Hao Qiu Zhuan/fr/Chapter 12

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Chapitre 12: 第十二回 冷面孔翻得转一席成仇

De: Hau Kiou-Choaan, ou l'Union bien assortie, roman chinois. Paris: Moutardier, 1828

Note: Texte numerise par OCR. Numeros de page conserves comme [p. N]. Comparez avec l'original chinois et la traduction anglaise de 1761.

Sections originales: Tome 3, CHAPITRE VI; Tome 3, CHAPITRE VII


CHAPITRE VI (Tome 3)

Tieh-chung-u ne fut pas plus tôt arrivé à la ville de Tséé-nan, qu'il laissa son domestique à l'auberge, et se rendit directement à la maison de Shuey-keu-yé. Tout était tranquille à la porte, et il n'aperçut personne. Il s'avança jusqu'aux grandes portes, et ensuite aux secondes' portes intérieures, sans qu'aucun bruit vint frapper ses oreilles ; mais il aperçut sur la muraille une déclaration du grand-visiteur, qu'il fut sur le point d'arracher, croyant qu'elle avait pour but de forcer Shuey-ping-sin à se marier; mais bientôt il vit qu'au contraire, elle défendait à qui que ce fût de l'inquiéter davantage sur ce sujet. Ne sachant comment concilier cette déclaration avec le rapport du domestique, il s'imagina que la demoiselle avait gagné le visiteur par quelque présent, ou que son père avait été rétabli dans son premier emploi. « S'il en était ainsi, dit-il, j'aurais appris cette nouvelle. » Il fut tenté de s'a- vancer plus loin; mais il craignit de compromettre la demoiselle. « Comme je ne suis pas son parent, je ne prendrai point cette liberté; je m'informerai à quelque tribunal. » Comme il retournait sur ses pas, il rencontra Shuey-guwin, qui, surpris de le voir, ne douta point qu'il n'eût quelque secret dessein. Après s'être salué l'un l'autre, Shuey-guwin lui demanda quel jour il était arrivé, et s'il avait vusa nièce. « J'arrive à l'instant, répondit-il; et quand même je serais ici depuis plusieurs jours, comment aurais-je pu la voir? -)) -Si vous ne venez point dans cette intention, pourquoi donc vous présentez-vous ici? » Il répondit qu'il avait entendu dire à la cour que le grand-visiteur avait donné des ordres pour l'obliger à conclure un mariage contraire à son inclination dans l'espace d'un mois. «Comme son père est absent, ajouta-t-il, et qu'elle n'a point obtenu son consentement, j'ai trouvé ce procédé si extraordinaire, que je suis venu pour m'informer si ce bruit était vrai. Je me suis cru obligé de lui rendre ce service; la longueur du voyage ne m'a point retenu; mais voyant que la déclaration était en sa faveur, j'allais retourner à Pékin. » Shuey-guwin se mit à rire. «Quoi, lui dit-il, vous êtes venu sur un simple rapport, et vous vous en retournez après avoir vu l'ordre ! Après une pareille preuve d'amitié, il ne convient point que vous nous quittiez sitôt. Reposezvous je m'en vais dire à ma nièce ce que vous venez de faire pour elle. Quoi! après avoir pris tant de peine, vous vous en retourneriez sans prendre quelque rafraichissement? » «Je ne suis point venu pour. me faire un mérite de mon voyage auprès de qui que ce soit, mais par pur égard pour l'équité, et pour satisfaire mon inclination je ne mérite donc ni ne veux recevoir aucun remercîment. Adieu! adieu » Et en disant ces mots, il le quitta. : Shuey-guwin aurait été bien aise de s'entretenir plus long-temps avec lui, mais Tieh-chung-u s'éloigna sans même tourner la tête; ce qui le piqua si fort, qu'il résolut de se venger de cette impolitesse à son égard. Il envoya un domestique s'informer de l'endroit où il logeait, et alla raconter cette aventure à Kwo-khé-tzu, qui s'écria en frappant du pied par terre: «Ce monstre est venu sûrement pour m'enlever ma femme. Je saurai l'en empêcher en intentant quelque accusation contre lui, ou en le déshonorant publiquement. Présentons une requête au grand-visiteur : nous y exposerons la manière clandestine dont il est venu, et nous la ferons afficher. Je suis sûr qu'il n'osera plus paraître. «--Vous vous trompez, reprit Shuey-guwin, en secouant la tête. Il est fils du tu-cha-yuen (supérieur des vicerois), et je doute que le grand-visiteur veuille offenser un jeune homme dont le père a tant de crédit. Reposez-vous sur moi, je l'attraperai sans faire de bruit; et je lui fermerai si bien la bouche, qu'il n'osera se plaindre. Tieh-chung-u est hardi et a la bouche dure (ne ménage point ses termes.) Il m'a dit qu'il était venu poussé par le seul intérêt qu'il prend à la justice; mais ce n'est qu'un prétexte, et je suis sûr qu'il est venu voir ma nièce. Il faut lui envoyer pour un domestique pour lui dire, de la part de Shuey-ping-sin, que sa maîtresse a su qu'il était venu le matin; mais que, des visites l'ayant empêchée de le recevoir, elle l'envoie prier de venir lui parler sur les dix heures du soir à la porte du jardin. Il ajoutera foi à cette invitation, et il ne manquera pas de s'y rendre. Alors il faut poster quelques hommes dans l'endroit, avec ordre, lorsqu'il paraîtra, de lui casser la tête, et de lui rendre les yeux aussi gros qu'une lanterne (1). Osera-t-il se plain- (1) Pour sentir la hardiesse de cette expression, dre? Aura-t-il quelque chose à répondre lorsqu'on lui demandera pourquoi il vient si tard. » Kwo-khé-tzu goûta ce projet, et Shuey-guwin lui ayant demandé si on pouvait le mettre à exécution: « Oh! oui, dit-il, il ne peut manquer de réussir : il y a dans la ville de Tséé-nan des gens qui nous serviront. Le domestique qu'ils avaient envoyé étant arrivé sur ces entrefaites, ils se hâtèrent de disposer leurs batteries. il faut se rappeler que les lanternes des Chinois ont ordinairement quatre à cinq pieds de long. Aux jours de fêtes, ils se servent de lanternes qui ont jusqu'à vingt-cinq à trente pieds de diamètre, de manière, dit le P. Le Compte, qu'on peut manger, boire, dormir, recevoir des visites, jouer des comédies, et donner un bal dans une lanterne. (Tome , page 246.) 128. Tich-chung-u, ne sachant à quoi attribuer ce changement de conduite dans le grand-visiteur, se rendit chez le che-hien, afin d'apprendre quelque chose; mais, ne l'ayant point trouvé chez lui, il retourna à son hôtellerie. Comme il s'en allait, il entendit derrière lui quelqu'un lui dire : (( Monsieur, je vous attends depuis long-temps; on m'a chargé d'une commission pour vous. » A ces mots il tourne la tête, et voit une fille de quatorze à quinze ans, qu'il interroge. Elle ne lui répond point sur-le-champ; mais, regardant de tous côtés, pour voir si personne ne l'écoutait, elle s'approche de lui et lui dit tout bas qu'elle venait de la part de Shuey-ping-sin. « Comment! reprit-il, elle vous envoie, et Shuey-yeong est au logis? Que vous a-t-elle chargée de me dire. » La jeune fille lui répondit que sa maîtresse lui aurait envoyé Shuey-yeong, si elle avait pu lui confier son secret; mais qu'elle était la personne en qui elle avait le plus de confiance. « Fort bien qu'avez-vous à me dire? : Ma maîtresse a su que vous étiez. venu le matin; si elle ne vous a pas reçu, c'est la crainte de causer quelque scandale, et de faire croire à une correspondance secrète entre vous, car vous ne l'avez pas fait avertir de votre arrivée. Elle m'envoie vous prier de venir, afin qu'elle puisse vous remercier de la peine que vous avez prise. «Retournez chez vous, et dites à votre maîtresse que l'amour pour la justice m'a obligé à venir pour réparer l'injustice à son égard, et qu'elle ne doit m'avoir aucune obligation de mon voyage. Quant à une entrevue, elle est femme, et je suis homme il ne conviendrait pas que nous eussions ensemble aucun commerce. : «Ma maîtresse n'ignore point qu'un homme et une femme n'ont pas la liberté de converser ensemble: aussi m'envoie-t-elle vous prier de vous rendre à dix heures du soir à la porte du jardin, afin qu'elle puisse vous parler secrètement. Elle vous aime, et vous ne devez point lui refuser ce plaisir. » A ces mots Tieh-chung-u ne put plus se contenir. « Petite coquine, lui dit-il, qui vous a appris à me tenir un pareil propos? Mais peut-être, ajouta-t-il, le chagrin a-t-il troublé l'esprit de votre maîtresse. » Après un moment de silence, il réfléchit : « Ces paroles ne viennent point d'elle; sans doute quelque coquin vous a dicté ce message. » Il la saisit, et la menaçant de la battre : « Comment, lui dit-il, osez-vous m'en imposer? Votre maîtresse et moi sommes les seules personnes au monde qui suivions le sentier de l'honneur et de la vertu, et je ne croirai jamais qu'elle puisse me tenir un discours aussi effronté et aussi indécent. Il est même impossible qu'une jeune fille comme vous l'ait imaginé. Dites-moi la vérité; apprenez-moi qui vous a envoyée, et : je vous pardonne sinon je vais vous conduire à l'audience du che-hien, et vous faire châtier comme vous le méritez. » Ces paroles firent une telle impression sur elle qu'elle pensa mourir de frayeur. Elle reprit cependant courage, et soutint qu'elle avait dit la vérité, ce qui irrita Tieh-chung-u au point qu'il lui donna deux ou trois soufflets, et lui ordonna d'avouer la ruse, ne lui promettant sa grâce qu'à ce prix. Elle perdit alors courage, demanda son pardon, et lui dit qu'elle était au service de Kwo khé tzu, et qu'elle avait seulement obéi à un ordre de son maître. Tieh-chung-u, quoique plongé dans un extrême chagrin, ne put s'empêcher de rire. « Allez-vous-en, lui dit-il, et rapportez à ceux qui vous ont envoyée que Tieh-chung-u est un homme de probité, et que Shuey-ping-sin a l'âme aussi pure que l'eau la plus transparente; votre maître ne réussira jamais dans ses honteux complots. » Kwo-khé-tzu était impatient de connaître le succès de son message. La jeune fille revint enfin, la honte et la confusion peintes sur le visage. Il lui en demanda la cause, et elle lui raconta ce qui lui était arrivé. Shuey-guwin, qui était présent, crut qu'elle s'était mal acquittée de son message. «On vous avait prescrit de vous dire servante de ma nièce: si vous l'eussiez fait, il ne vous aurait pas battue. » Elle l'assura qu'elle avait ponctuel. lement suivi ses ordres, mais que Tieh-chung-u n'était point un homme ordinaire. J'ai été effrayée de son regard avant d'avoir ouvert la bouche. Lorsque je me suis acquittée de ma commission, il n'a pas eu la patience de m'écouter; il m'a battue, et m'eût sûrement tuée, si je ne lui avais avoué la vérité. Il m'a demandé qui m'avait envoyée pour lui en imposer de la sorte, et comment j'étais assez osée pour accuser une demoiselle aussi vertueuse que Shuey-ping-sin. Il s'est mis à rire en me quittant, et m'a « Les personnes qui vous ont emdit: ployée sont des coquins. Dites - leur qu'ils ne se hasarderont point à arracher la moustache au tigre. » A ce récit ils gardèrent quelque temps le silence. Enfin, Shuey-guwin dit à son gendre: « Cette mésaventure ne doit point vous abattre; il faut venir à bout de votre rival. Hélas! ajouta-t-il, il est trop fin et trop rusé; faites au reste ce qu'il vous plaira. -)) Ne craignez point: je trouverai un autre moyen de réussir. » On verra dans le chapitre suivant quel était son dessein.

CHAPITRE VII (Tome 3)

Kwo-khé-tzu, entendant Shuey-guwin, persévéra dans son dessein de se venger de Tieh-chung-u, et le consulta sur les moyens qu'il fallait employer. « Il n'a entrepris, lui dit Shuey-guwin, un si long voyage que pour voir ma nièce : il cherchera sans doute l'occasion de lui parler, il suffit donc d'épier ses démarches. Afin qu'il ne puisse voir ma nièce à notre insu, j'irai la prier de le faire venir. «-Vous lui ferez plaisir, lui dit Kwo-khé-tzu, et vous lui fournirez l'occasion de se marier avec elle: ainsi toutes me espérances s'évanouiront et je serai perdu sans ressource. (( - Ne craignez point: ce que je médite est l'unique moyen d'empêcher leur union. » Aussitôt il s'éloigna, et se rendit chez sa nièce, à qui il parla en ces termes : «Ma nièce, vous avez beaucoup de pénétration et de jugement, et je veux dorénavant suivre vos conseils. Lorsque je vous dis dernièrement que Tiehchung-u avait commis un crime, et n'était qu'un hypocrite et un trompeur, vous n'avez pas ajouté foi à mes paroles, et vous avez persisté dans la bonne opinion que vous aviez de lui. Mes recherches m'ont fait voir que vous aviez raison je suis maintenant persuadé qu'il : est un homme sage, plein d'honneur et de probité. «C'est une affaire passée depuis long-temps: pourquoi m'en parlez-vous? «Je viens de le voir, et je suis persuadé qu'il est doué d'excellentes qualités. <«-Comment pouvez-vous connaître les qualités d'un homme e. le voyant une seule fois? «-Je l'ai rencontré le matin en sortant de sa maison, et je lui ai demandé les motifs qui l'avaient amené. Je craignais qu'il ne fit quelque action qui réjaillit sur vous, et j'ai cru qu'il était de mon devoir de le questionner sur son arrivée; mais il s'est si bien justifié, que je n'ai plus douté de la pureté de ses intentions, et je l'ai regardé comme un honnête homme. -Mon oncle, comment avez-vous pu savoir qu'il était venu dans de bonnes intentions? «-Ayant entendu dire à la cour que le grand-visiteur avait expédié deux ordres pour vous obliger à vous marier contre votre inclination, il est venu ici, m'a-t-il dit, dans le dessein de s'opposer à cette violence. Il s'était déjà rendu chez vous à dessein de s'en informer; mais voyant le kao-shé ( la déclaration) en votre faveur, il a pris le parti de s'en retourner. Cette conduite m'a prévenu en sa faveur. «Il s'est comporté comme un honnête homme. La première fois qu'il me rencontra comme j'allais chez le che-hien, il a agi dans cette occasion avec tant de justice et de générosité, que je n'ai pu m'empêcher de lui marquer ma reconnaissance. «Il est certain que son secours dans cette occasion, et l'amitié que vous lui avez témoignée, sont extrêmement louables. Bien plus, ayant appris qu'on voulait vous nuire, il s'est mis sur-le-champ en chemin pour empêcher le mal. Conviendrait-il après cette conduite de Je laisser partir sans lui témoigner votre reconnaissance? «-Vous avez raison, mais que puis-je faire? Je suis jeune, mon père est absent, et je ne dois rien faire qui puisse exciter du scandale. Je sais que, malgré les peines qu'il a prises, il n'attend aucun retour de ma part, et que, convaincu de ma gratitude, il n'exige point de moi des preuves publiques. «Il est vrai; mais du moins faudraitil l'inviter à venir chez vous, pour lui exprimer votre reconnaissance. » Shuey-ping-sin avait appris de la bouche du vieux domestique qu'ayant rencontré Tieh-chung-u près de Péking, il avait imploré son assistance, et qu'il était retourné sans qu'elle eût connu le motif. Elle crut donc que le jeune lettré, après avoir renvoyé le domestique, était venu lui-même s'informer de la vérité du fait; et s'imaginant saisir l'occasion de lui apprendre ce qu'il désirait savoir, elle résolut de suivre le conseil de son oncle ; mais soupçonnant qu'il n'eût quelque autre dessein en vue, elle lui dit : « C'est à vous à me diriger; j'écrirai le billet d'invitation (tieh-tse), mais il faut que vous le signiez. » En conséquence elle envoya Shuey-yeong dans l'endroit que son oncle lui avait indiqué. Tieh-chung-u était occupé à réfléchir sur son aventure, et sur l'inconséquence de la conduite du visiteur, lorsqu'il vit entrer le domestique qui lui avait causé tant d'inquiétude. Il fut ravi de sa présence, et lui demanda pourquoi il n'é- tait pas venu le joindre à Pékin. Le domestique lui raconta tout ce qui lui était arrivé, -l'instruisit des motifs qui avaient obligé le visiteur à changer de conduite, lui expliqua les raisons qui l'avaient fait partir si subitement, et lui demanda pardon d'avoir occasioné le voyage qu'il venait de faire. Après lui avoir témoigné la joie que sa maîtresse ressentait de son arrivée, il lui présenta le billet d'invitation. Tieh-chung-u fut enchanté de ces nouvelles, mais ne voulut pas recevoir le tieh-tse. « Lorsque je me suis rendu chez elle ce matin, dit-il, j'ai vu la déclaration du visiteur et j'ai été satisfait. Vous venez de lever les doutes qui me restaient : pourquoi ferais-je ici un plus long séjour? Je partirai demain sans tarder. -Monsieur, acceptez du moins l'invitation que je vous fais au nom de mon second maître (1). « -Plusieurs raisons m'obligent à la (1) C'est-à-dire le frère de son maître. refuser; je ne veux point qu'on fasse la moindre fête à l'occasion de mon arrivée. Votre maîtresse a trop d'esprit pour ne pas sentir qu'il ne me convient point de me rendre auprès d'elle, quoiqu'elle ait la complaisance de m'inviter. Retournez donc chez vous, et assurez-la de mes très humbles respects. » » Shuey-yeong ne le pressa pas davantage, et alla rendre compte à sa maîtresse et à son oncle de sa commission. Ce dernier fut très fâché du refus; mais la nièce n'en sut point mauvais gré à Tich-chung-u. Shuey-guwin, mortifié de ce contretemps, alla trouver son gendre, et lui raconta ce qui s'était passé. «Ce refus, ditil, n'est qu'une feinte pour mieux cacher son dessein de voir ma nièce secrèteTe Ji e ment, je vous conseille de ne point le perdre de vue. «-Cet homme, répondit Kwo-khé-tzu, est un démon: comment pourraije venir à bout de le surprendre? Ne suis-je pas l'homme le plus apparent de la ville? Il n'ignore point que je désire épouser votre nièce; cependant il vient la solliciter, et se déclare ainsi ouvertement mon ennemi. Il a pénétré notre dessein, et il se tiendra dorénavant sur ses gardes. Je crois donc inutile de l'épier plus long-temps. Demain j'irai lui faire visite: il ne pourra se dispenser de me la rendre. Je le recevrai avec beaucoup de politesse, et je lui donnerai un repas auquel j'inviterai plusieurs jeunes gens de cette ville, fils de grands-mandarins ; j'aposterai des gens auprès de lui; nous l'exciterons à boire; et lorsqu'il sera échauffé par le vin, nous le provoquerons afin de l'obliger à nous dire quelque parole insultante: alors nous tomberons sur lui et nous le ferons expirer sous le bâton. Nous présenterons de suite au grand-visiteur une requête, dans laquelle nous l'accuserons d'avoir été l'auteur de cette querelle; nous nous mettrons ainsi à couvert, et nous ôterons l'envie à qui que ce soit de se compromettre à l'avenir avec les jeunes gens de cette ville; d'ailleurs cette aventure nous fera honneur, et nous nous signalerons par notre courage et notre bravoure. » Shuey-guwin applaudit à ce projet ; mais il ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il en craignait les suites. (1 Qu'ai-je à craindre, lui dit son gendre? Ignorez-vous le rang que mon père tient dans l'empire? « Ne perdez donc point de temps, car il compte partir demain matin. » Aussitôt il assembla ses gens, fit les billets de compliment, commanda sa chaise, et partit accompagné d'un brillant cortége. Etant arrivé au logis de Thieh-chung-u, il remit un billet à Siow-tan, qui le porta à son maître. Celui-ci fit dire qu'il n'y était point (1). Kwo- (1) Lorsque les Chinois ne veulent point recevoir, leurs domestiques disent qu'ils n'y sont pas : alors ceux qui viennent les voir laissent leurs billets de compliment au portier ou au domestique. On est obligé de leur rendre visite de même que si on l'avait reçue. Quelquefois un mandarin, après avoir reçu le billet, envoie prier la personne de ne point se donner la peine de sortir de sa chaise. Dans l'un et dans l'autre cas on khé-tzu demanda le valet, sortit de sa chaise, et lui parla quelque temps; ensuite il se remit dedans, et retourna chez lui. Tieh-chung-u apprit de son domestique que Kwo-khé-tzu lui avait demandé de ses nouvelles, et l'avait prié d'aller le voir. (( Que signifient, dit-il en lui-même, ces politesses? Il est mon ennemi, et il a sûrement dessein de me tromper. D'ailleurs je n'ai pas le temps de m'asdoit rendre la visite, ou le même jour, ou l'un des trois suivants, et même, si cela se peut, dans la matinée. Lorsque quelqu'un veut s'éviter la peine de recevoir ces politesses, il fait écrire sur la porte de son jardin, en lettres blanches : « Il est retiré dans son jardin. » (P. Semedo, page 60; Dahalde, vol. 1, page 296.) seoir à des banquets. Je suis ravi que Shuey-ping-sin soit en sûreté, et je veux absolument partir demain. » Mais il fit réflexion sur-le-champ que Kwo-khé-tzu était fils d'un mandarin du premier rang. « Il est venu, dit-il, chez moi comme un to-fang(tourbillon), toute la ville a été en rumeur, et personne n'ignore l'honneur qu'il m'a fait. Si je ne vais point chez lui, tout le monde me blàmera, et je passerai pour un grossier et un impoli. Je ne puis me dispenser d'accepter son offre, et j'irai le voir demain matin de bonne heure. Comme il aime à se reposer et qu'il se lève fort tard, je le trouverai sans doute encore couché, et je chargerai son domestique de lui faire mes compliments, ensuite je m'en retournerai. » Cette résolution prise, il se coucha, et ordonna à son valet de l'éveiller de bonne heure. Ces précautions furent néanmoins inutiles, car Kwo-khé-tzu avait laissé un domestique près de son auberge pour s'informer s'il avait dessein de lui rendre visite. Il apprit d'un valet l'ordre qu'il avait donné à Siow-tan de l'éveiller de bonne heure, et il alla sur-lechamp en avertir son maître, de manière que Tieh-chung-u le trouva levé lorsqu'il se rendit chez lui. Kwo-khé-tzu alla le recevoir dans la rue, et lui témoigna toutes sortes d'amitié. « Pourquoi, lui dit-il en riant, vous donner tant de peine? Je ne mérite point l'honneur que vous me faites. » Tieh-chung-u, voyant des caresses si empressées, ne douta point qu'il n'eût quelque mauvais dessein, et serait reparti si la politesse le lui eût permis. Il le suivit dans la grande salle, et il allait lui faire son compliment lorsque Kwo-khé-tzu lui dit : « Ce n'est point un endroit convenable pour recevoir cet honneur, et je vous prie de passer plus avant. » Il l'engagea donc à entrer dans une seconde salle, et ils se firent l'un l'autre les politesses usitées; ensuite ils s'assirent, et Kwo-khé-tzu fit apporter du thé. « Depuis long-temps, dit-il à Tiehchug-u, je vous connais de réputation, et j'avais toujours désiré avoir l'honneur de converser avec vous; aussitôt que j'ai appris votre arrivée dans cette ville, j'ai cherché l'occasion de vous voir ; je me trouve heureux que vous ayez daigné m'honorer de cette visite. Je souhaiterais qu'elle pût durer huit à dix jours. Tieh-chung-u, ayant bu son thé, se leva et lui dit : " » Monsieur, vos politesses exigeraient que je restasse ici plus long-temps; mais il faut nécessairement que je parte; des affaires indispensables m'y obligent; elles sont si importantes que je voudrais pouvoir partir aussi vite qu'un trait. » Il allait sortir lorsque Kwo-khé-tzu l'embrassa et lui dit : " Restez du moins trois jours ici. «Il faut absolument que je parte: ne me retenez pas plus long-temps, je vous prie. Ꭰ Il se disposait à sortir, lorsque Kwo-khé-tzu le prit par la main. ་ « Quoique je ne mérite point, dit-il, cette faveur par moi-même, vous de vez quelques égards à ma famille et au rang que je tiens; et nous méprisant comme vous faites Vous ne deviez point me rendre visite. Puisque vous êtes venu, il faut que je vous rende maître de ce pays en vous donnant un repas. - » C'est malgré moi que je refuse l'honneur que vous voulez me faire. Mes préparatifs sont disposés; il est nécessaire que je parte, et il m'est impossible de m'arrêter plus long-temps. [p. 154] « Je ne vous retiendrai pas par force; mais jesuis honteux de ne pas vous déterminer à rester. Déjeunez du moins : vous serez libre ensuite de votre conduite. Accordez - moi cette grâce: lorsque vous aurez déjeuné, vous continuerez votre route. avec moi : Si vous me laissiez suivre mon inclination, je refuserais votre offre; mais je l'accepte, puisque vous l'exigez ainsi. Mais comment osai-je vous causer tant de peine à la première visite que je vous fais! <«--Les amis ne connaissent point de peines."