Difference between revisions of "Lu Xun Complete Works/fr/Huagaiji xubian"

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= 华盖集续编 =
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= Suite de la collection Huagai =
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'''华盖集续编''' (华盖集续编)
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par '''Lu Xun''' (鲁迅, 1881-1936)
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Traduit du chinois.
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== Section 1 ==
  
 
Moins d'un an s'est écoulé, et pourtant le volume de mes notes éparses égale déjà celui de toute l'année dernière. Depuis l'automne, je vis au bord de la mer, n'ayant devant les yeux que nuages et eau, n'entendant le plus souvent que le bruit du vent et des vagues, presque entièrement coupé de la société. Si les circonstances ne changent pas, il est probable que je n'aurai plus guère de bavardages oiseux cette année. N'ayant rien à faire à la lumière de la lampe, j'ai rassemblé ces vieux manuscrits et me prépare à les faire imprimer, pour satisfaire les clients qui souhaitent lire mes réflexions éparses.
 
Moins d'un an s'est écoulé, et pourtant le volume de mes notes éparses égale déjà celui de toute l'année dernière. Depuis l'automne, je vis au bord de la mer, n'ayant devant les yeux que nuages et eau, n'entendant le plus souvent que le bruit du vent et des vagues, presque entièrement coupé de la société. Si les circonstances ne changent pas, il est probable que je n'aurai plus guère de bavardages oiseux cette année. N'ayant rien à faire à la lumière de la lampe, j'ai rassemblé ces vieux manuscrits et me prépare à les faire imprimer, pour satisfaire les clients qui souhaitent lire mes réflexions éparses.
  
 
Ce qui est discuté ici ne contient toujours aucun mystère cosmique ni vérité de l'existence humaine. Ce n'est que ce que j'ai rencontré, pensé et voulu dire — si superficiel, si extrême que ce soit — parfois couché sur le papier par mon pinceau. Pour me vanter un peu : c'est comme le cri involontaire aux moments de chagrin ou de joie, qui n'a évidemment rien à voir avec le destin des hommes ni la grandeur et la décadence du monde. Mais puisqu'il reste du temps, je les ai néanmoins rassemblés, comme un modeste témoignage de ma propre existence.
 
Ce qui est discuté ici ne contient toujours aucun mystère cosmique ni vérité de l'existence humaine. Ce n'est que ce que j'ai rencontré, pensé et voulu dire — si superficiel, si extrême que ce soit — parfois couché sur le papier par mon pinceau. Pour me vanter un peu : c'est comme le cri involontaire aux moments de chagrin ou de joie, qui n'a évidemment rien à voir avec le destin des hommes ni la grandeur et la décadence du monde. Mais puisqu'il reste du temps, je les ai néanmoins rassemblés, comme un modeste témoignage de ma propre existence.
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== Section 2 ==
  
 
== I ==
 
== I ==
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J'ai entendu dire qu'à partir de cette année, le professeur Chen Yuan (alias Xi Ying) entend cesser de se mêler des affaires d'autrui ; cette prophétie se trouvait dans la chronique « Bavardages oisifs » du numéro cinquante-six de la Modern Review. J'ai honte de dire que je n'ai pas lu ce numéro, et j'ignore donc les détails. Si c'est vrai, alors — hormis la formule de politesse habituelle « quel dommage » — je suis véritablement stupéfait de ma propre obtusion : à mon âge, j'ignorais encore que le passage du 31 décembre au 1er janvier pouvait produire chez d'autres une transformation si considérable. Ces derniers temps, je suis devenu assez insensible au tournant de l'année et ne ressens plus rien du tout. En vérité, si l'on voulait ressentir quelque chose, on n'en finirait pas de ressentir. Tout le monde accroche des drapeaux aux cinq couleurs, on dresse des arcs de triomphe dans les grandes rues, avec au milieu quatre caractères : « Célébration universelle » — c'est, paraît-il, le Nouvel An. Tout le monde ferme sa porte, colle les dieux gardiens, et les pétards crépitent — c'est aussi, paraît-il, le Nouvel An. Si les paroles et les actes changeaient vraiment à chaque Nouvel An, on ne pourrait changer assez vite et l'on finirait par tourner en rond. C'est pourquoi, bien que l'insensibilité au tournant de l'année comporte le risque d'être en retard, tout inconvénient a son avantage, et l'on en tire un modeste bénéfice.
 
J'ai entendu dire qu'à partir de cette année, le professeur Chen Yuan (alias Xi Ying) entend cesser de se mêler des affaires d'autrui ; cette prophétie se trouvait dans la chronique « Bavardages oisifs » du numéro cinquante-six de la Modern Review. J'ai honte de dire que je n'ai pas lu ce numéro, et j'ignore donc les détails. Si c'est vrai, alors — hormis la formule de politesse habituelle « quel dommage » — je suis véritablement stupéfait de ma propre obtusion : à mon âge, j'ignorais encore que le passage du 31 décembre au 1er janvier pouvait produire chez d'autres une transformation si considérable. Ces derniers temps, je suis devenu assez insensible au tournant de l'année et ne ressens plus rien du tout. En vérité, si l'on voulait ressentir quelque chose, on n'en finirait pas de ressentir. Tout le monde accroche des drapeaux aux cinq couleurs, on dresse des arcs de triomphe dans les grandes rues, avec au milieu quatre caractères : « Célébration universelle » — c'est, paraît-il, le Nouvel An. Tout le monde ferme sa porte, colle les dieux gardiens, et les pétards crépitent — c'est aussi, paraît-il, le Nouvel An. Si les paroles et les actes changeaient vraiment à chaque Nouvel An, on ne pourrait changer assez vite et l'on finirait par tourner en rond. C'est pourquoi, bien que l'insensibilité au tournant de l'année comporte le risque d'être en retard, tout inconvénient a son avantage, et l'on en tire un modeste bénéfice.
  
 
Mais il y a certaines choses que je ne parviens décidément pas à comprendre : par exemple, l'idée qu'il existe des « affaires oiseuses » dans le monde, et des gens qui « se mêlent d'affaires oiseuses ». J'ai désormais l'impression qu'il n'existe en réalité pas d'affaires oiseuses dans le monde ; dès que quelqu'un s'en occupe, elles ont toutes un rapport avec soi-même — même l'amour de l'humanité, parce que l'on est soi-même un être humain.
 
Mais il y a certaines choses que je ne parviens décidément pas à comprendre : par exemple, l'idée qu'il existe des « affaires oiseuses » dans le monde, et des gens qui « se mêlent d'affaires oiseuses ». J'ai désormais l'impression qu'il n'existe en réalité pas d'affaires oiseuses dans le monde ; dès que quelqu'un s'en occupe, elles ont toutes un rapport avec soi-même — même l'amour de l'humanité, parce que l'on est soi-même un être humain.
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== Section 3 ==
  
 
Bien qu'on dise que Pékin ressemble à un vaste désert, les jeunes continuent d'y affluer ; les vieux ne partent guère non plus — même si certains font un tour ailleurs, ils reviennent bientôt, comme si Pékin avait encore quelque chose qui mérite qu'on s'y attache. Le poète las du monde qui se lamente sur l'existence « soupire vraiment avec une émotion profonde », et pourtant il continue à vivre ; même le philosophe Schopenhauer, qui professait de suivre le Bouddha, ne pouvait s'empêcher de prendre en secret quelque médicament contre quelque mal, refusant d'« entrer facilement au nirvana ». Le dicton populaire dit : « Une mauvaise vie vaut mieux qu'une belle mort » — ce n'est naturellement que l'opinion vulgaire de gens vulgaires, mais les lettrés et les savants ne se comportent pas autrement. La seule différence est qu'ils ont toujours une bannière d'austère droiture, et une voie de fuite encore plus droitement austère.
 
Bien qu'on dise que Pékin ressemble à un vaste désert, les jeunes continuent d'y affluer ; les vieux ne partent guère non plus — même si certains font un tour ailleurs, ils reviennent bientôt, comme si Pékin avait encore quelque chose qui mérite qu'on s'y attache. Le poète las du monde qui se lamente sur l'existence « soupire vraiment avec une émotion profonde », et pourtant il continue à vivre ; même le philosophe Schopenhauer, qui professait de suivre le Bouddha, ne pouvait s'empêcher de prendre en secret quelque médicament contre quelque mal, refusant d'« entrer facilement au nirvana ». Le dicton populaire dit : « Une mauvaise vie vaut mieux qu'une belle mort » — ce n'est naturellement que l'opinion vulgaire de gens vulgaires, mais les lettrés et les savants ne se comportent pas autrement. La seule différence est qu'ils ont toujours une bannière d'austère droiture, et une voie de fuite encore plus droitement austère.
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Pékin devient chaque jour plus cher ; mon propre « modeste poste de fonctionnaire » a été supprimé par M. Zhang Shizhao en raison de mes « opinions présomptueuses ». Ce que j'ai rencontré jusqu'ici — pour emprunter les mots d'Andreïev — c'est « pas de fleurs, pas de poésie », seulement la hausse des prix. Et pourtant je m'accroche à mes « opinions présomptueuses », incapable de faire demi-tour. Si j'avais une sœur cadette, comme les affaires de famille du « monsieur aux bavardages oisifs » si admirablement décrites dans le supplément du Journal du Matin, qui s'écrierait : « Frère ! » — sa voix « comme une clochette d'argent résonnant dans une vallée reculée » — me suppliant : « Veux-tu bien cesser d'écrire des articles qui offensent les gens ? » — alors peut-être pourrais-je saisir ce prétexte pour tourner bride et me retirer dans une villa afin d'étudier les commentaires des Han sur les « Quatre Livres ». Mais hélas, je n'ai pas de si bonne sœur.
 
Pékin devient chaque jour plus cher ; mon propre « modeste poste de fonctionnaire » a été supprimé par M. Zhang Shizhao en raison de mes « opinions présomptueuses ». Ce que j'ai rencontré jusqu'ici — pour emprunter les mots d'Andreïev — c'est « pas de fleurs, pas de poésie », seulement la hausse des prix. Et pourtant je m'accroche à mes « opinions présomptueuses », incapable de faire demi-tour. Si j'avais une sœur cadette, comme les affaires de famille du « monsieur aux bavardages oisifs » si admirablement décrites dans le supplément du Journal du Matin, qui s'écrierait : « Frère ! » — sa voix « comme une clochette d'argent résonnant dans une vallée reculée » — me suppliant : « Veux-tu bien cesser d'écrire des articles qui offensent les gens ? » — alors peut-être pourrais-je saisir ce prétexte pour tourner bride et me retirer dans une villa afin d'étudier les commentaires des Han sur les « Quatre Livres ». Mais hélas, je n'ai pas de si bonne sœur.
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== Section 4 ==
  
 
Par le supplément de la Gazette de la Capitale, j'appris l'existence d'une revue appelée L'Esprit national, qui avait publié un article affirmant que Zhang Shizhao n'était certes pas recommandable, mais que les « bandits académiques » qui s'opposaient à Zhang Shizhao devaient eux aussi être abattus. Je ne sais pas si c'est véritablement l'essentiel. Mais cela n'a guère d'importance, car cela m'a simplement amené à penser à un sujet qui n'a rien à voir avec le texte original. L'idée est la suivante : selon les anciennes croyances chinoises, une personne possède trois âmes et six esprits, certains disent sept.
 
Par le supplément de la Gazette de la Capitale, j'appris l'existence d'une revue appelée L'Esprit national, qui avait publié un article affirmant que Zhang Shizhao n'était certes pas recommandable, mais que les « bandits académiques » qui s'opposaient à Zhang Shizhao devaient eux aussi être abattus. Je ne sais pas si c'est véritablement l'essentiel. Mais cela n'a guère d'importance, car cela m'a simplement amené à penser à un sujet qui n'a rien à voir avec le texte original. L'idée est la suivante : selon les anciennes croyances chinoises, une personne possède trois âmes et six esprits, certains disent sept.
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L'addiction chinoise à la fonction publique est profonde. La dynastie Han prisait la piété filiale, ce qui produisit l'enterrement de fils et la sculpture d'effigies de bois ; la dynastie Song prisait la philosophie néo-confucéenne, ce qui produisit de hauts chapeaux et des bottes déchirées ; la dynastie Qing prisait la dissertation d'examen, ce qui ne produisit que des « de plus » et des « par conséquent ». En somme : l'âme réside dans le fait d'être fonctionnaire — exercer le pouvoir officiel, adopter la mine officielle, parler le langage officiel.
 
L'addiction chinoise à la fonction publique est profonde. La dynastie Han prisait la piété filiale, ce qui produisit l'enterrement de fils et la sculpture d'effigies de bois ; la dynastie Song prisait la philosophie néo-confucéenne, ce qui produisit de hauts chapeaux et des bottes déchirées ; la dynastie Qing prisait la dissertation d'examen, ce qui ne produisit que des « de plus » et des « par conséquent ». En somme : l'âme réside dans le fait d'être fonctionnaire — exercer le pouvoir officiel, adopter la mine officielle, parler le langage officiel.
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== Section 5 ==
  
 
Je me souviens qu'à l'époque où l'on prônait la langue vernaculaire, elle fut en butte à maintes calomnies et diffamations. Mais quand la langue vernaculaire finit par ne pas s'effondrer, certains changèrent de discours et dirent : Néanmoins, on ne peut écrire un bon vernaculaire sans lire les livres anciens. Nous devrions naturellement faire preuve d'indulgence envers les bonnes intentions de ces conservateurs de l'antiquité, mais nous ne pouvons nous empêcher de sourire avec pitié devant leurs méthodes héréditaires. Quiconque a lu ne fût-ce qu'un peu les livres anciens possède ce vieux stratagème : une idée nouvellement surgit est une « hérésie » qu'il faut anéantir ; mais une fois qu'elle s'est imposée par la lutte et s'est établie, on découvre qu'elle était à l'origine « de même source que l'enseignement sacré ». Les choses étrangères veulent toutes « transformer le civilisé par le barbare » et doivent être exclues ; mais une fois que le « barbare » a pris le pouvoir au Royaume du Milieu, les recherches révèlent que même ce « barbare » était, en fin de compte, un descendant de l'Empereur Jaune. N'est-ce pas au-delà de toute attente ? Quoi que ce soit, notre « antiquité » contient absolument tout !
 
Je me souviens qu'à l'époque où l'on prônait la langue vernaculaire, elle fut en butte à maintes calomnies et diffamations. Mais quand la langue vernaculaire finit par ne pas s'effondrer, certains changèrent de discours et dirent : Néanmoins, on ne peut écrire un bon vernaculaire sans lire les livres anciens. Nous devrions naturellement faire preuve d'indulgence envers les bonnes intentions de ces conservateurs de l'antiquité, mais nous ne pouvons nous empêcher de sourire avec pitié devant leurs méthodes héréditaires. Quiconque a lu ne fût-ce qu'un peu les livres anciens possède ce vieux stratagème : une idée nouvellement surgit est une « hérésie » qu'il faut anéantir ; mais une fois qu'elle s'est imposée par la lutte et s'est établie, on découvre qu'elle était à l'origine « de même source que l'enseignement sacré ». Les choses étrangères veulent toutes « transformer le civilisé par le barbare » et doivent être exclues ; mais une fois que le « barbare » a pris le pouvoir au Royaume du Milieu, les recherches révèlent que même ce « barbare » était, en fin de compte, un descendant de l'Empereur Jaune. N'est-ce pas au-delà de toute attente ? Quoi que ce soit, notre « antiquité » contient absolument tout !
  
 
Ceux qui emploient les vieux stratagèmes ne progresseront naturellement jamais. Aujourd'hui encore, ils affirment que celui qui n'a pas « lu plusieurs centaines de volumes » ne saurait écrire une bonne prose vernaculaire, et ils traînent de force M. Wu Zhihui comme exemple.
 
Ceux qui emploient les vieux stratagèmes ne progresseront naturellement jamais. Aujourd'hui encore, ils affirment que celui qui n'a pas « lu plusieurs centaines de volumes » ne saurait écrire une bonne prose vernaculaire, et ils traînent de force M. Wu Zhihui comme exemple.
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== Section 6 ==
  
 
Dans ma région natale, le mouton n'est guère consommé ; dans toute la ville, on n'abat chaque jour que quelques chèvres. Pékin est véritablement une mer humaine, et la situation y est tout autre — les boucheries de mouton seules frappent le regard de tous côtés. Des troupeaux de moutons d'un blanc de neige emplissent souvent les rues, mais ce sont tous des moutons hu, que chez nous on appelle moutons à laine. Les chèvres de montagne sont rarement vues ; j'entends dire qu'à Pékin elles sont assez prisées, car plus intelligentes que les moutons hu, capables de mener le troupeau qui suit leurs moindres mouvements. C'est pourquoi, bien que les bergers en élèvent parfois quelques-unes, ils les utilisent uniquement comme meneuses des moutons hu et ne les abattent jamais.
 
Dans ma région natale, le mouton n'est guère consommé ; dans toute la ville, on n'abat chaque jour que quelques chèvres. Pékin est véritablement une mer humaine, et la situation y est tout autre — les boucheries de mouton seules frappent le regard de tous côtés. Des troupeaux de moutons d'un blanc de neige emplissent souvent les rues, mais ce sont tous des moutons hu, que chez nous on appelle moutons à laine. Les chèvres de montagne sont rarement vues ; j'entends dire qu'à Pékin elles sont assez prisées, car plus intelligentes que les moutons hu, capables de mener le troupeau qui suit leurs moindres mouvements. C'est pourquoi, bien que les bergers en élèvent parfois quelques-unes, ils les utilisent uniquement comme meneuses des moutons hu et ne les abattent jamais.
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« Où allez-vous ?! »
 
« Où allez-vous ?! »
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== Section 7 ==
  
 
Un ami m'envoya soudain un exemplaire du Supplément du Journal du Matin, et j'eus aussitôt le sentiment que c'était inhabituel, car il savait que j'étais trop paresseux pour lire ce genre de choses. Mais puisqu'il l'avait spécialement envoyé, autant jeter un coup d'œil au titre : « Avis aux lecteurs concernant la liasse de correspondance ci-dessous. » La signature disait : Zhimo. Ha ! C'est pour me taquiner qu'on me l'envoie, pensai-je. Je tournai vite la page et trouvai plusieurs lettres — celui-ci écrivant à celui-là, celui-là à celui-ci — et après avoir lu quelques lignes, je compris qu'il s'agissait apparemment encore de l'affaire du « Bavardage oisif... Bavardage oisif ». Je ne connaissais de cette affaire que peu de chose, à savoir que j'avais vu à la Société de la Nouvelle Marée une lettre du professeur Chen Yuan (Xi Ying) disant que mes « faits inventés et "rumeurs" répandues étaient déjà innombrables ». Je ne pus m'empêcher de rire ; l'homme souffre de ne pouvoir hacher son propre âme en chair à pâté — c'est pourquoi il a de la mémoire, et c'est pourquoi il éprouve de l'émotion ou de l'absurdité. Je me souviens que le premier à avoir jugé l'affaire Yang Yinyu — c'est-à-dire les troubles de l'École normale des femmes — sur la base de « rumeurs » n'était autre que ce même M. Xi Ying, et que ce grand article parut dans le numéro du 30 mai de la Modern Review l'année dernière.
 
Un ami m'envoya soudain un exemplaire du Supplément du Journal du Matin, et j'eus aussitôt le sentiment que c'était inhabituel, car il savait que j'étais trop paresseux pour lire ce genre de choses. Mais puisqu'il l'avait spécialement envoyé, autant jeter un coup d'œil au titre : « Avis aux lecteurs concernant la liasse de correspondance ci-dessous. » La signature disait : Zhimo. Ha ! C'est pour me taquiner qu'on me l'envoie, pensai-je. Je tournai vite la page et trouvai plusieurs lettres — celui-ci écrivant à celui-là, celui-là à celui-ci — et après avoir lu quelques lignes, je compris qu'il s'agissait apparemment encore de l'affaire du « Bavardage oisif... Bavardage oisif ». Je ne connaissais de cette affaire que peu de chose, à savoir que j'avais vu à la Société de la Nouvelle Marée une lettre du professeur Chen Yuan (Xi Ying) disant que mes « faits inventés et "rumeurs" répandues étaient déjà innombrables ». Je ne pus m'empêcher de rire ; l'homme souffre de ne pouvoir hacher son propre âme en chair à pâté — c'est pourquoi il a de la mémoire, et c'est pourquoi il éprouve de l'émotion ou de l'absurdité. Je me souviens que le premier à avoir jugé l'affaire Yang Yinyu — c'est-à-dire les troubles de l'École normale des femmes — sur la base de « rumeurs » n'était autre que ce même M. Xi Ying, et que ce grand article parut dans le numéro du 30 mai de la Modern Review l'année dernière.
  
 
À cette époque, lorsque je vis le mot « rumeurs », je fus assez indigné et répliquai immédiatement, tout en ayant honte de ne pas posséder « dix ans de lecture et dix ans de culture de la sérénité ». De façon inattendue, six mois plus tard, ces « rumeurs » s'étaient transformées en rumeurs répandues par moi — fabriquer ses propres « rumeurs » sur soi-même — c'est véritablement creuser sa propre tombe. Pas même un homme intelligent, encore moins un sot, ne saurait y voir clair.
 
À cette époque, lorsque je vis le mot « rumeurs », je fus assez indigné et répliquai immédiatement, tout en ayant honte de ne pas posséder « dix ans de lecture et dix ans de culture de la sérénité ». De façon inattendue, six mois plus tard, ces « rumeurs » s'étaient transformées en rumeurs répandues par moi — fabriquer ses propres « rumeurs » sur soi-même — c'est véritablement creuser sa propre tombe. Pas même un homme intelligent, encore moins un sot, ne saurait y voir clair.
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== Section 8 ==
  
 
Le 30 janvier, le supplément du Journal du Matin était bourré de certaines choses que l'on appelle désormais le « numéro spécial d'attaque contre Zhou » — de véritables curiosités qui révèlent la vraie nature de ces messieurs. Pour des raisons inconnues, le Supplément du Matin a soudainement clos l'affaire aujourd'hui, suivant le format habituel de la correspondance : le professeur Li Siguang (李四光) a fourni les remarques d'ouverture, suivi du « Poète-Philosophe » Xu Zhimo (徐志摩) pour la partie finale. Chantant à l'unisson, ils ont lancé : « Halte ! Lançons un puissant "Halte !" aux deux parties de cette mêlée ! » Et puis vint la « déclaration : dorénavant cette publication ne publiera plus de textes attaquant des personnes », et cetera.
 
Le 30 janvier, le supplément du Journal du Matin était bourré de certaines choses que l'on appelle désormais le « numéro spécial d'attaque contre Zhou » — de véritables curiosités qui révèlent la vraie nature de ces messieurs. Pour des raisons inconnues, le Supplément du Matin a soudainement clos l'affaire aujourd'hui, suivant le format habituel de la correspondance : le professeur Li Siguang (李四光) a fourni les remarques d'ouverture, suivi du « Poète-Philosophe » Xu Zhimo (徐志摩) pour la partie finale. Chantant à l'unisson, ils ont lancé : « Halte ! Lançons un puissant "Halte !" aux deux parties de cette mêlée ! » Et puis vint la « déclaration : dorénavant cette publication ne publiera plus de textes attaquant des personnes », et cetera.
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3 février.
 
3 février.
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== Section 9 ==
  
 
Assis, j'écoute le bruit des pétards, proches et lointains, et je sais que les Dieux du Foyer montent les uns après les autres au Ciel pour médire de leurs maîtres devant l'Empereur de Jade. Mais il ne dit probablement rien en fin de compte — sinon les Chinois auraient certainement encore plus de malchance qu'ils n'en ont déjà.
 
Assis, j'écoute le bruit des pétards, proches et lointains, et je sais que les Dieux du Foyer montent les uns après les autres au Ciel pour médire de leurs maîtres devant l'Empereur de Jade. Mais il ne dit probablement rien en fin de compte — sinon les Chinois auraient certainement encore plus de malchance qu'ils n'en ont déjà.
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5 février.
 
5 février.
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== Section 10 ==
  
 
Quand les Chinois traitent avec les dieux et les esprits, ils flattent les féroces — comme le Dieu de la Pestilence et le Dieu du Feu — tout en brimant les plus honnêtes, comme le Dieu du Sol ou le Dieu du Foyer. Le traitement réservé à l'empereur suit une logique semblable. Le souverain et le peuple appartiennent à la même nation ; en temps de chaos, « celui qui réussit est roi, celui qui échoue est bandit ». En temps normal, l'un devient empereur selon la coutume et les autres restent roturiers selon la coutume ; entre les deux, il n'y a pas grande différence de pensée. Ainsi, tandis que l'empereur et ses ministres ont leur « politique d'abrutissement du peuple », le peuple a pareillement sa propre « politique d'abrutissement du souverain ».
 
Quand les Chinois traitent avec les dieux et les esprits, ils flattent les féroces — comme le Dieu de la Pestilence et le Dieu du Feu — tout en brimant les plus honnêtes, comme le Dieu du Sol ou le Dieu du Foyer. Le traitement réservé à l'empereur suit une logique semblable. Le souverain et le peuple appartiennent à la même nation ; en temps de chaos, « celui qui réussit est roi, celui qui échoue est bandit ». En temps normal, l'un devient empereur selon la coutume et les autres restent roturiers selon la coutume ; entre les deux, il n'y a pas grande différence de pensée. Ainsi, tandis que l'empereur et ses ministres ont leur « politique d'abrutissement du peuple », le peuple a pareillement sa propre « politique d'abrutissement du souverain ».
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17 février.
 
17 février.
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== Section 11 ==
  
 
== 1 ==
 
== 1 ==
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Encore une parole de M. Schopenhauer :
 
Encore une parole de M. Schopenhauer :
  
 
« Il n'est pas de rose sans épines. — Mais il y a bien des épines sans rose. » Le titre a été légèrement modifié, ce qui le rend plus plaisant.
 
« Il n'est pas de rose sans épines. — Mais il y a bien des épines sans rose. » Le titre a été légèrement modifié, ce qui le rend plus plaisant.
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« Des roses sans fleurs » est aussi assez plaisant.
 
« Des roses sans fleurs » est aussi assez plaisant.
  
 
== 2 ==
 
== 2 ==
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L'année dernière, pour une raison inconnue, ce M. Schopenhauer se trouva soudain au goût des messieurs de notre pays, et ils tirèrent à eux un morceau de son essai « Sur les femmes ». Moi aussi, j'ai cité pêle-mêle à plusieurs reprises, mais malheureusement ce n'étaient que des épines sans roses — véritablement un grand trouble-fête, et je prie ces messieurs de m'en excuser.
 
L'année dernière, pour une raison inconnue, ce M. Schopenhauer se trouva soudain au goût des messieurs de notre pays, et ils tirèrent à eux un morceau de son essai « Sur les femmes ». Moi aussi, j'ai cité pêle-mêle à plusieurs reprises, mais malheureusement ce n'étaient que des épines sans roses — véritablement un grand trouble-fête, et je prie ces messieurs de m'en excuser.
  
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== 3 ==
 
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Quelqu'un m'a qualifié de « tireur de flèches froides ».
 
Quelqu'un m'a qualifié de « tireur de flèches froides ».
  
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== 4 ==
 
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M. Cai Yuanpei (蔡孑民) venait à peine d'arriver à Shanghai que le Journal du Matin, citant un télégramme de l'agence de presse Guowen, publia solennellement ses propos, ajoutant un commentaire éditorial selon lequel ils « devaient être le fruit d'années de recherche assidue et d'observation froide, bien dignes d'instruire la nation et méritant l'attention de la classe intellectuelle ».
 
M. Cai Yuanpei (蔡孑民) venait à peine d'arriver à Shanghai que le Journal du Matin, citant un télégramme de l'agence de presse Guowen, publia solennellement ses propos, ajoutant un commentaire éditorial selon lequel ils « devaient être le fruit d'années de recherche assidue et d'observation froide, bien dignes d'instruire la nation et méritant l'attention de la classe intellectuelle ».
  
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== 5 ==
 
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Le prophète — c'est-à-dire celui qui s'éveille le premier — est invariablement mal accueilli dans sa patrie et souvent persécuté par ses contemporains. Même les grands hommes connaissent souvent ce sort. Pour gagner la vénération et l'admiration des gens, il faut mourir, ou se taire, ou ne pas être présent.
 
Le prophète — c'est-à-dire celui qui s'éveille le premier — est invariablement mal accueilli dans sa patrie et souvent persécuté par ses contemporains. Même les grands hommes connaissent souvent ce sort. Pour gagner la vénération et l'admiration des gens, il faut mourir, ou se taire, ou ne pas être présent.
  
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== 6 ==
 
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L'écrivain français Romain Rolland a soixante ans cette année. À cette occasion, la rédaction du Journal du Matin a sollicité des contributions, et M. Xu Zhimo (徐志摩), après son introduction, a exprimé ce sentiment : « ...Mais si quelqu'un prenait des slogans à la mode — "À bas l'impérialisme" et autres — ou les phénomènes de division et de suspicion, et allait rapporter à M. Rolland que ceci est la Nouvelle Chine, je ne saurais plus prédire sa réaction. » (Supplément du Matin, n° 1299)
 
L'écrivain français Romain Rolland a soixante ans cette année. À cette occasion, la rédaction du Journal du Matin a sollicité des contributions, et M. Xu Zhimo (徐志摩), après son introduction, a exprimé ce sentiment : « ...Mais si quelqu'un prenait des slogans à la mode — "À bas l'impérialisme" et autres — ou les phénomènes de division et de suspicion, et allait rapporter à M. Rolland que ceci est la Nouvelle Chine, je ne saurais plus prédire sa réaction. » (Supplément du Matin, n° 1299)
  
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== 7 ==
 
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M. Zhimo a dit : « Je fais rarement l'éloge de quelqu'un. Mais pour ce qui est de l'étude par Xi Ying des écrits d'Anatole France, j'ose dire qu'il a déjà mérité, selon l'expression de Tianjin, la qualification de "bien fondé". » Et encore : « Quelqu'un comme Xi Ying, à mon avis, mérite véritablement le titre de "savant". » (Supplément du Matin, n° 1423)
 
M. Zhimo a dit : « Je fais rarement l'éloge de quelqu'un. Mais pour ce qui est de l'étude par Xi Ying des écrits d'Anatole France, j'ose dire qu'il a déjà mérité, selon l'expression de Tianjin, la qualification de "bien fondé". » Et encore : « Quelqu'un comme Xi Ying, à mon avis, mérite véritablement le titre de "savant". » (Supplément du Matin, n° 1423)
  
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== 8 ==
 
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M. Zhimo a dit : « Quant aux œuvres de M. Lu Xun — c'est très irrespectueux à dire —, j'en ai lu fort peu. Juste deux ou trois nouvelles du recueil Nahan [Cri d'appel], et récemment, parce que quelqu'un l'a honoré du titre de Nietzsche chinois, quelques pages de son recueil Re Feng [Vent brûlant]. Ses textes habituels et épars — même si je les lis, c'est comme si je ne les avais pas lus ; rien ne pénètre, ou simplement je ne comprends pas. » (Supplément du Matin, n° 1433)
 
M. Zhimo a dit : « Quant aux œuvres de M. Lu Xun — c'est très irrespectueux à dire —, j'en ai lu fort peu. Juste deux ou trois nouvelles du recueil Nahan [Cri d'appel], et récemment, parce que quelqu'un l'a honoré du titre de Nietzsche chinois, quelques pages de son recueil Re Feng [Vent brûlant]. Ses textes habituels et épars — même si je les lis, c'est comme si je ne les avais pas lus ; rien ne pénètre, ou simplement je ne comprends pas. » (Supplément du Matin, n° 1433)
  
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== 9 ==
 
== 9 ==
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Mais je souhaite restituer le titre honorifique d'« avoir étudié les littératures étrangères ». L'un des « frères Zhou », c'est sans doute encore moi. Quand ai-je jamais étudié quoi que ce soit ? Lire quelques romans étrangers et biographies d'écrivains en tant qu'étudiant — est-ce que cela compte comme « avoir étudié les littératures étrangères » ?
 
Mais je souhaite restituer le titre honorifique d'« avoir étudié les littératures étrangères ». L'un des « frères Zhou », c'est sans doute encore moi. Quand ai-je jamais étudié quoi que ce soit ? Lire quelques romans étrangers et biographies d'écrivains en tant qu'étudiant — est-ce que cela compte comme « avoir étudié les littératures étrangères » ?
  
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== 10 ==
 
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Et en vérité, riposter quand on est calomnié mais se taire quand on est loué, c'est tout simplement la nature humaine. Qui peut soutenir que, parce que la joue gauche a reçu un baiser de l'être aimé sans un bruit, il faudrait, invoquant ce précédent, offrir silencieusement la joue droite à l'ennemi pour qu'il la morde ?
 
Et en vérité, riposter quand on est calomnié mais se taire quand on est loué, c'est tout simplement la nature humaine. Qui peut soutenir que, parce que la joue gauche a reçu un baiser de l'être aimé sans un bruit, il faudrait, invoquant ce précédent, offrir silencieusement la joue droite à l'ennemi pour qu'il la morde ?
  
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27 février.
 
27 février.
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== Section 12 ==
  
 
== 1 ==
 
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Le noble britannique Lord Birkenhead a dit : « Les étudiants chinois ne lisent que les journaux en anglais et ont oublié les enseignements de Confucius. Le plus grand ennemi de l'Angleterre, ce sont ces étudiants qui maudissent l'Empire de toutes leurs forces et se réjouissent de ses malheurs... La Chine est le meilleur terrain d'activité pour les partis radicaux... » (Télégramme Reuters de Londres, 30 juin 1925.)
 
Le noble britannique Lord Birkenhead a dit : « Les étudiants chinois ne lisent que les journaux en anglais et ont oublié les enseignements de Confucius. Le plus grand ennemi de l'Angleterre, ce sont ces étudiants qui maudissent l'Empire de toutes leurs forces et se réjouissent de ses malheurs... La Chine est le meilleur terrain d'activité pour les partis radicaux... » (Télégramme Reuters de Londres, 30 juin 1925.)
  
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== 2 ==
 
== 2 ==
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Le professeur Xi Ying (西瀅) a dit : « On m'apprend que dans le "front uni", les rumeurs à mon sujet sont particulièrement nombreuses, et il paraît que je perçois à moi seul trois mille yuans par mois. Les "rumeurs" coulent sur la langue ; sur le papier, on ne les voit guère. » (Xiandai Pinglun [Revue contemporaine], n° 65.)
 
Le professeur Xi Ying (西瀅) a dit : « On m'apprend que dans le "front uni", les rumeurs à mon sujet sont particulièrement nombreuses, et il paraît que je perçois à moi seul trois mille yuans par mois. Les "rumeurs" coulent sur la langue ; sur le papier, on ne les voit guère. » (Xiandai Pinglun [Revue contemporaine], n° 65.)
  
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== 3 ==
 
== 3 ==
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Il paraît qu'après que « M. Gu Tong » (孤桐先生) eut quitté ses fonctions, sa revue Jia Yin (甲寅) retrouva progressivement un peu de vie. D'où l'on peut conclure qu'on ne devrait pas exercer de fonctions officielles. Or voilà qu'il est redevenu Secrétaire général du Gouvernement exécutif provisoire — Jia Yin montre-t-elle encore des signes de vie ? Si oui, alors exercer des fonctions n'est peut-être pas si néfaste après tout...
 
Il paraît qu'après que « M. Gu Tong » (孤桐先生) eut quitté ses fonctions, sa revue Jia Yin (甲寅) retrouva progressivement un peu de vie. D'où l'on peut conclure qu'on ne devrait pas exercer de fonctions officielles. Or voilà qu'il est redevenu Secrétaire général du Gouvernement exécutif provisoire — Jia Yin montre-t-elle encore des signes de vie ? Si oui, alors exercer des fonctions n'est peut-être pas si néfaste après tout...
  
 
== 4 ==
 
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Ce n'est plus le moment d'écrire des choses comme « Roses sans fleurs ».
 
Ce n'est plus le moment d'écrire des choses comme « Roses sans fleurs ».
  
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== 5 ==
 
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Le 18 mars de la quinzième année de la République de Chine, le gouvernement de Duan Qirui (段祺瑞) fit encercler et massacrer par ses gardes, armés de fusils et de sabres, devant les portes du Conseil d'État, des pétitionnaires désarmés — jeunes hommes et jeunes femmes dont le dessein était de soutenir la diplomatie nationale — au nombre de plusieurs centaines. Puis il publia un décret les calomniant de « factieux » !
 
Le 18 mars de la quinzième année de la République de Chine, le gouvernement de Duan Qirui (段祺瑞) fit encercler et massacrer par ses gardes, armés de fusils et de sabres, devant les portes du Conseil d'État, des pétitionnaires désarmés — jeunes hommes et jeunes femmes dont le dessein était de soutenir la diplomatie nationale — au nombre de plusieurs centaines. Puis il publia un décret les calomniant de « factieux » !
  
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== 6 ==
 
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La Chine se laisse tout simplement dévorer par les loups et les tigres, et personne ne s'en soucie. Les seuls qui s'en soucient sont quelques jeunes étudiants, qui devraient normalement étudier en paix, mais les temps sont si troublés qu'ils ne peuvent rester tranquilles. Si les gouvernants avaient la moindre conscience, comment ne feraient-ils pas leur examen de conscience pour éveiller en eux une once de bonté naturelle ?
 
La Chine se laisse tout simplement dévorer par les loups et les tigres, et personne ne s'en soucie. Les seuls qui s'en soucient sont quelques jeunes étudiants, qui devraient normalement étudier en paix, mais les temps sont si troublés qu'ils ne peuvent rester tranquilles. Si les gouvernants avaient la moindre conscience, comment ne feraient-ils pas leur examen de conscience pour éveiller en eux une once de bonté naturelle ?
  
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== 7 ==
 
== 7 ==
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S'il était vrai que de tels jeunes puissent être liquidés par un seul massacre, sachez ceci : les massacreurs ne seraient nullement les vainqueurs non plus.
 
S'il était vrai que de tels jeunes puissent être liquidés par un seul massacre, sachez ceci : les massacreurs ne seraient nullement les vainqueurs non plus.
  
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== 8 ==
 
== 8 ==
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Si la Chine n'est pas encore vouée à périr, alors les faits historiques nous ont déjà enseigné que ce qui suivra dépassera de loin les attentes des massacreurs —
 
Si la Chine n'est pas encore vouée à périr, alors les faits historiques nous ont déjà enseigné que ce qui suivra dépassera de loin les attentes des massacreurs —
  
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== 9 ==
 
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Tout ce qui précède n'est que paroles en l'air. Qu'importe ce qui est écrit à la plume ?
 
Tout ce qui précède n'est que paroles en l'air. Qu'importe ce qui est écrit à la plume ?
  
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Écrit le 18 mars — le jour le plus sombre depuis la fondation de la République.
 
Écrit le 18 mars — le jour le plus sombre depuis la fondation de la République.
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== Section 13 ==
  
 
Du point de vue des gens ordinaires — surtout des Chinois, si longtemps piétinés par les races étrangères et leurs laquais et chiens de garde — le tueur est toujours le vainqueur, et le tué toujours le perdant. Et les faits sous nos yeux sont effectivement ainsi.
 
Du point de vue des gens ordinaires — surtout des Chinois, si longtemps piétinés par les races étrangères et leurs laquais et chiens de garde — le tueur est toujours le vainqueur, et le tué toujours le perdant. Et les faits sous nos yeux sont effectivement ainsi.
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25 mars.
 
25 mars.
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== Section 14 ==
  
 
Le massacre du 18 mars, vu rétrospectivement, était clairement un piège tendu par le gouvernement, dans lequel ces jeunes gens au cœur pur eurent le malheur de tomber — avec plus de trois cents morts et blessés. La clé du succès de ce piège résidait entièrement dans l'efficacité des « rumeurs ».
 
Le massacre du 18 mars, vu rétrospectivement, était clairement un piège tendu par le gouvernement, dans lequel ces jeunes gens au cœur pur eurent le malheur de tomber — avec plus de trois cents morts et blessés. La clé du succès de ce piège résidait entièrement dans l'efficacité des « rumeurs ».
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26 mars.
 
26 mars.
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== Section 15 ==
  
 
== I ==
 
== I ==
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Le 25 mars, la quinzième année de la République de Chine — le jour où l'Université normale nationale pour femmes de Pékin tenait une cérémonie commémorative pour Mademoiselle Liu Hezhen (刘和珍) et Mademoiselle Yang Dequn (杨德群), tombées le 18 devant la résidence du chef de l'exécutif Duan Qirui (段祺瑞) — j'errais seul hors de la salle des cérémonies lorsque je rencontrai Mademoiselle Cheng, qui vint me demander : « Maître, avez-vous écrit quelque chose pour Liu Hezhen ? » Je dis : « Non. » Elle me dit alors solennellement : « Maître, il faudrait vraiment écrire quelque chose ; de son vivant, Liu Hezhen aimait beaucoup lire vos essais. »
 
Le 25 mars, la quinzième année de la République de Chine — le jour où l'Université normale nationale pour femmes de Pékin tenait une cérémonie commémorative pour Mademoiselle Liu Hezhen (刘和珍) et Mademoiselle Yang Dequn (杨德群), tombées le 18 devant la résidence du chef de l'exécutif Duan Qirui (段祺瑞) — j'errais seul hors de la salle des cérémonies lorsque je rencontrai Mademoiselle Cheng, qui vint me demander : « Maître, avez-vous écrit quelque chose pour Liu Hezhen ? » Je dis : « Non. » Elle me dit alors solennellement : « Maître, il faudrait vraiment écrire quelque chose ; de son vivant, Liu Hezhen aimait beaucoup lire vos essais. »
  
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== II ==
 
== II ==
 +
 
Le vrai guerrier ose affronter la vie la plus sinistre, ose faire face au sang le plus abondant. Quelle sorte d'homme affligé et bienheureux est-ce là ? Pourtant, le destin agence souvent les choses pour les médiocres : avec le cours du temps, il efface les anciennes traces, ne laissant qu'une tache de sang d'un rouge pâle et un vague chagrin. Au milieu de cette tache de sang d'un rouge pâle et de ce vague chagrin, il est encore accordé aux hommes une existence volée et provisoire, pour maintenir ce monde qui semble humain sans l'être. Je ne sais quand un tel monde prendra fin !
 
Le vrai guerrier ose affronter la vie la plus sinistre, ose faire face au sang le plus abondant. Quelle sorte d'homme affligé et bienheureux est-ce là ? Pourtant, le destin agence souvent les choses pour les médiocres : avec le cours du temps, il efface les anciennes traces, ne laissant qu'une tache de sang d'un rouge pâle et un vague chagrin. Au milieu de cette tache de sang d'un rouge pâle et de ce vague chagrin, il est encore accordé aux hommes une existence volée et provisoire, pour maintenir ce monde qui semble humain sans l'être. Je ne sais quand un tel monde prendra fin !
  
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== III ==
 
== III ==
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Parmi les plus de quarante jeunes gens tués, Mademoiselle Liu Hezhen était mon étudiante. Quant au mot « étudiante » — j'ai toujours pensé et dit cela ainsi, mais à présent j'hésite quelque peu, car je devrais lui offrir ma tristesse et mon respect. Elle n'était pas une étudiante de « moi qui n'ai fait que survivre jusqu'ici » ; elle était une jeune Chinoise morte pour la Chine.
 
Parmi les plus de quarante jeunes gens tués, Mademoiselle Liu Hezhen était mon étudiante. Quant au mot « étudiante » — j'ai toujours pensé et dit cela ainsi, mais à présent j'hésite quelque peu, car je devrais lui offrir ma tristesse et mon respect. Elle n'était pas une étudiante de « moi qui n'ai fait que survivre jusqu'ici » ; elle était une jeune Chinoise morte pour la Chine.
  
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== IV ==
 
== IV ==
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Le matin du 18, j'appris seulement qu'une pétition collective devait se rendre au siège du gouvernement dans la matinée. L'après-midi, vint la terrible nouvelle : la garde avait effectivement ouvert le feu, tuant et blessant plusieurs centaines de personnes, et Mademoiselle Liu Hezhen figurait parmi les victimes. Mais j'étais si incrédule que j'en doutais presque. J'ai toujours prêté aux Chinois la pire malveillance, et pourtant je n'avais pas prévu, ni ne pouvais croire, qu'ils pussent descendre à de telles profondeurs d'ignominie et de cruauté. Comment, de surcroît, la toujours souriante et douce Mademoiselle Liu Hezhen aurait-elle pu venir, sans raison aucune, saigner à mort devant les portes de la résidence ?
 
Le matin du 18, j'appris seulement qu'une pétition collective devait se rendre au siège du gouvernement dans la matinée. L'après-midi, vint la terrible nouvelle : la garde avait effectivement ouvert le feu, tuant et blessant plusieurs centaines de personnes, et Mademoiselle Liu Hezhen figurait parmi les victimes. Mais j'étais si incrédule que j'en doutais presque. J'ai toujours prêté aux Chinois la pire malveillance, et pourtant je n'avais pas prévu, ni ne pouvais croire, qu'ils pussent descendre à de telles profondeurs d'ignominie et de cruauté. Comment, de surcroît, la toujours souriante et douce Mademoiselle Liu Hezhen aurait-elle pu venir, sans raison aucune, saigner à mort devant les portes de la résidence ?
  
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== V ==
 
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Mais j'ai encore quelque chose à dire.
 
Mais j'ai encore quelque chose à dire.
  
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== VI ==
 
== VI ==
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Le temps s'écoule sans cesse, les rues restent aussi paisibles qu'à l'accoutumée. Quelques vies limitées ne comptent pour rien en Chine — tout au plus fournissent-elles un sujet de conversation après dîner aux oisifs sans méchanceté, ou une semence pour les « rumeurs » des oisifs malveillants. Quant à une signification plus profonde au-delà de cela, je la trouve bien mince, car ce n'était en vérité rien de plus qu'une pétition de gens désarmés. L'histoire de l'avancée sanglante de l'humanité est comme la formation du charbon : à l'époque, d'énormes quantités de bois furent consumées, mais le résultat ne fut qu'un petit morceau — et les pétitions n'y ont aucune place, encore moins celles de gens désarmés.
 
Le temps s'écoule sans cesse, les rues restent aussi paisibles qu'à l'accoutumée. Quelques vies limitées ne comptent pour rien en Chine — tout au plus fournissent-elles un sujet de conversation après dîner aux oisifs sans méchanceté, ou une semence pour les « rumeurs » des oisifs malveillants. Quant à une signification plus profonde au-delà de cela, je la trouve bien mince, car ce n'était en vérité rien de plus qu'une pétition de gens désarmés. L'histoire de l'avancée sanglante de l'humanité est comme la formation du charbon : à l'époque, d'énormes quantités de bois furent consumées, mais le résultat ne fut qu'un petit morceau — et les pétitions n'y ont aucune place, encore moins celles de gens désarmés.
  
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== VII ==
 
== VII ==
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J'ai déjà dit : j'ai toujours prêté aux Chinois la pire malveillance. Mais cette fois, plusieurs choses ont dépassé même mes attentes. Premièrement, que les autorités aient pu être si cruelles. Deuxièmement, que les colporteurs de rumeurs aient pu descendre à une telle bassesse. Troisièmement, que les femmes chinoises aient pu affronter le danger avec une telle sérénité.
 
J'ai déjà dit : j'ai toujours prêté aux Chinois la pire malveillance. Mais cette fois, plusieurs choses ont dépassé même mes attentes. Premièrement, que les autorités aient pu être si cruelles. Deuxièmement, que les colporteurs de rumeurs aient pu descendre à une telle bassesse. Troisièmement, que les femmes chinoises aient pu affronter le danger avec une telle sérénité.
  
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Hélas ! Les mots me manquent, mais par ces lignes je commémore Mademoiselle Liu Hezhen !
 
Hélas ! Les mots me manquent, mais par ces lignes je commémore Mademoiselle Liu Hezhen !
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== Section 16 ==
  
 
== I ==
 
== I ==
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Je n'ai jamais approuvé les pétitions — mais non par crainte d'un massacre comme celui du 18 mars. Un tel massacre, je n'en avais vraiment pas rêvé, bien que j'aie l'habitude d'examiner mes compatriotes chinois avec la mentalité d'un « gratte-papier à la plume empoisonnée ». Je savais seulement qu'ils étaient apathiques, sans conscience, et qu'il ne valait pas la peine de leur adresser la parole — encore moins par des pétitions, encore moins désarmés — mais je n'avais pas prévu une cruauté aussi sournoise. Ceux qui auraient pu le prévoir n'étaient probablement que Duan Qirui (段祺瑞), Jia Deyao (贾德耀), Zhang Shizhao (章士钊) et leurs semblables. Les vies de quarante-sept jeunes hommes et femmes furent arrachées entièrement par la tromperie — c'était purement et simplement un meurtre par guet-apens.
 
Je n'ai jamais approuvé les pétitions — mais non par crainte d'un massacre comme celui du 18 mars. Un tel massacre, je n'en avais vraiment pas rêvé, bien que j'aie l'habitude d'examiner mes compatriotes chinois avec la mentalité d'un « gratte-papier à la plume empoisonnée ». Je savais seulement qu'ils étaient apathiques, sans conscience, et qu'il ne valait pas la peine de leur adresser la parole — encore moins par des pétitions, encore moins désarmés — mais je n'avais pas prévu une cruauté aussi sournoise. Ceux qui auraient pu le prévoir n'étaient probablement que Duan Qirui (段祺瑞), Jia Deyao (贾德耀), Zhang Shizhao (章士钊) et leurs semblables. Les vies de quarante-sept jeunes hommes et femmes furent arrachées entièrement par la tromperie — c'était purement et simplement un meurtre par guet-apens.
  
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== II ==
 
== II ==
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Mais tout ce qui précède n'est que sagesse rétrospective. Je pense qu'avant que cet événement ne se produisît, personne probablement ne se serait attendu à une telle tragédie — tout au plus s'attendait-on à la futilité habituelle. Seuls les savants et les gens malins pouvaient prévoir à l'avance que toute pétition revient à se livrer à la mort.
 
Mais tout ce qui précède n'est que sagesse rétrospective. Je pense qu'avant que cet événement ne se produisît, personne probablement ne se serait attendu à une telle tragédie — tout au plus s'attendait-on à la futilité habituelle. Seuls les savants et les gens malins pouvaient prévoir à l'avance que toute pétition revient à se livrer à la mort.
  
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== III ==
 
== III ==
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Les réformes, naturellement, ne vont souvent pas sans effusion de sang, mais l'effusion de sang n'équivaut nullement à la réforme. La dépense du sang, comme la dépense d'argent : l'avarice ne vaut certes rien, mais la prodigalité est une grave erreur de calcul.
 
Les réformes, naturellement, ne vont souvent pas sans effusion de sang, mais l'effusion de sang n'équivaut nullement à la réforme. La dépense du sang, comme la dépense d'argent : l'avarice ne vaut certes rien, mais la prodigalité est une grave erreur de calcul.
  
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2 avril.
 
2 avril.
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== Section 17 ==
  
 
Entre Pékin et Tianjin, de nombreuses batailles, grandes et petites, ont été livrées, et qui sait combien de soldats sont tombés — le tout au nom de la « répression des Rouges ». Devant la résidence du gouvernement, deux salves furent tirées, tuant quarante-sept pétitionnaires et en blessant plus de cent ; des mandats d'arrêt furent émis contre cinq personnes, dont Xu Qian (徐谦), accusées d'avoir « dirigé des émeutiers » — le tout au nom de la « répression des Rouges ». Des avions du Fengtian survolèrent trois fois le ciel de Pékin, larguant des bombes qui tuèrent deux femmes et blessèrent un petit chien jaune — le tout au nom de la « répression des Rouges ».
 
Entre Pékin et Tianjin, de nombreuses batailles, grandes et petites, ont été livrées, et qui sait combien de soldats sont tombés — le tout au nom de la « répression des Rouges ». Devant la résidence du gouvernement, deux salves furent tirées, tuant quarante-sept pétitionnaires et en blessant plus de cent ; des mandats d'arrêt furent émis contre cinq personnes, dont Xu Qian (徐谦), accusées d'avoir « dirigé des émeutiers » — le tout au nom de la « répression des Rouges ». Des avions du Fengtian survolèrent trois fois le ciel de Pékin, larguant des bombes qui tuèrent deux femmes et blessèrent un petit chien jaune — le tout au nom de la « répression des Rouges ».
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6 avril.
 
6 avril.
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== Section 18 ==
  
 
== 1 ==
 
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Le papier stocké à Tianjin ne peut être acheminé jusqu'à Pékin ; même l'impression des livres est considérablement affectée par la guerre. Mon ancien recueil de notes diverses, la Collection Huagai, a été envoyé à l'impression il y a deux mois, mais la composition et les corrections ne sont pas même à moitié terminées.
 
Le papier stocké à Tianjin ne peut être acheminé jusqu'à Pékin ; même l'impression des livres est considérablement affectée par la guerre. Mon ancien recueil de notes diverses, la Collection Huagai, a été envoyé à l'impression il y a deux mois, mais la composition et les corrections ne sont pas même à moitié terminées.
  
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L'auteur du célèbre roman Don Quichotte, M. de Cervantes, était certes pauvre — mais dire qu'il ressemblait à un mendiant n'est qu'une espèce de rumeur particulièrement répandue parmi les lettrés chinois. Il raconte comment Don Quichotte devint fou à force de lire des romans de chevalerie et s'en alla lui-même faire le chevalier errant, redressant les torts. Ses proches, sachant que les livres étaient responsables, firent venir le barbier d'à côté pour les examiner. Le barbier en sélectionna quelques bons à conserver, et tout le reste fut brûlé. Brûlé, je crois — je ne m'en souviens plus exactement ; ni du nombre. On imagine que les auteurs de ces « bons livres » retenus durent rougir et sourire amèrement en voyant la liste des ouvrages dans le roman.
 
L'auteur du célèbre roman Don Quichotte, M. de Cervantes, était certes pauvre — mais dire qu'il ressemblait à un mendiant n'est qu'une espèce de rumeur particulièrement répandue parmi les lettrés chinois. Il raconte comment Don Quichotte devint fou à force de lire des romans de chevalerie et s'en alla lui-même faire le chevalier errant, redressant les torts. Ses proches, sachant que les livres étaient responsables, firent venir le barbier d'à côté pour les examiner. Le barbier en sélectionna quelques bons à conserver, et tout le reste fut brûlé. Brûlé, je crois — je ne m'en souviens plus exactement ; ni du nombre. On imagine que les auteurs de ces « bons livres » retenus durent rougir et sourire amèrement en voyant la liste des ouvrages dans le roman.
  
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== 3 ==
 
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Quelqu'un m'envoya une lettre express de province pour s'enquérir de ma sécurité. Il ne connaissait pas bien la situation à Pékin et s'était laissé abuser par les rumeurs.
 
Quelqu'un m'envoya une lettre express de province pour s'enquérir de ma sécurité. Il ne connaissait pas bien la situation à Pékin et s'était laissé abuser par les rumeurs.
  
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Et voilà que même les journalistes gardiens de la morale, les prudents présidents d'université, s'installent à l'Hôtel des Six Nations ; les grands journaux qui prêchent la justice décrochent leurs enseignes ; les concierges des écoles cessent de vendre la Revue Moderne. On croirait que « les flammes embrasent le mont Kunlun, et jade et pierre brûlent ensemble ».
 
Et voilà que même les journalistes gardiens de la morale, les prudents présidents d'université, s'installent à l'Hôtel des Six Nations ; les grands journaux qui prêchent la justice décrochent leurs enseignes ; les concierges des écoles cessent de vendre la Revue Moderne. On croirait que « les flammes embrasent le mont Kunlun, et jade et pierre brûlent ensemble ».
  
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== 5 ==
 
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La neuvième année de la République de Chine, en juillet : la guerre Zhili-Anhui éclata. En août, l'armée de l'Anhui fut anéantie, et Xu Shuzheng (徐树铮) ainsi que huit autres se réfugièrent à la légation japonaise. À cette époque, il y eut encore un petit ornement : quelques hommes de bien — pas les mêmes hommes de bien qu'aujourd'hui — allèrent plaider auprès des seigneurs de guerre du Zhili, leur demandant de massacrer les penseurs réformistes. Finalement, rien n'en sortit ; et même cet épisode a depuis longtemps disparu de la mémoire des gens. Mais si l'on va feuilleter le Quotidien de Pékin du mois d'août de cette année-là, on peut encore y trouver une grande annonce, pleine de maximes anciennes et élégantes sur le fait qu'un grand héros, après sa victoire, se doit de balayer les doctrines hétérodoxes et de passer les hérétiques au fil de l'épée.
 
La neuvième année de la République de Chine, en juillet : la guerre Zhili-Anhui éclata. En août, l'armée de l'Anhui fut anéantie, et Xu Shuzheng (徐树铮) ainsi que huit autres se réfugièrent à la légation japonaise. À cette époque, il y eut encore un petit ornement : quelques hommes de bien — pas les mêmes hommes de bien qu'aujourd'hui — allèrent plaider auprès des seigneurs de guerre du Zhili, leur demandant de massacrer les penseurs réformistes. Finalement, rien n'en sortit ; et même cet épisode a depuis longtemps disparu de la mémoire des gens. Mais si l'on va feuilleter le Quotidien de Pékin du mois d'août de cette année-là, on peut encore y trouver une grande annonce, pleine de maximes anciennes et élégantes sur le fait qu'un grand héros, après sa victoire, se doit de balayer les doctrines hétérodoxes et de passer les hérétiques au fil de l'épée.
  
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== 6 ==
 
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Dans les coins des journaux, on lit souvent de pressantes exhortations adressées à la jeunesse : chérir chaque morceau de papier écrit ; s'intéresser aux Études nationales ; Ibsen était comme ceci, Romain Rolland était comme cela. Les temps et le langage ont changé, mais le sens profond me semble très familier : exactement comme les exhortations des anciens que j'entendais dans mon enfance.
 
Dans les coins des journaux, on lit souvent de pressantes exhortations adressées à la jeunesse : chérir chaque morceau de papier écrit ; s'intéresser aux Études nationales ; Ibsen était comme ceci, Romain Rolland était comme cela. Les temps et le langage ont changé, mais le sens profond me semble très familier : exactement comme les exhortations des anciens que j'entendais dans mon enfance.
  
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6 mai.
 
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== Section 19 ==
  
 
: — Et pourtant toujours sans fleurs.
 
: — Et pourtant toujours sans fleurs.
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Parce que les Yusi (Fils du langage) vont changer de format pour une édition de taille moyenne, je ne veux plus utiliser l'ancien titre, et, faisant un effort extraordinaire, je me résous à écrire de « nouvelles roses ».
 
Parce que les Yusi (Fils du langage) vont changer de format pour une édition de taille moyenne, je ne veux plus utiliser l'ancien titre, et, faisant un effort extraordinaire, je me résous à écrire de « nouvelles roses ».
  
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23 mai.
 
23 mai.
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== Section 20 ==
  
 
Lorsque j'ai compile Vent brulant il y a quelques annees, j'avais encore ce que ces messieurs du beau monde appelleraient une "disposition bienveillante" et j'ai supprime bon nombre d'essais. Mais il y en avait un que j'avais a l'origine voulu inclure ; ayant perdu le manuscrit, je n'avais pas d'autre choix que de le laisser de cote. Et voila qu'il a fini par refaire surface. Quand Vent brulant sera reimprime, je pourrai ajouter cet essai, publier une annonce et inciter les lecteurs qui ont une foi superstitieuse en mes ecrits a en racheter un exemplaire - ce qui ne serait pas sans profit pour moi. Mais laissons cela, ce ne serait vraiment pas tres amusant.
 
Lorsque j'ai compile Vent brulant il y a quelques annees, j'avais encore ce que ces messieurs du beau monde appelleraient une "disposition bienveillante" et j'ai supprime bon nombre d'essais. Mais il y en avait un que j'avais a l'origine voulu inclure ; ayant perdu le manuscrit, je n'avais pas d'autre choix que de le laisser de cote. Et voila qu'il a fini par refaire surface. Quand Vent brulant sera reimprime, je pourrai ajouter cet essai, publier une annonce et inciter les lecteurs qui ont une foi superstitieuse en mes ecrits a en racheter un exemplaire - ce qui ne serait pas sans profit pour moi. Mais laissons cela, ce ne serait vraiment pas tres amusant.
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24 mai.
 
24 mai.
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== Section 21 ==
  
 
C'etait il y a deux ou trois ans que je tombai par hasard sur une notice concernant He Dian dans le Catalogue supplementaire de la Maison Shenbao, imprime la cinquieme annee de l'ere Guangxu (1879). On y lisait :
 
C'etait il y a deux ou trois ans que je tombai par hasard sur une notice concernant He Dian dans le Catalogue supplementaire de la Maison Shenbao, imprime la cinquieme annee de l'ere Guangxu (1879). On y lisait :
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Nuit du 25 mai, accote au mur est, ecrivant.
 
Nuit du 25 mai, accote au mur est, ecrivant.
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== Section 22 ==
  
 
== Preface preliminaire ==
 
== Preface preliminaire ==
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Ecrire une preface avant qu'un seul mot du journal n'ait ete couche sur le papier - voila ce que j'appelle une preface preliminaire.
 
Ecrire une preface avant qu'un seul mot du journal n'ait ete couche sur le papier - voila ce que j'appelle une preface preliminaire.
  
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== 25 juin. Beau. ==
 
== 25 juin. Beau. ==
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Malade. - Ecrire cela aujourd'hui semble un peu superflu, car cela remonte a dix jours et je peux desormais me considerer a peu pres gueri. Mais les sequelles ne sont pas tout a fait passees, et cela peut donc servir de "Manifeste inaugural, Premier Chapitre". Les regles pour un homme de talent prenant la parole exigent qu'il proclame trois grandes souffrances : premierement, la pauvrete ; deuxiemement, la maladie ; troisiemement, la societe me persecute. Et le resultat, c'est la perte de la bien-aimee - ou, pour employer le terme technique, l'amour malheureux.
 
Malade. - Ecrire cela aujourd'hui semble un peu superflu, car cela remonte a dix jours et je peux desormais me considerer a peu pres gueri. Mais les sequelles ne sont pas tout a fait passees, et cela peut donc servir de "Manifeste inaugural, Premier Chapitre". Les regles pour un homme de talent prenant la parole exigent qu'il proclame trois grandes souffrances : premierement, la pauvrete ; deuxiemement, la maladie ; troisiemement, la societe me persecute. Et le resultat, c'est la perte de la bien-aimee - ou, pour employer le terme technique, l'amour malheureux.
  
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== 26 juin. Beau. ==
 
== 26 juin. Beau. ==
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Le matin, recu une lettre de Jiye (霽野), envoyee de sa ville natale. Peu de mots - disant qu'il y avait un malade a la maison, et que tous les autres vivaient dans la terreur d'etre frappes par la maladie sans aucune defense. A la fin, quelques mots de lamentation.
 
Le matin, recu une lettre de Jiye (霽野), envoyee de sa ville natale. Peu de mots - disant qu'il y avait un malade a la maison, et que tous les autres vivaient dans la terreur d'etre frappes par la maladie sans aucune defense. A la fin, quelques mots de lamentation.
  
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== 28 juin. Beau, grand vent. ==
 
== 28 juin. Beau, grand vent. ==
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Sorti le matin avec l'intention d'acheter des medicaments. Les rues etaient partout garnies de drapeaux nationaux a cinq couleurs ; militaires et policiers se tenaient partout. A mi-chemin de la ruelle Fengsheng, je fus pousse par la police militaire dans une ruelle laterale. Peu apres, je vis sur la grande route un nuage de poussiere jaune tandis qu'une motocyclette passait en trombe. Peu apres, une autre ; peu apres, une autre ; une autre ; une autre... On ne distinguait pas clairement les occupants - seulement des casquettes a bord dore. Des soldats etaient accroches aux flancs des vehicules, certains portant des sabres a large lame enveloppes de soie rouge. Les gens dans la ruelle laterale avaient tous un air de crainte respectueuse. Peu apres, les motocyclettes cesserent, et nous nous faufilames peu a peu au-dehors ; la police militaire ne dit rien.
 
Sorti le matin avec l'intention d'acheter des medicaments. Les rues etaient partout garnies de drapeaux nationaux a cinq couleurs ; militaires et policiers se tenaient partout. A mi-chemin de la ruelle Fengsheng, je fus pousse par la police militaire dans une ruelle laterale. Peu apres, je vis sur la grande route un nuage de poussiere jaune tandis qu'une motocyclette passait en trombe. Peu apres, une autre ; peu apres, une autre ; une autre ; une autre... On ne distinguait pas clairement les occupants - seulement des casquettes a bord dore. Des soldats etaient accroches aux flancs des vehicules, certains portant des sabres a large lame enveloppes de soie rouge. Les gens dans la ruelle laterale avaient tous un air de crainte respectueuse. Peu apres, les motocyclettes cesserent, et nous nous faufilames peu a peu au-dehors ; la police militaire ne dit rien.
  
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J'utilisai les Oeuvres completes de Tao Yuanming (陶淵明). Suivant la procedure, les deux vers etaient : "Le sens se loge au-dela des mots ; ce lien - qui peut le discerner ?" Je meditai un moment, mais ne pus pour rien au monde comprendre ce que cela signifiait.
 
J'utilisai les Oeuvres completes de Tao Yuanming (陶淵明). Suivant la procedure, les deux vers etaient : "Le sens se loge au-dela des mots ; ce lien - qui peut le discerner ?" Je meditai un moment, mais ne pus pour rien au monde comprendre ce que cela signifiait.
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== Section 23 ==
  
 
Il y a quelques jours, j'ai rencontre Xiaofeng (小峰) et lui ai mentionne que j'allais envoyer des contributions au supplement edite par Bannong, sous le titre "Journal en hate". Xiaofeng dit d'un air deconfit : les souvenirs vont dans "Revisiter les choses anciennes", et les reflexions courantes, tu les mets dans ce journal...
 
Il y a quelques jours, j'ai rencontre Xiaofeng (小峰) et lui ai mentionne que j'allais envoyer des contributions au supplement edite par Bannong, sous le titre "Journal en hate". Xiaofeng dit d'un air deconfit : les souvenirs vont dans "Revisiter les choses anciennes", et les reflexions courantes, tu les mets dans ce journal...
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== 29 juin. Beau. ==
 
== 29 juin. Beau. ==
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Reveille tot par une petite mouche rampant sur mon visage. Chassee ; elle revint. Chassee ; elle revint - et elle insistait pour ramper a un endroit precis de mon visage. Apres avoir tente en vain de la tuer, je n'eus d'autre choix que de changer de tactique : me lever moi-meme.
 
Reveille tot par une petite mouche rampant sur mon visage. Chassee ; elle revint. Chassee ; elle revint - et elle insistait pour ramper a un endroit precis de mon visage. Apres avoir tente en vain de la tuer, je n'eus d'autre choix que de changer de tactique : me lever moi-meme.
  
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== 1er juillet. Beau. ==
 
== 1er juillet. Beau. ==
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Le matin, Kong Liu (空六) vint bavarder. Nous ne parlames que de choses rapportees dans les journaux - impossible de distinguer le vrai du faux.
 
Le matin, Kong Liu (空六) vint bavarder. Nous ne parlames que de choses rapportees dans les journaux - impossible de distinguer le vrai du faux.
  
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== 3 juillet. Beau. ==
 
== 3 juillet. Beau. ==
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Chaleur extreme. Matinee a flaner ; apres-midi a dormir.
 
Chaleur extreme. Matinee a flaner ; apres-midi a dormir.
  
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== 4 juillet. Beau. ==
 
== 4 juillet. Beau. ==
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Le matin, encore reveille par une mouche rampant sur mon visage, encore incapable de la chasser, encore oblige de me lever moi-meme. Reponse de Pinqing : l'ecole Kongde ne possede pas le Luqiu Bianyou.
 
Le matin, encore reveille par une mouche rampant sur mon visage, encore incapable de la chasser, encore oblige de me lever moi-meme. Reponse de Pinqing : l'ecole Kongde ne possede pas le Luqiu Bianyou.
  
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== 5 juillet. Beau. ==
 
== 5 juillet. Beau. ==
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Le matin, Jingsong (景宋) apporta une partie des Notes sur les anciens romans (Xiaoshuo Jiuwen Chao), triees et mises au propre. Je les relus moi-meme ; il me fallut jusqu'a l'apres-midi pour finir. Envoyees a Xiaofeng (小峰) pour impression. La chaleur etait vraiment insupportable.
 
Le matin, Jingsong (景宋) apporta une partie des Notes sur les anciens romans (Xiaoshuo Jiuwen Chao), triees et mises au propre. Je les relus moi-meme ; il me fallut jusqu'a l'apres-midi pour finir. Envoyees a Xiaofeng (小峰) pour impression. La chaleur etait vraiment insupportable.
  
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La chance d'aujourd'hui semble avoir ete plutot mauvaise : un passant m'a accuse de boire de la "potion anti-opium" ; Tian Ma a dit que je... Ce qu'elle a dit, je ne sais pas. Mais puisse-t-il en etre autrement des demain.
 
La chance d'aujourd'hui semble avoir ete plutot mauvaise : un passant m'a accuse de boire de la "potion anti-opium" ; Tian Ma a dit que je... Ce qu'elle a dit, je ne sais pas. Mais puisse-t-il en etre autrement des demain.
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== Section 24 ==
  
 
== 7 juillet. Beau. ==
 
== 7 juillet. Beau. ==
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Noter le temps chaque jour m'est devenu lassant a moi-meme ; desormais, j'ai l'intention d'arreter. Heureusement, le temps a Pekin est le plus souvent beau. Si c'etait la saison des pluies de prunes, alors les matinees seraient belles, les apres-midi couvertes, et en fin d'apres-midi il y aurait une grande averse, suivie du bruit des murs de terre qui s'ecroulent.
 
Noter le temps chaque jour m'est devenu lassant a moi-meme ; desormais, j'ai l'intention d'arreter. Heureusement, le temps a Pekin est le plus souvent beau. Si c'etait la saison des pluies de prunes, alors les matinees seraient belles, les apres-midi couvertes, et en fin d'apres-midi il y aurait une grande averse, suivie du bruit des murs de terre qui s'ecroulent.
  
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== 8 juillet. ==
 
== 8 juillet. ==
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Le matin, chez le Dr Ito (伊東) pour un plombage. En attendant dans le salon, assez ennuye. Aux quatre murs, seulement un tableau tisse et deux paires de sentences paralleles. L'une etait de Jiang Chaozong (江朝宗), l'autre de Wang Zhixiang (王芝祥). Sous chaque signature, deux sceaux : l'un avec le nom, l'autre avec le titre. Celui de Jiang disait "General Diwei" (迪威將軍) ; celui de Wang, "Disciple du Bouddha" (佛門弟子).
 
Le matin, chez le Dr Ito (伊東) pour un plombage. En attendant dans le salon, assez ennuye. Aux quatre murs, seulement un tableau tisse et deux paires de sentences paralleles. L'une etait de Jiang Chaozong (江朝宗), l'autre de Wang Zhixiang (王芝祥). Sous chaque signature, deux sceaux : l'un avec le nom, l'autre avec le titre. Celui de Jiang disait "General Diwei" (迪威將軍) ; celui de Wang, "Disciple du Bouddha" (佛門弟子).
  
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Meme si l'on y mele quelques "rumeurs", cela ne nuit pas forcement a "l'argumentation savante et aux faits".
 
Meme si l'on y mele quelques "rumeurs", cela ne nuit pas forcement a "l'argumentation savante et aux faits".
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== Section 25 ==
  
 
L'apres-midi, tandis que je faisais un petit travail avec C au parc Zhongyang, je recus soudain l'avertissement d'un ancien collegue bienveillant. Il dit que le ministere avait verse les salaires aujourd'hui - trois dixiemes. Mais il fallait se presenter en personne, et dans un delai de trois jours.
 
L'apres-midi, tandis que je faisais un petit travail avec C au parc Zhongyang, je recus soudain l'avertissement d'un ancien collegue bienveillant. Il dit que le ministere avait verse les salaires aujourd'hui - trois dixiemes. Mais il fallait se presenter en personne, et dans un delai de trois jours.
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21 juillet.
 
21 juillet.
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== Section 26 ==
  
 
Lu Xun est sur le point de partir pour Xiamen. Bien qu'il dise lui-meme que le climat pourrait ne pas lui permettre d'y sejourner longtemps, il sera au moins absent de Pekin pendant six mois ou un an, ce qui constitue, a notre sentiment, une chose veritablement regrettable. Le 22 aout, l'association etudiante de l'Universite normale feminine tint une commemoration de l'anniversaire de la destruction de l'ecole. M. Lu Xun y assista et prononca un discours. Je crains que ce ne soit sa derniere conference publique dans la capitale avant son depart, c'est pourquoi je l'ai consigne ici comme un modeste temoignage de souvenir. Quand on evoque le nom de Lu Xun, on peut peut-etre avoir l'impression d'un homme un peu trop froid et detache dans son attitude, mais en verite il est a tout moment rempli d'espoir ardent et debordant de sentiments profonds. Dans cette causerie en particulier, sa position apparait avec une clarte toute speciale ; par consequent, il n'est peut-etre pas tout a fait sans importance que j'aie consigne ce discours comme souvenir de son depart de Pekin. Quant a moi-meme, pour epargner aux honnetes gens tout souci inutile, je dois declarer que j'assistai a la reunion en qualite de modeste employe.
 
Lu Xun est sur le point de partir pour Xiamen. Bien qu'il dise lui-meme que le climat pourrait ne pas lui permettre d'y sejourner longtemps, il sera au moins absent de Pekin pendant six mois ou un an, ce qui constitue, a notre sentiment, une chose veritablement regrettable. Le 22 aout, l'association etudiante de l'Universite normale feminine tint une commemoration de l'anniversaire de la destruction de l'ecole. M. Lu Xun y assista et prononca un discours. Je crains que ce ne soit sa derniere conference publique dans la capitale avant son depart, c'est pourquoi je l'ai consigne ici comme un modeste temoignage de souvenir. Quand on evoque le nom de Lu Xun, on peut peut-etre avoir l'impression d'un homme un peu trop froid et detache dans son attitude, mais en verite il est a tout moment rempli d'espoir ardent et debordant de sentiments profonds. Dans cette causerie en particulier, sa position apparait avec une clarte toute speciale ; par consequent, il n'est peut-etre pas tout a fait sans importance que j'aie consigne ce discours comme souvenir de son depart de Pekin. Quant a moi-meme, pour epargner aux honnetes gens tout souci inutile, je dois declarer que j'assistai a la reunion en qualite de modeste employe.
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14 octobre 1926. Postface de Lu Xun.
 
14 octobre 1926. Postface de Lu Xun.
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== Section 27 ==
  
 
Cher Xiaofeng,
 
Cher Xiaofeng,
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Lu Xun. Le 30 aout, Shanghai.
 
Lu Xun. Le 30 aout, Shanghai.
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== Section 28 ==
  
 
Les origines de mes contributions aux Libres Propos ont deja ete expliquees dans la "Preface". A ce stade, le texte principal est acheve ; mais la lumiere electrique est encore allumee et les moustiques se taisent pour l'instant, aussi vais-je, avec ciseaux et plume, conserver quelques-unes des anecdotes nees a propos des Libres Propos et de ma personne -- un petit rappel, en quelque sorte.
 
Les origines de mes contributions aux Libres Propos ont deja ete expliquees dans la "Preface". A ce stade, le texte principal est acheve ; mais la lumiere electrique est encore allumee et les moustiques se taisent pour l'instant, aussi vais-je, avec ciseaux et plume, conserver quelques-unes des anecdotes nees a propos des Libres Propos et de ma personne -- un petit rappel, en quelque sorte.
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20 juillet 1933, midi. Consigne.
 
20 juillet 1933, midi. Consigne.
  
 
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Suite de la collection Huagai

华盖集续编 (华盖集续编)

par Lu Xun (鲁迅, 1881-1936)

Traduit du chinois.


Section 1

Moins d'un an s'est écoulé, et pourtant le volume de mes notes éparses égale déjà celui de toute l'année dernière. Depuis l'automne, je vis au bord de la mer, n'ayant devant les yeux que nuages et eau, n'entendant le plus souvent que le bruit du vent et des vagues, presque entièrement coupé de la société. Si les circonstances ne changent pas, il est probable que je n'aurai plus guère de bavardages oiseux cette année. N'ayant rien à faire à la lumière de la lampe, j'ai rassemblé ces vieux manuscrits et me prépare à les faire imprimer, pour satisfaire les clients qui souhaitent lire mes réflexions éparses.

Ce qui est discuté ici ne contient toujours aucun mystère cosmique ni vérité de l'existence humaine. Ce n'est que ce que j'ai rencontré, pensé et voulu dire — si superficiel, si extrême que ce soit — parfois couché sur le papier par mon pinceau. Pour me vanter un peu : c'est comme le cri involontaire aux moments de chagrin ou de joie, qui n'a évidemment rien à voir avec le destin des hommes ni la grandeur et la décadence du monde. Mais puisqu'il reste du temps, je les ai néanmoins rassemblés, comme un modeste témoignage de ma propre existence.

Section 2

I

J'ai entendu dire qu'à partir de cette année, le professeur Chen Yuan (alias Xi Ying) entend cesser de se mêler des affaires d'autrui ; cette prophétie se trouvait dans la chronique « Bavardages oisifs » du numéro cinquante-six de la Modern Review. J'ai honte de dire que je n'ai pas lu ce numéro, et j'ignore donc les détails. Si c'est vrai, alors — hormis la formule de politesse habituelle « quel dommage » — je suis véritablement stupéfait de ma propre obtusion : à mon âge, j'ignorais encore que le passage du 31 décembre au 1er janvier pouvait produire chez d'autres une transformation si considérable. Ces derniers temps, je suis devenu assez insensible au tournant de l'année et ne ressens plus rien du tout. En vérité, si l'on voulait ressentir quelque chose, on n'en finirait pas de ressentir. Tout le monde accroche des drapeaux aux cinq couleurs, on dresse des arcs de triomphe dans les grandes rues, avec au milieu quatre caractères : « Célébration universelle » — c'est, paraît-il, le Nouvel An. Tout le monde ferme sa porte, colle les dieux gardiens, et les pétards crépitent — c'est aussi, paraît-il, le Nouvel An. Si les paroles et les actes changeaient vraiment à chaque Nouvel An, on ne pourrait changer assez vite et l'on finirait par tourner en rond. C'est pourquoi, bien que l'insensibilité au tournant de l'année comporte le risque d'être en retard, tout inconvénient a son avantage, et l'on en tire un modeste bénéfice.

Mais il y a certaines choses que je ne parviens décidément pas à comprendre : par exemple, l'idée qu'il existe des « affaires oiseuses » dans le monde, et des gens qui « se mêlent d'affaires oiseuses ». J'ai désormais l'impression qu'il n'existe en réalité pas d'affaires oiseuses dans le monde ; dès que quelqu'un s'en occupe, elles ont toutes un rapport avec soi-même — même l'amour de l'humanité, parce que l'on est soi-même un être humain.

Section 3

Bien qu'on dise que Pékin ressemble à un vaste désert, les jeunes continuent d'y affluer ; les vieux ne partent guère non plus — même si certains font un tour ailleurs, ils reviennent bientôt, comme si Pékin avait encore quelque chose qui mérite qu'on s'y attache. Le poète las du monde qui se lamente sur l'existence « soupire vraiment avec une émotion profonde », et pourtant il continue à vivre ; même le philosophe Schopenhauer, qui professait de suivre le Bouddha, ne pouvait s'empêcher de prendre en secret quelque médicament contre quelque mal, refusant d'« entrer facilement au nirvana ». Le dicton populaire dit : « Une mauvaise vie vaut mieux qu'une belle mort » — ce n'est naturellement que l'opinion vulgaire de gens vulgaires, mais les lettrés et les savants ne se comportent pas autrement. La seule différence est qu'ils ont toujours une bannière d'austère droiture, et une voie de fuite encore plus droitement austère.

En effet, s'il n'en était pas ainsi, la vie serait vraiment insupportablement ennuyeuse et il n'y aurait rien à dire.

Pékin devient chaque jour plus cher ; mon propre « modeste poste de fonctionnaire » a été supprimé par M. Zhang Shizhao en raison de mes « opinions présomptueuses ». Ce que j'ai rencontré jusqu'ici — pour emprunter les mots d'Andreïev — c'est « pas de fleurs, pas de poésie », seulement la hausse des prix. Et pourtant je m'accroche à mes « opinions présomptueuses », incapable de faire demi-tour. Si j'avais une sœur cadette, comme les affaires de famille du « monsieur aux bavardages oisifs » si admirablement décrites dans le supplément du Journal du Matin, qui s'écrierait : « Frère ! » — sa voix « comme une clochette d'argent résonnant dans une vallée reculée » — me suppliant : « Veux-tu bien cesser d'écrire des articles qui offensent les gens ? » — alors peut-être pourrais-je saisir ce prétexte pour tourner bride et me retirer dans une villa afin d'étudier les commentaires des Han sur les « Quatre Livres ». Mais hélas, je n'ai pas de si bonne sœur.

Section 4

Par le supplément de la Gazette de la Capitale, j'appris l'existence d'une revue appelée L'Esprit national, qui avait publié un article affirmant que Zhang Shizhao n'était certes pas recommandable, mais que les « bandits académiques » qui s'opposaient à Zhang Shizhao devaient eux aussi être abattus. Je ne sais pas si c'est véritablement l'essentiel. Mais cela n'a guère d'importance, car cela m'a simplement amené à penser à un sujet qui n'a rien à voir avec le texte original. L'idée est la suivante : selon les anciennes croyances chinoises, une personne possède trois âmes et six esprits, certains disent sept.

L'âme nationale devrait être de même nature. Parmi ces trois âmes, il semble que l'une soit « l'âme du fonctionnaire », une autre « l'âme du bandit », et la troisième — qu'est-ce que cela pourrait être ? Peut-être « l'âme du peuple », bien que je ne puisse me décider. Et comme mes connaissances sont étroites et partiales, je n'ose pas désigner l'ensemble de la société chinoise et dois réduire le cadre au « monde académique ».

L'addiction chinoise à la fonction publique est profonde. La dynastie Han prisait la piété filiale, ce qui produisit l'enterrement de fils et la sculpture d'effigies de bois ; la dynastie Song prisait la philosophie néo-confucéenne, ce qui produisit de hauts chapeaux et des bottes déchirées ; la dynastie Qing prisait la dissertation d'examen, ce qui ne produisit que des « de plus » et des « par conséquent ». En somme : l'âme réside dans le fait d'être fonctionnaire — exercer le pouvoir officiel, adopter la mine officielle, parler le langage officiel.

Section 5

Je me souviens qu'à l'époque où l'on prônait la langue vernaculaire, elle fut en butte à maintes calomnies et diffamations. Mais quand la langue vernaculaire finit par ne pas s'effondrer, certains changèrent de discours et dirent : Néanmoins, on ne peut écrire un bon vernaculaire sans lire les livres anciens. Nous devrions naturellement faire preuve d'indulgence envers les bonnes intentions de ces conservateurs de l'antiquité, mais nous ne pouvons nous empêcher de sourire avec pitié devant leurs méthodes héréditaires. Quiconque a lu ne fût-ce qu'un peu les livres anciens possède ce vieux stratagème : une idée nouvellement surgit est une « hérésie » qu'il faut anéantir ; mais une fois qu'elle s'est imposée par la lutte et s'est établie, on découvre qu'elle était à l'origine « de même source que l'enseignement sacré ». Les choses étrangères veulent toutes « transformer le civilisé par le barbare » et doivent être exclues ; mais une fois que le « barbare » a pris le pouvoir au Royaume du Milieu, les recherches révèlent que même ce « barbare » était, en fin de compte, un descendant de l'Empereur Jaune. N'est-ce pas au-delà de toute attente ? Quoi que ce soit, notre « antiquité » contient absolument tout !

Ceux qui emploient les vieux stratagèmes ne progresseront naturellement jamais. Aujourd'hui encore, ils affirment que celui qui n'a pas « lu plusieurs centaines de volumes » ne saurait écrire une bonne prose vernaculaire, et ils traînent de force M. Wu Zhihui comme exemple.

Section 6

Dans ma région natale, le mouton n'est guère consommé ; dans toute la ville, on n'abat chaque jour que quelques chèvres. Pékin est véritablement une mer humaine, et la situation y est tout autre — les boucheries de mouton seules frappent le regard de tous côtés. Des troupeaux de moutons d'un blanc de neige emplissent souvent les rues, mais ce sont tous des moutons hu, que chez nous on appelle moutons à laine. Les chèvres de montagne sont rarement vues ; j'entends dire qu'à Pékin elles sont assez prisées, car plus intelligentes que les moutons hu, capables de mener le troupeau qui suit leurs moindres mouvements. C'est pourquoi, bien que les bergers en élèvent parfois quelques-unes, ils les utilisent uniquement comme meneuses des moutons hu et ne les abattent jamais.

Je n'ai vu une telle chèvre de montagne qu'une seule fois. Elle marchait effectivement en tête d'un troupeau de moutons hu, avec une petite clochette pendue au cou — insigne de la classe intellectuelle. D'ordinaire, cependant, c'est le berger qui mène et conduit, et les moutons hu forment une longue file, se pressant et se bousculant, une procession immense, le regard fixe d'une docilité surabondante, suivant ses pas pressés, courant vers leur avenir. Chaque fois que je vois cette scène sérieuse et affairée, j'ai toujours envie d'ouvrir la bouche pour leur poser une question d'une stupidité insurpassable :

« Où allez-vous ?! »

Parmi les humains aussi, il y a de telles chèvres de montagne, capables de mener les masses avec calme et assurance là où elles doivent aller. Yuan Shikai comprenait un peu ces choses, mais les employait malheureusement sans grande habileté — probablement parce qu'il ne lisait guère et peinait donc à maîtriser ces subtilités. Les militaires qui lui succédèrent furent encore plus stupides, ne sachant que trancher et tailler au hasard, si bien que les cris de détresse remplissaient les oreilles. Le résultat fut qu'en plus de brutaliser le peuple, ils acquirent aussi la réputation de mépriser le savoir et de négliger l'éducation. Mais « de chaque épreuve on tire une leçon » : un quart du vingtième siècle est passé, et les malins qui portent des clochettes au cou sont destinés à connaître la fortune, même si pour l'instant ils subissent encore quelques petits revers.

Alors les gens — surtout les jeunes — suivront tous sagement les règles, ni arrogants ni agités, marchant d'un seul cœur vers la « bonne voie » — pourvu que personne ne demande :

« Où allez-vous ?! »

Section 7

Un ami m'envoya soudain un exemplaire du Supplément du Journal du Matin, et j'eus aussitôt le sentiment que c'était inhabituel, car il savait que j'étais trop paresseux pour lire ce genre de choses. Mais puisqu'il l'avait spécialement envoyé, autant jeter un coup d'œil au titre : « Avis aux lecteurs concernant la liasse de correspondance ci-dessous. » La signature disait : Zhimo. Ha ! C'est pour me taquiner qu'on me l'envoie, pensai-je. Je tournai vite la page et trouvai plusieurs lettres — celui-ci écrivant à celui-là, celui-là à celui-ci — et après avoir lu quelques lignes, je compris qu'il s'agissait apparemment encore de l'affaire du « Bavardage oisif... Bavardage oisif ». Je ne connaissais de cette affaire que peu de chose, à savoir que j'avais vu à la Société de la Nouvelle Marée une lettre du professeur Chen Yuan (Xi Ying) disant que mes « faits inventés et "rumeurs" répandues étaient déjà innombrables ». Je ne pus m'empêcher de rire ; l'homme souffre de ne pouvoir hacher son propre âme en chair à pâté — c'est pourquoi il a de la mémoire, et c'est pourquoi il éprouve de l'émotion ou de l'absurdité. Je me souviens que le premier à avoir jugé l'affaire Yang Yinyu — c'est-à-dire les troubles de l'École normale des femmes — sur la base de « rumeurs » n'était autre que ce même M. Xi Ying, et que ce grand article parut dans le numéro du 30 mai de la Modern Review l'année dernière.

À cette époque, lorsque je vis le mot « rumeurs », je fus assez indigné et répliquai immédiatement, tout en ayant honte de ne pas posséder « dix ans de lecture et dix ans de culture de la sérénité ». De façon inattendue, six mois plus tard, ces « rumeurs » s'étaient transformées en rumeurs répandues par moi — fabriquer ses propres « rumeurs » sur soi-même — c'est véritablement creuser sa propre tombe. Pas même un homme intelligent, encore moins un sot, ne saurait y voir clair.

Section 8

Le 30 janvier, le supplément du Journal du Matin était bourré de certaines choses que l'on appelle désormais le « numéro spécial d'attaque contre Zhou » — de véritables curiosités qui révèlent la vraie nature de ces messieurs. Pour des raisons inconnues, le Supplément du Matin a soudainement clos l'affaire aujourd'hui, suivant le format habituel de la correspondance : le professeur Li Siguang (李四光) a fourni les remarques d'ouverture, suivi du « Poète-Philosophe » Xu Zhimo (徐志摩) pour la partie finale. Chantant à l'unisson, ils ont lancé : « Halte ! Lançons un puissant "Halte !" aux deux parties de cette mêlée ! » Et puis vint la « déclaration : dorénavant cette publication ne publiera plus de textes attaquant des personnes », et cetera.

Leur problème de « bavardages… bavardages » n'avait absolument rien à voir avec moi. « Halte » ou lâchez tout, rassemblez ou dispersez — naturellement ils peuvent jouer à tous les jeux qu'ils veulent. Mais n'est-ce pas il y a quelques jours à peine que, à cause du lien avec le « frère aîné », même mon « visage » a été attaqué ? Je n'étais nullement allé « me battre » ; au contraire, j'ai été impliqué par association. Voilà que j'ai à peine ouvert la bouche, et soudain on veut de nouveau « faire halte » ? Du point de vue de ces messieurs, cela n'était naturellement rien de plus qu'une « atteinte » à ma personne par « un mot ou un demi-mot », et il n'y avait certes pas lieu de « bondir à mi-chemin du ciel ». Or, en vérité, je n'ai nullement « bondi à mi-chemin du ciel » — simplement, je ne peux pas obéir si docilement à leurs commandements : quand vous voulez « faire halte », moi aussi je devrais « faire halte ».

Veuillez m'excuser, mais je n'avais aucune envie de lire attentivement ces textes. L'essentiel de ce que disait le « Poète-Philosophe » semble être ceci : si cela continue, les professeurs d'université perdront leur dignité, les « aînés portant la lourde responsabilité de guider la jeunesse » seront discrédités, les étudiants perdront confiance et les jeunes s'impatienteront. Quelle pitié — s'il y a une puanteur, dépêchons-nous de la couvrir ! « Les aînés portant la lourde responsabilité de guider la jeunesse » — ont-ils tant de honte à perdre, tant de honte à craindre de perdre ? Envelopper la « honte » couche après couche dans des habits de gentlemen, afficher un beau visage — est-ce que cela fait de quelqu'un un professeur, un guide de la jeunesse ? La jeunesse de Chine ne veut pas de mentors en haut-de-forme et manteaux de fourrure, prenant des poses. Elle veut des mentors sans artifice —

Et s'il n'y en a pas, au moins des mentors avec moins d'artifice. Si quelqu'un s'affuble d'un masque et se pose en mentor, il faut exiger qu'il l'enlève. Sinon, nous le lui arracherons — nous nous les arracherons mutuellement. Arrachons jusqu'au sang, jusqu'à ce que les airs puants soient réduits en miettes — alors seulement nous pourrons parler de la suite. À ce moment-là, même si la valeur ne vaut qu'un demi-sou, ce sera une vraie valeur ; même si la laideur donne la « nausée », ce sera le vrai visage. Soulever un coin puis se hâter de tout remettre dans l'écrin de satin — on pourra soupçonner un diamant, mais deviner tout aussi bien du fumier. Même si l'extérieur est couvert de belles étiquettes — Anatole France ! Bernard Shaw ! — c'est parfaitement inutile !

Le professeur Li Siguang m'a d'abord conseillé de « passer dix ans à lire et dix ans à cultiver mon tempérament ». Encore une phrase de gentleman : j'apprécie la bonne intention. J'ai lu des livres — pendant plus de dix ans ; j'ai cultivé mon tempérament — pendant moins de dix ans. Mais la lecture n'a jamais bien marché, et la culture non plus. Je suis l'un de ceux que le professeur Li considère depuis longtemps comme devant être « jetés aux chacals et aux tigres ». À ce stade, les douces remontrances sont bien inutiles, ces discours sur le fait de « causer du tort aux autres sans raison ». Croit-il vraiment être l'incarnation de la « justice », et qu'après m'avoir condamné à un châtiment aussi sévère, je doive encore me prosterner en remerciement de la grâce impériale ? De plus, le professeur Li estime que ma « saveur de littérateur oriental semble particulièrement prononcée… de sorte que je dois toujours écrire jusqu'à l'os pour assouvir mon plaisir ». Mon propre avis est tout le contraire. C'est précisément parce que je suis né en Orient, et de surcroît en Chine, que le poison résiduel du « Juste Milieu » et de la « prudence » m'a encore imprégné jusqu'à la moelle. Comparé au Français Léon Bloy — qui traitait carrément les journalistes des grands journaux de « vers » —, je suis vraiment « un petit sorcier devant un grand », ce qui me fait honte de ne pouvoir finalement égaler la férocité et l'audace de l'homme blanc. Prenons le cas même du professeur Li : premièrement, sachant qu'il est un scientifique qui ne livre pas souvent de « batailles de plume », j'ai évité de le mentionner chaque fois que je le pouvais. Ce n'est que parce que je devais rendre un toast à un membre de son honorable société que j'ai soulevé l'affaire des « cumuls de fonctions ». Deuxièmement, concernant les cumuls et les salaires, j'ai déjà répondu dans Yusi (Fil de conversation), numéro 65, mais là non plus je n'ai pas « écrit jusqu'à l'os ».

Je sais moi-même qu'en Chine, ma plume passe pour assez acérée et que mes paroles ne ménagent parfois personne. Mais je sais aussi comment les gens se servent des beaux noms de justice et de droit, des insignes d'hommes vertueux, des faux masques de bienveillance et de sincérité, des armes de la rumeur et de l'opinion publique, et d'un langage tortueux et évasif pour poursuivre leurs intérêts privés, empêchant les faibles — qui n'ont ni couteau ni plume — de respirer. Si je n'avais pas cette plume, je ne serais qu'un de plus parmi les opprimés sans recours. J'en ai pris conscience, et c'est pourquoi je dois l'employer constamment — surtout pour révéler les sabots d'âne sous la peau de qilin. Si ces hypocrites en éprouvaient réellement une pointe de douleur, acquéraient un peu de lucidité et comprenaient que les ruses ont aussi leurs limites, et arboraient quelques faux masques de moins — alors, pour emprunter les propres mots du professeur Chen Yuan, ce serait une « leçon ».

Tant que quelqu'un révèle sa vraie valeur, ne fût-ce qu'un demi-sou, je n'oserais jamais le dénigrer d'une demi-phrase. Mais si l'on prétend duper les gens avec les méthodes du théâtre — cela ne marchera pas ; je sais de quoi il retourne, et je ne me prêterai pas à votre jeu.

Pour venir au secours du professeur Chen Yuan, le « Poète-Philosophe » semble avoir cité Romain Rolland, selon qui chacun porte des démons sur soi, mais les gens ne savent chasser que les démons des autres.

Je n'ai pas lu attentivement et ne peux m'exprimer avec précision. Mais si c'est à peu près ce qui a été dit, alors cela revient à admettre que le professeur Chen Yuan porte lui aussi des démons, et le professeur Li Siguang ne peut guère y échapper non plus. Auparavant, ils se croyaient exempts de démons. S'ils savent vraiment maintenant qu'ils en portent eux aussi, alors l'affaire du « halte » devient très facile à régler. Cessez simplement de jouer la comédie, cessez d'étaler vos airs puants. Oubliez vos titres de professeurs et ne jouez plus les aînés guidant la jeunesse. Plantez votre bannière de la « justice » sur un tombereau de fumier. Jetez vos habits de gentleman dans les latrines. Ôtez vos masques, tenez-vous nus devant nous et dites quelques mots de vérité — cela suffira !

3 février.

Section 9

Assis, j'écoute le bruit des pétards, proches et lointains, et je sais que les Dieux du Foyer montent les uns après les autres au Ciel pour médire de leurs maîtres devant l'Empereur de Jade. Mais il ne dit probablement rien en fin de compte — sinon les Chinois auraient certainement encore plus de malchance qu'ils n'en ont déjà.

Le jour où le Dieu du Foyer monte au Ciel, on vend encore dans les rues une sorte de bonbon, gros comme une mandarine. Chez nous on trouve la même chose, mais aplatie, comme une épaisse petite galette. C'est ce qu'on appelle le « nougat colle-mâchoires ». L'idée originale est de le faire manger au Dieu du Foyer pour que ses dents se collent, l'empêchant de remuer la langue et de médire devant l'Empereur de Jade. Les dieux et les esprits tels que les Chinois se les imaginent semblent un peu plus honnêtes que les vivants, c'est pourquoi on doit employer des méthodes aussi brutales avec les dieux et les esprits, tandis que pour les vivants on ne peut que les inviter à dîner.

Les messieurs d'aujourd'hui évitent souvent de parler de manger, surtout d'être invités à manger. C'est naturellement compréhensible — cela ne sonne en effet pas très convenable. Mais il y a tant de restaurants à Pékin, tant de dîners — mangent-ils donc tous des palourdes en discutant du clair de lune, « chantant gaiement quand le vin réchauffe et que les oreilles rougissent » ? Pas entièrement. En fait, beaucoup d'« opinion publique » est semée dans ces endroits. C'est seulement parce qu'on ne trouve aucune trace entre opinion publique et invitations à dîner que les déclarations paraissent si grandioses et impériales. Pourtant, à mon avis, l'opinion publique qui émerge après la boisson est en réalité plus humaine. L'homme n'est pas fait de bois ni de pierre — comment pourrait-on ne discourir que de raison ? Se laisser influencer par les sentiments personnels et pencher d'un côté — c'est justement là que réside un souffle humain. D'ailleurs, la Chine a toujours accordé une grande importance à la « face ». Qu'est-ce que la « face » ? Quelqu'un sous les Ming l'a déjà expliqué : « La face, c'est ce qu'on appelle... la face. » Naturellement on ne sait pas ce qu'il veut dire, mais on peut aussi comprendre ce qu'il veut dire. Dans le monde d'aujourd'hui, espérer une opinion publique impartiale n'est qu'un rêve. Même les évaluations d'après-dîner et les proclamations d'après-vin — pourquoi ne pas les écouter avec un grain de sel ? Cependant, si l'on les prend pour de la véritable opinion publique estampillée, on sera certainement dupé —

Mais on ne peut pas en rejeter toute la faute sur les faiseurs d'opinion. La société pratique les invitations à dîner tout en interdisant d'en parler, contraignant les gens à la fausseté — et elle doit naturellement assumer sa part de responsabilité.

Je me souviens qu'il y a quelques années — c'était après la « remontrance armée » —, à l'époque où la classe possédant des armes aimait particulièrement tenir ses conférences à Tianjin, un jeune homme me dit avec indignation : « Quelle conférence ? À la table du banquet, à la table de jeu — quelques mots en passant et tout est décidé. » Il était l'un de ceux trompés par la doctrine selon laquelle « l'opinion publique ne naît pas aux banquets », d'où son indignation perpétuelle. Il ne se doutait pas que l'état de choses idéal qu'il rêvait ne se réaliserait probablement qu'en l'an 2925, voire en 3925.

Pourtant, il existe bel et bien des gens honnêtes qui ne considèrent pas le vin et la nourriture comme primordiaux — sans quoi la Chine irait encore plus mal. Certaines réunions commencent à deux heures de l'après-midi : on débat des problèmes, on étudie les règlements, on questionne et on conteste, une tempête de mots, jusqu'à sept ou huit heures. Alors chacun commence inexplicablement à se sentir un peu anxieux et agité, les caractères s'échauffent, les arguments s'embrouillent, les règlements s'éloignent. On dit « ne nous séparons qu'une fois la discussion terminée », mais finalement tout se disperse dans le tumulte, sans résultat. C'est le châtiment du mépris de la nourriture. L'anxiété de six-sept heures est l'avertissement de l'estomac à lui-même et aux autres. Mais tous ont gobé l'hérésie selon laquelle manger n'a rien à voir avec discourir de justice, et n'y prêtent aucune attention. Alors l'estomac fait en sorte que vos discours manquent d'éclat et vos manifestes — vous n'avez même pas de brouillon.

Mais je ne dis pas que pour la moindre affaire il faille se rendre au Restaurant du Lac Taiping ou à la Brasserie occidentale Jieying pour un grand festin. Je ne détiens aucune part dans ces établissements et n'ai aucune raison de leur rabattre des clients — et tout le monde n'a pas nécessairement tant d'argent. Je dis seulement : émettre des opinions et être invité à dîner, cela reste lié ; être invité à dîner reste profitable à l'émission d'opinions. Bien que cela ne soit que nature humaine, rien de bien remarquable.

En passant, je voudrais aussi donner un conseil sincère aux jeunes gens enthousiastes et honnêtes : pour les réunions sans vin ni nourriture, ne les faites pas durer trop longtemps. S'il se fait tard, achetez quelques galettes de sésame, mangez-les, puis reprenez. Avec cette simple mesure, il sera certainement plus facile d'aboutir à des conclusions et de clore la séance que de débattre le ventre vide.

Quant à la méthode brutale du nougat colle-mâchoires — appliquée au Dieu du Foyer, peu m'importe comment elle fonctionne — mais appliquée aux vivants, ce n'est guère recommandable. S'il s'agit d'un vivant, rien ne vaut mieux que de le faire boire et manger tout son soûl une bonne fois, afin qu'il s'abstienne de lui-même d'ouvrir la bouche — et non parce qu'on lui a collé les mâchoires. Les Chinois sont assez habiles dans leurs rapports avec les gens, mais envers les dieux et les esprits ils emploient toujours des mesures particulières. La farce jouée au Dieu du Foyer le vingt-troisième soir en est un exemple. Mais, chose étrange, le Dieu du Foyer semble n'en avoir rien remarqué jusqu'à ce jour.

La méthode des taoïstes pour traiter les « Trois Esprits-Cadavres » est encore plus redoutable. Je n'ai jamais été prêtre taoïste et n'en connais pas les détails. Mais d'après le « ouï-dire », les taoïstes croient que dans le corps humain résident trois Esprits-Cadavres, qui, à un jour fixé, montent en cachette au Ciel pendant que leur hôte dort profondément, pour rapporter ses méfaits. Ce sont véritablement les espions du corps lui-même — les « Trois Esprits-Cadavres » constamment mentionnés dans L'Investiture des Dieux, comme dans « les trois Esprits-Cadavres s'emportent et la fumée sort par sept orifices ».

Mais apparemment il n'est pas difficile de les contrecarrer, car le jour de leur ascension est fixe. Il suffit de rester éveillé ce jour-là, et ils ne trouvent aucune brèche — ils ne peuvent que garder tous les méfaits dans le ventre et attendre l'occasion de l'année prochaine. Ils n'ont même pas de nougat colle-mâchoires à manger ; ils sont vraiment plus malheureux que le Dieu du Foyer et méritent la compassion.

Les Trois Esprits-Cadavres ne montent pas au Ciel, et le catalogue des péchés reste dans le ventre. Le Dieu du Foyer monte bien, mais la bouche pleine de bonbons, il marmonne quelque chose d'inintelligible devant l'Empereur de Jade et redescend. Quant à l'état du monde d'en bas, l'Empereur de Jade n'en comprend pas un mot et n'en sait rien du tout. Et ainsi, cette année encore, naturellement tout continue comme avant — la paix règne sous le Ciel.

Nous autres Chinois avons de telles méthodes même pour traiter avec les dieux et les esprits.

Nous autres Chinois, bien que nous vénérions et croyions aux dieux et aux esprits, les considérons dans l'ensemble plus stupides que les hommes, et employons donc des méthodes spéciales pour les traiter. Quant au traitement des hommes, c'est naturellement différent — mais des méthodes spéciales sont tout de même employées, seulement personne ne veut le dire ; dès qu'on le dit, on prétend que l'on rabaisse l'autre. Certes, celui qui s'imagine avoir tout percé à jour peut en effet parfois paraître assez superficiel.

5 février.

Section 10

Quand les Chinois traitent avec les dieux et les esprits, ils flattent les féroces — comme le Dieu de la Pestilence et le Dieu du Feu — tout en brimant les plus honnêtes, comme le Dieu du Sol ou le Dieu du Foyer. Le traitement réservé à l'empereur suit une logique semblable. Le souverain et le peuple appartiennent à la même nation ; en temps de chaos, « celui qui réussit est roi, celui qui échoue est bandit ». En temps normal, l'un devient empereur selon la coutume et les autres restent roturiers selon la coutume ; entre les deux, il n'y a pas grande différence de pensée. Ainsi, tandis que l'empereur et ses ministres ont leur « politique d'abrutissement du peuple », le peuple a pareillement sa propre « politique d'abrutissement du souverain ».

Dans la maison de mon enfance, il y avait une vieille servante qui m'a un jour raconté la méthode qu'elle connaissait — et en laquelle elle croyait — pour traiter avec l'empereur. Elle disait :

« L'empereur est très redoutable. Il siège sur le Trône du Dragon et, dès qu'il est mécontent, il fait tuer des gens — il n'est pas facile à manier. C'est pourquoi on ne peut pas lui donner n'importe quoi à manger. Si c'est quelque chose de difficile à obtenir et qu'il en mange et en réclame encore, et qu'on ne peut pas s'en procurer immédiatement — par exemple s'il veut des melons en hiver ou des pêches en automne — et qu'on ne peut pas les fournir, il entre dans une rage et fait tuer des gens. Alors maintenant on lui donne des épinards toute l'année. Quand il en veut, il y en a, sans aucune difficulté. Mais si on les appelle épinards, il se met de nouveau en colère, parce que c'est un produit bon marché. Alors tout le monde leur donne un autre nom — on les appelle "Perroquet vert à bec rouge". »

Dans mon pays natal, on trouve des épinards toute l'année, et leurs racines sont très rouges — tout comme le bec d'un perroquet.

Un empereur si stupide que même une vieille femme ignorante le voyait bien — on pourrait penser qu'on pourrait s'en passer. Pourtant elle ne le pensait pas. Elle le jugeait nécessaire, et estimait de surcroît qu'on devait le laisser régner et tyranniser à sa guise. Quant à son utilité, il semblait servir à réprimer d'autres encore plus puissants que soi-même. C'est pourquoi le pouvoir de tuer à volonté était précisément un attribut indispensable. Mais si l'on venait à le rencontrer soi-même, et qu'il fallait de surcroît le servir ? Cela semblait un peu dangereux, et l'on n'avait donc d'autre choix que de le dresser en imbécile, lui faisant manger patiemment du « Perroquet vert à bec rouge » toute l'année.

En vérité, ceux qui exploitaient son titre et sa position pour « prendre le Fils du Ciel en otage et donner des ordres aux seigneurs » partageaient exactement la même idée et la même méthode que ma vieille servante — sauf que les uns le voulaient faible et les autres le voulaient stupide. La confiance des confucianistes en un « Roi Sage » pour mettre en œuvre la Voie revenait au même stratagème : parce qu'ils avaient besoin de « s'appuyer » sur lui, ils avaient besoin de son prestige et de sa haute position ; parce qu'il fallait qu'il soit facile à manipuler, ils avaient aussi besoin qu'il soit assez naïf et obéissant.

Dès que l'empereur prenait conscience de sa propre autorité suprême, les choses se compliquaient. Puisque « toute terre sous le Ciel appartient au roi », il se déchaînait et disait même : « Je l'ai obtenu moi-même, je le perds moi-même — qu'ai-je à regretter ! » Et les disciples des sages n'avaient alors d'autre choix que de lui servir du « Perroquet vert à bec rouge » — c'est-à-dire le « Ciel ». Le Fils du Ciel, disait-on, devait conformer toutes ses actions à la volonté du Ciel et ne devait pas se déchaîner. Et cette soi-disant « volonté du Ciel » n'était justement connue que des lettrés confucéens.

Ainsi fut-il décidé : quiconque voulait être empereur n'avait d'autre choix que de les consulter.

Mais voilà que les empereurs indisciplinés se déchaînaient à nouveau. On lui parle du « Ciel » ? Il rétorque : « Ma naissance n'est-elle pas ordonnée par le Ciel ?! » Non content de simplement ne pas se conformer à la volonté du Ciel, il défiait le Ciel, tournait le dos au Ciel, allait même jusqu'à « tirer des flèches contre le Ciel » — ruinant le pays et laissant les sages messieurs qui vivaient du Ciel incapables de pleurer ou de rire.

Et ils ne pouvaient alors que se retirer pour écrire leurs livres et traités, lui administrant une bonne semonce, escomptant que dans cent ans — c'est-à-dire après leur propre mort — leurs œuvres seraient largement diffusées, et se félicitant que cela constituait quelque chose de remarquable.

Mais dans ces livres, tout au plus trouve-t-on consigné que la « politique d'abrutissement du peuple » et la « politique d'abrutissement du souverain » ont toutes deux complètement échoué.

17 février.

Section 11

1

Encore une parole de M. Schopenhauer :

« Il n'est pas de rose sans épines. — Mais il y a bien des épines sans rose. » Le titre a été légèrement modifié, ce qui le rend plus plaisant.

« Des roses sans fleurs » est aussi assez plaisant.

2

L'année dernière, pour une raison inconnue, ce M. Schopenhauer se trouva soudain au goût des messieurs de notre pays, et ils tirèrent à eux un morceau de son essai « Sur les femmes ». Moi aussi, j'ai cité pêle-mêle à plusieurs reprises, mais malheureusement ce n'étaient que des épines sans roses — véritablement un grand trouble-fête, et je prie ces messieurs de m'en excuser.

Je me souviens, enfant, avoir vu une pièce de théâtre — dont j'ai oublié le titre — où une famille était en plein mariage, mais le fantôme de l'Impermanence, ravisseur d'âmes, était déjà arrivé et s'était joint à la cérémonie : se prosternant ensemble, entrant dans la chambre nuptiale ensemble, s'asseyant sur le lit ensemble... Véritablement un grand trouble-fête. J'espère ne pas en être encore tout à fait là.

3

Quelqu'un m'a qualifié de « tireur de flèches froides ».

Mon interprétation de « tirer des flèches froides » diffère sensiblement de la leur : cela signifie que quelqu'un est blessé sans savoir d'où la flèche a été tirée. Ce qu'on appelle « rumeur » s'en rapproche. Mais moi — je me tiens ici, bien en vue.

Cependant, il m'arrive de tirer sans préciser qui est la cible. C'est parce que je n'ai nullement l'intention d'« appeler chacun à la condamnation collective ». Je veux seulement que la cible elle-même le sache, qu'elle sache qu'elle a un trou, et qu'elle cesse de gonfler son visage à en éclater. Alors mon affaire est réglée.

4

M. Cai Yuanpei (蔡孑民) venait à peine d'arriver à Shanghai que le Journal du Matin, citant un télégramme de l'agence de presse Guowen, publia solennellement ses propos, ajoutant un commentaire éditorial selon lequel ils « devaient être le fruit d'années de recherche assidue et d'observation froide, bien dignes d'instruire la nation et méritant l'attention de la classe intellectuelle ».

Je soupçonne fortement qu'il s'agissait en réalité des propos de M. Hu Shi (胡適之), et qu'il y avait une erreur dans le code télégraphique de l'agence Guowen.

5

Le prophète — c'est-à-dire celui qui s'éveille le premier — est invariablement mal accueilli dans sa patrie et souvent persécuté par ses contemporains. Même les grands hommes connaissent souvent ce sort. Pour gagner la vénération et l'admiration des gens, il faut mourir, ou se taire, ou ne pas être présent.

Bref, la première condition est que la vérification doit être difficile.

Si Confucius, Shakyamuni et Jésus-Christ étaient encore en vie, leurs disciples seraient inévitablement pris de panique. On ne peut qu'imaginer ce que les maîtres soupireraient devant la conduite de leurs disciples.

C'est pourquoi, s'ils sont vivants, on n'a d'autre choix que de les persécuter.

Quand un grand personnage est devenu fossile et que tout le monde l'appelle un grand homme, il s'est déjà transformé en marionnette.

Il existe une catégorie de gens pour qui la « grandeur » et la « petitesse » ne se mesurent qu'au profit qu'ils peuvent tirer de quelqu'un.

6

L'écrivain français Romain Rolland a soixante ans cette année. À cette occasion, la rédaction du Journal du Matin a sollicité des contributions, et M. Xu Zhimo (徐志摩), après son introduction, a exprimé ce sentiment : « ...Mais si quelqu'un prenait des slogans à la mode — "À bas l'impérialisme" et autres — ou les phénomènes de division et de suspicion, et allait rapporter à M. Rolland que ceci est la Nouvelle Chine, je ne saurais plus prédire sa réaction. » (Supplément du Matin, n° 1299)

Il habite loin et nous ne pouvons pas vérifier immédiatement. Mais du point de vue du « Poète-Philosophe », M. Rolland penserait-il que la Nouvelle Chine devrait accueillir l'impérialisme ?

Le « Poète-Philosophe » est reparti au lac de l'Ouest admirer les fleurs de prunier, et pour l'instant nous ne pouvons pas non plus vérifier. Je me demande si les vieux pruniers de la Colline Solitaire ont fleuri, et s'ils protestent eux aussi là-bas contre le slogan chinois « À bas l'impérialisme » ?

7

M. Zhimo a dit : « Je fais rarement l'éloge de quelqu'un. Mais pour ce qui est de l'étude par Xi Ying des écrits d'Anatole France, j'ose dire qu'il a déjà mérité, selon l'expression de Tianjin, la qualification de "bien fondé". » Et encore : « Quelqu'un comme Xi Ying, à mon avis, mérite véritablement le titre de "savant". » (Supplément du Matin, n° 1423)

Le professeur Xi Ying (西瀅) a dit : « Le mouvement de la nouvelle littérature chinoise n'en est encore qu'à ses balbutiements, mais ceux qui y ont contribué — Hu Shizhi, Xu Zhimo, Guo Moruo, Yu Dafu, Ding Xilin, les frères Zhou et d'autres — ont tous étudié les littératures étrangères. Surtout Zhimo — non seulement dans la pensée mais aussi dans la forme, sa poésie et sa prose possèdent déjà un style jamais vu dans la littérature chinoise. » (Xiandai Pinglun [Revue contemporaine], n° 63)

Bien que la copie fût fastidieuse, le « savant » « bien fondé » et le penseur et homme de lettres « particulièrement » distingué de la Chine d'aujourd'hui ont réussi à se sélectionner mutuellement.

8

M. Zhimo a dit : « Quant aux œuvres de M. Lu Xun — c'est très irrespectueux à dire —, j'en ai lu fort peu. Juste deux ou trois nouvelles du recueil Nahan [Cri d'appel], et récemment, parce que quelqu'un l'a honoré du titre de Nietzsche chinois, quelques pages de son recueil Re Feng [Vent brûlant]. Ses textes habituels et épars — même si je les lis, c'est comme si je ne les avais pas lus ; rien ne pénètre, ou simplement je ne comprends pas. » (Supplément du Matin, n° 1433)

Le professeur Xi Ying a dit : « Dès que M. Lu Xun prend la plume, il fabrique des accusations contre les gens...

Mais ses écrits — après les avoir lus, je les mets là où ils doivent aller. Pour parler franchement, je trouve qu'ils n'auraient jamais dû en sortir. Mais je ne les ai pas sous la main. » (ibid.)

Bien que la copie fût fastidieuse, me voilà dûment piétiné par les efforts conjoints du « savant » « bien fondé » et du penseur et homme de lettres « particulièrement » distingué de la Chine actuelle.

9

Mais je souhaite restituer le titre honorifique d'« avoir étudié les littératures étrangères ». L'un des « frères Zhou », c'est sans doute encore moi. Quand ai-je jamais étudié quoi que ce soit ? Lire quelques romans étrangers et biographies d'écrivains en tant qu'étudiant — est-ce que cela compte comme « avoir étudié les littératures étrangères » ?

Ledit professeur — qu'on me pardonne ce « langage officiel » — a dit un jour que je me moquais de ceux qui les appelaient « hommes de lettres » mais ne me moquais pas quand « un certain journal claironnait chaque jour » que j'étais « une autorité dans le monde de la pensée ». Eh bien maintenant, non seulement je m'en moque, mais je crache dessus.

10

Et en vérité, riposter quand on est calomnié mais se taire quand on est loué, c'est tout simplement la nature humaine. Qui peut soutenir que, parce que la joue gauche a reçu un baiser de l'être aimé sans un bruit, il faudrait, invoquant ce précédent, offrir silencieusement la joue droite à l'ennemi pour qu'il la morde ?

Si je refuse cette fois jusqu'au titre honorifique que le professeur Xi Ying a décerné en guise de vitrine — « pour parler franchement » —, c'est par nécessité. N'y a-t-il pas parmi mes compatriotes de Shaoxing des « secrétaires juristes » ? Ils savent tous : certaines personnes, pour montrer leur impartialité lorsqu'elles vous nuisent, vous louent en quelques endroits sans importance, comme s'il y avait à la fois récompense et punition, pour donner aux spectateurs l'impression de désintéressement...

« Halte ! » Je vais encore « fabriquer des accusations contre les gens ». Ce seul point suffit déjà à faire « lire sans lire » ou à « lire puis mettre là où cela doit aller ».

27 février.

Section 12

1

Le noble britannique Lord Birkenhead a dit : « Les étudiants chinois ne lisent que les journaux en anglais et ont oublié les enseignements de Confucius. Le plus grand ennemi de l'Angleterre, ce sont ces étudiants qui maudissent l'Empire de toutes leurs forces et se réjouissent de ses malheurs... La Chine est le meilleur terrain d'activité pour les partis radicaux... » (Télégramme Reuters de Londres, 30 juin 1925.)

Un correspondant de Nankin rapporte : « Le temple chrétien de la ville a engagé un certain professeur de théologie de l'université de Nankin, Docteur en Théologie, pour une conférence dans laquelle il affirma que Confucius était un disciple de Jésus, puisque Confucius priait Dieu en mangeant et en dormant. Un auditeur... demanda sur quelle base il avançait une telle affirmation ; le Docteur resta sans voix. Sur quoi plusieurs fidèles verrouillèrent soudain les portes et déclarèrent : "Ceux qui posent de telles questions sont achetés avec des roubles soviétiques." Puis ils appelèrent la police pour les arrêter... » (Guomin Gongbao [Gazette nationale du peuple], 11 mars.)

Les pouvoirs miraculeux de la Russie soviétique sont véritablement immenses — avoir soudoyé Shuliang He (叔梁紇) pour qu'il engendre Confucius avant Jésus ! Dès lors, ceux qui « oublient les enseignements de Confucius » et ceux qui « demandent sur quelle base une telle affirmation est faite » agissent certainement tous sous l'influence des roubles.

2

Le professeur Xi Ying (西瀅) a dit : « On m'apprend que dans le "front uni", les rumeurs à mon sujet sont particulièrement nombreuses, et il paraît que je perçois à moi seul trois mille yuans par mois. Les "rumeurs" coulent sur la langue ; sur le papier, on ne les voit guère. » (Xiandai Pinglun [Revue contemporaine], n° 65.)

Ledit professeur n'entendait l'année dernière que des rumeurs sur les autres, qu'il publiait ensuite par écrit. Cette année, dit-on, il a entendu des rumeurs sur lui-même, qu'il publie pareillement par écrit. « Un seul individu percevant trois mille yuans par mois » est en effet particulièrement absurde, ce qui prouve que les « rumeurs » sur sa propre personne ne sont pas crédibles. Mais à mon avis, celles qui concernent les autres semblent plutôt plus proches de la vérité.

3

Il paraît qu'après que « M. Gu Tong » (孤桐先生) eut quitté ses fonctions, sa revue Jia Yin (甲寅) retrouva progressivement un peu de vie. D'où l'on peut conclure qu'on ne devrait pas exercer de fonctions officielles. Or voilà qu'il est redevenu Secrétaire général du Gouvernement exécutif provisoire — Jia Yin montre-t-elle encore des signes de vie ? Si oui, alors exercer des fonctions n'est peut-être pas si néfaste après tout...

4

Ce n'est plus le moment d'écrire des choses comme « Roses sans fleurs ».

Bien que ce que j'écrive soit surtout des épines, il faut encore un certain cœur paisible.

Maintenant, m'apprend-on, à Pékin, un grand massacre a déjà été perpétré. Au moment même où j'écrivais les mots insignifiants ci-dessus, c'était le moment précis où de nombreux jeunes gens étaient frappés par les balles et fauchés par les lames.

Hélas — les âmes d'un être et d'un autre ne communiquent pas.

5

Le 18 mars de la quinzième année de la République de Chine, le gouvernement de Duan Qirui (段祺瑞) fit encercler et massacrer par ses gardes, armés de fusils et de sabres, devant les portes du Conseil d'État, des pétitionnaires désarmés — jeunes hommes et jeunes femmes dont le dessein était de soutenir la diplomatie nationale — au nombre de plusieurs centaines. Puis il publia un décret les calomniant de « factieux » !

Une conduite si cruelle et si perfide ne se voit pas même chez les bêtes ; parmi les humains aussi elle est extrêmement rare — si ce n'est une certaine ressemblance avec l'incident où le tsar Nicolas II envoya les Cosaques massacrer la foule.

6

La Chine se laisse tout simplement dévorer par les loups et les tigres, et personne ne s'en soucie. Les seuls qui s'en soucient sont quelques jeunes étudiants, qui devraient normalement étudier en paix, mais les temps sont si troublés qu'ils ne peuvent rester tranquilles. Si les gouvernants avaient la moindre conscience, comment ne feraient-ils pas leur examen de conscience pour éveiller en eux une once de bonté naturelle ?

Et pourtant ils les ont massacrés !

7

S'il était vrai que de tels jeunes puissent être liquidés par un seul massacre, sachez ceci : les massacreurs ne seraient nullement les vainqueurs non plus.

La Chine périrait en même temps que ses patriotes. Bien que les massacreurs, ayant accumulé or et richesses, puissent nourrir leurs descendants un peu plus longtemps, l'issue inévitable est certaine. Quelle joie y a-t-il à ce que « les descendants se perpétuent en une lignée ininterrompue » ? Leur extinction ne sera que légèrement retardée, mais ils habiteront les terres les plus inhabitables, travailleront comme mineurs dans les puits les plus profonds, exerceront les métiers les plus vils...

8

Si la Chine n'est pas encore vouée à périr, alors les faits historiques nous ont déjà enseigné que ce qui suivra dépassera de loin les attentes des massacreurs —

Ceci n'est pas la fin d'une chose. C'est un commencement.

Les mensonges écrits à l'encre ne pourront jamais couvrir les faits écrits avec du sang.

Les dettes de sang doivent être payées en nature. Plus la dette traîne, plus les intérêts sont élevés !

9

Tout ce qui précède n'est que paroles en l'air. Qu'importe ce qui est écrit à la plume ?

Mais ce que les vraies balles ont fait jaillir, c'est le sang de la jeunesse. Le sang n'est ni couvert par les mensonges écrits à l'encre, ni enivré par les élégies écrites à l'encre. Même la force ne peut le réprimer, car il ne se laisse déjà plus tromper ni tuer.

Écrit le 18 mars — le jour le plus sombre depuis la fondation de la République.

Section 13

Du point de vue des gens ordinaires — surtout des Chinois, si longtemps piétinés par les races étrangères et leurs laquais et chiens de garde — le tueur est toujours le vainqueur, et le tué toujours le perdant. Et les faits sous nos yeux sont effectivement ainsi.

Le massacre des citoyens et étudiants pétitionnaires désarmés par le gouvernement Duan le 18 mars nous a littéralement laissés sans voix ; il nous fait seulement sentir que le lieu que nous habitons n'est pas le monde des humains. Pourtant le monde dit de l'opinion publique de Pékin a tout de même produit quelques commentaires. Bien que le papier, la plume et la voix ne puissent faire refluer dans leurs corps le sang chaud des jeunes gens répandu devant les portes du gouvernement et les ramener à la vie, ce ne sont que de vains cris qui, avec les faits du massacre, se refroidissent peu à peu.

Mais parmi les divers commentaires, j'en trouve certains plus terrifiants que les couteaux et les fusils. Ce sont les assertions de quelques faiseurs d'opinion selon lesquelles les étudiants n'auraient pas dû mettre les pieds sur ce terrain de mort et aller se faire tuer. Si une pétition désarmée est « aller se faire tuer » et si les portes de son propre gouvernement constituent un « terrain de mort » — alors les Chinois n'ont véritablement plus aucun endroit où être enterrés, à moins de servir de bon cœur et pleinement comme esclaves, « vivant leurs jours sans un mot de plainte ». Mais je ne sais pas encore ce que pense la majorité des Chinois. Si elle pense de même, alors ce n'est pas seulement la place devant le Gouvernement exécutif qui est un terrain de mort — toute la Chine, partout, est un terrain de mort.

Les souffrances des hommes ne se partagent pas aisément. Parce qu'elles ne se partagent pas aisément, le tueur voit dans le meurtre la seule voie et y trouve même du plaisir. Mais aussi parce qu'elles ne se partagent pas aisément, la « terreur de la mort » que le tueur exhibe ne parvient toujours pas à intimider ceux qui viennent après, ni à transformer le peuple en bétail pour l'éternité. Dans les annales historiques des réformes, ceux qui tombent sont toujours suivis d'autres qui prennent le relais. Cela tient en grande partie à la cause de la justice, bien sûr ; mais le fait que ceux qui n'ont pas éprouvé la « terreur de la mort » ne se laissent pas facilement impressionner par la « terreur de la mort » — cela aussi, je crois, est une raison très importante.

Cependant j'espère ardemment que l'affaire des « pétitions » puisse cesser désormais. Si tant de sang a acheté un tel éveil et une telle résolution — et s'ils sont gardés en mémoire à jamais —, alors ce n'est peut-être pas une perte trop grande.

Le progrès du monde s'obtient naturellement le plus souvent par l'effusion de sang. Mais cela n'a aucun rapport avec la quantité de sang, car l'histoire abonde en exemples où beaucoup de sang fut versé et la nation n'en marcha pas moins vers son extinction. Prenons cet incident même : tant de vies perdues, pour ne recueillir que le verdict de « s'être jeté sur un terrain de mort » — cela seul nous a révélé les ressorts intimes d'une partie du cœur humain et nous a montré que les terrains de mort en Chine sont immensément vastes.

Justement, j'ai devant moi un exemplaire du Jeu de l'Amour et de la Mort de Romain Rolland, où il est dit : Carnot soutenait que pour le progrès de l'humanité, une petite tache est permise, et si c'est absolument nécessaire, même un soupçon de mal. Mais ils ne voulaient pas tuer Korbatchy, car la République ne souhaitait pas tenir son cadavre dans ses bras — car il était trop lourd.

Une nation qui sent le poids des cadavres et ne veut pas les porter — dans une telle nation, la « mort » des martyrs est le seul remède pour la « vie » de ceux qui suivent. Mais dans une nation qui n'en sent plus le poids, ce n'est qu'une chose qui entraîne tout le monde dans une destruction commune.

Les jeunes réformateurs aspirants de Chine connaissent le poids des cadavres, c'est pourquoi ils ont toujours recours à la « pétition ». Ils ne se doutent pas qu'il existe d'autres qui ne sentent pas le poids des cadavres — et qui de surcroît massacrent le cœur même qui « connaît le poids des cadavres ».

Le terrain de mort est bien devant nous. Pour le bien de la Chine, la jeunesse éveillée ne devrait plus mourir si facilement.

25 mars.

Section 14

Le massacre du 18 mars, vu rétrospectivement, était clairement un piège tendu par le gouvernement, dans lequel ces jeunes gens au cœur pur eurent le malheur de tomber — avec plus de trois cents morts et blessés. La clé du succès de ce piège résidait entièrement dans l'efficacité des « rumeurs ».

C'est une vieille coutume en Chine. Le cœur des lettrés recèle généralement des intentions meurtrières ; pour ceux qui ne partagent pas leurs vues, ils leur ménagent toujours quelque chemin vers la mort. D'après ce que j'ai vu de mes propres yeux, chaque fois que des conspirateurs attaquent une autre faction, sous l'ère Guangxu ils utilisaient l'étiquette de « Parti de Kang », sous l'ère Xuantong celle de « Parti révolutionnaire », après la deuxième année de la République celle de « Parti rebelle », et aujourd'hui, naturellement, ce doit être « Parti communiste ».

En vérité, l'année dernière, lorsque certains « hommes de bien » qualifiaient les autres de « voyous académiques » et de « bandits académiques », l'intention meurtrière était déjà présente, car ces sobriquets diffèrent de « gentilhomme puant » ou de « plumitif » — dans les caractères pour « voyou » et « bandit », un chemin vers la mort est déjà tapi. Mais peut-être n'est-ce là que la casuistique subtile du « gratte-papier à la plume empoisonnée ».

L'année dernière, au nom de la « rectification des mœurs académiques », des rumeurs furent abondamment répandues sur la dégradation des mœurs académiques, sur l'infamie des « bandits académiques » — et ces rumeurs s'avérèrent remarquablement efficaces. Cette année, au nom de la « rectification des mœurs académiques », des rumeurs furent à nouveau abondamment répandues sur les activités du Parti communiste, sur son infamie — et à nouveau elles s'avérèrent remarquablement efficaces. Ainsi les pétitionnaires furent traités en communistes, et plus de trois cents personnes furent tuées ou blessées. Si un seul prétendu chef communiste était mort parmi eux, cela aurait suffi à prouver que cette pétition était une « insurrection ».

Malheureusement, aucun ne périt. Ils n'étaient donc pas communistes ? On dit pourtant que si, mais qu'ils s'étaient tous enfuis — ce qui les rendait d'autant plus détestables. Et cette pétition restait une insurrection. Les preuves : un gourdin de bois, deux pistolets et trois bouteilles de pétrole. Laissons de côté la question de savoir si ces objets avaient réellement été apportés par la foule — même dans ce cas, que l'armement de plus de trois cents morts et blessés ne se soit résumé qu'à cela : quelle pitoyable insurrection !

Pourtant, le lendemain, des mandats d'arrêt furent émis contre Xu Qian (徐谦), Li Dazhao (李大钊), Li Yuying (李煜瀛), Yi Peiji (易培基) et Gu Zhaoxiong (顾兆熊). Parce qu'ils avaient « ameuté les masses » — tout comme l'année précédente les étudiantes de l'Université normale pour femmes avaient « ameuté des étudiants masculins » (termes employés par Zhang Shizhao [章士钊] dans sa requête de dissolution de l'Université normale pour femmes) — ils avaient « ameuté » une foule armée d'un gourdin de bois, de deux pistolets et de trois bouteilles de pétrole. Renverser le gouvernement avec une telle foule devait naturellement causer plus de trois cents victimes ; et que les Xu Qian aient joué avec les vies humaines à ce point, ils devaient naturellement porter la charge de meurtre — d'autant plus qu'eux-mêmes ne s'étaient pas présentés, ou s'étaient tous enfuis !

Ce qui précède concerne les affaires politiques, que je ne comprends pas vraiment bien. Mais vu sous un autre angle, cette prétendue « arrestation rigoureuse » ressemble plutôt à un bannissement ; cette prétendue « arrestation rigoureuse » d'émeutiers ne semble être rien d'autre que le bannissement du président de l'Université sino-française de Pékin et président de la Commission de règlement des affaires de la cour des Qing (Li), du président de l'Université sino-russe (Xu), d'un professeur de l'Université de Pékin (Li Dazhao), du doyen des affaires académiques de l'Université de Pékin (Gu), et du président de l'Université normale pour femmes (Yi). Trois d'entre eux étaient aussi membres du Comité de l'indemnité russe — libérant un total de neuf « belles sinécures ».

Le même jour surgit encore une autre rumeur : que plus de cinquante autres personnes devaient être arrêtées. Mais la liste partielle des noms n'a paru dans le Jingbao qu'aujourd'hui. Un tel plan est tout à fait concevable dans les cerveaux de gens comme Zhang Shizhao, actuellement secrétaire général du gouvernement de Duan Qirui (段祺瑞). Que les criminels politiques se montent à plus de cinquante serait en vérité un spectacle grandiose pour la République de Chine. Et comme il s'agit pour la plupart sans doute d'enseignants, s'ils libéraient tous ensemble plus de cinquante « belles sinécures », fuyaient Pékin et ouvraient une école ailleurs, ce serait vraiment un épisode savoureux pour la République de Chine.

Cette école devrait s'appeler l'école de « l'Ameute ».

26 mars.

Section 15

I

Le 25 mars, la quinzième année de la République de Chine — le jour où l'Université normale nationale pour femmes de Pékin tenait une cérémonie commémorative pour Mademoiselle Liu Hezhen (刘和珍) et Mademoiselle Yang Dequn (杨德群), tombées le 18 devant la résidence du chef de l'exécutif Duan Qirui (段祺瑞) — j'errais seul hors de la salle des cérémonies lorsque je rencontrai Mademoiselle Cheng, qui vint me demander : « Maître, avez-vous écrit quelque chose pour Liu Hezhen ? » Je dis : « Non. » Elle me dit alors solennellement : « Maître, il faudrait vraiment écrire quelque chose ; de son vivant, Liu Hezhen aimait beaucoup lire vos essais. »

Cela, je le savais. Chaque revue que j'ai dirigée a toujours eu un tirage fort maigre, sans doute parce qu'elles ont tendance à commencer sans jamais s'achever. Pourtant, même dans une vie aussi difficile, une personne avait résolument souscrit un abonnement annuel au Mangyuan — et c'était elle. Moi aussi, j'avais depuis longtemps ressenti la nécessité d'écrire quelque chose, bien que cela ne changeât rien pour les morts ; pour les vivants, cependant, c'est peut-être le plus que l'on puisse faire. Si je pouvais croire qu'il existe véritablement un « esprit au ciel », j'y trouverais naturellement un plus grand réconfort — mais en l'état actuel des choses, c'est le plus que l'on puisse faire.

Et pourtant, je n'ai véritablement rien à dire. J'ai seulement le sentiment que le lieu où je vis n'est pas le monde des hommes. Le sang de plus de quarante jeunes gens inonde tout autour de moi, m'empêchant de respirer, de voir, d'entendre — comment pourrais-je encore trouver des mots ? Chanter un long chant au lieu de pleurer, cela ne se peut qu'après que la douleur s'est apaisée. Et depuis lors, les arguments perfides de quelques prétendus savants et lettrés m'ont rendu plus triste encore. Je suis allé au-delà de la simple colère. Je savourerai jusqu'à la lie cette épaisse et noire tristesse d'un monde qui n'est pas le monde des hommes ; avec ma plus grande douleur je me donnerai en spectacle devant ce monde inhumain, afin qu'il se délecte de ma souffrance, et j'offrirai cela comme une humble offrande devant l'esprit des défunts.

II

Le vrai guerrier ose affronter la vie la plus sinistre, ose faire face au sang le plus abondant. Quelle sorte d'homme affligé et bienheureux est-ce là ? Pourtant, le destin agence souvent les choses pour les médiocres : avec le cours du temps, il efface les anciennes traces, ne laissant qu'une tache de sang d'un rouge pâle et un vague chagrin. Au milieu de cette tache de sang d'un rouge pâle et de ce vague chagrin, il est encore accordé aux hommes une existence volée et provisoire, pour maintenir ce monde qui semble humain sans l'être. Je ne sais quand un tel monde prendra fin !

Nous vivons encore dans un tel monde ; et moi aussi, j'avais depuis longtemps ressenti la nécessité d'écrire quelque chose. Deux semaines se sont déjà écoulées depuis le 18 mars ; le sauveur nommé Oubli va bientôt descendre — et j'ai d'autant plus de raisons d'écrire quelque chose maintenant.

III

Parmi les plus de quarante jeunes gens tués, Mademoiselle Liu Hezhen était mon étudiante. Quant au mot « étudiante » — j'ai toujours pensé et dit cela ainsi, mais à présent j'hésite quelque peu, car je devrais lui offrir ma tristesse et mon respect. Elle n'était pas une étudiante de « moi qui n'ai fait que survivre jusqu'ici » ; elle était une jeune Chinoise morte pour la Chine.

Son nom me frappa pour la première fois au début de l'été dernier, lorsque Madame Yang Yinyu (杨荫榆) occupait le poste de directrice de l'Université normale pour femmes et renvoya six responsables de l'association étudiante d'autogestion. L'une d'entre elles était elle ; mais je ne la connaissais pas. Ce n'est que plus tard — peut-être déjà après que Liu Baizhao (刘百昭) avait mené ses sbires des deux sexes pour arracher de force les étudiantes à l'école — que quelqu'un me désigna une étudiante en me disant : « C'est Liu Hezhen. » C'est alors seulement que je pus associer le nom à la personne, et secrètement j'en fus étonné. J'avais toujours imaginé qu'une étudiante capable de résister à la pression et de tenir tête à une directrice bien introduite serait, quoi qu'il en fût, quelque peu indomptable et acérée. Mais elle souriait toujours, avec un air très doux. Lorsqu'elles s'étaient réfugiées dans le hutong de Zongmao, louant des chambres pour y donner des cours, elle vint pour la première fois assister à mes conférences, et nous nous vîmes plus souvent — pourtant elle souriait toujours, avec un air très doux. Lorsque l'université retrouva sa situation d'antan et que les anciens membres du corps enseignant, estimant leur devoir accompli, se préparaient à se retirer un par un, je la vis se soucier de l'avenir de son alma mater, si abattue qu'elle en versait des larmes. Après cela, il semble que nous ne nous revîmes plus. En somme, dans ma mémoire, cette dernière fois fut notre adieu.

IV

Le matin du 18, j'appris seulement qu'une pétition collective devait se rendre au siège du gouvernement dans la matinée. L'après-midi, vint la terrible nouvelle : la garde avait effectivement ouvert le feu, tuant et blessant plusieurs centaines de personnes, et Mademoiselle Liu Hezhen figurait parmi les victimes. Mais j'étais si incrédule que j'en doutais presque. J'ai toujours prêté aux Chinois la pire malveillance, et pourtant je n'avais pas prévu, ni ne pouvais croire, qu'ils pussent descendre à de telles profondeurs d'ignominie et de cruauté. Comment, de surcroît, la toujours souriante et douce Mademoiselle Liu Hezhen aurait-elle pu venir, sans raison aucune, saigner à mort devant les portes de la résidence ?

Pourtant, ce jour même, le fait fut prouvé, et la preuve en était sa propre dépouille. Il y en avait une autre — celle de Mademoiselle Yang Dequn. Et de plus, il fut prouvé qu'il ne s'agissait pas simplement d'un meurtre, mais bel et bien d'un assassinat accompagné de torture, car sur leurs corps se trouvaient encore les marques de coups de gourdins.

Or le gouvernement de Duan publia un décret les qualifiant d'« émeutières » ! Et aussitôt suivirent des rumeurs, disant qu'elles avaient été manipulées.

Le spectacle atroce m'a déjà rendu les yeux incapables de voir ; les rumeurs ont rendu mes oreilles d'autant plus incapables d'entendre. Que puis-je dire de plus ? Je comprends à présent pourquoi les nations déclinantes périssent dans le silence. Silence, oh silence ! Ceux qui n'explosent pas dans le silence périront dans le silence.

V

Mais j'ai encore quelque chose à dire.

Je n'y étais pas en personne ; on m'a dit qu'elle, Mademoiselle Liu Hezhen, s'y rendit alors avec joie. Naturellement — ce n'était qu'une pétition ; quiconque possédait un brin d'humanité n'aurait jamais pu soupçonner un tel piège. Pourtant, devant la résidence du gouvernement, une balle l'atteignit, pénétrant par le dos, traversant obliquement le cœur et les poumons — déjà une blessure mortelle, bien qu'elle ne mourût pas sur le coup. Sa compagne Zhang Jingshu (张静淑) tenta de la relever et fut atteinte de quatre balles, dont une de pistolet, et tomba sur-le-champ. Sa compagne Yang Dequn tenta à son tour de la relever et fut également touchée — la balle pénétra par l'épaule gauche, traversa la poitrine et ressortit à droite — et elle aussi tomba sur-le-champ. Mais Liu Hezhen put encore se redresser, sur quoi un soldat lui assena deux violents coups de gourdin sur la tête et la poitrine, et alors elle mourut.

La toujours souriante et douce Mademoiselle Liu Hezhen est bel et bien morte — c'est vrai, sa propre dépouille en témoigne. La courageuse et aimante Mademoiselle Yang Dequn est morte aussi — sa propre dépouille en témoigne. Seule la tout aussi courageuse et aimante Mademoiselle Zhang Jingshu gémit encore à l'hôpital. Quand trois femmes cheminèrent avec calme à travers le feu concentré de ces balles inventées par les hommes civilisés — quelle grandeur saisissante ! Les glorieux exploits de l'armée chinoise dans le massacre des femmes et des enfants, les prouesses martiales de l'Alliance des Huit Nations dans le châtiment des étudiants — tout cela fut malheureusement effacé par ces quelques traînées de sang.

Pourtant, les assassins, chinois et étrangers, marchent bel et bien la tête haute, sans savoir que chacun de leurs visages est maculé de sang...

VI

Le temps s'écoule sans cesse, les rues restent aussi paisibles qu'à l'accoutumée. Quelques vies limitées ne comptent pour rien en Chine — tout au plus fournissent-elles un sujet de conversation après dîner aux oisifs sans méchanceté, ou une semence pour les « rumeurs » des oisifs malveillants. Quant à une signification plus profonde au-delà de cela, je la trouve bien mince, car ce n'était en vérité rien de plus qu'une pétition de gens désarmés. L'histoire de l'avancée sanglante de l'humanité est comme la formation du charbon : à l'époque, d'énormes quantités de bois furent consumées, mais le résultat ne fut qu'un petit morceau — et les pétitions n'y ont aucune place, encore moins celles de gens désarmés.

Pourtant, puisque du sang a été versé, il s'étendra naturellement, même involontairement. À tout le moins, il devrait imprégner les cœurs des parents, des maîtres, des amis et des amants, de sorte que, même si le temps le dilue en un rouge pâle, l'image souriante et douce d'autrefois demeure à jamais au milieu du vague chagrin. Tao Qian (陶潜) a écrit jadis : « Les proches peuvent encore pleurer un temps, / Les autres ont déjà entonné leurs chants. / Que dire des morts ? / Leurs corps reposent avec les collines. » Si cela peut être accompli, c'est assez.

VII

J'ai déjà dit : j'ai toujours prêté aux Chinois la pire malveillance. Mais cette fois, plusieurs choses ont dépassé même mes attentes. Premièrement, que les autorités aient pu être si cruelles. Deuxièmement, que les colporteurs de rumeurs aient pu descendre à une telle bassesse. Troisièmement, que les femmes chinoises aient pu affronter le danger avec une telle sérénité.

Ce n'est que l'année dernière que j'ai vu pour la première fois des femmes chinoises à l'œuvre, et bien qu'elles fussent peu nombreuses, leur résolution compétente et leur esprit indomptable m'ont maintes fois empli d'admiration. Quant à cette occasion, où sous une pluie de balles elles se portèrent mutuellement secours, ne reculant pas même au prix de leur propre vie — c'est une preuve plus éclatante encore que le courage et la fermeté des femmes chinoises, bien que réprimés pendant des millénaires par les complots et les conspirations, n'ont jamais, en fin de compte, été anéantis. Si l'on cherche la signification de ces victimes pour l'avenir, elle est là.

Ceux qui ne font que survivre, au milieu de la tache de sang d'un rouge pâle, pourront entrevoir confusément une faible espérance ; le vrai guerrier avancera avec une résolution plus grande encore.

Hélas ! Les mots me manquent, mais par ces lignes je commémore Mademoiselle Liu Hezhen !

Section 16

I

Je n'ai jamais approuvé les pétitions — mais non par crainte d'un massacre comme celui du 18 mars. Un tel massacre, je n'en avais vraiment pas rêvé, bien que j'aie l'habitude d'examiner mes compatriotes chinois avec la mentalité d'un « gratte-papier à la plume empoisonnée ». Je savais seulement qu'ils étaient apathiques, sans conscience, et qu'il ne valait pas la peine de leur adresser la parole — encore moins par des pétitions, encore moins désarmés — mais je n'avais pas prévu une cruauté aussi sournoise. Ceux qui auraient pu le prévoir n'étaient probablement que Duan Qirui (段祺瑞), Jia Deyao (贾德耀), Zhang Shizhao (章士钊) et leurs semblables. Les vies de quarante-sept jeunes hommes et femmes furent arrachées entièrement par la tromperie — c'était purement et simplement un meurtre par guet-apens.

Certaines créatures — comment les nommer ? Je ne trouve pas le mot — ont dit : les dirigeants des masses devraient assumer la responsabilité morale. Ces créatures semblent admettre qu'il est légitime de tirer sur une foule désarmée, que l'espace devant la résidence de l'exécutif était un « champ de la mort » et que les morts s'y étaient jetés d'eux-mêmes.

Les dirigeants des masses n'avaient aucun lien télépathique avec Duan Qirui et ses pareils, et n'étaient en aucune collusion secrète — comment auraient-ils pu anticiper une telle brutalité sournoise ? Une telle brutalité, quiconque possède la moindre trace d'humanité ne l'aurait jamais, au grand jamais, imaginée.

J'estime que si l'on veut chercher des torts aux dirigeants des masses, il n'y en a que deux : premièrement, qu'ils considéraient encore les pétitions comme utiles ; deuxièmement, qu'ils pensaient trop de bien de leurs adversaires.

II

Mais tout ce qui précède n'est que sagesse rétrospective. Je pense qu'avant que cet événement ne se produisît, personne probablement ne se serait attendu à une telle tragédie — tout au plus s'attendait-on à la futilité habituelle. Seuls les savants et les gens malins pouvaient prévoir à l'avance que toute pétition revient à se livrer à la mort.

Le professeur Chen Yuan (陈源) écrivait dans ses « Bavardages » : « Si nous conseillions à nos militantes de moins participer aux mouvements de masse désormais, elles diraient certainement que nous les méprisons, aussi n'osons-nous trop intervenir. Mais en ce qui concerne les garçons et les filles mineurs, nous ne pouvons que souhaiter qu'ils ne participent plus à aucun mouvement. » (Revue Moderne, n° 68.) Pourquoi ? Parce que participer à divers mouvements signifie — comme cette fois — « braver une pluie de balles et subir les souffrances du piétinement, des blessures et de la mort ».

Cette fois, quarante-sept vies furent dépensées pour acquérir un seul savoir : que l'espace devant le siège du gouvernement de son propre pays est un lieu de « pluie de balles » et que, si l'on souhaite y aller mourir, on devrait attendre d'être majeur et d'y aller de son plein gré.

Je crois que les « militantes » et les « garçons et filles mineurs » ne courraient probablement pas un très grand danger s'ils participaient à des fêtes sportives scolaires. Quant à pétitionner au milieu de la « pluie de balles » — même les militants mâles adultes devraient graver cela fermement dans leur esprit et y renoncer désormais !

Voyez où nous en sommes maintenant. Rien de plus que quelques poèmes et essais supplémentaires, quelques sujets de bavardage en plus. Quelques personnalités et certaines autorités négocient l'emplacement des sépultures — la grande pétition s'est réduite à une petite pétition. L'inhumation est naturellement la conclusion la plus convenable. Pourtant, chose étrange : c'est comme si ces quarante-sept morts avaient craint, dans leur vieillesse, de n'avoir nulle part où être ensevelis, et étaient venus exprès s'assurer un petit lopin de terrain d'État. Le Wanshengyuan est si proche, et pourtant devant les tombes des Quatre Martyrs il y a encore trois stèles sans un seul caractère gravé — que dire alors d'un lieu aussi reculé que le Yuanmingyuan.

Si les morts ne sont pas ensevelis dans les cœurs des vivants, alors ils sont véritablement et totalement morts.

III

Les réformes, naturellement, ne vont souvent pas sans effusion de sang, mais l'effusion de sang n'équivaut nullement à la réforme. La dépense du sang, comme la dépense d'argent : l'avarice ne vaut certes rien, mais la prodigalité est une grave erreur de calcul.

J'éprouve un profond chagrin pour les victimes de ce sacrifice.

Je souhaite seulement que de telles pétitions cessent désormais.

Pétitionner est certes chose courante dans toutes les nations, et ne devrait pas mener à la mort ; mais nous savons désormais que la Chine fait exception — à moins que l'on puisse supprimer la « pluie de balles ». Les tactiques de combat régulières exigent elles aussi que l'adversaire combatte en guerrier. La fin des Han était prétendument encore une époque où les cœurs des hommes étaient assez anciens — qu'on me pardonne de citer un roman : lorsque Xu Chu (许褚) monta au combat torse nu, il reçut aussitôt plusieurs flèches. Et Jin Shengtan (金圣叹) s'en moqua, disant : « Qui t'a dit de combattre torse nu ? » Quant à notre époque actuelle, où tant d'armes à feu ont été inventées, les batailles se livrent dans des tranchées. Ce n'est pas par avarice de la vie, mais par refus de la gaspiller, car la vie d'un soldat est précieuse. Là où les soldats sont peu nombreux, leur vie est d'autant plus précieuse. « Précieux » ne signifie pas « conservé en sûreté à la maison », mais qu'un petit investissement doit produire le rendement le plus grand possible — ou au moins que la transaction soit équitable. Noyer un ennemi dans un flot de sang, combler une brèche avec les cadavres des camarades — ce sont déjà des formules éculées. Du point de vue de la tactique la plus moderne, quelle perte énorme ce serait.

Le mérite légué par les morts de cette fois aux générations futures est d'avoir arraché le masque humain de nombreuses créatures, révélant leurs cœurs d'une perfidie inattendue, et d'enseigner à ceux qui continuent le combat d'autres méthodes de lutte.

2 avril.

Section 17

Entre Pékin et Tianjin, de nombreuses batailles, grandes et petites, ont été livrées, et qui sait combien de soldats sont tombés — le tout au nom de la « répression des Rouges ». Devant la résidence du gouvernement, deux salves furent tirées, tuant quarante-sept pétitionnaires et en blessant plus de cent ; des mandats d'arrêt furent émis contre cinq personnes, dont Xu Qian (徐谦), accusées d'avoir « dirigé des émeutiers » — le tout au nom de la « répression des Rouges ». Des avions du Fengtian survolèrent trois fois le ciel de Pékin, larguant des bombes qui tuèrent deux femmes et blessèrent un petit chien jaune — le tout au nom de la « répression des Rouges ».

Si les soldats tués entre Pékin et Tianjin, les deux femmes tuées par les bombes à Pékin et le petit chien jaune blessé par les bombes sont effectivement des « Rouges » — il n'y a eu aucun « décret officiel » à ce sujet, et nous, petites gens, ne pouvons le savoir. Quant aux quarante-sept personnes abattues devant la résidence, le premier « décret officiel » disait déjà qu'il y avait eu des « victimes accidentelles ».

Le parquet du district de Pékin adressa ensuite une lettre officielle déclarant : « L'objet de cette assemblée et de cette pétition était convenable, et il n'y eut aucune conduite répréhensible. » Et puis le Conseil d'État décida d'« envisager une indemnisation généreuse ». S'il en est ainsi, où sont donc passés les « émeutiers » dirigés par les Xu Qian ? Possédaient-ils tous des talismans magiques capables de détourner les balles et les obus ?

En somme : « réprimer », on a certes « réprimé » — mais où sont les « Rouges » ?

Et où se trouvent les « Rouges », laissons cela de côté pour l'instant. En fin de compte : les « martyrs » sont enterrés, les Xu Qian sont en exil, et deux sièges au sein du Comité de l'indemnité russe sont vacants. Le 6, le Jingbao rapportait :

Et il y avait une autre nouvelle, sous le titre « Cinq universités privées s'intéressent également au Comité de l'indemnité russe ».

La mort de quarante-sept personnes a rendu un service non négligeable à « l'éducation chinoise ». « Indemnisation généreuse » — qui y trouverait à redire ?

Désormais et à l'avenir, pouvons-nous espérer que dans les « milieux éducatifs chinois » l'on cessera de qualifier ceux qui ne partagent pas leur opinion de « Parti du Rouble » ?

6 avril.

Section 18

1

Le papier stocké à Tianjin ne peut être acheminé jusqu'à Pékin ; même l'impression des livres est considérablement affectée par la guerre. Mon ancien recueil de notes diverses, la Collection Huagai, a été envoyé à l'impression il y a deux mois, mais la composition et les corrections ne sont pas même à moitié terminées.

Malheureusement, une annonce préliminaire avait été publiée d'abord, ce qui provoqua la « contre-publicité » du professeur Chen Yuan (陈源) —

« Je ne puis, parce que je ne respecte pas le caractère de M. Lu Xun, m'abstenir de dire que ses nouvelles sont bonnes ; pas plus que je ne puis, parce que j'admire ses nouvelles, louer ses autres écrits. Je trouve que ses notes diverses, hormis deux ou trois pièces de Vent brûlant, n'ont véritablement aucune valeur de lecture. » (Revue Moderne n° 71, « Bavardages ».)

Quelle équité ! Ainsi, moi aussi je suis tombé dans « le présent est inférieur au passé » ; les ventes de la Collection Huagai, comparées à celles de Vent brûlant, seront sans doute plus pessimistes. De plus, il s'avère que mon écriture de nouvelles n'a rien à voir avec le « caractère ». Une espèce d'écriture « sans caractère », pareille aux reportages journalistiques, parvient néanmoins à susciter l'« admiration » du professeur. La Chine semble devenir de plus en plus fantastique et bizarre — et ainsi, peut-être ces notes diverses qui « n'ont véritablement aucune valeur de lecture » continueront-elles d'exister malgré tout.

2

L'auteur du célèbre roman Don Quichotte, M. de Cervantes, était certes pauvre — mais dire qu'il ressemblait à un mendiant n'est qu'une espèce de rumeur particulièrement répandue parmi les lettrés chinois. Il raconte comment Don Quichotte devint fou à force de lire des romans de chevalerie et s'en alla lui-même faire le chevalier errant, redressant les torts. Ses proches, sachant que les livres étaient responsables, firent venir le barbier d'à côté pour les examiner. Le barbier en sélectionna quelques bons à conserver, et tout le reste fut brûlé. Brûlé, je crois — je ne m'en souviens plus exactement ; ni du nombre. On imagine que les auteurs de ces « bons livres » retenus durent rougir et sourire amèrement en voyant la liste des ouvrages dans le roman.

Bien que la Chine semble devenir de plus en plus fantastique et bizarre — hélas ! Nous ne pouvons même pas obtenir un « sourire amer ».

3

Quelqu'un m'envoya une lettre express de province pour s'enquérir de ma sécurité. Il ne connaissait pas bien la situation à Pékin et s'était laissé abuser par les rumeurs.

La presse à rumeurs de Pékin se transmet en une lignée ininterrompue depuis que Yuan Shikai (袁世凯) s'arrogea le titre impérial, que Zhang Xun (张勋) tenta la restauration et que Zhang Shizhao (章士钊) procéda à la « rectification des mœurs académiques » — il en a toujours été ainsi. Naturellement, il en est ainsi à présent.

La première étape dit : telle faction va fermer telle école et arrêter untel. Ceci est fabriqué pour que l'école et les personnes en question le voient — pour les intimider.

La deuxième étape dit : telle école est déjà désertée, untel s'est déjà enfui. Ceci est fabriqué pour que la faction en question le voie — pour l'inciter.

Puis une autre étape : telle faction a déjà perquisitionné l'école A et va perquisitionner l'école B. Ceci pour intimider l'école B et inciter la faction.

« Celui qui n'a jamais rien fait de mal dans sa vie ne s'effraie pas quand on frappe à sa porte à minuit. » Si l'école B n'a pas mauvaise conscience, comment peut-on l'intimider ? Mais patience. Il s'ensuit encore une étape : l'école B a brûlé toute la nuit l'intégralité de ses ouvrages bolchévisants.

Là-dessus l'école A publie un rectificatif, disant qu'elle n'a jamais été perquisitionnée ; et l'école B publie un rectificatif, disant qu'elle ne possède aucun ouvrage de cette sorte.

4

Et voilà que même les journalistes gardiens de la morale, les prudents présidents d'université, s'installent à l'Hôtel des Six Nations ; les grands journaux qui prêchent la justice décrochent leurs enseignes ; les concierges des écoles cessent de vendre la Revue Moderne. On croirait que « les flammes embrasent le mont Kunlun, et jade et pierre brûlent ensemble ».

En réalité, on n'en arrivera probablement pas là, me semble-t-il. Toutefois, les rumeurs sont bel et bien les faits que les fabricants de rumeurs souhaitent eux-mêmes dans leur for intérieur. À travers elles, nous pouvons observer les pensées et la conduite d'une certaine catégorie de gens.

5

La neuvième année de la République de Chine, en juillet : la guerre Zhili-Anhui éclata. En août, l'armée de l'Anhui fut anéantie, et Xu Shuzheng (徐树铮) ainsi que huit autres se réfugièrent à la légation japonaise. À cette époque, il y eut encore un petit ornement : quelques hommes de bien — pas les mêmes hommes de bien qu'aujourd'hui — allèrent plaider auprès des seigneurs de guerre du Zhili, leur demandant de massacrer les penseurs réformistes. Finalement, rien n'en sortit ; et même cet épisode a depuis longtemps disparu de la mémoire des gens. Mais si l'on va feuilleter le Quotidien de Pékin du mois d'août de cette année-là, on peut encore y trouver une grande annonce, pleine de maximes anciennes et élégantes sur le fait qu'un grand héros, après sa victoire, se doit de balayer les doctrines hétérodoxes et de passer les hérétiques au fil de l'épée.

Cette annonce portait des signatures, que je n'ai pas besoin de mentionner ici. Mais comparés aux fabricants de rumeurs actuels, qui se cachent exclusivement dans l'ombre, on ne peut s'empêcher de ressentir que « le présent est inférieur au passé ».

Je pense qu'il y a cent ans c'était mieux qu'aujourd'hui, il y a mille ans mieux qu'il y a cent ans, il y a dix mille ans mieux qu'il y a mille ans... Surtout en Chine, c'est peut-être effectivement le cas.

6

Dans les coins des journaux, on lit souvent de pressantes exhortations adressées à la jeunesse : chérir chaque morceau de papier écrit ; s'intéresser aux Études nationales ; Ibsen était comme ceci, Romain Rolland était comme cela. Les temps et le langage ont changé, mais le sens profond me semble très familier : exactement comme les exhortations des anciens que j'entendais dans mon enfance.

Cela pourrait sembler un contre-argument à « le présent est inférieur au passé ». Mais il y a des exceptions à tout en ce monde, et pour ce qui est de l'affaire traitée dans le paragraphe précédent, ceci peut aussi compter comme une telle exception.

6 mai.

Section 19

— Et pourtant toujours sans fleurs.

Parce que les Yusi (Fils du langage) vont changer de format pour une édition de taille moyenne, je ne veux plus utiliser l'ancien titre, et, faisant un effort extraordinaire, je me résous à écrire de « nouvelles roses ».

— Cette fois, vont-elles enfin fleurir ?

— Bzz, bzz — probablement pas.

Je sais depuis quelque temps déjà que je suis, dans l'ensemble, égocentrique. Les principes que je discute sont des principes « tels que je les vois » ; les situations que je décris sont les situations telles que je les ai observées. On me dit qu'il y a un mois, les fleurs d'abricotier et de pêcher ont toutes fleuri. Je ne les ai pas vues ; donc je ne reconnais pas qu'il y ait eu des fleurs d'abricotier et de pêcher.

— Pourtant, ces choses existent. — diront probablement les savants.

— Fort bien ! Alors, qu'il en soit ainsi. — Telle est ma respectueuse réponse aux savants.

Certains prédicateurs de la « justice » disent que mes notes diverses n'ont aucune valeur. C'est certain. En vérité, quand ils viennent lire mes notes diverses, ils ont déjà perdu leur propre âme —

À supposer qu'ils en aient une. Si mes propos convenaient au goût des prédicateurs de la « justice », ne serais-je pas moi-même devenu membre de la « Société pour le maintien de la justice » ? Ne serais-je pas devenu lui, et tous les autres membres ? Mes paroles ne seraient-elles pas équivalentes aux leurs ? Beaucoup de personnes et beaucoup de paroles ne seraient-elles pas équivalentes à une seule personne et un seul discours ?

La justice est une. Mais il paraît qu'elle a été depuis longtemps accaparée par eux, si bien que je ne possède déjà plus rien du tout.

Cette fois, les « drapeaux étrangers dans la ville de Pékin » étaient, paraît-il, particulièrement nombreux, au point de provoquer l'indignation des savants : « ...Quant à l'extérieur des limites du quartier des Légations, que l'on soit chinois ou étranger, on ne saurait emprunter et arborer des drapeaux étrangers comme talismans pour la protection de la vie et des biens. » C'est tout à fait juste. Comme « talismans pour la protection de la vie et des biens », nous avons nos propres « lois ».

Si l'on n'est toujours pas rassuré, alors qu'on utilise un drapeau plus sûr : le drapeau de la Croix-Rouge Swastika. Situé entre le chinois et l'étranger, au-delà de l'« impudeur » et de la pudeur — en vérité un excellent drapeau !

Depuis la fin des Qing, les pancartes portant l'inscription « Ne pas parler des affaires de l'État » sont affichées dans les tavernes et restaurants, et à ce jour elles n'ont pas été retirées en même temps que les nattes. C'est pourquoi, en certaines époques, ceux qui manient la plume se trouvent dans un cruel embarras.

Mais c'est précisément en ces temps-là que l'on peut observer une chose intéressante : les écrits produits par ceux qui espèrent que d'autres auront des ennuis à cause de leurs écrits.

Le discours des gens habiles se fait chaque jour plus habile. Ils disent que les étudiants tués le 18 mars méritent la sympathie, parce qu'elle ne voulait pas vraiment y aller et avait été poussée par ses enseignants. Ils disent que « ceux qui utilisent directement ou indirectement l'argent de la Russie soviétique » méritent quelque indulgence, parce que « eux-mêmes peuvent souffrir la faim, mais leurs femmes et enfants ne peuvent pas ne pas manger ! » On écarte A tout en enfonçant B ; on pardonne les circonstances tout en établissant la culpabilité comme un fait. Et surtout, les actions et les convictions de ces gens sont montrées comme ne valant pas un sou.

Pourtant, dit-on, les peintures de chevaux de Zhao Mengfu (赵子昂) n'étaient, en fin de compte, que le reflet de sa propre silhouette dans un miroir.

Parce que « les femmes et les enfants ne peuvent pas ne pas manger », la « question du contrôle des naissances » surgit naturellement. Mais quand Mme Sanger vint en Chine précédemment, « certains activistes » poussèrent de hauts cris, disant qu'elle voulait faire disparaître la race chinoise.

Le célibat est encore aujourd'hui combattu par beaucoup, et le contrôle des naissances est impraticable. Pour les gentilshommes dans la misère noire, la meilleure méthode à l'heure actuelle, selon moi, n'est autre que de trouver une femme riche pour épouse.

Je vais livrer entièrement ce secret : verbalement, il faut bien sûr dire que c'est par « amour ».

L'« argent soviétique russe » — 100 000 yuan — a cette fois effectivement provoqué un différend entre le ministère de l'Éducation et le monde éducatif, car chacun en veut sa part. C'est peut-être encore à cause des « femmes et enfants ». Mais ces roubles-ci ne sont pas les mêmes que ces roubles-là. Il s'agit de l'indemnité des Boxers restituée — le reliquat de la campagne « Soutenir les Qing, exterminer les étrangers » des Boxers et de l'entrée des armées alliées des nations à Pékin. La date est facile à retenir : la fin du dix-neuvième siècle, 1900. Vingt-six ans plus tard, nous utilisons « indirectement » l'argent des Boxers pour nourrir nos « femmes et enfants ». Si le Grand Maître des Boxers a un esprit au ciel, il doit se sentir bien décontenancé.

De plus, l'argent que les diverses nations emploient pour des « entreprises culturelles » en Chine provient lui aussi de ce même fonds...

23 mai.

Section 20

Lorsque j'ai compile Vent brulant il y a quelques annees, j'avais encore ce que ces messieurs du beau monde appelleraient une "disposition bienveillante" et j'ai supprime bon nombre d'essais. Mais il y en avait un que j'avais a l'origine voulu inclure ; ayant perdu le manuscrit, je n'avais pas d'autre choix que de le laisser de cote. Et voila qu'il a fini par refaire surface. Quand Vent brulant sera reimprime, je pourrai ajouter cet essai, publier une annonce et inciter les lecteurs qui ont une foi superstitieuse en mes ecrits a en racheter un exemplaire - ce qui ne serait pas sans profit pour moi. Mais laissons cela, ce ne serait vraiment pas tres amusant.

Mieux vaut le publier une fois encore ici, pour qu'il soit recueilli plus tard dans un troisieme volume d'impressions diverses - considerons-le comme un addendum.

Cela concerne M. Zhang Shizhao (章士釗) -

"Deux peches tuerent trois lettres" M. Zhang Xingyan (章行嚴) a critique a Shanghai ce qu'il appelait la "nouvelle culture", soutenant que "Deux peches tuerent trois guerriers" (er tao sha san shi) est un modele d'expression raffinee, tandis que "Deux peches tuerent trois lettres" (liang ge taozi shale san ge dushuren) est proportionnellement mauvais - et il en concluait que la nouvelle culture "ne devrait-on pas aussi y mettre un terme ?" On peut bien y mettre un terme ! "Deux peches tuerent trois guerriers" n'est nullement une allusion obscure ; on la trouve couramment dans les livres de l'ancienne culture. Mais puisque le poeme dit : "Qui put concevoir cette ruse ? Le chancelier Yanzi de Qi" - examinons le Yanzi Chunqiu.

Le Yanzi Chunqiu existe maintenant dans une edition lithographiee de Shanghai, facile a se procurer, et le recit classique en question se trouve dans le volume deux de cette edition. En resume : "Gongsun Jie (公孫接), Tian Kaijiang (田開疆) et Gu Yezi (古冶子) servaient le duc Jing (景公) et etaient renommes pour leur bravoure et leur force dans les combats contre les tigres. Lorsque Yanzi passa devant eux et pressa le pas, les trois hommes ne se leverent pas." Alors le vieux maitre Yan estima cette conduite discourtoise et dit au duc Jing qu'il fallait les eliminer. Sa methode consista a faire envoyer par le duc Jing deux peches aux trois guerriers, en leur disant : "Vous trois, mangez les peches selon vos merites." Ah, et c'est la que les ennuis commencerent :

"Gongsun Jie leva les yeux au ciel et soupira : 'Yanzi est un homme sage. Si le duc fait estimer nos merites et que nous ne prenons pas les peches, c'est manquer de bravoure. Mais les guerriers sont nombreux et les peches peu - pourquoi ne pas estimer nos merites et manger les peches ? J'ai une fois terrasse un tigre, puis un autre. De tels merites me donnent surement le droit de manger une peche sans la partager.' Il saisit une peche et se leva.

"Tian Kaijiang dit : 'Avec mon arme, j'ai deux fois repousse une armee de trois divisions. De tels merites me donnent surement le droit de manger une peche sans la partager.' Il saisit une peche et se leva.

"Gu Yezi dit : 'Un jour, j'accompagnai mon seigneur pour traverser le fleuve, quand une tortue geante saisit le cheval de volee gauche et l'entraina dans le courant aux rapides du Pilier. A cette epoque, j'etais encore jeune et ne savais guere nager ; je plongeai et luttai sur cent pas a contre-courant et neuf li en aval, tuai la tortue, tenant dans la main gauche la queue du cheval et dans la droite la tete de la tortue, et bondis hors de l'eau comme une grue. Les passeurs dirent tous que c'etait le dieu du fleuve ; mais voyez - c'etait la tete d'une grande tortue. De tels merites me donnent surement le droit de manger une peche sans la partager ! Pourquoi ne rendez-vous pas vos peches tous les deux ?' Il tira son epee et se leva."

Recopier des livres est vraiment fastidieux. Pour resumer : les deux guerriers eurent honte que leurs merites fussent inferieurs a ceux de Gu Yezi et se suiciderent ; Gu Yezi, ne voulant pas survivre seul, se suicida egalement. Ainsi fut accompli "Deux peches tuerent trois guerriers".

Bien que nous ne sachions pas si ces trois guerriers avaient quelque connaissance de l'ancienne culture, puisque le livre dit qu'ils etaient "renommes pour leur bravoure et leur force", on ne peut les appeler des "lettres". Si le Liang Fu Yin avait dit "Deux peches tuerent trois braves guerriers", le sens en serait naturellement plus clair, mais malheureusement c'est un poeme pentasyllabique qui n'admet pas de mots supplementaires. Il a donc du dire "deux peches tuerent trois guerriers" - ce qui a egalement egare M. Zhang Xingyan dans son interpretation "deux peches tuerent trois lettres".

L'ancienne culture est decidement trop difficile a comprendre, les allusions classiques sont vraiment trop difficiles a retenir, et ces deux vieilles peches ont vraiment cause trop de mefaits : non seulement elles envoyerent jadis trois guerriers a la mort, mais aujourd'hui encore elles ont fait se ridiculiser un lettre. "Ne devrait-on pas aussi y mettre un terme !"

L'annee derniere, a cause de la controverse sur "chaque fois plus bas" (mei xia yu kuang), j'ai subi pas mal de lecons de la part de jeunes gens qui se croyaient impartiaux, pretendant que parce que Zhang m'avait revoque de mon "poste de secretaire", je lui en gardais rancune. Je dois maintenant declarer expressement ici : cet essai a ete ecrit en septembre 1923 et publie dans le Supplement du journal du matin. A cette epoque, le redacteur en chef du Supplement n'etait pas encore le "Poete-Sage" qui avait accompagne M. Tagore, et le journal n'avait pas encore recu la mission de pousser les autres a la mort et de s'etrangler lui-meme, de sorte qu'il publiait encore a l'occasion des articles de gens vulgaires comme moi. Et a cette epoque, entre moi et cette personne connue plus tard sous le nom de "M. Paulownia Solitaire", il n'existait pas le moindre "ressentiment ne d'un regard de travers".

Le "motif" n'etait probablement rien d'autre que le souhait d'aider un peu a la diffusion de la langue vernaculaire.

En ces temps ou "le malheur sort de la bouche", defendons-nous un peu plus soigneusement.

Certains diront peut-etre que deterrer d'anciens addendas revient a "battre un chien tombe a l'eau" - un "motif" bien "impur". Mais je ne le pense pas. Certes, compare aux jours encore proches ou le secretaire general Shizhao tirait les ficelles en coulisses, abusait de sa charge publique a des fins privees, tramait l'assassinat d'etudiants et lancait des mandats d'arret contre les dissidents - tandis que les "gentilshommes integres" tantot se joignaient aux moqueries contre la fuite des proscrits, tantot appelaient "M. Paulownia Solitaire ! M. Paulownia Solitaire !" avec une chaleur obsequieuse -, il regne certes en ce moment une certaine desolation. Mais a mon avis, il n'est nullement tombe a l'eau. Il "reside paisiblement" dans la concession. A Pekin, les creatures qu'il a jadis nourries montrent toujours les crocs et agitent les griffes ; les journaux avec lesquels il a noue des liens inversent toujours le vrai et le faux ; l'ecole de filles qu'il a formee seme toujours le trouble. C'est toujours son monde.

Porter un petit coup sur les "peches" - comment peut-on mettre cela sur le meme plan que "battre un chien dans l'eau" ?!

Et pourtant, ce "M. Paulownia Solitaire" est alle se defendre dans la revue Jiayin, pretendant qu'il ne s'agissait que d'une broutille. C'est vrai - ce n'est qu'une broutille.

Se tromper un peu - quel mal y a-t-il ? Meme si l'on ne connaissait pas Yanzi, meme si l'on ne connaissait pas l'Etat de Qi, la Chine n'en souffrirait pas. Quel paysan comprend le Liang Fu Yin ? Et pourtant l'agriculture peut encore sauver le pays. Mais je pense que la noble entreprise d'attaquer la langue vernaculaire est aussi quelque chose dont on pourrait fort bien se passer. Remplacer le chinois classique par le vernaculaire, meme si cela comporte quelques imperfections, n'est apres tout qu'une broutille.

Bien que je ne me sois jamais glisse sous la tutelle de "M. Paulownia Solitaire" et que je n'aie pas eu la gloire de voir ses livres allemands eparpilles sur les tables, les lits et les planchers, j'ai a l'occasion lu le "chinois classique" qu'il a publie, et je sais qu'au fond il comprend parfaitement : le manque de fiabilite du droit, l'impermanence des coutumes morales, l'inevitabilite du changement linguistique - il comprend tout cela fort bien. Celui qui comprend et le dit franchement devient un reformateur ; celui qui comprend mais se tait, utilisant ce savoir pour tromper autrui, devient "M. Paulownia Solitaire" et ses "semblables". Au fond, sa defense du chinois classique n'est rien d'autre que cela.

Si mon diagnostic est juste, alors "M. Paulownia Solitaire" a vraisemblablement aussi contracte la maladie commune que Propos oisifs attribue a "certains patriotes" - etre accable par "epouse, concubines, fils et filles". Desormais, il semble qu'il devrait acheter quelques livres allemands de plus et etudier le "controle des naissances".

24 mai.

Section 21

C'etait il y a deux ou trois ans que je tombai par hasard sur une notice concernant He Dian dans le Catalogue supplementaire de la Maison Shenbao, imprime la cinquieme annee de l'ere Guangxu (1879). On y lisait :

"He Dian, dix chapitres. Ce livre fut compile par Le Passant, avec un commentaire de M. Embrouille-et-Confus et une preface du Paisible Convive. Parmi les personnages cites, on trouve un Fantome Vivant, un Fantome Miserable, un Mort Vivant, une Dame Fleur Puante et une Demoiselle Chambre Laterale - la lecture suffit deja a faire eclater de rire. De surcroit, ce qu'il relate n'est que langage vulgaire de village ; faire quelque chose de rien, voler du loisir dans l'agitation. Son langage est discours de fantomes ; ses personnages portent des noms de fantomes ; ses evenements consistent a ouvrir des coeurs de fantomes, a prendre des visages de fantomes, a pecher du feu de fantomes, a jouer des pieces de fantomes, a dresser des scenes de fantomes. Le dicton dit : 'De quel classique cela vient-il ?' Desormais, quiconque fait de la litterature en langue vulgaire pourra dire : 'Cela vient du He Dian', et voila tout."

Soupconnant l'ouvrage d'etre assez singulier, je le cherchai, mais ne le trouvai pas. Chang Weijun (常維鈞), qui connaissait beaucoup de gens dans les vieilles librairies, fut charge de le chercher, mais en vain egalement. Cette annee, Bannong (半農) m'informa qu'il l'avait trouve par hasard a la foire du temple de Changdian et qu'il allait le collationner, le ponctuer et le faire imprimer. J'en fus tres heureux. Par la suite, Bannong m'envoya les epreuves en plusieurs fois et me dit qu'il esperait que j'ecrirais une courte preface - il savait que je n'etais tout au plus capable que de courtes prefaces. Pourtant, j'hesitais encore ; je sentais que je n'avais tout simplement pas ce talent. Je crois que de nombreuses taches exigent de celui qui les accomplit un don particulier pour qu'elles soient bien faites. Ainsi, la ponctuation ne peut etre confiee qu'a Wang Yuanfang (汪原放), la redaction de prefaces qu'a Hu Shizhi (胡適之), et l'edition qu'a la Librairie Yadong. Liu Bannong (劉半農), Li Xiaofeng (李小峰) et moi ne sommes tout simplement pas les bons candidats. Et pourtant, je decidai d'ecrire quelques mots. Pourquoi ? Simplement parce que j'avais fini par decider d'ecrire quelques mots.

Avant meme que j'eusse commence, nous fumes pris dans la guerre, et au milieu des coups de canon et des rumeurs, j'etais profondement trouble et n'avais aucune envie de prendre la plume. Par-dessus le marche, j'appris que des gens de lettres avaient attaque Bannong dans quelque journal, disant combien la publicite pour He Dian etait indigne - qui aurait cru qu'un professeur d'universite put tomber si bas ! Cela me rendit assez melancolique, car cela me rappela d'autres choses, et moi aussi je trouvais que "qui aurait cru qu'un professeur d'universite put tomber si bas". Des lors, chaque fois que je voyais He Dian, je n'eprouvais que de la douleur et ne pouvais plus prononcer un mot.

Oui, les professeurs d'universite vont tomber. Qu'ils soient grands ou petits, blancs ou noirs, ou gris. Mais une partie de ce que d'autres appellent une chute, j'appelle de la detresse. Un aspect de ce que j'appelle detresse, c'est la perte du rang. J'ai ecrit un jour "Sur 'Sa mere... !'" et il y eut deja de jeunes moralistes pour pousser des soupirs pestilentiels - est-ce que je me soucie encore de mon rang ? D'une certaine maniere, oui. Bien que j'"abomine avec la plus grande repulsion" ces messieurs qui portent des masques, je ne suis pas issu d'une famille de "bandits academiques". La vue des soi-disant "gentilshommes integres" me fait naturellement hocher la tete, mais cotoyer des fripons et des laquais ne me conviendrait probablement pas non plus. A considerer les choses sans distinction, qu'y a-t-il de si remarquable a ce qu'un professeur d'universite fasse une annonce comique, voire exageree ? Qu'y aurait-il meme de remarquable a faire une annonce pleine de "sa mere" ? Mais, ah - ici il faut un "mais" -, je suis ne, apres tout, au dix-neuvieme siecle, et j'ai ete fonctionnaire pendant quelques annees, dans le meme ministere que le soi-disant "M. Paulownia Solitaire". L'air du fonctionnariat - de la classe superieure -

ne se dissipe pas facilement, de sorte que je pense parfois moi aussi que la chose la plus convenable pour un professeur est encore de monter en chaire. Un autre "mais" s'impose : mais il faut un salaire adequat et vivant ; le cumul d'emplois est acceptable. Ce point de vue a probablement obtenu desormais l'approbation universelle dans les milieux educatifs. Ces champions de la justice qui, l'annee derniere, attaquerent unanimement le cumul lors d'une assemblee quelconque, sont cette annee alles eux-memes discretement cumuler, bien que les "grands journaux" ne le rapportent certainement pas, et qu'eux-memes naturellement n'en fassent pas non plus la publicite.

Bannong est alle en Allemagne et en France etudier la phonologie pendant plusieurs annees. Bien que je ne comprenne pas le livre qu'il a ecrit en francais - je sais seulement qu'il contient pas mal de caracteres chinois et des courbes ondulantes -, neanmoins, les livres sont les livres, et il doit y avoir des gens qui les comprennent. Sa veritable vocation, a mon avis, est donc toujours d'enseigner ces courbes a ses etudiants. Mais l'Universite de Pekin est sur le point de fermer definitivement ses portes, et il n'a pas de poste supplementaire. Dans ce cas, meme si j'etais la personne la plus authentiquement de la haute societe, je ne pourrais m'opposer a ce qu'il imprime et vende un livre. Quand on imprime, on veut naturellement vendre beaucoup ; quand on veut vendre beaucoup, on doit naturellement faire de la publicite ; et quand on fait de la publicite, on doit naturellement dire du bien. Existe-t-il quelqu'un qui imprime un livre puis publie une annonce disant que ce livre est tres ennuyeux et que Messeigneurs veuillent bien ne pas le lire ? L'annonce disant que mes impressions diverses n'avaient aucune valeur - c'est Xiying (西瀅, c'est-a-dire Chen Yuan 陳源) qui l'a faite. - Permettez-moi de profiter de l'occasion pour faire ici ma propre publicite : pourquoi Chen Yuan m'a-t-il fait une telle contre-publicite ? Il suffit de lire ma Collection du dais pour comprendre. Honores clients, regardez ! Regardez vite ! Six jiao l'exemplaire, publie par la Librairie Beixin.

Quand j'y pense, cela fait deja plus de vingt ans. Tao Huanqing (陶煥卿), qui se consacrait a la revolution, etait si pauvre qu'a Shanghai il se faisait appeler Maitre de Kuaiji et enseignait l'hypnotisme pour vivre. Un jour il me demanda : existe-t-il quelque drogue qui endorme une personne d'une seule bouffee ? Je savais bien qu'il craignait l'echec de ses techniques hypnotiques et cherchait du secours dans la pharmacie. En verite, pratiquer l'hypnotisme devant une foule n'est jamais facile. Je ne connaissais pas la drogue miraculeuse qu'il cherchait et ne pouvais l'aider. Deux ou trois mois plus tard, des lettres parurent dans les journaux (peut-etre des annonces) disant que le Maitre de Kuaiji n'entendait rien a l'hypnotisme et trompait les gens. Le gouvernement des Qing, toutefois, etait beaucoup plus perspicace que ces vauriens, et lorsqu'il lanca un mandat d'arret contre lui, le distique d'accompagnement disait : "A ecrit Une Histoire du pouvoir chinois ; a etudie l'hypnotisme japonais."

He Dian est sur le point de paraitre, et la courte preface approche aussi de sa date de remise. La pluie nocturne crepite ; prenant la plume, je pense soudain au malheureux Tao Huanqing avec sa ceinture de corde de chanvre, et des pensees etrangeres au He Dian se pressent dans mon esprit. Mais la preface approche de sa date de remise, et je n'ai d'autre choix que de l'ecrire, et de surcroit de la faire imprimer. Je ne compare pas Bannong a un "rebelle" - bien que la presente Republique de Chine soit nee de la revolution, de nombreux citoyens de la Republique considerent toujours les revolutionnaires d'alors comme des rebelles, cela est parfaitement clair -, je dis seulement qu'en cet instant, le passe me revient, je pense a quelques amis, et je ressens ma propre impuissance persistante.

Mais la courte preface est en tout cas ecrite, et bien qu'elle ne vaille pas grand-chose, elle a au moins mene une tache a son terme. Je vais egalement noter d'autres sentiments de cet instant et les publier, en guise de publicite supplementaire pour He Dian.

Nuit du 25 mai, accote au mur est, ecrivant.

Section 22

Preface preliminaire

Ecrire une preface avant qu'un seul mot du journal n'ait ete couche sur le papier - voila ce que j'appelle une preface preliminaire.

J'avais autrefois l'habitude d'ecrire un journal tous les jours, destine a mes seuls yeux ; j'imagine que bien des gens en ce monde tiennent de tels journaux. Si l'auteur devient celebre et meurt, le journal sera bien imprime par la suite ; le lecteur le trouvera d'autant plus interessant, car au moment de l'ecriture, l'auteur n'avait pas besoin de prendre des poses vides comme pour un "Essai sur les sentiments interieurs" ou un "Essai sur les apparences exterieures", de sorte qu'on peut y voir son vrai visage. C'est la, je crois, la lignee orthodoxe et legitime de l'ecriture du journal.

Mon journal, cependant, n'est pas ainsi. Ce que j'y note, c'est la correspondance envoyee et recue, l'argent qui entre et qui sort - il n'y est pas question de "visage", encore moins de vrai ou de faux. Par exemple : 2 fevrier, beau. Recu lettre de A ; B est venu.

3 mars, pluie. Recu salaire de l'ecole C, X yuan. Repondu a la lettre de D. Quand une ligne etait pleine et qu'il restait des choses a noter - le papier etant tout de meme precieux -, j'ecrivais le reste dans l'espace blanc du jour precedent. Bref : ce n'est pas tres fiable. Mais que B soit venu le 1er ou le 2 fevrier, cela n'a guere d'importance - meme si l'on ne le note pas, peu importe ; et de fait, il m'arrive souvent de ne rien noter. Mon but est seulement de retenir qui m'a ecrit, pour pouvoir repondre, ou quand j'ai repondu ; et surtout le salaire de l'ecole - quel mois et quelle fraction j'ai recu - qui arrive en si petites parcelles que je ne m'y retrouve jamais et ai besoin d'un registre pour verifier, afin que les deux parties y voient a peu pres clair et que je sache aussi combien on me doit encore et quelle sorte de petit richard je deviendrai quand tout sera encaisse. Au-dela, je n'ai pas la moindre ambition.

M. Li Ciming (李慈銘), un compatriote, utilisait son journal comme une forme d'erudition. Des reglements de la cour en haut, en passant par le savoir au milieu, jusqu'aux querelles personnelles en bas - tout s'y trouvait consigne. De fait, quelqu'un a maintenant lithographie ce manuscrit, a cinquante yuan le jeu ; en des temps pareils, inutile de parler des etudiants, meme les professeurs ne peuvent se le permettre. Le journal lui-meme mentionne que chaque fois qu'il achevait un fascicule, les gens se l'empruntaient et le copiaient deja - point n'etait besoin d'attendre "apres la mort". Bien que cela ne soit pas dans la lignee orthodoxe du journal, quiconque aspire a laisser des ecrits a la posterite, entend porter des jugements, et desire etre connu tout en craignant de l'etre, peut bien essayer d'imiter cette methode. Mais quand quelqu'un ecrit quelques morceaux en langue vernaculaire et pretend que ce sont des chapitres d'un livre a publier dans cent ans - c'est une betise d'une puanteur hors de portee.

Ce journal-ci, toutefois, ne nourrit pas de si "hautes esperances" et n'est pas non plus du type tres simple d'autrefois. Il n'existe pas encore ; j'ai l'intention de le commencer. Il y a quatre ou cinq jours, j'ai rencontre Bannong (半農), qui m'a dit qu'il allait editer le supplement du Shijie Ribao et que je devais envoyer quelques contributions. C'etait naturellement possible. Mais quelles contributions ? Voila qui etait vraiment embarrassant. Les lecteurs de supplements sont pour la plupart des etudiants - tous des gens qui sont passes par la et ont ecrit des choses comme "Sur la maxime 'N'est-ce pas un plaisir d'apprendre et de pratiquer ce qu'on a appris'" ou "Discussion sur le declin des moeurs" - et ils doivent savoir ce qu'on eprouve a ecrire des essais. Certains me qualifient d'"homme de lettres", mais je ne le suis pas vraiment ; ne les croyez pas. La preuve, c'est que moi aussi, je redoute par-dessus tout l'ecriture d'essais.

Mais puisque j'avais accepte, il fallait bien trouver quelque chose. Apres maintes reflexions, je me suis rendu compte que j'ai effectivement de temps en temps quelques idees - que d'ordinaire, par paresse, je laisse s'envoler et que j'oublie. Si je les notais aussitot, il en sortirait probablement quelque chose du genre impressions diverses. J'ai donc decide : des qu'une idee me vient, je la note immediatement, je l'envoie immediatement, et je considere cela comme mon carnet d'esquisses. Puisque ce journal est prepare d'emblee pour les yeux d'un tiers, il ne montre probablement pas non plus mon vrai visage ; du moins, ce qui m'est defavorable restera cache pour l'instant. Que le lecteur comprenne d'abord ce point.

Si je ne peux plus ecrire, ou si je n'ai plus rien a ecrire, j'arrete immediatement. Aussi, quelle sera la longueur de ce journal, je n'en ai pas la moindre idee pour le moment.

25 juin 1926, note pres du mur est.

25 juin. Beau.

Malade. - Ecrire cela aujourd'hui semble un peu superflu, car cela remonte a dix jours et je peux desormais me considerer a peu pres gueri. Mais les sequelles ne sont pas tout a fait passees, et cela peut donc servir de "Manifeste inaugural, Premier Chapitre". Les regles pour un homme de talent prenant la parole exigent qu'il proclame trois grandes souffrances : premierement, la pauvrete ; deuxiemement, la maladie ; troisiemement, la societe me persecute. Et le resultat, c'est la perte de la bien-aimee - ou, pour employer le terme technique, l'amour malheureux.

Mon Manifeste inaugural, bien qu'il ressemble a la deuxieme grande souffrance, n'en est en realite pas une. C'est plutot qu'ayant recu quelques wen d'honoraires juste avant la Fete des bateaux-dragons, j'ai trop mange, et depuis je souffre d'indigestion et de maux d'estomac. L'horoscope de mon estomac n'est pas favorable ; il n'a jamais pu supporter la bonne fortune. J'aimerais bien consulter un medecin. La medecine chinoise, bien que certains disent ses mysteres inepuisables et sa medecine interne sans rivale - je ne puis tout simplement pas y croire. La medecine occidentale ? Les praticiens renommes sont chers, debondes et examinent a la va-vite. Les inconnus sont naturellement moins chers, mais j'hesite tout de meme. Les choses en etant la, je n'ai d'autre choix que de laisser mon pauvre estomac souffrir en silence.

Depuis que les medecins occidentaux ont enleve un rein a Liang Qichao (梁啟超), les reproches se sont eleves comme une tempete, et meme des litterateurs qui n'ont guere etudie les reins ont tous "pris la parole au nom de la justice". En meme temps, la these selon laquelle "la medecine chinoise est vraiment merveilleuse" a surgi en reponse. Maladie des reins ? Pourquoi ne pas prendre de l'astragale ? Quelque maladie que ce soit, pourquoi ne pas manger du bois de cerf ? Mais il est vrai que des cadavres sortent souvent des hopitaux occidentaux. J'ai un jour conseille serieusement au Dr G : si vous ouvrez un hopital, n'admettez jamais de patients qui semblent perdus. Ceux qui guerissent et sortent sur leurs pieds, personne ne le remarque ; ceux qui meurent et sont emportes causent une sensation - surtout si le defunt est une "personnalite". Mon veritable but etait de trouver des moyens de promouvoir la medecine moderne, mais le Dr G semble avoir pense que j'avais mauvaise conscience. Cette interpretation n'est pas necessairement fausse - qu'il pense ce qu'il veut.

Mais a ce que je vois, les hopitaux qui pratiquent ce que j'ai decrit sont en fait assez nombreux ; simplement leur veritable intention n'est pas de promouvoir la medecine moderne. Les medecins occidentaux du cru sont aussi pour la plupart assez confus : a peine commencent-ils a exercer qu'ils apprennent les trucs de charlatans de la medecine chinoise : teinture de gentiane diluee d'eau, deux doses par jour pour huit jiao ; bain de bouche a l'acide borique dilue, un yuan la bouteille. Quant a leurs competences diagnostiques - eh bien, un profane comme moi ne saurait en parler. Bref : la medecine occidentale en Chine a peine eclos qu'elle est deja pres de pourrir. Bien que je ne croie qu'a la medecine occidentale, elle m'a recemment quelque peu decourage.

Il y a quelques jours, j'ai discute de ces choses avec Jifu (季茀) et lui ai dit que pour mon mal, si un ami me faisait une ordonnance, cela suffirait - inutile de gaspiller de l'argent chez un docteur. Le lendemain, il m'amena le Dr H., qui poursuivait ses recherches. Celui-ci redigea une ordonnance : naturellement avec de l'acide chlorhydrique dilue, plus deux autres choses qu'il est inutile de mentionner ici. Ce dont je lui fus le plus reconnaissant, c'est qu'il ajouta du Sirup Simpel pour que je puisse boire le tout doucement, sans difficulte. Faire preparer l'ordonnance a la pharmacie devint un autre probleme, car les pharmacies non plus ne sont pas exemptes de negligence : les medicaments qu'elles n'ont pas en stock peuvent etre remplaces, ou simplement supprimes. Finalement, on demanda a Fraeulein H. de faire le long trajet jusqu'a une pharmacie plus grande.

Meme avec les frais de voiture, c'etait encore trois quarts moins cher que les prix des hopitaux.

L'acide gastrique, ayant recu des renforts etrangers, se fortifia ; avant meme d'avoir fini la premiere bouteille, la douleur cessa. Je decidai de continuer a boire quelques jours de plus. Mais la deuxieme bouteille fut etrange : meme pharmacie, meme ordonnance, et pourtant le gout etait different - pas sucre comme la premiere fois, pas acide non plus. Je m'examinai : pas de fievre, pas d'enduit epais sur la langue - il y avait clairement quelque chose de louche avec le medicament. J'en bus deux doses ; au moins, pas d'effets nefastes. Heureusement, ce n'etait pas une maladie urgente, rien de grave, et je la bus comme d'habitude. Quand j'allai acheter la troisieme bouteille, j'accompagnai mon achat d'un interrogatoire severe. La reponse : peut-etre le taux de sucre etait-il un peu moindre. Ce qui signifiait : les medicaments importants n'etaient pas faux. Les choses en Chine sont vraiment singulieres. Un peu moins de sucre, et non seulement ce n'est pas sucre, mais ce n'est meme pas acide - voila bien des "conditions nationales speciales".

De nos jours, on critique beaucoup l'indifference des grands hopitaux envers les patients. Je pense que certains de ces hopitaux traitent effectivement les patients comme des sujets de recherche ; et il y a aussi des "Chinois de classe superieure" dans les hopitaux qui considerent les patients comme des sujets de recherche inferieurs. Ceux qui s'y refusent n'ont d'autre choix que d'aller dans des hopitaux prives, mais la les honoraires et les prix des medicaments sont tres eleves. Si l'on demande a un ami de rediger une ordonnance et que l'on achete soi-meme le medicament, le breuvage peut varier d'une bouteille a l'autre.

C'est un probleme humain. Quand les choses ne sont pas faites avec soin, tout devient suspect. "Lu Duan n'etait pas confus dans les grandes affaires" - ce qui implique que dans les petites, on peut bien etre un peu confus - voila qui montre la magnanimite de nous autres Chinois. Mais mes maux d'estomac en furent prolonges. Dans le vaste panorama de l'univers, mes maux d'estomac ne sont bien sur qu'une broutille, ou peut-etre rien du tout.

Apres mon interrogatoire severe, la troisieme bouteille avait le meme gout que la premiere. Le mystere precedent se resout aisement : la deuxieme bouteille contenait une seule dose de medicament, mais le double d'eau, de sorte qu'elle n'avait que la moitie de la concentration normale.

Bien que meme la prise de medicaments fut si laborieuse, la maladie finit par s'ameliorer. Des que j'allai mieux, H. m'attaqua sur mes cheveux trop longs, me demandant pourquoi je ne me hatais pas d'aller chez le coiffeur.

Ce genre d'attaque m'est familier - comme toujours, "la motion est notee et classee". Mais je n'avais pas non plus envie de travailler ; je rangeais simplement des tiroirs. En fouillant dans de vieux papiers, je trouvai une liasse de fiches, copiees il y a quelques annees. Cela me fit sentir que je devenais plus paresseux de jour en jour - de nos jours, je ne songerais jamais a faire de telles choses.

A l'epoque, je projetais sans doute un essai attaquant l'absurde ponctuation des livres recemment imprimes ; parmi les vieux papiers, j'avais copie quelques exemples assez merveilleux. Au moment de les fourrer dans la corbeille a papier, je trouvai que quelques-uns etaient vraiment trop bons pour etre jetes. En voici quelques-uns, copies ici et imprimes sur-le-champ, pour que "tous les yeux en jouissent". Le reste peut servir d'allume-feu -

"Guochao Chen Xilu Huang Shi Yuhua yun..." (Edition lithographique de Shanghai Jinbu Shuju, Chaxiangshi Congchao, volume 4, feuillet 2.)

"Guochao Ouyang Quan Dianji yun..." (Ibid., volume 8, feuillet 7.)

"Yuan Shigong dianshi Qinzhong..." (Edition lithographique de Shanghai Shilin Jingshe, Shuying, volume 1, feuillet 4.)

"Kao... Shunzhi zhong, Xiushui you you yi Chen Chen..." (Edition typographique de Shanghai Yadong Tushuguan, Shuihu Xuji Liangzhong Xu, feuillet 7.)

Ponctuer les textes classiques est en effet une petite mais delicate affaire ; souvent, on ne sait ou poser la plume. En de nombreux endroits, j'ai toujours soupconnne que meme l'auteur lui-meme, si on lui demandait de ponctuer, hesiterait. Mais les exemples cites ci-dessus ne sont pas si desesperement obscurs. Les deux derniers sont particulierement clairs de sens - et pourtant la ponctuation y a ete appliquee avec encore plus d'"ingeniosite".

26 juin. Beau.

Le matin, recu une lettre de Jiye (霽野), envoyee de sa ville natale. Peu de mots - disant qu'il y avait un malade a la maison, et que tous les autres vivaient dans la terreur d'etre frappes par la maladie sans aucune defense. A la fin, quelques mots de lamentation.

L'apres-midi, Zhifang (織芳) arriva du Henan. Apres quelques mots, il repartit en toute hate, laissant deux paquets en disant : "C'est du 'sucre fang' - un cadeau pour toi, mais je crains qu'il ne soit pas tres bon." Zhifang avait un peu grossi cette fois-ci, et il etait si presse, et portait une veste mandarin a coupe carree - je crains qu'il ne soit sur le point de devenir fonctionnaire.

Quand j'ouvris les paquets, le contenu n'etait nullement "carre" (fang), mais de petits disques ronds et minces, de couleur brun-jaune. Ils etaient frais et delicats au gout - decidement une bonne chose. Mais je ne comprenais pas pourquoi Zhifang appelait cela du "sucre fang". Quoi qu'il en soit, cela aussi pouvait servir de preuve supplementaire qu'il etait sur le point de devenir fonctionnaire.

Jingsong (景宋) dit que c'etait une specialite d'un endroit du Henan, faite de givre de kaki, de nature rafraichissante ; si l'on a de petites plaies aux coins de la bouche, on en enduit la zone et elles guerissent. Pas etonnant que ce fut si delicat - la nature, de sa main habile, l'avait filtre a travers la peau de kaki.

Malheureusement, quand elle m'expliqua cela, j'en avais deja mange plus de la moitie. Je me hatai de mettre le reste de cote, en reserve pour le jour ou mes coins de bouche developperaient des plaies.

Le soir, je mangeai de nouveau une bonne part du sucre de givre de kaki mis de cote, car je reconsiderai soudain la chose : apres tout, les occasions d'avoir des plaies aux coins de la bouche ne sont pas si frequentes - mieux vaut en manger maintenant, tant qu'il est frais.

A ma surprise, une bouchee en entraina une autre, et j'en avais de nouveau mange plus de la moitie.

28 juin. Beau, grand vent.

Sorti le matin avec l'intention d'acheter des medicaments. Les rues etaient partout garnies de drapeaux nationaux a cinq couleurs ; militaires et policiers se tenaient partout. A mi-chemin de la ruelle Fengsheng, je fus pousse par la police militaire dans une ruelle laterale. Peu apres, je vis sur la grande route un nuage de poussiere jaune tandis qu'une motocyclette passait en trombe. Peu apres, une autre ; peu apres, une autre ; une autre ; une autre... On ne distinguait pas clairement les occupants - seulement des casquettes a bord dore. Des soldats etaient accroches aux flancs des vehicules, certains portant des sabres a large lame enveloppes de soie rouge. Les gens dans la ruelle laterale avaient tous un air de crainte respectueuse. Peu apres, les motocyclettes cesserent, et nous nous faufilames peu a peu au-dehors ; la police militaire ne dit rien.

Je me faufilai jusqu'a la grande rue de Xidan Pailou, elle aussi partout pavoisee de drapeaux nationaux a cinq couleurs, policiers et militaires en rangs.

Un groupe d'enfants en haillons, chacun tenant une poignee de petits feuillets, criait : Edition speciale Bienvenue au marechal Wu Yufu ! L'un d'eux m'interpella pour que j'en achete ; je n'achetai pas.

Pres de la porte Xuanwu, un individu en uniforme jaune, le visage ruisselant de sueur, entrait de l'exterieur et s'exclama soudain d'une voix forte : Nique ta mere ! Beaucoup de gens le regarderent, mais il passa son chemin, et beaucoup de gens cesserent de regarder. Entrant sous la voute de la porte Xuanwu, un autre enfant en haillons tenait une poignee de petits feuillets, mais celui-ci m'en glissa un en silence dans la main. Je le regardai : un tract lithographie d'un certain M. Li Guoheng, dont la teneur etait que ses hemorroïdes de longue date avaient ete gueries par un certain Maitre Untel, guerisseur de renommee nationale.

Quand j'atteignis la pharmacie qui etait ma destination, une foule dehors regardait deux personnes se quereller ; un vieux parapluie bleu pale obstruait la porte de la pharmacie. Quand je poussai le parapluie, il etait loin d'etre leger. Finalement, de dessous le parapluie, une tete se retourna et me demanda : "Qu'est-ce que vous voulez ?" Je dis que je voulais entrer pour acheter des medicaments. Il ne dit rien, retourna la tete pour regarder la querelle ; le parapluie resta en place. Je n'eus d'autre choix que de rassembler les douze degres de determination et de charger. Une charge, et j'etais a l'interieur.

Dans la pharmacie, seul un etranger etait assis au bureau de comptabilite ; le reste du personnel etait compose de jeunes compatriotes, propres et elegamment vetus. Je ne sais pourquoi, mais j'eus soudain le sentiment que dans dix ans ils seraient tous des "Chinois de classe superieure", tandis que moi-meme, des a present, me sentais deja de la classe inferieure. Aussi, avec la plus grande deference, je presentai mon ordonnance et ma bouteille a un compatriote aux cheveux raies au milieu.

"Quatre-vingt-cinq fen", dit-il en les prenant tout en marchant.

"He !" Je ne pus vraiment pas me retenir ; mon temperament de classe inferieure se manifesta de nouveau. Le medicament coutait quatre-vingts fen, la consigne de la bouteille etait comme d'habitude de cinq fen - je le savais. Maintenant que j'avais apporte ma propre bouteille - pourquoi devrais-je encore payer cinq fen ? Ce seul "He !" avait la meme fonction que le juron national "Sa mere" ; il etait charge de tout ce sens.

"Quatre-vingts fen !" Il comprit immediatement aussi et laissa tomber les cinq fen - vraiment "suivant le bien comme l'eau coule", montrant les manieres d'un vrai gentilhomme.

Je payai quatre-vingts fen, attendis un moment, et le medicament fut apporte. Je pensai : avec ce genre de compatriote, il ne convient parfois pas d'etre trop poli. Aussi debouchai-je la bouteille et goutai-je une gorgee devant lui.

"Il n'y a pas d'erreur", dit-il avec perspicacite, sachant que je ne lui faisais pas confiance.

"Hm." Je hochai la tete en signe d'approbation. En realite, ce n'etait toujours pas juste. Mon sens du gout n'est pas si emousse ; cette fois, c'etait un peu trop acide. Il avait ete trop paresseux pour utiliser meme un verre doseur, et l'acide chlorhydrique dilue etait manifestement en exces. Mais cela ne me genait nullement : je pouvais simplement prendre de plus petites doses a chaque fois, ou ajouter de l'eau et en prendre davantage. C'est pourquoi je dis "Hm".

"Hm" - une reponse oscillant entre deux possibilites, dont la veritable signification est insondable.

"Au revoir, au revoir !" Je pris ma bouteille et dis en marchant.

"Au revoir. Vous ne voulez pas boire un verre d'eau ?"

"Non, merci. Au revoir."

Nous sommes, apres tout, citoyens d'une nation de rites et de courtoisie ; en fin de compte, il y a toujours la politesse. Apres avoir ete poliment reconduit par la porte vitree, je me hatai dans la poussiere sous le soleil ardent. Pres de l'avenue East Chang'an, encore des policiers et des militaires. J'etais sur le point de traverser la rue quand un agent etendit la main et m'arreta : "Interdit !" Je dis que je n'avais besoin que d'une douzaine de pas pour atteindre l'autre cote. Sa reponse fut la meme : "Interdit !" Il fallut donc faire un detour par d'autres rues.

Je fis un detour jusqu'au logis de L et frappai. Un petit domestique sortit et dit que L etait sorti et ne reviendrait qu'a l'heure du dejeuner. Je dis qu'il etait presque cette heure-la et que j'attendrais un peu ici. Il dit : "Interdit ! Quel est votre nom ?" Cela me mit dans l'embarras. La route etait si longue, la marche si difficile, et faire le trajet pour rien etait vraiment dommage. Je reflechis dix secondes, puis sortis une carte de visite de ma poche et lui demandai d'aller informer la maitresse de maison qu'un tel souhaitait attendre ici un moment - etait-ce possible ? Au bout d'un quart d'heure environ, il ressortit, et le resultat fut : Pas possible non plus ! Le maitre ne rentrerait qu'a trois heures ; revenez a trois heures.

Apres dix autres secondes de reflexion, je ne pus que decider de rendre visite a C. Toujours sous le soleil ardent, toujours dans la poussiere, je me hatai - et cette fois, je ne rencontrai aucun obstacle. Arrive. Je frappai, et celui qui ouvrit dit : Laissez-moi voir s'il est la. Je pensai : cette fois, cela se presente bien. En effet, il me conduisit immediatement au salon, et C accourut lui-meme. La premiere chose que je fis fut de lui demander de me donner a dejeuner. Il me servit alors du pain, et aussi du vin. L'hote lui-meme mangea des nouilles. Le resultat fut qu'une assiette de pain fut devoree par moi jusqu'a la derniere miette, et bien qu'il y eut aussi du beurre, les quatre petits plats d'accompagnement furent egalement presque vides.

Rassasie, nous bavardames jusqu'a cinq heures.

Devant le salon s'etendait un grand espace plante de nombreux arbres. Sous un pommier, des enfants rodaient constamment. C dit qu'ils attendaient que des pommes tombent, car la regle etait : celui qui la ramasse en est proprietaire. Je ris de la patience des enfants, disposes a s'engager dans une entreprise si detournee. Mais chose etrange, quand je pris conge, je vis que trois enfants avaient deja chacun une pomme en main.

Rentre a la maison, lisant le journal du soir, j'y lus : "...Wu passa une nuit a Changxindian. Outre les raisons mentionnees ci-dessus, il y en avait une autre : apres le depart de Wu de Baoding, Zhang Qihuang fit tirer un sort pour Wu, disant qu'entrer dans la capitale le 28 serait tres favorable et qu'il pacifierait certainement le Nord-Ouest. Entrer le 27 serait defavorable. Wu en fut assez convaincu. C'est aussi une raison pour laquelle Wu entra dans la capitale un jour plus tard." Cela me rappela que moi aussi j'avais entendu "Interdit !" toute la journee - ma chance avait ete decidement mauvaise, et je ferais aussi bien de tirer un oracle pour voir ce que la nuit me reservait. Mais je ne connaissais pas les methodes de divination, n'avais ni carapace de tortue ni tiges d'achillee, et ne savais vraiment pas comment m'y prendre. Je finis par inventer une methode nouvelle : prendre n'importe quel livre, fermer les yeux, l'ouvrir, pointer le doigt, puis ouvrir les yeux et lire les deux vers que l'on designe - cela servirait d'oracle.

J'utilisai les Oeuvres completes de Tao Yuanming (陶淵明). Suivant la procedure, les deux vers etaient : "Le sens se loge au-dela des mots ; ce lien - qui peut le discerner ?" Je meditai un moment, mais ne pus pour rien au monde comprendre ce que cela signifiait.

Section 23

Il y a quelques jours, j'ai rencontre Xiaofeng (小峰) et lui ai mentionne que j'allais envoyer des contributions au supplement edite par Bannong, sous le titre "Journal en hate". Xiaofeng dit d'un air deconfit : les souvenirs vont dans "Revisiter les choses anciennes", et les reflexions courantes, tu les mets dans ce journal...

Entre les lignes, il semblait dire : qu'est-ce que tu vas ecrire pour Yusi alors ? -

Mais c'etait peut-etre ma propre mefiance. A ce moment-la, je pensais secretement : un homme ne dans une region ou l'on ose manger du fugu - comment peut-il etre si rigide ? Les partis politiques ouvrent des sections locales, les banques ouvrent des succursales - ne puis-je pas ecrire un journal-annexe ? Puisque des contributions pour Yusi etaient aussi necessaires, je mis immediatement cette pensee en pratique, et j'ecris donc un journal-annexe.

29 juin. Beau.

Reveille tot par une petite mouche rampant sur mon visage. Chassee ; elle revint. Chassee ; elle revint - et elle insistait pour ramper a un endroit precis de mon visage. Apres avoir tente en vain de la tuer, je n'eus d'autre choix que de changer de tactique : me lever moi-meme.

Je me souviens de l'ete d'il y a deux ans, de passage a S-zhou. Les essaims de mouches a l'auberge etaient vraiment effrayants. Quand les plats arrivaient, elles se precipitaient les premieres pour les inspecter. La nuit, elles couvraient toutes les surfaces de la chambre. Pour nous coucher, il fallait baisser la tete lentement et prudemment ; si l'on se jetait brusquement, les effrayant, elles s'envolaient dans un bourdonnement terrifiant qui vous etourdissait completement.

A l'aube - cette aube tant esperee de la jeunesse - elles venaient naturellement, comme d'habitude, ramper sur votre visage. Mais en marchant dans la rue, je vis un enfant endormi. Cinq ou six mouches rampaient sur son visage, et il dormait paisiblement sans meme un frisson de peau. En Chine, ce genre d'entrainement et de discipline est absolument indispensable. Plutot que de preconiser la "chasse aux mouches", il serait bien plus pratique de cultiver cette aptitude.

Pas envie de rien faire. Que ce fut parce que le mal d'estomac n'etait pas tout a fait gueri ou par manque de sommeil, je ne saurais dire. Toujours en train de fouiller paresseusement dans de vieux papiers, je trouvai quelques notes supplementaires dans le style du Chaxiangshi Congchao. Deja en boule dans la corbeille, je les trouvai neanmoins "trop precieuses pour etre jetees". J'en choisis quelques-unes relatives au Roman au bord de l'eau et les transcris ici -

Hong Mai (洪邁) des Song, Yijian Zhizhi, volume 14 : "La vingt-cinquieme annee de Shaoxing, Wu Fupeng... fut nomme prefet de la garnison d'Anfeng. Il envoya un soldat de Poyang pour convoquer ses employes. En traversant le territoire de Shu, le soldat vit des villageois rassembles par dizaines et centaines. Il posa sa charge pour regarder. Ils dirent : 'Une femme de notre village a ete emportee par un tigre. Son mari, fou de rage, est parti seul avec un couteau vers la taniere du tigre. Le temps passe et il n'est pas revenu ; nous projetons d'aller a son secours.' Au bout d'un long moment, l'homme revint portant sa femme morte. Il dit : 'En suivant les traces jusqu'a la taniere, les deux tigres, male et femelle, etaient absents. Deux petits jouaient sous une cavite rocheuse. Je les tuai et me cachai a l'interieur pour attendre. Bientot, je vis la femelle arriver portant quelqu'un, entrant dans la taniere la queue la premiere, ignorant que j'etais cache la. Je saisis rapidement sa queue et lui coupai une patte. Le tigre lacha la personne qu'il portait et s'enfuit en boitant. Je sortis lentement pour regarder - c'etait bien ma femme, deja morte. Le tigre traina sa patte sur quelques dizaines de pas et tomba dans un ravin. Je rentrai dans la cavite pour attendre. Bientot, le male arriva en bondissant et rugissant. Lui aussi entra la queue la premiere. Utilisant la meme methode, je le tuai. La mort de ma femme est vengee ; je n'ai plus de regret.' Il invita alors les villageois a venir voir, et ils transporterent les quatre tigres chez eux pour les partager et les cuisiner." Note : le recit du Roman au bord de l'eau ou Li Kui (李逵) tue quatre tigres au mont Yi est tres similaire ; je soupconne qu'il est base sur de telles traditions. Le Yijian Zhizhi fut acheve au debut de l'ere Qiandao (1165) ; cette entree est intitulee "L'homme de Shu tue quatre tigres".

Zhuang Jiyu (莊季裕) des Song, Jilei Bian : "Les gens du Zhejiang considerent 'canard' comme un grand mot tabou. Les gens du Nord savent seulement que la soupe de canard, aussi chaude soit-elle, ne produit pas de vapeur. Quand j'allai plus tard dans le Sud, j'appris pour la premiere fois que s'il n'y a qu'un seul male parmi les canards, ils s'accouplent mais il n'y a pas d'oeufs. Il faut deux ou trois males pour avoir des canetons. La raison du tabou est la, et non dans l'affaire de la vapeur." Note : dans le Roman au bord de l'eau, quand Yun'ge (鄆哥) va chez Wuda (武大) demander de la bale de ble, "Wuda dit : 'On n'eleve ni oies ni canards chez moi - ou voudrais-tu que je trouve de la bale ?' Yun'ge dit : 'Tu dis que tu n'as pas de bale, mais comment se fait-il que tu sois si grassouillet ? Meme si on te pendait la tete en bas, ca ne ferait rien - te jeter dans la marmite et il n'y aurait pas de vapeur !' Wuda dit : 'Petit singe crasseux ! Tu m'insultes ! Ma femme ne court pas le guilledou - comment serais-je un canard ?'..." Que les canards aient besoin de plusieurs males pour etre fertiles etait manifestement un dicton populaire au Zhejiang sous les Song ; aujourd'hui on ne le connait plus. Cela montre que le Roman au bord de l'eau est bien un texte ancien, et que son auteur etait du Zhejiang. Meme Zhuang Jiyu ne connaissait que l'histoire de la vapeur de soupe de canard. Le Jilei Bian a une preface datee de la troisieme annee de Shaoxing (1133) - il y a pres de huit cents ans.

Chen Tai (陳泰) des Yuan, Suo'an Yiji, preface de "Jiangnan Qu" : "Enfant, j'entendis les anciens parler des exploits de Song Jiang, sans en connaitre les details. En automne de l'annee guihai de l'ere Zhizhi [1323], le seizieme jour du neuvieme mois, je passai par le marais du mont Liang. Du bateau, je vis au loin un pic, imposant et majestueux. Je demandai au batelier, qui dit : 'C'est le mont An, ou Song Jiang tint sa place forte. Il tailla dans le lac un bassin de quatre-vingt-dix li, tout couvert de lotus, chataignes d'eau et macles. La tradition dit que c'est l'epouse de Song qui les planta. Song etait brave, feroce, extravagant et chevaleresque. Ses compagnons etaient trente-six, comme Song lui-meme. Aujourd'hui encore au pied de la montagne il y a une estrade de partage du butin avec trente-six sieges de pierre. Le dicton populaire dit : trente-six partirent, dix-huit couples revinrent - c'etait sans doute leur serment de fraternite...'" Note : que Song Jiang ait eu une epouse au marais du mont Liang qui planta des lotus ne se trouve que dans ce texte.

1er juillet. Beau.

Le matin, Kong Liu (空六) vint bavarder. Nous ne parlames que de choses rapportees dans les journaux - impossible de distinguer le vrai du faux.

Au bout d'un long moment, il s'en alla. J'avais oublie presque tout. Je ne me souviens que d'une chose : le generalissime Wu Peifu (吳佩孚), lors d'un banquet, avait annonce avoir retrouve les origines de la "bolchevisation" et decouvert que son ancetre etait Chiyou (蚩尤). Comme "chi" (蚩) et "chi" (赤, rouge) sont homophones, Chiyou signifie "Rouge You" (赤尤), et "Rouge You" signifie "l'extreme du rouge" - c'est-a-dire "le comble de la bolchevisation".

Apres quoi toute la table eclata en "ravissement", dit-on.

Le soleil tapait fort. Les feuilles de quelques pots de fleurs pendaient un peu ; j'arrosai. Tian Ma m'avertit : l'arrosage des fleurs doit se faire a heure fixe chaque jour, sans deviation ; toute deviation est nefaste. Je trouvai cela raisonnable et hesitai. Mais je pensai : il n'y a personne pour arroser a heure fixe, et moi-meme je n'ai pas d'heure fixe ; si je suivais sa doctrine, les fleurs n'auraient plus qu'a secher et mourir. Meme un arrosage irregulier vaut mieux que pas d'arrosage ; meme si c'est nefaste, c'est mieux que mourir de chaleur. Je continuai donc a arroser, sans grand enthousiasme. L'apres-midi, toutes les feuilles s'etaient redressees, sans grand dommage apparent - alors seulement je fus rassure.

Trop chaud sous la lampe le soir ; je m'assis dans l'obscurite. Une brise fraiche soufflait doucement, et moi aussi j'eprouvai quelque "ravissement". Si l'on peut etre "au-dessus des choses", lire les journaux est en fait un plaisir tranquille. Je n'ai jamais ete un grand lecteur de journaux, et pourtant ces six derniers mois j'ai rencontre pas mal de chefs-d'oeuvre memorables. De loin : l'"Essai de deux reflexions" du president par interim Duan Qirui (段祺瑞), le "Telegramme pour la rectification des moeurs academiques" de l'inspecteur general Zhang Zhijiang (張之江), les "Propos oisifs" du professeur Chen Yuan (陳源).

De plus pres : le discours de l'inspecteur general (?) Ding Wenjiang (丁文江) se qualifiant de "rat de bibliotheque", la reponse du Dr Hu Shizhi (胡適之) sur l'indemnite des Boxers britannique, la theorie de M. Niu Rongsheng (牛榮聲) sur le "retour en arriere" (dans Xiandai Pinglun, n 78), et la lettre du commandant en chef Sun Chuanfang (孫傳芳) a M. Liu Haisu (劉海粟) debattant de l'art. Mais tout cela palit incommensurablement devant la genealogie de la bolchevisation.

Ce printemps, l'inspecteur general Zhang Zhijiang avait manifestement envoye un telegramme approuvant l'execution d'etudiants soupconnes de bolchevisation, et pourtant il ne put lui-meme echapper a l'accusation de bolchevisation. Cela me laissa tres perplexe. Maintenant que je sais que Chiyou est le patriarche de la bolchevisation, l'enigme se dissout comme glace au soleil. Chiyou combattit l'empereur Yan (炎帝), et l'empereur Yan etait aussi un "Chef Rouge". Yan signifie feu ; le feu est rouge. Et "empereur" - n'est-ce pas un chef ? Le massacre du 18 mars etait donc essentiellement du Rouge contre du Rouge : quel que soit le cote, on n'echappe pas a l'etiquette de bolchevisation.

Une erudition si ingenieuse est rare en ce monde. Je me souviens seulement qu'il y a des annees a Tokyo, je vis dans le Yomiuri Shimbun une grande oeuvre publiee en feuilleton, contenant une etude prouvant que l'Empereur Jaune etait Abraham. Le raisonnement : en japonais, l'huile se dit "abura" (Abura), et l'huile est generalement jaune, donc "Abraham" egale "jaune".

Quant a "empereur" - s'il ressemble en forme a "Khan" ou en son a "Kehan" - je ne m'en souviens plus precisement. Quoi qu'il en soit : Abraham egale l'Empereur de l'Huile, et l'Empereur de l'Huile est l'Empereur Jaune. Le titre et l'auteur, je les ai oublies aussi ; je sais seulement que cela fut publie plus tard en livre - et c'etait seulement le premier volume. Mais ce raisonnement est decidement trop tortueux ; mieux vaut ne pas approfondir.

2 juillet. Beau.

L'apres-midi, apres avoir achete des medicaments hors de la porte Qianmen, je flanai jusqu'a la Compagnie d'Asie orientale a Dongdan Pailou.

Bien que ce ne soit qu'un magasin vendant accessoirement quelques livres japonais, la selection sur les etudes chinoises etait deja assez considerable. En raison de certaines restrictions, je n'achetai qu'un livre de Yasuoka Hideo (安岡秀夫), Le caractere national chinois vu a travers la fiction, et m'en allai. C'etait un volume mince, decore de rouge vif et de jaune profond, au prix d'un yuan vingt fen.

Le soir, assis sous la lampe, je parcourus le livre. Il cite trente-quatre oeuvres de fiction, dont certaines ne sont pas vraiment des fictions et d'autres comptent un ouvrage pour plusieurs. Les moustiques me piquerent plusieurs fois. Bien qu'il ne semblat y en avoir qu'un ou deux, je ne pouvais rester assis. J'allumai une spirale anti-moustiques, et les choses se calmerent enfin.

M. Yasuoka est assez poli ; dans l'introduction il ecrit : "Ce n'est pas une chose exclusive aux Chinois - meme au Japon, il y en a probablement qui n'echapperaient pas au filet." Cependant, "si l'on mesure le degre et l'etendue, appeler cela le caractere national chinois n'est pas le moins du monde une chose dont il faille avoir scrupule." Aussi, du point de vue de ce Chinois (Zhina-ren) que je suis, l'effet est assurement de faire ruisseler la sueur. Il suffit de regarder la table des matieres : 1. Generalites ; 2. Importance excessive accordee au visage et a l'apparence ; 3. Resignation au destin et acceptation ; 4. Capacite d'endurance et de patience ; 5. Manque de compassion et grande cruaute ; 6. Individualisme et servilite envers les puissants ; 7. Frugalite excessive et avidite malhonnete ; 8. Attachement aux rites vides et aux formules vaines ; 9. Superstition profonde ; 10. Gout du plaisir et debauche rampante.

Il semble faire grande confiance aux Chinese Characteristics de Smith, qu'il cite souvent comme autorite. Au Japon, une traduction parut il y a vingt ans sous le titre Le Temperament des Chinois ; mais parmi nous Chinois, presque personne n'y prete attention. Le tout premier chapitre cite l'opinion de Smith selon laquelle les Chinois sont un peuple avec un penchant considerable pour la theatralite. Des que leur esprit s'echauffe un peu, ils deviennent comme des acteurs ; chaque mot, chaque geste est joue et pose. La part qui vient du coeur est toujours moindre que celle consacree a sauver les apparences. C'est parce qu'ils attachent trop d'importance au visage et veulent toujours le rendre absolument parfait - d'ou leur audace dans de tels mots et actions. En somme, la cle composee du caractere national chinois est ce "visage".

Si nous observons largement et nous examinons nous-memes, nous voyons que ce n'est pas excessivement cruel. La meilleure paire de sentences paralleles pour la scene de theatre est, dit-on : "Le theatre est un petit monde ; le monde est un grand theatre." Chacun considere fondamentalement que tout n'est qu'une piece de theatre. Quiconque prend les choses au serieux est un sot. Mais cela ne vient pas uniquement de la recherche active du visage : quand le coeur est blesse par l'injustice mais qu'on est trop timide pour se venger, on congédie tout par la pensee que tout n'est qu'un jeu. Puisque tout est un jeu, l'injustice n'est pas reelle, et ne pas se venger n'est pas de la lachete. Aussi, meme si l'on est temoin d'une injustice sur la route et qu'on ne peut tirer l'epee pour aider, on reste un gentilhomme integre de longue date.

Les etrangers que j'ai rencontres - soit influences par Smith, soit parvenus a leurs propres conclusions - comptent quelques-uns qui etudient soigneusement ce que les Chinois entendent par "visage" ou "mianzi". Mais je sens qu'ils ont en fait depuis longtemps acquis des connaissances et les appliquent. S'ils deviennent encore plus habiles, non seulement ils gagneront en diplomatie, mais ils gagneront aussi les bonnes graces des "Chinois" de classe superieure. A ce stade, ils ne devront meme plus dire "Zhina-ren" mais y substituer "Huaren" (Chinois), car cela aussi concerne le "visage" des "Chinois".

Je me souviens encore qu'aux premiers temps de la Republique, en arrivant a Pekin, les plaques au-dessus des bureaux de poste disaient "Bureau postal" (Youzheng Ju). Plus tard, les cris des etrangers proclamant la non-ingerence dans les affaires interieures de la Chine s'intensifierent. Je ne sais si par coincidence ou deliberement, mais en quelques jours toutes les plaques furent uniformement changees en "Bureau des affaires postales" (Youwu Ju). Un etranger gerant quelques "affaires" postales n'a vraiment rien a voir avec la "politique" interieure - et cette piece se joue toujours.

J'ai toujours refuse de croire que les larmes des defenseurs de l'essence nationale et des moralistes soient sinceres. Meme s'il y a de vraies perles roulant aux coins de leurs yeux, il faut verifier si leurs mouchoirs n'ont pas ete trempes dans de l'eau de piment ou du jus de gingembre. Preserver le patrimoine national, promouvoir la morale, defendre la justice, rectifier les moeurs academiques... le pensent-ils vraiment du fond du coeur ? Des que tout est jeu, la pose sur scene ne correspond jamais au visage en coulisses. Mais le public, tout en sachant que c'est une piece, peut encore en etre emu tant qu'elle est bien jouee, et la piece continue. Quiconque revele la supercherie est accuse de gacher le plaisir.

Autrefois, les Chinois entendaient les trois mots "nihilistes russes" et en etaient terrifies, pas moins qu'aujourd'hui par la soi-disant "bolchevisation". En realite, il n'y eut jamais un tel "parti". Il y avait cependant des "nihilistes" ou "penseurs du nihilisme" - un terme cree par Tourgueniev (I. Turgeniev) pour designer ceux qui ne croient ni en Dieu ni en la religion, qui nient toute tradition et autorite, et cherchent a revenir a une vie de libre arbitre. Mais de tels personnages, vus par les Chinois, sont deja detestables. Pourtant, observez certains Chinois - du moins la classe superieure - et leur attitude envers Dieu, la religion, l'autorite traditionnelle : est-ce "croyance" et "obeissance", ou "crainte" et "exploitation" ? Il suffit de voir leur habilete a changer de couleur, leur absence totale de principes ; ils ne croient en rien. Mais ils doivent toujours afficher une facade differente de ce qui est dans leur coeur. Pour chercher des nihilistes en Chine, il y en a en fait pas mal. La difference avec les nihilistes russes tient seulement a ceci : les leurs pensent ainsi, disent ainsi, et font ainsi. Les notres, bien qu'ils pensent ainsi, disent autrement ; en coulisses ils font ceci, sur scene ils font cela... Appelons cette espece particuliere "nihilistes theatraux" ou "nihilistes respectables" pour marquer la distinction, bien que l'adjectif et le nom soient absolument irreconciliables.

Nuit : envoye une lettre a Pinqing (品青), le priant d'emprunter pour moi le Luqiu Bianyou a l'ecole Kongde.

Tard dans la nuit, juste avant de me resoudre a dormir, j'arrachai la feuille du jour du calendrier. Celle du dessous etait imprimee en rouge. Je pensai : demain c'est encore samedi - pourquoi du rouge ? En regardant de pres, deux lignes en petits caracteres : "Anniversaire du Serment de Machang pour la restauration de la Republique." Je pensai encore : faut-il hisser le drapeau national demain ?... Puis, cessant de penser, je me couchai.

3 juillet. Beau.

Chaleur extreme. Matinee a flaner ; apres-midi a dormir.

Apres le diner, en me rafraichissant dans la cour, je me souvins soudain du Jardin des mille creatures et dis : ce serait agreable a visiter en ete, dommage qu'on ne puisse plus y entrer. Tian Ma mentionna alors les deux hommes de grande taille qui gardaient la porte, disant que le plus grand etait son voisin et qu'il avait ete engage par des Americains pour aller en Amerique, avec un salaire de mille yuan par mois.

Cette remarque me fut une grande revelation. Auparavant, j'avais vu dans Xiandai Pinglun la recommandation de onze bonnes oeuvres. Le roman Yujun de M. Yang Zhensheng (楊振聲) en faisait partie, et l'une des raisons avancees etait qu'il etait "long".

Ce raisonnement m'avait toujours laisse perplexe, mais le soir du 3 juillet - jour de l'"Anniversaire du Serment de Machang" -, je compris enfin : la "longueur" a en effet de la valeur. La pretention de Xiandai Pinglun d'accorder autant d'importance aux "raisonnements savants qu'aux faits" se verifie effectivement.

Jusqu'a l'heure de mon coucher, il ne semble pas qu'on ait hisse de drapeaux nationaux. S'ils furent hisses dans la seconde moitie de la nuit, je l'ignore.

4 juillet. Beau.

Le matin, encore reveille par une mouche rampant sur mon visage, encore incapable de la chasser, encore oblige de me lever moi-meme. Reponse de Pinqing : l'ecole Kongde ne possede pas le Luqiu Bianyou.

Toujours a cause de ce livre, Le caractere national chinois vu a travers la fiction. Puisqu'il y est question de cuisine chinoise, je voulus me renseigner sur la cuisine chinoise. Je ne me suis jamais interesse a ce sujet. Les anciens documents que je connais se limitent aux "Huit Tresors" du Livre des rites, un menu imperiallement offert dans le Youyang Zazu et le Suiyuan Shidan du gourmet Yuan Mei (袁枚). De la dynastie Yuan, il y a le Yinshan Zhengyao de He Sihui ; je ne fis que le feuilleter debout dans une vieille librairie - c'etait apparemment une edition Yuan et donc hors de prix. De la dynastie Tang, il y a le Shanfu Jingshou Lu de Yang Yu, contenu dans le Luqiu Bianyou. Puisque ce livre ne peut etre emprunte, je dois abandonner.

Ces derniers temps, j'entends souvent Chinois et etrangers vanter la cuisine chinoise - si delicieuse, si hygienique, la meilleure du monde, la n-ieme de l'univers. Mais je ne sais vraiment pas ce que signifie "cuisine chinoise". Certains d'entre nous machent oignons et ail avec des galettes de farine melee ; certains mangent avec du vinaigre, du piment et des legumes marines ; beaucoup ne peuvent que lecher du sel noir ; et beaucoup n'ont meme pas de sel noir a lecher. Ce que Chinois et etrangers considerent comme delicieux, hygienique et de premier ordre n'est certainement pas cela - ce doit etre la cuisine des riches, de la classe superieure. Mais je trouve que, simplement parce qu'ils mangent ainsi, on ne peut classer la "cuisine chinoise" au premier rang - de meme que l'apparition l'annee derniere de deux ou trois "Chinois de classe superieure" n'a pas rendu tous les autres moins "inferieurs".

La discussion de Yasuoka sur la cuisine chinoise, citant le Middle Kingdom de Williams, figure dans le dernier chapitre, "Gout du plaisir et debauche rampante". Il y a un passage - je me dis que je ne reagis generalement pas mal quand des etrangers signalent les defauts de notre pays, mais en lisant cela je ne pus m'empecher de rire. Les plats de banquet chinois sont certes generalement riches, mais ce n'est pas le repas quotidien du peuple. Les magnats chinois sont certes souvent dissolus, mais ils n'en sont pas encore a combiner cuisine et aphrodisiaques. "Meme si Zhou etait mauvais, il ne l'etait pas a ce point." Les chercheurs etrangers sur la Chine, pensant trop profondement et sentant trop finement, arrivent souvent a de tels resultats - des resultats montrant une sensibilite sexuelle encore plus grande que celle des "Chinois" eux-memes.

Yasuoka dit lui-meme : "La relation entre les pousses de bambou et les Chinois est la meme qu'avec les crevettes. La passion des Chinois pour les pousses de bambou surpasse celle des Japonais. Bien que ce soit risible a dire, c'est peut-etre la forme dressee et pointue qui stimule l'imagination."

Kuaiji a encore beaucoup de bambou aujourd'hui. Dans l'antiquite, le bambou etait tres prise ; d'ou l'expression "les fleches de bambou de Kuaiji". Mais la raison de cette estime etait qu'on pouvait en faire des fleches pour la guerre, non parce qu'il etait "dresse et pointu" comme un phallus. Ou il y a beaucoup de bambou, il y a beaucoup de pousses ; et comme il y en a beaucoup, le prix est a peu pres celui du chou chinois a Pekin. Dans ma ville natale, j'ai mange des pousses de bambou pendant plus de dix ans. En y repensant aujourd'hui, quoi que je fasse, je ne puis trouver la moindre ombre d'une pensee appreciant les pousses de bambou pour etre "dressees et pointues". La seule chose dont l'efficacite est imaginee a cause de sa forme est le cistanche - mais c'est un medicament, pas un aliment. Bref, bien que les pousses de bambou soient communes dans les bambouseraies du Sud et sur les tables, comme les poteaux telegraphiques dans les rues et les piliers dans les maisons, bien que "dressees et pointues", elles n'ont probablement rien a voir avec le degre de desir sexuel.

Mais nous laver de ce point ne suffit pas a prouver que les Chinois sont un peuple decent. Pour arriver a une conclusion, il faudrait encore bien des detours. Pourtant les Chinois refusent tout simplement de s'etudier eux-memes. Yasuoka dit aussi : "Il y a plus de dix ans, il y avait... un roman anonyme appele Liudong Waishi, qui semblait rapporter des faits reels, probablement dans le but malveillant de depeindre l'immoralite sexuelle des Japonais. Mais en lisant l'ensemble, plutot qu'attaquer les Japonais, il a involontairement et laborieusement confesse davantage la mauvaise conduite des etudiants chinois a l'etranger - ce qui est plutot comique." C'est vrai. Pour prouver que les Chinois ne sont pas decents, il suffit de regarder les affaires d'interdiction serieuse de la coeducation et de l'interdiction du modele vivant.

Je n'ai pas eu la gloire d'assister a un "grand banquet". J'ai seulement vecu quelques banquets moyens, mangeant de l'aileron de requin et du nid d'hirondelle. En y repensant, pendant et apres les banquets, je n'ai pas ressenti de poussee particuliere de luxure. Mais ce que je trouve encore etrange, c'est comment, parmi les plats braises, etuves et mitonnes a point, il y avait soudain une assiette de crevettes ivres encore vivantes et frétillantes. Selon Yasuoka, les crevettes aussi sont liees au desir sexuel. Je n'ai pas entendu cela seulement de lui, mais aussi en Chine. Pourtant ce que je trouve etrange, c'est la juxtaposition de ces deux extremes : comme si, dans une societe pourrie de civilisation, apparaissait soudain l'indeniable sauvagerie de manger de la chair crue et de boire du sang. Et cette sauvagerie n'est pas celle qui va de la barbarie vers la civilisation - si nous comparons la premiere a du papier blanc sur lequel on va commencer a ecrire - mais celle qui est retombee de la civilisation vers la barbarie, un papier noir deja couvert d'ecriture. D'un cote : etablir les rites et composer la musique, venerer Confucius et lire les classiques, "quatre mille ans de civilisation" - parfaitement murie. Et de l'autre : tranquillement mettre le feu et tuer, violer et piller, faisant des choses que meme les barbares ne feraient pas aux leurs... Toute la Chine n'est qu'un tel grand banquet !

Je crois que la nourriture des Chinois devrait se debarrasser de ce qui est cuit jusqu'a la mollesse, avachi et sans vigueur ;

et se debarrasser aussi de ce qui est entierement cru ou entierement vivant. Ce qu'il faudrait manger, c'est de la nourriture qui, bien que cuite, garde encore quelque chose de cru, degoulinant encore de sang...

A midi, comme d'habitude, c'etait l'heure du dejeuner, et la discussion fut suspendue. Les plats : legumes secs ; pousses de bambou sechees qui n'etaient plus "dressees et pointues" ; vermicelles ; legumes marines. Ce que le professeur Chen Yuan deteste a Shaoxing, ce sont les "petits fonctionnaires retors" et "les pointes de plume des greffiers chicaneurs". Ce que moi je deteste, c'est la nourriture.

Le Jiatai Kuaiji Gazetteer est en cours de lithographie mais pas encore publie. A l'avenir j'aimerais beaucoup chercher combien de grandes famines Shaoxing a subies, pour avoir terrorise ses habitants a ce point qu'ils semblent croire que demain sera la fin du monde, entassant compulsivement des denrees sechees. Ils ont des legumes ? Ils les sechent. Du poisson ? Ils le sechent. Des haricots ? Ils les sechent aussi. Des pousses de bambou ? Ils les sechent au point de les rendre meconnaissables. Les chataignes d'eau, dont la qualite est justement leur abondance en eau, leur chair tendre et croquante - meme celles-la, ils les font secher... On dit que les explorateurs de l'Arctique, ne mangeant que des conserves sans provisions fraiches, attrapent souvent le scorbut. Si les gens de Shaoxing emportaient leurs denrees sechees dans de telles expeditions, ils pourraient peut-etre aller un peu plus loin.

Le soir, recu une lettre de Qiaofeng (喬峰) avec le manuscrit de la traduction par Congwu (叢蕪) de la nouvelle de Bounine "Un leger soupir". Elle etait restee silencieusement dans une librairie de Shanghai pendant six mois ; cette fois on a reussi a la recuperer.

Les Chinois refusent simplement de s'etudier eux-memes. Examiner le caractere national a travers la fiction - c'est aussi un bon sujet. Au-dela : la relation entre la pensee taoiste (non le taoisme en tant que religion, mais les anciens alchimistes) et les grands evenements historiques, et son pouvoir dans la societe contemporaine ; comment les confucianistes ont rendu la "Voie sacree" compatible avec leur propre impudence ; ce qu'etaient reellement les "profits" et "dommages" invoques par les persuadeurs itinerants des Royaumes combattants, et si les politiciens d'aujourd'hui en different ; combien d'inquisitions litteraires la Chine a connues de l'antiquite a nos jours ; les methodes et effets de la fabrication et diffusion de "rumeurs" a travers l'histoire, etc...

Il y a vraiment beaucoup de nouveaux champs de recherche.

5 juillet. Beau.

Le matin, Jingsong (景宋) apporta une partie des Notes sur les anciens romans (Xiaoshuo Jiuwen Chao), triees et mises au propre. Je les relus moi-meme ; il me fallut jusqu'a l'apres-midi pour finir. Envoyees a Xiaofeng (小峰) pour impression. La chaleur etait vraiment insupportable.

Me sentais fatigue. Le soir, mes yeux ne supportaient pas la lumiere de la lampe. J'eteignis et m'allongeai - presque une felicite. J'entendis quelqu'un frapper a la porte et me hatai d'aller ouvrir, mais il n'y avait personne. En sortant pour enqueter, un enfant avait deja fui dans l'obscurite.

Refermai la porte, revins, me recouchai - de nouveau presque une felicite. Un passant chantait un air d'opera en marchant, sa voix trainante : "Yi, yi, yi !" Cela me fit soudain penser au vieux M. Qiang Ruxun (強汝詢) et a ses opinions dans les Notes sur les anciens romans que j'avais corrigees aujourd'hui. Le cabinet de travail de ce monsieur s'appelait "Atelier de ce qui est utile" - on peut donc imaginer le contenu des essais qui y furent ecrits. Il disait lui-meme ne pas comprendre pourquoi quelqu'un serait assez desoeuvre pour ecrire ou lire des romans. Mais ses verdicts sur les anciens romans etaient indulgents, parce qu'ils etaient anciens et que des erudits anterieurs les avaient deja catalogues.

Le mepris du roman n'est pas l'apanage de ce M. Qiang ; de tels propos eleves s'entendent partout. Pourtant le savoir de nos concitoyens depend en fait largement des romans - et meme des operas tires de romans. Meme les grands messieurs qui venerent les seigneurs Guan et Yue (關岳), si on leur demandait a quoi ressemblent ces deux "Saints guerriers" dans leur imagination, repondraient probablement : un geant au visage rouge aux yeux plisses et un lettré au teint clair avec cinq longues meches de barbe, peut-etre en armure de satin brode d'or, avec quatre fanions pointus dans le dos.

Recemment, en effet, il y a de haut en bas un effort concerte pour promouvoir la loyaute, la piete filiale, la chastete et la justice. A Nouvel An, en visitant les foires des temples pour regarder les estampes, on voit beaucoup d'illustrations nouvellement confectionnees de ces vertus. Mais chaque personnage historique represente n'est rien d'autre qu'un laosheng, xiaosheng, laodan, xiaodan, mo, wai, huadan...

6 juillet. Beau.

L'apres-midi, sorti acheter des medicaments hors de la porte Qianmen. Apres la preparation, je payai et bus une dose debout au comptoir. Mes raisons etaient trois : premierement, j'avais deja saute un jour et devais boire tot ; deuxiemement, pour gouter si c'etait correct ; troisiemement, il faisait trop chaud et j'avais vraiment un peu soif.

A ma surprise, un client me regardait avec etonnement. Je ne comprenais pas ce qu'il y avait de si remarquable. Mais il etait bel et bien etonne, et chuchota au commis :

"C'est de la potion anti-opium, non ?"

"Non !" Le commis defendit ma reputation.

"C'est pour arreter l'opium, hein ?" Il me demanda alors directement.

Je sentis que si je ne lui permettais pas d'identifier ce medicament comme "potion anti-opium", il ne fermerait probablement jamais les yeux en paix. La vie est courte - pourquoi s'enteter ? Je fis donc un mouvement de tete qui n'etait ni tout a fait un hochement ni tout a fait pas un hochement, et deployai simultanement mon excellente reponse "oscillant entre deux possibilites" :

"Hm, hm..."

Cela ne sapait ni les bonnes intentions du commis ni ne decevait ses ardentes esperances - ce devait etre un remede miracle. De fait, a partir de ce moment tous les bruits cesserent, le ciel et la terre furent en paix, et je bouchai ma bouteille dans le silence et sortis dans la rue.

J'allai au parc Zhongyang, droit vers l'endroit isole convenu. Shoushan (壽山) etait deja arrive. Apres un bref repos, nous commencames la traduction parallele du Petit Johannes (Xiao Yuehan). C'est un beau livre, mais son acquisition fut fortuite. Il y a environ vingt ans, j'achetai dans une librairie d'occasion a Tokyo quelques dizaines de vieux numeros de revues litteraires allemandes, dans lesquelles se trouvaient une presentation de ce livre et une biographie critique de l'auteur, car il venait d'etre traduit en allemand. Le trouvant interessant, je le commandai par la librairie Maruzen ; je voulais le traduire mais n'en avais pas la force. Plus tard j'y pensai souvent mais fus toujours detourne par autre chose. Ce n'est que l'annee derniere que je decidai de le traduire pendant les vacances d'ete, et meme publiai une annonce - mais cet ete-la s'avera plus difficile que tout autre moment. Cette annee je m'en souvins a nouveau, le feuilletai, trouvai bien des passages difficiles, et n'en avais toujours pas la force. Je demandai a Shoushan s'il voulait co-traduire. Il accepta, et nous commencames ; nous convimes aussi que cela devait etre fini pendant ces vacances d'ete.

Le soir, rentre a la maison. Apres un peu de nourriture, je m'assis dans la cour pour me rafraichir. Tian Ma me raconta que cet apres-midi, la belle-mere et la belle-fille d'une famille en face s'etaient violemment disputees. A son avis, la belle-mere avait certes quelques torts, mais en fin de compte c'etait la belle-fille qui etait trop deraisonnable. Elle me demanda mon avis. Or je n'avais meme pas entendu clairement quelle famille se querellait, ne connaissais pas les deux femmes, n'avais pas entendu leurs paroles, et ignorais leurs vieilles rancunes et nouveaux griefs. Me demander de prononcer un jugement - je n'osais vraiment pas me fier a mon propre avis, d'autant que je n'ai jamais ete un critique. Je ne pus que dire : je ne peux trancher cette affaire.

Mais le resultat de cette phrase fut tres mauvais. Dans la penombre, bien que je ne pusse voir les visages, j'entendis : tous les bruits se turent. Silence - un silence lourd, oppressant. Puis quelqu'un se leva et s'en alla.

Moi aussi, desoeuvre, je me levai lentement, entrai dans ma chambre, allumai la lampe, m'allongeai sur le lit et lus le journal du soir. Apres quelques lignes, le desoeuvrement me reprit. J'allai m'asseoir pres du mur est pour ecrire ce journal - ce "Journal-annexe en hate".

Dans la cour revinrent peu a peu des bruits de conversation et de rire, et des propos vertueux.

La chance d'aujourd'hui semble avoir ete plutot mauvaise : un passant m'a accuse de boire de la "potion anti-opium" ; Tian Ma a dit que je... Ce qu'elle a dit, je ne sais pas. Mais puisse-t-il en etre autrement des demain.

Section 24

7 juillet. Beau.

Noter le temps chaque jour m'est devenu lassant a moi-meme ; desormais, j'ai l'intention d'arreter. Heureusement, le temps a Pekin est le plus souvent beau. Si c'etait la saison des pluies de prunes, alors les matinees seraient belles, les apres-midi couvertes, et en fin d'apres-midi il y aurait une grande averse, suivie du bruit des murs de terre qui s'ecroulent.

Peu importe ; et heureusement, ce journal ne sera jamais pris par un meteorologue comme materiau de reference.

Le matin, visite a Suyuan (素園). En bavardant, il mentionna que le celebre ecrivain russe Pilniak (Boris Piliniak 畢力涅克) etait passe a Pekin le mois dernier mais etait maintenant reparti.

Je savais seulement qu'il etait alle au Japon ; j'ignorais qu'il etait aussi venu en Chine.

Ces deux dernieres annees, pour autant que je sache, quatre ecrivains celebres sont venus en Chine. Le premier etait naturellement le plus celebre de tous, Tagore - alias "Zhu Zhendang" (竺震旦). Malheureusement, les hommes de Zhendang coiffes de bonnets indiens firent un tel gachis que celui-ci repartit dans une confusion totale.

Plus tard il tomba malade en Italie et telegraphia au "Poete-Sage" de Zhendang de venir, mais la suite est egalement inconnue. J'apprends maintenant que quelqu'un veut aussi trainer Gandhi en Chine - ce grand homme d'une austerite supreme et extraordinaire, qui ne pouvait naitre qu'en Inde et vivre que sous la domination britannique en Inde, va de nouveau imprimer ses grandes empreintes sur le sol de Zhendang. Mais avant que ses pieds nus aient touche le sol chinois, de sombres nuages s'elevent probablement deja des collines.

Ensuite vint l'Espagnol Ibanez (伊本納茲). La Chine comptait des gens qui l'avaient presente assez tot. Mais pendant la Grande Guerre, il fut un ardent defenseur de l'amour universel et du cosmopolitisme. A en juger par les resolutions de la Federation nationale de l'education de cette annee, il etait vraiment tout a fait inapproprie pour la Chine, et naturellement personne ne lui preta attention - car nos educateurs promouvaient desormais le nationalisme.

Les deux autres etaient russes. L'un etait Skitalets (斯吉泰烈支), l'autre Pilniak. Les deux sont des pseudonymes. Skitalets vivait en exil. Pilniak, en revanche, etait un ecrivain sovietique ; mais selon son autobiographie, des la premiere annee de la revolution, il passa plus d'un an occupe a acheter de la farine. Ensuite, il ecrivit des romans et prit meme de l'huile de foie de morue. Une telle vie - meme les ecrivains chinois qui se plaignent de pauvrete toute la journee ne peuvent probablement pas l'imaginer.

Son nom etait apparu dans les Debats sur la litterature et l'art en Russie sovietique, compiles et traduits par Ren Guozhen (任國楨), mais aucune oeuvre traduite n'existait. Au Japon, il y avait une traduction d'Ivan et Maria, d'un format assez particulier. Ce seul trait, aux yeux de la Chine - les yeux du Juste Milieu - serait deja choquant. Certains se sentent deja comme s'ils avaient de la poudre de verre dans les yeux quand la grammaire est un peu europeanisee ; que dire quand la forme meme est plus etrange que l'europeanisation. Qu'il soit venu et reparti en silence, inapercu, est vraiment une grace du destin.

De plus, Libedinski (U. Libedinsky 里培進司基), dont le nom en Chine n'est apparu que dans les Debats sur la litterature et l'art en Russie sovietique, a deja vu un roman traduit au Japon, intitule Une Semaine. La rapidite et l'abondance de leurs presentations sont vraiment redoutables. Nos militaires prennent leurs militaires pour maitres, mais nos hommes de lettres n'imitent aucunement l'exemple de leurs hommes de lettres - d'ou l'on peut predire que la Chine sera certainement plus "pacifique" que le Japon a l'avenir.

Mais selon Owase Keishi (尾瀨敬止), traducteur d'Ivan et Maria, l'auteur pense que "les fleurs du pommier s'ouvrent aussi dans la vieille cour ; tant que la terre existera, elles s'ouvriront toujours". S'il en est ainsi, il n'est pas exempt de nostalgie. Mais il a vu, il a vecu la revolution ; il sait qu'il y a de la destruction, du sang, des contradictions, mais aussi de la creation. Il n'est donc nullement desespere. C'est precisement le coeur d'un etre vivant dans une epoque revolutionnaire. Le poete Blok (Alexander Block 勃洛克) etait pareil. Ils sont naturellement des poetes de l'Union sovietique, mais juges selon les criteres du marxisme orthodoxe, il y aurait certainement encore beaucoup a critiquer. Cependant, je trouve que la critique litteraire de Trotski (托羅茲基) n'est pas tout a fait aussi severe.

Malheureusement, je n'ai pas encore lu l'oeuvre la plus recente, Une Semaine.

Dans une epoque revolutionnaire, il y aura toujours beaucoup d'artistes litteraires qui se fletrissent, et beaucoup qui se jettent dans les vagues cataclysmiques nouvelles pour etre engloutis ou blesses. Les engloutis sont detruits ; les blesses continuent de vivre, se frayant leur propre chemin, chantant des chants de douleur et de joie. Quand ceux-la aussi ont disparu, une ere plus nouvelle emerge, produisant une litterature plus nouvelle.

En Chine, depuis la revolution de la premiere annee de la Republique, il n'y a pas eu d'artistes litteraires fletris, pas de blesses, naturellement pas de detruits, ni de chants de douleur et de joie. C'est parce qu'il n'y a pas eu de nouvelle vague cataclysmique - c'est-a-dire qu'il n'y a pas eu de revolution.

8 juillet.

Le matin, chez le Dr Ito (伊東) pour un plombage. En attendant dans le salon, assez ennuye. Aux quatre murs, seulement un tableau tisse et deux paires de sentences paralleles. L'une etait de Jiang Chaozong (江朝宗), l'autre de Wang Zhixiang (王芝祥). Sous chaque signature, deux sceaux : l'un avec le nom, l'autre avec le titre. Celui de Jiang disait "General Diwei" (迪威將軍) ; celui de Wang, "Disciple du Bouddha" (佛門弟子).

L'apres-midi, Mlle Gao (密斯高) vint. Il se trouva qu'il n'y avait aucune patisserie, de sorte que je n'eus d'autre choix que de sortir les precieuses pastilles de givre de kaki - celles qui sont efficaces contre les plaies aux coins de la bouche - et de les disposer sur une assiette. D'habitude j'ai quelques friandises, et quand des invites viennent, je leur en offre. Au debut, je traitais "Mlles" et "MM." de la meme facon. Mais les MM. peuvent parfois etre redoutables - ils mangent souvent avec une grande minutie, ne laissant pas une miette, si bien que c'est moi qui me retrouve "le bec dans l'eau". Si je veux en manger, je dois sortir en acheter. Je devins donc mefiant et changeai de strategie : en cas de necessite absolue, je substitue des cacahuetes.

Ce stratageme fonctionne tres bien. Ils n'en mangent jamais beaucoup. Comme ils n'en mangent pas beaucoup, je commence a les presser d'en manger davantage, et parfois je presse avec tant de vigueur que meme quelqu'un comme Zhifang (織芳), qui craint les cacahuetes, finit par s'enfuir precipitamment.

Depuis l'invention de cette politique des cacahuetes l'ete dernier, je l'applique rigoureusement.

Mais les Mlles, c'est autre chose. Leur estomac semble quatre cinquiemes plus petit que celui des MM., ou leur capacite digestive huit dixiemes plus faible. Meme une toute petite friandise, elles en laissent generalement la moitie ; si c'est un bonbon, elles en laissent un coin. L'exposer un moment et en voir grignoter un peu est une perte negligeable pour moi - "pourquoi changer le systeme ?"

Mlle Gao est une visiteuse rare, et la politique des cacahuetes serait difficile a appliquer. Il se trouva qu'il n'y avait pas non plus d'autres friandises, de sorte que je n'eus d'autre choix que d'offrir le sucre de givre de kaki. C'etait une confiserie celebre rapportee de loin - naturellement un geste de consideration.

Je pensais que, ce bonbon n'etant pas tres courant, je devais d'abord en expliquer l'origine et l'usage. Mais Mlle Gao avait deja tout compris d'un coup d'oeil. Elle dit : cela vient du district de Sishui (汜水縣) au Henan. C'est fait de givre de kaki. La meilleure couleur est le jaune fonce ; si c'est jaune pale, ce n'est pas du pur givre de kaki. C'est tres rafraichissant. Si vous avez des plaies aux coins de la bouche, vous le gardez dans la bouche et le laissez suinter peu a peu par les coins, et les plaies guerissent.

Elle en savait bien plus que ce que j'avais appris par oui-dire. Je ne pus que me taire - et ce n'est qu'a ce moment que je me rappelai qu'elle etait du Henan. Offrir quelques tranches de sucre de givre de kaki a une personne du Henan, c'est comme m'offrir un petit verre de vin de riz jaune - vraiment une betise "hors de portee".

Les chataignes d'eau avec des points noirs au centre - chez nous on les appelle "chataignes d'eau grises" - meme les paysans ne veulent pas en manger ; mais a Pekin on les sert dans les grands banquets. Le chou chinois a Pekin se vend au jin et a la charretee ; arrive dans le Sud, il est pendu a l'envers par une ficelle attachee a la racine devant les magasins de fruits, vendu au liang ou a la demi-tete, utilise dans les fondues de luxe ou comme lit pour les ailerons de requin. Mais si quelqu'un a Pekin m'invitait specialement a manger des chataignes d'eau grises, ou emmenait un Pekinois dans le Sud et lui servait du chou bouilli, meme si l'on ne pouvait aller jusqu'a dire "idiot", ce serait tout de meme assez excentrique.

Mais Mlle Gao mangea tout de meme une tranche - peut-etre juste pour sauver la face de son hote.

Le soir, assis la bouche vide, je pensai : cela aurait du etre offert a des gens d'autres provinces que le Henan. Tout en pensant, je mangeai. Sans m'en rendre compte, j'avais tout mange.

Toute chose est prisee pour sa rarete. Si l'on etudie en Europe ou en Amerique, le meilleur sujet de these serait Li Taibai, Yang Zhu ou Zhang San. Etudier Bernard Shaw ou H. G. Wells ne serait pas tres judicieux, sans parler de Dante et consorts. L'auteur de la Vie de Dante, Butler (A. J. Butler), disait lui-meme que la litterature sur Dante etait vraiment impossible a epuiser. Mais une fois rentre en Chine, on peut fort bien parler de Shaw, Wells, voire de Shakespeare. En quelle annee, quel mois on pleura jadis sur la tombe de Katherine Mansfield ; en quel mois, quel jour, a quelle heure et ou l'on echangea un signe de tete avec Anatole France, qui vous tapota meme l'epaule en disant : vous me ressemblerez un jour quelque peu. Quant aux "Quatre Livres" et aux "Cinq Classiques" - en terre natale, il semble preferable d'en parler le moins possible.

Meme si l'on y mele quelques "rumeurs", cela ne nuit pas forcement a "l'argumentation savante et aux faits".

Section 25

L'apres-midi, tandis que je faisais un petit travail avec C au parc Zhongyang, je recus soudain l'avertissement d'un ancien collegue bienveillant. Il dit que le ministere avait verse les salaires aujourd'hui - trois dixiemes. Mais il fallait se presenter en personne, et dans un delai de trois jours.

Sinon ?

Ce que "sinon" signifiait, il ne le dit pas. Mais c'est "clair comme le feu" : sinon, on ne recoit rien.

Des que de l'argent passe entre les mains de quelqu'un - meme si ce ne sont pas les aumones d'un protecteur -, les gens aiment toujours faire un petit etalage d'autorite. Sans cela, ils risqueraient de prendre conscience de leur propre insignifiance. On apporte des objets parfaitement valables au mont-de-piete, mais le mont-de-piete vous accueille avec un visage imperieux et un comptoir imposant. On va echanger des dollars d'argent contre des pieces de cuivre, mais le changeur affiche : "Achat de dollars d'argent", se posant implicitement en "acheteur". Bien entendu, les billets de banque devraient etre echangeables contre de l'argent liquide aupres de l'institution responsable, mais parfois un delai absurdement court est impose. Il faut prendre un numero, faire la queue, attendre, subir des affronts ;

la police militaire monte la garde, fouets du patrimoine national en main.

Refus d'obeir ? Non seulement pas d'argent, mais aussi des coups !

J'ai deja dit : les fonctionnaires de la Republique de Chine viennent tous du peuple et ne sont pas une espece particuliere. Bien que les eminents hommes de lettres ou journalistes les considerent comme une race differente et les trouvent bien plus etranges, meprisables et risibles qu'eux-memes, d'apres mon experience de ces dernieres annees, ils ne sont vraiment pas si particuliers. Toutes leurs manies sont a peu pres les memes que celles de leurs concitoyens ordinaires. Aussi, quand de l'argent passe entre leurs mains, ne peuvent-ils eux non plus resister a la tentation habituelle de jouer un peu les importants.

L'histoire du probleme de la "remise en mains propres" remonte assez loin. La onzieme annee de la Republique, elle avait deja provoque les recriminations de Fang Xuanzhuo (方玄綽) - j'en avais fait une nouvelle intitulee "La Fete des bateaux-dragons".

Mais bien que l'histoire soit dite spiralique, elle n'est pas un bloc d'imprimerie, et le present differe quelque peu du passe. Au bon vieux temps, ceux qui insistaient sur la "remise en mains propres" etaient les braves du "Syndicat de revendication salariale" -

Helas, ces termes techniques - pardonnez-moi de n'avoir pas le loisir de les expliquer un par un ; et d'ailleurs le papier est precieux. - Ces braves couraient jour et nuit, criant devant le Conseil d'Etat, siegeant au ministere des Finances jusqu'a obtenir des resultats. Une fois l'argent en main, ils repugnaient a voir ceux qui n'avaient pas participe toucher leur part immeritee, et utilisaient la "remise en mains propres" pour leur infliger un petit desagrement. L'idee etait : cet argent, c'est nous qui l'avons arrache, il est donc comme le notre. Tu le veux ? Viens ici chercher ton aumone. A-t-on jamais vu des bienfaiteurs porter personnellement vetements ou bouillie de riz au domicile des beneficiaires ?

Mais c'etait au bon vieux temps. De nos jours, quelle que soit l'ampleur des "revendications", pas un sou ne sort. Si des salaires sont "verses", c'est une grace inattendue d'en haut, n'ayant absolument rien a voir avec quelque "revendication". Mais le patron qui proclame sur place l'ordre de "remise en mains propres" existe toujours - seulement ce ne sont plus les braves revendicateurs de salaires, mais les "serviteurs fideles" qui se presentent chaque jour au bureau sans chercher d'autre emploi. L'ancienne "remise en mains propres" etait donc une punition pour ceux qui n'avaient pas participe a la revendication salariale ; la "remise en mains propres" actuelle est une punition pour ceux qui, ne pouvant survivre le ventre vide, ne peuvent venir chaque jour au ministere.

Mais ce n'est qu'une esquisse. Pour le reste, sans en faire l'experience soi-meme, c'est vraiment difficile a dire. C'est comme un bol de soupe aigre-piquante : en entendre parler ou en parler ne vaudra jamais d'en prendre soi-meme une gorgee. Recemment, quelques notables mal intentionnes m'ont indirectement conseille, disant que mes essais de l'annee derniere ne traitaient que de querelles entre quelques individus et que je ne discutais plus de litterature, d'art ni d'affaires d'Etat - quel dommage. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que j'ai en fait compris : si je ne peux meme pas percer les petites affaires que je vis de premiere main, comment pourrais-je commenter des entreprises si elevees et grandioses mais si peu claires ? Pour l'instant, je ne puis parler que de choses relativement personnelles et privees. Quant au grandiose et au pompeux - les choses comme la "justice" - laissons les specialistes de la justice s'en amuser.

Bref, je crois que les defenseurs actuels de la "remise en mains propres" sont bien inferieurs a ceux d'autrefois. C'est ce que "M. Paulownia Solitaire" appellerait "aller de mal en pis". Et meme les grincheux desoeuvres comme Fang Xuanzhuo semblent etre devenus tres rares.

"Allons !" Des que je recus l'avertissement, je sortis du parc, sautai dans un pousse et filai droit au ministere.

A peine entrai-je que un policier se mit au garde-a-vous et me salua - preuve que si l'on a ete fonctionnaire d'un certain rang, meme apres une longue absence, on est encore reconnu. A l'interieur, personne en vue, car les heures de bureau avaient ete avancees au matin et tout le monde avait sans doute deja encaisse et etait rentre. Je trouvai un gardien, m'enquis de la procedure de "remise en mains propres", et appris : d'abord aller au Service comptable chercher un bon, puis presenter ce bon dans la Grande Salle pour recevoir l'argent.

J'allai donc au Service comptable. Un employe regarda mon visage et sortit immediatement le bon.

Je savais que c'etait un vieux fonctionnaire, connaissant tous les collegues, charge de la grave responsabilite de "verifier l'identite". Apres avoir recu mon bon, je lui fis deux courbettes supplementaires en guise d'adieu et de profonde gratitude.

Ensuite la Grande Salle. D'abord je passai par une porte laterale ou etait colle un papier : "Groupe C", avec une note en petits caracteres : "Moins de cent yuan." Regardant mon bon, le montant etait de quatre-vingt-dix-neuf yuan. Je pensai : vraiment, "La vie de l'homme n'atteint pas cent ans, mais il nourrit les soucis de mille ans..." En meme temps, j'entrai resolument. Un fonctionnaire a peu pres de mon age me dit que "moins de cent yuan" se referait au salaire complet ; le mien n'etait pas traite ici, mais dans la salle interieure.

J'allai donc dans la salle interieure. Il y avait deux grandes tables, quelques personnes assises autour, et un vieux collegue de connaissance m'interpella. Je tendis mon bon, signai, et recus un mandat - tout se passa sans accroc. A cote de cette section etait assis un fonctionnaire tres gros, sans doute un superviseur, car il avait ose deboutonner sa chemise de gaze officielle - ou peut-etre de pongee, je ne sais pas tres bien distinguer ces tissus - revelant une poitrine et un ventre si gras qu'ils se repliaient en bourrelets, sur lesquels des perles de sueur roulaient majestueusement dans les plis.

A ce moment je sentis une emotion inexplicable. Je pensai : tout le monde parle aujourd'hui de "fonctionnaires de la catastrophe", mais il en reste encore pas mal qui sont "larges d'esprit et gras de corps". Meme il y a deux ou trois ans, quand les professeurs reclamaient bruyamment leurs salaires, dans les salles de preparation il y avait encore des gens qui, ayant trop mange, faisaient "roter" un gaz stomacal qui remontait par la bouche.

De retour dans la salle exterieure, le fonctionnaire de mon age etait toujours la, et je le retins pour me plaindre.

"Pourquoi recommencez-vous ces simagrees ?" dis-je.

"C'est son idee..." repondit-il aimablement, souriant meme.

"Et les malades ? Ils doivent etre apportes sur une planche de porte ?"

"Il dit : ces cas seront regles autrement..."

Je compris immediatement. Mais un "profane" - quelqu'un en dehors de la porte, la porte d'un ministere - pourrait avoir du mal a comprendre, alors ajoutons une petite explication. Ce "il" designe le ministre ou le vice-ministre. A ce stade, le referent peut sembler un peu vague ; creusez davantage et vous pouvez le preciser ; mais si vous creusez encore, cela peut redevenir vague. Quoi qu'il en soit, puisque le salaire est en main, ces affaires doivent etre traitees selon le principe : "arreter tant que tout va bien, ne pas etre avide". Sinon, il pourrait y avoir du danger. Deja que j'aie dit tout cela, c'est un peu deplace.

Je me retirai donc de la Grande Salle, mais tombai sur quelques anciens collegues. En bavardant, j'appris qu'il existait aussi un "Groupe E" - pour verser les salaires des personnes deja decedees. Ce groupe n'exigeait vraisemblablement pas de "remise en mains propres". J'appris aussi que celui qui avait propose la regle de "remise en mains propres" cette fois-ci n'etait pas seulement "lui", mais aussi "eux". Ce "eux", a premiere ecoute, ressemblait fort aux meneurs du "Syndicat de revendication salariale", mais en realite il n'en etait rien, car il n'y avait plus depuis longtemps de "Syndicat de revendication salariale" au ministere, et cette fois c'etait donc une toute autre fournee de nouveaux personnages.

Le salaire que nous "avons personnellement retire" cette fois-ci etait celui de fevrier de la treizieme annee de la Republique.

Cela avait donne lieu a deux ecoles de pensee au prealable. Premierement : le verser en tant que salaire de fevrier de l'annee 13. Mais qu'en est-il des nouveaux venus ou de ceux qui ont recemment recu une augmentation ? Ils seraient "leses". Et ainsi naquit naturellement la deuxieme theorie : peu importe le passe, le traiter simplement comme le salaire de juin de cette annee. Mais cette theorie non plus n'etait pas parfaite ; la seule formule "peu importe le passe" contenait deja de serieux defauts.

Cette methode avait deja ete concue par d'autres auparavant. L'annee derniere, apres que Zhang Shizhao (章士釗) m'eut revoque, il se felicita d'avoir porte un coup a ma position, et meme certains litterateurs danserent de joie. Mais c'etaient apres tout des gens malins qui avaient vu des "livres allemands couvrant tables, lits et planchers". Ils comprirent vite que la simple perte de mon poste ne me ruinerait pas, puisque je pouvais encore toucher des arrieres de salaire et vivre a Pekin. Aussi leur chef de bureau, Liu Bailhao (劉百昭), proposa-t-il en reunion de service de ne pas verser les arrieres - quel que soit le mois ou l'on venait retirer, cela serait compte comme le salaire de ce mois-la. Si cela avait ete applique, le coup aurait ete rude pour moi, car j'aurais ete sous pression economique. Mais finalement cela ne passa pas. Le point fatal etait dans "peu importe le passe" ; et les Liu Bailhao ne voulaient pas se proclamer revolutionnaires et preconiser de tout recommencer a zero.

Aussi, chaque fois que des fonds gouvernementaux arrivent, ce qui est distribue, c'est toujours de l'argent ancien. Meme si quelqu'un n'est plus a Pekin cette annee, s'il y etait en fevrier de l'annee 13, il serait difficile de dire que, parce qu'il n'est plus la maintenant, sa presence d'alors ne compte plus non plus. Mais puisqu'une nouvelle theorie est apparue, il faut bien en adopter quelque chose - adopter quelque chose, c'est aussi un compromis. C'est pourquoi notre recu portait la date de fevrier de l'annee 13, mais le montant etait celui de juin de l'annee 15.

De cette maniere, puisque ce n'etait pas "peu importe le passe", et que ceux recemment promus ou augmentes pouvaient toucher un peu plus, on peut dire que c'etait relativement bien fait. Pour moi, ni gain ni perte - du moment que j'etais encore a Pekin et pouvais presenter ma "propre personne".

En consultant mon simple journal, je constate avoir deja touche quatre fois mon salaire cette annee : la premiere fois, trois yuan ; la deuxieme, six yuan ; la troisieme, quatre-vingt-deux yuan cinquante fen, soit deux dixiemes et demi - recus la nuit de la Fete des bateaux-dragons ; la quatrieme, trois dixiemes, quatre-vingt-dix-neuf yuan - cette fois-ci. En calculant le salaire qui m'est encore du, c'est environ neuf mille deux cent quarante yuan, juillet non compris.

Je me sens deja un riche en esprit ; malheureusement, cette "civilisation spirituelle" n'est pas tres fiable - Liu Bailhao a deja essaye de l'ebranler. A l'avenir, quand viendra quelqu'un dote pour la gestion financiere, il creera probablement un "Comite d'assainissement des arrieres de salaire". A l'interieur siegeront quelques personnages ; a l'exterieur sera accrochee une enseigne, et tous ceux qui ont des arrieres iront y negocier. Au bout de quelques jours ou mois, les personnages auront disparu ; puis l'enseigne disparaitra aussi. Et le riche en esprit deviendra un pauvre en matiere.

Mais pour l'instant j'ai bel et bien recu quatre-vingt-dix-neuf yuan. Me sentant un peu plus tranquille quant a la vie, je profite de ce loisir pour emettre quelques opinions.

21 juillet.

Section 26

Lu Xun est sur le point de partir pour Xiamen. Bien qu'il dise lui-meme que le climat pourrait ne pas lui permettre d'y sejourner longtemps, il sera au moins absent de Pekin pendant six mois ou un an, ce qui constitue, a notre sentiment, une chose veritablement regrettable. Le 22 aout, l'association etudiante de l'Universite normale feminine tint une commemoration de l'anniversaire de la destruction de l'ecole. M. Lu Xun y assista et prononca un discours. Je crains que ce ne soit sa derniere conference publique dans la capitale avant son depart, c'est pourquoi je l'ai consigne ici comme un modeste temoignage de souvenir. Quand on evoque le nom de Lu Xun, on peut peut-etre avoir l'impression d'un homme un peu trop froid et detache dans son attitude, mais en verite il est a tout moment rempli d'espoir ardent et debordant de sentiments profonds. Dans cette causerie en particulier, sa position apparait avec une clarte toute speciale ; par consequent, il n'est peut-etre pas tout a fait sans importance que j'aie consigne ce discours comme souvenir de son depart de Pekin. Quant a moi-meme, pour epargner aux honnetes gens tout souci inutile, je dois declarer que j'assistai a la reunion en qualite de modeste employe.

(Peiliang)

Texte principal

Hier soir, je corrigeais L'Ouvrier Chevyriov, avec l'intention d'en preparer une reimpression. Je me suis couche trop tard et je ne suis toujours pas bien reveille. Pendant la correction, certaines pensees me sont soudain venues a l'esprit, plongeant mon cerveau dans une grande confusion, et cette confusion persiste jusqu'a ce moment meme, de sorte que je crains de ne pas avoir grand-chose a dire aujourd'hui.

L'histoire de ma traduction de L'Ouvrier Chevyriov est d'ailleurs assez interessante. Il y a douze ans eclata la grande conflagration europeenne, et plus tard notre Chine entra aussi en guerre -- ce qu'on appela la "declaration de guerre a l'Allemagne". De nombreux ouvriers furent envoyes en Europe pour preter main-forte ; ensuite la victoire fut acquise -- ce qu'on appela "le triomphe du droit". La Chine avait naturellement droit a sa part du butin de guerre --

L'un des lots consistait en livres en langue allemande provenant d'un club de commercants allemands a Shanghai -- un nombre considerable au total, compose surtout d'oeuvres litteraires -- qui furent tous transferes dans la tour de la porte Wumen. Le ministere de l'Education, ayant obtenu ces livres, voulut les organiser et les classer -- en fait, les Allemands les avaient deja bien classes, mais certaines personnes jugeaient le classement insuffisant, et il fallut donc les reclasser.

A l'epoque, de nombreuses personnes furent affectees a cette tache, et j'etais l'une d'elles. Plus tard, le ministre voulut jeter un coup d'oeil pour voir de quels livres il s'agissait. Comment proceder ? On nous fit traduire les titres en chinois -- en traduisant le sens quand c'etait possible, en transcrivant les sons dans le cas contraire -- Cesar, Cleopatre, Damas... Chacun recevait dix yuans par mois pour les frais de transport, et j'ai du empocher une centaine de yuans, car a l'epoque il existait encore un petit quelque chose qu'on appelait les "frais administratifs". Apres avoir bricole ainsi pendant plus d'un an, depensant plusieurs milliers de yuans au total, le traite de paix avec l'Allemagne fut conclu, et quand l'Allemagne vint plus tard reclamer les livres, nous qui les avions inventories les rendimes tout simplement -- peut-etre en manquait-il quelques volumes. Quant a savoir si le ministre jeta jamais un regard sur "Cleopatre" et ses semblables, cela, je ne saurais le dire.

Pour autant que je sache, le resultat de la "declaration de guerre a l'Allemagne" fut, pour la Chine, un arc commemoratif portant l'inscription "Le Triomphe du Droit" dans le parc Zhongyang ; et pour moi, rien d'autre que cette unique traduction de L'Ouvrier Chevyriov, car le texte original avait ete choisi parmi ces livres allemands que j'etais alors en train de classer.

Il y avait une quantite considerable d'oeuvres litteraires dans ce tas. Pourquoi donc avoir choisi precisement celle-ci ? Mon raisonnement d'alors, je ne m'en souviens plus que vaguement. Grosso modo, j'avais le sentiment qu'avant et apres la fondation de la Republique, nous avions eu nous aussi de nombreux reformateurs dont les circonstances ressemblaient fort a celles de Chevyriov, et j'ai donc voulu emprunter la coupe d'un autre, pour ainsi dire. Mais en le relisant hier soir -- ce n'est nullement limite a cette epoque ; prenez par exemple la persecution des reformateurs, la souffrance de leurs representants -- cela vaut aussi pour le present -- et pour l'avenir -- meme dans plusieurs decennies, je crois que nombre de reformateurs se trouveront encore dans des circonstances semblables aux siennes.

C'est pourquoi je projette d'en faire une reimpression...

L'auteur de L'Ouvrier Chevyriov, Artsybachev, etait russe. De nos jours, la seule mention de la Russie semble faire trembler les coeurs d'effroi. Mais c'est tout a fait inutile. Artsybachev n'etait nullement communiste ; ses oeuvres ne sont pas non plus appreciees en Russie sovietique. J'apprends qu'il a perdu la vue et souffre grandement, de sorte qu'il ne va certainement pas m'envoyer un seul rouble... Bref : il n'a absolument rien a voir avec la Russie sovietique. Mais ce qui est etrange, c'est que tant de choses dans son oeuvre presentent une ressemblance si frappante avec la Chine. La souffrance des reformateurs et de leurs representants va de soi ; mais meme la vieille femme qui preche aux gens de rester a leur place est exactement pareille a nos lettres et erudits. Quand un enseignant fut renvoye pour avoir refuse les insultes de son superieur, elle le blama dans son dos, le traitant d'odieusement "orgueilleux" : "Voyez -- mon maitre m'a un jour giflee deux fois au visage, et je n'ai pas dit un mot, j'ai simplement endure. Finalement ils ont reconnu mon innocence et m'ont recompensee de leurs propres mains de cent roubles." Assurement, nos lettres et erudits ne s'exprimeraient jamais de facon aussi fruste ; leur prose serait considerablement plus ornee.

Cependant, l'etat d'esprit final de Chevyriov est veritablement terrifiant. Au debut, il travaillait pour la societe, et la societe le persecutait, essayant meme de le tuer. Alors il se transforma et se mit a se venger de la societe -- tout etait ennemi, tout devait etre detruit. En Chine, nous n'avons pas encore vu quelqu'un qui detruise tout de cette maniere, et probablement il n'y en aura jamais ; je ne le souhaite pas non plus. Mais la Chine a toujours eu un autre type de destructeurs, si bien que ceux d'entre nous qui ne detruisent pas sont constamment detruits. Nous sommes detruits d'un cote tout en raccommodant de l'autre, peinant pour continuer a vivre. Et ainsi notre vie devient une vie de destruction et de raccommodage, de destruction et de raccommodage, encore et encore. Cette ecole aussi, apres avoir ete detruite par des gens comme Yang Yinyu et Zhang Shizhao, a ete raccommodee, remise en ordre, et a continue.

Peut-etre les lettres et erudits du type de la vieille Russe diront-ils que c'est odieusement "orgueilleux" et merite chatiment. Cela semble assez plausible, certes, mais ce n'est pas tout a fait exact. Chez moi vit une femme de la campagne qui, a cause des combats, a perdu son foyer et n'a eu d'autre choix que de se refugier en ville. Elle n'etait vraiment pas "orgueilleuse" du tout, et ne s'etait jamais non plus opposee a Yang Yinyu, et pourtant son foyer avait disparu -- detruit. Quand les combats cesseront, elle voudra certainement retourner chez elle, et meme si la maison est en ruines, les ustensiles disperses et les champs en friche, elle voudra quand meme continuer a vivre. Elle n'aura sans doute d'autre ressource que de rassembler les quelques restes, raccommoder, remettre en ordre, et continuer a vivre.

La civilisation chinoise est precisement une chose aussi fatiguee, blessee et pitoyable que cela, sans cesse detruite puis raccommodee, detruite puis raccommodee encore. Mais beaucoup de gens en sont fiers, et meme les destructeurs en sont fiers. Si l'on envoyait la personne meme qui a detruit cette ecole a quelque congres international feminin et qu'on lui demandait de decrire l'etat de l'education feminine en Chine, elle dirait certainement : "Nous avons en Chine une Universite normale feminine nationale de Pekin."

C'est vraiment infiniment regrettable que nous, Chinois, quand il s'agit de choses qui ne sont pas les notres ou qui ne resteront pas les notres, devions toujours les detruire avant de nous sentir satisfaits. Yang Yinyu, sachant qu'elle ne pouvait conserver son poste de directrice, recourut aux stratagemes litteraires des "rumeurs" de ses lettres et a la force martiale des vieilles servantes de Sanhe -- ne s'arretant que lorsque chaque derniere "jeune fille" eut ete traquee et exterminee. J'avais lu autrefois des recits du massacre de la population du Sichuan par Zhang Xianzhong, et je n'avais jamais pu comprendre quelle etait sa motivation.

Plus tard, je lus un autre livre, et enfin je compris : il avait a l'origine voulu devenir empereur, mais Li Zicheng etait entre le premier a Pekin et etait devenu empereur ; alors Zhang entreprit de detruire le trone imperial de Li Zicheng. Comment le detruire ? Pour etre empereur, il faut des sujets ; s'il tuait tous les sujets, plus personne ne pourrait etre empereur. Sans sujets, pas d'empereur, et il ne restait plus que Li Zicheng, se ridiculisant sur un sol desert -- exactement comme un directeur apres la dissolution de son ecole. Bien que ce soit un exemple absurde et extreme, ceux qui partagent ce genre de pensee sont loin d'etre rares.

Nous sommes apres tout Chinois ; nous devons inevitablement affronter les affaires chinoises. Mais nous ne sommes pas des destructeurs a la maniere chinoise, et nous vivons donc une vie de destruction et de raccommodage, de destruction et de raccommodage. Beaucoup de nos annees sont gaspillees en vain. La seule consolation que nous puissions trouver, a force d'y reflechir, reste ce que nous appelons l'espoir en l'avenir. L'espoir est lie a l'existence ; la ou il y a existence, il y a espoir, et la ou il y a espoir, il y a lumiere. Si les paroles des historiens ne sont pas des mensonges, il n'y a pas encore de precedent en ce monde pour quoi que ce soit qui ait dure grace a ses tenebres. Les tenebres ne peuvent etre liees qu'aux choses qui se dirigent vers leur extinction ; une fois eteintes, les tenebres perissent avec elles -- elles ne sont pas eternelles. Mais l'avenir viendra toujours, et il ne manquera pas de devenir lumineux. Tant que nous ne devenons pas des appendices des tenebres, mais perissons plutot pour la lumiere, nous aurons certainement un long avenir -- et cet avenir sera certainement lumineux.

Postface

Quatre jours apres avoir assiste a cette reunion, je quittai Pekin. A Shanghai, en lisant les quotidiens, j'appris que l'Universite normale feminine avait ete reorganisee en departement normal d'un College feminin, le ministre de l'Education Ren Kecheng en assumant lui-meme la direction et Lin Suyuan celle du departement normal. Plus tard, en lisant un journal du soir de Pekin date du 5 septembre, je tombai sur un article : "Cet apres-midi a une heure et demie, Ren Kecheng a specialement accompagne M. Lin et mene une quarantaine d'hommes -- comprenant des policiers du Bureau de police et des soldats de l'Inspection militaire -- se precipitant a l'Universite normale feminine pour une prise de possession armee..." Ainsi, juste au premier anniversaire, la force militaire etait de nouveau employee. Je me demande si l'annee prochaine, a cette meme date, ce seront les hommes armes qui celebreront l'anniversaire de la fondation de l'ecole, ou les victimes de l'agression qui commemoreront celui de sa destruction. Pour l'instant, je me contenterai de transcrire ici le texte de M. Peiliang, en guise de souvenir pour cette annee.

14 octobre 1926. Postface de Lu Xun.

Section 27

Cher Xiaofeng,

le lendemain de notre separation, je suis monte dans le train et suis arrive a Tianjin le soir meme. Rien ne s'est passe en chemin, si ce n'est qu'a peine sorti de la gare de Tianjin, un homme en uniforme -- probablement une sorte de douanier -- s'est soudain empare de mon panier en demandant : "Qu'est-ce que c'est ?" J'avais a peine repondu "Des objets courants" qu'il avait deja secoue le panier deux fois et s'etait eloigne a grands pas. Heureusement, mon panier ne contenait ni soupe au ginseng, ni bouillon de moutarde, ni verrerie, de sorte qu'il n'y eut aucune perte. Veuillez ne pas vous inquieter.

De Tianjin a Pukou, j'ai pris l'express special, qui n'etait donc pas bruyant, mais bonde tout de meme. Je n'avais plus pris ce train depuis que j'avais accompagne ma famille a Pekin sept ans auparavant ; maintenant, il semble que les hommes et les femmes soient separes. Dans le compartiment voisin se trouvait a l'origine une famille composee d'un homme et de trois femmes, mais cette fois l'homme fut expulse et une autre femme invitee a le remplacer. A l'approche de Pukou, une petite agitation se produisit, car cette famille de quatre personnes avait donne un pourboire trop maigre au garcon de the. Un garcon de the grand et robuste vint alors dans notre section prononcer un discours, afin qu'ils "en soient informes". En substance : l'argent est naturellement necessaire. Pourquoi un homme travaille-t-il sinon pour l'argent ? Cependant, s'il se contente d'etre garcon de the pour quelques pieces de pourboire, c'est parce que sa conscience est encore ici, au milieu, et n'est pas passee de ce cote (montrant son aisselle). Il pourrait tout aussi bien vendre ses terres, acheter un fusil, reunir une bande de brigands et en devenir le chef ; s'amuser un peu, puis obtenir un poste officiel et faire fortune. Mais sa conscience est encore la (montrant son sternum), c'est pourquoi il se resigne a etre garcon de the, a gagner un peu d'argent et a envoyer ses enfants a l'ecole pour qu'ils vivent decemment plus tard... Mais si on le pousse trop loin et qu'on rend les choses insupportables, il n'y a rien qu'un homme ne fasse, meme des choses indignes d'un etre humain ! Nous etions six dans notre section, et personne ne le contredit. J'ai appris qu'on finit par ajouter un yuan, et l'affaire fut reglee.

Je n'ai nullement l'intention de suivre l'exemple de ces courageux gens de lettres qui, dans les revues hebdomadaires publiees a Pekin, injurient le generalissime Sun Chuanfang. Neanmoins, en arrivant a Xiaguan, quand je me suis rappele que c'etait le domaine de ces courtois gentilshommes qui pratiquent le jeu rituel du lancer dans le vase, je n'ai pu m'empecher d'eprouver un certain sentiment d'absurdite. A mes yeux, Xiaguan etait toujours le meme Xiaguan d'il y a sept ans, a ceci pres que la derniere fois il pleuvait a verse et cette fois le temps etait au beau fixe. Ayant manque l'express special, je n'eus d'autre choix que de prendre le train de nuit, et je me reposai brievement dans une auberge. Les porteurs (appeles "fuzi" dans le parler local) et les garcons de the etaient toujours aussi honnetes ; le canard presse, le char siu, le poulet braise a l'huile et autres mets etaient toujours bon marche et d'excellente qualite. Je bus deux liang d'alcool de sorgho, qui etait lui aussi meilleur qu'a Pekin. Ceci n'est bien sur que "mon avis" ; mais il n'est pas entierement sans fondement, car il avait un leger gout de sorgho cru, et apres en avoir bu, si l'on fermait les yeux, on se sentait comme au milieu d'un champ apres la pluie.

Alors que je me trouvais justement dans ce champ, le garcon de the vint m'annoncer que quelqu'un souhaitait me parler dehors. En sortant, je vis plusieurs hommes accompagnes de trois ou quatre soldats portant des fusils en bandouliere -- combien exactement, je ne les ai pas comptes ; disons que c'etait un groupe considerable. L'un d'eux declara vouloir inspecter mes bagages. Je lui demandai lequel il voulait voir d'abord. Il designa une valise en cuir sous une housse de toile. Je defis les cordes, ouvris la serrure et soulevai le couvercle, et ce n'est qu'alors qu'il s'accroupit pour fouiller parmi les vetements. Apres avoir tate un moment, il parut se decourager, se releva et fit un signe de la main, sur quoi toute la troupe fit demi-tour et sortit. Celui qui commandait me fit meme un signe de tete avant de partir -- fort courtois. C'etait mon premier contact avec la "classe armee" en exercice depuis la fondation de la Republique. Je les trouvai pas mal du tout ; s'ils avaient eu le talent de fabriquer des "rumeurs" aussi bien que ceux qui se qualifient de "classe desarmee", je n'aurais meme pas pu voyager.

Le train de nuit pour Shanghai partait a onze heures. Il y avait peu de voyageurs, et l'on pouvait bien s'allonger pour dormir, mais malheureusement les banquettes etaient trop courtes et il fallait se recroqueviller. Le the dans ce train etait superbe, servi dans des verres, excellent de couleur, de parfum et de gout -- peut-etre parce que j'avais bu du the a l'eau de puits pendant tant d'annees que j'etais facilement impressionnable, mais je crois qu'il etait vraiment tres bon. C'est pourquoi j'en bus deux verres au total, contemplant par la fenetre le paysage nocturne du Jiangnan, et je ne dormis presque pas.

C'est dans ce train que je rencontrai pour la premiere fois des etudiants parlant anglais a tout bout de champ, et que j'entendis pour la premiere fois des propos sur la "telegraphie sans fil" et les "cables sous-marins". C'est aussi dans ce train que je vis pour la premiere fois ces jeunes messieurs graciles, en chemises de soie et chaussures pointues, croquant des graines de tournesol, un exemplaire des Lectures oisives ou quelque feuille de chou du meme genre a la main, qu'ils ne semblaient jamais finir de lire. Ce genre de personnes semble particulierement abondant dans le Jiangsu et le Zhejiang ; je crains que les jours du jeu de vase n'aient encore de beaux jours devant eux.

Me voici a present dans une auberge a Shanghai ; je suis impatient de repartir. Apres avoir voyage quelques jours, j'y ai pris gout et j'ai envie de continuer a aller et venir. Autrefois j'avais entendu dire qu'il existait en Europe un peuple appele les "Tsiganes", qui aimait errer et refusait de se fixer, et secretement je trouvais leur temperament bien bizarre. Maintenant je sais qu'ils avaient leurs raisons depuis toujours -- c'est moi qui etais sot.

Il pleut ici, et il ne fait plus si chaud.

Lu Xun. Le 30 aout, Shanghai.

Section 28

Les origines de mes contributions aux Libres Propos ont deja ete expliquees dans la "Preface". A ce stade, le texte principal est acheve ; mais la lumiere electrique est encore allumee et les moustiques se taisent pour l'instant, aussi vais-je, avec ciseaux et plume, conserver quelques-unes des anecdotes nees a propos des Libres Propos et de ma personne -- un petit rappel, en quelque sorte.

Il suffit d'un coup d'oeil pour voir que, pendant la periode ou je publiais mes brefs commentaires, les attaques les plus ferocces provenaient du Grand Journal du Soir. Ce n'etait pas en raison d'une rancune d'une vie anterieure, mais parce que j'avais cite son texte. Et moi non plus je ne lui portais aucune rancune d'une vie anterieure ; simplement, les seuls journaux que je lisais etaient le Shenbao et le Grand Journal du Soir, et les formulations de ce dernier etaient souvent si remarquablement originales qu'elles meritaient d'etre citees, pour soulager la melancolie et l'ennui. Precisement sous mes yeux, en ce moment meme, se trouve par exemple un vieux numero du Grand Journal du Soir du 30 mars, qui servait a emballer des cigarettes, et il contient l'article suivant -- "Un homme de Pudong nomme Yang Jiangsheng, age de quarante et un ans, laid de visage et miserable, ancien macon ayant travaille pour l'atelier de maconnerie d'un homme de Suzhou nomme Sheng Baoshan. Sheng a une fille nommee Jindi, agee de quinze ans a peine, anormalement petite et de mise mediocre. Hier soir a huit heures, Yang a rencontre Sheng dans la rue Tiantong a Hongkou. Yang a abuse de sa fille. Interroge par le chef de poste, Yang n'a rien nie, admettant que depuis l'incident du 28 janvier de l'annee precedente, il avait commis l'acte plus de dix fois consecutivement..."

Dans le reportage meme, il est parfaitement clair que Sheng n'a nullement pretendu qu'il existait un lien de "parente" entre lui et Yang ; Yang a declare que la fille l'appelait "oncle", ce qui n'est que la coutume chinoise -- quand la difference d'age est d'une dizaine d'annees, on emploie souvent "oncle" ou equivalent. Mais quel titre le Grand Journal du Soir a-t-il utilise ? En caracteres gras et de manchette --

La fille pretend avoir ete violee plus de dix fois ; l'homme dit qu'il s'agissait de simples promenades et non d'une histoire d'amour.

Ils ont ajoute "parrain" devant "oncle", transformant ainsi la "fille" en "niece par parrainage", et Yang Jiangsheng est devenu de ce fait un criminel majeur coupable d'"atteinte aux moeurs familiales" ou quasi-"atteinte aux moeurs familiales". Les gentilshommes chinois deplorent le declin des moeurs publiques et abhorrent les "atteintes aux moeurs familiales" par des gens pervers, mais ils craignent qu'il n'y ait pas assez d'histoires de telles atteintes dans le monde, et doivent s'evertuer a les embellir et a les exagerer de leur plume, pour attirer le regard des lecteurs aux gouts vulgaires. Yang Jiangsheng est macon et n'a aucun moyen de voir cela, et meme s'il le voyait, aucun moyen de protester ; il ne peut que se soumettre a leurs inventions. Mais le critique social a le devoir de les denoncer. Or, avant meme toute denonciation -- simplement parce que quelques passages remarquables avaient ete cites -- les voila qui se mettent a hurler au "seigneur" par-ci et au "chien policier" par-la, comme si leur propre bande vivait de vent et de rosee et avait apporte sa fortune personnelle pour servir la societe en volontaires. Oui, nous savons qui est l'editeur ; mais nous ne savons toujours pas qui est le proprietaire -- c'est-a-dire qui exactement est le "seigneur". Si l'on pretend que ce n'est ni un journal commercial ni un journal officiel, voila qui serait bien rare dans le monde de la presse. Mais ce secret n'a pas besoin d'etre approfondi ici.

A egalite avec le Grand Journal du Soir pour l'attention portee aux Libres Propos, il y avait les Nouvelles Sociales. Mais ses methodes etaient bien plus habiles : elle n'utilisait pas d'articles incomprehensibles ou reticents, mais deployait un melange de reportages vrais et faux. Par exemple, la veritable raison de la reforme des Libres Propos -- bien qu'on ne puisse etre certain de la veracite de ses dires -- je l'ai en fait lue pour la premiere fois dans son deuxieme volume, numero 13 (paru le 7 fevrier) -- De Printemps et Automne et Libres Propos a la scene litteraire chinoise, qui disait : La scene litteraire chinoise ne connaissait a l'origine pas de division entre anciens et modernes, mais l'annee du Mouvement du Quatre Mai, Chen Duxiu tira un coup de semonce dans Jeunesse Nouvelle, leva un nouveau drapeau et prona la revolution litteraire, avec Hu Shi, Qian Xuantong, Liu Bannong et d'autres qui encourageaient de l'arriere...

[L'article poursuit avec un long recit des factions litteraires anciennes et nouvelles, de l'ecole du Samedi, du renvoi de Zhou Shoujuan des Libres Propos et de la nomination de Li Liewen comme nouveau redacteur.]

D'apres ce que j'ai entendu : si Zhou n'a pas pu garder son poste, c'est qu'il y avait des raisons. Dans sa selection quotidienne des manuscrits, il etait trop severe et partial ; tout manuscrit d'une connaissance etait publie sans qu'on en lise le contenu, tandis que les contributeurs inconnus ou non reconnus par Zhou etaient egalement ignores -- leurs manuscrits finissaient en bloc dans la corbeille a papier...

Trois semaines plus tard, on designa nommement Lu Xun et Shen Yanbing (Mao Dun) comme les "piliers" des Libres Propos (24 mars, vol. 2, n 28) -- Li Liewen n'a pas adhere a la Ligue Culturelle

Le redacteur des Libres Propos du Shenbao, Li Liewen, a etudie en France et est un nouveau venu dans le monde litteraire. Depuis qu'il a repris les Libres Propos, leur ton a completement change, et les contributeurs sont passes des lettres a l'ancienne de l'ecole du Samedi aux ecrivains proletariens de gauche. Les piliers actuels des Libres Propos sont Lu Xun et Shen Yanbing, Lu Xun publiant avec une particuliere prolixite sous le pseudonyme "He Jiagan"...

Un bon mois plus tard, les "vastes ambitions" de ces deux-la furent decouvertes (6 mai, vol. 3, n 12) -- Les vastes ambitions de Lu Xun et Shen Yanbing

Depuis que Lu Xun, Shen Yanbing et d'autres ont fait des Libres Propos leur base et y ont publie leurs arguments excentriques, ils ont une fois de plus reussi a attirer les masses et a obtenir des resultats satisfaisants. Dans l'intention initiale de Lu (?) et Shen, c'etait naturellement une tentative calculee de ranimer leur mouvement culturel. A present, dit-on, le moment est venu d'organiser un groupe...

Ces reportages ne causaient aucun tort au redacteur Li Liewen, mais un autre periodique de type tabloid nomme Paroles Subtiles publia l'item suivant dans sa rubrique "Marche de la scene litteraire" --

"Cao Juren a ete presente par Li Liewen et d'autres et a adhere a la Ligue de Gauche." (15 juillet, n 9.)

La divergence entre les positions de ces deux publications, due a la presence ou l'absence de rancunes personnelles, est evidente. Mais Paroles Subtiles etait encore plus habile : avec seulement quinze caracteres, elle impliquait les deux parties d'un seul coup, faisant de chacune une personne vouee a etre persecutee ou a souffrir.

Debut mai, la pression sur les Libres Propos se resserrait de jour en jour, et mes contributions ne pouvaient de plus en plus souvent pas etre publiees. Mais je crois que ce n'etait pas a cause des denonciations des Nouvelles Sociales et consorts, mais parce qu'a cette epoque les discussions sur l'actualite etaient interdites et que mes commentaires contenaient frequemment des paroles indignees sur la situation politique ; la pression ne visait pas non plus uniquement les Libres Propos -- a cette epoque, toutes les publications non gouvernementales subissaient a peu pres le meme degre de pression. Mais en un tel moment, les articles les plus convenables portaient sur les papillons et les canards mandarins nageant et voletant, et les Libres Propos etaient en difficulte. Le 25 mai, ils publierent enfin l'avis suivant -- Bureau de la redaction

Par les temps qui courent, il est difficile de parler, et plus difficile encore de manier la plume. Cela ne veut pas dire : "Malheur et bonheur n'ont pas de porte ; ils viennent selon que les hommes les attirent" -- c'est veritablement que "lorsque le Tao prevaut sous le Ciel", le "peuple" devrait en consequence "ne pas discourir". Le redacteur brule respectueusement un baton d'encens et supplie les maitres litteraires du pays : desormais, parlez davantage du vent et du clair de lune, et plaignez-vous moins, afin que l'auteur et le redacteur jouissent l'un et l'autre de quelque paix. Si vous insistez pour juger et discourir temerairement des grandes affaires, supprimer vos ecrits serait insupportable, mais les publier serait impossible -- placant le redacteur dans un dilemme insoluble, ce qui manque quelque peu a l'esprit de camaraderie. Comme dit le proverbe : Celui qui comprend son epoque est un veritable heros. Le redacteur ose offrir ce conseil aux maitres litteraires du pays. Nous implorons votre comprehension bienveillante de notre humble situation ! -- Le Redacteur

Cela sembla grandement satisfaire le clan des Nouvelles Sociales. Dans la rubrique "Secrets culturels" du vol. 3, n 21 (3 juin), on pouvait lire -- Les Libres Propos changent de ton

Depuis que Li Liewen a pris la redaction, les Libres Propos du Shenbao ont recrute les ecrivains de gauche Lu Xun, Shen Yanbing et le "corbeautiste" Cao Juren comme contributeurs principaux, produisant un ton ni chair ni poisson qui deplut fortement aux lecteurs...

Et le 14 mai a 13 heures, il y avait eu aussi la disparition de Ding Ling et Pan Zinian. La plupart soupconnaient un mauvais coup, et ce soupcon se confirmait de plus en plus. Les rumeurs etaient donc tres nombreuses ; il y avait des rapports selon lesquels certains autres subiraient le meme sort, et certains recurent des lettres d'avertissement ou de menaces. Je ne recus aucune lettre, mais pendant cinq ou six jours consecutifs, quelqu'un telephona a la succursale de la librairie Uchiyama pour demander mon adresse. Je crois que ces lettres et ces coups de telephone n'etaient pas l'oeuvre de ceux qui executent reellement les attentats, mais simplement les petits tours de quelques soi-disant hommes de lettres -- naturellement, meme la "scene litteraire" compte de tels individus. Mais si quelqu'un craint les ennuis, ces petites manigances peuvent effectivement produire quelque effet. L'article suivant parut le 9 juin dans les Libres Propos apres "Qu Lu Xu Yu" -- Note du redacteur : Hier nous avons recu une lettre de M. Zizhan, disant qu'il consacre toute son energie a un certain projet d'ecriture et n'a pas le loisir de s'occuper d'autre chose ; "Qu Lu Xu Yu" prend fin par la presente.

Finalement, le Grand Journal du Soir, apres plus d'un mois d'observation silencieuse, lanca ses lueurs depuis le supplement litteraire "Le Flambeau" le soir du 11 juin, avec une indignation considerable -- "Veut-on oui ou non la liberte ?" par Fa Lu. Voila longtemps que la question de la "liberte" n'avait ete soulevee ; recemment, quelqu'un la discute a nouveau longuement. Puisque les affaires de l'Etat sont toujours trop brulantes pour qu'on y touche, autant y renoncer et se resigner a parler du "vent et du clair de lune". Mais le "vent et le clair de lune" non plus ne donnent pas satisfaction, et l'on laisse inevitablement echapper du fond de la gorge quelques murmures reclamant la "liberte"...

C'est donc dire : la liberte n'est pas vraiment une chose si rare ; c'est vous qui, par toutes ces discussions, l'avez rendue precieuse et inaccessible. Vous ne devriez pas satiriser la situation politique de maniere aussi detournee. Maintenant, lui, face au satiriste, exige "crument et directement" que vous alliez mourir. L'auteur est un homme franc et direct, qui a ete tellement embrouille par les autres qu'il ne sait meme plus s'il "veut ou ne veut pas la liberte".

Or, le 18 juin a 8h15 du matin, Yang Xingfo (Yang Quan), vice-president de la Ligue chinoise pour les droits civiques, fut assassine.

Voila qui fut effectivement "un combat a mort". M. Fa Lu cessa de faire ses brillantes proclamations dans "Le Flambeau". Seules les Nouvelles Sociales, dans le vol. 4, n 1 (paru le 3 juillet), peignaient encore un tableau de la couardise des ecrivains de gauche -- Les ecrivains de gauche fuient Shanghai en masse

En mai, les ecrivains de gauche de Shanghai avaient fait grand bruit, comme si tout allait virer au rouge et le monde litteraire tout entier passer a gauche. Mais fin juin, la situation avait manifestement change... Selon des sources sures, Lu Xun est parti a Qingdao, Shen Yanbing est a la campagne dans le Pudong, Yu Dafu a Hangzhou, Chen Wangdao est rentre dans son pays natal, et meme des gens comme Lian Pengzi et Bai Wei ont disparu sans laisser de traces.

Le Lac de l'Ouest est le lieu de villegiature des poetes ; le Lushan, celui ou les riches passent l'ete -- je n'ose meme en rever, a plus forte raison m'y rendre. La mort de Yang Xingfo n'a pas soudainement rendu tout le monde sensible a la chaleur. On me dit que Qingdao est aussi un bel endroit, mais c'est la terre sainte ou le professeur Liang Shiqiu preche l'evangile, et je n'ai meme pas eu la bonne fortune d'y jeter un regard de loin. M. "Dao" a veritablement le Tao -- la terreur qu'il a imaginee en mon nom est, en fait, inexacte. Autrement, une bande de voyous munis de quelques pistolets pourrait veritablement pacifier l'empire.

Mais Paroles Subtiles, dont le nez semblait particulierement fin, publia dans son n 9 (paru le 15 juillet) une autre sorte de nouvelle -- Libre vent et clair de lune, par Wan Shi

Depuis que les Libres Propos de Li Liewen ont annonce "ne parlez que du vent et du clair de lune, plaignez-vous moins", les manuscrits de nouveaux auteurs traitant veritablement du vent et du clair de lune sont toujours refuses. Ce qui a ete publie recemment, ce sont soit des articles satiriques d'anciens ecrivains sous pseudonymes, soit les exercices antiquaires sans interet de leurs acolytes...

C'est la aussi une forme de "plainte", mais les expressions "veritablement du vent et du clair de lune" et "precedemment arrete" me semblent employees de maniere assez amusante. Dommage que le pseudonyme "Wan Shi" soit utilise -- pour ceux d'entre nous dont l'essence spirituelle ne reside pas dans le nez, il est impossible de determiner s'il s'agit d'un "nouvel auteur" ou d'un "ancien auteur".

La Postface pourrait aussi s'achever ici, mais il reste une affaire qui merite d'etre mentionnee : la pretendue "bisection de Zhang Ziping".

Les Libres Propos publiaient un roman de cet auteur. Avant qu'il fut acheve, on l'arreta, et quelques feuilles de chou clamerent que c'etait la "bisection de Zhang Ziping"...

Je ne pouvais ecrire sur deux sujets a la fois, et j'avais donc auparavant neglige l'hote du "Salon litteraire", le "poete de la liberation" M. Zeng Jinke. Mais ecrire a son sujet s'avere fort simple : outre la "preparation de la contre-attaque", il ne faisait que jouer au jeu de la "delation". M. Cui Wanqiu et ce poete avaient ete des connaissances, mais a la suite d'un petit differend, Zeng soumit anonymement des articles a des feuilles de chou, incriminant son vieil ami. Par malheur, les manuscrits originaux tomberent entre les mains de M. Cui Wanqiu, furent reproduits en planches de cuivre et publies en belle impression dans les Nouvelles des Livres et Journaux Chinois et Etrangers (n 5) --

J'ai colle ci-dessus l'article "De l'immoralite des lettres" ; en realite, c'etait une critique conjointe des affaires Zeng et Zhang. Mais de mon point de vue, l'affaire etait encore pire, c'est pourquoi j'ecrivis moi aussi un bref commentaire et le soumis aux Libres Propos. Au bout d'un long moment, il ne parut jamais. Quand je redemandai le manuscrit, il etait couvert d'empreintes grasses -- preuve qu'il avait ete compose et ensuite retire par quelqu'un. Cela montre que meme sans "soeurs mariees comme concubines a de grands marchands", l'"editeur capitaliste" assure toujours ses "arrieres" a ce genre de celebrites...

Refutation de "L'immoralite des lettres"

La grande enseigne de "lettre" est extremement utile pour tromper les gens. Aujourd'hui encore, le mepris que la societe temoigne aux lettres n'est pas aussi severe que le mepris de soi des pretendus "lettres". Nous voyons des choses qu'aucun simple "homme" ne daignerait jamais faire, et pourtant les commentateurs se contentent d'appeler cela "manque de vertu", l'interpretent comme de la "folie" et les pardonnent comme "pitoyables". En verite, ce sont des marchands, et ils ont toujours ete supremement malins ; toutes leurs actions passees n'etaient que du "sens des affaires", et toutes leurs actions presentes ne relevent pas non plus du "manque de vertu" -- ils veulent plutot "changer de metier"...

Ce qui precede a naturellement semble, par endroits, viser des gens comme Zeng Jinke et Zhang Ziping, mais la "bisection de Zhang Ziping" d'autrefois n'etait decidement pas mon idee. Je ne me soucie pas moi-meme de lire les chefs-d'oeuvre de cet auteur, pour une raison tres simple : je ne veux pas de tous ces triangles et quadrilateres dans ma tete...

Pourtant la bande aux multiples angles m'accusa d'avoir orchestre la "bisection de Zhang Ziping". Puisqu'on m'en accusait, j'ai tout simplement braque les rayons X sur leurs entrailles.

La Postface pourrait vraiment s'achever ici cette fois, mais un instant -- il y a encore un rappel du rappel. Parmi mes coupures, il subsiste un morceau de prose merveilleux ; le laisser se perdre serait bien dommage, aussi je le conserve specialement ici.

Cet article parut dans le supplement "Le Flambeau" du Grand Journal du Soir le 17 juin -- "La Nouvelle Histoire Apocryphe des Lettres", par Liu Si

Premier chapitre : Lever le drapeau pour un camp vide ; Deployer les troupes en formation de brouillard. Or il advint que Karl et Ilitch se trouvaient la-haut au ciel, discutant de la revolution chinoise, quand soudain ils baisserent les yeux et virent, sur le grand Gobi de la scene litteraire chinoise en bas, des vapeurs meurtrieres s'elever et le sable et la poussiere emplir l'air. Dans la zone de gauche, un vieux general poursuivait ardemment un jeune general ; les tambours de guerre ebranlaient le ciel et les cris de bataille s'elevaient de toutes parts...

Le lendemain je recus une lettre du redacteur dont la substance etait : Un contributeur signant "Liu Si" ("j'imagine que vous pouvez deviner d'apres le contenu de qui il s'agit") a soumis un texte humoristique intitule "La Nouvelle Histoire Apocryphe des Lettres". Comme il ne contient rien qui porte atteinte a la reputation personnelle, nous avons decide de le publier ; si vous souhaitez soumettre une refutation, elle pourra egalement etre imprimee... Transformer temporairement une publication en champ de bataille pour animer les choses -- c'est une tactique parfaitement courante chez les redacteurs. Etant devenu dernierement encore plus "avise", et par cette chaleur, je n'allais naturellement pas aller suer et faire des cabrioles. De plus, "refuter" un texte humoristique est une entreprise assez rare...

"Liu Si" etait un pseudonyme que Yang Cunren utilisait depuis l'epoque ou il etait encore ecrivain de "litterature revolutionnaire proletarienne" -- nul besoin de lire le contenu pour le savoir -- et combien peu de temps il fallut avant que, sous la banniere de la "litterature revolutionnaire petite-bourgeoise", il revaet deja de tels reves, se depeignant sous une telle figure. La grande roue du temps peut en effet broyer les gens avec une telle froideur. Mais c'est une chance que ce broyage eut lieu, car M. Han Shiheng discerna des lors la "conscience" a l'interieur de ce "jeune general".

Cette oeuvre n'etait que le premier chapitre, naturellement inacheve. Bien que je n'eusse aucune envie de la "refuter", j'aurais volontiers vu comment cette litterature de la "conscience" se poursuivrait. Mais a partir de la, on ne la revit plus ; a ce jour, plus d'un mois apres, on est sans nouvelles de "Karl et Ilitch" au "ciel" et du "vieux general" et du "jeune general" en enfer. Mais selon les Nouvelles Sociales (9 juillet, vol. 4, n 3), la Ligue de Gauche y avait mis fin -- Yang Cunren rejoint le Corps AB...

Que la Ligue de Gauche prenne une telle chose tellement au serieux, et qu'elle adresse encore des "avertissements" a quelqu'un qui avait "trahi la Ligue de Gauche et leve le drapeau du combat petit-bourgeois" -- voila qui serait veritablement une chose remarquable... J'imagine que sous peu, toutes les concessions territoriales, indemnites de guerre, catastrophes militaires, inondations, disparitions d'antiquites et maladies des riches seront mises au compte de la Ligue de Gauche, et plus specialement de Lu Xun.

Cela me rappelle maintenant M. Jiang Guangci.

L'affaire remonte a longtemps -- quatre ou cinq ans peut-etre --, quand M. Jiang Guangci organisa la Societe du Soleil et, allie a la Societe de la Creation, mena ses "jeunes generaux" pour m'encercler et m'ecraser. Il ecrivit un article contenant quelques lignes disant en substance que Lu Xun n'avait jamais ete attaque, se croyait au-dessus de tout, et qu'on allait maintenant lui montrer de quel bois on se chauffe. En fait c'etait une erreur ; depuis que j'ai commence a ecrire des critiques, je n'ai jamais ete exempt d'attaques. En ces seuls trois ou quatre mois, concernant uniquement les Libres Propos, il y a deja eu autant d'articles, et ce que j'ai recueilli n'en est qu'une partie. En etait-il autrement auparavant ? Mais ces attaques perirent avec le flot rapide du temps, disparaissant sans trace, n'etant plus remarquees par personne. Cette fois, tandis que plusieurs de ces publications sont encore entre mes mains, j'en transcris une partie dans cette Postface. Ce n'est pas vraiment pour moi seul ; le combat est loin d'etre fini, et le vieux scenario sera ressort maintes et maintes fois. Les attaques contre d'autres emploieront certainement a l'avenir ces memes methodes, avec naturellement d'autres noms substitues a celui de la personne attaquee. Si un jeune combattant de l'avenir, se trouvant dans des circonstances semblables, vient a tomber sur ce recit, je suis certain qu'il eclatera de rire et comprendra plus clairement quelle sorte de creatures sont ses pretendus ennemis.

Parmi les ecrits contemporains que j'ai cites, je crois que bon nombre sont en fait sortis de la plume d'anciens ecrivains de "litterature revolutionnaire". Mais ils utilisent desormais d'autres pseudonymes et portent d'autres visages. Cela aussi est inevitable. Si un ecrivain de litterature revolutionnaire n'a pas l'intention d'utiliser sa litterature pour aider la revolution a s'approfondir et a s'etendre, mais exploite au contraire la revolution pour promouvoir sa propre "litterature", alors quand la revolution est a son apogee, il est un parasite dans le corps du lion ; et des que la revolution rencontre l'adversite, il est assure de decouvrir son ancienne "conscience" -- sous le nom de "piete filiale", ou d'"humanitarisme", ou d'"une revolution encore plus revolutionnaire que la revolution en difficulte" -- et de sortir des rangs. Dans le meilleur cas, il se tait ; dans le pire, il devient un roquet. Ce n'est pas mon "gaz toxique" -- ce sont des faits que les deux camps ont constates !

20 juillet 1933, midi. Consigne.


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