History of Sinology/fr/Chapter 4

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Chapitre 4 : La fondation de la sinologie academique (1814-1900)

1. Introduction : des amateurs aux professionnels

La suppression de la Compagnie de Jesus en 1773 mit un terme brutal a la phase la plus productive de la sinologie missionnaire. Pendant quatre decennies — grosso modo de 1773 a 1814 — l'etude de la Chine en Europe fut entretenue par un petit nombre d'individus travaillant isolement, sans soutien institutionnel et souvent sans outils adequats. L'heritage accumule par les jesuites — traductions, dictionnaires, grammaires, correspondance — demeurait accessible dans les bibliotheques europeennes, mais la tradition vivante d'une erudition immersive, basee en Chine, avait ete rompue. Comme nous l'avons vu au chapitre 2, cette situation crea un deficit considerable dans l'expertise europeenne.

La fondation de la premiere chaire universitaire de chinois au College de France en decembre 1814 marqua la transition decisive de la sinologie missionnaire a la sinologie academique professionnelle. Au cours du XIXe siecle, l'etude de la Chine fut progressivement institutionnalisee : des chaires furent dotees, des revues furent fondees, des societes savantes furent etablies, et les methodes de la nouvelle discipline furent affinees et codifiees. En 1900, la sinologie etait devenue un champ academique reconnu, avec des praticiens professionnels en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Russie, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis, disposant de sa propre infrastructure institutionnelle, de ses propres revues savantes et de ses propres traditions intellectuelles.

Ce qui suit est organise de maniere chronologique et thematique plutot que par tradition nationale — les developpements specifiques a chaque pays font l'objet d'un traitement plus approfondi dans les chapitres nationaux (chapitre 7 pour l'Allemagne, chapitre 8 pour la France, chapitre 9 pour la Grande-Bretagne, chapitre 16 pour la Russie). L'objectif est d'identifier les schemas transnationaux et les defis communs qui ont caracterise l'emergence de la sinologie en tant que discipline academique.

2. Abel-Remusat et la chaire de 1814 : le moment fondateur

Jean-Pierre Abel-Remusat (1788-1832) n'etait pas, par sa formation ni par ses intentions premieres, un sinologue. Il obtint un doctorat en medecine en 1813, mais son attention avait ete attiree vers les etudes chinoises par la decouverte fortuite d'un herbier chinois, qui eveilla sa curiosite pour la langue dans laquelle il etait redige. Il etait entierement autodidacte en chinois, travaillant d'abord avec le dictionnaire chinois traditionnel Zhengtzi tong, puis accedant aux grammaires et dictionnaires manuscrits deposes a la bibliotheque imperiale, notamment la Notitia Linguae Sinicae (1728) de Joseph de Premare, qu'il reconnut avec gratitude comme sa source la plus importante. Selon Henri Maspero, Remusat fut « le premier savant autodidacte en Europe a acquerir une connaissance approfondie du chinois ».[1]

A l'age remarquablement jeune de vingt-trois ans, Remusat publia un Essai sur la langue et la litterature chinoises (Paris, 1811), ouvrage que Henri Cordier qualifia plus tard de « brillant ».[2] Un second essai, publie en latin en 1813, traitait de la nature de l'ecriture chinoise et d'aspects techniques de la langue classique tels que le monosyllabisme, les expressions binomiales et les particules grammaticales. Ces publications, jointes a sa passion manifeste pour le sujet, conduisirent a la creation d'une chaire de chinois au College de France, a laquelle Remusat fut nomme le 29 novembre 1814. Une chaire de sanskrit fut dotee en meme temps — coincidence qui refletait le phenomene plus large de la Renaissance orientale, l'engagement resolument europeen avec les langues et les civilisations asiatiques qui caracterisa le debut du XIXe siecle.[3]

Herbert Franke a qualifie 1814 d'« annee de naissance de la sinologie ».[4] Knud Lundbaek a soutenu plus precisement que ce ne fut qu'avec la lecon inaugurale de Remusat, le 16 janvier 1815, que la sinologie academique fut formellement etablie.[5] Quoi qu'il en soit, cette date marque un tournant. Pour la premiere fois, l'etude de la langue et de la civilisation chinoises etait reconnue comme une activite academique legitime, soutenue par un poste institutionnel permanent. Le mot sinologie lui-meme apparut pour la premiere fois en francais en 1814, bien qu'il ne fut integre aux dictionnaires standards que des decennies plus tard.[6]

Le discours inaugural de Remusat traduit a la fois l'enthousiasme et l'isolement de l'entreprise qu'il lancait :

Nous allons aborder une terre deserte, encore inculte. La langue dont nous nous occuperons dans ce cours n'est connue en Europe que de nom... Nous n'avons pas de modele a suivre, pas de conseil a esperer ; il faut, en un mot, nous suffire a nous-memes, et tout tirer de nos propres ressources.[7]

C'etait quelque peu exagere — Remusat avait acces a l'heritage jesuite et aux travaux anterieurs de Fourmont et Bayer — mais cela traduisait un sentiment reel de pionnier intellectuel. L'infrastructure jesuite avait ete demantelee, et aucune entreprise d'une organisation comparable ne l'avait remplacee.

Le cours de Remusat au College de France pointait deja vers les methodes philologiques qui allaient caracteriser l'ecole francaise de sinologie a maturite. Trois seances par semaine etaient reparties entre des lecons de grammaire et l'explication de textes, incluant le Shangshu, le Laozi, le Ganying pian, la vie de Confucius dans des versions chinoises et mandchoues, la stele nestorienne et des romans. Cette combinaison d'instruction grammaticale et de lecture attentive des textes allait demeurer le modele pedagogique de la sinologie francaise tout au long du XIXe siecle et au-dela.[8]

Les notes de cours de Remusat culminerent dans ses Elements de la grammaire chinoise, ou principes generaux du Kou-wen ou style antique, et du Kouan-hou, c'est-a-dire, de la langue commune generalement usitee dans l'empire chinois (1822). Maspero en decrivit les merites en termes genereux :

Marshman et Morrison avaient chacun publie une nouvelle grammaire, le premier en 1814 et le second en 1815, mais celle-ci fut la premiere a traiter a la fois la langue ecrite et la langue parlee, chacune occupant une partie. Surtout, ce fut la premiere dans laquelle la grammaire fut isolee pour rendre compte du genie propre de la langue chinoise, et non pas comme un simple exercice de traduction ou toutes les formes grammaticales des langues europeennes avec leurs conjugaisons, declinaisons, etc., imposaient leurs schemas individuels.[9]

Ce point merite d'etre souligne. Les grammaires produites par les missionnaires britanniques Joshua Marshman (1814) et Robert Morrison (1815) en Inde et en Chine respectivement etaient d'importants outils pratiques, mais elles analysaient le chinois a travers les categories de la grammaire europeenne. La grammaire de Remusat fut la premiere a tenter de decrire le chinois dans ses propres termes — une innovation methodologique qui posa les fondations de la discipline de la linguistique chinoise.

Les Elements inspirerent Wilhelm von Humboldt a composer sa celebre epitre philosophique Lettre a M. Abel-Remusat sur la nature des formes grammaticales en general, et sur le genie de la langue chinoise en particulier (1827), et ils servirent d'ouvrage de reference standard pour les sinologues francais tout au long du siecle. Les Recherches sur les langues tartares (1820) de Remusat, premiere tentative systematique de classement des langues non chinoises d'Asie — mongol, mandchou, tibetain et turc oriental — etablirent un autre trait distinctif de l'ecole francaise : l'insistance a situer les etudes chinoises dans le cadre plus large des etudes asiatiques.[10]

En tant que traducteur, Remusat etait moins fiable. Sa traduction du recit de voyage bouddhique Faxian zhuan (Foguoji) succomba a ce que Maspero appela « une habitude debilitante des sinologues du XVIIIe siecle, celle de presenter une paraphrase au lieu de rendre le sens litteral ». Neanmoins, Maspero ajouta que cette traduction etait « remarquable pour l'epoque », etant donne la rarete des connaissances historiques et geographiques sur l'Asie centrale et l'Inde disponibles a ce moment-la.[11]

Remusat concut egalement le projet de traduire les sections bibliographiques du Wenxian tongkao de Ma Duanlin afin de placer la bibliographie chinoise sur des bases solides. Seul le premier volume, sur les « classiques », fut acheve avant que Remusat ne meure du cholera en 1832, a l'age de quarante-quatre ans. Sa mort prematuree fut un coup severe pour la discipline naissante. Parmi ses eleves — Julien, Fresnel et Pauthier — le premier fut choisi comme son successeur.

3. Stanislas Julien : la consolidation de la sinologie francaise

Stanislas Julien (1797-1873) acceda tardivement a l'erudition en raison de la pauvrete de sa famille. Des qu'il en eut l'occasion, il s'y consacra avec une diligence formidable. Il devint, au jugement de ses contemporains et de ses successeurs, le sinologue europeen dominant de son epoque ; a l'exception du missionnaire-sinologue James Legge, aucun sinologue ne jouit d'une reputation comparable jusqu'a Edouard Chavannes une generation plus tard.

La succession de Julien financa un prix en son honneur, decerne annuellement pour la contribution la plus remarquable a la sinologie — un prix qui demeure l'un des plus prestigieux du domaine. Malheureusement, selon Paul Demieville, le caractere de Julien etait « execrable » : « Il avait un caractere aussi abominable que son erudition etait irreprochable. Jaloux, colerique, querelleur, il monopolisait les positions et chassait tout concurrent. »[12] Victor Pavie inventa l'epithete « animal philologique » (bestia linguax) pour designer Julien et son collegue erudit Francisque Michel.[13]

Apres des etudes au college d'Orleans, Julien se rendit au College de France et se consacra au grec, puis s'etendit a l'arabe, a l'hebreu, au persan et au sanskrit. En 1824, six mois apres avoir rencontre Remusat, il entreprit sa propre traduction du Mengzi (Mencius) en latin, travaillant en partie a partir de deux versions mandchoues — il avait recemment ajoute le mandchou a son arsenal linguistique. La traduction prit quatre mois et fut louee par Remusat pour sa methodologie minutieuse. Comme le nota Remusat :

M. Julien s'est applique a la lecture assidue du texte de Mencius ; il a etudie le style de cet auteur et s'est impregne de tout ce que sa langue offre de particulier. Une comparaison repetee de tous les passages qui presentent quelque difficulte chez le meme ecrivain suffirait souvent a fournir la clef du plus grand nombre de problemes : c'est ce qui se passe en chinois comme dans les autres langues.[14]

Julien consulta dix editions differentes du texte chinois pour sa traduction de Mencius — un exploit de comparaison textuelle qui surpassait meme les normes editoriales de la philologie classique contemporaine. Sa traduction ulterieure du Dao De Jing (Paris, 1842) manifesta le meme souci d'etablir la tradition textuelle avant de hasarder une interpretation, puisqu'il consulta les sept editions disponibles. Cet accent mis sur la critique textuelle — la comparaison des variantes, l'identification des interpolations, la reconstruction du texte le plus fiable — constituait une etape methodologique essentielle qui distinguait le travail de Julien de celui de ses predecesseurs jesuites et etablissait un standard que les sinologues ulterieurs s'efforceraient d'egaler.[15]

Dans son enseignement, Julien se dispensa de conferences abstraites sur la grammaire et se consacra a guider ses eleves a travers des lectures prolongees des textes : Sanzijing, Qianziwen, Shangshu, Lunyu, Zuozhuan et Liji. Toutefois, il insistait sur l'attention a la syntaxe comme clef de la lecture, et produisit sa Syntaxe nouvelle de la langue chinoise (Paris, 1869) pour codifier cette approche. L'ouvrage incorporait les resultats de la recherche philologique chinoise, y compris des portions substantielles de l'etude des particules de Wang Yinzhi, le Jingzhuan shici (1798).[16]

Julien traduisit la plupart des Classiques et de nombreuses oeuvres d'histoire et de litterature pour ses etudiants, bien qu'il ne publia jamais la plupart de ces traductions pedagogiques. Ce qu'il publia dans la premiere decennie de sa carriere etait de caractere plus populaire : des drames Yuan et des romans Ming et Qing, rendus dans un style francais magistral. Comme Maspero l'observa (avec une condescendance elitiste caracteristique), Julien entreprit ces traductions « par desir d'etudier la vie sociale du peuple, chose qui ne pouvait se faire sans observation directe », notant que « leur banalite et leur construction mediocre compensaient a peine l'effort du traducteur ».[17] La maitrise de Julien en registres classique et vernaculaire demontrait une etendue de competence rare a son epoque et anticipait l'insistance ulterieure selon laquelle la veritable maitrise du chinois exige la commande des deux langues, litteraire et familiere.

Plus tard dans sa carriere, les interets de Julien s'elargirent pour inclure la Chine dans un contexte asiatique. Sa traduction de la vie de Xuanzang (1851) et les Memoires sur les contrees occidentales (1856) qui l'accompagnaient furent des oeuvres pionnieres. Avec l'Histoire de la vie de Hiouen-Thsang, Julien devint le premier sinologue a depasser les commentateurs autochtones et a produire une oeuvre de jugement critique independant. Maspero considerait cela comme une etape importante dans le developpement de la discipline.[18] La Methode pour dechiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres chinois (1861) de Julien — une methode systematique pour identifier les noms sanskrits dans la transcription chinoise — servit de modele pour la comparaison translinguistique controlee et contribua a eliminer les reconstitutions les plus fantaisistes des savants posterieurs.

En somme, l'ecole francaise moderne de sinologie etait redevable tant de l'insistance de Julien sur la maitrise complete des sources chinoises que de sa vision elargie de la Chine dans le cadre asiatique. La suprematie de l'ecole francaise qui avait debute avec Remusat atteignit son apogee avec Julien, pour ne la retrouver qu'avec la carriere de Chavannes (comme nous le verrons plus en detail au chapitre 8).

4. Le marquis d'Hervey de Saint-Denis : poesie et declin

A la mort de Julien en 1873, la plupart de ses etudiants les plus accomplis l'avaient deja precede dans la tombe. Celui qui restait pour lui succeder a la chaire fut le marquis d'Hervey de Saint-Denis (1823-1892), qui avait etudie le chinois sous la direction de Bazin a l'Ecole des langues orientales et plus tard avec Julien lui-meme. Sous la direction de Julien, Saint-Denis acheva la traduction des derniers chapitres du Zhouli laisses inacheves a la mort d'Edouard Biot.

La distinction principale de Saint-Denis residait dans le domaine de la poesie chinoise. Il fut le traducteur pionnier de la poesie chinoise en francais, et ses Poesies de l'epoque des T'ang (1862) lui valurent les eloges d'Edward Schafer, qui temoigna que « ces traductions vieilles de plus d'un siecle egalent la plupart et surpassent beaucoup des versions de la poesie Tang realisees par des specialistes litteraires americains d'aujourd'hui ».[19] Sa traduction du Li Sao (1870) fut jugee moins reussie, mais elle connut une posterite notable dans les salons litteraires du Second Empire.

Malgre ces realisations litteraires, l'occupation de la chaire parisienne par Saint-Denis represente une periode de declin pour la sinologie francaise. Maspero rendit un verdict sans appel :

Les vingt annees durant lesquelles il occupa la chaire (1874-1892) ajouterent peu a l'eclat de la science francaise, qui, petit a petit, avait ete eclipsee par la remarquable pleiade de savants anglais de cette periode, Wylie, Legge, Watters, Mayers, Edkins, et l'Americain Wells Williams. D'Hervey de St-Denys manquait de la surete en traduction de Julien, et avait peu de sens critique.[20]

Cet aveu surprenant revele combien l'ecole francaise etait fragile a la fin du XIXe siecle, dependante qu'elle etait de la qualite du seul titulaire de la chaire au College de France. Il met egalement en lumiere l'exploit remarquable de Chavannes, qui retablit a lui seul la preeminence de la sinologie francaise dans la generation suivante (comme nous le verrons au chapitre 8).

5. Les sinologues pre-professionnels : Fourmont et Bayer

Avant Abel-Remusat, deux figures meritent d'etre mentionnees comme les premiers sinologues semi-professionnels d'Europe : Etienne Fourmont (1683-1745) a Paris et Theophilus Siegfried Bayer (1694-1738) a Saint-Petersbourg. Ni l'un ni l'autre n'etait sinologue au sens moderne — tous deux etaient des erudits d'autres domaines qui se tournerent vers le chinois comme interet secondaire — mais tous deux contribuerent aux conditions institutionnelles et intellectuelles qui rendirent le travail de Remusat possible.

Fourmont etait professeur d'arabe au College de France et membre de l'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres. Son principal ouvrage sinologique fut les Meditationes sinicae (Paris, 1737), une grammaire qui s'inspirait fortement — et sans en donner suffisamment credit — de l'Arte de la Lengua Mandarina de Francisco Varo et de l'aide d'un jeune Chinois, Arcadio Huang, qui travaillait a la bibliotheque royale a cataloguer la collection chinoise. Fourmont laissa egalement un Dictionar Historicum Geographicum inacheve en trois gros volumes manuscrits, qui, avec son catalogue de bibliotheque, constituait le plus ancien exemple francais de l'esprit de classification bibliographique qui allait plus tard saisir tant Cordier que Pelliot.[21]

Fourmont fut aussi apparemment le plus ancien sinologue francais a soutenir que le chinois etait la langue universelle originelle, et il tenta de demontrer des correspondances entre le systeme calendaire chinois et ceux d'autres civilisations. Etant donne ses habitudes de plagiat et son manque de veritable capacite philologique en chinois, Fourmont ne peut etre considere comme le fondateur de la sinologie francaise, mais il peut etre considere comme son « precurseur programmatique ».

Un veritable erudit au jugement independant et accompli fut Theophilus Siegfried Bayer (1694-1738), classiciste prussien autodidacte en chinois. Apres avoir travaille comme bibliothecaire a la Bibliotheque royale de Berlin, ou il copia a partir de vocabulaires missionnaires et de vieux manuscrits jesuites, il fut recrute par l'Academie des sciences nouvellement creee de Pierre le Grand a Saint-Petersbourg. Son engagement croissant dans les etudes chinoises conduisit a la creation d'un nouveau poste : professeur d'Antiquites orientales.

L'oeuvre la plus influente de Bayer fut le Museum Sinicum (1730), un recueil d'essais theoriques sur la langue, la litterature, la grammaire, les origines de l'ecriture, la lexicographie et les dialectes chinois, fonde en grande partie sur des ouvrages jesuites anterieurs et ouvertement reconnu comme tel. Knud Lundbaek, biographe moderne de Bayer, a compare les deux plus anciens sinologues semi-professionnels de maniere memorable :

La personnalite des deux hommes etait aussi differente que possible : ici le pieux et timide Bayer, la l'arrogant et virulent Fourmont. Leurs situations etaient aussi tres differentes : Bayer dans une Academie nouvellement fondee dans la petite capitale moderne de la Russie de Pierre le Grand, Fourmont dans l'une des celebres academies anciennes de Paris... Quant a leurs facilites pour s'adonner aux etudes chinoises, Bayer, dans sa jeunesse, avait passe moins d'un an a la Bibliotheque royale de Berlin, copiant un vocabulaire missionnaire et de vieux manuscrits et lettres jesuites. Quand il arriva a Saint-Petersbourg en 1726, il n'y trouva ni livres chinois ni ouvrages de missionnaires en Chine.

Le contraste entre les avantages institutionnels de Fourmont et l'integrite savante de Bayer prefigurait une tension qui traverserait toute l'histoire de la sinologie : entre l'erudit bien dote en ressources mais depourvu de veritable capacite philologique et l'erudit isole dont les dons intellectuels depassent ses moyens materiels.

6. Developpements britanniques : la tradition du diplomate-sinologue

La sinologie britannique se developpa a partir de racines tres differentes de celles de la tradition francaise. Alors que la sinologie francaise naquit de l'engagement des Lumieres avec la philosophie chinoise et des traditions institutionnelles du College de France, la sinologie britannique emergea des besoins pratiques du travail missionnaire protestant et de l'administration coloniale en Asie orientale.

Robert Morrison (1782-1834), presbyterien ecossais, fut le premier missionnaire protestant en Chine, arrivant a Canton en 1807. Son apport sinologique fut principalement lexicographique : son Dictionary of the Chinese Language (1815-1823), publie par la Compagnie des Indes orientales a Macao en trois parties et six volumes, fut le premier dictionnaire chinois-anglais complet. La compilation de ce dictionnaire, dans des conditions d'extreme difficulte — Morrison travailla en grande partie seul, dans un environnement hostile, avec peu de professeurs chinois et un materiel de reference insuffisant — fut un exploit de perseverance extraordinaire. Le dictionnaire, bien que remplace par des ouvrages ulterieurs, etablit les fondations des etudes chinoises en langue anglaise et demeura un ouvrage de reference standard pendant des decennies.

Morrison produisit egalement l'une des premieres grammaires chinoises en anglais et traduisit la Bible en chinois. Son travail etait motive par la necessite missionnaire plutot que par la curiosite savante, mais les outils qu'il crea servirent des fins sinologiques autant qu'evangeliques (comme nous le verrons plus en detail au chapitre 9).[22]

La contribution britannique la plus importante a l'infrastructure sinologique au XIXe siecle fut le systeme de romanisation elabore par Thomas Francis Wade (1818-1895), un diplomate qui servit en Chine pendant plus de trente ans avant de devenir le premier professeur de chinois a l'Universite de Cambridge en 1888. Le systeme Wade, modifie plus tard par Herbert Giles pour devenir le systeme « Wade-Giles », devint la methode standard de romanisation du chinois dans l'erudition anglophone pendant plus d'un siecle (jusqu'a son remplacement progressif par le pinyin a la fin du XXe siecle).

Le systeme de romanisation de Wade fut le produit d'un besoin diplomatique pratique — les fonctionnaires britanniques en Chine avaient besoin d'une methode coherente de transcription des noms et termes chinois — mais ses implications savantes furent profondes. En fournissant un moyen standardise de representer les sons chinois en alphabet latin, le systeme Wade rendit possible pour les chercheurs incapables de lire les caracteres chinois de s'engager dans la litterature sinologique, et il etablit une notation commune qui facilita la communication entre sinologues de differentes origines linguistiques. Les ouvrages publies par Wade, notamment le manuel Yii-yen Tzu-erh Chi (1867), etaient destines principalement a un usage diplomatique mais furent largement adoptes dans les milieux academiques.

Herbert Allen Giles (1845-1935) fut l'un des derniers fonctionnaires consulaires a se tourner vers la sinologie academique. Apres une longue carriere dans le service diplomatique britannique en Chine, il succeda a Wade comme professeur de chinois a Cambridge en 1897. Honey le decrit comme « une figure de transition dans le processus douloureux qui transforma la sinologie britannique d'une activite a temps partiel en une occupation a plein temps ».[23]

Giles fut extraordinairement productif. Son Chinese-English Dictionary (1892, revise en 1912) supplanta celui de Morrison et devint l'ouvrage de reference standard pour les sinologues anglophones. Son Chinese Biographical Dictionary (1898) fournit le premier ouvrage de reference biographique general sur la Chine en anglais. Il traduisit abondamment la litterature chinoise, y compris le Zhuangzi et les contes de Pu Songling (Liaozhai zhiyi). Ses traductions en vers de style victorien de la poesie chinoise, ainsi que les rendus litteraires encore plus impressionnistes d'Ernest Fenollosa, contribuerent au courant de chinoiserie qui alimenterait finalement le mouvement imagiste d'Ezra Pound.[24]

Pourtant, les travaux de Giles portaient la marque des limites de la tradition du diplomate-sinologue. Ses traductions, bien que fluides et agreables a lire, sacrifiaient souvent la precision a l'elegance. Son erudition, bien que vaste, manquait de la rigueur philologique de l'ecole francaise. Ses querelles avec d'autres sinologues — en particulier sa longue dispute avec Legge et sa critique hostile de la traduction du Shiji par Chavannes — revelaient un temperament combatif et une susceptibilite paroissiale qui obscurcissaient parfois de veritables divergences savantes. Giles appartenait a une ere d'amateurs doues qui etaient progressivement supplantes par des professionnels formes.

James Legge (1815-1897) occupe une position singuliere dans l'histoire de la sinologie. Missionnaire presbyterien ecossais qui passa trente ans a Hong Kong (1843-1873), Legge produisit ce qui demeure les traductions anglaises les plus influentes des Classiques chinois : The Chinese Classics (5 volumes, 1861-1872), suivis de traductions d'autres oeuvres canoniques pour la serie Sacred Books of the East de Max Muller a Oxford, ou Legge occupa la premiere chaire de chinois de 1876 jusqu'a sa mort.

La realisation de Legge etait remarquable non seulement par son envergure mais par sa methode. Il s'engagea profondement dans la tradition commentariale chinoise, travaillant a travers les principaux commentaires chinois de chaque texte classique et integrant leurs enseignements dans ses traductions et ses notes. Sa maitrise de la tradition exegetique rivalisait avec celle des erudits chinois, qui le consideraient comme un specialiste du Shijing (Livre des Odes) dans le mode de la philologie classique chinoise traditionnelle. Comme Honey l'observe, « a l'exception du missionnaire-sinologue Legge, aucun sinologue ne jouit d'une reputation comparable jusqu'a Chavannes ».[25]

Pourtant, Legge etait aussi un produit de son epoque et de sa vocation. Ses traductions, bien que minutieuses, etaient informees par les presupposes du christianisme victorien. Il accepta d'abord les theories de Joseph Edkins et d'autres qui tracaient des connexions entre les traditions religieuses chinoises et occidentales, n'abandonnant cette vue qu'apres la lecture de la traduction du Dao De Jing par Julien. Sa relation avec la civilisation chinoise etait faite d'un engagement respectueux combine a une reserve theologique ultime : il admirait la philosophie morale de Confucius tout en insistant sur la superiorite finale de la revelation chretienne.

La carriere de Legge illustre le type « trait d'union » du missionnaire-sinologue qui caracterisait la sinologie britannique au XIXe siecle. Ses traductions, quelles que soient leurs limites, demeurent des ouvrages de reference indispensables et demontrent que la tradition missionnaire, a son meilleur, etait capable de produire une erudition de valeur durable (comme nous le verrons plus en detail au chapitre 9).

7. Developpements allemands : de Klaproth au Seminar fur Orientalische Sprachen

La sinologie allemande du XIXe siecle se developpa selon des lignes distinctives, faconnees par l'accent mis par le systeme universitaire allemand sur la philologie classique (Altertumswissenschaft) et l'education humaniste (Bildung). Les premiers sinologues allemands etaient typiquement des orientalistes polyglottes venus aux etudes chinoises a partir d'autres langues asiatiques, notamment le sanskrit et le tibetain.

Julius Heinrich Klaproth (1783-1835), bien que ne en Allemagne, passa la majeure partie de sa carriere a Paris et Saint-Petersbourg. C'etait un polyglotte d'une envergure extraordinaire — il pretendait connaitre des dizaines de langues asiatiques — et ses contributions a la sinologie se situaient principalement dans les domaines de la geographie historique et de la linguistique comparee. Son Asia Polyglotta (1823) fut une tentative pionniere de classification comparee des langues asiatiques. Il fut l'un des premiers savants europeens a utiliser conjointement des sources chinoises, mandchoues, mongoles et tibetaines pour la recherche historique, anticipant l'orientation « innerasiatique » qui allait devenir un trait distinctif de la sinologie europeenne.

Klaproth etait cependant davantage un compilateur et un polemiste qu'un philologue. Sa relation avec la langue chinoise etait moins intime que celle de Remusat ou de Julien, et sa reputation savante a ete ternie par des accusations de plagiat et de fabrication. Neanmoins, son travail contribua a etablir le principe selon lequel les etudes chinoises ne pouvaient etre poursuivies isolement de l'etude du monde asiatique plus large.[26]

L'histoire institutionnelle de la sinologie allemande commence avec Wilhelm Schott (1802-1889), nomme a une chaire a l'Universite de Berlin en 1838 — la premiere nomination de ce type dans le monde germanophone. Le domaine principal de Schott etait la linguistique altaique, et ses contributions aux etudes chinoises furent modestes : il est peut-etre surtout connu pour son travail sur le Yijing et pour une etude du Shuihu zhuan. Mais sa nomination etablit le principe que les etudes chinoises meritaient une place dans le curriculum universitaire allemand, et son poste a Berlin donna a la discipline un ancrage institutionnel dans ce qui etait alors l'universite la plus prestigieuse du monde germanophone.

Johann Heinrich Plath (1802-1874), erudit bavarois, poursuivit les etudes chinoises a l'Universite de Munich sans occuper de chaire sinologique formelle. Ses travaux sur la religion et l'histoire chinoises, bien qu'aujourd'hui largement oublies, contribuerent a la litterature europeenne croissante sur la Chine. Schott et Plath representaient tous deux un type courant dans les debuts de l'academie allemande : le savant dont l'interet pour la Chine n'etait qu'un aspect d'un engagement plus large avec les civilisations asiatiques, et dont la competence en chinois, bien que reelle, etait moins profonde que celle des professionnels francais.

Le premier sinologue allemand veritablement distingue fut Hans Georg Conon von der Gabelentz (1840-1893), qui occupa une chaire a l'Universite de Leipzig puis a l'Universite de Berlin. Gabelentz etait avant tout un linguiste, et sa Chinesische Grammatik (1881) fut un jalon dans l'etude de la syntaxe chinoise. A la difference des grammaires europeennes anterieures qui imposaient les categories de la grammaire latine ou francaise au chinois, Gabelentz tenta de decrire la structure du chinois de l'interieur, elaborant un cadre typologique qui situait le chinois parmi les langues du monde selon ses propres termes.

L'approche linguistique de Gabelentz etait faconnee par la tradition allemande de linguistique comparee et generale, qui s'etait developpee a partir de l'etude du sanskrit et des langues indo-europeennes. Son application de ces methodes au chinois etait originale et feconde, bien qu'elle comportat aussi le risque de traiter le chinois comme un simple point de donnees supplementaire dans une theorie linguistique universalisante plutot que comme une langue meritant d'etre etudiee en elle-meme. Son oeuvre theorique plus large, Die Sprachwissenschaft (1891), situait la linguistique chinoise dans le cadre de la linguistique generale et plaidait pour l'egale dignite de toutes les langues humaines — une position qui remettait en cause l'hypothese europeenne prevalente selon laquelle les langues flexionnelles etaient inherement superieures aux langues isolantes comme le chinois.[27]

La fondation du Seminar fur Orientalische Sprachen (SOS) a l'Universite de Berlin en 1887 fut un developpement institutionnel decisif pour la sinologie allemande. Comme Kubin le discute dans ses cours, le SOS fut cree en partie en reponse aux ambitions coloniales de l'Allemagne en Afrique et en Asie, et en partie en reponse a une crise politique : la repression d'une revolte en Afrique orientale allemande en 1906, au cours de laquelle 75 000 personnes furent tuees, avait provoque une reaction politique interieure et un appel a des approches « scientifiques » plutot que militaires de l'administration coloniale.[28]

Le SOS fournissait un enseignement systematique du chinois et d'autres langues asiatiques aux diplomates, marchands et fonctionnaires coloniaux. Ses standards academiques etaient eleves — il attirait certains des meilleurs orientalistes d'Allemagne — et il produisit une generation d'erudits qui alliaient des competences linguistiques pratiques a une ambition savante. Le SOS fut, en fait, le predecesseur des departements sinologiques allemands modernes, et son histoire illustre la relation complexe entre l'erudition sinologique et les interets politiques de l'Etat imperial.

Le premier professeur titulaire de chinois dans une universite allemande fut Otto Franke (1863-1946), qui recut sa nomination au nouvel Institut colonial de Hambourg en 1909 (l'Institut colonial etait lui-meme le predecesseur de l'Universite de Hambourg, fondee en 1919). Franke avait d'abord ete forme comme indologue et specialiste du sanskrit avant de se tourner vers le chinois sous la tutelle du SOS. Sa monumentale Geschichte des chinesischen Reiches (Histoire de l'Empire chinois, 5 volumes, 1930-1952), bien qu'elle ne s'etendit que jusqu'a la dynastie Ming, demeure la plus longue histoire de la Chine ecrite par un Europeen. Comme le note Kubin, « Franke est un sinologue et un historien tres important. Son histoire de la Chine ecrite par un Allemand ou un Europeen est la plus longue jamais ecrite. Il n'ecrivit que jusqu'a la dynastie Ming, puis demanda a son fils de continuer » (comme nous le verrons plus en detail au chapitre 7).[29]

8. La sinologie russe : Bitchourine et la mission ecclesiastique

La sinologie russe eut des origines uniques. Alors que la sinologie francaise naquit des Lumieres et la sinologie britannique de la mission protestante et de l'administration coloniale, la sinologie russe emergea de la Mission ecclesiastique orthodoxe russe a Pekin, etablie par le traite de Kiakhta (1727) et maintenant une presence continue dans la capitale chinoise pendant pres de deux siecles.

La Mission ecclesiastique remplissait une double fonction : elle entretenait une chapelle orthodoxe russe pour la petite communaute de descendants russes a Pekin (vestiges d'une garnison cosaque capturee par les Qing en 1685), et elle fournissait une couverture pour l'observation diplomatique russe de la cour Qing. Elle devint egalement, presque par inadvertance, le principal terrain de formation des sinologues russes. Les membres de la mission devaient apprendre le chinois et le mandchou pendant leurs affectations de dix ans, et plusieurs d'entre eux developperent une veritable expertise savante.

Le produit le plus distingue de la Mission ecclesiastique fut Nikita Iakovlevitch Bitchourine (1777-1853), qui servit comme chef de la mission a Pekin de 1808 a 1821 sous son nom monastique de Iakinf (Hyacinthe). Bitchourine passa treize ans a Pekin, au cours desquels il acquit une maitrise extraordinaire du chinois et du mandchou et traduisit un vaste corpus de litterature historique et geographique chinoise en russe.

Ses ouvrages publies incluent les Zapiski o Mongolii (Notes sur la Mongolie, 1828), une description du Tibet et du Tangout, et plusieurs volumes de traductions de sources historiques chinoises. Son opus magnum, le Sobranie svedenii o narodakh, obitavshikh v Srednei Azii v drevnie vremena (Collection d'informations sur les peuples d'Asie centrale dans les temps anciens, 1851), fut une oeuvre pionniere de geographie historique innerasiatique fondee sur des sources chinoises.

Bitchourine fut elu membre honoraire de la Societe asiatique de Paris et entretint une correspondance avec Abel-Remusat et Klaproth. Ses travaux etablirent la sinologie russe comme une tradition distinctive possedant des forces particulieres dans les etudes innerasiatiques, l'histoire mongole et la geographie historique des peuples des frontieres nord et ouest de la Chine — des forces qui refletaient les interets geopolitiques et la position geographique propres a la Russie (comme nous le verrons plus en detail au chapitre 16).[30]

Vassiliev (1818-1900), qui servit dans la Mission ecclesiastique de 1840 a 1850, devint le premier professeur de chinois a l'Universite de Saint-Petersbourg et forma une generation de sinologues russes. Son eleve le plus important fut Vassili Mikhailovitch Alekseev (1881-1951), qui etudia sous Chavannes a Paris et devint le fondateur de l'ecole russe moderne de sinologie. Les condisciples d'Alekseev a Paris comprenaient Maspero, Granet et Pelliot ; il considerait Pelliot comme son ami le plus proche pour le reste de sa vie. La connexion parisienne etablit ainsi un lien direct entre les traditions sinologiques francaise et russe qui allait se reveler enormement productif.[31]

9. La professionnalisation de la discipline

La transformation de la sinologie d'une activite d'amateurs doues en une discipline academique professionnelle fut un processus graduel qui se deroula differemment selon les contextes nationaux. En France, le processus fut relativement simple : la chaire du College de France, etablie en 1814, fournit une base institutionnelle continue, et une seconde chaire de chinois moderne fut creee a l'Ecole des langues orientales en 1841. En Allemagne, le processus fut plus lent et plus complexe, complique par la structure decentralisee du systeme universitaire allemand et par la concurrence entre l'orientalisme classique et la nouvelle formation pratique aux langues. En Grande-Bretagne, il fut le plus lent de tous : la chaire Wade a Cambridge (1888) et les chaires a Oxford et a Londres vinrent tardivement, et la sinologie britannique resta fortement dependante de la tradition du diplomate-sinologue jusqu'au XXe siecle.

Plusieurs traits communs caracteriserent cette professionnalisation au-dela des frontieres nationales. Premierement, une base institutionnelle : la creation de postes universitaires permanents en etudes chinoises — chaires, cours, seminaires — fournit l'infrastructure essentielle pour un travail savant soutenu, sans laquelle la sinologie ne pouvait attirer de jeunes chercheurs talentueux, former la generation suivante, ni accumuler l'expertise necessaire au progres de la discipline. Deuxiemement, des standards pedagogiques : le developpement de methodes systematiques d'enseignement du chinois — grammaires, manuels, cours de lecture — remplaca progressivement l'auto-instruction improvisee qui avait caracterise les generations anterieures, la grammaire de Remusat, la syntaxe de Julien, le manuel de Wade et la Chinesische Grammatik de Gabelentz contribuant tous a ce processus. Troisiemement, des outils de reference : la compilation de dictionnaires, de bibliographies et d'autres ouvrages de reference fournit l'infrastructure savante essentielle, des dictionnaires de Morrison et de Giles a la Syntaxe de Julien et a la monumentale Bibliotheca Sinica de Henri Cordier (5 volumes, 1904-1924) — cette derniere etant une bibliographie des publications en langues occidentales sur la Chine du XVe siecle a 1908.[32]

  1. Methodologie critique. Le developpement de methodes pour evaluer de maniere critique les sources chinoises — critique textuelle, phonologie historique, epigraphie — remplaca progressivement l'acceptation non critique ou la manipulation tendancieuse des sources qui avait caracterise les travaux anterieurs. Cet affinement methodologique fut la realisation intellectuelle la plus importante de la sinologie du XIXe siecle.

La professionnalisation de la sinologie eut lieu dans le cadre institutionnel plus large de l'orientalisme — l'etude academique des langues et des civilisations asiatiques et moyen-orientales qui se developpa dans les universites europeennes au cours du XIXe siecle. En termes institutionnels, la sinologie etait un sous-domaine de l'orientalisme, et les sinologues etaient typiquement heberges dans des departements ou des instituts d'etudes orientales aux cotes d'arabisants, d'indianistes et de turcologues.

Ce contexte institutionnel presentait a la fois des avantages et des inconvenients. Du cote positif, il mettait les sinologues en contact avec des specialistes travaillant sur des civilisations apparentees et encourageait les perspectives comparees. L'accent caracteristique de l'ecole francaise sur la necessite de situer les etudes chinoises dans le cadre plus large des etudes asiatiques — illustre par les travaux de Remusat sur les langues « tartares » et ceux de Julien sur la geographie d'Asie centrale — etait en partie le produit de cet environnement institutionnel. Du cote negatif, le cadre orientaliste tendait a subordonner les etudes chinoises aux preoccupations des indianistes et des arabisants, qui occupaient des positions plus elevees et disposaient de ressources plus importantes. Les categories linguistiques et les methodes savantes elaborees pour l'etude du sanskrit et de l'arabe n'etaient pas toujours appropriees pour le chinois, et l'application de modeles indo-europeens a l'analyse de la langue et de la culture chinoises produisit parfois des resultats deformes.

Norman Girardot et Lauren Pfister ont forge l'expression « orientalisme sinologique » pour decrire l'ensemble des presupposes qui ont faconne l'erudition du XIXe siecle sur la Chine. Comme ils le soutiennent, les sinologues de cette periode, aussi sympathiques a la Chine qu'ils aient pu etre, souscrivaient inevitablement aux memes presupposes inconscients qui animaient le discours orientaliste plus large : la croyance en la superiorite culturelle europeenne, la recherche de schemas de developpement universels et la tendance a definir les civilisations non europeennes en fonction de leur similarite avec ou de leur difference par rapport a une norme europeenne.[33]

La manifestation la plus flagrante de cette tendance fut ce que Girardot appelle la « parallelomanie culturelle » — l'effort de faire remonter la civilisation chinoise a des origines aryennes, babyloniennes ou egyptiennes. Des ouvrages tels que China's Place in Philology: An Attempt to Show that the Languages of Europe and Asia have a Common Origin (1871) de Joseph Edkins et Sino-Aryaca (1872) de Gustav Schlegel chercherent a demontrer des connexions linguistiques entre le chinois et les langues indo-europeennes. Edkins alla jusqu'a identifier les trois mots chinois yi, xi et wei dans le Dao De Jing comme les noms de la Trinite.[34] Ces efforts, bien qu'aujourd'hui reconnus comme pseudo-savants, revelent la profondeur du presuppose selon lequel toutes les civilisations doivent en fin de compte etre retracables a une origine commune (et de preference occidentale).

10. Principales revues et institutions fondees au siecle fondateur

L'institutionnalisation de la sinologie au cours du XIXe siecle fut marquee par la fondation d'une serie de revues et de societes savantes qui fournirent des tribunes pour la publication et l'echange savants. Parmi les plus importantes figuraient :

  • Le Journal Asiatique (Paris, 1822), organe de la Societe Asiatique, fonde avec la participation active d'Abel-Remusat. Il devint et resta la principale revue francophone pour les etudes orientales, y compris la sinologie.
  • Le T'oung Pao (Leyde, 1890), fonde par Gustave Schlegel et Henri Cordier, qui devint la premiere revue internationale de sinologie. Sa fondation refletait l'internationalisation croissante de la discipline et l'emergence des Pays-Bas comme un centre important d'etudes chinoises.
  • La Zeitschrift der deutschen morgenlandischen Gesellschaft (ZDMG, 1847), la revue de la Societe orientale allemande, qui publiait des articles sinologiques aux cotes de travaux sur d'autres civilisations asiatiques.
  • La China Review (Hong Kong, 1872-1901), qui servait de tribune aux sinologues britanniques de la cote chinoise et publiait un melange d'articles savants et d'informations pratiques.
  • Le Journal of the Royal Asiatic Society (Londres, 1834), avec ses diverses revues affiliees en Chine et en Asie du Sud-Est, qui publiait des travaux sinologiques aux cotes d'etudes sur d'autres civilisations asiatiques.

Ces revues remplirent plusieurs fonctions essentielles. Elles fournirent un lieu de publication pour des articles savants, des traductions et des comptes rendus de livres. Elles etablirent des standards de qualite savante par l'evaluation entre pairs. Elles faciliterent la communication entre sinologues travaillant dans differents pays et differents cadres institutionnels. Et elles creerent un registre permanent de realisations savantes pouvant etre consulte et developpe par les generations ulterieures.

La fondation de ces revues refletait egalement l'emergence de la sinologie comme discipline veritablement internationale. A la fin du XIXe siecle, les contributions majeures au domaine etaient faites en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Russie et aux Etats-Unis, et les chercheurs de chaque pays etaient au fait des travaux realises ailleurs et y reagissaient. Le T'oung Pao, publie a Leyde par une equipe editoriale franco-neerlandaise, incarnait cet internationalisme et devint la revue de reference pour l'ensemble de la discipline.

11. L'etat du domaine en 1900

Au tournant du XXe siecle, la sinologie avait ete transformee d'une activite d'amateurs isoles en une discipline academique reconnue avec des praticiens professionnels dans au moins une demi-douzaine de pays. Le domaine possedait sa propre infrastructure institutionnelle (chaires universitaires, societes savantes, revues), ses propres outils de reference (dictionnaires, bibliographies, grammaires) et ses propres traditions intellectuelles (l'ecole philologique francaise, l'ecole historico-philologique allemande, la tradition britannique du diplomate-sinologue).

La realisation intellectuelle la plus importante du siecle fondateur fut le developpement de methodes pour lire, analyser et traduire les textes chinois avec un degre de precision et de conscience critique qui surpassait de loin tout ce que les missionnaires jesuites ou les proto-sinologues avaient accompli. Les travaux cumules de Remusat, Julien, Legge, Gabelentz et leurs contemporains avaient etabli que les textes chinois pouvaient etre etudies avec la meme rigueur philologique que les specialistes classiques apportaient a la litterature grecque et latine. Ce n'etait pas un mince exploit, etant donne les differences radicales entre le chinois et les langues indo-europeennes en matiere d'ecriture, de grammaire et de convention litteraire.

Pourtant, le domaine presentait aussi des limites significatives a l'entree du XXe siecle. L'evaluation de Honey de l'etat de la sinologie avant Chavannes merite d'etre citee longuement :

Avant lui, le domaine avait ete domine par des praticiens a temps partiel ; dans la terminologie d'Andrew Walls, c'etaient des missionnaires-sinologues, des fonctionnaires-sinologues ou des hommes d'affaires-sinologues — qui derobaient du temps a leurs fonctions ordinaires pour presenter la Chine qu'ils connaissaient a l'Occident. Les quelques sinologues professionnels, tels que Hirth, Schlegel, De Groot, produisirent des travaux admirables pour les resultats obtenus dans les conditions de recherche de l'epoque ; neanmoins, une grande partie de ce qu'ils produisirent est aujourd'hui entachee de defauts dans de nombreux cas, fondee qu'elle etait sur une hypothese erronee concernant la nature de la langue chinoise, une base insuffisante dans la bibliographie traditionnelle, et le handicap de l'absence de l'outil de la phonologie historique — chose qui n'etait pas encore developpee a l'epoque ou ils travaillaient.[35]

La phonologie historique — la reconstruction du systeme phonetique des stades anterieurs de la langue chinoise — allait devenir l'un des outils les plus importants de la sinologie du XXe siecle, transformant fondamentalement l'interpretation des textes litteraires et des documents historiques chinois. Son developpement, principalement par le sinologue suedois Bernhard Karlgren au debut du XXe siecle, ouvrit des possibilites entierement nouvelles pour l'analyse philologique. Mais cet outil n'etait pas disponible pour les sinologues du siecle fondateur, et son absence imposa des limites reelles a ce qu'ils pouvaient accomplir.

La transition de la sinologie de l'ere fondatrice a la discipline moderne ne fut pas un evenement unique mais un processus qui se deroula au cours des premieres decennies du XXe siecle. Trois developpements marquerent cette transition. Le premier fut l'emergence d'Edouard Chavannes (1865-1918), nomme a la chaire parisienne en 1893 et largement considere comme le fondateur de la sinologie professionnelle moderne. Rien de ce qu'il ecrivit n'est aujourd'hui depasse en termes de presupposes intellectuels, de clarte conceptuelle ou d'approche methodologique — une affirmation qui ne peut etre faite pour aucun de ses predecesseurs. Sa traduction minutieuse du Shiji de Sima Qian, ses travaux pionniers en epigraphie et son integration du travail de terrain avec la philologie de bibliotheque etablirent de nouveaux standards pour la discipline (comme nous le verrons au chapitre 8). Le deuxieme fut le developpement de la phonologie historique : la reconstruction par Karlgren de la prononciation du chinois ancien et moyen, fondee sur une comparaison systematique des dialectes chinois, le dictionnaire de rimes Qieyun et les lectures sino-japonaises et sino-coreennes, donna aux sinologues un outil nouveau et puissant pour l'analyse des textes chinois (comme nous le verrons au chapitre 14). Le troisieme fut un elargissement du domaine lui-meme. Le travail des sociologues de la cote chinoise, a partir des annees 1870, avait commence a etendre la sinologie au-dela des textes canoniques et de la culture d'elite pour inclure la religion populaire, les coutumes sociales et la culture materielle. Cet elargissement allait s'accelerer au XXe siecle avec l'influence des sciences sociales, culminant dans le modele americain d'« etudes de zone » (area studies) initie par John King Fairbank (comme nous le verrons au chapitre 17).

Comme Perry Johansson l'a soutenu, la sinologie europeenne de cette periode fonctionnait comme « l'espace interculturel ou une tradition culturelle autochtone asiatique pouvait fusionner avec des standards scientifiques occidentaux, puis etre rapatriee en toute securite et mise au service du projet de legitimation culturelle d'un Etat chinois revigore ».[36] La fondation d'instituts d'etudes nationales (guoxue) en Chine dans les annees 1920 — a l'Universite de Pekin, a Qinghua et ailleurs — fut directement influencee par les modeles sinologiques europeens, et nombre des plus importants erudits chinois du XXe siecle (Chen Yinke, Fu Sinian, Yao Congwu) avaient etudie aupres de sinologues europeens a Paris, Berlin et Londres. La discipline que les Europeens avaient creee comme moyen de comprendre la Chine fut ainsi adoptee par des erudits chinois comme moyen de se comprendre eux-memes — un exemple remarquable de transmission intellectuelle interculturelle dont les consequences se font encore sentir aujourd'hui.

Notes

Bibliographie

  • Cordier, Henri. Bibliotheca Sinica: Dictionnaire bibliographique des ouvrages relatifs a l'Empire chinois. 5 vol. 1904-1924. Reimpr. Taipei : Ch'eng-wen, 1966.
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  • Franke, Herbert. « In Search of China: Some General Remarks on the History of European Sinology. » Dans Europe Studies China: Papers from an International Conference on the History of European Sinology, 11-25. Londres : Han-Shan Tang Books, 1995.
  • Girardot, Norman. The Victorian Translation of China: James Legge's Oriental and Oxonian Pilgrimage. Berkeley : University of California Press, 2002.
  • Honey, David B. Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology. American Oriental Series 86. New Haven : American Oriental Society, 2001.
  • Johansson, Perry. « Cross-Cultural Epistemology: How European Sinology Became the Bridge to China's Modern Humanities. » Dans The Making of the Humanities, vol. III : The Modern Humanities, dir. Rens Bod, Jaap Maat et Thijs Weststeijn, 449-67. Amsterdam : Amsterdam University Press, 2014.
  • Kubin, Wolfgang. Cours sur la sinologie allemande et la litterature chinoise. Edition chinoise.
  • Lundbaek, Knud. T.S. Bayer (1694-1738): Pioneer Sinologist. Londres : Curzon Press, 1986.
  • —. « The Establishment of European Sinology 1801-1815. » Dans Cultural Encounters: China, Japan, and the West, dir. Soren Clausen et al., 15-54. Aarhus : Aarhus University Press, 1995.
  • Maspero, Henri. « La Sinologie. » Societe asiatique, Le Livre de Centenaire, 1822-1922. Paris, 1922. 261-70.
  • —. « La Chaire de Langues et Litteratures chinoises et tartares-mandchoues. » Dans Le College de France, Livre jubilaire compose a l'occasion de son quatrieme centenaire, 355-66. Paris, 1932.
  • Remusat, Jean-Pierre Abel. Elements de la grammaire chinoise. Paris, 1822.
  • —. Melanges asiatiques. 2 vol. Paris, 1829.
  • Schafer, Edward H. What and How is Sinology? Lecon inaugurale, University of Colorado, Boulder, 14 octobre 1982. University of Colorado, 1982.
  • Schwab, Raymond. La Renaissance orientale : la redecouverte de l'Inde et de l'Orient par l'Europe, 1680-1880. Trad. Gene Patterson-Black et Victor Reinking. New York : Columbia University Press, 1984.
  • Widmer, Eric. The Russian Ecclesiastical Mission in Peking During the 18th Century. Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1976.
  • Zhang Xiping. Ouzhou zaoqi Hanxue shi [Histoire de la sinologie europeenne ancienne]. Pekin : Zhonghua shuju, 2007.

References

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  8. See Chapter 22 (Translation) of this volume on AI translation challenges.
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  10. "Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," Proceedings of EMNLP (2025).
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  12. See, e.g., Mark Edward Lewis and Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," Journal of Chinese Literature and Culture 9, no. 1 (2022).
  13. Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge: Harvard University Asia Center, 2015).
  14. China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).
  15. Zhang Xiping, cours 1, pp. 54-60.
  16. Zhang Xiping, cours 1, pp. 96-97, citant Li Xueqin.
  17. Zhang Xiping, cours 1, pp. 102-113.
  18. Zhang Xiping, cours 1, pp. 114-117.
  19. "The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign," Bitter Winter (2024).
  20. Honey, Incense at the Altar, preface, xxii.
  21. Williams's assessment of Confucius, cited and discussed in Zhang Xiping, lecture 15, section 3.
  22. "Academic Freedom and China," AAUP report (2024); Sinology vs. the Disciplines, Then & Now, China Heritage (2019).
  23. "They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities," Human Rights Watch (2021).
  24. Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye, ch. 7, pp. 100-111.
  25. "With What Voice Does China Speak? Sinology, Orientalism and the Debate on Sinologism," Journal of Chinese Humanities 9, no. 1 (2023).
  26. Thomas Michael, "Heidegger's Legacy for Comparative Philosophy and the Laozi," International Journal of China Studies 11, no. 2 (2020): 299.
  27. Steven Burik, The End of Comparative Philosophy and the Task of Comparative Thinking: Heidegger, Derrida, and Daoism (Albany: SUNY Press, 2009).
  28. David L. Hall and Roger T. Ames, Thinking Through Confucius (Albany: SUNY Press, 1987), preface.
  29. Francois Jullien, Detour and Access: Strategies of Meaning in China and Greece (New York: Zone Books, 2000).
  30. Wolfgang Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye (Guilin: Guangxi shifan daxue chubanshe, 2013), ch. 11, pp. 194-195.
  31. Bryan W. Van Norden, Taking Back Philosophy: A Multicultural Manifesto (New York: Columbia University Press, 2017).
  32. Carine Defoort, "Is There Such a Thing as Chinese Philosophy? Arguments of an Implicit Debate," Philosophy East and West 51, no. 3 (2001): 393-413.
  33. Carine Defoort, "'Chinese Philosophy' at European Universities: A Threefold Utopia," Dao 16, no. 1 (2017): 55-72.
  34. On Korean printing and textual transmission, see the UNESCO Memory of the World inscription for the Jikji (earliest extant movable metal type printing, 1377); on the Goryeo Tripitaka, see the UNESCO World Heritage inscription.
  35. On the colonial period, see "Kangaku and the State: Colonial Collaboration between Korean and Japanese Traditional Sinologists," Sungkyun Journal of East Asian Studies 24, no. 2 (2024).
  36. On "colonial collaboration," see ibid.