je me souviens d'avoir vu cette belle histoire, dans cette nuit pesante ...

(24 fevrier 1925.)

【Le Feu mort】

Je revai que je courais parmi les glaciers. De hauts glaciers s'elevant jusqu'au ciel de glace. Au pied des montagnes se dressaient des forets de glace. Tout glace, tout d'un blanc bleute.

Soudain je tombai dans une vallee de glace. Il y avait d'innombrables ombres rouges, entrelacees comme un filet de corail. Je baissai les yeux : il y avait du feu.

C'etait du feu mort. Il avait la forme d'une flamme, mais ne bougeait pas ; entierement fige, comme des branches de corail.

Ah, mon ami ! Avec ta chaleur, tu m'as reveille, dit-il.

J'ai ete abandonne dans cette vallee de glace. Celui qui m'a abandonne a peri depuis longtemps. Si tu ne m'avais pas rallume, j'aurais bientot peri.

Ton reveil me rejouit. Je voudrais t'emporter, pour que tu brules eternellement. — Helas ! Alors je me consumerai ! — Alors je te laisse ici. — Helas ! Alors je gelerai ! — Que faire ? — Mais toi, que feras-tu ? — Je veux sortir de cette vallee... — Alors je prefere me consumer !

Il bondit comme une comete rouge et nous emporta hors de la vallee. Un chariot de pierre fonca ; je fus ecrase sous ses roues — mais je vis le chariot plonger dans la vallee.

Ha ha ! Vous ne rencontrerez plus jamais le feu mort ! criai-je en riant.

(23 avril 1925.)

【La Replique du chien】

Je revai que je marchais dans une ruelle etroite, en lambeaux, comme un mendiant. Un chien aboya derriere moi. Je me retournai avec arrogance : Tais-toi ! Espece de chien servile ! — Hi hi ! Il rit : Je n'oserais pas — j'ai honte de ne pas encore valoir un etre humain. — Quoi ?! J'etais furieux. — J'ai honte : je ne sais toujours pas distinguer le cuivre de l'argent ; ni le coton de la soie ; ni le fonctionnaire du peuple ; ni le maitre de l'esclave ; ni encore... — Je pris la fuite. — Attends ! Parlons encore... ! cria-t-il derriere moi.

Je continuai de courir, de toutes mes forces, jusqu'a ce que je fuie le reve et me retrouve couche dans mon propre lit.

(23 avril 1925.)

【Le bon enfer perdu】

Je revai que j'etais couche dans mon lit, dehors dans la campagne glaciale et desolee, a cote de l'enfer. Les gemissements de tous les spectres s'harmonisaient avec le rugissement des flammes, le bouillonnement de l'huile et le claquement des fourches d'acier, composant une grande musique enivrante qui annoncait aux trois mondes : Paix dans le royaume souterrain.

Un homme imposant se tenait devant moi, beau et misericordieux, irradiant une lumiere eclatante -- mais je savais que c'etait le Diable.

Tout est fini, tout est fini ! Les pauvres spectres ont perdu leur bon enfer ! dit-il avec douleur et colere, puis il me raconta une histoire.

Lorsque le ciel et la terre prirent la couleur du miel, le Diable vainquit les dieux et saisit le pouvoir supreme. Il prit le Royaume celeste, le monde des hommes, et l'enfer. Il descendit en personne en enfer, s'assit au centre et irradia une lumiere eclatante.

L'enfer etait depuis longtemps a l'abandon : les arbres-epees avaient perdu leur eclat ; l'huile bouillante ne debordait plus ; les grands feux ne produisaient qu'une mince fumee, et au loin germaient des fleurs de mandala, minuscules et d'un blanc pitoyable.

Les spectres s'eveillerent dans l'huile tiede et le feu doux, virent les petites fleurs infernales et furent profondement ensorceles ; ils se souvinsent du monde humain et pousserent ensemble un cri de revolte contre l'enfer.

L'humanite se leva, prit la parole au nom de la justice et combattit le Diable. Les clameurs emplirent les trois mondes. Ils contraignirent le Diable a fuir. La banniere de l'humanite fut plantee aux portes de l'enfer !

L'emissaire de l'humanite arriva, s'assit au centre et fit regner l'autorite humaine sur tous les spectres.

Quand les spectres pousserent un nouveau cri de revolte, ils etaient deja devenus des traitres, condamnes a la damnation eternelle dans la foret d'arbres-epees.

L'humanite prit le controle complet de l'enfer. Elle remit de l'ordre, alimenta les feux, aiguisa les montagnes de lames, renova tout l'enfer.

Les fleurs de mandala se dessecherent aussitot. L'huile bouillonna ; les lames etaient tranchantes ; le feu brulait ; les spectres gemissaient, jusqu'a oublier le bon enfer perdu.

C'est le triomphe de l'humanite et le malheur des spectres ...

Ami, tu commences a te mefier de moi. Oui -- tu es humain ! Je vais chercher des betes sauvages et des esprits malins ...

(16 juin 1925.)

【De l'art d'argumenter】

Je revai que j'etais dans une petite salle de classe. Je demandai au maitre la methode pour argumenter.

Difficile ! dit le maitre en me regardant par-dessus ses lunettes. Je vais te raconter une histoire :

Une famille eut un garcon, et toute la maisonnee fut au comble de la joie. Au bout d'un mois, on le montra aux invites -- esperant quelque bon presage.

L'un dit : Cet enfant sera riche un jour. Et il recut de chaleureux remerciements.

Un autre dit : Cet enfant sera un grand fonctionnaire. Et il recut quelques compliments polis.

Un troisieme dit : Cet enfant mourra un jour. Et il recut de tous une bonne correction.

Celui qui annoncait l'inevitable disait vrai ; celui qui promettait richesse mentait. Mais le menteur fut recompense, et le veridique fut battu. Toi --

Je voudrais ne mentir a personne et n'etre pas battu non plus. Alors, maitre, que dois-je dire ?

Alors tu dois dire : Oh ! Cet enfant ! Regardez ! Comme il est ... oh ! Ha ha ! Hehe ! He, hehehehe.

(8 juillet 1925.)

【Un tel guerrier】

Il devrait exister un tel guerrier !

Non pas un etre aussi ignorant qu'un indigene d'Afrique portant un fusil Mauser etincelant ; ni un etre aussi epuise qu'un soldat chinois portant un pistolet-boite. Il ne porte ni cuirasse de cuir ni armure de ferraille ; il n'a que lui-meme, et dans la main le javelot des barbares.

Il marche dans la Phalange du Neant. Tous ceux qu'il rencontre lui font le meme signe de tete. Il sait que ce hochement est l'arme de l'ennemi, une arme qui tue sans verser de sang, sous laquelle nombre de guerriers ont peri -- rendant le brave impuissant.

Sur leurs tetes flottent divers etendards : Philanthrope, Erudit, Homme de lettres, Ancien, Jeune, Esthete, Gentleman ... Sous les tetes pendent divers manteaux : Savoir, Morale, Patrimoine national, Volonte du peuple, Logique, Justice, Civilisation orientale ...

Mais il leva son javelot.

Ils preterent tous serment, declarant que leurs coeurs se trouvaient au centre de leur poitrine. Tous portaient un miroir protecteur comme preuve.

Mais il leva son javelot.

Il sourit, lanca de biais -- et les frappa au coeur.

Tout s'effondra -- mais il n'y avait qu'un manteau, et dedans : rien. Le Neant s'etait enfui et avait triomphe, car il etait desormais coupable d'avoir nui aux philanthropes.

Mais il leva son javelot.

Il traversa a grands pas la Phalange et vit de nouveau les memes hochements de tete, les etendards, les manteaux ...

Mais il leva son javelot.

Il vieillit enfin au sein de la Phalange et mourut. Au bout du compte, il ne fut pas un guerrier, mais le Neant fut le vainqueur.

En un tel lieu, nul n'entend de cri de guerre : Paix.

Paix ...

Mais il leva son javelot !

(14 decembre 1925.)

【La Feuille fanee】

Lisant le Yanmen Ji a la lumiere de la lampe, je trouvai soudain une feuille d'erable pressee.

Cela me rappela l'automne de l'annee precedente. Le givre tombait dru la nuit, la plupart des feuilles etaient tombees, et le petit erable avait rougi. J'avais fait le tour de l'arbre, examinant la couleur des feuilles -- lorsqu'elles etaient vertes, je n'y avais jamais prete attention. Une seule avait un trou de ver, borde de noir, et au milieu du bariolage de rouge, de jaune et de vert, elle vous fixait comme un oeil. Je me dis : c'est une feuille malade ! Et je la cueillis pour la glisser dans le livre. Pour preserver ces couleurs rongees mais encore bigarrees.

Mais ce soir, elle git devant moi, jaune comme de la cire, et cet oeil ne brille plus comme l'an passe. Si quelques annees passent encore et que les anciennes couleurs s'effacent de ma memoire, j'ai peur de ne meme plus savoir pourquoi elle etait glissee dans ce livre.

(26 decembre 1925.)

Ce n'est que maintenant que j'apprends que la « Bibliothèque de la Société d'études politiques » de Nanchizi a vu l'année dernière « ses prêts multipliés par trois à sept en raison de la situation politique », tandis que son « Jia Hansheng » résume encore « l'état actuel du monde universitaire en dix caractères : "Celui qui ne brûle pas d'encens en temps ordinaire s'agrippe aux pieds de Bouddha dans l'urgence." » Voilà qui a corrigé bon nombre de mes malentendus. J'ai déjà dit que les étudiants à l'étranger sont aujourd'hui nombreux, extrêmement nombreux, mais j'ai toujours soupçonné que la plupart d'entre eux louaient un appartement à l'étranger, fermaient la porte et faisaient mijoter du boeuf — et à Tokyo, j'en ai effectivement été témoin. Je pensais alors : on peut parfaitement faire mijoter du boeuf en Chine ; pourquoi aller si loin ? Certes, l'élevage est plus avancé à l'étranger et la viande contient peut-être moins de parasites, mais une fois bien cuite, même en grand nombre, cela n'a plus d'importance. Aussi, chaque fois que je voyais des lettrés rentrés au pays — portant des costumes occidentaux les deux premières années, puis des robes fourrées, marchant la tête haute —, je les soupçonnais d'avoir passé plusieurs années à faire mijoter du boeuf de leurs propres mains, et de ne même pas daigner « s'agripper aux pieds de Bouddha » en cas de crise. Je sais maintenant qu'il n'en est rien, du moins pour « ceux qui ont étudié en Europe et en Amérique et en sont revenus ». Malheureusement, les bibliothèques chinoises sont trop pauvres ; on dit que les « plus de trente universités de Pékin, qu'elles soient publiques ou privées, ne possèdent pas autant de livres que nous autres particuliers ». Ce « nous » comprend en premier lieu, paraît-il, « M. Johnston, précepteur de Sa Majesté Puyi », et en second lieu probablement « M. Gutong », c'est-à-dire Zhang Shizhao, car lorsque le professeur Chen Yuan se trouvait à Berlin, il vit de ses propres yeux que dans les deux chambres de Zhang, « le lit, les étagères, la table et le sol étaient presque entièrement couverts de livres allemands sur le socialisme ». Aujourd'hui, il y en a certainement davantage encore. Cela me remplit véritablement d'admiration et d'envie. Je me souviens de mes propres années d'études, quand la bourse d'État s'élevait à trente-six yuans par mois ; une fois payés les vêtements, la nourriture et les frais de scolarité, il ne restait absolument rien. Après quelques années de vie bohème, tous mes livres réunis ne suffisaient pas à couvrir un seul mur, et c'étaient d'ailleurs des ouvrages disparates, nullement spécialisés — certainement pas exclusivement des « livres allemands sur le socialisme ».

Mais quel malheur : lorsque les masses auraient « de nouveau détruit » la « modeste demeure » de M. Gutong, « les collections de livres des deux époux semblent avoir été dispersées et perdues ». On imagine des dizaines de charrettes chargées, s'éloignant dans toutes les directions — quel dommage que je n'y sois pas allé voir, car ce devait être un spectacle grandiose.

Ainsi les « honnêtes gens » ont-ils de bonnes raisons d'exécrer la « populace » : la seule « dispersion » de la bibliothèque du couple Gutong représente une perte supérieure à la destruction de plus de trente bibliothèques universitaires publiques et privées. En comparaison, la perte par le directeur Liu Baizhao de huit mille yuans de fonds publics conservés à titre privé paraît une vétille — mais ce que nous devons déplorer, c'est précisément que Zhang Shizhao et Liu Baizhao aient eu de tels trésors, et que ces trésors aient été intégralement pillés.

Dans mon enfance, un aîné expérimenté m'avait mis en garde : ne te querelle jamais avec un colporteur ou un marchand ambulant misérable — il laissera tomber sa marchandise de lui-même, t'en imputera la faute, et tu ne pourras ni te justifier ni jamais finir de le dédommager. Cet avertissement semble m'avoir marqué durablement : lorsque je vais à la foire du temple de Huoshenmiao au Nouvel An, je n'ose jamais m'approcher des étals de jade, même quand il n'y a que quelques maigres pièces exposées. Car si par mégarde je renversais quelque chose ou brisais une ou deux pièces, elles deviendraient des trésors, et je passerais ma vie à payer — un crime dépassant la destruction d'un musée entier. Par extension, j'ai fini par éviter tout rassemblement. Lors de cette manifestation, bien qu'il y eût des « rumeurs » de « dents arrachées », j'étais en fait couché chez moi, heureusement indemne. Mais le spectacle grandiose des deux chambres remplies de « livres allemands sur le socialisme » et de tous les autres trésors s'écoulant de la demeure de M. Gutong — cela aussi, je l'ai manqué. C'est ce qu'on appelle « tout avantage a son inconvénient » ; on ne peut avoir les deux à la fois.

À l'heure actuelle, la plus grande collection privée de livres étrangers appartient à M. Johnston, et la première collection institutionnelle à la « Bibliothèque de la Société d'études politiques » — mais malheureusement, l'un est un étranger, et l'autre doit son existence aux efforts assidus du ministre américain Reinsch. L'agrandissement prévu de la « Bibliothèque nationale de Pékin » est certes des plus bienvenus, mais les fonds proviennent, dit-on, là encore des indemnités boxer restituées par l'Amérique, et le budget annuel ne s'élève qu'à trente mille yuans, soit un peu plus de deux mille par mois. Utiliser l'argent des indemnités américaines n'est pas une mince affaire : d'abord, le directeur doit être un savant de renommée internationale, versé tant dans le savoir chinois qu'occidental. Naturellement, dit-on, cela ne peut être que M. Liang Qichao — mais malheureusement son savoir occidental laisse à désirer, de sorte qu'on lui a adjoint comme directeur adjoint le professeur Li Siguang de l'Université de Pékin, les deux formant ensemble une personnalité accomplie en Orient comme en Occident. Toutefois, leurs seuls salaires dépassent mille yuans par mois, ce qui laisse peu pour l'acquisition de livres. Cela relève encore du principe « tout avantage a son inconvénient » — et quand on y réfléchit, on ne peut s'empêcher de ressentir d'autant plus douloureusement la perte tragique de la belle bibliothèque que M. Gutong avait constituée à ses propres frais.

En somme, dans les années à venir, il n'y aura guère de meilleurs « outils pour l'érudition » ; qui veut étudier doit acheter ses livres lui-même, mais n'en a pas les moyens. On dit que M. Gutong y avait songé et avait publié un article à ce sujet — mais ensuite il fut destitué, quel dommage. Quel autre recours reste-t-il aux savants ? Naturellement, « on ne saurait leur reprocher de n'avoir rien d'autre à faire qu'un peu de "bavardage" », bien que la trentaine d'universités pékinoises ne puisse rivaliser avec leurs « bibliothèques privées ». Pourquoi ? Il faut savoir que l'érudition n'est pas chose aisée : « même un petit sujet peut nécessiter la consultation d'une centaine d'ouvrages », et la collection de M. Gutong elle-même n'y suffirait pas. Le professeur Chen Yuan donne un exemple : « Prenons les seuls "Quatre Livres" — sans étudier les nombreux commentaires et théories confucéens des dynasties Han, Song, Ming et Qing, le véritable sens des "Quatre Livres" peut difficilement être saisi. Pour une étude approfondie de ces brefs "Quatre Livres", il faut plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d'ouvrages de référence. »

Cela montre bien que « la voie de l'érudition est vaste comme l'océan ». Ces brefs « Quatre Livres », je les ai lus, mais des commentaires ou théories de la dynastie Han sur les « Quatre Livres », je n'ai même jamais entendu parler. M. Zhang Zhidong — que le professeur Chen Yuan loue comme l'un de ces « grands gouverneurs régionaux qui promouvaient si admirablement les arts » — écrivit dans son Shumu Dawen, destiné aux « jeunes élèves » : « Les "Quatre Livres" — ce terme ne date que de la dynastie des Song du Sud. » Je l'ai toujours cru, et quand j'ai consulté par la suite la notice bibliographique de l'Histoire des Han, celle de l'Histoire des Sui et d'autres ouvrages similaires, je n'y ai trouvé que « Cinq Classiques », « Six Classiques », « Sept Classiques », « Six Arts » — jamais les « Quatre Livres », encore moins des commentaires et théories de l'époque Han à leur sujet. Mais mes sources ne sont évidemment que des ouvrages ordinaires disponibles à la bibliothèque de l'Université de Pékin ; mon horizon est peut-être borné, mais je dois m'en contenter — car même si je voulais « m'agripper », il n'y a pas de « pieds de Bouddha » auxquels m'agripper. Il s'ensuit que ceux qui peuvent et veulent s'agripper aux pieds de Bouddha sont véritablement des êtres bénis et de vrais savants. Que Jia Hansheng en parle avec des soupirs relève sans doute de l'esprit des « Annales des Printemps et Automnes qui jugent les hommes de valeur avec plus de sévérité ».

J'ai souvent été frappé par l'efficacité redoutable des méthodes du bouddhisme Hinayana indien : il inventa la doctrine de l'enfer et la fit propager par la bouche des moines, des nonnes et des vieilles femmes récitant des prières, intimidant les hérétiques et effrayant les irrésolus. L'astuce consiste en ceci : la rétribution ne survient pas immédiatement, mais dans cent ans, ou du moins lorsque toute combativité s'est éteinte. À ce moment-là, vous ne pouvez plus bouger, devez vous soumettre aux dispositions d'autrui, versez des larmes de fantôme et regrettez amèrement l'audace téméraire de vos jeunes années — et c'est seulement alors que vous reconnaissez la dignité et la grandeur de Yanluo, le Roi des Enfers.

De telles croyances sont peut-être superstitieuses, mais l'instruction divine du peuple n'est sans doute pas entièrement dépourvue d'utilité quand il s'agit de « redresser les moeurs et purifier les coeurs ». De plus, si l'on ne peut « jeter les malfaiteurs en pâture aux loups et aux tigres » de leur vivant, on ne peut naturellement que les condamner par la plume et l'encre après leur mort. Lorsque Confucius, avec son char unique et ses deux chevaux, rentra fatigué de son périple à travers les États et saisit son stylet d'acier pour composer les Annales des Printemps et Automnes — telle était sans doute son intention.

Mais les temps ont changé, et de nos jours, j'estime que ces vieux stratagèmes ne peuvent plus tromper que les âmes les plus candides. Ceux-là mêmes qui s'adonnent à ces jeux n'y croient pas nécessairement, encore moins les prétendus malfaiteurs. S'attirer des inimitiés et subir des représailles est chose parfaitement ordinaire, rien de remarquable ; quand on emploie parfois un langage plus doux, c'est pure politesse, et personne n'espère sérieusement échapper ainsi à l'enfer. C'est inévitable : dans notre monde d'impatients, nous n'avons vraiment pas le loisir de prendre la pose malodorante du gentilhomme. Ce qu'on veut faire, qu'on le fasse ; plutôt que de dire « l'an prochain nous boirons du vin », autant boire de l'eau sur-le-champ ; plutôt que d'attendre la dissection et la profanation posthumes au vingt et unième siècle, autant lui administrer une gifle immédiate. Quant à l'avenir, les gens de la génération suivante s'en chargeront ; ce n'est nullement le monde des gens d'aujourd'hui — ceux qu'on appellera alors « les anciens ». S'il s'agissait encore du monde actuel, la Chine aurait certainement cessé d'exister depuis longtemps.

Un ami m'envoya soudain un exemplaire du supplément du Chenbao, ce qui me parut aussitôt singulier, puisqu'il sait que je ne me soucie guère de ce genre de choses. Mais puisqu'il l'avait spécialement envoyé, je jetai un coup d'oeil sur le titre : « Aux lecteurs, concernant la correspondance ci-dessous. » Signé : Zhimo. Ha, il me l'a envoyé pour s'amuser, pensai-je ; je retournai précipitamment la page et trouvai plusieurs lettres — celui-ci à celui-là, celui-là à celui-ci. Après quelques lignes, je compris qu'il s'agissait apparemment encore de la vieille affaire de « bavardages ». De cette querelle, je ne savais que le peu que j'avais appris à la Société Xinchao, à savoir par une lettre du professeur Chen Yuan, alias Xiying, où il disait que mes « faits inventés de toutes pièces » et les « "rumeurs" que je répandais » étaient « déjà trop nombreux pour être énumérés ». Je ne pus m'empêcher de rire ; l'être humain souffre précisément de ne pouvoir hacher sa propre âme en chair à saucisse, et possède par conséquent une mémoire qui suscite tant l'émotion que l'hilarité. Je me souviens que le premier à s'appuyer sur des « rumeurs » pour juger l'affaire Yang Yinyu — c'est-à-dire le trouble à l'École normale supérieure de femmes — ne fut autre que ce M. Xiying ; son grand article parut dans le numéro de la Xiandai Pinglun publié le trente mai de l'année précédente. Comme j'avais le malheur d'être né dans « une certaine province » et d'enseigner de surcroît dans « un certain département », je fus classé parmi ceux qui « attisaient secrètement le trouble », bien qu'il dît ne pas encore le croire, trouvant simplement la chose regrettable. Précisons ici, pour éviter tout malentendu : « un certain département » désigne vraisemblablement le Département de littérature chinoise, et non la Société de recherche. Lorsque je vis alors le mot « rumeurs », je fus indigné et répliquai immédiatement, tout en reconnaissant avec embarras que je ne disposais pas de « dix années d'études et dix années de culture de l'esprit ». De manière inattendue, six mois plus tard, ces « rumeurs » s'étaient transformées en rumeurs répandues par moi-même — fabriquer soi-même ses propres « rumeurs », c'est véritablement se creuser sa propre tombe ; même un imbécile, sans parler d'un homme intelligent, ne concevrait pas une telle chose.

Telle est la conclusion tirée de trois exemples et d'une anecdote sur Zhao Mengfu. En vérité, je ris quand on appelle les autres des « hommes de lettres », et je ris tout autant quand on me qualifie d'« autorité du monde de la pensée », mais mes dents ne sont pas tombées de rire — elles auraient été « arrachées d'un coup », ce qui leur procure sans doute plus de satisfaction. Quant aux titres comme « autorité du monde de la pensée », je n'ai pas rêvé d'en devenir une, même en songe ; malheureusement je ne connais pas ceux qui « propagent » cette idée et ne puis les en dissuader — à la différence d'amis jouant un duo qui se comprennent tacitement. Je n'aspire pas non plus à user de tels titres pour acquérir richesse et pouvoir ; ils n'apportent aucun avantage pratique. Je me suis aussi opposé à l'inclusion de mes nouvelles dans les manuels scolaires, craignant d'induire la jeunesse en erreur — je me souviens l'avoir publié dans un journal ; mais cela ne s'adressait évidemment pas à la haute société, qui n'en savait naturellement rien. Pour ce qui est des « flèches sournoises » — d'abord je n'ai pas voulu en tirer, mais plus tard j'en ai tout de même décoché quelques-unes, toujours dirigées contre ceux qui avaient d'abord « tiré des flèches sournoises » et répandu des « rumeurs », tels le professeur Chen Yuan et ses semblables : « Veuillez entrer dans le chaudron » — afin qu'eux aussi goûtent à leur propre médecine. Cependant, même à leur égard, j'ai plus souvent parlé ouvertement : ainsi l'essai « Musique » publié dans Yusi nommait explicitement M. Xu Zhimo, tandis que « Ma province natale et mon département » et « Nullement du bavardage » visaient clairement Xiying, c'est-à-dire le professeur Chen Yuan. À l'avenir je continuerai à tirer, sans le moindre remords. Quant à mon nom, depuis l'année dernière je n'en utilise qu'un seul, celui que le professeur Chen a identifié comme « Lu Xun, c'est-à-dire Zhou Shuren, secrétaire adjoint au ministère de l'Éducation ». Au second semestre, toutefois, il faut supprimer les mots « secrétaire adjoint au ministère de l'Éducation », car « M. Gutong » m'a révoqué ; cette année je suis cependant redevenu « secrétaire adjoint intérimaire » — je n'ai pas encore pris mes fonctions mais en ai l'intention, dans le but de gagner ma vie.

Le professeur Li Siguang me conseilla d'abord de « passer dix ans à lire et dix ans à cultiver mon esprit ». Encore un mot de gentleman : votre bonté est touchante. J'ai lu — pendant plus de dix ans — et j'ai cultivé mon esprit — pendant moins de dix ans — mais ni la lecture ni la culture ne m'ont réussi. Je suis de ceux que le professeur Li avait très tôt jugés dignes d'être « jetés en pâture aux loups et aux tigres » ; il n'a plus besoin de m'adresser de douces remontrances ni de parler de gens « injustement entraînés dans l'affaire » — se considère-t-il vraiment comme l'incarnation de la « justice », qui, après m'avoir infligé un châtiment si terrible, attend encore que je me prosterne en remerciement de la grâce impériale ? De plus, le professeur Li estime que ma « saveur de lettré oriental » semble « particulièrement prononcée » et que je dois « toujours mettre à nu jusqu'à l'os avant que mon intérêt ne soit satisfait ». Mon propre avis diffère du tout au tout. C'est précisément parce que je suis né en Orient, et qui plus est en Chine, que les poisons résiduels du « Juste Milieu » et de la « modération » ont imprégné ma chair et ma moelle. Comparé au Français Bloy — qui qualifiait tout uniment les journalistes des grands quotidiens de « vers » —, je suis un « petit sorcier face au grand sorcier » et dois avouer avec honte que je ne saurais égaler l'audace venimeuse de l'homme blanc. Prenons le cas du professeur Li : premièrement, sachant que le professeur Li est un scientifique qui ne se livre guère aux « guerres de plume », je me suis abstenu de mentionner ses affaires aussi longtemps que possible ; c'est seulement quand j'ai dû rendre un toast à un membre de votre honorable association que j'ai soulevé la question des « cumuls d'emplois ». Deuxièmement, en ce qui concerne les cumuls et le salaire, j'ai déjà répondu dans Yusi (no 65), et même là je n'ai pas « mis à nu jusqu'à l'os ».

Je suis bien conscient qu'en Chine, ma plume compte parmi les plus acérées et que mes paroles sont parfois sans ménagement. Mais je sais aussi comment les gens, sous le noble étendard de la justice et de l'humanité, avec le titre honorable d'honnête homme, derrière le faux masque de la douceur, brandissant les armes de la rumeur et de l'opinion publique, dans un langage tortueux et alambiqué, se font mutuellement violence.

Le professeur Xiying déclara : « Le nouveau mouvement littéraire chinois n'en est encore qu'à ses balbutiements, mais les quelques personnes qui y ont contribué — Hu Shizhi, Xu Zhimo, Guo Moruo, Yu Dafu, Ding Xilin, les frères Zhou et d'autres — ont toutes étudié la littérature d'autres pays. Zhimo en particulier a créé, non seulement dans la pensée mais aussi dans la forme — dans sa poésie comme dans sa prose —, un style qui n'a jamais existé dans la littérature chinoise. » (Xiandai, no 63)

Bien que la copie soit fastidieuse, les « savants » « bien fondés » et le penseur et écrivain « particulièrement » éminent de la Chine contemporaine se sont du moins mutuellement choisis.

8

M. Zhimo déclara : « Quant aux oeuvres de M. Lu Xun — veuillez pardonner cette grande irrévérence —, j'en ai fort peu lu, seulement deux ou trois nouvelles du recueil Cri de ralliement, et comme on l'a récemment honoré du titre de Nietzsche chinois, quelques pages de son recueil Vent brûlant. Ses essais occasionnels, même si je les ai lus, c'est comme si je ne les avais pas lus — ils ne m'ont pas pénétré l'esprit, ou je ne les ai pas compris. » (Supplément du Chenbao, no 1433)

Le professeur Xiying déclara : « Dès que M. Lu Xun prend la plume, il fabrique des accusations contre autrui. ... Mais ses essais, une fois lus, je les ai mis à l'endroit où ils appartiennent — pour parler en confidence, je trouve qu'ils n'auraient jamais dû en sortir — de sorte que je ne les ai pas sous la main. » (ibid.)

Bien que la copie soit fastidieuse, me voilà à présent renversé par les efforts conjugués des « savants » « bien fondés » et du penseur et écrivain « particulièrement » éminent de la Chine contemporaine.

9

Mais je souhaite restituer le titre honorifique d'avoir « étudié la littérature d'autres pays ». « L'un des frères Zhou » — c'est encore moi, naturellement. Quand donc aurais-je étudié quelque littérature que ce fût ?

Les êtres véritablement courageux osent regarder en face la désolation de la vie, osent contempler le sang ruisselant. Quels êtres à la fois affligés et bienheureux ! Pourtant la Création trame toujours ses desseins pour les médiocres : avec le cours du temps, elle efface les anciennes traces, ne laissant qu'une pâle rougeur de sang et une vague tristesse. Dans cette pâle rougeur sanglante et cette vague tristesse, elle accorde encore aux hommes un sursis de survie volée, et maintient ainsi ce monde qui n'est ni humain ni inhumain. J'ignore quand un tel monde connaîtra une fin !

Nous vivons encore dans un tel monde ; moi aussi j'ai depuis longtemps senti la nécessité d'écrire quelque chose. Deux semaines se sont déjà écoulées depuis le dix-huit mars, et le sauveur de l'oubli ne va pas tarder à descendre — c'est précisément pour cette raison qu'il est nécessaire d'écrire quelque chose.

3

Parmi les plus de quarante jeunes gens tués, Liu Hezhen était mon étudiante. Étudiante — je l'ai toujours considérée ainsi, toujours appelée ainsi, et pourtant je ressens maintenant une certaine hésitation : je devrais lui offrir mon chagrin et mon respect. Elle n'était pas l'étudiante de « ma personne, qui survit tant bien que mal jusqu'à ce jour », mais une jeune Chinoise morte pour la Chine.

Son nom attira mon attention pour la première fois au début de l'été dernier, lorsque Mme Yang Yinyu, en sa qualité de directrice de l'École normale supérieure de femmes, expulsa six membres du comité d'autogestion étudiante. L'une d'elles était Liu Hezhen ; mais je ne la connaissais pas personnellement. Ce n'est que plus tard — peut-être après que Liu Baizhao eut conduit un détachement de fonctionnaires des deux sexes pour traîner de force les étudiantes hors de l'école — que quelqu'un me désigna une étudiante en me disant : « C'est Liu Hezhen. » Ce n'est qu'alors que je pus associer le nom à une personne vivante, et j'en fus secrètement étonné. Je m'étais toujours imaginé qu'une étudiante qui refuse de plier devant le pouvoir et défie une directrice bien introduite devait assurément avoir quelque chose de rebelle et d'incisif.

Sur quoi l'école A publia un correctif, déclarant qu'aucune perquisition n'avait eu lieu ; l'école B publia un correctif, déclarant que de tels ouvrages n'existaient pas.

4

Sur quoi même les journalistes moralisateurs et les recteurs diplomatiquement habiles s'installèrent à l'Hôtel des Six Nations, les grands journaux qui prêchaient la justice ôtèrent leurs enseignes, et même les concierges des écoles cessèrent de vendre la Xiandai Pinglun : le tout avait tout l'air d'un « incendie sur le mont Kunlun, où jade et pierre ordinaire brûlent ensemble ».

En réalité, on n'en arrivera pas là, me semble-t-il. Cependant, les rumeurs sont bien toujours les faits que leurs auteurs espèrent — elles nous permettent d'entrevoir les pensées et les actes de certaines personnes.

5

Au septième mois de la neuvième année de la République de Chine, la guerre Zhili-Anhui éclata ; en août, l'armée de l'Anhui fut anéantie, et Xu Shuzhen avec huit autres se réfugia à la légation japonaise. Il y eut aussi un petit intermède décoratif : certains « honnêtes gens » — pas les « honnêtes gens » actuels — tentèrent de persuader les militaires du Zhili de massacrer les partisans des réformes. Cela n'aboutit à rien ; l'incident même a depuis longtemps disparu de la mémoire des gens. Mais si l'on feuillette le Quotidien de Pékin d'août de cette année-là, on y trouve encore une grande annonce, pleine de ces maximes au parfum d'antiquité sur la nécessité pour un grand héros, après sa victoire, de balayer les doctrines hérétiques et d'exécuter les dissidents.

Cette annonce portait une signature, qu'il n'est point nécessaire de mentionner ici. Mais comparés aux colporteurs de rumeurs d'aujourd'hui, qui se cachent invariablement dans l'ombre, on ne peut s'empêcher de sentir que « le présent ne vaut pas le passé ». Je suppose : il y a cent ans, c'était mieux qu'aujourd'hui, il y a mille ans mieux qu'il y a cent, il y a dix mille ans mieux qu'il y a mille... en Chine en particulier, cela pourrait bien se vérifier.

6

Dans les coins des journaux, on voit souvent d'insistantes exhortations à la jeunesse : respectez le papier imprimé ; consacrez-vous aux études nationales ; Ibsen était comme ceci, Romain Rolland comme cela ! Les temps et les mots ont changé, mais le sens me semble très familier — tout comme les leçons des vénérables anciens que j'entendais dans ma jeunesse.

Cela semblerait constituer une preuve contraire à la thèse selon laquelle « le présent ne vaut pas le passé ». Mais il y a des exceptions à tout, et par rapport aux questions abordées dans la section précédente, ceci peut aussi en être considéré comme une.

Bannong alla en Allemagne et en France et passa plusieurs années à étudier la phonétique. Bien que je ne comprenne pas son livre écrit en français — je sais seulement qu'il est rempli de caractères chinois et de courbes montantes et descendantes —, le livre existe bel et bien, et il doit y avoir quelqu'un qui le comprend. Sa véritable profession devrait donc, à mon avis, consister encore à enseigner ces courbes à ses étudiants. Mais l'Université de Pékin est sur le point de fermer ses portes, et il n'a aucun emploi secondaire. Dans ces circonstances, même le plus parfait gentleman ne peut lui reprocher de faire imprimer et vendre des livres. Qui veut imprimer et vendre souhaite naturellement écouler beaucoup d'exemplaires ; qui veut en écouler beaucoup a besoin de publicité ; qui fait de la publicité doit vanter son produit. Y a-t-il quelqu'un qui fait imprimer un livre puis place une annonce disant qu'il est ennuyeux et que les lecteurs peuvent s'en passer ? Une annonce déclarant mes feuilletons totalement dénués de valeur — voilà qui fut placé par Xiying (c'est-à-dire Chen Yuan). Permettez-moi de profiter de l'occasion pour passer ma propre réclame : pourquoi Chen Yuan m'a-t-il fait une telle contre-publicité ? Il suffit de lire mon recueil Sous une étoile malchanceuse pour comprendre. Chers clients, regardez ! Regardez vite ! Six jiao l'exemplaire, éditions Beixin Shuju.

C'était il y a plus de vingt ans : Tao Huanqing, qui avait consacré sa vie à la révolution, était dans une misère noire et se faisait appeler « Monsieur Kuaiji » à Shanghai, enseignant l'hypnose pour gagner sa croûte. Un jour il me demanda s'il existait un produit capable d'endormir quelqu'un par simple inhalation. Je savais parfaitement qu'il craignait l'échec de sa technique hypnotique et cherchait refuge dans les drogues. En vérité, les démonstrations d'hypnose de masse sont par nature difficiles à réussir. Comme je ne connaissais pas la substance miraculeuse qu'il cherchait, je ne pus l'aider. Deux ou trois mois plus tard, une lettre de lecteur parut dans les journaux — peut-être était-ce une annonce — disant que Monsieur Kuaiji ne connaissait rien à l'hypnose et escroquait les gens. Le gouvernement des Qing, cependant, était bien plus perspicace que cette engeance ; lorsqu'il lança un mandat d'arrêt contre lui, l'un des couplets antithétiques portait : « Auteur d'une Histoire du pouvoir en Chine, adepte de l'art japonais de l'hypnose. »

La publication du Hedian est imminente, et la courte préface approche de son échéance. La pluie nocturne crépite ; en prenant la plume, je pense soudain de nouveau au pauvre Tao Huanqing avec sa corde de chanvre en guise de ceinture, et des pensées sans rapport avec le Hedian s'insinuent. Mais la préface presse.

Quand j'arrivai à la pharmacie de ma destination, une foule se tenait dehors, regardant deux personnes se quereller ; un vieux parapluie bleu pâle de style occidental bloquait la porte de la pharmacie. Quand je poussai le parapluie, il était étonnamment lourd ; finalement une tête se retourna de dessous et me demanda : « Qu'est-ce que vous voulez ? » Je répondis que je voulais entrer acheter des médicaments. Il ne dit rien, se retourna pour regarder la querelle, et le parapluie resta en place. Je n'eus d'autre choix que de rassembler tout mon courage et de charger de toutes mes forces ; une charge, et j'étais à l'intérieur.

Dans la pharmacie, seul un étranger était assis au comptoir de la caisse ; le reste du personnel était composé de jeunes compatriotes, vêtus avec netteté et élégance. Je ne sais pourquoi, mais j'eus soudain le sentiment que dans dix ans ils seraient tous devenus des « Chinois supérieurs », tandis que moi-même je me sentais déjà comme un homme de classe inférieure. Aussi présentai-je respectueusement l'ordonnance et le flacon à un compatriote aux cheveux séparés par une raie.

« Quatre-vingt-cinq fen », dit-il en prenant le tout et en s'éloignant.

« Hé ! » Je ne pouvais vraiment plus me contenir — mon tempérament de classe inférieure se déchaîna de nouveau. Le médicament coûtait quatre-vingts fen, et le flacon, comme d'usage, cinq fen — cela je le savais. Mais puisque j'avais apporté mon propre flacon, pourquoi devrais-je encore payer cinq fen ? Ce « Hé ! » remplissait la même fonction que le juron national « ta ma de » et contenait tout autant de significations.

« Quatre-vingts ! » Lui aussi comprit instantanément et concéda les cinq fen — véritablement « suivre la vertu comme l'eau suit son cours », avec toute la prestance d'un honnête homme.

Je payai quatre-vingts fen et attendis un moment ; puis le médicament fut apporté. Je pensai : dans les rapports avec ce genre de compatriote, il est parfois déconseillé d'être trop poli. J'ôtai donc le bouchon et goûtai le médicament sous ses yeux.

« Aucune erreur », dit-il — assez intelligent pour savoir que je ne lui faisais pas confiance.

« Hm. » Je hochai la tête en signe d'approbation. En vérité, ce n'était pas tout à fait juste ; mon sens du goût n'est pas à ce point émoussé, et cette fois c'était nettement trop acide — il ne s'était même pas donné la peine d'utiliser un verre doseur, et l'acide chlorhydrique dilué était manifestement surdosé. Mais cela ne me nuisait pas ; je pouvais simplement en boire moins à chaque fois, ou ajouter de l'eau et en boire plus souvent. D'où le « Hm » — un « Hm » oscillant entre deux significations.

Si nous regardons largement et nous examinons nous-mêmes, nous trouverons que ces paroles ne sont pas excessivement malveillantes. Le célèbre couple de sentences inscrites sur la scène dit, selon la tradition : « La scène est un petit monde, le monde est une grande scène. » On a toujours considéré toute chose comme un simple spectacle ; quiconque prend cela au sérieux est un sot. Mais cela ne procède pas uniquement d'un désir positif de respectabilité : celui qui nourrit un sentiment d'injustice dans son coeur mais est trop lâche pour se venger se débarrasse aussi de l'affaire par la pensée que tout n'est que théâtre. Si tout est théâtre, alors l'injustice non plus n'est pas réelle, et l'absence de représailles n'est pas de la lâcheté. Ainsi, même si l'on rencontre l'injustice en chemin et ne peut tirer l'épée pour aider, on n'en passe pas moins pour un authentique honnête homme.

Parmi les étrangers que j'ai rencontrés — qu'ils aient été influencés par Smith ou l'aient découvert par eux-mêmes —, plusieurs s'attachent à étudier ce que les Chinois appellent la « respectabilité » ou la « face ». Mais je crois qu'ils ont depuis longtemps acquis une expérience pratique et qu'ils l'appliquent. S'ils raffinent encore cet art, ils triompheront non seulement en diplomatie mais gagneront aussi l'affection des « Chinois supérieurs ». À ce moment-là, ils ne devront même plus dire « Chinois » mais « Huaren », car cela aussi est une question de « face » des « Huaren ».

Je me souviens encore qu'à mon arrivée à Pékin dans les premières années de la République, les panneaux au-dessus des bureaux de poste portaient « Bureau de poste » ; plus tard, quand le cri se fit plus fort que les étrangers ne devaient pas s'ingérer dans la politique intérieure de la Chine, ils furent changés — par coïncidence ou à dessein — en quelques jours en « Bureau d'administration postale » sans exception. Que des étrangers gèrent un peu d'« administration » postale n'a véritablement rien à voir avec la « politique » intérieure — et cette pièce de théâtre se joue encore aujourd'hui.

Je n'ai jamais cru aux larmes versées par les champions du patrimoine national et les moralistes de tout poil ; même si des perles de larmes roulaient véritablement aux coins de leurs yeux, il fallait vérifier que leurs mouchoirs n'étaient pas imbibés d'eau poivrée ou de jus de gingembre. Préserver le patrimoine national, rénover la morale, défendre la justice, redresser l'atmosphère académique... le pensent-ils vraiment au fond de leur coeur ? Dès qu'on joue la comédie, la pose sur le devant de la scène diffère toujours du visage en coulisse. Mais le public, bien qu'il sache parfaitement que c'est du théâtre, peut encore s'en émouvoir pourvu que le jeu soit convaincant — et ainsi le spectacle continue.

Le soir, je rentrai, mangeai un peu et m'assis dans la cour pour profiter de la fraîcheur. Tante Tian me raconta que dans l'après-midi, la belle-mère et la belle-fille d'une famille quelconque, en diagonale de chez nous, s'étaient violemment querellées. À son avis, la belle-mère avait certes quelques torts, mais en fin de compte c'était la belle-fille qui avait été trop déraisonnable. Elle me demanda mon avis. Je n'avais même pas entendu clairement de quelle famille il s'agissait, je ne connaissais pas les deux femmes, je n'avais pas entendu leurs échanges et ne comprenais rien à leurs vieilles rancunes et griefs nouveaux. Me demander maintenant de rendre un jugement dépassait vraiment mes capacités, d'autant que je n'ai jamais été un critique. Je ne pus donc que dire : cette affaire, il m'est impossible de la trancher.

Mais cette réponse eut de fâcheuses conséquences. Dans la pénombre, on ne pouvait voir les visages, mais mes oreilles entendirent : tous les sons se turent. Le silence, un silence oppressant ; puis quelqu'un se leva et s'éloigna.

Moi aussi je me levai sans entrain, entrai dans ma chambre, allumai la lampe, me couchai sur le lit et lus le journal du soir ; après quelques lignes, l'ennui me reprit et j'allai au bureau près du mur est pour écrire mon journal — ce « Journal sur-le-champ ».

De la cour revinrent peu à peu des bavardages et des rires.

Ma chance aujourd'hui semblait bien mauvaise : des passants m'accusaient de boire du « remède contre l'opium », et Tante Tian disait de moi... Ce qu'elle dit, je l'ignore. Puisse demain être meilleur.

Journal sur-le-champ, Deuxième partie

Sept juillet

Beau temps.

Écrire chaque jour sur le temps qu'il fait a fini par m'ennuyer moi-même ; désormais je m'en abstiendrai. Heureusement le temps à Pékin est généralement beau ; et si l'on est en saison des pluies de prune, alors la matinée est ensoleillée, l'après-midi couvert, et en fin d'après-midi survient une averse soudaine pendant laquelle on entend s'effondrer les murs de terre. Ne pas l'écrire a aussi ses avantages : mon journal ne servira certainement jamais de matériel de référence à un météorologue.

Je compris immédiatement ; seule l'expression « profane de la porte — la porte d'un bureau officiel » risque de ne pas être facile à saisir, et il vaudrait mieux y ajouter une petite explication. Le « il » en question désigne le ministre ou le vice-ministre. Bien que la référence paraisse assez vague à ce stade, en creusant davantage elle devient plus concrète — mais si l'on creuse encore plus profond, elle risque de redevenir vague. En somme : une fois le salaire en poche, il convient de s'en tenir au principe « assez, c'est assez, ne sois pas cupide », faute de quoi il pourrait y avoir quelque danger. D'ailleurs, le simple fait que je dise ces choses ici n'est déjà pas très sage.

Sur ce, je quittai le salon de réception et tombai sur quelques anciens collègues, avec qui je bavardai un moment. J'appris qu'il existait aussi un « Groupe Wu », chargé de verser les salaires de fonctionnaires déjà décédés — ce groupe n'avait probablement pas besoin de « retrait en personne ». J'appris également que l'auteur de la règle du « retrait en personne » n'était pas seulement « Lui » mais comprenait aussi « Eux ». À première écoute, « Eux » ressemble beaucoup aux meneurs de l'« Association de réclamation des salaires », mais il n'en est rien, car le bureau n'avait depuis longtemps plus de telle association, et cette fois-ci il devait donc naturellement s'agir d'un autre groupe de personnalités nouvelles.

Le salaire que nous « retirâmes en personne » cette fois-ci était celui de février de la treizième année de la République. Il y eut par conséquent deux écoles de pensée préalables : premièrement, le verser comme salaire de février de la treizième année. Mais les nouveaux venus et les récemment promus ? Ils ne pourraient qu'en être déçus. D'où une deuxième école de pensée, née naturellement : sans tenir compte du passé, le verser comme salaire de juin de l'année en cours. Mais cette théorie non plus n'était pas irréprochable ; la seule phrase « sans tenir compte du passé » présentait déjà quelques failles.

Cette méthode avait déjà été élaborée avec grand soin par quelqu'un auparavant. Après que Zhang Shizhao m'eut révoqué l'année dernière, il considéra que c'était un coup porté à ma position, et même certains lettrés et érudits s'en réjouirent bruyamment. Pourtant, c'étaient des gens intelligents après tout — ils avaient vu des chambres pleines de livres allemands — et ils comprirent immédiatement que la simple perte de mon poste ne me ruinerait pas entièrement, puisque je pouvais encore toucher des arriérés de salaire et continuer à vivre à Pékin. Sur quoi leur chef de division conçut un stratagème.

J'étais justement dans les champs quand le garçon d'hôtel vint me dire que quelqu'un voulait me parler dehors. En sortant, je vis plusieurs personnes et trois ou quatre soldats le fusil en bandoulière — le nombre exact, je ne l'ai pas compté ; en tout cas, toute une troupe. L'un d'eux dit qu'il voulait inspecter mes bagages. Je lui demandai par quelle pièce il souhaitait commencer. Il désigna une valise en cuir recouverte de toile. Je dénouai la corde, ouvris la serrure et soulevai le couvercle ; c'est alors seulement qu'il s'accroupit pour fouiller parmi les vêtements. Au bout d'un moment, il parut se décourager, se releva et fit un signe de la main — toute la troupe fit demi-tour et sortit. Le chef hocha encore poliment la tête vers moi en partant. C'était mon premier contact personnel avec la « classe armée » actuelle depuis la fondation de la République. Je les trouvai pas mauvais du tout ; s'ils avaient été aussi habiles à répandre des « rumeurs » que ceux qui se disent la « classe désarmée », je n'aurais probablement plus pu faire un pas.

Le train de nuit pour Shanghai partait à onze heures ; les voyageurs étaient peu nombreux, et l'on pouvait s'allonger et dormir confortablement — malheureusement les sièges étaient trop courts et il fallait se recroqueviller. Le thé dans ce wagon était superbe, servi dans des verres, excellent de couleur, d'arôme et de goût ; peut-être m'extasiais-je seulement parce que j'avais bu du thé à l'eau de puits pendant des années, mais je crois qu'il était vraiment très bon. J'en bus deux tasses au total, contemplai par la fenêtre le paysage nocturne du Jiangnan et ne dormis guère.

Ce n'est que dans ce train que je rencontrai des étudiants la bouche pleine d'anglais, que j'entendis parler de « sans-fil » et de « câble sous-marin ». C'est également dans ce train seulement que je vis de délicats jeunes messieurs en chemises de soie et souliers pointus, grignotant des graines de courge, tenant à la main un petit journal de ragots du genre Xiaoxian Lu — qu'ils ne semblaient jamais finir de lire. Ce genre de personnes semble particulièrement nombreux dans le Jiangsu et le Zhejiang ; je crains que leurs jours d'oisiveté ne soient loin d'être terminés.

Me voici maintenant dans un hôtel à Shanghai ; j'ai hâte de repartir. Après quelques jours de voyage, l'esprit du voyage m'a saisi — je voudrais aller et venir sans fin. J'avais jadis entendu parler d'un peuple européen appelé « Tsiganes » qui aime l'errance et refuse de se sédentariser ; en mon for intérieur, je trouvais leur tempérament bien étrange, mais maintenant je comprends qu'ils ont leurs propres bonnes raisons — c'était moi l'obtus.

La question de « comment écrire » ne m'avait jamais traversé l'esprit. Ce n'est qu'il y a à peine deux semaines que j'appris qu'un tel problème existait en ce monde. Ce jour-là, par hasard je sortis, par hasard j'entrai dans la librairie Dingbu, et par hasard j'aperçus une pile de la revue Voici comment faire, dont j'achetai un exemplaire. C'est un périodique dont la couverture représente un jeune soldat à cheval. J'ai toujours eu un préjugé : les publications dont la couverture montre de tels soldats ou des ouvriers brandissant des pioches en fer, je les évite généralement, car je les soupçonne toujours d'être des écrits de propagande. Les oeuvres d'un Ibsen et de ses semblables, qui en exposant leurs propres vues prennent parfois malgré elles une légère odeur de propagande, je les lis sans irritation. Mais devant les oeuvres littéraires qui arborent d'abord le mot « PROPAGANDE » en lettres capitales comme titre, puis délivrent leurs opinions, j'éprouve invariablement une certaine résistance — cette impossibilité de les avaler, semblable à la sensation que l'on éprouve en récitant de la littérature didactique. Mais ce Voici comment faire était quelque chose de différent, car je me souvenais avoir lu dans un quotidien qu'il avait un rapport avec moi. Sans doute un cas supplémentaire où l'on s'intéresse particulièrement aux affaires qui nous concernent : je ne craignis plus le héros à cheval de la couverture et l'achetai. De retour chez moi, je fouillai dans mes coupures de journaux et trouvai celle en question — la date était le sept mars. Malheureusement je n'avais pas noté le nom du journal, mais ce devait être soit le Minguo Ribao soit le Guomin Xinwen, car c'étaient les deux seuls que je lisais à l'époque. Voici un bref extrait du reportage :

« Depuis l'arrivée de M. Lu Xun dans le Sud, la désolation littéraire de Guangzhou a été balayée d'un seul coup ; l'un après l'autre, les deux journaux Que faire et Voici comment faire ont été fondés. Voici comment faire serait l'une des publications régulières de la Société de littérature révolutionnaire, dont le contenu se concentre sur la littérature révolutionnaire et la propagation des principes de notre Parti. la propagation des principes de notre Parti.

Ces deux phrases sont parfois utiles. C'était quand j'avais déjà emménagé dans l'appartement de la route Baiyun ; un jour, un policier attrapa un voleur qui dérobait l'éclairage électrique, et le gardien de l'immeuble, un certain M. Chen, le suivit en le frappant et en l'injuriant tout à la fois. Il débita une longue litanie d'injures, mais de tout cela je ne compris que ces deux phrases. Et pourtant je semblais avoir tout compris ; je pensai : « Ce qu'il dit signifie probablement que la lampe devant la maison a été presque Hanbaran volée par ce type, c'est pourquoi il faut le Tiu-na-ma. » Sur quoi, un grand problème semblant résolu, je me rassis tranquillement pour continuer à éditer mon recueil de Récits merveilleux des Tang et des Song.

Mais si c'est véritablement ainsi, en fin de compte je l'ignore. Spéculer en privé est inoffensif, mais en tirer des conclusions sur Guangzhou serait sans doute trop hâtif.

Pourtant, avec ces deux seules phrases à ma disposition, je découvris une erreur de mon maître, le Maître Taiyan. Je me souviens que lorsque le Maître nous enseignait la philologie au Japon, il dit que le caractère « zhou » dans le passage « son zhou est sur la queue » du Classique des montagnes et des mers désignait l'organe reproducteur féminin. Ce mot ancien, disait-il, survit dans le Guangdong, prononcé Tiu. Par conséquent, les deux caractères Tiu-hei devraient s'écrire « zhou-jeu », le substantif précédant le verbe. Je ne me souviens pas s'il a par la suite inclus cette théorie dans son ouvrage Nouveaux dialectes, mais du point de vue actuel, « zhou » est un verbe, non un substantif.

Quant à ma déclaration selon laquelle il n'y avait rien de notable à attaquer à Guangzhou — c'était assurément un mensonge. En réalité, je n'éprouvais à cette époque ni amour ni haine pour Guangzhou, et par conséquent ni joie ni chagrin, ni éloge ni blâme. J'étais venu porteur de rêves, et au premier contact avec la réalité je fus banni du royaume des songes ; il ne resta que la désolation. Guangzhou, me semblait-il, faisait en fin de compte partie de la Chine. Bien que les fleurs et fruits exotiques et la langue particulière pussent troubler les sens du voyageur, la réalité se révéla néanmoins familière.

Aujourd'hui, le vingt-neuf mai de la seizième année de la République, le Maître ancestral Lü Chunyang est descendu des cieux et a établi que toi, fille fidèle, es originaire du Guangxi. Dans ta vie présente en tant qu'être humain, ton coeur est bon et pur, et aujourd'hui l'Empereur de Jade t'a accordé une fortune inattendue de quatre mille cinq cents liang d'argent, afin que toi, fille fidèle, jouisses de ces bienfaits et élèves tes fils et filles. Toutefois, cette fortune te parviendra en huit versements ; fin juillet de cette année, tu ne gagneras d'abord qu'environ sept cent cinquante yuans à la loterie aux pigeons. Dans ta vieillesse tu auras un fils, et le troisième rejeton aura une étoile officielle propice et s'élèvera ; tu seras épouse de mandarin. Mais toute ta vie tu devras supporter une troisième concubine à tes côtés et n'occuperas jamais la première place. Ton destin en cette vie est extrêmement favorable. Cependant, dans ta vie antérieure, tu as offensé le Tigre Blanc, les Cinq Fantômes et l'étoile du Chien Céleste ; si tu souhaites une richesse inattendue et des fils prospères, tu dois remettre six yuans et six hao au Maître du Seau d'Or pour qu'il conjure cela pour toi, et alors seulement tu auras la paix. Si tu ne crois pas à la conjuration, ton destin sera sans bonheur conjugal et sans bonheur filial ; si tu as des enfants, ils mourront, si tu as un mari, il mourra. À la lecture de cette lettre, va trouver le Maître afin qu'il élimine cette étoile néfaste. Si tu désires richesse et fils, bonheur conjugal et autorité maritale, tu dois prier le Maître d'accomplir le rituel avec toi et d'unir le yin et le yang une ou deux fois, et alors seulement il y aura la paix. Quiconque n'obéit pas au Maître, son destin ne lui apportera rien de bon ni de repos. ...

(D'après le Xunhuan Bao du vingt-six juillet.)

III. Interrogatoire de Miaochang — Le Tigre Volant

Miaochang, hôtesse au salon de thé Ruyi dans la rue Yongle à Hong Kong, âgée de vingt ans seulement, domiciliée au 30 rue Yongji, deuxième étage. Le soir du vingt-neuf juillet, vers onze heures, après la fin de son service, elle rentra chez elle en compagnie de trois ou quatre collègues. Comme elles atteignaient le carrefour de la rue Yongji et de la grande artère, trois ou quatre hommes robustes les guettèrent et interpellèrent Miaochang : « N'es-tu pas Miaoling ? » Miaochang n'osa répondre et tenta de s'esquiver. Mais les hommes ne la laissèrent pas partir, la frappant sauvagement — deux coups de poing — en disant : « Même si tu ne parles pas, je reconnais ton visage ! » Miaochang fut battue et pleura amèrement. De retour chez elle, elle crut que les hommes reviendraient.

« Le but patriotique (der vaterlaendische Zweck) de notre film détermine aussi la structure interne et les limites temporelles des événements. C'est pourquoi la jeunesse de Bismarck n'occupe qu'un début extrêmement bref. (Coupure.) Et cette histoire doit s'achever avec la fondation du Reich allemand en 1871. Pourquoi ? Parce que les querelles intérieures qui suivirent, ainsi que sa retraite, évoqueraient de sombres souvenirs qui ne rassembleraient pas le spectateur mais le diviseraient, contrairement au but patriotique de l'ensemble du film. La partie principale du film traite la période allant de 1847, quand Bismarck entra dans la vie politique, à 1871, comme un drame achevé. (Coupure.) »

Parmi les films relevant de cette catégorie, on peut citer : Prinz Louis Ferdinand, U 9, Katzensteg, Lützows Wilde Verwegene Jagd, Schills Offiziere, Emden, Unser Emden et d'autres films allemands ; Napoléon, Jeanne d'Arc — mais non l'oeuvre de Carl Dreyer importée au Japon — et d'autres films français.

Il punit d'une main et escroque de l'autre. Justice, humanité, raison — ces mots vont de nouveau voltiger à travers le ciel. Mais nous nous souvenons : pendant la Grande Guerre européenne, ils voltigèrent une première fois, abusant nos nombreux pauvres travailleurs pour les envoyer au front mourir à la place des autres, après quoi on érigea dans le parc Zhongshan à Pékin un arc de triomphe éhonté, d'une bêtise incommensurable, portant l'inscription « La Justice triomphe » (qui fut d'ailleurs supprimé par la suite). Et maintenant ? Où est la « justice » ? Cela ne fait que seize ans — nous nous en souvenons.

L'impérialisme et nous — à l'exception de ses laquais — ne sommes-nous pas diamétralement opposés en tout ? Nos plaies purulentes sont leurs trésors ; il s'ensuit que leurs ennemis sont naturellement nos amis. Eux-mêmes sont en pleine désagrégation, incapables de se maintenir, et pour conjurer leur propre déclin, ils nourrissent du ressentiment contre l'essor de l'Union soviétique. Calomnies, malédictions, haine — ils ne reculent devant rien. Comme rien ne marche, il ne leur reste finalement qu'à se préparer à frapper ; ils doivent la détruire pour pouvoir dormir tranquilles. Mais nous, que faisons-nous ? Nous laisserons-nous abuser à nouveau ?

« L'Union soviétique est une dictature du prolétariat ; l'intelligentsia doit y mourir de faim. » — Ainsi me mit en garde un jour un journaliste célèbre. Oui, cela pourrait me priver de sommeil à moi aussi. Mais la dictature du prolétariat n'est-elle pas au service de la future société sans classes ? Tant qu'on ne cherche pas à la saboter, le succès vient naturellement plus vite, et l'abolition des classes plus vite encore — alors personne ne « mourra de faim ». Inutile de dire que faire la queue est temporairement inévitable, mais les choses finiront par s'accélérer.

Les laquais de l'impérialisme veulent aller se battre — qu'ils aillent eux-mêmes (!) suivre leur maître et se battre. Nous, le peuple, avons des intérêts diamétralement opposés. Nous nous y opposons.

Parmi les oeuvres d'artistes américains, j'ai vu La Commune de Paris de William Siegel en gravure sur bois (The Paris Commune, A Story in Pictures by William Siegel), publiée par le John Reed Club de New York. Il existe aussi un livre lithographique de W. Gropper ; selon le professeur Zhao Jingshen, il s'agit de L'Histoire du cirque — une autre traduction risquerait d'être « fidèle mais gauche », c'est pourquoi je reproduis simplement le titre original ci-dessous :

« Alay-Oop » (Life and Love among the Acrobats.)

Des artistes anglais je sais peu de chose, car leurs oeuvres sont chères. Mais il y eut jadis un petit livre de seulement quinze gravures sur bois et moins de deux cents mots d'explication ; l'auteur était le célèbre Robert Gibbings, le tirage était de cinq cents exemplaires. Un gentleman anglais mourrait plutôt que de réimprimer ; à l'heure actuelle il doit être presque épuisé, chaque exemplaire valant des dizaines de yuans. Ce livre s'intitule :

Le septième homme (The 7th Man).

En résumé, mon propos est le suivant : j'ai cité des faits prouvant que les histoires en images séquentielles peuvent non seulement devenir de l'art, mais ont déjà pris place dans le « palais de l'art ». Qu'elles exigent, comme toute autre littérature, un bon contenu et une bonne technique, cela va de soi.

Je ne conseille nullement aux jeunes étudiants en art de mépriser les peintures à l'huile ou les aquarelles de grand format, mais j'espère qu'ils accorderont aux histoires en images séquentielles la même considération et y consacreront les mêmes efforts.

Pourtant, chose étrange, un éditeur s'est effectivement trouvé disposé à imprimer ce livre. S'il est à imprimer, qu'on l'imprime — cela peut toujours se faire sans façon — mais puisque le livre va ainsi rencontrer ses lecteurs, je dois ajouter ici deux éclaircissements pour prévenir tout malentendu. Premièrement : je suis à présent membre de la Ligue des écrivains de gauche. À en juger par les publicités récentes pour les livres, il semble que dès qu'un auteur penche à gauche, ses anciennes oeuvres s'élèvent aussi au firmament, et même ses vagissements d'enfant sont déclarés littérature révolutionnaire. Notre livre, cependant, n'est pas de cette espèce — il ne contient aucun esprit révolutionnaire. Deuxièmement : on entend souvent dire que les lettres sont la forme d'écriture la plus franche, la plus sincère. Mais moi non plus je ne le suis pas : à qui que j'écrive, au début je suis toujours superficiel et hypocrite. Même dans ce volume, aux passages les plus importants, j'ai par la suite souvent écrit délibérément de manière vague, car nous vivons dans un pays où les « autorités locales », la poste, les directeurs d'école... peuvent inspecter le courrier à leur guise. Mais naturellement, les mots francs ne manquent pas non plus.

Un dernier point : les noms de personnes dans ces lettres, je les ai partiellement modifiés ; les intentions sont tantôt bonnes, tantôt moins bonnes, et fort diverses. Il n'y a pas de raison profonde — ou bien je crains que leur apparition dans nos lettres puisse causer des désagréments à autrui, ou bien c'est simplement pour m'épargner à moi-même l'ennui d'une nouvelle « convocation en audience ».

Quand je regarde en arrière ces six ou sept dernières années, les tempêtes qui nous ont entourés n'ont vraiment pas été rares ; dans la lutte constante, il y eut ceux qui aidèrent, ceux qui nous jetèrent des pierres, et ceux qui se moquèrent, insultèrent et calomnièrent. Mais nous serrâmes les dents et luttâmes pendant six ou sept ans. Pendant ce temps, les calomniateurs et les médisants s'enfoncèrent peu à peu d'eux-mêmes dans des ténèbres plus profondes encore, tandis que les amis bien intentionnés changèrent eux aussi.

Je lis souvent le Taosheng et pousse souvent des exclamations enthousiastes. Mais cette fois, en voyant l'article de M. Zhou Muzhai intitule 'Injurier les autres et s'injurier soi-meme', ou il dit que les etudiants de Pekin 'meme s'ils ne peuvent aller affronter le danger, devraient au minimum ne pas le fuir', et deplore l'extinction de l'esprit combatif de l'epoque du Mouvement du Quatre Mai, cela me resta en travers de la gorge comme une arete, et je ne peux m'empecher de dire quelques mots. Car je soutiens l'avis exactement oppose a celui de M. Zhou : j'estime que 'si l'on ne peut affronter le danger, on devrait le fuir' -- j'appartiens au 'Parti de la fuite'.

A la fin de son article, M. Zhou 'soupçonne que c'est la realisation du changement de nom de Pekin en Beiping', et je pense qu'il a a moitie raison. Le Pekin d'alors portait encore le masque de la 'Republique', et quand les etudiants faisaient du tapage, ce n'etait pas encore grave. Le dirigeant de l'epoque etait M. Duan Qirui, en l'honneur duquel dix-huit organisations shanghaiennes avaient organise une assemblee de bienvenue hier -- un militaire certes, mais qui n'avait pas encore lu la biographie de Mussolini. Et pourtant -- voyez ! -- on en arriva la. Une fois, on tira sur les etudiants manifestants ; les soldats aimaient surtout viser les etudiantes -- ce que la psychanalyse explique aisement --, surtout celles aux cheveux coupes court, ce qui s'explique aussi par la doctrine de la reforme des moeurs. Bref, quelques 'etudiants studieux' moururent. Apres quoi, on pouvait encore tenir des commemorations, on pouvait encore defiler devant le siege du gouvernement en criant 'A bas...!'

Il avait fini par changer, de maniere decisive. Une fois, il me dit clairement que desormais il transformerait le contenu et la forme de ses oeuvres. Je dis : Ce sera difficile -- quand on a toujours manie le couteau, comment demander soudain de manier le baton ? Il repondit simplement : Il suffit de commencer a apprendre !

Ce n'etaient pas des paroles en l'air ; il commença reellement a apprendre de nouveau. A cette epoque, il amena une fois une amie pour me rendre visite -- c'etait Mme Feng Keng. Nous parlames plusieurs jours, mais finalement elle me resta quelque peu etrangere. Je soupçonnais chez elle un penchant romantique et une trop grande hate d'obtenir des resultats pratiques ; je soupçonnais aussi que le recent desir de Rou Shi d'ecrire de grands romans trouvait sa source dans les vues de cette femme. Mais ensuite je me soupçonnai moi-meme : peut-etre la reponse anterieure et tranchante de Rou Shi avait-elle frappe precisement le point sensible de mon attitude au fond paresseuse, et j'en transferais inconsciemment l'irritation sur elle. En verite, je n'etais guere superieur a ces jeunes litteraires hypersensibles et orgueilleux que je craignais de rencontrer.

Physiquement elle etait frele, et nullement belle.

III

Ce n'est qu'apres la fondation de la Ligue des ecrivains de gauche que j'appris que le Bai Mang que je connaissais etait en fait le poete Yin Fu qui publiait dans la revue Tuohuangzhe. Lors d'une reunion, je lui donnai un livre traduit en allemand -- le recit de voyage en Chine d'un journaliste americain -- pensant que cela pourrait l'aider a pratiquer l'allemand, rien de plus.

Sur la pelouse du jardin de derriere, avec Shaw au centre, les journalistes formèrent un demi-cercle, substituant a la tournee mondiale une exposition de leurs mines. Shaw fut bombarde de questions de toute sorte, comme si l'on feuilletait l'Encyclopaedia Britannica.

Shaw ne semblait pas vouloir trop parler. Mais les journalistes ne lâcheraient en aucun cas prise, et il finit donc par se mettre a parler. Plus il parlait, plus les notes du cote des journalistes se faisaient rares.

Je pense que Shaw n'est pas veritablement un satiriste, car un vrai satiriste n'aurait pas tant parle.

L'experience se termina vers quatre heures et demie ; Shaw semblait deja epuise, et je retournai avec M. Kimura a la librairie Uchiyama.

Les nouvelles du lendemain, cependant, etaient de loin plus brillantes que les paroles de Shaw elles-memes. Au meme moment, au meme endroit, entendant les memes paroles, les journalistes redigerent des comptes rendus entierement differents. Apparemment, l'interpretation des mots anglais varie aussi selon l'oreille de l'auditeur. Par exemple, au sujet du gouvernement chinois : le Shaw des journaux anglophones dit que les Chinois devraient choisir des dirigeants qu'ils admirent ; le Shaw des journaux japonais dit que le gouvernement chinois etait compose de plusieurs ; le Shaw des journaux sinophones dit qu'un bon gouvernement ne gagne jamais la faveur du peuple.

De ce point de vue, Shaw n'est aucunement un satiriste.

Mais je n'avais nullement l'intention de creer moi-meme ; ce qui m'importait, c'etait de presenter, de traduire, et surtout la nouvelle, en particulier les oeuvres d'auteurs de nations opprimees. Car a cette epoque la theorie anti-mandchoue etait en vogue, et certains jeunes gens se sentaient en affinite avec les auteurs qui criaient et se rebellaient. Je n'ai jamais lu un seul guide du type 'comment ecrire de la fiction' ; en revanche, je lus beaucoup de nouvelles -- en moindre part parce que je les aimais, en majeure part parce que je cherchais du materiau a presenter. Je lus aussi des histoires litteraires et de la critique, afin de connaitre la personne et la pensee des auteurs et de decider s'il convenait de les presenter a la Chine. Cela n'avait absolument rien a voir avec l'erudition.

Comme les oeuvres que je cherchais etaient pleines de clameurs et de resistance, je me tournai naturellement vers l'Europe de l'Est, et je lus donc particulierement les auteurs russes, polonais et des petits pays balkaniques. Je cherchai aussi assidument des oeuvres indiennes et egyptiennes, mais en vain. Je me souviens que mes auteurs preferes a l'epoque etaient le Russe Gogol et le Polonais Sienkiewicz. Parmi les Japonais : Natsume Soseki et Mori Ogai.

De retour en Chine, je dirigeai des ecoles, et pendant cinq ou six ans je n'eus plus le temps de lire de la fiction. Pourquoi ai-je recommence ? C'est deja ecrit dans la preface de Cri de ralliement et n'a pas besoin d'etre repete ici. Mais mon passage a la fiction ne fut pas non plus entierement volontaire.

Mais au-dela du sang bouillant, M. Shouchang a aussi laisse des ecrits. Malheureusement, je peux difficilement dire grand-chose de ces ecrits, car nous travaillions dans des domaines differents. A l'epoque de La Jeunesse nouvelle, je le considerais comme un camarade sur le meme front, mais ne pretais pas attention a ses articles -- de meme qu'un cavalier n'a pas a se soucier de la construction de ponts, ni un artilleur de l'equitation. A l'epoque je ne pensais pas avoir tort. Ce que je peux dire maintenant se resume donc a ceci : premierement, ses theories, vues d'aujourd'hui, ne sont peut-etre pas toutes exactes ; deuxiemement, neanmoins, ses ecrits subsisteront a jamais, car ils sont l'heritage d'un precurseur, un jalon dans l'histoire de la revolution. Les volumes entiers de tous les charlatans morts et vivants -- ne sont-ils pas deja en train de s'ecrouler, et meme les libraires ne les bradent-ils pas, 'sans egard pour le capital investi', a vingt ou trente pour cent ?

Lire l'avenir dans les faits de fer du passe et du present est aussi clair que regarder dans le feu !

Le soir du vingt-neuf mai mil neuf cent trente-trois, note par Lu Xun.

Cet essai fut ecrit a la demande de M. T, car le recueil devait etre publie par les editions G, auxquelles il etait lie. Ne pouvant en bonne conscience refuser, j'ecrivis ces lignes, qui parurent bientot dans le Taosheng. Plus tard, cependant, j'appris que le detenteur des droits sur le manuscrit avait confie l'impression a une autre maison, C ; a ce jour rien n'a paru, et peut-etre cela ne paraitra-t-il pas de sitot. Bien que je regrette beaucoup d'avoir imprudemment ecrit une preface.

En feuilletant par hasard le Bencao Gangmu, je ne pus m'empecher de penser a ce point. Ce livre est un ouvrage tres ordinaire, mais il recele de riches tresors. Bien sur, les enregistrements hasardeux y sont inevitables, mais l'efficacite de la plupart des medicaments ne pouvait etre connue a ce degre que par une longue experience. Ce qui est particulierement etonnant, ce sont les descriptions des poisons. Nous aimons feliciter les anciens sages et croire que les medicaments furent tous goutes par un seul empereur Shennong, qui aurait un jour rencontre soixante-douze poisons mais possedait des antidotes pour tous et n'en mourut point. De telles legendes ne peuvent plus regir les esprits aujourd'hui ; on sait generalement que toutes les realisations culturelles furent progressivement creees par des anonymes au fil de l'histoire. Architecture, cuisine, peche, chasse, agriculture -- c'est pareil pour tout ; et pour la medecine egalement. En y reflechissant ainsi, la chose prend des proportions enormes : vraisemblablement, quand les anciens tombaient malades, ils essayaient d'abord un peu de ceci, un peu de cela ; ceux qui mangeaient du poison mouraient, ceux qui mangeaient quelque chose d'insignifiant ne ressentaient aucun effet, et ceux qui trouvaient par hasard le bon remede guerissaient -- et c'est ainsi que l'on apprit quel medicament soigne quel mal. Ces experiences s'accumulerent et produisirent d'abord des notes provisoires, qui plus tard devinrent peu a peu d'enormes ouvrages comme le Bencao Gangmu. Et ce livre ne consigne pas seulement l'experience chinoise, mais aussi celle des Arabes et des Indiens -- ce qui rend l'ampleur des sacrifices anterieurs d'autant plus effarante.

Mettre l'accent sur la traduction et l'utiliser comme miroir, c'est en fait aussi stimuler et encourager la creation originale. Pourtant, il y a quelques annees deja, des 'critiques' apparurent qui attaquaient la 'traduction dure', grattant un peu de croute de leurs vieilles plaies, aussi peu que le musc sur un emplâtre, et parce que c'etait si peu, s'imaginant que c'etait un tresor rare. Et ce vent s'est effectivement repandu : beaucoup de commentateurs recents meprisent deja cette annee les marchandises etrangeres importees. Compares aux militaires qui achetent des avions en gros et aux citoyens qui font desesperement des dons, les pretendus 'hommes de lettres' sont veritablement des etres infiniment bornes.

Je souhaite que la Chine ait de nombreux bons traducteurs ; si ce n'est pas possible, alors je soutiens la 'traduction dure'. La raison en est qu'en Chine il y a de nombreuses couches de lecteurs, et que tout n'est pas purement tromperie ; peut-etre y aura-t-il toujours quelqu'un qui en absorbera un peu, ce qui est plus utile qu'une assiette vide. De plus, j'ai moi-meme toujours ete reconnaissant envers la traduction. Par exemple, en ce qui concerne la question des eloges et blames adresses a Shaw et le sujet actuellement discute de la positivite du materiau -- dans les marchandises importees, des reponses claires ont ete donnees depuis longtemps. Quant au premier point, l'Allemand Wittfogel dit dans 'Shaw est un bouffon' : --

'Quant a la question de savoir si Shaw vise une revolution proletarienne, ce n'est pas une question importante. Les grands philosophes français du dix-huitieme siecle ne souhaitaient pas non plus la Revolution française. Neanmoins...'

Pour le premier anniversaire du Lunyu -- Encore une fois sur Shaw

Le Lunyu aurait un an d'existence, et M. Yutang m'ordonne d'écrire un article. C'est exactement comme si l'on m'avait donné le sujet 'Xue er, premier chapitre' et demandé de rédiger un baguwen en langue vulgaire. Impossible d'y échapper ; je dois me mettre à écrire.

En toute franchise : ce qu'il prône, je m'y suis toujours opposé. Avant c'était le 'fair play' ; maintenant c'est lhumour'. Je n'aime pas lhumour' et le considère comme un amusement que seule une nation friande de tables rondes peut inventer ; en Chine, on ne peut même pas en produire une traduction convenable. Nous avons Tang Bohu, nous avons Xu Wenchang ; et puis le plus célèbre de tous : Jin Shengtan -- 'La décapitation est la douleur suprême, et Shengtan l'obtient par hasard, quelle merveille !' -- bien qu'on ignore si c'est un mot sérieux, une plaisanterie, un fait ou une rumeur. En tout cas, deux choses s'ensuivent : premièrement, on déclare que Shengtan n'était pas un rebelle séditieux ; deuxièmement, la cruauté du bourreau se dissout dans le rire général -- et l'affaire est classée.

Guangzhou, le dix-huit -- Tous les services publics et les organisations ont tenu ce matin des commémorations de l'Humiliation nationale du dix-huit septembre. Une cérémonie matinale s'est tenue au Mémorial Sun Yat-sen, où les orateurs ont tous dénoncé l'agression japonaise contre la Chine. Les sirènes à vapeur ont retenti dans toute la ville pour alerter la population, et des avions ont largué des tracts pendant la cérémonie. Cependant, un grand défilé populaire fut interdit par les autorités et ne put avoir lieu.

Cérémonie commémorative de Tokyo et chiens, chevaux (Agence de presse japonaise)

Tokyo, le dix-huit -- Tokyo a observé aujourd'hui l'anniversaire du dix-huit septembre. A une heure de l'après-midi, une réunion de consolation pour les familles de soldats tombés au combat s'est tenue au Hibiya Public Hall. Au temple Tsukiji Honganji, une cérémonie commémorative a été organisée pour les chevaux, chiens et pigeons voyageurs militaires. Les anciens combattants se sont réunis à dix-huit heures pour une grande assemblée, et au sanctuaire Yasukuni un office commémoratif a été célébré.

Mais comment était-ce à Shanghai ? Regardons d'abord les concessions --

Dans la bruine et les rafales, doublement accablant

La ville entière aujourd'hui, assaillie par la bruine et le vent, enveloppée de nuages mélancoliques et de brumes sinistres, paraissait plus sombre encore que d'ordinaire.

Pourtant, prétendre que la Chine jouit aujourd'hui d'un âge d'or comme sous les règnes de Yao et de Shun serait pure 'sagesse mondaine'. Sans parler de ce qu'on voit de ses propres yeux et entend de ses propres oreilles -- un simple coup d'oeil aux journaux suffit pour savoir combien d'injustices existent dans la société, combien de souffrances réprimées les gens endurent. Or, face à tout cela, hormis quelques appels occasionnels de collègues, compatriotes ou membres du clan, nous entendons à peine la voix de l'indignation des parties non concernées. La raison en est évidente : personne n'ouvre la bouche -- soit parce qu'on pense que cela ne nous regarde pas, soit parce qu'on n'a même pas l'idée que cela ne nous regarde pas. Quand la 'sagesse mondaine' est si profonde qu'on n'a plus conscience d'être 'mondainement sage' -- c'est alors seulement qu'on est véritablement 'mondainement sage'. C'est la quintessence de la quintessence de l'art de vivre chinois.

De plus, pour ceux qui ont lu mes conseils à la jeunesse et les désapprouvent en leur for intérieur, j'ai une contre-attaque prête ici. Ils me considèrent comme rusé. Mais mes paroles montrent d'un côté ma ruse et aussi mon impuissance, et de l'autre la noirceur de la société.

Mais ceci ne vaut que pour la présentation au lectorat cultivé général. Si l'on pense aux étudiants en art, la reproduction sur cliché de zinc ne suffit pas encore. Les traits trop fins disparaissent facilement sur la plaque de zinc, et même les traits épais varient selon la durée du bain d'acide -- une morsure trop courte produit des traits trop épais, trop longue des traits trop fins. Des graveurs maîtres capables de trouver le juste milieu sont encore très rares en Chine. Si l'on veut être sérieux, il ne reste que la collotypie. Mon édition des illustrations de 'Ciment' en deux cent cinquante exemplaires fut la première expérience de ce genre en Chine. M. Shi Zhecun écrivit dans la 'Torche', le supplément du Dawanbao : 'Peut-être s'agit-il, comme pour l'édition en collotypie de gravures sur bois de M. Lu Xun, d'une édition de luxe privée relevant de la catégorie des livres rares' -- c'était sa façon de se moquer de cette entreprise. J'ai même entendu un jeune homme debout à côté de ce 'livre rare' dire que la mention 'seulement deux cent cinquante exemplaires imprimés' était une escroquerie ; on en avait certainement imprimé bien plus, déclaré moins que le tirage réel, simplement pour faire monter le prix.

Comme ils n'ont eux-mêmes jamais commis la ridicule erreur de produire une 'édition de luxe privée', leur moquerie est tout à fait compréhensible.

La Chine savait brasser son propre vin bien avant de cultiver son propre opium, mais aujourd'hui on n'entend parler que d'innombrables gens allongés sur le dos, aspirant et exhalant des nuages, tandis qu'on ne voit guère quiconque semer le désordre dans les rues en état d'ivresse comme un marin étranger. Le football des dynasties Tang et Song est depuis longtemps tombé dans l'oubli ; le divertissement habituel consiste à s'enfermer chez soi et à jouer au mahjong toute la nuit. De ces deux points, on peut conclure sans hésitation que nous nous retirons graduellement du grand air pour nous réfugier entre nos quatre murs. Les lettrés de l'ancien Shanghai déploraient déjà la chose en soupirant et affichèrent un demi-distique à compléter : 'Trois oiseaux nuisent à l'homme : corbeau, moineau, pigeon' -- où 'pigeon' désignait la loterie, poliment appelée 'bon de prix', mais connue alors sous le nom de 'loterie aux pigeons blancs'. Si quelqu'un trouva jamais l'autre moitié, je l'ignore.

Cependant nous ne sommes nullement satisfaits du statu quo : assis dans une chambre exiguë, notre esprit parcourt l'immensité de l'univers. Le fumeur d'opium savoure son monde onirique, le joueur de mahjong aspire à une bonne main. Sous l'auvent on tire des pétards pour sauver la lune de la gueule du Chien Céleste ; le maître épéiste est assis dans son cabinet d'étude, pousse un 'Ha !', un rayon de lumière blanche jaillit, et l'ennemi à dix mille li est tué -- mais l'épée volante revient toujours sagement au bercail.

Mais à cause d'un reportage dont je ne saurais être tenu pour responsable, le monsieur a conçu de lantipathie' à mon égard. Néanmoins, je bénéficiai d'un traitement de faveur exceptionnel : dans les Nouvelles chroniques des lettrés, on me concéda même un grand sabre. En matière d'étiquette, je devrais remercier, mais en réalité c'est comme être invité à un grand festin : je ne possède nul grand sabre, seulement un pinceau nommé 'Qu'on-n'échange-pas-contre-de-l'or'. Ce n'est pas une publicité pour refuser les roubles -- c'est simplement un pinceau bon marché à cinq fen dont j'ai l'habitude depuis l'enfance. J'ai certes touché le monsieur avec ce pinceau, mais comme on emploie des allusions classiques : saisies au passage, devenues un amusement en écrivant, sans intention vengeresse particulière. Mais le monsieur m'a de nouveau accroché 'trois flèches froides'. Ce n'est pas sa faute, car ce n'est que le crachat régurgité du professeur Chen Yuan. Même si l'on considérait cela comme mes représailles -- pour les raisons indiquées plus haut, je serais encore loin de rejoindre les rangs de ceux qui 'rendent le mal pour le bien'.

Quant aux prétendus 'Cinq conférences de Pékin et trois huées de Shanghai', en fait ils n'ont à ce jour pas été écrits.

On invente de nouvelles astuces : la première consiste à fixer d'avance un nom grandiose pour une collection, à dresser un sommaire englobant tout, de l'univers aux bactéries sur une mouche, puis seulement à chercher diverses personnes, à leur confier des traductions, à fixer des délais impératifs, bien que les traducteurs ne soient pas forcément des spécialistes. Mais comme beaucoup de mains écrivent simultanément sur le papier à manuscrits, en un rien de temps apparaît une oeuvre vaste et somptueuse. La deuxième astuce : on dispose d'un lot de vieilles traductions éparses qui n'ont jamais été très populaires ou qui l'ont été mais sont maintenant dépassées ; on les rassemble, on les classe grossièrement par catégories, on établit un sommaire bigarré -- et voilà qu'une oeuvre vaste et somptueuse a fait son apparition.

Les éditeurs comprennent les désirs des lecteurs. Certains lecteurs ne savent pas quels livres sont nécessaires et tendent donc à croire que tout ce qui est inclus dans une collection doit être un livre nécessaire. De plus, un volume d'une collection coûte moins cher qu'une édition séparée et semble donc une bonne affaire ; et le format uniforme plaît également aux gens.

Mais l'état d'esprit des intellectuels qui s'étaient éveillés à cette époque était généralement ardent, mais aussi désolé. Même s'ils trouvaient un peu de lumière -- 'diamètre un, circonférence trois' --, ils voyaient d'autant plus clairement les ténèbres sans bornes qui les entouraient. La nourriture spirituelle puisée à l'étranger était de surcroît le jus de la 'fin de siècle' : préparé par Oscar Wilde, Friedrich Nietzsche, Charles Baudelaire, Léonid Andreïev et leurs semblables. 'Couler son propre navire' et lutter encore pour la survie dans une situation désespérée -- mais dans beaucoup d'autres oeuvres on lisait souvent 'ton printemps n'est pas mon printemps, ton automne n'est pas mon automne' : des jeunes aux cheveux noirs et au teint vermeil chantaient des chants de déchirement comme s'ils avaient enduré une vie de souffrance, sans pourtant vouloir dire clairement de quoi il s'agissait. Même quand Feng Zhi l'ornait de sentiment poétique et Sha Zi le dissimulait derrière le prétexte de petites herbes, cela ne pouvait être caché. Tout cela semblait provenir principalement d'auteurs du Sichuan -- d'où l'on peut déduire combien les souffrances au Sichuan commencèrent tôt.

Néanmoins, les auteurs de ce groupe n'avaient nullement perdu courage. Chen Weimo continua à écrire dans son oeuvre.

'Une goutte de source peut devenir le début d'un fleuve, le frémissement d'une feuille peut annoncer la tempête à venir ; d'origines infimes peuvent naître de grands résultats. C'est pourquoi notre hebdomadaire s'appelle Kuangbiao -- Tempête.'

Mais par la suite il devint de plus en plus manifeste qu'ils se considéraient comme 'transcendants'. Cependant les essais aphoristiques imitant Nietzsche, mutuellement incompréhensibles, finirent par rendre la survie de l'hebdomadaire difficile. Ce qui resta en mémoire ne furent finalement que les auteurs de fiction : Huang Pengji et Shang Yue -- qui étaient en réalité un seul et même auteur, à savoir Xiang Peiliang.

Huang Pengji rassembla ses nouvelles en un volume intitulé Epines, et quand il se présenta au lecteur pour la seconde fois, il avait déjà changé son nom en 'Pengqi'. Il fut le premier à prôner clairement et nettement que la littérature n'a pas besoin d'être comme de la crème mais devrait être comme une épine ; que l'écrivain ne doit pas se laisser abattre mais être vigoureux. Dans son essai 'La littérature de l'épine' (Mangyuan Hebdomadaire no 28) il expliqua que 'la littérature n'est nullement une chose futile' et que 'l'écrivain n'est pas nécessairement une race à part spécialement favorisée par le Ciel'.

Il y a un exemple tout récent, daté du sept mars dans le Zhonghua Ribao. On y trouve une déclaration de 'M. Li Jigu, professeur à l'Université de Beiping et directeur du département de littérature et d'histoire au Collège de femmes des arts et des sciences', qui approuve les principes du 'Manifeste des Dix'. À la fin il dit : 'Dans l'intérêt de la renaissance nationale, le ministère de l'Éducation devrait ordonner de rendre hommage à des héros comme Yue Fei, Wen Tianxiang et Fang Xiaoru en les érigeant en modèles, afin que hauts fonctionnaires et généraux aient un exemple à suivre.'

Dans toutes ces affaires, il vaut mieux ne pas chercher trop loin. Si l'on pensait au 'dévouement total jusqu'à la mort' et à la confrontation future sur le champ de bataille, ou si l'on examinait le destin réel des Yue Fei et de leurs semblables -- s'ils ont en fin de compte réellement accompli la 'renaissance nationale' ou non --, on ne ferait que se donner le tournis. C'est essentiellement se créer des ennuis. M. Yutang dit lors d'une conférence à l'Université Jinan : '... Dans la vie, il faut être sérieux et ne pas s'engager dans de mauvais chemins ; ... une fois engagé dans un mauvais chemin, ... on perdra certainement son emploi. ... Mais en écrivant, il faut avoir de l'humour -- contrairement à la vie --, il faut plaisanter et s'amuser, ...'

Ce que je veux dire ici se résume à ceci : la doctrine du maintien du statu quo peut sembler prudente, mais en pratique elle est inapplicable. Les faits historiques prouvent sans cesse qu'elle n'est rien d'autre qu'une 'fiction' : voilà tout.

(Vingt et un mars.)


Préface au 'Village d'août' de Tian Jun

Après qu'Ehrenburg a parlé des gens de lettres de la haute société française, il dit qu'il existe aussi d'autres sortes de personnes : 'Des professeurs travaillent silencieusement dans leurs cabinets d'étude, des médecins expérimentant la radiothérapie meurent à leur poste, des pêcheurs qui se jettent pour sauver leurs camarades sombrent en silence dans l'océan. ... D'un côté le travail solennel, de l'autre la débauche et l'impudeur.'

Ces deux dernières phrases semblent vraiment décrire aussi la Chine d'aujourd'hui. Mais en Chine il y a pire encore. Je n'ai pas le livre sous la main et ne peux préciser où je l'ai lu ; peut-être existe-t-il déjà une traduction chinoise.

Si nous cherchons du vocabulaire dans le Wenxuan, nous tomberons probablement sur les quatre caractères 'les lettrés se méprisent mutuellement' ; relevés et utilisés, ils sonnent encore assez joliment. Mais M. Cao Juren a déjà expliqué dans le Ziyou Tan (du neuf au onze avril) que le 'les lettrés se méprisent mutuellement' de Cao Pi signifie : 'La littérature a plus d'un genre, et rarement on les maîtrise tous ; c'est pourquoi chacun vante ses propres forces et méprise les faiblesses des autres' -- toute critique se borne au domaine de la création. Toutes les autres attaques -- contre l'apparence physique, le lieu d'origine, les fausses accusations, les rumeurs, jusqu'à la manière de M. Shi Zhecun 'Lui-même fait la même chose !' ou celle de M. Wei Jinzhi 'Son parent est tout comme moi !' -- n'y sont pas incluses. Si l'on subsumait tout cela sous le 'les lettrés se méprisent mutuellement' de Cao Pi, ce serait confondre le noir et le blanc ; la vérité pleurerait amèrement, et les ténèbres du monde littéraire ne feraient que s'épaissir.

Si nous cherchons du vocabulaire dans le Zhuangzi, nous tomberons à nouveau sur deux précieuses maximes : 'Celui-là aussi a son vrai et son faux, celui-ci aussi a son vrai et son faux' -- à mémoriser pour les employer dans les moments critiques.

Dans mon désarroi, je pensai à un remède : les comptes rendus de journaux, les mauvais romans -- de tels matériaux pourraient certes être façonnés en une oeuvre littéraire, mais le compte rendu lui-même, le roman lui-même, n'est pas de la littérature -- ce sont des spécimens de 'comment on ne devrait pas écrire'. Seulement, il n'y a rien avec quoi comparer 'comment on devrait écrire'.

(Vingt-trois avril.)


Confucius dans la Chine moderne

Les récents journaux de Shanghai rapportent que le gouverneur du Hunan, le général He Jian, ayant appris qu'un temple de Confucius avait été achevé à Yushima au Japon, a envoyé en cadeau un portrait de Confucius qu'il conservait depuis longtemps. En toute franchise : le peuple chinois ordinaire n'a pratiquement aucune idée de l'apparence de Confucius. Depuis l'antiquité, chaque district possède un temple de Confucius -- un temple Wen -- mais à l'intérieur il n'y a généralement pas de portrait du Sage. Chaque fois que l'on peint ou sculpte un personnage digne de vénération, la règle générale est de le représenter plus grand que les gens ordinaires. Mais lorsqu'il s'agit du personnage le plus vénérable de tous, on se heurte à des limites.

(Trois mai.)


Qu'est-ce que la 'satire' ? -- Réponse à la Société littéraire

Je pense : quand un auteur, utilisant une plume épurée ou même quelque peu exagérée -- mais naturellement il faut que ce soit une exagération artistique -- met par écrit la vérité d'un groupe de personnes, ou une facette de cette vérité, le groupe même qui est décrit qualifiera cette oeuvre de 'satire'.

L'élément vital de la 'satire' est la vérité ; non pas nécessairement quelque chose qui s'est réellement produit, mais nécessairement quelque chose qui pourrait se produire. Elle n'est donc pas une 'invention', ni une 'calomnie' ; elle n'est ni la 'révélation de secrets privés' ni un recueil de prétendues 'curiosités' ou 'situations bizarres' sensationnelles. Ce qu'elle décrit se produit ouvertement et couramment ; en temps normal personne ne le trouve remarquable, et naturellement personne n'y prête attention. Mais à ce moment-là c'est déjà devenu déraisonnable, risible, méprisable, voire odieux. Pourtant cela continue, les gens s'y sont habitués, et même au grand jour personne n'en dit mot.

Je n'ai pas de grandes théories d'ensemble à présenter, ni de vues supérieures – je ne puis parler que de ce qui m'a occupé l'esprit ces derniers temps. Encore et encore, je ressens que la littérature et la politique sont en conflit permanent. Littérature et révolution ne sont pas foncièrement opposées ; entre les deux il y a même une insatisfaction commune envers l'état actuel des choses. Seulement, la politique cherche à maintenir le statu quo et se trouve ainsi naturellement en contradiction avec la littérature, qui refuse de se résigner à ce qui est. Certes, une littérature qui se révolte contre l'ordre établi n'est apparue qu'après le dix-neuvième siècle et n'a qu'une courte histoire. Les politiciens détestent par-dessus tout qu'on s'oppose à leurs idées ; par-dessus tout ils détestent que les gens veuillent réfléchir et prendre la parole. Et de fait, dans les sociétés antérieures, personne n'avait jamais réfléchi, et personne n'avait jamais ouvert la bouche. Regardez les singes parmi les animaux : ils ont leurs propres chefs ; ce que le chef exige d'eux, ils le font. Dans les tribus, il y avait un chef que tous suivaient ; les ordres du chef étaient leur norme. Si le chef ordonnait qu'ils meurent, il ne leur restait qu'à mourir. Il n'y avait alors pas de littérature, et même s'il en existait une, elle ne consistait qu'en louanges au Seigneur – bien loin du mystère de ce que les générations ultérieures appelèrent « Dieu ». Comment y aurait-il pu avoir de libre pensée ? Plus tard, les tribus s'entre-dévorèrent et s'étendirent peu à peu. Ce qu'on appelle une grande nation n'est que le résultat de l'absorption d'innombrables petites tribus. Mais dès qu'une grande nation se formait, les conditions intérieures devenaient bien plus complexes, traversées de pensées différentes et de problèmes divers. C'est alors que la littérature s'éleva et entra en conflit incessant avec la politique. La politique veut maintenir l'ordre existant et imposer l'unité ; la littérature pousse la société à évoluer et la fait progressivement se différencier. Bien que la littérature divise la société, c'est précisément par cette division que la société progresse. Puisque la littérature est une épine dans l'œil du politicien, elle est inévitablement repoussée. Beaucoup d'écrivains étrangers ne pouvaient plus subsister dans leur propre pays et s'enfuirent en masse vers d'autres contrées – cette méthode s'appelle « la fuite ». Ceux qui ne pouvaient fuir étaient tués, décapités ; trancher la tête est la meilleure méthode, car alors on ne peut plus ni parler ni penser. Beaucoup d'écrivains russes connurent ce sort, et bien d'autres furent exilés dans les glaces et les neiges de la Sibérie.

Aujourd'hui j'ai reçu le numéro du dix-huit avril du Huabei Ribao. Dans le supplément littéraire se trouve un demi-article de M. Hexi intitulé « Sur le Rire rouge ». « Sur le Rire rouge » – cela a particulièrement attiré mon attention, car j'avais moi-même traduit quelques pages de cette œuvre autrefois. L'annonce préliminaire avait paru dans la première édition du « Recueil de nouvelles étrangères ». Ce qui m'était resté en mémoire, c'est que j'avais rencontré à l'époque des difficultés considérables et que j'avais fini par abandonner le travail. J'appris plus tard qu'Andreïev lui-même n'avait aucune expérience de la guerre – l'œuvre entière était née de son imagination, écrite à partir des reportages de guerre qu'il lisait dans les journaux. Cela explique pourquoi certains passages me semblaient excessifs, manquant d'un certain ancrage ; mais c'était précisément cette atmosphère fiévreuse et délirante qui rendait l'œuvre si bouleversante. « Le Rire rouge » n'est pas simplement une œuvre pacifiste – c'est le cri d'un homme qui ressent la folie de la guerre avec une telle intensité que les mots eux-mêmes semblent saigner. Dans la littérature russe de cette époque, beaucoup peignirent la guerre d'après leur expérience personnelle, mais personne ne sut distiller l'essence de la folie comme Andreïev le fit par la seule force de l'imagination. La question de savoir si un écrivain a besoin de l'expérience vécue ou si la puissance de l'imagination suffit n'est nullement anodine. Certaines des œuvres littéraires les plus puissantes sont nées précisément de la distance, d'une imagination observatrice, compatissante, voire souffrante.

6. « La Révolte », de P. Fourmanov, traduit en anglais par Cheng Wenying. 7. « Le Cheval de feu », de F. Gladkov, traduit par Shi Heng. 8. « Le Torrent de fer », d'A. Sérafimovitch, traduit par Cao Jinghua. Cette liste d'œuvres soviétiques peut sembler à première vue une bibliographie aride, pourtant chaque titre porte son propre poids dans l'histoire de la littérature révolutionnaire. « La Révolte » de Fourmanov n'est pas le simple récit d'un soulèvement militaire, mais l'anatomie de cet instant où la conscience des masses bascule – ce moment étrange où l'endurance se mue en action. « Le Cheval de feu » de Gladkov montre, quant à lui, comment le feu de la révolution ne dévore pas seulement les anciennes structures, mais menace aussi de transformer ceux qui l'ont allumé. Et « Le Torrent de fer » de Sérafimovitch – que Cao Jinghua s'est aventuré à traduire – est peut-être la plus puissante épopée de la guerre civile : tout un peuple en marche, une masse se frayant son propre chemin tel du métal en fusion. Que ces œuvres soient désormais transposées en chinois n'est pas sans importance. La question demeure de savoir si une traduction peut préserver la force brute de l'original, ou si elle apprivoise et domestique inévitablement ce qui est étranger.

Les traductions dans d'autres pays – dans la mesure où le correcteur a pu les consulter – existent en deux versions, l'une allemande et l'autre japonaise. La traduction allemande est annexée à l'œuvre de Néverov « La Ville du pain abondant », sous le titre « Tachkent » (A. Neverov : Taschkent, die brotreiche Stadt). Sur la qualité de ces traductions, il faut dire quelques mots. La version allemande a le mérite d'une certaine précision propre à la langue allemande – cette exactitude qui paraît parfois rigide mais donne rarement au lecteur lieu de malentendu. La version japonaise, en revanche, se distingue par une souplesse qui rejoint parfois l'esprit de l'original mieux que la fidélité littérale. Chaque langue apporte ses propres possibilités et ses propres limites lorsqu'il s'agit de restituer un original russe. Le russe possède une gravité et une profondeur que l'allemand peut reproduire plus aisément que le japonais ; mais le japonais sait capter des nuances et des sentiments inexprimés qui se perdent facilement en allemand. Quand je dispose ces différentes traductions côte à côte et les compare avec la tentative chinoise, une chose devient claire : aucune traduction isolée ne peut se substituer à l'original, mais chacune ajoute une tesselle à la mosaïque.

Mais demandons-nous : dans la société espagnole des seizième et dix-septième siècles, n'existait-il pas d'injustice ? Je crois qu'on ne peut guère éviter de répondre : si, il y en avait. Dès lors, on ne saurait qualifier d'erreur la résolution de Don Quichotte de partir combattre l'injustice ; et surestimer ses propres forces n'est pas non plus une erreur en soi. L'erreur réside dans son incapacité à reconnaître l'état véritable de la société, dans sa charge aveugle, prenant les moulins à vent pour des géants et les troupeaux de moutons pour des armées ennemies. La tragédie de Don Quichotte n'est pas qu'il se batte, mais qu'il ne sache pas contre quoi il devrait se battre. Ses idéaux ne sont pas faux – c'est sa compréhension de la réalité qui est fausse. Et c'est là précisément la leçon pour tous ceux qui se sentent appelés à être réformateurs ou révolutionnaires : la seule volonté de justice ne suffit pas. Qui veut changer les conditions doit d'abord les comprendre. Sinon il finit comme Don Quichotte – non en héros, mais en objet de pitié et d'amusement. La tragédie est d'autant plus amère que le monde serait bien servi si quelqu'un combattait les vrais géants. Mais tant que les Quichottes de ce monde chargent contre des moulins à vent, les vrais oppresseurs restent tranquilles.

Que j'aie pu, au cours de ces trois années, rassembler peu à peu tant de gravures sur bois d'artistes soviétiques m'a surpris moi-même – je ne l'aurais pas cru possible auparavant. Vers 1931, alors que je corrigeais les épreuves du « Torrent de fer », je tombai par hasard dans une revue intitulée « Graphique » (Graphika) sur des reproductions qui captèrent aussitôt mon attention. La gravure sur bois est peut-être la plus honnête de toutes les formes d'art. Elle ne connaît ni demi-teintes, ni transitions floues, ni flatterie complaisante – il n'y a que le noir et le blanc, le couteau et le bloc de bois. Ce caractère intransigeant en fait la forme d'art idéale pour une époque qui ne tolère aucun compromis. Les artistes soviétiques ont forgé la gravure sur bois en une arme plus tranchante que bien des épées. Ce qui m'impressionna le plus dans ces travaux n'était pas leur virtuosité technique – bien qu'elle fût considérable – mais la passion qui parlait dans chaque entaille. On sentait presque la main de l'artiste enfonçant le couteau dans le bois, chaque ligne une confession, chaque entaille un acte de résistance. En Chine à cette époque, nous n'avions rien de comparable.

Les révolutionnaires, sous la pression de la persécution, sont entrés dans la clandestinité – c'était prévisible. Mais voici que les oppresseurs eux-mêmes et leurs sbires se sont aussi glissés dans l'ombre. La raison en est que, bien qu'ils débitent des absurdités sous la protection des baïonnettes, ils ne possèdent en vérité pas la moindre confiance en leur propre cause ; et même à la puissance des baïonnettes, ils ne croient plus tout à fait. C'est là un phénomène remarquable : lorsque ceux qui détiennent le pouvoir doivent eux-mêmes se cacher, lorsqu'ils n'osent plus exercer leur domination au grand jour, cela révèle que leur pouvoir est devenu vermoulu, creux comme un arbre rongé par les vers qui peut encore paraître imposant de l'extérieur mais s'effondre à la première tempête. La tyrannie ouverte a du moins l'honnêteté de la brutalité – on sait à quoi s'en tenir et on peut s'y préparer. La tyrannie cachée, en revanche, est plus insidieuse : elle opère dans l'obscurité, frappe en embuscade et répand cette atmosphère de méfiance omniprésente qui est pire que la violence ouverte. En de tels temps, le silence même devient suspect. Celui qui se tait pourrait être un ennemi ; celui qui parle, à plus forte raison. La société tout entière tombe dans un état de paralysie où personne ne fait plus confiance à son voisin et où chacun redoute son prochain.

Henri Barbusse, dans un petit opuscule publié en 1921, écrivit un chapitre intitulé « Mordant la lame blanche », annoté en marge « Adressé à l'intelligentsia ». Là, lorsqu'il employa le terme « intelligentsia », il ajouta une sorte de déclaration spéciale : « Intelligentsia – j'entends par là les hommes qui pensent, non les gens de bon goût, les fanfarons, les flagorneurs, les exploiteurs de l'esprit. » Ces mots sont certes véhéments, mais que Barbusse, voulant s'adresser à l'intelligentsia, ait éprouvé le besoin de cette déclaration – ce sentiment, je le comprends fort bien. Bien qu'il parlât de l'intelligentsia, ses véritables destinataires étaient avant tout les penseurs et les écrivains. On peut mesurer par là combien les gens de bon goût, les fanfarons, les flagorneurs et les exploiteurs de l'esprit devaient être nombreux dans le monde français de la pensée et des lettres. C'est pourquoi il parlait avec une certaine indignation. Mais cela concerne le monde littéraire et intellectuel français. Qu'en est-il du japonais ? En lisant la déclaration de Barbusse, je ne pus vraiment réprimer un sourire amer – car devant mon esprit défilèrent un à un les gens de bon goût, les fanfarons, les flagorneurs et les exploiteurs de l'esprit, chacun avec son nom propre. Que sont donc ces prétendus « gens de bon goût » ? D'abord, ils sont de l'espèce suivante : le mouvement prolétarien ne les concerne pas ; ils se tiennent à l'écart, observent, s'adaptent habilement aux circonstances et savent toujours d'où souffle le vent. Ce sont les caméléons du monde intellectuel, qui changent de couleur avant même que la lumière n'ait changé.

Ce qui distingue particulièrement Tolstoï en tant qu'écrivain peut se résumer en cinq traits caractéristiques environ. Ces traits, à mon sens, sont les plus marquants et les plus incontestables chez le grand Tolstoï ; ils fondent notre plus profonde vénération et lui assignent la place la plus élevée dans notre panthéon littéraire. Le premier de ses traits est que sa plume est extraordinairement puissante et en même temps d'une grande ampleur. Les écrivains ordinaires, même doués d'un certain talent, choisissent un protagoniste ou une famille qu'ils placent au centre de leur roman ; ils décrivent les joies et les peines de ce protagoniste, ses actions et ses comportements, et peignent aussi la société environnante – mais la société dans leurs œuvres ne sert que de toile de fond devant laquelle l'existence individuelle du personnage principal peut se détacher plus nettement. Les écrivains qui veulent créer non pas de petites aquarelles mais de grandes fresques ne se rencontrent pas facilement ; ceux, en effet, qui tentent de dépeindre tout un peuple dans son mouvement vivant ou l'état total, extrêmement complexe et multiforme, d'une époque dans son développement historique – de tels écrivains sont extrêmement rares. À cet égard, Tolstoï est le plus grand artiste parmi les géants de toute la littérature mondiale. Considérez « Guerre et Paix » : ce n'est pas l'histoire d'individus, mais celle d'une époque entière, d'une nation entière dans ses bouleversements et ses transformations.

La société cinématographique UFA et la société Gaumont britannique ont conclu un contrat commercial et se sont en outre accordées sur un échange d'acteurs. L'UFA a de longue date étendu sa diffusion en Hollande, en Belgique, en France, en Autriche, en Yougoslavie et en Russie, mais pour l'Angleterre et l'Amérique, elle n'a commercé qu'avec les États-Unis. Ce nouvel accord est considéré dernièrement dans tous les pays comme un événement significatif ; certains y voient aussi une sorte d'alliance défensive et offensive contre l'afflux excessif de films américains. L'écrivain autrichien Molnar (Frank Molnar) parcourt l'Amérique, donnant des conférences et publiant des articles dans les journaux ; ses satires sur les mariages d'amis et d'autres sujets légers plaisent beaucoup aux Américains. La musique tzigane, qui avait conquis toute l'Europe bien avant la Grande Guerre, est ces derniers temps supplantée par le jazz américain ; même dans les villes hongroises qui en étaient le berceau, elle a été chassée des cafés et des lieux de divertissement. Sur quatre mille musiciens tziganes, un dixième ne trouvait plus de travail dans son propre pays ; les autres jouaient du jazz américain faute de mieux. La musique tzigane traditionnelle hongroise étant entrée dans une période critique, les journaux protestèrent et demandèrent qu'on s'adresse à l'Académie nationale de musique de Budapest pour réfléchir à des mesures de protection.

En ce qui concerne Spinoza, il était un philosophe qui prônait ce qu'on appelle le panthéisme (Pan-Theismus) – la doctrine selon laquelle Dieu est la nature, selon laquelle toutes les choses sans exception sont Dieu, une doctrine qui représente à la fois le développement et la contradiction de l'ancienne foi chrétienne orthodoxe, le monothéisme. Comment un tel homme pourrait-il avoir un lien quelconque avec le prolétariat moderne ? Tout au plus s'agit-il d'une théorie révolutionnaire dans le domaine théologique, tout au plus d'une tentative de contemplation théorique sereine des idées. Pourquoi donc à Moscou – centre du prolétariat révolutionnaire international, qui lutte actuellement avec des préoccupations politiques et économiques comme force motrice – a-t-on organisé une conférence commémorative pour ce monsieur Spinoza ? Parmi une certaine partie des théoriciens prolétariens et même des artistes au Japon, cela suscite apparemment un étonnement considérable. Car aux yeux de ces gens, la « philosophie » est un bavardage parfaitement non prolétarien. Que cela provienne naturellement du fait qu'eux-mêmes – non pas parce qu'ils ne sont pas prolétariens – manquent de culture philosophique ou d'intérêt pour elle, en un mot, de leur propre vide philosophique, cela va sans dire. Cependant, quiconque réfléchit un peu plus profondément ne peut s'empêcher de s'émerveiller qu'une Russie ouvrière et paysanne, si accablée de tâches, organise néanmoins un tel événement.

— La décadence de la culture possédante. Premièrement : la pensée dégénère fréquemment. Cela se produit lorsque la pensée en tant qu'activité se détache de sa relation avec la totalité de la vie humaine et s'autonomise – lorsque le mouvement de la pensée ne suit plus que sa propre valeur intrinsèque. La tour bâtie en suivant uniquement la valeur de la pensée elle-même, c'est l'idéalisme allemand. Il s'agit d'une erreur qui naît de l'oubli de la signification pratique et vitale de la pensée, de sa fonction – une erreur qui pourrait être corrigée dès lors qu'on remonterait à la signification originelle et génétique de la pensée pour en considérer la vraie nature. La philosophie idéaliste a toujours méprisé l'idée de penser à la signification génétique de la pensée ou à sa fonction vitale et pratique. Elle soutenait que la pensée devait être pensée selon les règles de la pensée elle-même. Il fallait partir du point de vue de la « nécessité de pensée » – que pour penser, il faut penser ainsi et pas autrement. Et en cherchant le « logiquement antérieur », on finissait par buter sur le concept de Sollen – le commandement du « tu dois ». Cela est dit universellement valable : portant la prétention que quels que soient le temps, le lieu et la personne, on doive penser ainsi « pour l'amour de la pensée ». Mais c'est précisément dans cette autosuffisance de la pensée pure que réside sa faiblesse, car elle s'est coupée de la réalité vivante et ne tourne plus qu'autour d'elle-même.

Ici, nous pouvons discerner les tendances fondamentales de la théorie littéraire soviétique. [Troisième partie] « L'activité théorique ne peut pas simplement suivre l'activité pratique. Elle doit la rattraper et armer de théorie notre pratique qui lutte pour la révolution socialiste. » Ce sont les paroles d'un discours de Staline, prononcé en décembre 1929 lors de la conférence de l'Association des scientifiques agraires marxistes. Mais quel est l'état actuel de la théorie littéraire soviétique ? Le déploiement de l'offensive socialiste sur tous les fronts de l'Union soviétique, le développement sans précédent de l'économie socialiste dans les villes et les campagnes, l'immense succès du mouvement des kolkhozes – qui a déjà réuni 62 pour cent de tous les paysans pauvres et moyens et 79 pour cent de toutes les terres arables –, la construction de nouvelles grandes usines, le développement fulgurant des brigades de choc et de la compétition socialiste dans les usines, les kolkhozes et les sovkhozes – voilà la réalité soviétique. Mais la littérature est très en retard sur les exigences de cette réalité. Les ouvriers et les paysans des kolkhozes exigent que leur lutte soit clairement et nettement représentée dans les œuvres littéraires. En d'autres termes : l'édification socialiste dans son ensemble réclame une littérature à sa mesure.

Iermilov commença par ces critiques bourgeois (Eichenbaum et d'autres) qui prétendaient « qu'il n'y a pas de littérature en Union soviétique, donc il ne peut y avoir de critique littéraire non plus », et procéda à l'analyse point par point de la situation actuelle de la critique littéraire bourgeoise d'Europe occidentale. Il dévoila leur décadence idéologique générale, leur chute dans l'agnosticisme, leur refus d'une connaissance globale de la littérature et la faiblesse de leur capacité à percevoir la force de la littérature. Seule la critique marxiste reflète le succès de la révolution socialiste ainsi que la formidable croissance de la littérature prolétarienne et de la littérature des alliés qui en a résulté. « Les Quarante Ans » de Gorki, dit Iermilov, en est le meilleur exemple. Mais si l'on ne veut pas être en retard sur le développement socialiste et répondre pleinement à ses exigences, l'esprit de parti de la critique littéraire doit être absolument garanti. En même temps, l'esprit de parti de la littérature elle-même doit être fermement établi. La littérature classique bourgeoise et aristocratique passée était profondément partisane – chaque auteur véritablement classique était un bon combattant de la classe à laquelle il appartenait. Il en résulte que la lutte pour l'esprit de parti de notre littérature est la plus grande tâche de notre critique. À cela s'ajoute, dit Iermilov, le renforcement de la lutte contre toutes les théories contre-révolutionnaires et contre l'opportunisme de droite et de gauche.

« Si notre "débat" a acquis une signification mondiale, c'est non seulement parce que les divers détachements de nos artistes prolétariens luttent pour un art prolétarien nouveau en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, en France et dans d'autres pays, et font avancer notre théorie marxiste sous notre direction – c'est aussi parce que l'art et la littérature prolétariens de l'Union soviétique sont désormais devenus une littérature mondiale. » Les exemples cités comprennent, cela va sans dire, les œuvres de Gorki, mais aussi « Une Semaine » et « La Ligue des jeunes communistes » de Libedinski, « La Révolte » et « Tchapаïev » de Fourmanov, « Le Torrent de fer » de Sérafimovitch, « Le Ciment » de Gladkov, « La Défaite » de Fadéïev, « Brouski » de Panfiorov, « Le Don paisible » de Cholokhov, ainsi que les œuvres de Demian Bedny, Bezimenski, Tchoumandin, Béla Illés, les pièces de Kirchon et d'autres encore – toutes traduites en une douzaine de langues ou plus. Ces œuvres ont été diffusées non seulement dans les grandes nations d'Europe et d'Amérique, mais aussi traduites en chinois, en japonais et en mongol ; même en Asie centrale et dans les pays balkaniques, il en existe des traductions. D'un côté, ces œuvres sont naturellement soumises à la critique malveillante de la bourgeoisie, mais de l'autre, elles atteignent un public assoiffé d'une littérature qui reflète sa propre réalité.

Le représentant de la thèse selon laquelle une culture prolétarienne ne saurait s'établir est Trotski. Trotski estime que l'expression « culture prolétarienne » est contradictoire en soi et recèle de nombreux dangers. Que chaque classe dominante ait produit sa propre culture et par là même son art distinctif, l'histoire le prouve clairement. Il devrait donc aller de soi que le prolétariat produira lui aussi sa propre culture et son propre art. Mais en pratique, la création de toute culture nécessite une période extrêmement longue, s'étendant sur des siècles. La culture bourgeoise elle-même, si l'on fait remonter ses débuts à la Renaissance, a déjà parcouru cinq siècles. Partant de ce fait, la question se pose : la culture d'une classe dominante donnée n'était-elle pas achevée précisément au moment où cette classe était déjà sur le point de perdre sa domination politique ? Même en faisant abstraction d'autres considérations – le prolétariat a-t-il véritablement le temps de créer sa propre « culture prolétarienne » ? Face à la croyance optimiste en la réalisation prochaine du monde socialiste, il faut admettre que la période de transition de la révolution sociale nécessaire à l'atteinte de cet objectif, considérée comme un problème mondial, durera non pas quelques jours mais des années ou des décennies – des décennies toutefois, non des siècles, et certainement pas des millénaires.

Selon Sampoudnek, il n'est nullement nécessaire que quelqu'un, simplement parce qu'il est issu de la classe ouvrière, soit un écrivain prolétarien ; même quelqu'un issu d'une autre classe peut l'être. Ce qui fait de lui un écrivain prolétarien, c'est qu'il adopte le point de vue du prolétariat (cité par Lélévitch). Et ce Sampoudnek qui dit cela est lui-même un poète qui a peiné comme ouvrier depuis son enfance, véritablement d'origine prolétarienne. Comme l'explique Lélévitch, en réalité il existe des poètes d'origine ouvrière qui travaillent encore en usine, mais dont la poésie reste entièrement dans le cadre des symbolistes mystiques. Il y a aussi ceux qui puisent constamment leurs sujets dans la vie ouvrière, mais dont le traitement et la perspective appartiennent entièrement à l'ancienne époque et n'ont aucun rapport avec la vision du monde prolétarienne. Inversement, il y en a qui, bien que nés de l'intelligentsia, ont une perspective et une façon de penser prolétariennes – Demian Bedny en est l'exemple cité. Et il y a aussi des auteurs qui choisissent exclusivement leurs sujets dans la vie de la classe possédante et n'ont jamais utilisé la vie ouvrière, mais qui peuvent néanmoins être qualifiés d'écrivains prolétariens. Car l'attitude de ces auteurs envers la classe possédante est fondée sur le point de vue prolétarien. On pourrait même remonter au seizième siècle, en considérant par exemple le mouvement paysan allemand de 1525 ou la Réforme.

Mais quelle que soit l'époque, la pensée qui possède la plus grande signification sociale ne devrait pas être la pensée réactionnaire putréfiée et arriérée, mais la pensée progressiste du temps. Par conséquent, la pensée la plus appropriée à l'art devrait être celle qui assume la responsabilité d'être la pensée d'avant-garde de son époque. Si un artiste ne comprend pas les courants sociaux importants de son temps, la qualité des idées qu'il exprime dans ses œuvres sera inévitablement très basse, et ses œuvres seront par conséquent faibles. Si donc nous établissons que la pensée adaptée à l'art est celle qui se tient à la position d'avant-garde de l'époque, nous devons demander : par quoi le caractère de cette pensée d'avant-garde est-il déterminé ? La réponse revient en définitive à la question de savoir ce qui détermine le caractère distinctif de l'art d'une époque. Et qu'est-ce qui détermine le caractère distinctif de l'art moderne ? On dit que l'art reflète la vie humaine ; mais pour savoir comment l'art reflète la vie, il faut connaître la structure et l'organisation de la vie. Dans les pays civilisés modernes, l'un des facteurs les plus importants de cette structure est la lutte des classes. Le cours de la pensée sociale reflète naturellement l'histoire des différentes classes et de leur lutte mutuelle. De même que l'art de l'Antiquité était un produit direct des techniques de production, l'art moderne est un produit de la lutte des classes.

Troisièmement : en tant que mouvement, la littérature prolétarienne n'a acquis les conditions nécessaires à son émergence et à son développement que grâce au résultat de la Révolution d'octobre. Cependant, le retard du prolétariat russe en matière d'éducation, l'oppression séculaire par l'idéologie de la classe possédante et la tendance décadente de la littérature russe dans les dernières décennies précédant la révolution – tout cela convergea pour apporter non seulement l'influence de la littérature bourgeoise sur la création de la littérature prolétarienne. Cette influence se poursuit jusqu'à aujourd'hui et façonne des éléments qui pourront être opérants à l'avenir également. Ce n'est pas tout – l'influence de la pensée révolutionnaire idéaliste et petite-bourgeoise sur la création de la littérature prolétarienne ne peut pas non plus être niée. Cette influence provient du fait que la révolution démocratique bourgeoise, posée comme tâche devant le prolétariat russe, avait effectivement réussi. Pour ces raisons, la littérature prolétarienne jusqu'à ce jour, tant sur le plan idéologique que formel, n'a pu éviter de porter un caractère d'assimilation éclectique doublé d'un manque de cohérence interne – et elle présente encore fréquemment ce trait.

Lorsqu'on associe la croissance de la littérature prolétarienne à la question de la forme et qu'on y réfléchit, on aboutit inévitablement à la question des genres littéraires. Comme mentionné plus haut, dans la première période de la littérature prolétarienne – c'est-à-dire durant le communisme de guerre des années de guerre civile de 1918 à 1920 – le genre littéraire était exclusivement la poésie, et notamment la poésie lyrique. La joie de la révolution, l'aspiration à la révolution mondiale, la ferveur du combat et l'éloge du travail – en poésie, c'était l'exaltation du sentiment intérieur que l'on célébrait. Mais lorsque, à un tournant de la croissance de la littérature prolétarienne, on ressentit la nécessité de représenter concrètement des personnages vivants et leurs actions, la poésie lyrique recula peu à peu au second plan, et la forme en prose occupa la position centrale. En ce qui concerne la forme en prose, et le roman en particulier, les critiques dits formalistes Chklovski et d'autres affirmèrent que les modèles des genres littéraires étaient déjà en train de se désintégrer. En revanche, les critiques de l'école littéraire prolétarienne estimèrent que cette désintégration des modèles de genre ne signifiait pas le déclin de la littérature, mais indiquait seulement, conjointement à la dissolution de la classe possédante, la désintégration de la littérature bourgeoise. Lorsque la bourgeoisie, il y a trois ou quatre cents ans, était encore une jeune classe montante, elle avait bel et bien créé de nouveaux modèles de genre dans le domaine de la littérature. Le roman était précisément un tel nouveau modèle.

Si nous jetons un regard sur nos groupes littéraires, il devient parfaitement évident qu'aucun des groupes existants ne peut satisfaire le point de vue communiste – les « Compagnons de route » avec leurs tendances paysannes et leur théorie extrêmement confuse, « Octobre », « La Forge » et les organisations littéraires de la Jeunesse communiste qui sont en train de se former – tous ne sont pas le genre de courant littéraire dont le Parti pourrait dire que c'est d'ici, et d'ici seulement, que nous pouvons partir. C'est pourquoi le Parti ne s'est pas placé sur le point de vue d'un groupe littéraire particulier, mais a adopté la position de la coopération avec tous les groupes révolutionnaires. Je devrais, en tant que praticien de ce travail, faire rapport à cette assemblée sur ce qui a été accompli dans le domaine de la littérature et de l'art ces dernières années. Que notre travail dans le domaine littéraire ait déjà produit de grands résultats, je n'en doute aucunement. La littérature est désormais devenue un facteur social essentiel qu'on ne saurait retrancher de la vie. Son poids a grandi et continue de grandir de jour en jour. Par exemple, cette assemblée même, composée de communistes extrêmement responsables de notre tendance, peut être citée comme preuve. Il est clair que les réalisations dans le domaine littéraire ont attiré l'attention d'un grand nombre de nos camarades.

Avanceons encore ! Voici la jeunesse proletarienne. Je voudrais poser une question a ces jeunes gens : pourquoi ce groupe de quarante jeunes s'est-il organise maintenant autour de la Terre vierge rouge ? Pourquoi ont-ils quitte les gens de Na Postou ? Peut-etre dira-t-on que Voronski les a seduits et corrompus. Admettons-le pour l'instant. Mais voyons ce qui se passe : selon l'avis des gens de Na Postou, les gens de La Forge sont corrompus, tous les Compagnons de route sont corrompus, la majorite de la jeunesse est corrompue, tous les ecrivains de notre pays sont corrompus. Si presque tout est corrompu, qui reste-t-il exactement ? Le camarade Lelevitch et Rodov, qui demeurent dans la litterature. Mais n'est-ce pas un peu trop peu ? Malheureusement mon temps de parole est largement depasse, et je ne puis plus aborder les nombreuses autres questions fondamentales. En dernier lieu, quelque chose qui devrait etre declare devant ce conseil : ce que j'ai dit ici devant vous, je ne l'ai pas dit en tant que Voronski, mais en tant que representant de cette litterature qui oeuvre dans La Terre vierge rouge, dans Kroug, dans La Forge et dans le groupe de jeunes Pereval -- en d'autres termes, en tant que representant de la quasi-totalite des jeunes ecrivains sovietiques actifs.

Avanceons encore. A quoi ressemble la politique de nos maisons d'edition, de nos grandes revues ? Une tres grande partie -- en fait la majeure partie -- d'une litterature hostile a notre cause est diffusee par nos organes sovietiques. Parce que cette litterature est imprimee par les Editions d'Etat et par d'autres maisons d'edition du Parti et des soviets, et parce que La Terre vierge rouge a d'abord paru sur les pages de notre revue du Parti, le public la prend pour de la vraie litterature revolutionnaire et l'accepte. Dans nos etablissements d'enseignement superieur, dans nos universites ouvrieres, les jeunes considerent cette litterature comme de la litterature revolutionnaire et l'acceptent. Notre jeune releve commence son etude litteraire de la revolution avec Pilniak, Nikitine et Ehrenbourg. Les professeurs de litterature de nos etablissements d'enseignement superieur et de nos universites ouvrieres sont pour la plupart d'anciens professeurs. S'appuyant sur les evaluations critiques du camarade Voronski et d'autres, ils enseignent cette litterature a leurs etudiants comme une litterature veritablement revolutionnaire. Pouvons-nous encore tolerer cet etat de choses ? N'est-il pas necessaire de retirer de notre litterature toutes les etiquettes qui ne sont en verite nullement revolutionnaires ? Cette politique de nos maisons d'edition et de nos redactions, cette dissimulation de tout le pilniakisme sous l'enseigne du communisme sovietique, doit prendre fin definitivement.

Mais la ligne que le camarade Voronski defend et developpe actuellement est une deformation manifeste de notre ligne bolchevique dans le domaine de la litterature. Camarades, lorsque nous nous opposons a l'impression des oeuvres odieuses de Pilniak et d'Alexei Tolstoi, nous ne disons nullement : Poussez Pilniak contre le mur, chassez Alexei Tolstoi a l'etranger. Ces ecrivains sont naturellement, dans un sens particulier, des ecrivains talentueux. Nous ne voulons en aucune facon creer une atmosphere de boycott contre eux, ni n'exigeons que l'impression de leurs textes soit interdite sur le territoire de l'Union sovietique. Nous nous efforcons simplement de corriger la ligne dans le domaine de la litterature. Nous demandons simplement que cesse le fait que ces ecrivains qui nous sont indifferents, parfois meme hostiles, soient accueillis avec empressement sur le papier des publications du Parti et des soviets. Actuellement, des revues bourgeoises comme le Rousski Sovremennik commencent a paraitre. Qu'une partie des litterateurs rassembles par le camarade Voronski migre vers ces publications ne fait aucun doute, car les honoraires y sont vraisemblablement plus eleves, et ces ecrivains sont, comme l'a dit le camarade Vardine, pour la plupart des gens qui regardent l'argent.

Si la question est posee de cette maniere, elle coincide dans son ensemble avec le probleme social plus large. Si nous disions que dans le domaine politique il n'y a qu'une seule classe, le proletariat, et qu'au-dela de cette limite il n'y a qu'une bourgeoisie, ce ne serait probablement pas juste. De meme, il n'est pas juste de rejeter hors de notre champ de vision les questions difficiles qui compliquent la resolution du probleme -- car la difficulte reside precisement dans le fait que notre pays n'a pas de lectorat etabli ni de corps d'auteurs etabli. Il n'y a donc pas de solution definitive au probleme, et il n'y en aura pas. De meme que le fondement de la domination politique est la classe ouvriere sous la direction, de meme dans ce chaos il existe certaines choses fondamentales -- cela va de soi. Pour ce qui est d'un objectif final donne, il devrait naturellement y avoir un esprit fondamental oriente dans une direction donnee ; toutes les choses devraient, plus ou moins, etre reliees a cet objectif final. Beaucoup savent que je me tiens sur une position tres radicale. Pourtant, cela ne me donne nullement la solution au probleme de la realite avec toute sa complexite. Je pense -- dans tous les domaines de la vie ideologique et scientifique, y compris les mathematiques -- que nous devons nous efforcer, entre nous, de veritablement nous confronter les uns aux autres.

Du rapport du camarade Vardine, on ne peut s'empecher de relever l'essence des gens de Na Postou : leur ideologie est extremement primitive. Le probleme est que l'artiste est en quelque sorte la poule qui pond des oeufs d'or dans le conte. Les gens de Na Postou soutiennent qu'il faut ouvrir la poule, et qu'alors on pourra obtenir les oeufs d'or. Nous, les gens de La Forge, nous nous y opposons. Pourquoi ? Parce que nous n'obtiendrons pas de mine d'or par ce procede. De maniere generale, les vues du camarade Vardine rappellent ce sage intempestif qui criait : La fete approche, il nous faut de l'encens ! Juste au moment ou le Journal ouvrier, qui doit devenir une publication de masse, etait engage dans sa construction au milieu de grandes difficultes, le camarade Vardine s'ecriait : La fete approche, il nous faut de l'encens ! Il proposait de bruler cette revue. C'est la la sagesse du malin du conte de fees. En meme temps, nous voyons un tel exemple : La Forge est perquisitionnee par l'Eglise, le Journal ouvrier est en train de bruler ; mais si les camarades prennent en main le dernier numero de Lef, ils verront qu'il est plein d'idees intelligentes. Voulons-nous vraiment introduire ces immondices, cette pourriture bourgeoise, dans la conscience des travailleurs ?

Il me semble que le camarade Raskolnikov a ici expose les vues des gens de Na Postou de la maniere la plus claire et la plus ouverte -- les camarades de Na Postou ne voudront sans doute pas s'y derober ! Apres une longue absence, Raskolnikov s'est presente ici avec toute la fraicheur de l'Afghanistan. Mais les autres gens de Na Postou ont goute un peu au fruit de la connaissance et s'efforcent maintenant de dissimuler leur nudite -- le camarade Vardine, qui est naturellement encore aussi nu qu'a sa naissance, faisant exception. (Vardine : Mais n'as-tu pas entendu ce que j'ai dit ici !) C'est vrai, je suis arrive en retard. Cependant, premierement, j'ai lu votre article publie dans le dernier numero de Na Postou. Deuxiemement, je viens de parcourir en toute hate les stenogrammes de votre discours. Et troisiemement -- je puis dire : s'il s'agit de votre argumentation, on la connait meme sans l'avoir entendue. (Rires.) Mais revenons au camarade Raskolnikov. Il a dit qu'on nous recommande sans cesse les Compagnons de route, mais que dans l'ancienne Pravda et dans Zvezda avant la guerre paraissaient des oeuvres d'Artsybachev, d'Andreiev et d'autres qu'on qualifierait aujourd'hui certainement de Compagnons de route.

Mais pour Raskolnikov, de telles choses ne posent pas probleme. En ce qui concerne les oeuvres d'art, il passe outre precisement ce qui en fait des oeuvres d'art. Cela se manifeste le plus clairement dans sa remarquable discussion sur Dante. La Divine Comedie, a son avis, n'a de valeur pour nous que parce qu'elle nous permet de comprendre la psychologie d'une epoque ou d'une classe donnee. Poser la question ainsi revient a rayer negligemment la Divine Comedie du domaine de l'art. Qu'un tel temps vienne est difficile a dire ; mais pour l'instant, il est urgent de comprendre clairement la nature du probleme et de ne pas reculer devant les conclusions. Si la signification de la Divine Comedie ne consistait qu'a me faire comprendre l'etat d'esprit d'une epoque ou d'une classe donnee, alors je la considererais simplement comme un document historique. Pourquoi ? Parce que la Divine Comedie en tant qu'oeuvre d'art doit parler a mes propres sentiments et a mes propres humeurs. La Divine Comedie de Dante peut exercer sur moi une influence oppressante, nourrir en moi le pessimisme, la melancolie ; ou bien, tout au contraire, elle peut m'elever, me faire planer et me donner du courage. C'est la l'interaction fondamentale qui existe entre une oeuvre d'art et son lecteur.

Les camarades venus ici sous le nom de Societe de culture proletarienne determinent leur attitude envers d'autres pensees selon l'attitude que les auteurs de ces pensees adoptent envers le groupe Proletcult. Cela, je l'ai deja vu assez clairement de par mon propre destin. Mon livre sur la litterature fut d'abord -- certains s'en souviennent peut-etre encore -- publie sous forme d'essais dans la Pravda. Ce livre me couta deux annees de travail ; je l'ecrivis durant deux periodes de convalescence. Il devint aussitot evident qu'il avait de l'importance pour les questions au centre de notre interet. Lorsque la premiere partie de ce livre parut sous forme de feuilleton -- cette partie qui critiquait la litterature des Compagnons de route et des ecrivains paysans en dehors de la Revolution d'octobre et exposait l'etroitesse et les contradictions des positions artistiques et ideologiques des Compagnons de route --, les gens de Na Postou me saisirent comme bouclier et m'agiterent en tous sens ; partout mes essais sur les Compagnons de route etaient cites. Pendant un moment, j'en fus assez tourmente. (Rires.) Mon evaluation des Compagnons de route, je le repete, etait generalement consideree comme pas incorrecte -- meme Vardine lui-meme ne s'y etait pas oppose.

En ce qui concerne les pretendues predictions, je voulais en fait en dire davantage, mais mon temps est largement ecoule (voix : Oh la la !). On me presse : Donnez-nous au moins les predictions ! Que signifie cela ? Les gens de Na Postou et les groupes allies avec eux adoptent egalement la position de vouloir atteindre la litterature proletarienne par la voie des groupes et de l'experimentation. Mais cette prediction, je la rejette entierement. Je le repete : ranger la litterature feodale, la litterature bourgeoise et la litterature proletarienne en une serie historique est impossible. Une telle classification historique est fondamentalement inadmissible. J'ai deja ecrit a ce sujet dans mes propres ouvrages, et tous les contre-arguments me semblent simplement obscurs et peu serieux. Ceux qui parlent serieusement et longuement de culture proletarienne et qui fabriquent un programme politique a partir de la culture proletarienne examinent ce probleme en partant de la ressemblance formelle avec la culture bourgeoise. Ils pensent : la bourgeoisie a pris le pouvoir et a cree sa propre culture ; le proletariat a pris le pouvoir, donc il creera sans doute une culture proletarienne. Mais la bourgeoisie etait une classe riche et donc aussi une classe instruite. La culture bourgeoise existait deja avant que la bourgeoisie ne s'empare formellement du pouvoir.

Le camarade Voronski suit un chemin oppose a ce mouvement -- c'est-a-dire a la litterature proletarienne. Il travaille a la desintegration de cette litterature. Il s'efforce ardemment de prouver des contre-arguments. Je n'ai pas le temps ici d'entrer dans les faits concrets. Le camarade Libedinski peut s'en porter garant. L'autre aspect du probleme est la question de savoir ou se trouvent maintenant les Compagnons de route du camarade Voronski. Les Compagnons de route de Voronski sont en train de le quitter. (Voix : Qui donc ?) Laissons de cote pour l'instant les details sur toutes les personnes concernees. Mais le camarade Voronski entretenait effectivement des relations avec eux, et maintenant ils sont en train de passer dans le camp de la litterature bourgeoise. Il avait, par exemple, proclame genie un ecrivain nomme Leonov, mais nous savons que Leonov ecrit maintenant pour le Rousski Sovremennik. Derriere le Rousski Sovremennik se trouvent Efros et des capitaux etrangers, et cette revue est hostile a la classe ouvriere. Ces Compagnons de route se dirigent maintenant vers cette revue, munis des attestations que Voronski leur a delivrees. Chez nous, la question de la litterature ne se resume pas a avoir seulement dix ou quinze ecrivains capables de servir la classe ouvriere.

Tout d'abord, chers camarades, je dois dire quelques mots sur l'intervention de mon estime adversaire litteraire -- le camarade Trotski. Il a dit que des haricots proletariens (Lyssanov : Ce sont des haricots teints !) il ne sortirait rien. Quoi qu'il en soit, camarades, sur ce point nous devrons vraisemblablement continuer a polemiser avec lui. Avant cette reunion, j'ai polemise avec le camarade Trotski par lettres personnelles, et j'ai vivement souhaite qu'il vienne a cette assemblee pour nous parler. Nous ne nous vantons nullement de notre atelier. Nous avons dit que les masses laborieuses passent en premier, plus importantes que tout le reste. Meme si Bezimenski ne vaut rien, meme si les artistes populaires ne valent rien -- le mouvement litteraire de masse est important, et le Parti devrait le prendre en main. Secretement, je pense que nous n'avons pas frappe a la vitre en vain pour convoquer l'assemblee d'aujourd'hui ; et que cette assemblee est le premier pas sur le chemin vers lequel nous avons toujours navigue -- a savoir que le Parti donne a la litterature sa propre orientation. Tous nos efforts se concentrent sur ce seul point. Qu'on nous accuse d'esprit de parti ; qu'on nous accuse de sectarisme. Je voudrais repondre au camarade Vardine.

Cela ne signifie nullement que nous devrions mepriser la forme. Depuis le veritablement grand et celebre Demian, qui ne venait pas de la large couche proletarienne, jusqu'au jeune camarade Bezimenski, qui n'en venait pas non plus -- tous ceux qui veulent ecrire pour le proletariat doivent accueillir favorablement tout developpement de la forme litteraire. Sans forme, on ne peut exprimer les pensees, les sentiments et les humeurs de l'humanite ou d'autres groupes comme on le peut avec une structure. Mais la forme litteraire, la langue, a ete perfectionnee au long d'un chemin historique. Nous remercions souvent les bons representants revolutionnaires de la noblesse russe et les bons representants de la bourgeoisie revolutionnaire russe d'avoir perfectionne la langue russe. Pour que la classe ouvriere puisse s'approprier ce grand heritage, il est necessaire de publier nos textes classiques. Les Editions d'Etat en sont arrivees au point de rapprocher Pouchkine, le poete de la classe noble, de tous les paysans et ouvriers en publiant ses oeuvres. Chez Pouchkine, outre ses belles expressions, on trouve aussi un riche materiau. Camarades, nous approchons de l'epoque des decembristes. N'oublions pas que Pouchkine fut entraine dans le mouvement decembriste.

Sur l'attitude des emigres blancs envers notre debat. Lors de cette assemblee, on a tente de presenter l'attitude des emigres blancs envers la position des camarades Voronski et Trotski comme l'argument central de tous mes propos. C'est bien entendu une erreur. Nous, les gens de Na Postou, avons etudie pendant plusieurs mois le programme, la tactique et les plans organisationnels du camarade Voronski, reconnu toutes ses erreurs et tendances fondamentales, et c'est seulement alors, seulement alors que nous sommes parvenus a la conclusion que la position du camarade Voronski est accueillie par nos ennemis, et non sans raison. Que les jugements des ecrivains emigres blancs ne constituent pas une preuve va de soi ; mais leur attitude envers tel ou tel courant au sein de notre Parti a une force suggestive non negligeable. Ignorer les vues de nos ennemis sur tel ou tel courant au sein de notre Parti -- seuls ceux qui traitent les choses superficiellement ou qui ne veulent pas voir la verite peuvent se le permettre. Lorsque, lors de la recente discussion du Parti, les groupes d'emigres soutinrent la position de l'opposition, nous ne pumes nous empecher de communiquer ce fait au Parti et a la classe ouvriere. Et maintenant, alors que les emigres de l'interieur et de l'exterieur soutiennent la position du camarade Voronski, nous ne pouvons pas davantage nous empecher de faire connaitre ce fait au Parti et a la classe ouvriere.

L'essence de ce que Lenine defendait a l'epoque se concentrait sur la lutte contre l'idee que la culture proletarienne pouvait naitre d'une sorte d'installation en serre. L'idee qu'une serre puisse cultiver la culture proletarienne -- Lenine y voyait un grand danger. Le Proletcult etait precisement une telle serre. La culture proletarienne peut naitre dans les conditions du pouvoir sovietique, sur le terrain de l'alphabetisation generale. Tant que le pouvoir proletarien existe, tant que nous allons maintenant produire ces quelques millions de personnes cultivees encore peu nombreuses -- alors de nouveaux types de culture et differents types de litterature naitront effectivement. Le noyau du probleme reside dans le fait de rendre les bons fruits de la culture bourgeoise propriete commune des masses dans les conditions du pouvoir proletarien. S'approprier les bons fruits de la culture bourgeoise par des millions de personnes dans les conditions du pouvoir proletarien -- c'est la poser les fondements de l'emergence d'une veritable culture qui n'est pas de type bourgeois. C'est pourquoi Lenine a dit aux ouvriers : Efforcez-vous, faites de la culture bourgeoise votre propre bien ! Dans quelque batiment que ce soit, sous quelque nom que ce soit -- ne vous laissez pas tromper par le conte de fees selon lequel la culture proletarienne serait deja nee.

10. Selon l'avis de Trotski et de Voronski, la force centrale en litterature devrait resider chez les Compagnons de route, c'est-a-dire chez des ecrivains issus de l'intelligentsia, de la classe urbaine ou de la paysannerie et qui, sur le plan ideologique, ne se tiennent pas sur le point de vue communiste. Mais les Compagnons de route ne forment nullement un ensemble homogene. Parmi eux se trouvent des elements qui, proportionnellement a leurs forces, servent honnetement la revolution. Mais le type dominant du Compagnon de route est l'ecrivain qui deforme la revolution dans la litterature, la calomnie a plusieurs reprises et cultive l'esprit du nationalisme, du chauvinisme de grande puissance et du mysticisme. Si ce type dominant de Compagnon de route continue a donner le ton dans la litterature de la fin de la NEP, alors la litterature de ces Compagnons de route est dans son essence une litterature qui va a l'encontre de la revolution proletarienne. Cela peut se dire en toute legitimite. Contre les elements contre-revolutionnaires parmi ces Compagnons de route, la lutte la plus resolue est necessaire. Quant aux Compagnons de route veritablement revolutionnaires, leur utilisation complete sur le front litteraire est tout a fait necessaire. Mais cette utilisation n'est possible que lorsque la litterature proletarienne exerce son influence sur les meilleurs representants des Compagnons de route et les rassemble autour du noyau proletarien de la litterature.

14. Pour cette raison, le Parti doit declarer la libre concurrence entre tous les differents groupes et courants dans ce domaine. Toute autre solution deviendrait une solution bureaucratique, officielle et mensongere. De meme, ni par decret ni par resolution du Parti on ne peut accorder un monopole legal sur l'edition litteraire a une association ou un groupe litteraire particulier. Bien que le Parti soutienne materiellement et spirituellement les ecrivains proletariens et les ecrivains proletariens-paysans, et qu'il aide egalement les Compagnons de route, il ne peut permettre a aucun groupe de detenir un monopole, meme lorsque le contenu ideologique est le plus proletarien. Cela justement detruirait les racines memes de la litterature proletarienne. 15. Le Parti devrait employer tous les moyens pour eliminer les entraves administratives grossieres et incompetentes a la litterature. Pour garantir une direction veritablement correcte, utile et tactiquement avisee de notre litterature, le Parti devrait exercer le plus grand soin dans le choix du personnel pour les divers services charges de l'edition. 16. Le Parti devrait indiquer a tous les travailleurs de la litterature la necessite de distinguer correctement les fonctions du critique de celles de l'ecrivain-artiste. Pour ce dernier, la tache consiste a placer le centre de gravite de son travail sur sa signification pour l'avenir.

Levinson est le commandant de ce detachement et en meme temps leur talent. Il comprend clairement la tache que la revolution lui a assignee et il avance vers elle. Il obeit aux ordres du Parti et donne constamment a son detachement la direction correcte. Les excuses desinvoltes de ses subordonnes, il ne les tolere jamais. C'est pourquoi ses hommes le considerent comme le seul homme qui ne connaisse ni la fatigue, ni l'epuisement, ni le doute, ni la desillusion, et ils le respectent pour cela. Mais lui aussi, en verite, est un homme qui se bat contre le doute et la fatigue. L'auteur ecrit ainsi : Dans le detachement, presque personne ne savait que Levinson aussi pouvait hesiter. Il ne partageait ses pensees et ses sentiments avec personne, repondant toujours seulement par des oui et des non tout faits. Ainsi apparaissait-il a tous comme un homme particulierement correct. Depuis que Levinson avait ete elu commandant, personne ne pouvait lui imaginer une autre position. Tous sentaient que c'etait precisement le fait qu'il commande le detachement qui constituait son trait le plus marquant. Si Levinson avait parle de son enfance, de la facon dont il aidait son pere a vendre de la brocante, et de la facon dont son pere avait reve de s'enrichir jusqu'a sa mort, tout en ayant peur des souris et en jouant d'un mediocre violon -- alors tout le monde aurait sans doute pense que ce n'etait qu'une plaisanterie appropriee.

Bien que la litterature proletarienne ait subi de nombreuses transformations et qu'il y ait eu des luttes entre les differents groupes, elle s'est constamment developpee sous la banniere d'une idee fondamentale. Cette idee consiste a comprendre la litterature comme expression de classe, comme formulation artistique du sentiment du monde proletarien, comme organisation de la conscience, comme facteur dirigeant la volonte vers une action determinee, et finalement comme arme ideologique dans la lutte. Bien qu'il y ait eu des divergences entre les differents groupes, nous n'avons jamais vu quiconque tenter de faire revivre une litterature au-dessus des classes, autosuffisante, de valeur intrinseque et totalement detachee de la vie. La litterature proletarienne part de la vie, non de la litterarite. Bien que par l'elargissement des horizons des ecrivains et le passage des themes de lutte immediate aux questions psychologiques et ethiques, aux sentiments, aux passions et aux experiences subtiles du coeur humain -- a tous ces themes qu'on appelle eternels et universellement humains -- la litterarite ait conquis une place de plus en plus honorable ; bien que les moyens artistiques, les modes d'expression et les techniques aient retrouve une importance significative ; bien que l'etude et la recherche de l'art et de ses techniques soient devenues une tache urgente et un mot d'ordre reconnu -- il semble parfois que la litterature ait decrit un grand cercle et soit revenue a son point de depart.

Dans les groupes litteraires, il appartenait d'abord a la Forge, mais il la quitta ensuite pour rejoindre Octobre. En 1927, il publia un roman depeignant le processus de destruction morale d'une jeune fille revolutionnaire. Le livre s'intitulait La Lune se leve a droite, egalement appele Un amour extraordinaire. Il declencha une tempete formidable et suscita des critiques multiples. Certains dirent que ce qui etait depeint etait la verite et montrait la decadence de la jeunesse moderne. D'autres dirent que de tels phenomenes n'existaient pas parmi la jeunesse revolutionnaire et que l'auteur calomniait donc les jeunes. Puis il y eut ceux qui prirent la voie mediane, estimant que ces phenomenes etaient bien reels mais ne representaient qu'une partie de la jeunesse. Les etablissements d'enseignement superieur menerent alors des tests psychologiques ; les resultats montrerent clairement que la majorite absolue des etudiants et des etudiantes souhaitait une vie commune prolongee, c'est-a-dire une relation amoureuse durable. Le professeur Kogan, dans son ouvrage La Litterature de la grande decennie, exprima beaucoup d'insatisfaction a l'egard de ce type de litterature. Mais ce livre fut traduit tot en japonais par Ota Nobuo, sous le titre La Lune du cote droit, avec quatre ou cinq nouvelles en annexe. Le recit L'Ouvrier presente ici a ete traduit a partir de la traduction japonaise. Il ne traite pas de themes sexuels et n'est pas un chef-d'oeuvre, mais les passages decrivant Lenine ressemblent a des croquis de maitre pleins de vivacite.

Dans le deuxieme numero du Mensuel litteraire, se trouve un article traduit par M. Zhou Qiying ; c'est le meme texte mais environ un tiers plus long que la version presentee ici, traitant principalement de l'histoire de Jilin. Je suppose qu'il existait probablement deux versions differentes de l'original et que le traducteur initial n'a rien ajoute ni rien retranche ; sa traduction est fondee sur le texte anglais. J'avais initialement l'intention d'utiliser sa traduction, mais apres reflexion, j'ai traduit a la place un autre morceau du volume Brigade de choc. Car la version plus detaillee, bien qu'elle offre plus de matiere a interet, masque en meme temps les passages essentiels ; la version plus concise est plus claire dans sa structure mais finit inevitablement par se lire un peu sechement. Chacune a naturellement son propre lectorat approprie. Si des lecteurs ou des auteurs attentifs comparent et etudient les deux versions, ils parviendront certainement a des eclairages. Je suis d'avis que pour la Chine, avoir deux traductions differentes n'est nullement un effort superflu. Cependant, les deux traductions semblent egalement comporter des erreurs par endroits.