Lu Xun Complete Works/fr/Erxinji

From China Studies Wiki
< Lu Xun Complete Works‎ | fr
Revision as of 11:40, 12 April 2026 by Admin (talk | contribs)
(diff) ← Older revision | Latest revision (diff) | Newer revision → (diff)
Jump to navigation Jump to search

← Back · EN · DE · FR · ES · IT · RU · AR · HI

二心集

Cette fois, dans la rubrique "Divers" de la revue Le Croissant de Lune, M. Liang Shiqiu (梁實秋) s'est lui aussi range a l'idee d'approuver l'"insatisfaction a l'egard du statu quo". Toutefois, il estime que "les intellectuels d'aujourd'hui (surtout ceux qui portent depuis longtemps les titres de 'precurseur', dautorite' ou davant-garde') ont une responsabilite qui va au-dela de la simple publication de quelques essais sarcastiques et railleurs exprimant une 'insatisfaction a l'egard du statu quo'. Ils devraient faire un pas de plus et chercher sincerement une prescription positive pour guerir le 'statu quo'."

Pourquoi ? Parce que quand il y a maladie, il faut prescrire un remede. "Les Trois Principes du Peuple sont une prescription," dit M. Liang, "le communisme en est une autre, le nationalisme une autre encore, l'anarchisme une autre, et le bon-gouvernement-isme egalement." Or, vous "rejetez toutes ces prescriptions comme sans valeur, vous les ridiculisez sans pitie... Quelle sorte de mentalite est-ce la ?"

Cette mentalite merite assurement d'etre blamée. Mais dans la pratique, je n'ai pas encore rencontre de tels essais -- ou, par exemple, un seul et meme auteur soutiendrait que les Trois Principes du Peuple violent les libertes anglo-americaines, que les communistes acceptent des roubles de la Russie, que le nationalisme est trop etroit et que l'anarchisme est trop vide... Les "Divers" de M. Liang ont donc exagere les peches des essais qu'il a lus.

En verite, signaler les deficiences du raisonnement d'une certaine doctrine, ou les maux qui en decoulent, est parfaitement admissible, meme pour quelqu'un qui n'adhere a aucune doctrine particuliere. C'est comme etre presse jusqu'a la douleur insupportable -- on crie naturellement, sans avoir besoin d'imaginer d'abord une meilleure doctrine avant d'etre autorise a desserrer les dents. Mais bien entendu, si l'on peut offrir une meilleure proposition, l'affaire a meilleure allure.

Cependant, je pense que le "bon-gouvernement-isme" de M. Liang, qu'il a modestement place a la fin de sa liste, devrait etre place plus modestement encore en dehors de la liste. Car des Trois Principes du Peuple jusqu'a l'anarchisme, quelle que soit leur nature -- rechauffante ou rafraichissante --, les prescriptions nomment au moins de vrais medicaments, tels que le gypse ou l'ecorce de cannelier -- quant a savoir si l'effet apres absorption est benefique ou nefaste, c'est une autre question. Seul le "bon-gouvernement-isme" -- cette unique "prescription" -- inscrit sur l'ordonnance non pas le nom d'un medicament, mais simplement les trois grands caracteres "Bons Ingredients", accompagnes de quelques longs discours dans la posture d'un medecin celebre. Certes, personne ne peut dire qu'il faut employer de mauvais ingredients pour traiter une maladie ; mais cette ordonnance, ce n'est pas seulement un medecin qui hocherait la tete -- n'importe qui la "declarerait sans valeur". ("褒貶" contient le caractere signifiant "eloge", au sens de "louange" ; l'employer ici n'est pas seulement "agrammatical", mais prouve aussi que l'auteur ne connait pas le caractere -- mais puisque c'est le texte original de M. Liang, je le laisse tel quel.)

Si ce medecin, humilie au point d'en etre furieux, se mettait a crier : "Tu te moques de mon bon-ingredients-isme ? Alors redige donc ta propre ordonnance !" -- cela constituerait en soi un nouveau specimen fort risible du "statu quo", qui donnerait naturellement naissance a des essais meme sans s'appuyer sur aucune doctrine particuliere. La raison pour laquelle de tels essais sont inepuisables tient precisement a ce que les specimens de cette sorte de "statu quo" sont trop nombreux.

17 avril 1930.

I

La politique coloniale protege et nourrit invariablement la canaille. Aux yeux de l'imperialisme, seuls ces gens sont les laquais les plus indispensables, les faucons et les chiens de chasse utiles, capables de remplir les fonctions que les peuples colonises doivent absolument voir remplies : s'appuyant d'un cote sur la violence imperialiste, exploitant de l'autre les forces traditionnelles de leur propre pays, afin d'eliminer les "brebis galeuses" et les "mauvaises herbes" -- ceux qui ne restent pas a leur place. Ces voyous sont donc les favoris du maitre etranger sur le sol colonial -- non, les chiens favoris, dont la position, bien qu'inferieure a celle de leur maitre, demeure toujours superieure a celle des autres assujetis. Shanghai ne pouvait naturellement pas faire exception a cette regle. Les policiers ne s'affilient pas aux gangs, et les petits marchands, bien qu'ils possedent leur modeste capital, peuvent difficilement se maintenir s'ils ne trouvent pas un voyou pour leur servir de creancier et lui verser des interets usuraires. L'an dernier, meme dans le monde litteraire, sont apparus des "ecrivains" qui "reconnaissent un parrain" parmi les gangsters.

Mais ce n'est la que le cas le plus effrontement visible. En verite, meme ceux qui ne sont pas des membres de gangs -- nombre de ceux qu'on appelle "artistes litteraires" -- remplissent depuis toujours les fonctions de "chiens favoris", bien que leurs slogans proclames varient : l'Art pour l'Art, le culte de l'Essence nationale, le Nationalisme, l'Art pour l'Humanite. Mais ces differences sont comme celle entre un policier tenant un fusil a chargement par la gueule ou par la culasse, un Lee-Enfield ou un Mauser -- le but ultime est un seul et meme : abattre ceux qui sont anti-imperialistes, c'est-a-dire anti-gouvernementaux, c'est-a-dire "contre-revolutionnaires", ou qui simplement nourrissent quelques griefs.

Dans cette litterature de chiens favoris, ceux qui battent le tambour avec le plus d'ardeur sont les partisans de la soi-disant "litterature nationaliste". Pourtant, compares aux merites eclatants des detectives, des agents de police et des bourreaux, ils restent considerablement en retrait. La raison en est qu'ils ne font encore que japper sans mordre directement, et qu'en outre ils n'ont generalement pas l'audace des vrais voyous -- ce ne sont que des cadavres flottant a la derive. Et pourtant, c'est precisement la le trait distinctif de la "litterature nationaliste", la qualite par laquelle elle conserve son statut de "favori".

Prenez l'une de leurs revues : des gens qui auparavant paradaient sous les bannieres les plus diverses se sont effectivement rassembles. Est-ce la main du geant "nationaliste" qui les a saisis et reunis ? Nullement. Ce sont des cadavres qui flottaient depuis longtemps a la surface des eaux de Shanghai, eparpilles ici et la, mais que le vent et les vagues ont pousses en un seul tas, et comme chaque cadavre individuellement pourrissait, la puanteur collective n'en est devenue que plus acre.

Ces "aboiements" et cette "puanteur", qui ont la particularite de porter assez loin, sont utiles a l'imperialisme -- c'est ce qu'on appelle "servir d'avant-garde au roi". C'est pourquoi la litterature de cadavres flottants continuera d'exister aux cotes de la politique de voyous.

II

Mais quels sont les vents et les vagues mentionnes ci-dessus ? Ce sont les petits remous souleves par la montee du proletariat. Certains de ceux qu'on appelait autrefois artistes litteraires n'etaient pas entierement inconscients de leur propre decomposition, et se sont trompes eux-memes et les autres en la couvrant de beaux noms -- appelant cela detachement sublime, liberte audacieuse (en termes modernes : "decadence"). Ils peignaient des nus, des natures mortes, la mort ; ils ecrivaient sur les fleurs au clair de lune, les lieux saints, l'insomnie, le vin, les femmes. Mais quand l'effondrement de la vieille societe devint toujours plus manifeste et la lutte des classes toujours plus tranchante, ils apereurent eux aussi leur ennemi mortel -- le proletariat, qui allait creer une nouvelle culture et balayer toute l'ancienne souillure -- et ils comprirent qu'eux-memes etaient partie de cette souillure, destines a partager le sort de leurs maitres au-dessus d'eux. Aussi driverent-ils inevitablement sous la banniere de la "litterature nationaliste" -- dressee par les sujets dociles d'une nation sous domination imperialiste -- pour mener un dernier combat aux cotes de leur maitre.

C'est pourquoi, bien qu'ils soient un ramassis heteroclite de cadavres flottants, leur cible est une seule et meme : comme leur maitre, user de tous les moyens pour ecraser le proletariat afin de prolonger leur propre agonie. Mais parce qu'ils restent un ramassis, et que beaucoup portent encore les lambeaux de leurs anciennes pelures, pas une seule oeuvre eclatante n'est apparue depuis la publication de leur manifeste. Le manifeste lui-meme n'est qu'un pot-pourri confectionne a la hate par une petite bande de bric-a-brac, et ne saurait servir de preuve.

Mais dans le cinquieme numero du Mensuel d'Avant-Garde, on nous offre une oeuvre claire. Selon l'editeur, il s'agit d'une "description reelle de la participation a la campagne militaire contre les forces Yan-Feng". Qu'un roman decrive des operations militaires n'a rien d'extraordinaire ; ce qui est remarquable, c'est l'etat d'esprit sur le champ de bataille tel que le decrit l'auteur, un "jeune militaire". C'est un autoportrait de l'ecrivain de "litterature nationaliste", qui merite d'etre longuement cite --

"Chaque soir, debout sous les etoiles scintillantes, le mousqueton a la main, ecoutant le chant des insectes, entoure d'innombrables moustiques -- tout cela fait penser a la 'Legion' francaise dans le desert africain, combattant et versant son sang dans les luttes avec les Arabes." (Huang Zhenxia [黃震遐] : "Sur la ligne Longhai")

Il s'avere donc que les guerres civiles des seigneurs de guerre chinois, vues par un "jeune militaire", un ecrivain de "litterature nationaliste", ne sont nullement la conduite de compatriotes a s'entre-tuer, mais le cas d'etrangers combattant d'autres etrangers. Deux pays, deux peuples -- et sur le champ de bataille, des que la nuit tombe, on se prend a rever que sa peau a blanchi, que l'arete du nez s'est relevee, qu'on est devenu un guerrier de race latine, debout dans l'Afrique sauvage. Pas etonnant, des lors, que les civils alentour soient tous consideres comme des ennemis a abattre un par un. Pour un Francais ayant affaire aux Arabes d'Afrique, du point de vue nationaliste, il n'y a effectivement nul besoin de menagement. Ce seul passage, a grande echelle, explique pourquoi les seigneurs de guerre chinois servent de griffes et de crocs a l'imperialisme, empoisonnant et massacrant le peuple chinois -- c'est parce qu'ils se prennent pour la "Legion etrangere francaise" ; a petite echelle, il explique pourquoi les ecrivains chinois de "litterature nationaliste" sont fondamentalement en sympathie avec leurs seuls maitres etrangers, et pourquoi ils se qualifient neanmoins de "nationalistes" pour mystifier leurs lecteurs -- c'est parce qu'ils se sentent parfois devenir la race latine ou la race teutonique.

III

M. Huang Zhenxia ecrit avec une telle franchise que l'etat d'esprit qu'il decrit doit etre authentique. Cependant, a en juger par les connaissances affichees dans son roman, il y a un point qu'il connait parfaitement mais qu'il a deliberement tu -- une petite dissimulation. Il a vaguement transforme les "soldats annamites de France" en "Legion etrangere de France", s'eloignant ainsi quelque peu de la "description reelle" et suscitant du meme coup la confusion discutee dans la section precedente.

Mais l'auteur est malin. Ayant entendu "maintes discussions de son ami Fu Yanchang (傅彥長)", ayant ete "indubitablement influence par lui a maints egards", et apres avoir consulte des documents historiques chinois et etrangers, il ecrivit ensuite un poeme dramatique plus etroitement lie au theme du "nationalisme". Cette fois, il se passa des Francais et ecrivit "Le Sang des Jaunes" (黃人之血, Mensuel d'Avant-Garde n 7).

L'argument de ce poeme dramatique est la campagne vers l'Ouest de la race jaune. Le general en chef est Batu (拔都), petit-fils de Gengis Khan -- un veritable homme jaune. Ce qu'il conquiert, c'est l'Europe, et plus precisement la Russie -- c'est la cible de l'auteur. L'armee alliee est composee de soldats han, tatars, jurtchen et khitan -- c'est le plan de l'auteur. Victoire apres victoire, mais malheureusement les quatre peuples ne comprennent pas l'importance de l'"amitie" et de "la force de l'unite", et s'entre-massacrent, offrant une ouverture aux guerriers blancs -- c'est l'allegorie de l'auteur, et aussi sa tristesse.

Mais voyons la ferocite et la cruaute de cette armee jaune --

......

Terreur -- de l'huile bouillante ou cuisent des cadavres !

Horreur -- comme ils sont hideux, ces restes putrides jonchant le sol !

La Mort saisit les jeunes filles blanches et les enlace desesperement ;

Les tetes delicates des belles se transforment en cranes effroyables ;

Des sauvages se battent comme des betes dans les anciens palais ;

Les visages des chevaliers croises sont emplis de chagrin ;

Des cercueils millenaires exhalent leur puanteur ignoble ;

Les sabots de fer pietinent les os brises, les beuglements des chameaux deviennent des hurlements monstrueux ;

Dieu a fui, le Diable brandit son fouet de feu pour se venger ;

Le Peril Jaune est la ! Le Peril Jaune est la !

Les guerriers d'Asie ouvrent tout grand leurs gueules buveuses de sang.

Ce "Peril Jaune" que le Kaiser Guillaume avait claironne pour promouvoir "Deutschland, Deutschland uber alles" -- cette "gueule buveuse de sang" que "les guerriers d'Asie ouvrent tout grand" -- notre poete la dirige contre la "Russie", c'est-a-dire contre le premier Etat sous dictature du proletariat, comme modele d'aneantissement du proletariat -- c'est la cible de la "litterature nationaliste". Mais parce que c'est, apres tout, la "litterature nationaliste" d'un peuple colonial assujetis, le chef que notre poete venere est le Mongol Batu, et non le Chinois Zhao Gou (趙構) ; ceux qui "ouvrent tout grand leurs gueules buveuses de sang" sont les "guerriers d'Asie", non les guerriers chinois ; et l'"amitie" esperee est une amitie sous la domination de Batu, non une fraternite egale entre les peuples -- voila l'essence effrontee de la soi-disant "litterature nationaliste", mais aussi la tristesse du jeune auteur militaire.

IV

Batu est mort ; parmi les peuples jaunes d'Asie, le seul qui puisse actuellement etre compare a la Mongolie de cette epoque est le Japon. Les guerriers du Japon, certes, detestent eux aussi la Russie sovietique, mais ils ne cherissent guere non plus les guerriers chinois. Le chant permanent de l'"amitie sino-japonaise" est assurement conforme au plaidoyer pour l'"amitie", mais les faits ne correspondent pas aux paroles. Du point de vue de l'ecrivain chinois de "litterature nationaliste", c'est une source de douleur personnelle, et la satiriser est une reaction naturelle et nullement surprenante.

Et en effet, la sombre premonition du poete semble s'etre confirmee, et les choses ont tourne bien plus mal encore. Juste au moment ou le "fouet de feu" allait commencer a bruler la "Russie", le denouement reproduisit celui de l'epoque de Batu : les Coreens massacrerent des Chinois, et les Japonais "ouvrirent tout grand leurs gueules buveuses de sang" et engloutirent la Mandchourie. Se pourrait-il que, n'ayant jamais recu l'enseignement de M. Fu Yanchang, ils n'aient pas compris l'importance de "la force de l'unite", et aient considere les "guerriers" chinois eux aussi comme des Arabes d'Afrique ?!

V

Ce fut assurement un rude coup. L'auteur militaire n'a pas encore reussi a pousser son cri brave et viril ; ce que nous voyons maintenant dans les journaux arborant la banniere "nationaliste", c'est seulement la fureur et le desespoir des petits guerriers. Cela aussi est un resultat naturel et nullement surprenant. L'ideal et la realite sont toujours enclins au conflit ; l'ideal contient deja la tristesse, et quand la realite survient, elle apporte naturellement le desespoir. Et voila que les petits guerriers veulent partir en guerre --

Combattez ! Prenez la resolution ultime !

Tuez tous nos ennemis !

Voyez -- les fusils et les canons de l'ennemi tonnent deja ;

Vite, en avant ! Batissons une Grande Muraille avec notre chair !

Le tonnerre gronde au-dessus de nos tetes,

Les vagues hurlent sous nos pieds,

Le sang brulant embrase nos coeurs,

Nous nous elancons vers la ligne de front.

(Su Feng [蘇鳳] : "Chant de guerre". Publie dans le Quotidien Republicain.)

Allez, allez au champ de bataille !

Notre sang brulant bouillonne,

Nos corps sont comme des fous,

Nous allons rouiller les pointes des fusils des bandits avec notre sang,

Nous allons boucher les gueules des canons ennemis avec notre chair.

Allez, allez au champ de bataille !

Avec pour seule arme notre courage,

Avec pour seul bien un esprit pur et aimant, allez chasser l'ennemi --

Non, allez exterminer l'ennemi jusqu'au dernier.

(Gan Yuqing [甘豫慶] : "Au champ de bataille !" Publie dans le Shenbao.)

Compatriotes, reveillez-vous !

Rejetez le coeur du faible !

Rejetez le cerveau du faible !

Regardez, regardez, regardez --

Regardez, le sang de nos compatriotes jaillit !

Regardez, la chair de nos compatriotes est tailladee !

Regardez, les cadavres de nos compatriotes sont suspendus !

(Shao Guanhua [邵冠華] : "Reveillez-vous, compatriotes !" Meme source.)

Dans tous ces poemes, il est parfaitement clair que les auteurs savent qu'ils n'ont pas d'armes ; c'est pourquoi ils ne peuvent offrir que leur "chair", un "esprit pur et aimant" et des "cadavres". C'est precisement la tristesse premiere de l'auteur du "Sang des Jaunes", et la raison pour laquelle il preconisait de suivre le marechal Batu et de plaider pour l'"amitie". Les armes sont achetees chez le maitre ; le proletariat est deja devenu l'ennemi ; si le maitre, lui aussi, ne sait pas apprecier cette loyaute et decide de "chatier" ses serviteurs, alors veritablement le seul chemin qui reste est la mort --

Nous sommes une escouade fraichement entrainee,

Avec une volonte inebranlable,

Avec un sang bouillonnant,

Venus balayer les brutes violentes.

Compatriotes, chers compatriotes,

Levez-vous vite et preparez-vous au combat !

Levez-vous vite et battez-vous !

La mort au combat est notre seule voie de salut.

(Sha Shan [沙珊] : "L'armee etudiante". Meme source.)

Le ciel hurle,

La terre tremble,

Les hommes chargent, les betes rugissent,

Tout dans l'univers est en furie -- amis,

Preparons nos tetes a etre tranchees par l'ennemi.

(Xu Zhijin [徐之津] : "La grande mort". Meme source.)

Un groupe est fougueux et enthousiaste, l'autre passionne et elegiaque. Ecrire de telles choses est sans mal, mais s'ils voulaient vraiment passer a l'acte, ils montreraient une deplorable ignorance du vrai sens de la "litterature nationaliste". Et pourtant, ils auraient du meme coup accompli la tache de la "litterature nationaliste".

VI

Le poete Huang Zhenxia, auteur du "Sang des Jaunes" -- titre en gros caracteres dans le Mensuel d'Avant-Garde -- ne nous a-t-il pas depuis longtemps parle de son ideal, le marechal Batu ? Ce poete, forme par M. Fu Yanchang, ayant consulte les documents historiques chinois et etrangers, et sachant de surcroit que "l'Europe orientale medievale etait un point de rencontre de trois ideologies" -- se pourrait-il qu'il ignore que la Chine sous les derniers Zhao etait un terrain de rapines mongoles ? Lorsque le grand-pere du marechal Batu, l'empereur Gengis Khan, envahit la Chine, partout ou il passait on pillait, on violait les femmes, on brulait les maisons ; et quand ses soldats atteignirent Qufu dans le Shandong et virent la statue du vieux Maitre Kong (Confucius), les troupes mongoles la montrerent du doigt en l'invectivant : "N'est-ce pas toi qui as dit : 'Meme les pays barbares avec leurs souverains sont inferieurs aux Etats chinois sans' ?" -- et lui decrocherent une fleche en plein visage. Cela est rapporte avec larmes dans les notes des ecrivains Song, tout comme on voit aujourd'hui des articles larmoyants dans les journaux. La "Russie" que decrit le poete Huang -- "La Mort saisit les jeunes filles blanches et les enlace desesperement..." -- toute cette belle ecriture n'etait en realite que le tableau exact de ce qui se produisit en Chine a cette epoque. Mais une fois venus a la generation du petit-fils, ne joignirent-ils pas leurs forces pour la "campagne vers l'Ouest" ? Maintenant, l'armee japonaise a "marche vers l'Est" en Mandchourie, ce qui est precisement le premier pas de la "campagne vers l'Ouest" revee par les ecrivains de "litterature nationaliste", le lever de rideau de "l'ouverture grand des gueules buveuses de sang des guerriers d'Asie". Seulement, il faut d'abord mordre en Chine. Car en ce temps-la, l'empereur Gengis Khan, exactement comme envers la "Russie", transforma d'abord le peuple chinois en esclaves puis les poussa au combat, et cela ne se fit point par l'"amitie" ni par l'envoi de cartons d'invitation priant cordialement de participer. Des lors, l'incident de Shenyang non seulement ne contredit pas la "litterature nationaliste" -- il en realise meme le royaume ideal. Si l'on ne comprend pas cette verite profonde et qu'on s'obstine a offrir sa tete, reduisant le nombre des "guerriers d'Asie", ce serait vraiment dommage.

Alors, la "litterature nationaliste" n'a-t-elle pas besoin de toutes ces complaintes gemissantes, de tous ces refrains de vie-et-de-mort ? Je reponds respectueusement : si, elle en a besoin, et elle les aura certainement. Autrement, les politiques de non-resistance, les traites humiliants et les cessions de territoire apparaitraient avec trop d'evidence crue dans le silence. Il faut des pleurs douloureux et des cris furieux, des poings agites et des sabres brandis, afin que les gens soient egares par tout ce tumulte, attendris jusqu'aux larmes par les elegies, et que leur fureur soit evacuee par les chants de guerre. Ainsi, le premier pas de la "campagne vers l'Est" qui est en realite la "campagne vers l'Ouest" est franchi en silence, imperceptiblement. Dans un cortege funebre, il y a des pleurs lugubres et une grande musique militaire ; la tache consiste a accompagner les morts en terre, a couvrir cette "mort" par le tapage et a aider tout le monde a "oublier" promptement. Les articles fougueux ou elegiaques de la "litterature nationaliste" actuelle remplissent exactement la meme tache.

Mais apres cela, les ecrivains de "litterature nationaliste" se rapprochent toujours davantage de leur propre chagrin. Car une question se profile de plus en plus : le maitre saura-t-il a l'avenir eviter de retomber dans l'erreur du marechal Batu, et consentira-t-il a faire confiance et a bien traiter ses esclaves loyaux et braves -- non, ses guerriers ? C'est la veritablement une question capitale et terrifiante -- le grand pivot autour duquel tourne la question de savoir si le maitre et l'esclave peuvent "coexister et prosperer ensemble".

L'histoire nous repond : non. Cela, comme meme les ecrivains de "litterature nationaliste" le savent deja, n'arrivera jamais. Ils ne rempliront que les fonctions de porteurs de cercueil, nourrissant eternellement le chagrin de la devotion a leur maitre, jusqu'au jour ou la tempete rugissante de la revolution proletarienne se levera pour laver les montagnes et les fleuves -- alors seulement pourront-ils etre delivres de ce destin stagnant, vil et putride.

Parce que Le Pionnier l'avait traite de "chien courant des capitalistes", M. Liang Shiqiu (梁實秋) ecrivit un article dans lequel il pretend "ne pas etre en colere". D'abord, s'appuyant sur la definition donnee a la page 672 du deuxieme numero du Pionnier, il conclut que "je me sens moi-meme presque comme un membre du proletariat" ; puis il definit le "chien courant" comme "en general, quiconque joue les chiens courants cherche a plaire a son maitre afin d'obtenir quelque faveur". D'ou le doute suivant --

"Le Pionnier dit que je suis un chien courant des capitalistes. De quel capitaliste, ou de tous les capitalistes ? Je ne sais meme pas qui est mon maitre. Si je le savais, j'irais certainement me presenter devant lui avec quelques numeros de ma revue pour faire valoir mes merites -- peut-etre recevrais-je meme quelques pieces d'or ou quelques roubles en recompense... Je sais seulement qu'en travaillant sans relache, je peux gagner de quoi vivre. Quant a savoir comment on fait le chien courant, comment on se rend au bureau comptable d'un capitaliste pour toucher des pieces d'or, comment on va au parti XX pour toucher des roubles -- ces talents, comment pourrais-je les connaitre ?..."

Voila precisement le portrait vivant d'un "chien courant des capitalistes". Tout chien courant, bien qu'il puisse etre entretenu par un capitaliste particulier, appartient en realite a tous les capitalistes. C'est pourquoi il est docile envers chaque riche qu'il rencontre et aboie furieusement contre chaque pauvre. Ne pas savoir qui est son maitre -- c'est precisement la raison pour laquelle il est docile envers tous les riches, et precisement la preuve qu'il appartient a tous les capitalistes. Meme si personne ne le nourrit et qu'il maigrit de faim jusqu'a devenir un chien errant, il reste neanmoins docile envers tous les riches et aboie contre tous les pauvres -- simplement, il sait encore moins qui est son maitre.

Puisque M. Liang relate lui-meme combien il peine, comme s'il etait un "proletaire" (c'est-a-dire ce que M. Liang appelait auparavant les "inferieurs et les vaincus"), et puisqu'il ne sait pas "qui est son maitre", il appartient a cette derniere categorie. Pour etre plus exact, il faudrait ajouter quelques mots : on devrait l'appeler un chien courant des capitalistes "sans maitre".

Cependant, cette designation presente encore quelques insuffisances. M. Liang est apres tout un professeur cultive, et en cela il differe du type ordinaire. Il a fini par cesser de demander "La litterature a-t-elle un caractere de classe ?" Dans son essai "Reponse a M. Lu Xun", il a tres adroitement glisse des phrases sur des slogans comme "Protection armee de l'Union sovietique" peints sur les poteaux telegraphiques, et sur des vitres de journaux brisees ; et dans le passage cite ci-dessus, il a ecrit "aller au parti XX pour toucher des roubles". Ces deux XX deliberement dissimules sont des caracteres que chacun peut aussitot deviner comme signifiant "Communiste" -- indiquant que quiconque soutient que "la litterature a un caractere de classe" et offense M. Liang doit etre engage dans la "protection de l'Union sovietique" ou dans la "collecte de roubles". C'est la meme tactique que lorsque les gardes de Duan Qirui (段祺瑞) tirerent sur les etudiants et que Le Courrier du Matin ecrivit que les etudiants etaient morts pour quelques roubles ; ou lorsque mon nom figura sur la liste de la Ligue de la Liberte et que la rubrique correspondance du Journal Revolutionnaire declara que j'avais ete "achete par des roubles etincelants d'or". Pour M. Liang, c'est peut-etre une forme de "critique" que de flairer les subversifs ("bandits academiques") pour le compte de son maitre ; mais cette besogne est encore plus degradante que celle du "bourreau".

Je me souviens encore qu'a l'epoque de la "cooperation Kuomintang-communiste", il etait tres a la mode de louer l'Union sovietique dans la correspondance et les discours. Les temps sont differents aujourd'hui : d'apres les journaux, les inscriptions sur les poteaux telegraphiques et tout ce qui touche au "parti XX" sont pourchasses avec la plus grande ardeur par la police. Dans ce cas, designer ses adversaires intellectuels comme "protecteurs de l'Union sovietique" ou membres du "parti XX" est naturellement a la mode et d'actualite, et pourrait meme valoir "un peu de faveur" de la part du maitre. Mais dire que M. Liang cherche a obtenir des "faveurs" ou des "pieces d'or" serait injuste -- il n'en est decidement rien. Il espere simplement preter main-forte pour surmonter l'indigence de sa "critique litteraire". C'est pourquoi, du point de vue de la "critique litteraire", il faut ajouter un adjectif supplementaire au-dessus de "chien courant" : "epuise".

19 avril 1930.

Un

J'entends dire que les gens du cercle de la revue Xinyue (Nouvelle Lune) affirment que leur tirage s'est amélioré. C'est probablement vrai ; même quelqu'un comme moi, qui a très peu de relations sociales, a vu le numéro double du Tome Deux, numéros Six et Sept, entre les mains de deux jeunes amis. En le feuilletant au hasard, j'ai trouvé que les essais sur la querelle de la « liberté d'expression » et les nouvelles en formaient l'essentiel. Vers la fin se trouvait un essai de M. Liang Shiqiu (梁实秋) intitulé « De la "traduction dure" de M. Lu Xun », affirmant qu'elle était « proche de la traduction morte ». Et puisque « la mode de la traduction morte ne saurait en aucun cas être encouragée », il citait trois passages de mes traductions, ainsi que ce que j'avais écrit dans la postface de Littérature et Critique : « Mais en raison de l'insuffisance des capacités du traducteur et des défauts inhérents à la langue chinoise, une relecture de la traduction achevée révèle bien des passages obscurs, voire incompréhensibles ; et si l'on démembrait les propositions subordonnées, on perdrait le ton de l'original. Pour ma part, en dehors de cette traduction dure persistante, il ne me reste que la solution de baisser les bras. Le seul espoir qui subsiste est que les lecteurs veuillent bien serrer les dents et poursuivre leur lecture. » Il orna soigneusement ces mots de cercles à côté de chaque caractère, et ajouta même des doubles cercles autour des mots « traduction dure », après quoi il livra « solennellement » sa « critique » : « Nous avons "serré les dents et poursuivi notre lecture", mais nous n'avons rien gagné. Quelle différence y a-t-il entre "traduction dure" et "traduction morte" ? »

Dans la déclaration publique de la Société Nouvelle Lune, bien qu'elle affirme ne pas avoir d'organisation particulière, et que ses essais semblent abhorrer les termes prolétariens d'« organisation » et de « collectif », elle est en vérité organisée — à tout le moins, les essais politiques de ce numéro se « soutiennent » tous mutuellement. Pour ce qui est de la littérature, le présent essai est une réplique de l'article « La littérature a-t-elle un caractère de classe ? » du même critique, publié plus haut dans le même numéro. On y lit ce passage : « ...Mais malheureusement, je ne comprends aucun de ces livres. ...Ce que je trouve de plus difficile, c'est la langue...les lire est plus ardu que lire un livre céleste...À ce jour, pas un seul Chinois n'a écrit un article dans une langue que les Chinois puissent comprendre, pour nous expliquer ce qu'est au juste la théorie de la littérature prolétarienne. » Là aussi, des cercles accompagnent les caractères, mais par crainte de fatiguer le typographe, je m'abstiens de les reproduire. Bref, M. Liang se considère comme le représentant de tous les Chinois ; puisque ces livres sont pour lui incompréhensibles, ils le sont forcément pour tous les Chinois, et leur existence en Chine doit prendre fin. D'où son édit : « Cette mode ne saurait en aucun cas être encouragée. »

Je ne puis parler au nom des autres traducteurs de ces « livres célestes ». De mon point de vue personnel, cependant, les choses ne sont pas si simples. Premièrement, M. Liang a beau prétendre avoir « serré les dents et poursuivi sa lecture », la question de savoir s'il les a véritablement serrées, et s'il en était capable, reste entière. Se prétendre dur tout en étant en réalité mou comme du coton est précisément une marque distinctive de la Société Nouvelle Lune. Deuxièmement, M. Liang a beau s'arroger la représentation de tous les Chinois, la question de savoir s'il est véritablement le plus éminent de toute la nation reste également posée. Cette question peut être éclairée par l'essai « La littérature a-t-elle un caractère de classe ? ». Il est vrai que le mot « prolétariat » n'a pas besoin d'être translittéré et peut fort bien être traduit par le sens — cela se défend. Mais ce critique écrit : « En fait, il suffit de consulter le dictionnaire pour voir que le sens de ce mot n'est pas des plus flatteurs. Selon le Webster's Unabridged Dictionary, "proletariat" signifie : "A citizen of the lowest class who served the state not with property, but only by having children."...Le prolétariat est une classe qui ne sait que faire des enfants ! (Du moins en était-il ainsi à l'époque romaine.) » En vérité, il est inutile de se quereller sur cette « respectabilité ». Quiconque possède un minimum de bon sens ne prendra certainement pas l'époque actuelle pour l'époque romaine ni ne considérera tous les prolétaires modernes comme des Romains. C'est comme lorsque « Chemie » fut traduit par « shemi-xue » — les lecteurs ne le confondront certainement pas avec l'alchimie égyptienne. De même, face à un article de « M. Liang », ils n'iront pas chercher l'étymologie pour comprendre par erreur qu'un « petit pont à planche unique » a pris la plume. Même en « consultant le dictionnaire » (le Webster's Unabridged Dictionary, rien de moins !) on n'obtient toujours « rien » — mais tous les Chinois ne sont certainement pas ainsi.

Deux

Ce qui m'intéresse le plus, cependant, c'est que dans le texte de M. Liang cité dans la section précédente, on trouve deux endroits où il emploie le mot « nous », ce qui a un net parfum de « majorité » et de « collectif ». Naturellement, bien que l'auteur écrive seul, ses semblables idéologiques sont certainement plus d'un, et il n'est pas faux de parler en termes de « nous » — cela donne au lecteur une impression de puissance, et personne ne porte seul la responsabilité sur ses épaules. Toutefois, quand « la pensée ne peut être unifiée » et que « la parole doit être libre », tout comme dans la critique que M. Liang adresse au système capitaliste, il y a un certain « inconvénient ». À savoir que dès qu'il y a un « nous », il doit y avoir un « eux » en dehors de nous. Ainsi, bien que le « nous » de la Société Nouvelle Lune considère que « la mode de ma traduction morte ne saurait en aucun cas être encouragée », il existe d'autres lecteurs qui n'ont pas trouvé que la lecture ne leur apportât « rien », et ma « traduction dure » continue à vivre parmi « eux », conservant une certaine distinction d'avec la « traduction morte ».

Je suis moi-même l'un des « eux » de la Société Nouvelle Lune, car mes traductions et ce que M. Liang exige sont en tous points différents.

Le début de cet essai « De la traduction dure » discute de la supériorité de la traduction fautive sur la traduction morte : « Un livre ne saurait être entièrement mal traduit...même si des parties sont mal traduites, ces erreurs vous donnent au moins une erreur. Cette erreur peut certes causer des dommages infinis, mais au moins, en le lisant, on éprouve un sentiment de satisfaction. » Les deux dernières phrases pourraient fort bien être ornées de signes spéciaux, mais je ne me suis jamais livré à de tels procédés. Mes traductions n'ont jamais eu pour but de procurer au lecteur un « sentiment de satisfaction » ; bien au contraire, elles provoquent souvent un malaise, et peuvent même causer irritation, dégoût et indignation. Pour des lectures qui laissent « un sentiment de satisfaction », il y a les traductions et les écrits des membres de la Société Nouvelle Lune : la poésie de M. Xu Zhimo (徐志摩), les nouvelles de Shen Congwen (沈从文) et Ling Shuhua (凌叔华), les causeries de M. Chen Xiying (陈西滢, c'est-à-dire Chen Yuan 陈源), la critique de M. Liang Shiqiu, l'eugénisme de M. Pan Guangdan (潘光旦), et l'humanisme de M. Babbitt (白璧德).

C'est pourquoi, lorsque M. Liang poursuit en disant : « Lire un tel livre, c'est comme lire une carte — il faut tendre le doigt pour suivre le fil et la position de la syntaxe » — ces mots sont pour moi de vaines paroles, autant dire qu'il n'a rien dit. Oui, de mon point de vue, lire « un tel livre » est bel et bien comme lire une carte : il faut tendre le doigt pour trouver « le fil et la position de la syntaxe ». Lire une carte n'est peut-être pas aussi « satisfaisant » que contempler un tableau de « Yang Guifei au bain » ou un tableau des « Trois Amis de l'hiver », et il faut peut-être même tendre le doigt (quoique je soupçonne que c'est le problème de M. Liang seul — ceux qui sont habitués aux cartes n'ont besoin que de leurs yeux). Mais une carte n'est pas une image morte ; et ainsi, même si la « traduction dure » exige le même labeur, par la même logique elle conserve une certaine « distinction » d'avec la « traduction morte ». Celui qui connaît son alphabet peut se croire savant moderne, mais n'a pourtant rien à voir avec les équations chimiques. Celui qui sait manier le boulier peut se croire mathématicien, mais ne tire rien du calcul écrit. En ce monde, il s'en faut qu'être savant vous mette en rapport avec toutes choses.

Mais M. Liang a des exemples concrets — il cite trois passages de mes traductions, tout en reconnaissant que « peut-être, faute de contexte, le sens ne saurait être entièrement clair ». Dans « La littérature a-t-elle un caractère de classe ? », il emploie une tactique similaire, citant deux poèmes traduits et prononçant son verdict global : « Peut-être la grande littérature prolétarienne n'a-t-elle pas encore vu le jour ; soit, je suis disposé à attendre, et attendre, et attendre. » Ces méthodes sont certes très « satisfaisantes », mais je puis prendre un passage tiré directement de l'œuvre de création — de création, notez bien ! — « Le Déménagement », à la page huit, dans ce même numéro de la revue Xinyue —

« Les poussins ont-ils des oreilles ? »

« Je n'ai jamais vu un poussin avec des oreilles. »

« Alors comment m'entend-il quand je l'appelle ? » Elle se rappela que, l'avant-veille, Tante Quatre lui avait dit que les oreilles servaient à entendre et les yeux à voir.

« Cet œuf est-il d'une poule blanche ou d'une poule noire ? » Zhier, voyant que Tante Quatre ne lui avait pas répondu, se leva, palpa l'œuf et demanda à nouveau.

« On ne peut pas le savoir maintenant ; on le saura quand le poussin aura éclos. »

« Grande sœur Waner dit que les poussins deviennent de grandes poules. Ces poussins deviendront-ils aussi de grandes poules ? »

« Si on les nourrit bien, ils grandiront. Cette poule-ci n'était-elle pas plus petite quand on l'a achetée ? »

Cela suffit. La « langue » est parfaitement compréhensible, et nul besoin de tendre le doigt pour chercher des fils. Mais je ne vais pas « attendre » ; car, rien qu'à en juger par ce passage, ce n'est ni « satisfaisant », et c'est de surcroît à peine différent d'une absence totale de création.

Enfin, M. Liang oppose une objection : « Le chinois et les langues étrangères sont différents...la difficulté de la traduction réside précisément là. Si la grammaire, la syntaxe et le vocabulaire de deux langues étaient parfaitement identiques, la traduction serait-elle encore un travail ?...Nous pouvons bien réarranger la syntaxe, en faisant de la compréhension du lecteur la priorité première, car "serrer les dents" n'est pas une expérience agréable, et de plus la "traduction dure" ne préserve pas nécessairement "le ton vigoureux de l'original". Si la "traduction dure" pouvait encore préserver "le ton vigoureux de l'original", ce serait vraiment un miracle — pourrait-on encore dire que le chinois a des "défauts" ? » Je ne suis certes pas assez sot pour chercher une langue étrangère identique au chinois, ni pour espérer que « la grammaire, la syntaxe et le vocabulaire de deux langues soient parfaitement identiques ». Je soutiens simplement qu'une langue nationale à la grammaire complexe se prête mieux à la traduction de textes étrangers ; que les langues de familles apparentées se traduisent aussi plus facilement ; et que cela aussi constitue un travail. Quand les Néerlandais traduisent l'allemand, ou les Russes le polonais, peut-on dire que cela ne diffère en rien de ne rien faire ? Le japonais est très « différent » des langues européennes, mais les Japonais ont progressivement ajouté de nouvelles constructions syntaxiques qui rendent leur langue, comparée au japonais classique, mieux adaptée à la traduction sans perdre le ton vigoureux de l'original. Au début, naturellement, il fallait « suivre le fil et la position de la syntaxe », ce qui « déplaisait » à beaucoup, mais à force de chercher et de s'habituer, c'est désormais assimilé et devenu leur propre bien. La grammaire chinoise est encore moins complète que celle du japonais classique, et pourtant elle a elle aussi connu des changements : les Mémoires historiques et le Livre des Han diffèrent du Livre des Documents ; le chinois vernaculaire actuel diffère à son tour des Mémoires et du Livre des Han. Il y a eu des innovations — par exemple dans les traductions de sūtras bouddhiques sous les Tang et les traductions d'édits impériaux sous les Yuan, maints éléments de « grammaire, syntaxe et vocabulaire » furent nouvellement forgés ; une fois entrés dans l'usage, on n'avait plus besoin de tendre le doigt pour les comprendre. Maintenant sont arrivés les « textes étrangers », et de nombreuses phrases doivent à nouveau être forgées — pour dire les choses crûment, forgées de force. D'après mon expérience, traduire ainsi, plutôt que de décomposer en plusieurs phrases, préserve mieux le ton vigoureux de l'original ; mais parce que cela dépend de ces néologismes, la langue chinoise préexistante a bel et bien des défauts. Quel « miracle » ? Quel « vraiment » ? Mais puisque cela exige de « tendre le doigt » et de « serrer les dents », c'est naturellement, pour certains, « une expérience désagréable ». Cependant, je n'ai nullement l'intention d'offrir « satisfaction » ou « plaisir » à ces messieurs ; tant qu'il reste un certain nombre de lecteurs qui peuvent en tirer profit, les joies et les peines de M. Liang Shiqiu et « compagnie », ainsi que le fait qu'ils n'en tirent rien, sont véritablement « comme des nuages flottants pour moi ».

Mais M. Liang avance encore un point qui ne nécessite pas de recourir à la théorie de la littérature prolétarienne et reste pourtant assez obscur. Il dit : « Les œuvres que M. Lu Xun a traduites il y a quelques années, par exemple Le Symbole de l'Angoisse de Kuriyagawa Hakuson, n'étaient pas incompréhensibles, mais ses traductions récentes semblent avoir changé de style. » Quiconque possède un minimum de bon sens sait : « Le chinois et les langues étrangères sont différents », mais au sein d'une même langue étrangère, en raison des manières d'écrire propres à chaque auteur, le « style » et « le fil et la position de la syntaxe » peuvent aussi être très différents. Les phrases peuvent être complexes ou simples, les termes courants ou spécialisés — il n'est nullement vrai qu'une langue étrangère présente toujours un degré uniforme d'accessibilité. Ma traduction du Symbole de l'Angoisse a été faite de la même manière qu'aujourd'hui — suivant l'original phrase par phrase, voire caractère par caractère. Si M. Liang Shiqiu l'a trouvée compréhensible, c'est parce que l'original se trouvait être accessible, parce que M. Liang Shiqiu est un nouveau critique chinois, et parce que les constructions syntaxiques forgées de force qu'elle contient étaient relativement familières. Mais pour un lettré d'un village reculé qui ne lit que l'Anthologie de la prose classique, ne serait-ce pas plus difficile à lire qu'un « livre céleste » ?

Trois

Pourtant, ces traductions de théorie littéraire prolétarienne « plus ardues qu'un livre céleste » ont eu sur M. Liang une influence non négligeable. Que l'incompréhension puisse avoir une influence peut sembler risible, mais c'est vrai. Ce critique déclare dans « La littérature a-t-elle un caractère de classe ? » : « Dans ma critique actuelle de la prétendue théorie littéraire prolétarienne, je ne puis me fonder que sur le peu de matériaux que je suis en mesure de comprendre. » Ce qui revient à dire : sa connaissance de cette théorie est par conséquent extrêmement incomplète.

Mais de cette faute, nous (y compris tous les traducteurs de « livres célestes », d'où le « nous ») ne pouvons assumer qu'une part de responsabilité. Une autre part doit être assumée par la confusion ou la paresse de l'auteur lui-même. Des livres « de Lounatcharski, Plekhanov et consorts », je ne sais rien ; mais pour ce qui est des trois essais « de Bogdanov et consorts » et de la moitié de Littérature et Révolution de Trotski, il en existe bel et bien des traductions anglaises. Il n'y a pas de « M. Lu Xun » en Angleterre, les traductions doivent donc être fort accessibles. M. Liang a déjà fait preuve de patience et de courage en « attendant, et attendant, et attendant » l'apparition de la grande littérature prolétarienne. Cette fois-ci, pour ce qui est de la théorie, pourquoi ne pas attendre aussi un moment, chercher ces livres, les lire, et parler ensuite ? Ne pas savoir qu'une chose existe et ne pas la chercher, c'est de la confusion ; savoir qu'elle existe et ne pas la chercher, c'est de la paresse. Si l'on se contente de rester assis en silence, c'est peut-être « satisfaisant », mais dès qu'on ouvre la bouche, on risque fort d'avaler de l'air froid.

Prenons par exemple ce docte essai « La littérature a-t-elle un caractère de classe ? » — sa conclusion est qu'il n'y a pas de caractère de classe. Pour abolir le caractère de classe, je pense que la méthode la plus radicale serait celle de M. Wu Zhihui (吴稚晖) avec son « qu'importe Marx-Schmarx » et la doctrine d'un certain autre monsieur selon laquelle « il n'y a pas de classes dans le monde ». Alors toutes les voix se tairaient et le monde serait en paix. Mais M. Liang a déjà été quelque peu intoxiqué par « ce fameux Marx », puisqu'il commence par admettre qu'en de nombreux endroits il existe aujourd'hui un système capitaliste et que, sous ce système, il existe des prolétaires. Toutefois, « les prolétaires n'avaient à l'origine aucune conscience de classe. Ce sont quelques dirigeants, d'une sympathie excessive et d'une attitude radicale, qui leur ont inculqué cette notion de classe », pour susciter leur union et attiser leur désir de lutte. C'est vrai — mais je crois que ceux qui l'inculquent le font non par sympathie mais par la vision d'une transformation du monde. De plus, des choses qui « n'existent pas à l'origine » ne peuvent devenir conscientes, ne peuvent être attisées. Qu'elles puissent devenir conscientes, qu'elles puissent être attisées, prouve qu'elles existaient depuis le début. Et ce qui existe depuis le début ne saurait être dissimulé longtemps. De même que lorsque Galilée affirma que la Terre se meut, ou que Darwin parla de l'évolution biologique — ne furent-ils pas au départ presque brûlés vifs par les hommes d'Église ou violemment attaqués par les conservateurs ? Pourtant, aujourd'hui, personne ne trouve rien de remarquable à ces deux théories, précisément parce que la Terre se meut bel et bien et que les organismes évoluent bel et bien. Reconnaître l'existence d'une chose tout en essayant de la déguiser en non-existence requiert un talent extraordinaire.

Mais M. Liang a sa propre méthode pour éliminer la lutte. Il croit, comme l'aurait dit Rousseau, que « la propriété est le fondement de la civilisation », et donc « attaquer le système de la propriété, c'est résister à la civilisation ». « Si un prolétaire a de la trempe, il lui suffit de travailler avec diligence et honnêteté toute sa vie, et il acquerra inévitablement une propriété respectable. Voilà la méthode légitime de la lutte pour la vie. » Je pense que bien que Rousseau ait vécu il y a cent cinquante ans, il n'a pas dû croire que toute civilisation, passée et future, reposât sur la propriété. (Mais si l'on disait « sur les rapports économiques », ce serait naturellement juste.) La Grèce et l'Inde avaient toutes deux des civilisations, et ni l'une ni l'autre n'était florissante sous une société de propriété — il le savait sans doute ; sinon, c'était son erreur. Quant à la méthode « légitime » par laquelle les prolétaires devraient « travailler avec diligence et honnêteté » pour grimper dans la classe possédante — c'est le vieux sermon que les riches grands-pères chinois débitent aux pauvres ouvriers quand ils sont de bonne humeur. Dans la pratique, il y a encore aujourd'hui beaucoup de « prolétaires » qui s'efforcent « avec diligence et honnêteté » de grimper d'un échelon. Mais c'est tant que personne ne leur a encore « inculqué la notion de classe ». Une fois inculquée, ils refusent de grimper un par un. Comme le dit M. Liang : « Ils sont désormais une classe ; ils doivent s'organiser ; ils sont un collectif, et voilà qu'ils bondissent hors de la voie normale pour s'emparer du pouvoir politique et économique, bondissant jusqu'à devenir la classe dirigeante. » Mais reste-t-il des « prolétaires » qui souhaitent « travailler avec diligence et honnêteté toute leur vie pour acquérir inévitablement une propriété respectable » ? Naturellement, il y en a. Mais un tel individu devrait être compté comme un « possédant qui n'a pas encore fait fortune ». Les exhortations de M. Liang seront vomies par les prolétaires, et il ne lui restera qu'à se congratuler mutuellement avec les grands-pères.

Et ensuite ? M. Liang estime qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter, car « ce phénomène révolutionnaire ne saurait être permanent. Après que l'évolution naturelle aura suivi son cours, la loi de la survie du plus apte se confirmera de nouveau — ceux d'intelligence et de capacité supérieures occuperont de nouveau la position dominante, et les prolétaires resteront prolétaires ». Mais la classe prolétarienne sait sans doute aussi que « les forces anti-civilisation seront tôt ou tard vaincues par les forces de la civilisation », et c'est pourquoi « elle veut établir une prétendue "culture prolétarienne"...qui comprend la littérature et le savoir ».

À partir d'ici, nous entrons dans le vif du sujet de la critique littéraire proprement dite.

Quatre

M. Liang commence par affirmer que l'erreur de la théorie littéraire prolétarienne réside dans le fait « d'imposer à la littérature les chaînes de la classe ». Un capitaliste et un ouvrier peuvent différer à certains égards, mais ils ont aussi des points communs : « leur nature humaine [ces deux caractères portaient des doubles cercles dans l'original] ne diffère en rien ». Tous deux éprouvent par exemple joie, colère, tristesse et bonheur ; tous deux connaissent l'amour (bien que « l'on parle de l'amour en soi, non de la manière d'aimer »). « La littérature est l'art d'exprimer cette nature humaine la plus fondamentale. » Ces mots sont contradictoires et creux. Si la civilisation repose sur la propriété, et si la « trempe » d'un pauvre consiste à s'évertuer à grimper dans la classe possédante, alors grimper est l'essence de la vie, le riche est l'être suprême de l'humanité, et la littérature n'a qu'à représenter la bourgeoisie — pourquoi alors faire preuve d'une « sympathie excessive » en incluant les prolétaires « inférieurs et vaincus » ? Et comment exactement le « en soi » de la « nature humaine » s'exprime-t-il ? Prenons par exemple la propriété chimique d'un élément ou d'un composé — sa force de combinaison — ou la propriété physique de la dureté : pour démontrer cette force et ce degré, il faut deux substances ; vouloir montrer la force de combinaison et la dureté « en elles-mêmes » sans utiliser aucune substance est impossible. Mais dès qu'on utilise des substances, le phénomène diffère selon chaque substance. La littérature ne peut exprimer la « nature » sans recourir à des êtres humains ; et dès que l'on utilise des êtres humains, et qu'ils vivent dans une société de classes, on ne peut échapper au caractère de classe auquel ils appartiennent. Nul besoin d'« imposer des chaînes » — c'est simplement inévitable. Certes, « joie, colère, tristesse et bonheur sont les émotions de l'homme », mais un pauvre ne connaîtra jamais l'angoisse d'avoir perdu de l'argent à la Bourse ; comment un magnat du pétrole connaîtrait-il l'amertume endurée par une vieille femme ramassant les cendres de charbon à Pékin ? Les victimes de la famine dans une zone sinistrée ne cultivent vraisemblablement pas des orchidées comme le riche grand-père. Et Jiao Da de la maison Jia ne tombe pas amoureux de sœur Lin. « Ô le sifflet à vapeur ! » « Ô Lénine ! » — cela ne constitue peut-être pas de la littérature prolétarienne ; mais « Ô toutes les choses ! » « Ô tous les gens ! » « Quelque chose d'heureux est arrivé, et les gens sont heureux ! » — cela n'est pas non plus de la littérature exprimant le « en soi » de la « nature humaine ». Si la littérature exprimant la nature humaine la plus universelle est la plus haute, alors la littérature exprimant la nature animale la plus universelle — nutrition, respiration, locomotion, reproduction — ou, moins la « locomotion », la littérature exprimant la nature biologique, devrait se situer encore plus haut. Si l'on dit que, parce que nous sommes des hommes, nous nous limitons à exprimer la nature humaine — alors, par le même raisonnement, parce que les prolétaires sont des prolétaires, ils tiennent à faire de la littérature prolétarienne.

Ensuite, M. Liang soutient que la classe d'un auteur est sans rapport avec son œuvre. Tolstoï naquit dans l'aristocratie et sympathisa pourtant avec les pauvres, sans prôner la lutte des classes. Marx n'était pas un membre de la classe prolétarienne. Le Dr Johnson, quoique pauvre toute sa vie, surpassait l'aristocratie en aspirations et en maintien. Par conséquent, pour juger la littérature, il faut regarder l'œuvre elle-même et ne pas impliquer la classe ou le statut de l'auteur. Mais aucun de ces exemples ne suffit à prouver l'absence de caractère de classe dans la littérature. C'est précisément parce que Tolstoï était issu de l'aristocratie et ne pouvait se défaire entièrement de ses vieilles habitudes qu'il ne fit que sympathiser avec les pauvres sans prôner la lutte des classes. Marx n'était certes pas à l'origine un membre de la classe prolétarienne, mais il n'a pas non plus produit d'œuvres littéraires ; nous ne pouvons supposer que s'il avait pris la plume, ce qu'il aurait exprimé serait nécessairement l'amour-en-soi sans manière. Quant au Dr Johnson, pauvre toute sa vie mais surpassant la royauté en aspirations et en maintien — j'avoue ne pas en comprendre la raison, car je ne connais rien de la littérature anglaise ni de sa biographie. Peut-être voulait-il à l'origine « travailler avec diligence et honnêteté toute sa vie pour acquérir inévitablement une propriété respectable », puis grimper dans la classe aristocratique, mais finit par être « vaincu », sans même pouvoir accumuler une propriété respectable, et dut se contenter de prendre de grands airs pour sa propre « satisfaction ».

Ensuite, M. Liang déclare : « Les bonnes œuvres sont à jamais l'apanage d'un petit nombre ; la majorité est à jamais sotte et n'a à jamais rien à voir avec la littérature. » Mais la capacité d'appréciation n'a rien à voir avec la classe, car « l'appréciation de la littérature est un don du ciel » — c'est-à-dire que même parmi le prolétariat, il se trouvera des gens dotés de ce « don du ciel ». Si je poursuis le raisonnement, une personne dotée de ce « don », même trop pauvre pour avoir reçu une éducation et totalement illettrée, pourrait apprécier la revue Xinyue et servir de preuve que la « nature humaine » et la littérature « en soi » n'ont pas de caractère de classe. Mais M. Liang sait aussi que les prolétaires nés avec ce don céleste doivent être peu nombreux, c'est pourquoi il désigne un autre type de production (de la littérature ?) à leur intention : « comme le théâtre populaire, les films, les romans policiers et autres du même genre », car « les ouvriers et paysans ordinaires ont besoin de divertissement, et peut-être d'une petite quantité de divertissement artistique ». Vu sous cet angle, il semble que la littérature diffère bel et bien selon les classes. Mais selon M. Liang, cela dépend du niveau de la capacité d'appréciation, et la culture de cette capacité n'a rien à voir avec l'économie — c'est un don de Dieu, une « grâce ». Par conséquent, les écrivains doivent créer librement, sans servir comme employés de la royauté et de l'aristocratie, ni se soumettre aux menaces de la classe prolétarienne pour composer des chants de louange. C'est juste. Mais dans la théorie littéraire prolétarienne que j'ai lue, je n'ai jamais vu quiconque dire qu'un écrivain d'une certaine classe ne devait pas servir la royauté et l'aristocratie mais devait se soumettre aux menaces de la classe prolétarienne pour composer des chants de louange. Ce qui est dit, c'est simplement que la littérature a un caractère de classe ; que dans une société de classes, même si un écrivain se croit « libre » et pense avoir transcendé les classes, inconsciemment il est toujours régi par la conscience de classe de sa propre classe ; et que ses créations ne sont que la culture de sa propre classe, pas d'une autre. Par exemple, l'essai de M. Liang visait à l'origine à nier le caractère de classe de la littérature et à défendre la vérité. Mais en faisant de la propriété l'ancêtre de la civilisation et en désignant les pauvres comme le rebut des « inférieurs vaincus », un coup d'œil suffit pour reconnaître l'« arme » de la lutte de la classe possédante — non, l'« article ». L'affirmation des théoriciens littéraires prolétariens selon laquelle les théories littéraires prônant « toute l'humanité » et le « dépassement des classes » sont des instruments au service de la classe possédante trouve ici une illustration des plus éclatantes. Quant à M. Cheng Fangwu (成仿吾) et ses semblables — « Ils vaincront assurément, allons donc les guider et les consoler » — qui, après avoir dit « allons-y », se mettent à « congédier » les « eux » qui ne sont pas de leur espèce — de tels hommes de lettres prolétariens sont, il va sans dire, tout aussi coupables que M. Liang d'« improviser » en matière de théorie littéraire prolétarienne.

En outre, ce que M. Liang déteste le plus, c'est que les théoriciens littéraires prolétariens traitent la littérature comme une arme de lutte — c'est-à-dire comme de la propagande. Il « ne s'oppose pas à ce que quiconque utilise la littérature pour atteindre d'autres buts », mais « ne peut admettre que l'écriture propagandiste soit de la littérature ». Je considère cela comme un souci qu'il se crée lui-même. Autant que j'aie lu les théories en question, elles disent simplement que toute littérature implique inévitablement de la propagande ; personne n'a prétendu que seule l'écriture propagandiste constituait de la littérature. Il est vrai que depuis l'année d'avant, la Chine a effectivement produit maints poèmes et nouvelles bourrés de slogans et de mots d'ordre, que leurs auteurs tenaient pour de la littérature prolétarienne. Mais c'était parce que ni le contenu ni la forme ne possédaient de qualités prolétariennes, et que sans slogans et mots d'ordre il n'y avait aucun moyen de signaler leur caractère « nouveau et montant » — en réalité, ce n'était pas non plus de la littérature prolétarienne. Cette année, le célèbre « critique de la littérature prolétarienne » M. Qian Xingcun (钱杏邨) citait encore Lounatcharski dans la revue Le Pionnier, affirmant que celui-ci prisait la littérature accessible aux masses, d'où il suivait que les slogans et mots d'ordre n'étaient pas à dédaigner, défendant ainsi ces œuvres de « littérature révolutionnaire ». Mais je trouve que cela aussi, comme chez M. Liang Shiqiu, est une déformation délibérée ou involontaire. Ce que Lounatcharski entendait par des choses accessibles aux masses, ce devait être le genre d'écrits que Tolstoï produisait dans les opuscules qu'il distribuait aux paysans — une langue, des mélodies et un humour que les ouvriers et paysans comprendraient d'emblée. Il suffit de noter que Demian Bedny (Демьян Бедный) reçut l'Ordre du Drapeau Rouge pour sa poésie, et que ses poèmes ne contiennent ni slogans ni mots d'ordre, pour le comprendre.

Enfin, M. Liang veut voir la marchandise. C'est juste — c'est l'approche la plus pratique. Mais citer deux poèmes traduits en guise d'exhibition publique n'est pas correct. La Xinyue elle-même a publié des articles « Sur la difficulté de la traduction » — à plus forte raison quand il s'agit de poésie traduite. D'après ce que j'ai pu voir, Le Don Quichotte libéré de Lounatcharski, La Défaite de Fadeïev, Le Ciment de Gladkov — en onze ans de République, la Chine n'a pas produit d'œuvres comparables. Je parle ici des écrivains du type Société Nouvelle Lune, qui jouissent de l'éclat résiduel de la civilisation bourgeoise et la défendent de tout cœur. Parmi les œuvres des écrivains autoproclamés prolétariens, je ne peux non plus citer de réalisations comparables. Mais M. Qian Xingcun a aussi plaidé en défense, disant qu'une classe nouvellement montante sera naturellement immature et simpliste dans ses aptitudes littéraires, et qu'exiger d'elle des œuvres de qualité immédiatement relève de la malveillance « bourgeoise ». Comme déclaration en faveur des ouvriers et paysans, c'est parfaitement juste — une telle exigence déraisonnable revient à faire geler et affamer des gens pendant longtemps et à leur reprocher ensuite de ne pas être aussi gras que les riches. Mais les écrivains de la Chine d'aujourd'hui ne sont nullement des gens qui viennent de poser la charrue ou la hache ; la grande majorité sont des intellectuels éduqués, certains déjà des hommes de lettres renommés. Se pourrait-il qu'après avoir surmonté leur conscience de classe petite-bourgeoise, leur talent littéraire antérieur ait également disparu ? C'est impossible. Les vétérans russes Alexeï Tolstoï, Veressaïev et Prichvine continuent de produire de bonnes œuvres aujourd'hui encore. Si les écrivains chinois ont des slogans mais pas de substance correspondante, c'est, je crois, non pas qu'ils « utilisent la littérature comme arme de la lutte des classes », mais qu'ils « utilisent la lutte des classes comme arme de la littérature ». Sous la bannière de la « littérature prolétarienne » se sont rassemblés bon nombre de saltimbanques. Il suffit de regarder les annonces de livres de l'an dernier — pratiquement tous étaient de la « littérature révolutionnaire » — tandis que les critiques ne faisaient qu'appeler leur apologie « liquidation » — c'est-à-dire qu'ils laissaient la littérature s'asseoir sous la protection de la « lutte des classes », de sorte que la littérature elle-même n'avait plus besoin de se donner de la peine, et par conséquent n'avait plus guère de rapport ni avec la littérature ni avec la lutte.

Mais le phénomène momentané en Chine aujourd'hui ne constitue naturellement en rien une preuve contre l'essor de la littérature prolétarienne. M. Liang le sait aussi, c'est pourquoi il concède à la fin : « Si les écrivains révolutionnaires prolétariens tiennent absolument à appeler leur littérature de propagande littérature prolétarienne, c'est au moins une littérature nouvelle, au moins une nouvelle moisson dans le territoire de la littérature. Nul besoin de crier "à bas la littérature bourgeoise !" et de se disputer le territoire littéraire, car le territoire de la littérature est vaste, et les choses nouvelles trouveront toujours leur place. » Mais cela sonne comme la rhétorique de l'« amitié sino-japonaise, coexistence et co-prospérité » — du point de vue des prolétaires encore mal emplumés, c'est une forme de tromperie. Des « littérateurs prolétariens » disposés à s'en contenter, il en existe probablement à l'heure actuelle, mais ils sont de la même espèce que les prolétaires « qui ont de la trempe » de M. Liang et cherchent à grimper dans la bourgeoisie — leurs œuvres sont les doléances d'un lettré pauvre avant d'avoir réussi l'examen impérial. Du début à la fin — en grimpant et après — rien de tout cela n'est de la littérature prolétarienne. La littérature prolétarienne est une aile de la lutte pour libérer sa propre classe et toutes les classes par ses propres forces ; ce qu'elle revendique, c'est le tout, pas un coin. Pour prendre le monde de la critique littéraire comme métaphore : supposons que dans le « Palais de l'Art » de la « nature humaine » (qu'il nous faudrait louer temporairement à M. Cheng Fangwu), on dispose deux fauteuils recouverts de peau de tigre face au sud et qu'on y fasse asseoir côte à côte M. Liang Shiqiu et M. Qian Xingcun, l'un tenant « Nouvelle Lune » dans la main droite, l'autre tenant « Le Soleil » dans la main gauche — ce spectacle serait véritablement « travail et capital » rivalisant de beauté.

Cinq

Nous pouvons ici revenir à ma « traduction dure ».

Par conjecture, voici une question qui se pose naturellement : puisque la littérature prolétarienne met l'accent sur la propagande, et que la propagande doit être comprise par la majorité, alors à quoi servent ces « livres célestes » théoriques « traduits durement » et incompréhensibles ? N'est-ce pas comme si l'on n'avait pas traduit du tout ?

Ma réponse est : pour moi-même, pour la poignée de gens qui se posent en critiques littéraires prolétariens, et pour une partie des lecteurs qui ne cherchent pas la « satisfaction », qui ne craignent pas la difficulté, et qui veulent comprendre au moins un peu de cette théorie.

Depuis l'année d'avant, les attaques dirigées contre moi personnellement ont été extrêmement nombreuses. Dans pratiquement chaque périodique on voit le nom de « Lu Xun », et le ton des auteurs, à première vue, ressemble généralement à celui d'hommes de lettres révolutionnaires. Mais après en avoir lu quelques-uns, j'ai progressivement eu le sentiment qu'il y avait trop de verbiage. Le scalpel manquait les points vitaux ; les balles ne touchaient rien de fatal. Prenons par exemple la question de la classe à laquelle j'appartiens — elle n'est toujours pas tranchée ; tantôt on me dit petite bourgeoisie, tantôt « bourgeoisie », parfois même promu « survivance féodale », et de surcroît assimilé à un orang-outan (voir la « correspondance de Tokyo » dans la revue Création) ; une fois, c'est la couleur de mes dents qui fut attaquée. Dans une telle société, il est tout à fait possible que des survivances féodales se fassent remarquer. Mais qu'une survivance féodale soit un orang-outan, aucune « conception matérialiste de l'histoire » ne l'affirme, et l'on ne trouve pas non plus l'argument selon lequel des dents jaunes nuiraient à la révolution prolétarienne. Je pensai alors : il y a trop peu de théorie disponible pour servir de référence, d'où la confusion générale. Pour ce qui est des ennemis — les disséquer, les mâcher — c'est inévitable en ces temps. Mais avec un manuel d'anatomie et un livre de cuisine, en suivant les procédures, la structure et la saveur seront au moins un peu plus claires et savoureuses. On compare souvent le révolutionnaire au Prométhée de la mythologie, qui vola le feu pour l'humanité et, bien que torturé par les dieux, ne regretta rien — sa magnanimité et sa persévérance sont en effet comparables. Mais moi, j'ai volé le feu dans d'autres pays avec l'intention première de rôtir ma propre chair, pensant que si la saveur pouvait être un peu meilleure, peut-être ceux qui me mâchent en tireraient-ils plus de profit, et je n'aurais pas gaspillé mon corps en vain. Le point de départ était entièrement individualiste, teinté de surcroît de l'extravagance petit-bourgeoise, ainsi que de la « vengeance » consistant à sortir lentement un scalpel pour le plonger dans le cœur du dissecteur. M. Liang dit : « Ils veulent se venger ! » Mais ce ne sont pas seulement « eux » — de telles personnes sont aussi assez nombreuses parmi les « survivances féodales ». Et pourtant, je souhaite aussi être de quelque utilité à la société ; ce que les spectateurs voient au bout du compte, c'est toujours le feu et la lumière. C'est ainsi que la première entreprise fut La Politique littéraire, parce qu'elle contenait les arguments de diverses écoles. M. Zheng Boqi (郑伯奇), qui tient aujourd'hui une librairie et publie des pièces de Hauptmann et de Lady Gregory, était alors encore un homme de lettres révolutionnaire. Dans la revue Vie littéraire, qu'il dirigeait, il se moqua de ma traduction de ce livre, disant que je refusais de sombrer dans l'obscurité mais que, malheureusement, un autre m'avait devancé. Qu'en traduisant un seul livre on puisse remonter à la surface — être un homme de lettres révolutionnaire est vraiment trop facile ; je n'avais pas de telles illusions. Un certain journal à sensation déclara ensuite que ma traduction de La Théorie de l'Art était une « capitulation ». Oui, la capitulation est chose courante en ce monde. Mais à cette époque, le généralissime Cheng Fangwu avait depuis longtemps rampé hors de sa source thermale japonaise pour s'installer dans un hôtel parisien — à qui ici aurais-je fait allégeance ? Cette année, la version a encore changé : dans Le Pionnier et Fiction moderne, on parle de « changement de direction ». J'ai vu dans certaines revues japonaises ces quatre caractères appliqués à l'ancien néo-sensationnaliste Kataoka Teppei, comme s'il s'agissait d'un terme élogieux. En vérité, tout ce bavardage confus procède de l'ancienne maladie qui consiste à ne regarder que les étiquettes sans même se donner la peine de réfléchir. Traduire un livre sur la littérature prolétarienne ne suffit pas à prouver une direction ; s'il contenait des déformations, ce serait au contraire nuisible. Mes traductions sont aussi destinées à ces critiques littéraires prolétariens expéditifs, car ils ont l'obligation de ne pas chercher la « satisfaction » mais d'endurer la peine et d'étudier ces théories.

Mais j'ai la conviction de n'avoir commis aucune déformation délibérée dans mes traductions. Quand elles frappent les faiblesses de critiques que je n'admire pas, je souris ; quand elles frappent les miennes, j'endure la douleur. Mais je refuse absolument d'ajouter ou de retrancher quoi que ce soit — c'est là aussi une raison de ma constante « traduction dure ». Naturellement, il y aura un jour de meilleurs traducteurs capables de produire des traductions qui ne soient ni déformées ni « dures » ou « mortes ». À ce moment-là, mes traductions seront naturellement supplantées. Je veux simplement combler le vide entre le « néant » et le « mieux ».

Pourtant il reste encore beaucoup de papier dans le monde, tandis que chaque société littéraire compte peu de membres. De grandes ambitions mais de faibles moyens — ils ne peuvent écrire assez pour remplir tout le papier. Et voilà que le critique de chaque société, dont la fonction est de vaincre les ennemis et d'aider les amis, de balayer les espèces étrangères, voit d'autres venir gribouiller sur le papier et pousse un soupir, secouant la tête et tapant du pied dans une détresse insoutenable. Le Shenbao de Shanghai va jusqu'à traiter les traducteurs de sciences sociales de « Pierre, Paul et Jacques », tant est grande sa fureur. M. Jiang Guangci (蒋光慈), dont « la position dans la nouvelle littérature chinoise est bien connue des lecteurs », se rendit un jour à Tokyo pour sa convalescence. En rencontrant Kurahara Korehito et en apprenant que de nombreuses traductions japonaises étaient exécrables, pratiquement plus difficiles à lire que les originaux... il rit et dit : « ...Alors le monde de la traduction chinoise est encore plus absurde. Récemment, de nombreux livres chinois sont traduits du japonais ; si le traducteur japonais introduit quelques erreurs et modifications dans une œuvre européenne, et qu'elle est ensuite traduite du japonais en chinois, l'œuvre n'aura-t-elle pas changé de moitié de visage ?... » (Voir Le Pionnier.) Cela aussi exprime une profonde insatisfaction à l'égard de la traduction, en particulier de la retraduction. Mais alors que M. Liang nomme au moins des livres et leurs défauts, M. Jiang se contente de sourire et balaie tout — d'une portée véritablement bien plus vaste. Kurahara Korehito traduisit beaucoup de théorie littéraire et de fiction directement du russe, et j'en ai personnellement tiré un grand profit. J'espère que la Chine produira elle aussi un ou deux traducteurs honnêtes du russe, traduisant successivement de bons livres — au lieu de se traiter une seule fois de « crétin » et de considérer que le devoir d'homme de lettres révolutionnaire est accompli.

Mais en l'état actuel des choses, M. Liang Shiqiu ne traduira pas ces ouvrages ; le grand homme qui traite les autres de « Pierre, Paul et Jacques » ne les traduira pas non plus ; M. Jiang, qui a étudié le russe, serait le plus approprié, mais après sa convalescence il ne produisit qu'un seul livre, Une Semaine — et le Japon en possédait déjà deux traductions. La Chine a jadis beaucoup parlé de Darwin et de Nietzsche, puis les a copieusement insultés pendant la Guerre européenne. Mais à ce jour, il n'existe qu'une seule traduction des œuvres de Darwin et seulement la moitié de Nietzsche ; les savants et les hommes de lettres qui étudient l'anglais et l'allemand n'ont eu ni le loisir ni le désir de s'en occuper, et c'est tout. Aussi, pour le moment, je crains qu'il ne faille essuyer les moqueries et continuer à retraduire du japonais, ou bien prendre un texte original et le traduire directement en consultant la traduction japonaise. J'ai l'intention de poursuivre ainsi, et j'espère que davantage de gens feront de même, pour combler un peu le vide derrière tous ces beaux discours — car nous ne pouvons pas, comme M. Jiang, trouver tout cela « si drôle », ni ne devons, comme M. Liang, simplement « attendre, et attendre, et attendre ».

Six

Au début, j'ai écrit : « Se prétendre dur tout en étant en réalité mou comme du coton est précisément une marque distinctive de la Société Nouvelle Lune. » Ici, je dois brièvement ajouter quelques phrases, qui serviront de conclusion à cet essai.

Lorsque la Xinyue parut pour la première fois, elle prôna une « attitude solennelle » — mais ceux qui insultent seront insultés en retour, et ceux qui raillent seront raillés en retour. C'est juste ; c'est précisément « rendre la monnaie de sa pièce », et bien que ce soit aussi une forme de « vengeance », ce n'est pas pour soi-même. Dans l'annonce du numéro double du Tome Deux, numéros Six et Sept, on lit encore : « Nous maintenons tous une attitude "tolérante" (sauf qu'une attitude "intolérante" est quelque chose que nous ne pouvons tolérer). Nous aimons tous les doctrines mesurées et conformes à la raison. » Les deux premières phrases sont également justes — « œil pour œil, dent pour dent » — en cohérence avec le début. Mais si l'on suit cette large route jusqu'au bout, on arrive inévitablement à « répondre à la violence par la violence », ce qui est incompatible avec la « mesure » si chère aux messieurs de la Société Nouvelle Lune.

Cette fois, la « liberté d'expression » de la Société Nouvelle Lune a subi la répression. Selon l'ancienne méthode, il aurait fallu aussi réprimer les répresseurs. Mais la réaction qui parut dans la Xinyue fut un essai intitulé « Avertissement à ceux qui répriment la liberté d'expression » — citant d'abord la doctrine du parti adverse, puis les lois étrangères, enfin les exemples historiques d'Orient et d'Occident, pour montrer que ceux qui répriment la liberté tendent toujours vers leur propre destruction : un avertissement prodigué par souci de l'adversaire.

Ainsi, l'« attitude solennelle » et la méthode « œil pour œil » de la Société Nouvelle Lune ne s'appliquent, en fin de compte, qu'à ceux de force comparable ou moindre. Mais quand un plus fort leur poche les yeux, ils font exception : ils se contentent de lever les mains pour couvrir leur propre visage et de crier : « Faites attention à vos propres yeux ! »

Quiconque possède la moindre parcelle de conscience le sait : si les étudiants ont présenté cette fois des pétitions, c'est parce que le Japon avait occupé le Liaoning et le Jilin, que le gouvernement de Nankin était impuissant et ne savait que supplier la Société des Nations, laquelle était de mèche avec le Japon. Étudiez, étudiez ! — Certes, les étudiants doivent étudier, mais encore faudrait-il que messieurs les grands de ce monde ne bradent pas le territoire, pour qu'on puisse étudier en paix. Les journaux n'ont-ils pas rapporté que l'Université du Nord-Est s'est dispersée, que l'Université Feng Yong s'est dispersée, et que les soldats japonais fusillent quiconque a l'air d'un étudiant ? Poser son cartable pour aller présenter des pétitions — c'est déjà pitoyable au plus haut point. Or le gouvernement nationaliste, dans un télégramme circulaire aux autorités militaires et politiques en date du 18 décembre, leur imputa encore les crimes suivants : « Destruction de bureaux gouvernementaux, interruption des transports, agression de membres du Comité central, réquisition d'automobiles, brutalités contre les passants et les fonctionnaires, arrestations arbitraires et interrogatoires illégaux, l'ordre social entièrement détruit » — et en tira la conclusion : « Les amis des nations amies sont frappés de stupeur ; si cela continue, le pays cessera d'être un pays » !

Quels beaux « amis des nations amies » ! Les troupes de l'impérialisme japonais ont occupé de force le Liaoning et le Jilin, bombardé les bâtiments gouvernementaux — ils n'ont pas été frappés de stupeur. Elles ont bloqué les chemins de fer, bombardé des trains de voyageurs, arrêté des fonctionnaires, fusillé des civils — ils n'ont pas été frappés de stupeur. Sous le régime du Kuomintang : des guerres civiles année après année, des inondations sans précédent, des enfants vendus pour échapper à la misère, des décapitations publiques, des massacres secrets, des tortures à l'électricité pour extorquer des aveux — rien de tout cela ne les a frappés de stupeur. Mais il y eut un peu de désordre durant les pétitions estudiantines, et voilà qu'ils furent frappés de stupeur !

Quels beaux « amis des nations amies » du gouvernement nationaliste ! Quelle sorte de créatures sont-ils donc ! Même si les accusations portées étaient vraies, ce sont là des choses qui se produisent dans chacune de ces « nations amies ». Les prisons qu'ils entretiennent pour maintenir leur « ordre » ont depuis longtemps arraché le masque de leur « civilisation ». Pourquoi prendre cet air puant de « stupeur » ?

Mais sitôt que les « amis des nations amies » expriment leur stupeur, voilà que notre gouvernement national prend peur : « si cela continue, le pays cessera d'être un pays » — comme si la perte des Trois Provinces de l'Est avait rendu l'État-parti encore plus semblable à un vrai pays ; comme si le silence de tous face à la perte des Trois Provinces de l'Est avait rendu l'État-parti encore plus semblable à un vrai pays ; comme si le fait que seuls quelques étudiants aient soumis quelques « requêtes » après la perte des Trois Provinces de l'Est avait rendu l'État-parti encore plus semblable à un vrai pays — un pays capable de s'attirer les éloges des « amis des nations amies » et de rester un « pays » pour l'éternité.

Quelques lignes de télégramme disent tout avec une clarté parfaite : quel État-parti est-ce là, et quelles « nations amies ». Les « nations amies » veulent que notre peuple se laisse égorger dans le silence ; le moindre « écart » est puni par le massacre. L'État-parti veut que nous obéissions aux vœux de ces « amis des nations amies » — sinon, il « télégraphiera à toutes les autorités militaires et politiques locales » pour « prendre immédiatement des mesures d'urgence, sans invoquer après coup l'excuse qu'il était impossible de les en dissuader, en se dérobant à ses responsabilités ».

Car les « amis des nations amies » le savent bien : si les soldats japonais sont « impossibles à dissuader », comment les étudiants pourraient-ils être « impossibles à dissuader » ? À quoi servent les dix-huit millions mensuels de dépenses militaires et les quatre millions de frais administratifs, « autorités militaires et politiques » ?

Juste un jour après avoir écrit ce texte, je vis dans le Shenbao du 21 décembre un télégramme spécial de Nankin : « Zhang Yikuan (张以宽), employé de l'Yuan d'examen, dont on avait largement répandu la nouvelle qu'il avait été enlevé par des étudiants l'avant-veille et grièvement blessé. Selon la déclaration de Zhang lui-même, son tireur de pousse-pousse avait commis une erreur et il avait été conduit par la foule à l'Université centrale nationale, qu'il quitta bientôt pour rentrer chez lui, sans avoir subi aucune blessure. Quant à un certain secrétaire de l'Yuan exécutif qui aurait été emmené à l'Université centrale nationale, il en sortit également sur-le-champ, et il n'est nullement question de disparition. » Tandis que dans la rubrique « Nouvelles de l'éducation », on trouvait les chiffres confirmés des étudiants morts et blessés parmi ceux de nos écoles locales partis à Nankin pour la pétition : « Université Zhongguo : deux morts, trente blessés. Fudan : deux blessés. Collège annexe de Fudan : dix blessés. Asie orientale : une disparue (de sexe féminin). Collège de Shanghai : un disparu, trois blessés. Wenshi : un mort, cinq blessés… » On voit bien que les étudiants n'ont nullement, comme l'affirmait le télégramme circulaire du gouvernement, « détruit entièrement l'ordre social ». C'est au contraire le gouvernement qui non seulement restait parfaitement capable de réprimer, mais aussi parfaitement capable de calomnier et de massacrer. Que les « amis des nations amies » cessent donc d'être « frappés de stupeur » — qu'ils viennent tranquillement se partager le pays, voilà tout.

Le mot « travailleur » est devenu synonyme de « criminel » depuis quatre années pleines. Oppression — personne ne pipe mot. Massacres — personne ne pipe mot. Dès que ce terme est mentionné dans la littérature, des nuées de « lettrés et savants » et d'« honnêtes gentilshommes » accourent pour railler et injurier, suivis de hordes de leurs disciples et épigones. Ô travailleurs, travailleurs — il semblait que vous fussiez véritablement condamnés à rester à terre pour l'éternité.

Mais voilà qu'inopinément, quelqu'un s'est souvenu de vous.

Voilà qu'inopinément, les maîtres impérialistes ont trouvé que l'État-parti ne massacrait pas assez vite à leur goût et sont venus mettre la main à la pâte eux-mêmes — bombardant ici, pilonnant là. Qualifier « le peuple » d'« éléments réactionnaires », c'est la spécialité de l'État-parti ; mais qui aurait cru que les maîtres impérialistes possèdent le même merveilleux tour de passe-passe, qualifiant l'armée docile et non-résistante de l'État-parti de « bandits » et lui administrant une bonne « correction » ! Quelle injustice, quelle iniquité — il y a vraiment là de quoi se lamenter sur cette confusion entre « soumis » et « rebelles », sur cet incendie qui consume le jade et la pierre pêle-mêle !

Et voilà qu'on se souvient de nouveau des travailleurs.

Et voilà que l'appel affectueux « Chers travailleurs ! » — qu'on n'avait plus entendu depuis longtemps — réapparaît dans les articles ; que le merveilleux titre officiel de « travailleur intellectuel » — qu'on n'avait plus vu depuis longtemps — resurgit dans les journaux. De plus, « ressentant la nécessité d'une solidarité », ils ont fondé une « association » et élu comme responsables Fan Zhongyun (樊仲云), Wang Fuquan (汪馥泉) et toute une belle brochette d'autres « travailleurs intellectuels » fraîchement nommés.

Quel « intellect » ? Quel « travail » ? À quoi sert cette « solidarité » ? Où est la « nécessité » ? Tout cela, laissons-le de côté pour le moment — les travailleurs manuels sans « intellect » ne sauraient de toute façon s'en soucier.

« Chers travailleurs » ! Allez-y, remettez-vous une fois de plus à l'ouvrage pour ces nobles « travailleurs intellectuels » ! Afin qu'ils puissent continuer à « travailler » de leur noble « intellect » bien assis dans leur chambre. Même en cas d'échec, ce qui échoue n'est que la « force physique » — l'« intellect », lui, sera toujours là !

Vive les « travailleurs intellectuels » !

Ce volume rassemble, parmi la centaine de textes traduits par le traducteur au cours des dix dernières années, ceux qui ne sont pas trop spécialisés et qui sont susceptibles d'intéresser un large public, réunis ici dans l'espoir d'une plus grande diffusion. Premièrement, pour voir l'état actuel de la théorie de l'évolution ; deuxièmement, pour entrevoir le destin futur du peuple chinois.

La théorie de l'évolution fut introduite en Chine assez tôt, dès la traduction et l'exposition par Yan Fu (严复) de L'Évolution et l'Éthique de Huxley. Mais elle ne laissa finalement qu'un terme vague ; à l'époque de la Grande Guerre européenne, elle fut de nouveau grossièrement déformée par les polémistes, et aujourd'hui le nom même est moribond. Entre-temps, la théorie a connu plusieurs mutations : la théorie des mutations de De Vries a connu l'essor puis le déclin ; la théorie de l'influence du milieu de Lamarck, tombée en disgrâce, a été réhabilitée. Nous vivons et respirons au sein de la nature, et pourtant nous n'avons guère prêté attention à l'étude de ces grandes lois naturelles. Les deux essais au début et à la fin de ce livre argumentent du point de vue du néo-lamarckisme et offrent un aperçu général, comblant quelque peu cette lacune.

Mais les plus importants sont les deux derniers essais. L'avancée progressive du désert vers le sud, la difficulté de maintenir l'alimentation — ce sont là des questions de la plus haute importance et de la plus grande urgence pour le peuple chinois. Si elles ne sont pas résolues, le résultat sera l'extinction. Que l'on puisse ainsi comprendre pourquoi l'étude de l'histoire ancienne de la Chine est si ardue, et réfuter le mythe selon lequel les Chinois excellent dans l'endurance de la souffrance — ce ne seraient là que des gains secondaires. Quand les forêts seront toutes abattues et les cours d'eau tous asséchés, une seule goutte d'eau vaudra autant que du sang. Si la jeunesse d'aujourd'hui et de demain peut se souvenir de cela, alors la récompense qu'aura méritée ce livre sera immense.

Cependant, les sciences naturelles ont leurs limites ; ce qu'elles traitent s'arrête ici, et la réponse qu'elles apportent se résume à la conservation des eaux et au reboisement. Cela peut sembler à première vue extrêmement simple et facile, mais en réalité il n'en est rien. Je puis citer en témoignage deux passages des Fragments de vie rurale chinoise d'Agnes Smedley —

Ainsi, une telle méthode de protection des arbres ne fait en fin de compte qu'augmenter le nombre de ceux qui arrachent l'écorce et déterrent les racines, et accélère en réalité l'avancée du désert. Mais ce livre se limitant au domaine des sciences naturelles, il n'a pas abordé cette question. C'est en partant des faits exposés par les sciences naturelles, en allant un pas plus loin pour les résoudre, que les sciences sociales entrent en jeu.

5 mai 1930.

Mark Twain n'a guère besoin d'être présenté longuement — il suffit de feuilleter n'importe quelle histoire de la littérature américaine pour savoir qu'il fut un humoriste célèbre de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ses œuvres ne font pas seulement sourire ; son nom de plume lui-même porte en lui une certaine saveur comique.

Il s'appelait en réalité Samuel Langhorne Clemens (1835–1910) et était à l'origine pilote fluvial. Lorsqu'il se mit à publier, il prit la déformation du cri utilisé lors du sondage de la profondeur de l'eau et en fit son pseudonyme. Ses œuvres furent chaleureusement accueillies par ses contemporains, et on le considéra comme un maître conteur ; mais lorsque son œuvre posthume The Mysterious Stranger fut publiée en 1916, elle prouva clairement qu'il avait en réalité nourri une vision du monde profondément pessimiste.

Porter le chagrin en soi tout en arborant un sourire — comment en était-il venu là ?

Nous savons que l'Amérique a produit Edgar Allan Poe, Nathaniel Hawthorne (N. Hawthorne) et Walt Whitman (W. Whitman) — aucun d'entre eux ne présentait une telle dichotomie entre l'apparence et le fond. Mais tout cela se passait avant la guerre de Sécession. Après celle-ci, Whitman fut le premier à ne plus pouvoir chanter, car l'Amérique était devenue une société industrielle où chaque individualité devait être coulée dans un moule unique, et l'affirmation de soi n'était plus tolérée. Quiconque s'y obstinait subissait des persécutions. Ce qui préoccupait les écrivains de cette époque, ce n'était plus comment développer sa personnalité, mais comment écrire de manière à trouver des lecteurs, vendre ses manuscrits et acquérir la renommée. Même un homme aussi illustre que William Dean Howells (W. D. Howells) estimait qu'un homme de lettres ne pouvait être toléré par le monde que dans la mesure où il offrait du divertissement. Aussi certains esprits encore indomptés ne purent-ils plus tenir bon : les uns s'enfuirent à l'étranger, comme Henry James ; les autres se mirent à raconter des plaisanteries — c'était Mark Twain.

S'il devint humoriste, ce fut donc par nécessité de vivre ; et si son humour recèle du chagrin et de la satire, c'est qu'il refusait de se résigner à une telle existence. C'est grâce à cette petite part de résistance que les enfants de cette terre neuve disent encore aujourd'hui en souriant : Mark Twain est à nous.

Le Journal d'Ève (Eve's Diary) fut publié en 1906, œuvre de la maturité de l'auteur. Bien qu'il ne s'agisse que d'un opuscule, on y décèle encore la faiblesse sous l'innocence, la raillerie tissée dans le récit, formant le portrait de la jeune Américaine de son temps — que l'auteur tenait pour celui de toute femme. Mais le sourire sur ce visage est manifestement celui d'un homme d'un certain âge. Heureusement, grâce à la maîtrise consommée de l'auteur, cela n'apparaît pas d'emblée, et l'œuvre conserve toute sa vivacité. De surcroît, le traducteur en a rendu l'esprit avec fidélité et dans un style dépouillé, au point qu'on croirait presque que si Ève avait tenu son journal en chinois, il aurait lu exactement ainsi — raison de plus pour y jeter un œil.

Les cinquante et quelques illustrations au trait de Lester Ralph, pour souples qu'elles soient, sont d'une grande fraîcheur. À première vue, la composition pourrait aisément rappeler les œuvres de Ren Weichang (任渭长) de la fin de la dynastie Qing, mais ce que celui-ci représentait, c'étaient des immortels, des preux et de nobles lettrés — figures émaciées et excentriques bien moins saines que celles-ci. De plus, pour des yeux chinois désormais habitués aux images de beautés aux yeux obliques et aux épaules tombantes, ces illustrations ont un effet salutaire de clarification.

Écrit dans la nuit du 27 septembre 1931.

M. Feng Y. S. m'a fait montrer par l'un de ses amis la traduction anglaise des Herbes sauvages (野草) et m'a prié de dire quelques mots. Malheureusement, je ne lis pas l'anglais et ne puis parler qu'en mon propre nom. J'espère toutefois que le traducteur ne m'en voudra pas de n'avoir fait que la moitié de ce qu'il souhaitait.

Ces vingt et quelques courts textes, comme indiqué à la fin de chacun, furent écrits à Pékin entre 1924 et 1926 et publiés successivement dans la revue Yusi (Fil de parole, 语丝). Pour l'essentiel, ce n'étaient que de menues réflexions notées au fil du moment. Comme il était difficile alors de s'exprimer ouvertement, la formulation est parfois assez obscure.

Donnons quelques exemples. « Mon amour perdu » fut écrit pour satiriser les poèmes d'amour déçu alors en vogue. La première pièce de « Vengeance » naquit du dégoût devant la multitude des spectateurs passifs dans la société. « Espoir » fut écrit par effroi devant l'apathie de la jeunesse. « Un tel guerrier » fut inspiré par le spectacle des lettrés et savants prêtant main-forte aux seigneurs de la guerre. « Feuille flétrie » fut écrit pour ceux qui m'aiment et souhaitent me préserver. Après que le gouvernement de Duan Qirui (段祺瑞) eut tiré sur des civils désarmés, j'écrivis « Dans de pâles traces de sang » — j'avais alors déjà trouvé refuge ailleurs. Durant la guerre entre les cliques de seigneurs de la guerre du Fengtian et du Zhili, j'écrivis « Un éveil » — et après cela, je ne pus plus rester à Pékin.

On pourrait donc dire que ce sont pour la plupart de pâles petites fleurs poussant au bord d'un enfer négligé — elles ne sauraient être belles, naturellement. Mais cet enfer-là aussi était destiné à se perdre. C'est ce que me firent comprendre, par leurs mines et leur ton, quelques héros dotés d'éloquence et de poignes impitoyables, qui n'avaient pas encore accédé au pouvoir. C'est ainsi que j'écrivis « Le bon enfer perdu ».

Par la suite, je cessai d'écrire de telles choses. L'époque, en perpétuelle mutation, ne tolérait plus de tels essais — ni même de telles pensées. Peut-être, me dis-je, cela vaut-il mieux après tout. Une préface écrite pour la traduction devrait, elle aussi, trouver sa fin ici. 5 novembre.

Un

Plekhanov (Gueorgui Valentinovitch Plekhanov) naquit en 1857, dans une famille noble de la province de Tambov. De sa naissance à l'âge adulte, l'histoire du mouvement révolutionnaire russe traversait précisément la période durant laquelle le populisme (narodnitchestvo) prôné par l'intelligentsia connut son apogée puis son déclin. Leur point de vue initial soutenait que les masses russes — c'est-à-dire la grande majorité des paysans — avaient déjà compris le socialisme et étaient devenus, spirituellement, des socialistes inconscients. Par conséquent, la mission des populistes consistait simplement à « aller vers le peuple », leur expliquer leur situation, guider leur ressentiment envers les propriétaires fonciers et les fonctionnaires, après quoi les paysans se soulèveraient d'eux-mêmes et réaliseraient un système d'autogouvernement libre — autrement dit, une forme anarchiste d'organisation sociale.

Mais les paysans n'écoutèrent guère l'agitation des populistes ; au contraire, ils nourrissaient de l'insatisfaction envers ces fils progressistes de la noblesse. Le gouvernement du tsar Alexandre II leur infligea de sévères châtiments, ce qui finit par pousser une partie d'entre eux à détourner leur regard des paysans pour, suivant l'exemple des nations avancées d'Europe occidentale, lutter pour tous les droits dont jouissaient les classes possédantes. Ainsi le parti « Terre et Liberté » se scinda pour donner naissance au parti « Volonté du Peuple », qui s'engagea dans la lutte politique — mais ses méthodes ne relevaient pas d'un mouvement social général : c'était le combat solitaire d'individus contre le gouvernement, consacrant toutes leurs forces au terrorisme — l'assassinat.

Le jeune Plekhanov commença lui aussi vraisemblablement son activité révolutionnaire sous l'influence de tels courants sociaux. Mais au moment de la scission, il s'en tenait encore aux vues fondamentales du socialisme paysan, s'opposant au terrorisme et rejetant l'obtention des libertés politiques et civiques. Il fonda séparément le parti du « Partage noir », ne plaçant ses espoirs que dans la révolte paysanne. Pourtant, il nourrissait déjà une vue singulière : que l'intelligentsia seule, combattant le gouvernement isolément, pouvait difficilement mener la révolution au succès ; si les paysans avaient certes des tendances socialistes, les ouvriers étaient eux aussi d'une grande importance. Dans son ouvrage « L'Ouvrier russe dans le mouvement révolutionnaire », il écrivait que les ouvriers étaient des paysans venus par hasard dans les villes et apparus dans les usines. Pour introduire le socialisme dans les campagnes, ces paysans-ouvriers étaient les intermédiaires les plus appropriés — car les paysans faisaient davantage confiance à la parole de leurs camarades ouvriers qu'à celle de l'intelligentsia.

Les événements, de fait, ne s'éloignèrent guère de ses prédictions. L'assassinat d'Alexandre II en 1881, exécuté avec toute la force des terroristes, ne parvint pas à soulever les masses ; la liberté civique ne fut pas conquise. Le résultat fut que les dirigeants capables moururent ou furent emprisonnés, et le parti « Volonté du Peuple » fut presque anéanti. Même Plekhanov et d'autres, qui n'appartenaient pas à ce parti mais penchaient vers le socialisme ouvrier, furent finalement réprimés par le gouvernement et n'eurent d'autre choix que de fuir à l'étranger.

C'est à cette époque qu'il entra en contact étroit avec le mouvement ouvrier d'Europe occidentale et commença à étudier les œuvres de Marx.

Le nom de Marx était connu en Russie depuis longtemps ; le premier volume du « Capital » y avait été traduit plus tôt que dans les autres pays ; et de nombreux membres du parti « Volonté du Peuple » le connaissaient personnellement et entretenaient une correspondance avec lui. Pourtant, la pensée de Marx, à laquelle ils témoignaient leur plus profond respect, restait pour eux de la pure « théorie » — inapplicable, croyaient-ils, à la réalité russe, sans rapport avec la Russie, puisqu'il n'y avait pas de capitalisme en Russie et que le socialisme russe naîtrait non des usines mais des campagnes. Plekhanov, cependant, avait déjà commencé à nourrir des doutes sur les campagnes en méditant sur le mouvement ouvrier de Saint-Pétersbourg. Sa maîtrise approfondie de la littérature marxiste par les textes originaux ne fit qu'accroître ces doutes. Il rassembla alors tous les matériaux statistiques disponibles à l'époque et les étudia par une méthodologie véritablement marxiste, pour finalement acquérir la conviction que le capitalisme régnait bel et bien sur la Russie. En 1884, il publia l'ouvrage intitulé « Nos divergences », cette œuvre célèbre qui démasqua les erreurs du populisme et démontra la justesse du marxisme. Dans ce livre, il montra que les paysans, en tant que masse, ne pouvaient plus servir de pilier au socialisme. En Russie, à cette époque, l'industrie urbaine se développait et le système capitaliste se formait. Ce qui surgissait nécessairement en parallèle, c'était l'ennemi du capitalisme — le prolétariat qui anéantirait le capitalisme. C'est pourquoi, en Russie comme en Europe occidentale, le prolétariat était la classe la plus significative pour la transformation politique. Par leur condition même, ils possédaient déjà une aptitude plus grande à la révolution résolue et organisée que toute autre classe, et de plus, en tant que tirailleurs de la future révolution russe, ils étaient la classe la plus appropriée de toutes.

À partir de ce moment, Plekhanov devint non seulement un grand penseur par lui-même, mais servit aussi de pionnier du marxisme russe et de professeur et guide des travailleurs éveillés.

Deux

Mais les services éminents rendus par Plekhanov au prolétariat résidaient principalement dans ses écrits théoriques publiés ; ses propres opinions politiques, en revanche, n'étaient pas exemptes de fréquentes vacillations.

En 1889, lors du premier Congrès international des socialistes tenu à Paris, Plekhanov déclara : « Le mouvement révolutionnaire russe ne peut triompher que par le mouvement ouvrier ; il n'y a pas d'autre solution. » À l'époque, même de nombreux socialistes européens renommés s'opposèrent entièrement à cette déclaration ; mais bientôt ses réalisations devinrent manifestes. Sur le plan des écrits, parut « Le Développement de la conception moniste de l'histoire » (ou simplement « La Conception moniste de l'histoire »), publié en 1895, qui combattait les populistes dans le domaine philosophique pour défendre le matérialisme, et toute l'époque du marxisme reçut son éducation de cet ouvrage, comprenant grâce à lui les fondements du matérialisme militant. Des savants ultérieurs le soumirent naturellement à un examen critique, mais Chvoinov remarqua : « Ce serait un travail bien meilleur d'expliquer et d'élucider ce livre des plus remarquables pour les hommes de l'ère nouvelle. » L'année suivante, dans les faits, à la suite de la lutte de ses disciples contre les populistes, une grande grève de trente mille ouvriers de filatures éclata à Saint-Pétersbourg, marquant une nouvelle époque dans l'histoire russe. La valeur révolutionnaire du prolétariat russe fut désormais reconnue de tous, et le quatrième Congrès international des socialistes, tenu alors à Londres, exprima sa grande stupéfaction et l'accueillit chaleureusement.

Pourtant, Plekhanov restait en fin de compte un théoricien. Lénine ne commença ses activités qu'à la fin du dix-neuvième siècle ; il était aussi plus jeune, et entre les deux hommes s'établit naturellement une division du travail tacite. Là où Plekhanov excellait, c'était dans la théorie, et face aux ennemis, il se chargeait de la polémique philosophique. Lénine, dès ses premiers écrits, se consacrait aux problèmes sociaux et politiques, et à l'organisation du parti et de la classe ouvrière. Le journal qu'ils éditèrent et publièrent à cette époque, en forme d'interdépendance, était l'Iskra (« L'Étincelle »). Parmi ses contributeurs, il y avait certes des éléments impurs, mais le journal remplissait alors une fonction importante : il éveilla une certaine couche d'ouvriers et de révolutionnaires, et ébranla l'intelligentsia populiste.

L'activité tant littéraire que pratique était particulièrement importante. À l'époque (1900-1901), les révolutionnaires avaient tous l'habitude de se cacher dans leurs petits cercles, sans perspective nationale ; ils ne comprenaient pas que des résultats ne pouvaient être obtenus que par une perspective nationale, n'avaient pas de calculs précis et ne songeaient pas à la force nécessaire pour obtenir quels résultats. En de tels temps, l'idée de tenter un parti centralisé — une organisation politique panrusse unissant l'ensemble du prolétariat — était novatrice et difficile à mettre en œuvre. Or l'Iskra ne se contenta pas d'exposer cette idée dans ses éditoriaux : elle organisa aussi le groupe « Iskra », avec cent à cent cinquante révolutionnaires éminents de l'époque formant la faction « Iskra », rejoignant ce groupe pour mettre en pratique les plans que Plekhanov avait développés sous forme littéraire dans le journal.

Mais en 1903, les marxistes russes se scindèrent en bolcheviks (faction majoritaire) et mencheviks (faction minoritaire). Lénine était le dirigeant des premiers ; Plekhanov celui des seconds. Dès lors, les deux hommes alternèrent séparations et rapprochements : pendant la guerre russo-japonaise de 1904, quand Plekhanov espérait la défaite du tsar, et pendant la période de souffrance du parti de 1907 à 1909, il se tint uni à Lénine. Cette dernière période était particulièrement notable — une grande partie des forces bolcheviques avait déjà dû fuir à l'étranger ; partout régnait la démoralisation, partout se trouvaient des espions ; chacun surveillait chacun, chacun craignait chacun, chacun soupçonnait chacun. En littérature, les œuvres licencieuses florissaient, et « Sanine » parut à cette époque. Cette atmosphère envahit tous les cercles révolutionnaires. Les membres du parti se dispersèrent en minuscules groupes ; les liquidateurs mencheviks avaient déjà commencé à chanter l'oraison funèbre des bolcheviks. C'est alors que Plekhanov — bien qu'étant lui-même une autorité des mencheviks — tonna que le liquidationnisme devait être écrasé, soutenant les bolcheviks et leur apportant une aide courageuse dans divers journaux et à la Douma. D'autres factions mencheviques se moquèrent alors de lui, disant qu'« il était devenu dans sa vieillesse un chanteur de cave. »

Le journal qui tenta la renaissance de la révolution et fut nouvellement organisé fut la Zvezda (« L'Étoile »), qui commença à paraître en 1910. Plekhanov comme Lénine y contribuaient de l'étranger, en faisant un organe de coopération des deux factions, qui ne pouvait par conséquent pas énoncer clairement sa ligne politique. Mais à mesure que ce journal se liait plus étroitement au mouvement politique, il perdit graduellement son caractère de partenariat. La faction de Plekhanov finit par disparaître entièrement, et le journal devint purement un organe de combat des bolcheviks. En 1912, les deux factions cofondèrent de nouveau le quotidien Pravda (« La Vérité »), mais lorsque les événements se déployèrent, la faction de Plekhanov fut à nouveau entièrement exclue en un temps extrêmement court, connaissant le même sort qu'avec la Zvezda.

Quand la Grande Guerre européenne éclata, Plekhanov considéra l'impérialisme allemand comme l'ennemi le plus dangereux de la civilisation européenne et de la classe ouvrière. Comme les dirigeants de la Deuxième Internationale, il adopta un point de vue patriotique et, pour combattre l'Allemagne la plus exécrable, n'hésita pas à coopérer et à transiger avec la bourgeoisie et le gouvernement de son propre pays. Après la révolution de Février 1917, il rentra en Russie et organisa un groupe de patriotes socialistes nommé « Iedinstvo » (« Unité »). Mais le sens révolutionnaire de Plekhanov, père du prolétariat russe, n'avait plus le pouvoir d'émouvoir les ouvriers russes. Après la paix de Brest-Litovsk, il fut presque entièrement oublié par la Russie des ouvriers et des paysans, et mourut finalement dans la solitude le 30 mai 1918, en Finlande, alors sous occupation militaire allemande. On dit que dans ses divagations d'agonie, il posa une question : « La classe ouvrière perçoit-elle mon activité ? »

Trois

Après sa mort, parut dans l'Inprekol (huitième année, n° 54) un article intitulé « G. V. Plekhanov et le mouvement prolétarien », qui évalua succinctement les mérites et les fautes de toute sa vie —

« ...En vérité, Plekhanov avait raison de nourrir de tels doutes. Pourquoi ? Parce que la jeune classe ouvrière le connaissait comme socialiste patriote, comme membre du parti menchevique, comme suiveur de l'impérialisme, comme un homme prônant le compromis entre les travailleurs révolutionnaires et Milioukov, le dirigeant de la bourgeoisie en Russie. Parce que la voie de la classe ouvrière et la voie de Plekhanov s'étaient résolument séparées.

Pourtant, nous n'hésitons pas un instant à compter Plekhanov parmi les plus grands maîtres de la classe ouvrière russe — non, de la classe ouvrière internationale.

Comment peut-on dire cela ? Lors des batailles de classe décisives, Plekhanov n'était-il pas de l'autre côté de la barricade ? Oui, c'est effectivement le cas. Mais ses activités bien avant ces batailles décisives — ses travaux théoriques — constituent les choses les plus précieuses du patrimoine de Plekhanov.

La lutte pour une conception du monde correcte fondée sur les classes est, parmi toutes les formes de la lutte des classes, l'une des plus importantes. Par ses travaux théoriques, Plekhanov a formé de nombreux révolutionnaires ouvriers au fil de plusieurs générations. Par là, il a aussi accompli un service remarquable pour l'autonomie politique de la classe ouvrière russe.

La grande réalisation de Plekhanov résidait avant tout dans sa lutte contre le parti "Volonté du Peuple" — c'est-à-dire contre cette clique d'intellectuels qui, dans les années 1870, croyaient que le développement de la Russie suivait une voie spéciale, à savoir non capitaliste. Dans les décennies qui suivirent les années 1870, le magnifique développement du capitalisme en Russie — comme il démontra l'erreur des vues des partisans de la Volonté du Peuple, et la justesse de celles de Plekhanov !

Le groupe "pour l'émancipation du travail", formé par Plekhanov en 1884 (le programme du groupe d'émancipation des travailleurs fut précisément le premier manifeste du parti ouvrier en Russie, et aussi une réponse directe aux hésitations des ouvriers entre 1878 et 1879.

Il déclara —

"Seule la formation la plus rapide possible d'un parti ouvrier est le seul moyen de résoudre toutes les contradictions économiques et politiques qui existent actuellement en Russie."

En 1889, au Congrès international du parti socialiste tenu à Paris, Plekhanov déclara : "Le mouvement révolutionnaire en Russie ne peut remporter la victoire que par le mouvement ouvrier révolutionnaire. Nous n'avons pas d'autre solution, et n'en aurons jamais."

Cette célèbre déclaration de Plekhanov n'était nullement fortuite. Avec son grand génie, Plekhanov défendit la souveraineté du prolétariat dans la révolution populiste bourgeoise pendant des décennies, tout en exposant l'idée que les classes possédantes libérales, dans leur lutte contre l'autocratie, deviendraient lâchement des traîtres et des êtres d'une versatilité extrême.

Plekhanov, avec Lénine, fut le fondateur et dirigeant de l'Iskra.

La grande œuvre organisationnelle accomplie par l'Iskra dans la lutte pour créer une organisation de parti en Russie est largement connue.

Le Plekhanov de la période 1903 à 1917 connut plusieurs grandes vacillations, s'écartant toujours du marxisme révolutionnaire pour se rapprocher des mencheviks. Quelles étaient les questions qui l'amenèrent principalement à dévier du marxisme révolutionnaire ?

Premièrement, une appréciation insuffisante du potentiel révolutionnaire de la couche paysanne.

Dans sa lutte contre les aspects néfastes des partisans de la Volonté du Peuple, Plekhanov ne sut pas voir les divers efforts révolutionnaires de la couche paysanne.

Deuxièmement, la question de l'État. Il ne comprit pas l'essence du nationalisme populiste bourgeois — c'est-à-dire qu'il ne comprit pas la nécessité, en tout état de cause, de briser l'appareil étatique bourgeois.

Enfin, il ne comprit pas la question de l'impérialisme en tant que stade final du capitalisme, ni la nature de la guerre impérialiste. En bref — Plekhanov avait des faiblesses précisément là où Lénine avait des forces. Il ne put devenir un "marxiste de l'ère de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne." C'est pourquoi son marxisme, dans son ensemble, arriva à son terme. Plekhanov devint ainsi, pas à pas, comme le dit Rosa Luxemburg, un "fossile respectable."

Le bâtisseur du marxisme en Russie, Plekhanov, ne fut nullement un simple médiateur de l'économie, de l'historiographie et de la philosophie de Marx et Engels. Il aborda tous ces domaines et y apporta d'remarquables travaux originaux.

En faisant véritablement comprendre aux ouvriers et à l'intelligentsia russes que le marxisme est l'accomplissement scientifique suprême de toute l'histoire de la pensée humaine — en cela, Plekhanov joua un rôle puissant. Ce sont avant tout les diverses études théoriques de Plekhanov qui, dans son héritage idéologique, constituent sans aucun doute les choses les plus précieuses. Lénine a, à juste titre, souvent exhorté les jeunes à étudier les livres de Plekhanov. — "Sans étudier cela (l'exposition philosophique de Plekhanov), nul ne sera jamais un communiste conscient et véritable. Car c'est l'œuvre la plus éminente de toute la littérature marxiste internationale." — Ainsi parla Lénine. »

Quatre

Plekhanov jeta aussi les bases de la théorie marxiste de l'art. Bien que sa théorie de l'art n'ait pas encore pu former un système véritablement imposant, les œuvres qu'il laissa, contenant à la fois méthode et résultats, sont dignes non seulement comme objets de recherche ultérieure, mais méritent à juste titre d'être qualifiées de documents classiques pour l'édification de la théorie marxiste de l'art et de l'esthétique sociologique.

Les trois essais sous forme épistolaire présentés ici ne sont que des fragments — de simples écailles et griffes — de ses écrits en ce genre.

Le premier essai, « De l'art », pose d'abord la question « Qu'est-ce que l'art ? », rectifie la définition de Tolstoï et détermine la qualité essentielle de l'art comme l'expression concrète et figurée des sentiments et des idées. Il procède ensuite à démontrer que l'art est aussi un phénomène social, et que pour l'examiner, il faut adopter le point de vue du matérialisme historique, tout en critiquant les conceptions idéalistes de l'histoire qui s'en écartent (Saint-Simon, Comte, Hegel), et en présentant les vues matérialistes de Darwin sur le goût esthétique des êtres vivants, qui s'opposent à celles-ci. Ici, il présente hypothétiquement la proposition de l'adversaire d'explorer l'origine du sentiment esthétique par la biologie, puis cite les propres mots de Darwin pour montrer que « le concept de beauté... varie grandement parmi les diverses races humaines, et diffère même parmi les diverses nations au sein d'une même race. » Le sens en est que « chez l'homme civilisé, de tels sentiments sont enchaînés à toutes sortes d'idées et de pensées complexes. » C'est-à-dire que « les sentiments esthétiques de l'homme civilisé... sont clairement déterminés par diverses causes sociales. »

Il faut donc « passer de la biologie à la sociologie » — du domaine darwinien de l'étude de l'humanité en tant qu'« espèce » à l'étude du destin historique de cette espèce. Si nous ne parlons que de l'art, alors la possibilité d'existence du sentiment esthétique humain (le concept d'espèce) est rehaussée par les conditions qui le meuvent vers la réalité (le concept historique). Ces conditions sont, naturellement, le stade de développement des forces productives de la société donnée. Mais ici Plekhanov, traitant cela comme l'importante question de la production artistique, élucida sous quelle forme les contradictions entre forces productives et rapports de production, et les contradictions entre classes, agissent sur l'art ; et comment l'art d'une société reposant sur des rapports de production donnés prend sa forme particulière et se distingue de l'art d'autres sociétés. Usant de l'expression darwinienne « le principe d'antithèse », il cita de nombreux exemples pour illustrer la relation entre les conditions sociales et les formes du sentiment esthétique ; ainsi que la relation entre la technique productive sociale et les lois du rythme, de l'harmonie et de la symétrie ; et critiqua en outre le développement de la théorie de l'art française moderne (Staël, Guizot, Taine).

C'est chez les peuples primitifs que la technique productive et les modes de vie se reflètent le plus intimement dans les phénomènes artistiques. Plekhanov chercha à aborder les problèmes difficiles de la théorie marxiste de l'art en élucidant l'art de ces peuples primitifs. Le deuxième essai, « L'Art des peuples primitifs », s'appuie d'abord sur les témoignages directs d'anthropologues et de voyageurs, citant en exemple la vie, la chasse, l'agriculture et la distribution des biens chez les Bochimans, les Veddas, les Indiens et d'autres peuples, pour prouver que les peuples chasseurs primitifs formaient effectivement des associations communistes, et montrer le peu de fiabilité des affirmations de Bücher. Le troisième essai, « Encore sur l'art des peuples primitifs », critique l'erreur de ceux qui soutiennent que l'instinct de jeu précède le travail, et use de preuves empiriques abondantes et d'une logique rigoureuse pour démontrer la thèse fondamentale du matérialisme historique selon laquelle la production d'objets utiles (le travail) précède la production artistique. Plus en détail, ce que Plekhanov démontra, c'est que l'homme social considère d'abord les choses et les phénomènes d'un point de vue utilitaire, et ne passe qu'ensuite au point de vue esthétique. Dans tout ce que les êtres humains considèrent comme beau, il y a ce qui leur est utile — ce qui a une signification dans la lutte pour l'existence contre la nature et contre les autres êtres sociaux. L'utilité est reconnue par la raison, mais la beauté est reconnue par les facultés intuitives. En jouissant de la beauté, on ne pense guère à l'utilité ; pourtant l'utilité peut être découverte par l'analyse scientifique. La spécificité de la jouissance esthétique réside donc dans son immédiateté ; mais si l'utilité ne gît pas au fond du plaisir esthétique, la chose ne paraîtra pas belle. Ce n'est pas l'homme qui existe pour la beauté, mais la beauté qui existe pour l'homme. — Cette conclusion est l'introduction par Plekhanov dans l'art de cette conception utilitariste sociale, raciale et de classe que les historiens idéalistes abhorrent si profondément.

En regardant la conclusion du troisième essai, Plekhanov se préparait à discuter ensuite si les classifications à l'ancienne en ethnographie correspondent à la réalité. Mais cela ne fut jamais écrit, et ici aussi nous ne pouvons que considérer l'affaire comme close.

Cinq

L'édition sur laquelle ce livre est basé est la traduction japonaise de Tonomura Shirō. Une traduction de M. Lin Bai existait déjà auparavant, et il n'aurait peut-être pas été nécessaire de retraduire ; cependant, le catalogue de la collection ayant été arrêté depuis longtemps, il n'y avait pas d'autre choix que d'entreprendre ce travail qui frise la redondance. Pendant la traduction, j'ai aussi fréquemment consulté la traduction de Lin, adoptant certains termes meilleurs que ceux de la version japonaise ; parfois la structure des phrases en a aussi été quelque peu influencée. En outre, l'exemple d'un prédécesseur m'a épargné à maintes reprises des erreurs de traduction — pour quoi je dois exprimer ma plus vive gratitude.

Des quatre sections de cette préface, hormis la troisième section qui provient entièrement de la traduction, le reste est compilé à partir de l'« Histoire du Parti social-démocrate ouvrier russe » de Chvoinov, de l'« Histoire du mouvement révolutionnaire russe » de Yamauchi Fūsuke, et de « Plekhanov et l'art » de l'appendice du « Programme d'enseignement de l'art prolétarien ». Assemblé à la hâte, des erreurs sont certainement inévitables ; cela ne peut être considéré que comme une introduction sommaire. Quant aux questions les plus essentielles concernant l'art en général, elles n'ont pas été abordées ici — car le « Plekhanov et la question de l'art » de Valifson avait déjà été annexé aux « Débats littéraires de la Russie soviétique » (un volume de la « Série Weiming »), et bientôt paraîtront aussi « De la critique littéraire » de Lechniov et « Sur Plekhanov » de Iakovlev (tous deux volumes de cette même série), certains concis, d'autres exhaustifs, et décidément au-delà de ce que le traducteur pourrait jamais espérer égaler, même d'une fraction. Mieux vaut donc ne rien dire et espérer que les lecteurs étudieront eux-mêmes leurs écrits.

Le dernier essai est traduit de la traduction japonaise de Kurahara Korehito de « L'Art dans la société de classes », qui avait été précédemment publié dans la revue « Mensuel de la marée printanière ». Il contient l'exposé par Plekhanov lui-même de ses vues sur la littérature et l'art, et peut servir de corroboration mutuelle avec le premier essai de ce livre ; il est donc aussi annexé à la fin du volume.

Mais à l'auto-examen, cette traduction est une fois encore une « traduction dure ». Mes capacités ne vont que jusque-là, et le lecteur devra encore tendre le doigt pour suivre le fil, comme lorsqu'on lit une carte — j'en suis véritablement profondément navré.

Dans la nuit du 8 mai 1930, Lu Xun termina la relecture et consigna ceci dans sa résidence de Zhabei, à Shanghai.

Après que le Japon eut occupé les trois provinces du Nord-Est, les manifestations dans la région de Shanghai furent qualifiées par les journaux de se produisant « au milieu de la crise nationale ». Dans cette « crise nationale », c'était comme si quelqu'un avait remué d'un coup de bâton un étang stagnant depuis de nombreuses années : toutes sortes de vieux sédiments et de nouveaux sédiments remontèrent en faisant des cabrioles, tournant à la surface pour saisir l'occasion de manifester leur propre existence.

Ceux qui prétendaient maintenant pouvoir se battre voulaient s'exercer au maniement de fusils occidentaux qu'on avait longtemps oubliés ; mais il y avait aussi ceux qui, même à présent, ne souhaitaient pas parler d'aller combattre. Ceux-là, suivant l'exemple de l'Empire allemand pendant la Grande Guerre européenne, optèrent pour la « mobilisation intellectuelle » afin de remplir leur devoir de « membres de la nation ». Certains allèrent consulter l'« Histoire des Tang » et déclarèrent que l'ancien nom du Japon était « Wo-nu » (esclaves nains) ; d'autres fouillèrent dans les dictionnaires et affirmèrent que « Wo » signifiait de petite taille ; d'aucuns se rappelèrent Wen Tianxiang (文天祥), Yue Fei (岳飞), Lin Zexu (林则徐) — mais naturellement, les plus zélés appartenaient au nouveau monde littéraire.

Permettez-moi d'abord de mentionner autre chose, ce qu'on appelle la situation « au milieu des proclamations de paix ». Au milieu de telles proclamations, « M. Hu Zhantang » (胡展堂) était arrivé à Shanghai et avait, dit-on, admonesté la jeunesse, lui enseignant de cultiver la « force » et de ne pas gaspiller l'« énergie ». Et voilà qu'un remède miracle apparut. Le lendemain, une publicité parut dans le journal : « M. Hu Hanmin (胡汉民) dit que, dans notre politique étrangère envers le Japon, nous devons établir un principe ferme, et il exhorte la jeunesse à cultiver la force et à ne pas laisser fléchir le moral. Cultiver la force, c'est fortifier le corps ; laisser fléchir le moral, c'est le pessimisme. Pour fortifier le corps et chasser le pessimisme, il faut d'abord laisser son cœur s'épanouir de joie et rire un bon coup. » Mais quel était ce trésor ? Un vieux film américain, une comédie burlesque sur l'exploration destinée à faire rire le petit bourgeois : « Deux beaux-pères en Afrique ».

Quant au véritable « stimulant au milieu de la crise nationale », c'était le « spectacle patriotique de chant et de danse », qui se décrivait lui-même comme « la vitalité du caractère national, la quintessence du monde de la chanson et de la danse, stimulant nos compatriotes à l'effort, pour atteindre la victoire finale. » Quelqu'un sait-il qui étaient ces grandes vedettes d'effet miraculeux instantané ? C'étaient : Wang Renmei (王人美), Xue Lingxian (薛玲仙), Li Lili (黎莉莉).

Et pourtant, finalement, « le monde littéraire de Shanghai réalisa sa grande unification ». Le magazine « Caoye » (草野, vol. 6, n° 7) consigna ainsi la magnificence de l'événement : « Les confrères littéraires de Shanghai, qui en temps normal ont très peu de contacts entre eux, pendant cette période grave, outre leur participation individuelle aux travaux d'autres organisations, virent Xie Liuyi (谢六逸), Zhu Yingpeng (朱应鹏) et Xu Weinan (徐蔚南) prendre l'initiative de... convoquer une réunion de discussion. L'après-midi du 6 octobre à trois heures, ils s'étaient peu à peu rassemblés au restaurant d'Asie orientale... Après avoir brièvement pris du thé et des pâtisseries, ils entamèrent immédiatement la discussion, avec force développements... et arrêtèrent finalement le nom : Société de salut national du monde littéraire de Shanghai. »

Ce qu'ils « développèrent », nous n'avons aucun moyen de le savoir encore. À en juger uniquement par les méthodes sous nos yeux : d'abord regarder « Deux beaux-pères en Afrique » pour cultiver la force ; puis voir le « spectacle patriotique de chant et de danse » pour se stimuler ; puis lire les « Essais japonais choisis » et « Trois artistes parlent de l'art » tout en prenant brièvement du thé et des pâtisseries, et en développant. Et alors — la Chine serait sauvée.

Cela ne marchera pas. Je crains que même les jeunes littéraires, pour ne rien dire des bambins littéraires, n'y croiraient pas. Il n'y a pas de remède — il faut ajouter encore deux autres bonnes nouvelles d'ailleurs, publiées par le « Shenbao » (申报), présidé par les écrivains patriotiques actuels. Le 5 octobre, dans la rubrique « Libre propos », Mlle Ye Hua (叶华) écrivait : « Un peuple sans solutions — comment aurait-il un gouvernement qui en a ? La Société des Nations est sans espoir... En cette heure critique, chaque citoyen devrait affirmer sa résolution, chacun faire ce qu'il peut, chacun exprimer ses vues. Bien que je sois sans talent, je soumets humblement la question des chiens de guerre à la considération de la nation... Parmi tous les chiens, c'est le berger allemand qui remplit le mieux sa tâche. Je préconise vivement que notre pays choisisse cette race pour le combat... »

Le 25 du même mois, toujours dans la rubrique « Libre propos », « Su Min écrit de Hankou » : « L'autre jour j'écrivis à mon ami shanghaien M. Wang Zhongliang, mentionnant ma maladie et mon regret de ne pouvoir m'engager dans l'armée de volontaires. M. Wang... m'envoya effectivement un paquet de médicaments, disant que c'était du "Yijincao" fabriqué par la compagnie pharmaceutique Peisheng, efficace pour traiter la tuberculose et les crachements de sang, à essayer... Je l'essayai immédiatement, et effectivement ma toux cessa. Au bout d'une quinzaine, mes forces revinrent peu à peu. Alors je pensai... si un jour la nation est en péril, je me mettrai dans les rangs et accomplirai la grande ambition de ma vie. "Anéantir l'ennemi avant le petit déjeuner" — le jour n'est plus loin... »

Ainsi, même les malades peuvent immédiatement devenir soldats, et les chiens policiers contribueront eux aussi à la cause patriotique. Sous la direction des écrivains patriotiques, tout est véritablement des plus encourageants — on est sur le point d'« anéantir l'ennemi avant le petit déjeuner ». Malheureusement, même les jeunes littéraires, pour ne rien dire des bambins littéraires, ne manqueraient pas de remarquer qu'en lisant section par section, même ce qui n'est pas explicitement qualifié de « publicité » n'est rien d'autre que de nouvelles annonces pour vendre de vieilles marchandises, cherchant toutes à pressurer davantage de profit dans leurs propres mains en surfant sur la vague de la « crise nationale » ou des « proclamations de paix ».

Parce qu'ils veulent cela, ils doivent tous saisir le moment pour remonter à la surface — des stars de cinéma en font partie, des écrivains aussi, des chiens policiers aussi, des médicaments aussi... Et parce qu'ils surfent sur la vague, remonter est particulièrement facile. Mais parce que ce qui remonte est du sédiment, et que le sédiment n'est en fin de compte que du sédiment, cette remontée même n'a fait que rendre leur véritable nature encore plus manifeste, et leur sort ultime reste de couler à nouveau.

29 octobre.

— Comment la création littéraire peut-elle devenir bonne ?

Cher Monsieur le Rédacteur,

La question de votre lettre devrait être posée à des écrivains américains et à des professeurs de Shanghai — leur esprit est plein de « programmes de fiction » et de « comment écrire un roman ». Bien que j'aie écrit une vingtaine de nouvelles, je n'ai jamais eu de « théories préconçues », tout comme bien que je sache parler chinois, je ne saurais écrire une « Introduction à la grammaire chinoise ». Cependant, puisqu'il m'est difficile de refuser votre aimable requête, je noterai quelques bagatelles tirées de ma propre expérience —

Un : Prêter attention à toutes sortes de choses, observer beaucoup, et ne pas se précipiter pour écrire après n'avoir vu qu'un peu.

Deux : Quand on ne peut pas écrire, ne pas se forcer à écrire.

Trois : Ne pas baser son modèle sur une seule personne précise ; quand on en a suffisamment vu, on les combine. Quatre : Après avoir terminé, relire au moins deux fois, et supprimer impitoyablement tous les mots, phrases ou paragraphes qui pourraient être là ou non, sans le moindre regret. Mieux vaut comprimer en esquisse un matériau qui ferait un roman que d'étirer en roman un matériau d'esquisse.

Cinq : Lire des nouvelles étrangères — presque exclusivement des œuvres d'Europe orientale et septentrionale. Lire aussi des œuvres japonaises.

Six : Ne pas inventer des adjectifs et autres que personne hormis soi-même ne pourrait comprendre.

Sept : Ne pas croire aux choses qu'on trouve dans les manuels « comment écrire un roman ».

Huit : Ne pas croire aux choses que disent les soi-disant « critiques » de Chine, mais plutôt lire les comptes rendus de critiques étrangers fiables.

Voilà tout ce que je puis dire pour le moment. Avec cette réponse, je vous souhaite bonne santé éditoriale !

27 décembre.

— La signification de l'occupation japonaise des trois provinces du Nord-Est

D'un côté, c'est l'impérialisme japonais qui « châtie » son serviteur — les seigneurs de guerre chinois — ce qui revient à dire qu'il « châtie » le peuple chinois, puisque le peuple chinois est à son tour esclave des seigneurs de guerre. De l'autre côté, c'est le prélude à une attaque contre l'Union soviétique — le premier pas d'une stratégie visant à ce que les masses laborieuses du monde entier souffrent à jamais de la misère de l'esclavage.

21 septembre.

« Supposez qu'un lycéen se tienne devant vous, Monsieur, en cette époque extraordinaire assiégée par les troubles intérieurs et l'agression étrangère — quelles paroles lui adresseriez-vous, comme principe directeur pour ses efforts ? »

Cher Monsieur le Rédacteur,

Permettez-moi de vous retourner la question : avons-nous actuellement la liberté de parole ? Si vous répondez « non », alors j'espère que vous ne me reprocherez pas de garder le silence. Si toutefois, sous le prétexte qu'« un lycéen se tient devant moi », vous tenez absolument à me forcer à dire quelque chose, alors je dis : Le premier pas consiste à lutter pour la liberté de parole.

Bien des choses ont déjà été exposées en grand détail par d'autres, je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Je crois qu'à l'heure actuelle, il est très facile pour un écrivain « de gauche » de devenir un écrivain « de droite ». Pourquoi ? Premièrement, si l'on n'a aucun contact avec la lutte sociale réelle et que l'on se contente de rester derrière des vitres à écrire des essais et à étudier des problèmes, alors on peut être aussi radical et « à gauche » qu'on veut — c'est facile ; mais dès qu'on touche à la réalité, on se brise instantanément. Enfermé dans sa chambre, il est très facile de discourir grandement sur des principes radicaux, mais c'est aussi là qu'on « vire à droite » le plus facilement. En Occident, ceux qu'on appelle les « socialistes de salon » désignent précisément cela. Un « salon » est un salon de réception : assis dans un salon, discuter du socialisme est très élégant, très chic — mais on n'a nullement l'intention de le mettre en pratique. De tels socialistes sont absolument indignes de confiance. En outre, de nos jours, un écrivain ou artiste qui ne porte pas en lui au moins une touche de pensée socialiste au sens large — c'est-à-dire un écrivain qui déclare que les masses laborieuses méritent d'être esclaves, méritent d'être massacrées, méritent d'être exploitées — un tel écrivain ou artiste n'existe pratiquement plus, sauf peut-être Mussolini — mais Mussolini n'a jamais écrit d'œuvres littéraires. (Bien sûr, on ne peut pas dire que de tels écrivains soient totalement inexistants ; par exemple, les littérateurs de l'école du Croissant de Lune en Chine, ainsi que le D'Annunzio susmentionné, dit favori de Mussolini, en sont des exemples.)

Deuxièmement, si l'on ne comprend pas les conditions réelles de la révolution, on devient facilement « de droite ». La révolution est douloureuse ; elle contient inévitablement des mélanges de souillure et de sang, et n'est nullement aussi intéressante ni aussi parfaite que les poètes l'imaginent. La révolution est avant tout une affaire de réalité, exigeant toutes sortes de travaux vils et fastidieux — nullement aussi romantique que les poètes l'imaginent. La révolution implique naturellement la destruction, mais elle nécessite encore davantage la construction ; la destruction est exaltante, mais la construction est un travail fastidieux. C'est pourquoi ceux qui nourrissent des illusions romantiques sur la révolution sont facilement déçus dès qu'ils s'en approchent, dès qu'elle progresse. J'entends dire que le poète russe Essénine (叶遂宁) était lui aussi au début très enthousiaste au sujet de la révolution d'Octobre. À l'époque il s'écria : « Vive la révolution au ciel et sur la terre ! » et dit aussi : « Je suis un bolchevik ! » Pourtant, quand la réalité post-révolutionnaire se révéla n'avoir rien à voir avec ce qu'il avait imaginé, il sombra finalement dans la désillusion et la décadence. Essénine se suicida par la suite, et l'on dit que cette désillusion fut l'une des causes. Pilniak (畢力涅克) et Ehrenbourg (爱伦堡) en sont d'autres exemples. Dans notre propre révolution de Xinhai, il y eut des cas similaires. À cette époque, de nombreux lettrés — par exemple ceux appartenant à la « Société du Sud » — étaient pour la plupart très révolutionnaires au début. Mais ils nourrissaient un fantasme : ils s'imaginaient qu'une fois les Mandchous chassés, tout retrouverait la « majesté cérémonielle des fonctionnaires Han » — chacun vêtu de robes aux larges manches, coiffé de hauts bonnets et ceint de larges écharpes, arpentant majestueusement les rues. Qui eût cru qu'après avoir chassé l'empereur mandchou et fondé la République, la situation serait tout autre ? Aussi furent-ils désillusionnés ; certains devinrent même des réactionnaires contre les nouveaux mouvements. Mais si nous non plus ne comprenons pas les conditions réelles de la révolution, nous finirons facilement comme eux.

Par ailleurs, l'idée qu'un poète ou un écrivain se situe au-dessus de tous les autres hommes, que son travail est plus noble que tout autre, est également une idée erronée. Prenons par exemple la conviction qu'avait Heine que le poète était l'être le plus noble et Dieu le plus juste : après la mort, le poète irait devant Dieu, s'assiérait autour de Lui, et Dieu lui offrirait des sucreries. De nos jours, bien sûr, personne ne croit plus que Dieu offre des sucreries. Mais l'idée qu'un poète ou écrivain qui travaille maintenant pour la révolution des masses laborieuses sera, lorsque la révolution aura triomphé, certainement richement récompensé par la classe ouvrière, traité de façon privilégiée — invité à voyager en wagon de première classe, à manger des repas de première classe — ou que des ouvriers viendront lui apporter du pain beurré en disant « Notre poète, je vous en prie, servez-vous ! » — cela aussi est erroné, car en réalité rien de tel ne se produirait. Je crains qu'à ce moment les choses soient encore plus dures qu'aujourd'hui : non seulement il n'y aura pas de pain beurré, mais peut-être même pas de pain noir — la situation en Russie dans les une ou deux premières années après la révolution en est l'exemple. Si l'on ne comprend pas cela, on devient facilement « de droite ». En fait, les masses laborieuses, pourvu qu'elles ne soient pas de la sorte que Liang Shiqiu (梁实秋) appelle « ceux qui ont des perspectives », ne tiendront certainement pas les intellectuels en estime particulière — comme dans « La Débâcle » que j'ai traduite, où Metchik (美谛克, issu de l'intelligentsia) est en réalité constamment raillé par les mineurs. Il va sans dire que les intellectuels ont leur propre travail à faire et ne doivent pas être particulièrement méprisés ; mais la classe ouvrière n'a aucune obligation de faire des exceptions spéciales et de réserver un traitement préférentiel aux poètes ou aux écrivains.

À présent, je dirai quelques mots sur ce à quoi nous devons prêter attention désormais.

Premièrement, la lutte contre l'ancienne société et les anciennes forces doit être résolue, persévérante, incessante, et concentrée sur la force réelle. Les fondations de l'ancienne société sont en vérité extrêmement solides ; le nouveau mouvement ne peut les ébranler sans une force encore plus grande. De plus, l'ancienne société a ses propres méthodes efficaces pour amener les forces nouvelles au compromis — tandis qu'elle-même ne transige jamais. En Chine aussi il y a eu de nombreux mouvements nouveaux, mais chaque fois le nouveau n'a pu l'emporter sur l'ancien. La raison en est généralement que le camp nouveau manque d'un objectif résolu et de grande envergure ; ses exigences sont trop modestes, trop facilement satisfaites. Prenons le mouvement pour la langue vernaculaire : au début, l'ancienne société résista de toutes ses forces, mais bientôt elle permit au vernaculaire d'exister, lui accordant un misérable petit coin — dans les marges des journaux et en de tels endroits, on pouvait désormais voir des articles écrits en vernaculaire. C'est que l'ancienne société voyait dans la chose nouvelle rien de spécial, rien de redoutable, et la laissa donc exister ; et le camp nouveau fut satisfait, croyant que le vernaculaire avait acquis le droit d'exister. Ou prenons le mouvement de la littérature prolétarienne de ces une ou deux dernières années : ce fut à peu près la même chose. L'ancienne société permit elle aussi la littérature prolétarienne, parce que la littérature prolétarienne ne représentait aucune menace réelle. Au contraire, eux aussi s'emparèrent de la littérature prolétarienne, l'utilisant comme décoration — comme si placer un bol grossier d'ouvrier parmi les nombreuses porcelaines anciennes d'un salon était assez original. Et les écrivains prolétariens ? Ils avaient déjà une petite position dans le monde littéraire, leurs manuscrits se vendaient — plus besoin de lutter. Les critiques chantaient des hymnes de triomphe : « La littérature prolétarienne est victorieuse ! » Mais en dehors de victoires individuelles, combien la littérature prolétarienne avait-elle réellement gagné, même en ses propres termes ? De plus, la littérature prolétarienne est une aile de la lutte de libération prolétarienne ; elle croît avec la puissance sociale du prolétariat. Quand la position sociale du prolétariat est très basse et que la position littéraire de la littérature prolétarienne est très haute, cela prouve seulement que les écrivains prolétariens ont quitté le prolétariat et sont retournés dans l'ancienne société.

Deuxièmement, je crois que le front devrait être élargi. L'avant-dernière année et l'année dernière, il y eut des batailles littéraires, mais la portée en était véritablement trop étroite. Toute l'ancienne littérature et toute l'ancienne pensée passèrent inaperçues aux yeux de la nouvelle école, et le résultat fut que, dans un petit coin, de nouveaux écrivains combattirent d'autres nouveaux écrivains, tandis que l'ancienne école pouvait confortablement s'asseoir sur le côté et observer.

Troisièmement, nous devons former de grandes masses de nouveaux combattants. Car nos rangs sont actuellement vraiment trop clairsemés. Considérez : nous avons pas mal de revues, et un nombre non négligeable de livres sont publiés, mais les auteurs sont toujours la même poignée de personnes, de sorte que le contenu ne peut qu'être maigre. Une personne ne se spécialise pas : un peu de ceci, un peu de cela — traduire, et aussi écrire des romans, et aussi faire de la critique, et aussi écrire de la poésie — comment cela pourrait-il être bien fait ? Tout cela vient de ce que les gens sont trop peu nombreux. S'il y en avait davantage, les traducteurs pourraient se spécialiser dans la traduction, les créateurs dans la création, les critiques dans la critique ; face à l'ennemi, la force militaire serait considérable et la victoire viendrait plus facilement. Sur ce point, je peux mentionner une chose en passant. Quand la Société de la Création et la Société du Soleil m'attaquèrent il y a deux ans, leurs forces étaient véritablement pitoyables. Finalement, même moi, je trouvai cela quelque peu fastidieux — inutile de contre-attaquer — car je finis par voir que l'armée ennemie jouait « le stratagème de la ville vide ». À cette époque, mes adversaires se consacraient tout entiers au battage et négligeaient le recrutement et l'entraînement des troupes. Il y avait bien sûr de nombreux articles m'attaquant, mais un seul coup d'œil suffisait pour voir qu'ils étaient tous sous pseudonymes, et les mêmes quelques injures se répétaient indéfiniment. J'attendais alors quelqu'un qui sût manier le fusil de la critique marxiste pour me viser, mais cette personne ne parut jamais. De mon côté, j'avais toujours prêté attention à la formation de nouveaux jeunes combattants, et j'avais organisé plusieurs groupes littéraires, quoique avec peu d'effet. Mais nous devons désormais y veiller.

Nous avons un besoin urgent de former de grandes masses de nouveaux combattants, mais en même temps, ceux qui sont déjà sur le front littéraire doivent être « tenaces ». Par « tenaces », j'entends qu'ils ne doivent pas adopter l'approche de la « brique pour frapper à la porte » de l'ancien système d'examens. La dissertation en huit parties de la dynastie Qing était à l'origine un outil pour « entrer à l'académie » et devenir fonctionnaire : dès qu'on savait écrire l'« introduction, développement, tournant et conclusion » et qu'on avait ainsi accédé au rang de « xiucai » ou « juren », on pouvait jeter la dissertation en huit parties et ne plus jamais s'en servir de toute sa vie — d'où le nom de « brique pour frapper à la porte » : comme si l'on utilisait une brique pour frapper à une porte — une fois entré, on peut jeter la brique, pas besoin de la garder sur soi. Cette approche est encore utilisée par beaucoup aujourd'hui. On voit souvent quelqu'un publier un ou deux recueils de poésie ou de nouvelles, puis il disparaît à jamais. Où est-il allé ? Ayant publié un livre ou deux, acquis un peu de renommée — petite ou grande —, obtenu un poste de professeur ou quelque autre position, le succès acquis et la réputation établie, plus besoin d'écrire des poèmes ou des romans, et il disparaît pour toujours. Voilà pourquoi la Chine n'a rien à montrer ni en littérature ni en science. Or nous sommes censés produire quelque chose, parce que cela nous est utile. (Lounatcharski a même préconisé de préserver l'art paysan russe, parce qu'on pouvait le fabriquer et le vendre aux étrangers, ce qui aiderait l'économie. Je crois que si nous avons quelque chose en littérature ou en science qui vaille d'être présenté aux autres, cela aiderait même le mouvement politique de libération de l'oppression impérialiste.) Mais pour obtenir des résultats culturels, la ténacité est indispensable.

Enfin, je crois qu'un front uni requiert un objectif commun comme condition nécessaire. Je me rappelle avoir entendu une fois quelque chose comme : « Les réactionnaires ont déjà un front uni, et nous ne nous sommes toujours pas unis ! » En vérité, ils n'ont pas de front uni délibéré ; c'est simplement que, parce que leurs objectifs sont les mêmes, leurs actions sont cohérentes, et de notre point de vue cela ressemble à un front uni. Que notre front ne puisse être unifié prouve que nos objectifs ne sont pas cohérents — que certains ne travaillent que pour de petites cliques, ou en réalité seulement pour eux-mêmes. Si l'objectif de chacun est les masses ouvrières et paysannes, alors naturellement le front s'unifiera aussi.

Si l'on pretend que toute grande armee revolutionnaire doit compter des soldats dont la conscience est parfaitement correcte et lucide pour meriter le nom de veritable armee revolutionnaire -- faute de quoi elle ne vaut pas meme un sourire de dedain --, cet argument, a premiere vue, parait tout a fait juste et radical. Pourtant, c'est une exigence impossible, un discours creux et pompeux, un doux poison qui empoisonne la revolution.

De meme que, sous la domination de l'imperialisme, il n'est jamais possible de former les masses de sorte que chaque individu possede << l'amour de l'humanite >>, pour qu'ensuite, sourire aux levres et mains jointes, le monde se transforme en << Grande Harmonie >> -- de meme, sous les forces memes contre lesquelles les revolutionnaires se battent, il n'est jamais possible, par la parole ou par l'action, de transmettre une conscience correcte a la grande majorite. C'est pourquoi, lorsqu'une force revolutionnaire se souleve, les soldats ne sont le plus souvent unis que par la seule idee de resister a l'ordre etabli ; la-dessus ils s'accordent vaguement, mais leurs objectifs ultimes divergent considerablement. Les uns combattent pour la societe, d'autres pour une petite clique, certains pour un etre aime, certains pour eux-memes, et d'autres tout simplement pour se donner la mort. Pourtant, l'armee revolutionnaire parvient a avancer. Car, sur la route de la marche, face a l'ennemi, une balle tiree par un individualiste est tout aussi mortelle que celle tiree par un collectiviste ; et lorsqu'un soldat est tue ou blesse, la diminution de la force combattante est identique dans les deux cas. Mais naturellement, les objectifs ultimes etant differents, il y a toujours, au cours de la marche, des gens qui abandonnent, qui desertent, qui se decouragent et qui trahissent. Cependant, tant que cela n'entrave pas l'avancee, plus l'armee progresse, plus elle devient pure et aguerrie.

J'ai jadis ecrit une preface pour Une petite decennie (小小十年) de Ye Yongzhen (叶永蓁), estimant que l'auteur avait deja accompli quelque effort pour la societe -- et c'est precisement ce que je voulais dire. Le protagoniste du livre avait, apres tout, ete au front, fait le guet (bien qu'on ne lui eut meme pas appris a tirer), ce qui etait bien plus substantiel que ces grands hommes de lettres qui se contentent de serrer leurs genoux en chantant des complaintes ou de prendre la plume pour soupirer d'indignation. Exiger que tous les combattants d'aujourd'hui soient des guerriers a la conscience correcte et d'une fermete plus dure que l'acier n'est pas seulement une utopie, c'est une exigence deraisonnable qui defie toute logique.

Mais plus tard, dans le Shenbao (申报), je tombai sur une critique encore plus severe et plus << radicale >> : parce que la motivation du protagoniste a s'engager etait personnelle, elle etait profondement desapprouvee. Le Shenbao est un journal qui recherche le plus la paix et encourage le moins la revolution, ce qui, a premiere vue, semble assez incongru. Ce que je veux montrer ici, c'est que le revolutionnaire en apparence radical est en realite un commentateur individualiste extremement anti-revolutionnaire ou nuisible a la revolution -- de sorte que l'ame de la critique et le corps du journal s'accordent finalement parfaitement.

Le premier type est le decadent. Parce qu'il n'a ni ideaux fixes ni force, il sombre dans la recherche du plaisir instantane ; quand ce plaisir finit par l'ennuyer, il cherche constamment de nouvelles stimulations, et ces stimulations doivent etre de plus en plus intenses pour qu'il eprouve la moindre satisfaction. La revolution n'est qu'une des nouvelles stimulations du decadent -- comme un goinfre, rassasie de mets raffines, au palais blase et a l'estomac affaibli, qui doit recourir au poivre et au piment pour que quelques gouttes de sueur perlent a son front, lui permettant d'avaler encore un demi-bol de riz. En matiere de litterature revolutionnaire, il exige ce qui est radicalement, totalement revolutionnaire ; des qu'apparait le moindre reflet des defauts de l'epoque, il fronce les sourcils et declare que cela ne vaut pas un sourire de dedain. S'eloigner de la realite ne le derange pas -- pourvu que ce soit exaltant. Le Francais Baudelaire, comme chacun sait, etait un poete decadent, et pourtant il a accueilli la revolution -- jusqu'a ce que la revolution menace d'interferer avec sa vie decadente, auquel cas il l'a execree. Ainsi le revolutionnaire de papier a la veille de la revolution -- et le plus radical, le plus ardent des revolutionnaires -- peut, quand la revolution survient, arracher son ancien masque -- son masque inconscient. Cet exemple historique est aussi a offrir a ces << litterateurs revolutionnaires >> du type Cheng Fangwu (成仿吾), qui, au moindre petit clou rencontre ou au moindre petit poste obtenu (ou petite somme d'argent), s'enfuient tantot a Tokyo, tantot a Paris.

L'autre type -- je n'arrive pas encore a lui trouver un nom. En bref, c'est quelqu'un totalement depourvu d'opinions arretees, qui en consequence estime que rien au monde n'est juste et que rien en lui-meme n'est faux, et qui conclut en fin de compte que l'etat actuel des choses est le meilleur. Quand il parle en tant que critique, il saisit au hasard n'importe quel outil pour refuter ce qui lui est oppose. Pour refuter la theorie de l'entraide, il emploie la theorie de la lutte pour l'existence ; pour refuter la lutte pour l'existence, il emploie l'entraide. Quand il combat le pacifisme, il invoque la lutte des classes ; quand il combat la lutte, il prone l'amour de l'humanite. Si son adversaire est idealiste, il se place sur le terrain du materialisme ; mais lorsqu'il debat avec un materialiste, il se mue en idealiste. Bref, c'est le genre de personne qui mesure les verstes russes avec un pied anglais, puis les metres avec un pied francais, et constate que rien ne correspond. Comme rien d'autre ne correspond, il se considere eternellement comme << tenant fermement le juste milieu >> et jouit d'une eternelle autosatisfaction. A suivre les indications de tels critiques, tout ce qui est incomplet ou defectueux est inacceptable. Mais quelle personne, quelle chose est aujourd'hui parfaitement complete et sans aucun defaut ? Par mesure de securite absolue, il ne reste qu'a ne rien faire du tout. Or ne rien faire du tout est en soi une grave erreur. En somme, l'art d'etre homme est extraordinairement ardu -- et quant a etre revolutionnaire, il va sans dire que c'est pire encore.

Le critique du Shenbao, bien qu'il exige un protagoniste entierement revolutionnaire dans Une petite decennie, couvre de sarcasmes venimeux les traductions d'ouvrages de sciences sociales. Son ame appartient donc a ce dernier type, legerement teintee de l'ennui du decadent envers la vie, qui veut manger un peu de piment pour se mettre en appetit.

Le grand champion de la methode de traduction << fluide mais infidele >>, M. Zhao Jingshen (赵景深), n'a en fait pas traduit d'oeuvre majeure ces derniers temps. Il s'est surtout borne a nous presenter des << Nouvelles des cercles litteraires etrangers >> dans le Mensuel du roman (小说月报). C'est naturellement tres appreciable. Ces nouvelles sont-elles traduites, ou bien l'introducteur est-il alle les chercher et les etudier en personne ? Nous n'avons aucun moyen de le savoir. Meme s'il s'agit de traductions, il n'indique generalement pas ses sources, de sorte que nous ne pouvons pas verifier. Naturellement, pour M. Zhao, champion de la traduction << fluide mais infidele >>, rien de tout cela ne merite attention -- s'il y a quelque << infidelite >>, c'est simplement la mise en oeuvre coherente de ses principes. Cependant, je me suis tout de meme heurte a quelques difficultes embarrassantes.

Dans le numero de fevrier du Mensuel du roman, M. Zhao nous informa des << Nouvelles recentes des ecrivains des masses >>, dont l'une disait : << Gropper a acheve l'histoire illustree du cirque, Alay Oop. >> C'est extremement << fluide >>, mais lorsqu'on voit effectivement le livre d'images, il ne s'agit pas entierement de cirque. Ayant emprunte un dictionnaire anglais et cherche les deux lignes d'anglais sous le titre -- << Life and Love Among the Acrobats Told Entirely in Pictures >> --, on decouvre qu'il ne s'agit nullement d'une histoire du << cirque >>, mais d'une histoire des << artistes de cirque >>. Dit ainsi, naturellement, cela devient quelque peu << pas fluide >>. Mais puisque le contenu est ce qu'il est, il n'y a pas de remede. Il faut que ce soient des << acrobates >> -- alors seulement il peut y avoir << Love >>. Dans le numero de novembre du Mensuel du roman, M. Zhao nous informa de nouveau que << Seghers a acheve une tetralogie >>, et que << meme le dernier volume, Le Monstre mi-homme mi-boeuf (Der Zentaur), a deja ete publie cette annee >>. Ce seul mot << Der >> suffit a faire blanchir les yeux, car c'est de l'allemand, et si l'on veut consulter un dictionnaire, a part l'Universite Tongji il n'y a presque nulle part ou en emprunter un -- qui oserait encore nourrir le moindre doute ? Mais le substantif qui suit, qu'il eut mieux valu ne pas ecrire, une fois ecrit devient un casse-tete insoluble. Le mot derive probablement du grec et se trouve aussi dans les dictionnaires anglais. Nous le voyons souvent utilise comme sujet dans des peintures : le haut du corps est humain, le bas du corps est celui d'un cheval -- pas d'un boeuf. Les boeufs et les chevaux sont tous deux des mammiferes, et pour la << fluidite >>, les confondre une fois ne porte pas trop a consequence, mais enfin, le cheval est un perissodactyle et le boeuf un artiodactyle -- il y a tout de meme une difference, et il vaut mieux les distinguer. Point n'est besoin, au moment de << l'ultime dernier volume >>, d'introduire soudain un << boeuf >>.

Apres cette bouffee de << bovinisation >>, je ne puis m'empecher de penser a la fameuse << Route du lait de vache >> de M. Zhao. Cela ressemble fort a une traduction litterale ou << dure >>, mais en realite ce n'est pas le cas -- le << boeuf >> s'est glisse la sans aucune raison. Cette histoire ne necessite pas de dictionnaire ; on peut la voir aussi dans des peintures. Voici l'affaire : dans la mythologie grecque, le grand dieu Zeus etait une divinite assez portee sur les femmes. Une fois, il descendit dans le monde des mortels et engendra un garcon avec une certaine dame. Le destin voulut que Mme Zeus fut une deesse d'une jalousie considerable. Quand elle l'apprit, apres avoir tape du poing sur la table et treppe des pieds (?) dans un grand acces de rage, elle fit amener l'enfant au ciel, guettant l'occasion de le tuer. Mais l'enfant etait innocent ; ne sachant rien, il toucha un jour le mamelon de Mme Zeus et y donna une tete. La dame, saisie de stupeur, le repoussa, et il tomba dans le monde des mortels -- non seulement il ne fut pas tue, mais il devint par la suite un heros. Mais le lait de Mme Zeus, a cause de cette seule tete, avait jailli et s'etait repandu dans le ciel, devenant la Voie lactee, c'est-a-dire la << Route du lait de vache >> -- non, en realite la << Route du lait divin >>. Mais les Blancs appellent tout << lait >> simplement << Milk >>, et comme nous sommes habitues aux inscriptions sur les boites de lait de vache en conserve, une erreur de traduction occasionnelle est, oui, bien comprehensible.

Mais pour un personnage de grande autorite en matiere de traduction, perdre la tete a la vue d'un cheval et s'enticher de boeufs, produisant des traductions ou << la tete de boeuf ne correspond pas a la bouche du cheval >> -- cela peut toujours servir de petit sujet de conversation. Comme petit sujet de conversation pour d'autres seulement, et comme occasion d'apprendre un peu de mythologie grecque -- car la maxime de M. Zhao, << Plutot fluide et infidele que fidele et rugueux >>, n'en subit aucun dommage. Cela s'appelle : << Vive la traduction fantaisiste ! >>

Sur l'edition du << Recit poetique du voyage de Tripitaka a la recherche des sutras >> -- Lettre aux redacteurs de la revue Zhongxuesheng a la librairie Kaiming :

J'ignore si cette lettre pourra etre publiee en annexe dans Zhongxuesheng. Voici l'affaire --

Dans le numero du Nouvel An de Zhongxuesheng, l'essai de M. Zheng Zhenduo (郑振铎) intitule << Les textes de conteurs de la dynastie Song >> contient, a propos du << Recit poetique du voyage de Tripitaka a la recherche des sutras >> (唐三藏取经诗话), le passage suivant : << La date de ce texte de conteur est inconnue, mais M. Wang Guowei (王国维), se fondant sur les mots "Imprime par la famille Zhang de Zhongwazi" a la fin du livre, l'a identifie comme une impression de la dynastie Song -- affirmation tout a fait credible. Par consequent, ce texte de conteur doit naturellement etre lui aussi un produit de la dynastie Song. Certains ont toutefois emis des doutes. Mais si l'on lit le zaju La Peregrination vers l'Ouest du dramaturge Yuan Wu Changling (吴昌龄), on saura que ce recit primitif du voyage a la recherche des sutras a du naitre bien avant le drame de Wu. Autrement dit, il doit dater de la dynastie Song, qui a precede les Yuan. Et les mots "Zhongwazi" confirment precisement qu'il s'agit d'un produit de la capitale des Song du Sud, Lin'an, sans laisser place au doute. >>

Lorsque j'ecrivis jadis mon Abrege d'histoire du roman chinois, j'emis l'hypothese que ce livre pouvait etre une impression de la dynastie Yuan, ce qui deplut grandement a son collectionneur, M. Tokutomi Soho (德富苏峰), qui publia une refutation. J'y ajoutai egalement une breve replique, recueillie par la suite dans un volume d'essais divers. Par consequent, les << certains >> dans l'essai de M. Zheng Zhenduo designent en realite << Lu Xun >> (鲁迅) -- dans l'acte de me cracher dessus, il y a encore cachee la bienveillante intention de couvrir ma honte en mon nom, ce dont je suis a la fois profondement confus et reconnaissant. Mais je suis d'avis que la recherche textuelle ne doit etre ni absurde, ni rigidement conservatrice. Beaucoup de choses en ce monde peuvent se clarifier par le simple bon sens. Les collectionneurs de livres souhaitent que leurs editions soient aussi anciennes que possible ; les historiens non. Par consequent, pour les livres anciens, on ne doit pas determiner la date par les traits manquants dans les caracteres tabous -- de meme que les loyalistes de l'ancienne dynastie peuvent encore aujourd'hui omettre le dernier trait du caractere << Xuan >> (玄), mais l'epoque presente est certainement la Republique de Chine. On ne doit pas non plus determiner la date uniquement par les noms de lieux -- de meme que je suis ne a Shaoxing, mais je ne suis nullement un homme des Song du Sud, car beaucoup de noms de lieux ne changent pas avec les dynasties. On ne doit pas non plus determiner la date par la seule elegance ou grossierete du style, car que l'auteur soit un lettre ou un homme du peuple fait une grande difference dans l'oeuvre.

Par consequent, en l'absence de preuves positives et definitives, le Recit poetique du voyage de Tripitaka a la recherche des sutras peut encore etre soupconne d'etre une impression de la dynastie Yuan. Prenons par exemple le meme << M. Wang Guowei >> que M. Zheng Zhenduo cite : il a compose un ouvrage distinct, Etude des anciennes editions imprimees du Zhejiang, en deux volumes, avec une preface datee de la onzieme annee de la Republique [1922], recueillie dans la deuxieme serie de ses oeuvres posthumes. Dans le volume superieur, sous la rubrique << Impressions de la prefecture de Hangzhou >>, dans la section << Editions diverses des periodes Xin et Yuan >>, figurent les deux titres suivants :

<< Fiction populaire de Jingben >> et << Le Recit poetique du voyage de Tripitaka des Grands Tang a la recherche des sutras >>, en trois volumes. Cela identifie le Recit poetique non seulement comme une impression Yuan, mais classe meme la Fiction populaire comme une edition Yuan. Bien que l'Etude des anciennes editions du Zhejiang ne soit nullement un ouvrage obscur, les jeunes lecteurs de Zhongxuesheng ne sont pas des specialistes d'histoire litteraire et n'ont probablement pas eu le loisir de le consulter. C'est pourquoi je l'envoie a votre estimee revue, esperant que vous le publierez -- premierement, pour contribuer un peu a la culture generale, et deuxiemement, pour montrer qu'un seul document et une preuve isolee suffisent difficilement a << etablir definitivement >> un fait historique, et qu'il y aura toujours << matiere a douter >>.

Avec mes compliments, et en vous souhaitant

bonne sante.

Lu Xun, respectueusement. Le soir du 19 janvier.

La lettre recue

Cher camarade :

La publication de ta traduction de La Debacle est bien entendu un evenement tres memorable dans la vie litteraire de la Chine. Traduire les chefs-d'oeuvre de la litterature revolutionnaire proletarienne mondiale et les presenter systematiquement aux lecteurs chinois (surtout ceux de l'Union sovietique, car ils peuvent offrir aux lecteurs les << heros >> du grand Octobre, de la guerre civile et du plan quinquennal, a travers des images concretes, a travers l'eclairage de l'art) -- c'est l'une des taches importantes des ecrivains proletariens chinois. Bien qu'actuellement ce travail repose presque entierement sur tes efforts personnels et ceux du camarade Z seuls, qui peut dire que c'est une affaire privee ?! Qui ?! La publication de La Debacle, du Torrent de fer et d'autres oeuvres doit etre reconnue comme la responsabilite de tous les ecrivains revolutionnaires chinois. Chaque combattant sur le front de la litterature revolutionnaire, chaque lecteur revolutionnaire, devrait celebrer cette victoire -- meme si ce n'est encore qu'une petite victoire.

Ta traduction est en effet extremement fidele. La phrase << ne trompe absolument pas le lecteur >> n'est nullement une publicite ! Cela demontre aussi qu'une personne sincere, passionnee, qui lutte pour la lumiere, ne peut que se montrer consciencieuse et responsable. Les dandys et les gentilshommes europeanises du vingtieme siecle peuvent << obtenir la plus grande >> gloire avec << le moindre effort >> ; mais a moins que ces personnes ne se transforment de fond en comble, elles resteront a jamais de simples chiens de salon. La maree actuelle de traductions baclees -- si elle n'est pas l'oeuvre de cette classe de gens, c'est la speculation de certains marchands de livres. Tes efforts -- moi et tous les autres esperons que de tels efforts deviendront collectifs -- doivent continuer, s'elargir, s'approfondir. C'est pourquoi, peut-etre comme toi-meme, en regardant cet exemplaire de La Debacle, je suis extraordinairement emu : je l'aime comme j'aime mes propres enfants. Cet amour qui est le notre nous aidera certainement, augmentera notre energie et elargira notre petite entreprise.

La traduction -- au-dela de l'introduction du contenu de l'original aupres des lecteurs chinois -- a une autre fonction tres importante : celle de nous aider a creer une nouvelle langue chinoise moderne. La langue chinoise (les caracteres ecrits) est si pauvre que meme les objets quotidiens sont sans nom. La langue chinoise n'a pratiquement pas encore depassse le stade du << langage gestuel >> -- la conversation quotidienne ordinaire ne peut encore guere se passer de << pantomime manuelle >>. Naturellement, il n'existe presque aucun adjectif, verbe ou preposition pour exprimer les distinctions fines et les relations complexes. Les vestiges du feodalisme patriarcal medieval entravent encore etroitement la langue vivante du peuple chinois (pas seulement les ouvriers et les paysans !). Dans ces circonstances, creer une nouvelle langue est une tache d'une importance immense. Les pays avances d'Europe ont accompli cette tache de maniere generale il y a deux a cinq cents ans. Meme la Russie, historiquement plus arriee, a acheve de maniere assez satisfaisante son << slavon d'eglise >> il y a cent cinquante a cent soixante ans. La-bas, ce furent les mouvements bourgeois de la Renaissance et des Lumieres qui accomplirent ce travail -- par exemple, le Lomonossov de la Russie ... Pouchkine. La bourgeoisie chinoise, cependant, n'a pas cette capacite. Certes, les marchands et la gentry europeanisee de Chine, comme Hu Shizhi (胡适之) et ses semblables, ont lance ce mouvement. Mais les resultats de ce mouvement sont equivalents a son maitre politique. Par consequent, le proletariat doit continuer a mener a bien cette tache et diriger ce mouvement. La traduction peut en effet nous aider a creer de nombreux mots nouveaux, de nouvelles structures syntaxiques, un vocabulaire riche et une expression fine, precise, correcte. Par consequent, puisque nous sommes engages dans la lutte pour creer la nouvelle langue moderne de la Chine, nos exigences envers la traduction ne peuvent etre que : une exactitude absolue et un chinois vernaculaire absolu. C'est pour introduire la langue de la nouvelle culture aupres des masses. Les traductions de Yan Jidao (严几道) n'ont pas besoin d'etre commentees. Il etait :

<< La traduction doit etre fidele, elegante et intelligible ; l'ecriture doit etre des dynasties Xia, Yin et Zhou. >>

En verite, il a utilise le seul mot << elegante >> pour annuler a la fois << fidele >> et << intelligible >>. Recemment, la librairie commerciale a reimprime << Les traductions celebres de Yan >> -- je ne sais pas ce qu'ils ont << derriere la tete >> ! C'est tout simplement se moquer des masses chinoises et de la jeunesse. Comment le chinois classique litteraire peut-il traduire << fidelement >> ? Pour les lecteurs de masse presents et futurs, comment peut-il etre << intelligible >> ? Maintenant Zhao Jingshen (赵景深) et ses semblables arrivent avec une nouvelle exigence :

<< Mieux vaut se tromper pourvu que ce soit fluide, que d'etre gauche en etant seulement fidele ! >>

La position du vieux Zhao est en fait du meme acabit que ceux qui racontent des histoires occidentales au temple du dieu de la cite. Cela signifie : ayant compris (?) les langues etrangeres soi-meme, ayant lu quelques livres et periodiques, on prend negligemment la plume et on griffonne quelques phrases de soi-disant chinois fluide. C'est clairement et ouvertement brutaliser les lecteurs chinois, ouvrir grand la bouche pour debiter des contes fantaisistes d'outre-mer. Premierement : son soi-disant << fluide >>, puisqu'il s'agit d'un << fluide >> qui prefere etre un peu << faux >>, est naturellement une methode qui se plie au niveau inferieur de la langue chinoise tout en effacant le sens original. Cela ne cree pas une nouvelle langue mais s'efforce plutot de preserver le niveau de langue des sauvages chinois, s'efforce d'entraver son developpement. Deuxiemement : puisqu'il prefere etre un peu << faux >>, cela signifie obscurcir le lecteur, empecher le lecteur de connaitre le sens original de l'auteur. C'est pourquoi je dis : la position de Zhao Jingshen est une politique d'obscurantisme populaire, un despotisme savant qui monopolise le savoir -- et ce n'est pas la moindre exageration. De plus, troisiemement, il insinue evidemment son opposition a la litterature proletarienne (quel pitoyable << chien de course special >> !). Son opposition a la litterature proletarienne est une attaque voilee contre certaines traductions d'oeuvres theoriques et de traductions creatives de la litterature proletarienne. Ce sont les mots d'un ennemi de la litterature proletarienne.

Cependant, parmi les livres de litterature proletarienne en chinois, il y a effectivement beaucoup de traductions qui ne sont pas << fluides >>. C'est notre propre faiblesse, et l'ennemi exploite cette faiblesse pour attaquer. La voie vers notre victoire exige naturellement non seulement d'affronter l'ennemi de face et de frapper ses forces, mais aussi de discipliner encore mieux nos propres rangs. Le courage de notre autocritique peut souvent desarmer l'ennemi. Maintenant, concernant la soi-disant polemique sur la traduction, nos camarades ont propose cette conclusion : << La traduction n'admet absolument pas d'erreur. Mais parfois, selon la nature du contenu traduit, pour preserver l'esprit de l'original, un certain degre de manque de fluidite peut etre tolere. >>

Ce n'est qu'une << tactique defensive >>. Mais Plekhanov dit : le materialiste dialectique doit savoir << passer de la defense a l'offensive >>. Premierement, bien sur, nous devons d'abord expliquer que ce que nous entendons par << fluide >> differe de ce que Zhao Jingshen et consorts entendent. Deuxiemement, ce que nous exigeons est : une exactitude absolue et un vernaculaire absolu. Par vernaculaire absolu, j'entends ce qui peut etre compris quand on le lit a voix haute. Troisiemement, nous reconnaissons que jusqu'a present, les traductions de litterature proletarienne n'ont pas encore atteint ce niveau ; nous devons continuer a travailler. Quatriemement, nous devoilons les propres traductions de Zhao Jingshen et consorts, montrant que ce qu'ils considerent comme des traductions << fluides >> n'est en fait qu'un batard ne du croisement de Liang Qichao (梁启超) et de Hu Shizhi -- une langue mi-classique mi-vernaculaire, mi-morte mi-vivante, qui n'est toujours pas << fluide >> pour les masses.

Ici, s'agissant de ta Debacle recemment publiee, on peut dire : elle a atteint la << correction >>, mais n'a pas encore atteint le << vernaculaire absolu >>.

Utiliser le vernaculaire absolu en traduction ne signifie nullement qu'on ne peut << preserver l'esprit de l'original >>. Certes, c'est tres difficile et demande un grand effort. Mais nous devons absolument ne pas craindre la difficulte et nous efforcer de surmonter toutes les difficultes.

D'une maniere generale, non seulement en traduction mais aussi dans ses propres oeuvres, les litterateurs, philosophes, commentateurs politiques et toutes les personnes ordinaires d'aujourd'hui qui souhaitent exprimer les nouvelles relations, les nouveaux phenomenes, les nouvelles choses et les nouveaux concepts qui existent deja dans la societe chinoise doivent pratiquement tous devenir des << Cangjie >> -- c'est-a-dire qu'ils doivent creer chaque jour de nouveaux mots et de nouvelles structures syntaxiques. Les exigences de la vie pratique sont telles. N'avons-nous pas, au debut de 1925, forge le mot << greve >> (罢工) pour les masses a Xiaoshadu a Shanghai ? Et << troupe de guerilla >>, << guerre de guerilla >>, << deviation droitiere >>, << deviation gauchiste >>, << suivisme >>, meme des mots ordinaires comme << s'unir >> (团结), << resolu >> (坚决), << vaciller >> (动摇), et ainsi de suite... Ces innombrables mots nouveaux se sont progressivement integres dans la langue parlee des masses, et meme ceux qui ne sont pas encore totalement integres ont deja la possibilite de l'etre. Quant aux nouvelles structures syntaxiques, comparativement elles sont un peu plus difficiles, mais dans la langue parlee, la syntaxe a deja subi de grands changements et de grands progres. Il suffit de comparer la langue de nos propres discours avec les dialogues des vieux romans pour s'en rendre compte. Cependant, ces nouveaux mots et ces nouvelles structures syntaxiques, crees inconsciemment et naturellement, suivent inevitablement les regles grammaticales du chinois vernaculaire. Tous les mots nouveaux et les nouvelles structures syntaxiques dans << l'ecriture vernaculaire >> qui violent ces regles -- c'est-a-dire ceux qui ne peuvent pas etre prononces -- sont naturellement elimines et ne peuvent survivre.

Par consequent, sur la question de ce qui est << fluide >>, on devrait dire : le vrai vernaculaire est le chinois moderne veritablement fluide. Le vernaculaire dont il est question ici ne se limite naturellement pas au vernaculaire des << trivialites domestiques >> -- il signifie : de la conversation quotidienne des gens ordinaires au vernaculaire parle des cours magistraux de professeurs d'universite. Les Chinois discutent aujourd'hui de philosophie, de science, d'art... et ont clairement deja un vernaculaire parle pour cela. N'est-ce pas ? Si c'est le cas, alors ce qui est ecrit sur le papier (l'ecrit) devrait etre ce vernaculaire, seulement organise de maniere plus serree et plus ordonnee. Bien qu'une telle ecriture soit encore incomprehensible pour beaucoup de gens parmi les masses qui savent a peine lire -- parce qu'une telle langue est aussi encore inintelligible pour les masses analphabetes quand ils l'entendent --, neanmoins, premierement, cette situation ne concerne que le contenu de l'ecrit, non l'ecriture elle-meme ; par consequent, deuxiemement, une telle ecriture possede deja la vie -- elle a deja la possibilite d'etre absorbee par les masses. C'est une langue vivante.

Par consequent, si l'ecriture vernaculaire n'observe pas les regles grammaticales du chinois vernaculaire parle, si elle ne cree pas de nouvelles regles en s'appuyant sur les regles existantes du chinois vernaculaire, elle derivera tres facilement vers le soi-disant << manque de fluidite >>. C'est le resultat de l'ignorance complete des habitudes de parole des masses ordinaires lors de la creation de nouveaux mots et de nouvelles structures syntaxiques, en prenant le chinois classique comme base. L'ecriture produite de cette facon est inheremment une langue morte. C'est pourquoi je pense que sur cette question, nous devons avoir le courage de l'autocritique ; nous devons lancer une nouvelle lutte. Qu'en penses-tu ?

Mon avis est le suivant : la traduction doit introduire le sens original du texte source de maniere complete et correcte aupres du lecteur chinois, de sorte que le concept que le lecteur chinois recoit soit egal au concept que les lecteurs anglais, russes, japonais, allemands, francais... tirent de l'original. Une telle traduction litterale doit etre ecrite dans le vernaculaire que les Chinois peuvent effectivement prononcer. Pour preserver l'esprit de l'original, il n'est pas necessaire de tolerer << un certain degre de manque de fluidite >>. Au contraire, tolerer << un certain degre de manque de fluidite >> (c'est-a-dire ne pas utiliser le vernaculaire parle) fera perdre dans une certaine mesure l'esprit de l'original.

Bien entendu, dans les oeuvres d'art, les exigences linguistiques sont encore plus strictes et demandent encore plus de finesse que les essais ordinaires. Ici, il y a differents tons, differents vocabulaires, differentes cadences, differentes emotions de differentes personnes... et cela ne se limite pas aux dialogues. Ici, faire face au vernaculaire chinois parle appauvri est encore plus difficile que de traduire des ouvrages theoriques de philosophie, de science... Mais ces difficultes ne font qu'ajouter au poids de notre tache ; elles n'annulent en aucun cas cette tache.

Maintenant, permets-moi de soulever quelques questions a propos de ta traduction de La Debacle. Je n'ai pas encore pu la lire entierement ; je n'ai lu que quelques rares passages en les comparant a l'original. Ici, je comparerai simplement avec les passages originaux cites dans la preface de Friche. (Je suis l'ordre de la preface, en numerotant au fur et a mesure ; je ne reciterai pas ta traduction -- cherche toi-meme les passages par numero dans le livre. Il y a quelques erreurs dans la traduction de la preface, dont je ne parlerai pas ici.)

(1) << En fin de compte, c'est encore parce que dans son coeur il y a une sorte de -- "desir d'un homme nouveau, excellent, fort et bienveillant, un desir si grand qu'aucun autre souhait ne peut se comparer." >> Plus exactement :

<< En fin de compte, c'est encore parce que dans son coeur -- "il desire ardemment une sorte d'homme nouveau, excellent, fort et bienveillant, un desir si grand qu'aucun autre souhait ne peut se comparer." >>

(2) << En de tels moments, quand l'immense majorite des centaines de millions de gens doit encore vivre cette vie primitive et pitoyable, cette vie si ennuyeuse qu'elle n'a pas le moindre sens -- comment pourrait-on parler d'un quelconque homme nouveau et excellent ? >>

(3) << Dans ce monde, ce qu'il aimait le plus etait toujours lui-meme -- il aimait ses propres mains blanches comme neige, sales, sans force ; il aimait sa propre voix de soupirs et de gemissements ; il aimait sa propre souffrance, sa propre conduite -- meme les actes les plus detestables. >>

(4) << 'Voila comment ca se termine, tout revient a la normale, comme si rien ne s'etait passe,' -- pensait Varia -- 'a nouveau l'ancien chemin, toujours les memes embrouilles -- tout va vers cet endroit... Mais, mon Dieu, comme c'est triste !' >>

(5) << Lui-meme n'avait jamais connu une telle angoisse, c'etait une angoisse melancolique, lasse, de vieil homme -- il pensait avec une telle angoisse : il avait deja vingt-sept ans, chaque minute passee ne pouvait plus revenir, ne pouvait plus etre revecue autrement, et a l'avenir, il semblait qu'il n'y eut rien de bon non plus... (Ce passage comporte des erreurs dans ta traduction et est aussi particulierement 'pas fluide'.) Maintenant Morozka sentait que de toute sa vie, de toutes ses forces, il n'avait fait que s'efforcer de s'engager sur une telle route -- une route qui lui semblait droite, claire et juste, la route que des gens comme Levinson, Baklanov et Tubeyev empruntaient ; pourtant il semblait que quelqu'un l'empechat de s'engager sur cette route. Et parce qu'il ne pouvait jamais imaginer que cet ennemi etait au fond de son propre coeur, quand il pensait que sa souffrance venait de la bassesse des gens en general, il eprouvait un curieux melange de satisfaction et de chagrin. >>

(6) << Il ne connaissait qu'une seule chose -- le travail. C'est pourquoi, a un homme si droit, on ne peut que lui faire confiance, on ne peut que lui obeir. >>

(7) << Au debut, il etait tres peu dispose a reflechir a ces pensees concernant cet aspect de sa vie ; cependant, progressivement, il s'y mit avec ardeur et ecrivit effectivement deux pages... Sur ces deux pages, il y avait effectivement beaucoup de mots d'une sorte -- personne n'aurait imagine que Levinson put connaitre de tels mots. >> (Dans ce passage, ta traduction comporte plusieurs propositions subordonnees de plus que l'original russe. Peut-etre as-tu cite une phrase voisine mais differente ? Ou peut-etre as-tu rempli les points de suspension que Friche avait laisses ?)

(8) << Ces gens eprouves et fideles lui etaient proches, plus proches que tout le reste, meme plus proches que lui-meme. >>

(9) << ... Silencieux, les yeux encore humides, il regarda ces gens sur l'aire de battage lointaine -- ces gens qu'il devait bientot transformer en ses propres proches compagnons, comme ces dix-huit, comme celui qui, silencieux, marchait derriere lui. >> (Ici, dans la derniere phrase, ta traduction comporte une erreur.) Verifie s'il te plait ces traductions avec les versions japonaise et allemande ; si ce sont des traductions litterales correctes, la comparaison le montrera. Mes traductions, a part quelques inversions et repetitions de sujets, verbes et objets selon la syntaxe et la rhetorique du chinois vernaculaire, sont par ailleurs entierement litterales.

Voici un exemple : passage (8) -- << ... meme plus proche que lui-meme. >> Chaque lettre de cette phrase est identique au russe. En meme temps, quand on la prononce a voix haute, le ton et l'esprit de l'original sont pleinement transmis. Mais ta traduction -- << plus proche que de lui-meme, plus proche que des autres >> -- contient une erreur (peut-etre l'erreur est-elle dans la version japonaise ou allemande). L'erreur reside dans : (1) la suppression de << meme >> (甚至于) ; (2) l'utilisation de la grammaire du chinois classique, qui rend impossible l'expression du ton de la phrase.

Tout cela, je le dis sans facon, comme si je me vantais. Pour les gens vulgaires, c'est naturellement << impoli >>. Mais nous sommes des gens si intimes -- des gens intimes avant meme de s'etre rencontres. Ce sentiment me fait te parler comme je me parle a moi-meme, comme si je deliberais avec moi-meme.

Par ailleurs, il y a encore un exemple, relativement important, qui ne concerne pas seulement la methode de traduction. C'est la question du << nouvel... homme >> dans le passage (1).

Le sujet de La Debacle est la naissance d'un homme nouveau. Ici, le mot russe que Friche et Fadei'ev lui-meme emploient est un << homme >> ordinaire au singulier. Non seulement ce n'est pas << l'humanite >>, mais ce n'est meme pas le pluriel d'<< homme >>. Le sens designe un nouveau type d'homme, un nouveau << type >> -- la traduction elegante etant << typique >> -- qui est en train de naitre dans le processus de la revolution, de la guerre civile... Cela est visible tout au long de La Debacle. Or, ta traduction dit << l'humanite >>. Levinson aspire a une nouvelle... humanite. Cela pourrait etre compris comme renvoyant a un tout autre theme -- comme s'il s'agissait d'une aspiration generale a la societe socialiste dans son ensemble. Mais en fait, le << nouvel homme >> de La Debacle est une tache urgente de la lutte presente : creer, tremper, transformer dans le processus de la lutte un nouveau type de personne, un type different de Morozka, Metschik... et autres. Ce sont des personnes du present, quelques personnes, des personnes qui forment l'ossature parmi les masses -- pas l'humanite en general, pas l'humanite dans l'abstrait. Precisement quelques personnes parmi les masses, des dirigeants, les precurseurs d'une humanite nouvelle tout entiere.

Ce point merite d'etre particulierement souligne. Naturellement, l'erreur de traduction n'est qu'une erreur sur un seul mot : << homme >> est un mot, << humanite >> en est un autre. Le livre entier est toujours devant nous, et ta postface saisit tout a fait correctement le theme de La Debacle. Mais la traduction doit etre precise, et l'on doit peser chaque mot.

La publication de La Debacle reste un evenement memorable. Je te felicite. J'espere que tu considereras mes vues et que, sur la question de la traduction et sur la question generale de la revolution linguistique, tu lanceras une nouvelle lutte.

J. K.

5 decembre 1931.

La reponse

Cher camarade J. K. :

Apres avoir lu ta lettre sur la traduction, j'ai ete extremement heureux. Depuis l'inondation de traductions de l'annee derniere, beaucoup ont fronce les sourcils et soupire, certains ont meme fait des remarques acerbes. Moi aussi je suis quelqu'un qui traduit occasionnellement des livres, et j'aurais du dire quelques mots, mais jusqu'a aujourd'hui je n'ai pas ouvert la bouche. << Discourir sans relache >> est peut-etre un acte courageux, mais ce que je pratique, c'est le vieil adage : << Parler a ceux a qui l'on ne devrait pas parler, c'est gaspiller ses paroles. >> De plus, ceux qui se sont presentes jusqu'ici etaient pour la plupart des hommes de papier et des chevaux de papier -- pour employer une expression plus familiere, des << soldats fantomes >> -- contre lesquels il n'y a vraiment aucun moyen de lancer un assaut frontal. Prenons le professeur Monsieur le Vieux Zhao Jingshen comme exemple : d'un cote, il se specialise dans l'attaque des traductions de theorie litteraire scientifique comme incomprehensibles et dans la moquerie de l'anonymat des ecrivains opprimes ; de l'autre, il fait etalage d'une grande compassion, disant qu'il craint que les masses ne comprennent pas ces traductions -- comme s'il etait celui qui passe ses journees a elaborer des plans pour les masses, tandis que d'autres traducteurs viendraient perturber ses dispositions. C'est exactement comme ces domestiques des riches en Europe et en Amerique qui, apres la Revolution russe, sont alles jeter un coup d'oeil, sont revenus en secouant la tete et en grimasant, et ont ecrit des articles deploorant combien les ouvriers et paysans souffraient encore, avaient encore faim, remplissant les pages de misere -- comme s'ils etaient les seuls a souhaiter sincerement que d'un coup de rein les ouvriers et paysans habitent tous des palais, mangent des festins et se prelassent dans des fauteuils. Qui aurait cru qu'ils souffrent encore ! Donc la Russie ne vaut rien, la revolution est mauvaise, oh la la, oh la la, quelle horreur ! Face a de tels visages d'enterrement, que leur dites-vous ? Si vous les trouvez desagreables, je pense qu'il suffit de percer legerement du doigt un trou dans cette structure de papier.

Le Vieux Zhao, en discutant de traduction, a trainee Yan Youling (严又陵) et a plaide sa cause, ce qui a valu a ce dernier de recevoir une semonce dans ta lettre. Mais a mon avis, c'est injuste -- entre le Vieux Yan et le Vieux Zhao, il y a la difference entre un tigre et un chien. L'exemple le plus flagrant : pour pouvoir traduire, Yan Youling etudia jadis les methodes de traduction des sutras bouddhiques des epoques Han, Jin et des Six Dynasties, tandis que le Vieux Zhao, qui revendique Yan Youling comme son ame soeur dans l'au-dela, n'a jamais lu les livres que Yan Youling a effectivement traduits. Aujourd'hui les traductions de Yan sont toutes publiees, et bien qu'elles n'aient peut-etre pas grande signification, l'effort qu'il y a mis peut etre examine. Autant que je me souvienne, la traduction la plus laborieuse, celle aussi qui est la plus laborieuse a lire, fut le Systeme de logique de Mill et la preface de l'auteur de De la liberte -- cette derniere fut par la suite bizarrement rebaptisee Les Frontieres des droits, et meme le titre devint obscur. La plus facile a comprendre est naturellement De l'evolution, qui fleure bon le style de l'ecole Tongcheng ; meme l'equilibre tonal de chaque caractere est soigneusement observe. A la lire a voix haute, en balancant la tete, le rythme est effectivement sonore -- assez pour emouvoir le vieux maitre de l'ecole Tongcheng Wu Rulun (吴汝纶), qui ne put s'empecher de s'exclamer qu'elle << pouvait rivaliser avec les maitres des periodes Zhou et Qin >>. Pourtant, Yan Youling lui-meme savait que ce style de traduction trop << intelligible >> etait errone, c'est pourquoi il ne l'appela pas << traduction >> mais ecrivit << Hou Guan Yan Fu transmet l'essentiel >> (侯官严复达旨) ; et apres avoir disserte sur << fidelite, intelligibilite et elegance >> dans sa preface, il conclut par cette declaration : << Maitre Shi du Dharma a dit : "Ceux qui m'imitent en seront malades." Beaucoup viendront apres moi -- gardez-vous de prendre ce livre comme pretexte ! >> Comme si, quarante ans plus tot, il avait deja pressenti qu'un Vieux Zhao viendrait faussement se reclamer de lui, et que ses cheveux se dressaient deja sur la tete. Pour cela seul, je dois dire que les deux grands maitres Yan et Zhao different veritablement comme le tigre du chien et ne sauraient etre mentionnes dans le meme souffle.

Alors pourquoi a-t-il recouru a ce stratageme ? La reponse est : en ce temps-la, les etudiants revenant de l'etranger n'etaient pas aussi importants qu'aujourd'hui. La societe considerait generalement que les Occidentaux ne savaient que fabriquer des machines -- surtout des horloges -- et que les etudiants revenant de l'etranger ne savaient que parler la << langue des diables >>, et n'etaient donc pas qualifies de << lettres >>. Alors il produisit sa prose sonore, assez sonore pour que Wu Rulun accepte de lui ecrire une preface. Avec cette preface, d'autres commandes affluerent, et ainsi apparurent sa Logique, son Esprit des lois, sa Richesse des nations, et ainsi de suite. Mais ses traductions ulterieures accordaient visiblement plus d'importance a la << fidelite >> qu'a << l'intelligibilite et l'elegance >>.

Son oeuvre de traduction est en fait une miniature de l'histoire de la traduction des sutras aux epoques Han et Tang. La traduction chinoise des sutras bouddhiques : a la fin des Han, elle etait simple et directe -- il n'a pas suivi ce modele. Sous les Six Dynasties, elle etait veritablement << intelligible >> et << elegante >> -- son De l'evolution en etait le modele. Sous les Tang, l'accent etait mis sur la << fidelite >>, et a premiere vue cela semble presque incomprehensible -- c'est comme ses traductions ulterieures. Un simple specimen de la tradition de traduction des sutras se trouve dans les trois editions de traduction de L'Eveil de la foi dans le Mahayana, compilees et imprimees par la Presse des sutras de Jinling -- egalement un ennemi mortel du Vieux Zhao.

Mais je pense que notre travail de traduction ne peut etre aussi simple. D'abord, nous devons decider pour quelle sorte de lecteurs parmi les masses nous traduisons. En divisant grossierement ces masses : Categorie A : ceux qui ont recu une education considerable ; Categorie B : ceux qui savent a peine lire ; Categorie C : ceux qui ne connaissent presque pas de caracteres. La Categorie C est hors du champ des << lecteurs >> -- les eclairer releve des images, des conferences, du theatre et du cinema, et n'a pas besoin d'etre discute ici. Mais meme pour les categories A et B, les memes livres ne peuvent servir aux deux ; chacune doit recevoir des lectures appropriees. Pour la Categorie B, les traductions ne conviennent pas encore -- il faut au moins des adaptations, et le mieux est des oeuvres originales, pourvu que ces originaux ne se bornent pas a flatter le gout des lecteurs, contents d'etre populaires et largement lus. Quant aux traductions destinees aux lecteurs de la Categorie A, quel que soit le sujet, je soutiens encore aujourd'hui << plutot fidele que fluide >>. Naturellement, cette << non-fluidite >> ne signifie absolument pas traduire << s'agenouiller >> par << s'agenouiller sur ses genoux >> ou << Voie lactee >> par << Route du lait de vache >> ; elle signifie plutot qu'on ne doit pas pouvoir avaler le texte comme du riz au the en quelques bouchees, mais qu'il faut faire un effort de mastication. Ici se pose une question : pourquoi ne pas siniser completement, en epargnant au lecteur tout effort ? Si c'est si difficile a comprendre, comment peut-on encore appeler cela une traduction ? Ma reponse est : c'est aussi une traduction. Une telle traduction n'importe pas seulement un contenu nouveau mais aussi de nouveaux modes d'expression. L'ecriture et la parole chinoises sont en verite bien trop imprecises. Le secret de la bonne prose consiste a eviter les caracteres familiers et a supprimer les mots vides -- et voila un bon essai. En parlant aussi, on echoue constamment a exprimer sa pensee -- c'est que la langue est insuffisante, raison pour laquelle les enseignants doivent aussi recourir a la craie. Cette imprecision de la grammaire prouve l'imprecision de la pensee -- en d'autres termes, le cerveau est quelque peu embrouille. Si l'on utilise eternellement une langue embrouillee, meme si le texte coule agreablement a la lecture, au bout du compte ce qu'on obtient n'est qu'une impression embrouillee. Pour guerir ce mal, je pense qu'il faut progressivement endurer quelque peine, en introduisant des structures de phrases etrangeres -- anciennes, d'autres provinces, etrangeres -- qu'on pourra ensuite s'approprier. Ce n'est pas une chimere. L'exemple lointain est le Japon, ou la syntaxe europeanisee est parfaitement courante dans les ecrits, bien differente de l'epoque ou Liang Qichao ecrivait sa Methode de lecture du japonais en chinois. L'exemple proche est precisement ce que ta lettre mentionne : en 1925, le mot << greve >> (罢工) fut forge pour les masses. Bien que ce mot n'eut jamais existe, les masses l'ont toutes compris.

Je crois en outre que meme les livres traduits pour les lecteurs de la Categorie B devraient frequemment inclure quelques mots nouveaux et une syntaxe nouvelle, mais naturellement pas trop -- juste assez pour que le lecteur, en en rencontrant un de temps en temps, puisse le comprendre apres un moment de reflexion ou une question. C'est seulement ainsi que la langue des masses pourra s'enrichir.

Un livre que tout le monde peut absolument comprendre n'existe pas aujourd'hui. Seule la svastika bouddhique << 卍 >> est, selon ses adeptes, << comprehensible par tous >> -- mais malheureusement elle est aussi << comprise differemment par chacun >>. Meme les manuels de mathematiques ou de chimie -- n'y a-t-il pas beaucoup de << termes techniques >> que le Vieux Zhao ne comprend pas, que le Vieux Zhao ne mentionne pas, se souvenant trop bien de Yan Youling ? S'agissant de traduire de la litterature, si l'on prend les lecteurs de la Categorie A comme public, je suis moi aussi partisan de la traduction litterale. Ma propre methode de traduction est : par exemple, << Derriere la montagne le soleil descendit >> -- bien que pas fluide, je ne changerais jamais en << Le soleil se couche derriere l'ombre de la montagne >> (日落山阴), parce que dans l'original la montagne est le sujet, et le changer deplacerait l'accent sur le soleil. Meme dans l'ecriture originale, je pense que l'auteur doit faire de telles distinctions. D'une part, importer autant que possible ; d'autre part, digerer et absorber autant que possible. Ce qui est utilisable est transmis ; le residu est laisse derriere dans le passe. Par consequent, tolerer << un peu de non-fluidite >> dans le present ne peut vraiment pas etre appele << defense >> -- c'est en fait une sorte d'<< offensive >>. La langue sur les levres du peuple aujourd'hui est, certes, toute << fluide >>, mais la matiere premiere linguistique recueillie de la parole du peuple doit aussi ultimement etre fluide. C'est pourquoi moi aussi, je suis de ceux qui preconisent de tolerer la << non-fluidite >>.

Mais cette situation ne durera naturellement pas eternellement. Une partie passera de << non-fluide >> a << fluide >> ; une autre partie, parce qu'elle reste << non-fluide >> jusqu'au bout, sera eliminee, rejetee. Le plus crucial ici est notre propre jugement critique. Quant aux exemples de traduction cites dans ta lettre, je peux reconnaitre qu'ils sont plus << intelligibles >> que mes traductions, et je peux aussi en deduire qu'ils sont plus << fideles >>. Pour le traducteur comme pour le lecteur, c'est d'un grand benefice. Cependant, ils ne peuvent etre compris que par les lecteurs de la Categorie A et sont trop ardus pour ceux de la Categorie B. Cela demontre une fois de plus qu'il est desormais necessaire de distinguer les differentes couches de lecteurs et d'avoir differents types de traductions.

Quant a la methode de traduction pour les lecteurs de la Categorie B, je n'y ai pas reflechi soigneusement et ne peux pas en dire grand-chose pour le moment. Mais dans l'ensemble, a l'heure actuelle, il n'est pas encore possible de fusionner avec la langue parlee -- les dialectes locaux des divers endroits -- et l'on ne peut que produire une sorte speciale de vernaculaire, ou un vernaculaire limite a une region particuliere. Pour ce dernier type, les lecteurs hors de cette region ne le comprennent pas. Pour une distribution plus large, on doit inevitablement recourir au premier type, mais cela devient par consequent aussi un vernaculaire special, avec davantage d'elements de langue classique. Je suis oppose a l'utilisation de dialectes trop etroitement limites a un seul endroit. Par exemple, les expressions << bie nao >> (别闹, << ne fais pas d'histoires >>) et << bie shuo >> (别说, << ne dis pas ca >>) couramment vues dans les romans -- si je n'etais jamais alle a Pekin, je les interpreterais certainement comme << fais des histoires ailleurs >> ou << dis-le ailleurs >>, ce qui est effectivement bien moins facile a comprendre que le plus litteraire << bu yao >> (不要). Une telle langue parlee qui n'est vivante qu'en un seul endroit, sauf necessite absolue, devrait aussi etre evitee. Puis il y a les conventions stylistiques des romans a chapitres -- meme si elles paraissent familieres, elles n'ont pas toutes besoin d'etre adoptees. Par exemple : << Lin Chong rit et dit : "Tiens, tu me reconnais" >> versus << "Tiens, tu me reconnais" -- dit Lin Chong en riant. >> Bien que le second exemple puisse paraitre quelque peu occidental, en fait quand nous parlons nous utilisons souvent ce schema -- il sonne << familier a l'oreille >>. Mais les Chinois lisent les romans avec les yeux, et c'est donc le premier exemple qui semble << familier aux yeux >> ; rencontrer le second style dans un livre semble au contraire etrange. Il n'y a pas de remede ; pour l'instant on ne peut qu'adopter le style du conteur en eliminant son onction, ecouter le bavardage en eliminant sa divagation, recueillir largement la langue parlee du peuple en preservant les mots et expressions que comparativement le plus grand nombre peut comprendre, et produire un vernaculaire << ni chair ni poisson >>. Ce vernaculaire doit etre vivant, et la raison de sa vivacite est qu'une partie en est prise sur les levres du peuple vivant, et qu'une partie est destinee a etre injectee dans le peuple vivant.

En terminant, je suis tres reconnaissant pour les deux exemples que tu as cites a la fin de ta lettre. Premierement : j'ai traduit << ... meme plus proche que lui-meme >> par << plus proche que de lui-meme, plus proche que des autres >> -- c'est une traduction litterale de la formulation des versions japonaise et allemande. C'est probablement parce que leur grammaire ne dispose pas d'un mot comme << meme >> (甚至于) qui puisse exprimer simplement et precisement ce ton ; apres plusieurs detours, c'est devenu cette expression maladroite. Deuxiemement : traduire << le nouvel... homme >> avec << homme >> (人) rendu par << humanite >> (人类) -- c'est mon erreur, une erreur resultant d'une surinterppretation. Quand Levinson voit les gens sur l'aire de battage et veut les transformer en combattants pour la lutte presente, je l'ai tres clairement compris. Mais quand il medite silencieusement sur << le nouvel... homme >>, cela m'a aussi fait mediter longtemps : (1) le mot original pour << homme >> -- dans la traduction japonaise c'est << ningen >> (人間), dans la traduction allemande << Mensch >>, tous deux au singulier mais parfois aussi interpretables comme << gens >> ; (2) vouloir maintenant deja << un homme nouveau, excellent, fort et bienveillant >> -- l'espoir semble trop grand, trop abstrait. J'ai alors considere ses origines -- fils de commercant, intellectuel -- et j'en ai deduit que son combat visait une societe sans classes apres la lutte des classes. J'ai alors pris l'homme auquel il pensait dans le moment present et, suivant ma propre erreur subjective, je l'ai transporte dans l'avenir, le transformant de surcroit en << gens >> -- en humanite. Avant que tu ne le signales, je pensais meme que mon interpretation etait assez brillante. C'est quelque chose qui doit etre promptement declare et corrige pour le lecteur.

En somme, cette annee nous avons enfin place ce roman-monument devant les lecteurs d'ici. La traduction et l'impression ont traverse de considerables difficultes, qui se sont maintenant effacees de la memoire, mais je l'aime vraiment, comme tu le dis dans ta lettre, comme mon propre enfant, et de lui je pense aux enfants de l'enfant. Il y a aussi Le Torrent de fer, que j'aime aussi beaucoup. Ces deux romans, bien que grossierement faits, ne sont nullement baclement faits. Leurs personnages de fer et leurs combats sanglants suffisent effectivement a faire palir dans le neant total les soi-disant << belles-lettres >> qui decrivent des jeunes lettres melancoliques et maladifs et des beautes aux mille coquetteries. Cependant, je partage ton avis que ce n'est qu'une petite victoire, et j'espere donc vivement que plus de gens uniront leurs forces pour presenter davantage d'oeuvres. Dans au moins les trois prochaines annees, nous devrions avoir huit a dix oeuvres litteraires monumentales sur l'epoque de la guerre civile et l'epoque de la construction, plus des traductions de plusieurs oeuvres representatives qui, bien que souvent qualifiees de litterature proletarienne, contiennent encore inevitablement des prejuges petits-bourgeois (comme Barbusse) ou des prejuges chretiens-socialistes (comme Sinclair), accompagnees d'analyses et de critiques rigoureuses, expliquant ce qui est bon et ce qui est mauvais, a des fins de comparaison et de reference. Alors non seulement la comprehension des lecteurs deviendra plus claire de jour en jour, mais les nouveaux auteurs creatifs auront aussi obtenu des modeles corrects.

Lu Xun

28 decembre 1931.

Correspondance sur le sujet de la fiction (avec les lettres de Y et T)

L. S., Monsieur :

L'envie de vous importuner aussi presomptueusement avec nos preoccupations a ete longtemps reprimee, mais un homme de votre sorte, tel que nous l'imaginons, ne serait probablement pas indifferent aux questions de deux jeunes gens sinceres. Apres plusieurs tours de telles deliberations, nous avons finalement ose vous exprimer notre hesitation et notre indecision en matiere de litterature -- surtout en matiere de nouvelle.

Nous avons ecrit a la main plusieurs nouvelles, et les sujets choisis se repartissent en deux categories : l'une se concentre sur les jeunes petits-bourgeois que nous connaissons bien, utilisant des moyens artistiques satiriques pour mettre en lumiere les faiblesses -- manifestes et latentes -- que cette classe presente a l'epoque actuelle ; l'autre se concentre sur les gens des couches inferieures que nous connaissons bien -- des gens des couches inferieures en dehors de la zone d'impact directe des grands courants de l'epoque actuelle -- et depeint dans nos oeuvres creatives l'intense desir de survie et les sourdes pulsions de resistance sous la lourde pression de la vie. Nous ne savons pas si des oeuvres d'un tel contenu peuvent, a l'epoque actuelle, pretendre apporter une contribution significative. Nous avons d'abord hesite, puis, en reprenant la plume, nous avons hesite a nouveau. Nous devons vous demander de nous donner une orientation, car nous ne souhaitons pas que nos efforts litteraires deviennent, face a l'epoque presente, un gaspillage d'energie et soient totalement depourvus de sens.

Nous sommes determines, en cette epoque, a consacrer nos forces a une litterature significative, exprimant ainsi l'aide et la contribution que nous devons apporter. Nous ne sommes pas le genre d'ecrivains que vous avez decrits -- ceux qui, des qu'ils ont acquis une petite reputation, s'en vont ailleurs. Par consequent, si vous etes dispose a nous guider en ce moment, ce conseil influencera toute notre vie. Bien que nous ayons aussi lu les oeuvres creatives de divers ecrivains proletariens, nous ne souhaitons pas prendre un personnage fictif quelconque et le faire devenir revolutionnaire d'un seul saut. Nous preferons saisir quelques modeles familiers et les depeindre fidelement et veritablement -- mais si cette inclination est appropriee, nous n'en avons aucune certitude. Aussi, apres y avoir reflechi maintes et maintes fois, nous n'avons d'autre choix que de vous importuner presomptueusement.

Avec nos meilleurs voeux pour

votre sante !

Ts-c. Y. et Y-f. T., 29 novembre.

Reponse

Y et T, Messieurs :

Apres avoir recu votre lettre, avant d'avoir pu repondre, j'ai attrape la grippe -- la tete lourde, les yeux gonfles, incapable d'ecrire un seul caractere. Ces derniers jours, je me suis enfin quelque peu remis, et c'est seulement maintenant que j'ecris cette reponse. Nous sommes dans la meme ville, et pourtant j'ai laisse trainer un mois -- ce dont je suis extremement desole.

Ce que vous demandez tous les deux concerne la question du materiau choisi et utilise lors de l'ecriture de nouvelles. Et le point de vue a partir duquel les auteurs ecrivent, comme l'indique votre lettre, est le point de vue de la petite bourgeoisie. Si l'on etait un proletaire combattant, alors quoi qu'on decrive, quel que soit le materiau utilise -- pour autant que ce qui est ecrit puisse devenir une oeuvre d'art --, cela aurait certainement une contribution significative tant pour le present que pour l'avenir. Pourquoi ? Parce que l'auteur lui-meme est un combattant.

Mais vous deux n'etes pas de cette classe, c'est pourquoi, avant de prendre la plume, le genre de doute que vous decrivez dans votre lettre est apparu. Je pense que pour l'epoque presente, cela a encore du sens. Cependant, si cette disposition persiste a jamais sans changement, elle ne serait pas appropriee.

Les oeuvres litteraires des autres classes sont, pour la plupart, sans rapport avec le proletariat en lutte active. Si la petite bourgeoisie n'est pas veritablement solidaire du proletariat, alors sa haine ou sa satire de sa propre classe, du point de vue proletarien, est exactement comme un jeune maitre assez intelligent et capable meprisant les vauriens de sa propre famille -- une affaire de famille, qui ne concerne pas les etrangers, et loin d'engendrer profit ou perte. Prenons par exemple le Francais Courteline (戈兼), qui detestait la bourgeoisie, mais etait lui-meme de part en part un ecrivain bourgeois. Si l'on ecrit sur les couches inferieures (je crois qu'elles ne sont jamais << en dehors de la zone d'impact directe des grands courants de l'epoque actuelle >>), la pretendue objectivite n'est en realite que le regard froid d'un etage superieur ; la pretendue sympathie n'est qu'une aumone vide -- sans utilite pour le proletariat. Et par la suite, les choses deviennent encore plus difficiles a prevoir. Par exemple, un autre Francais, Baudelaire, au debut de la Commune de Paris, eprouvait encore admiration et soutien, mais quand le mouvement devint assez puissant pour menacer son propre mode de vie, il devint reactionnaire. Mais pour ce qui est de la Chine d'aujourd'hui, je crois que les deux types de sujet que vous mentionnez ont encore raison d'exister. Pour le premier type : seul quelqu'un de la meme classe peut le connaitre intimement, et l'attaquer, lui arracher le masque, doit etre plus puissant quand c'est fait par quelqu'un familier de la situation que par un etranger. Pour le second type : les conditions de vie changent avec les epoques, et les auteurs ulterieurs n'auront peut-etre pas l'occasion de les observer. Les enregistrer en temps reel, c'est au minimum creer un document de cette epoque. Par consequent, pour le present comme pour l'avenir, il y a encore du sens. Cependant, meme si l'on est << familier >> avec quelque chose, cela ne signifie pas necessairement qu'on est << correct >>. Extraire les points significatifs et les mettre en evidence, rendant ce sens d'autant plus distinct et amplifie -- c'est la tache du critique juste.

Je pense donc que vous pouvez chacun prendre le sujet que vous etes actuellement capables d'ecrire et commencer a ecrire. Mais vous devez etre stricts dans le choix de votre materiau et creuser profond. Vous ne devez pas prendre un incident trivial et insignifiant et l'etirer en une histoire, vous felicitant de votre production abondante. En ecrivant de cette maniere, a un moment donne, je m'attends a ce que vous sentiez que vous avez tout ecrit -- bien que les types humains representes par un tel sujet puissent encore subsister comme residus meme des decennies plus tard, ceux qui viendront alors les depeindre et les decrire seront d'autres auteurs avec une perspective differente. Mais vous etes tous deux des jeunes gens qui vont de l'avant, avec l'aspiration d'aider et de contribuer a l'epoque, et a ce moment-la vous serez certainement capables de surmonter progressivement votre propre vie et votre conscience et de decouvrir un nouveau chemin.

En somme, mon avis est le suivant : ecrivez ce que vous etes actuellement capables d'ecrire, sans courir apres la mode, et certainement sans fabriquer de force un heros revolutionnaire subitement transforme en l'appelant << litterature revolutionnaire >>. Mais ne vous reposez pas non plus confortablement sur cela seul, sans faire de progres, jusqu'a sombrer dans l'oubli -- ce qui serait aussi l'extinction de votre aide et de votre contribution a l'epoque.

En reponse, avec mes meilleurs voeux pour votre sante.

L. S.

25 decembre.

-- Ecrit pour la revue americaine New Masses

A l'heure actuelle, en Chine, le mouvement litteraire revolutionnaire proletarien est en fait le seul mouvement litteraire. Car c'est une pousse dans le desert ; en dehors de lui, la Chine n'a absolument aucune autre litterature. Les pretendus << litterateurs >> appartenant a la classe dominante ont depuis longtemps pourri au point de ne plus pouvoir produire meme des oeuvres dites << d'art pour l'art >> ou << decadentes >>. Ce qui vient maintenant reprimer la litterature de gauche n'est rien d'autre que la calomnie, l'oppression, l'emprisonnement et le meurtre ; et ceux qui s'opposent aux ecrivains de gauche ne sont rien d'autre que des voyous, des mouchards, des chiens de garde et des bourreaux.

Ce point a ete prouve de maniere parfaitement claire par les faits des deux dernieres annees. Il y a deux ans, lorsque les theories litteraires de Plekhanov et Lounatcharski (Lunacharsky) furent pour la premiere fois introduites en Chine, elles susciterent d'abord l'indignation d'un disciple de M. Irving Babbitt -- un << savant >> aux sens aiguises qui estimait que la litterature n'etait pas une chose appartenant au proletariat. Si les proletaires souhaitaient creer ou apprecier la litterature, ils devaient d'abord peiner et economiser pour grimper dans la bourgeoisie, plutot que de venir faire du vacarme dans ce jardin en guenilles. Il fabriqua aussi des rumeurs, pretendant que ceux qui pronaient la litterature proletarienne en Chine recevaient des roubles de la Russie sovietique. Cette methode ne fut pas entierement sans effet : de nombreux reporters des journaux de Shanghai fabriquaient frequemment de fausses nouvelles, allant parfois jusqu'a publier le montant exact des roubles. Mais les lecteurs lucides n'y croyaient pas, car par comparaison avec ces nouvelles de papier, ils observaient plus concretement, dans la realite, que les seules choses expediees depuis les pays imperialistes etaient des fusils et des canons pour massacrer le proletariat.

Les bureaucrates de la classe dirigeante, un peu plus lents a reagir que les savants, ont eux aussi intensifie la repression l'annee derniere. Interdire les periodiques, interdire les livres -- non seulement ceux au contenu legerement revolutionnaire, mais meme ceux dont la couverture portait des lettres rouges, ou dont les auteurs etaient russes : Serafimovitch, Ivanov et Ognev vont sans dire, mais meme certaines nouvelles de Tchekhov (Chekhov) et d'Andreiev (Andreev) figuraient sur la liste des interdictions. Les librairies trouverent donc plus sur de publier des manuels d'arithmetique et des contes de fees -- M. Chat et Mlle Rose bavardant ensemble, louant les charmes du printemps --, car meme les traductions de contes de fees du genre d'Erzmolin avaient deja ete interdites, si bien qu'on ne pouvait que faire de son mieux pour louer le printemps. Mais voila qu'un certain general s'est mis en colere, declarant que c'est une atteinte a la dignite humaine que des animaux puissent parler et de surcroit etre appeles << Monsieur >>.

La simple interdiction n'etant pas une solution fondamentale, cette annee cinq ecrivains de gauche ont disparu. Quand leurs familles se sont renseignees, elles ont appris qu'ils etaient au Commandement de la garnison -- mais les visites etaient interdites. Deux semaines plus tard, en se renseignant a nouveau, on leur a dit que les ecrivains avaient ete << liberes >> -- terme sarcastique pour << execution >> --, tandis que dans tous les journaux chinois et etrangers de Shanghai, il n'y avait absolument aucun rapport. Ensuite vint la fermeture de librairies ayant publie ou distribue des livres nouveaux -- parfois jusqu'a cinq en un seul jour --, bien que certaines aient maintenant rouvert les unes apres les autres, et nous ne savons pas comment cela s'est fait. A en juger par les publicites des librairies, elles font de leur mieux pour imprimer des editions bilingues anglais-chinois -- des choses comme des oeuvres de Robert Stevenson et Oscar Wilde.

Pourtant la classe dirigeante n'est pas sans construction positive dans le domaine de la litterature. D'un cote, ils ont chasse les anciens proprietaires et employes de plusieurs librairies et les ont secretement remplaces par leurs propres acolytes dociles. Mais cela a immediatement echoue. Comme l'endroit etait plein de chiens de garde, la librairie ressemblait a un redoutable bureau gouvernemental -- et en Chine, les bureaux gouvernementaux sont ce que le peuple craint le plus et deteste le plus, si bien que naturellement personne n'y allait. Les seuls a aimer y passer etaient quelques chiens de garde oisifs en promenade. Comment cela pourrait-il faire prosperer les affaires ? Mais il y a un autre aspect : ecrire des articles et publier des revues pour remplacer les periodiques de gauche interdits -- a ce jour, pres de dix titres. Mais cela aussi a echoue. Le plus grand obstacle est que les promoteurs de ces entreprises << litteraires >> sont un commissaire du gouvernement municipal de Shanghai et un chef d'equipe de detectives du Commandement de la garnison, dont la reputation en matiere de << liberation >> depasse de loin leur reputation en matiere de << creation >>. S'ils ecrivaient un << Manuel du massacre >> ou un << Art de la detection >>, il y aurait probablement des lecteurs, mais malheureusement ils se sont mis en tete de peindre des tableaux et de composer des poemes. C'est vraiment comme si l'Americain Henry Ford, au lieu de parler d'automobiles, se mettait a chanter pour tout le monde -- cela ne susciterait qu'un extreme etonnement.

Quand personne ne vient a la librairie des bureaucrates et que personne ne lit leurs publications, le remede consiste a contraindre des ecrivains deja connus mais pas clairement penches a gauche a fournir des articles, aidant ainsi leurs publications a circuler. Le resultat : seuls un ou deux ecrivains etourdis sont tombes dans le piege ; la majorite n'a pas ecrit une seule ligne jusqu'a ce jour, et l'un d'eux a meme ete effraye au point de se cacher on ne sait ou.

Actuellement, les << litterateurs >> les plus precieux de leur cote sont quelques personnes qui, lorsque le mouvement litteraire de gauche a commence et n'etait pas encore persecute, lorsqu'il etait soutenu par la jeunesse revolutionnaire, se disaient de gauche -- mais qui ont maintenant rampe sous la lame de l'autre cote, se sont retournees et ont commence a nuire aux ecrivains de gauche. Pourquoi sont-elles si prisees ? Parce qu'elles furent jadis de gauche. Ainsi, plusieurs de leurs publications ont encore des couvertures en partie rouge vif -- mais les illustrations d'ouvriers et de paysans ont ete remplacees par les dessins d'Aubrey Beardsley ou tous les personnages ressemblent a des malades.

Dans de telles circonstances, les lecteurs qui ont toujours aime les romans de brigands a l'ancienne et les romans erotiques a la mode ne ressentent pas le moindre desagrement. Mais les jeunes gens plus progressistes se trouvent sans rien a lire. Ils n'ont d'autre choix que de regarder des livres pleins de paroles creuses et de tres peu de contenu -- le genre qui ne risque pas d'etre interdit -- pour etancher temporairement leur soif, car ils savent que plutot que d'acheter le poison emetique fabrique par le gouvernement, il vaut mieux boire dans une coupe vide -- au moins, on n'en sera pas blesse. Mais une grande partie de la jeunesse revolutionnaire, quoi qu'il arrive, continue avec le plus grand enthousiasme a exiger, soutenir et developper la litterature de gauche.

C'est pourquoi, a part les publications officielles et celles des chiens de garde, les periodiques des autres librairies ne peuvent s'empecher de trouver diverses methodes pour y glisser quelques oeuvres comparativement radicales. Elles savent aussi que ne vendre que des coupes vides est un commerce qui ne peut durer longtemps. La litterature de gauche a le soutien des masses de lecteurs revolutionnaires. L'<< avenir >> appartient a ce cote.

Ainsi, la litterature de gauche continue de croitre. Mais naturellement, elle croit comme une pousse ecrasee sous une grande pierre -- croissant en sinuant.

Ce qui est regrettable, c'est que parmi les ecrivains de gauche, il n'y a pas encore d'ecrivains d'origine ouvriere ou paysanne. D'une part, parce que les ouvriers et les paysans n'ont historiquement ete qu'opprimes et exploites, sans la moindre possibilite d'education ; d'autre part, parce que les caracteres ideographiques de la Chine -- aujourd'hui, ils ont depuis longtemps change au point de ne plus meme ressembler a ce qu'ils representent -- ces caracteres carres en blocs font que meme un paysan ou un ouvrier ayant etudie pendant dix ans ne peut toujours pas ecrire librement ses propres opinions. Cet etat de choses rejouit grandement les << litterateurs >> qui manient le couteau. Ils estiment que quiconque a recu assez d'education pour pouvoir ecrire des essais doit etre au moins petit-bourgeois ; un petit-bourgeois devrait s'accrocher a ses petits avoirs ; s'il penche au contraire vers le proletariat, ce doit etre de l'<< hypocrisie >>. Seuls les ecrivains petits-bourgeois qui s'opposent a la litterature proletarienne agissent d'un coeur << sincere >>. << Sincere >> vaut mieux que << hypocrite >>, et par consequent leur calomnie, leur oppression, leur emprisonnement et leur meurtre d'ecrivains de gauche constituent une forme superieure de litterature.

Mais cette << litterature superieure >> maniee avec le couteau a, en fait, prouve que les ecrivains de gauche partagent exactement le meme destin que le proletariat egalement opprime et massacre. La litterature de gauche subit maintenant sa Passion aux cotes du proletariat, et a l'avenir elle se relevera naturellement aussi avec le proletariat. Le simple meurtre, apres tout, n'est pas de la litterature -- et par la, ils ont aussi declare ne rien posseder du tout.

En l'espace de ces quelques années, les personnages célèbres qui se sont acharnés de toutes leurs forces contre la « traduction dure » comptent déjà trois générations : d'abord vint le patriarche fondateur, le professeur Liang Shiqiu (梁實秋) ; ensuite le disciple, le professeur Zhao Jingshen (趙景深) ; et tout récemment le disciple du disciple, l'étudiant Yang Jinhao (楊晉豪). Mais parmi ces trois générations, il faut reconnaître que la position du professeur Zhao était la plus claire et la plus radicale ; son principe essentiel était : « Plutôt fluide et infidèle que fidèle et raboteux. »

Cette maxime, bien que quelque peu étrange, a un réel effet sur les lecteurs.

Car une traduction « fidèle mais raboteuse » paraît immédiatement laborieuse, et les lecteurs qui prennent un livre simplement pour se délasser l'esprit admireront naturellement la maxime du professeur Zhao Jingshen. Quant aux traductions « fluides mais infidèles », en revanche — à moins de les comparer avec l'original, on ne sait même pas où réside l'« infidélité ». Et combien de lecteurs en Chine vérifient avec l'original ? Il faudrait déjà en savoir plus que le traducteur pour pouvoir déceler les erreurs et identifier les passages « infidèles ». Sinon, on ne peut qu'avaler le tout dans la confusion.

Mes propres connaissances scientifiques sont très limitées, et je ne possède guère de livres étrangers, de sorte que je ne peux lire que des traductions — mais dernièrement, je tombe de plus en plus souvent sur des passages déconcertants. Permettez-moi de citer quelques exemples au hasard. Dans l'« Aperçu de biologie » de M. Zhou Taixuan (周太玄), de la collection Wanyou Wenku, on trouve cette phrase :

« Récemment, les deux messieurs Niel et Ehle, concernant le blé... »

Autant que je sache, il existe un éminent biologiste suédois du nom de Nilsson-Ehle qui a étudié l'hérédité du blé, mais c'est une seule personne portant un double nom, et il faudrait correctement le traduire par « Nilsson-Ehle ». Le qualifier de « deux messieurs » en ajoutant un « et » est certes fluide, mais me fait fortement soupçonner qu'il s'agit de deux personnes différentes. C'est un détail, bien sûr — quoique, pour parler de biologie, même ces vétilles ne devraient pas être négligées — mais passons.

Dans le numéro de mars de cette année du Mensuel du roman, dans la traduction de « Le vieil homme » par M. Feng Housheng (馮厚生), on trouve également cette phrase :

« Sa fièvre typhoïde se transforma en une grave grippe (Influenza)... »

C'est également très « fluide », mais autant que je sache, la grippe n'est pas plus grave que la typhoïde, et de plus l'une est une maladie respiratoire tandis que l'autre est une maladie digestive — peu importe comment on « transforme », on ne peut pas passer de l'une à l'autre. Il faudrait un « refroidissement » ou un « coup de froid » pour que la transformation ait un sens. Mais un roman n'est pas un « Aperçu de biologie », alors passons là encore. Cette fois, examinons plutôt une expérience singulière.

Cette expérience se trouve dans la traduction de « Hérédité et environnement » de E.G. Conklin par He Dingjie (何定傑) et Zhang Zhiyao (張誌耀). La traduction dit : « ...Ils ont d'abord extrait le corps cristallin médullaire des yeux de lapins, l'ont injecté à de la volaille, et ont attendu qu'une "substance cristalline de substitution" se forme dans les yeux de la volaille, suffisante pour voir à travers cette essence de protéine étrangère, puis ils ont extrait le sérum sanguin de la volaille et l'ont injecté à des lapines en gestation. Les lapines, après cette injection, ne pouvaient souvent pas la supporter et mouraient en grand nombre ; cependant, leurs yeux ou corps cristallins ne montraient aucun dommage perceptible, et les œufs stockés dans leurs ovaires ne présentaient pas non plus de dommage particulier, car parmi les lapereaux qu'elles mirent bas par la suite, aucun ne naquit avec des yeux défectueux. »

Ce passage semble aussi assez « fluide » et compréhensible. Mais à y regarder de plus près, on ne peut s'empêcher d'être déconcerté. Premièrement, qu'est-ce qu'un « corps cristallin médullaire » ? Le cristallin ne comporte pas de distinction entre moelle et cortex. Deuxièmement, qu'est-ce qu'une « substance cristalline de substitution » ? Troisièmement, que signifie « voir à travers une protéine étrangère » ? Je n'ai pas le texte original pour vérifier, et j'en étais fort contrarié, mais après mûre réflexion, j'ai conclu qu'il faudrait probablement retraduire ainsi : « Ils ont d'abord prélevé le cristallin des yeux de lapins, l'ont préparé sous forme liquide (pour l'injection) et l'ont injecté à de la volaille, attendant que celle-ci réagisse à cette protéine étrangère (c'est-à-dire le cristallin liquéfié) et produise une "substance anti-cristalline" (c'est-à-dire une substance qui résiste au cristallin liquéfié). Puis ils ont extrait le sérum sanguin et l'ont injecté à des lapines en gestation... »

Les exemples ci-dessus ne sont que quelques-uns pris au hasard ; au-delà, les circonstances changeant, il y en a bon nombre que j'ai oubliés, et beaucoup que je n'ai pas remarqués et qui m'ont naturellement échappé, ou qui sont peut-être stockés tels quels, erronément, dans mon cerveau. Mais à partir de ces seuls quelques exemples, nous pouvons déjà déterminer qu'une traduction « fidèle mais raboteuse » est tout au plus incompréhensible — on réfléchit un peu et on finit peut-être par comprendre —, tandis qu'une traduction « fluide mais infidèle » induit en erreur, et aucune réflexion au monde ne la rendra compréhensible. Si l'on croit l'avoir comprise, c'est précisément que l'on s'est engagé dans une impasse.

Rou Shi (柔石), de son vrai nom Pingfu (平復), patronyme Zhao (趙), naquit en 1901 à Shimendou, district de Ninghai, préfecture de Taizhou, province du Zhejiang. Depuis plusieurs générations, sa famille avait compté des lettrés, mais du temps de son père, les moyens ne suffisaient plus et il fallut se tourner vers le petit commerce ; c'est pourquoi il ne put entrer à l'école primaire qu'à l'âge de dix ans. En 1917, il se rendit à Hangzhou et s'inscrivit à la Première École normale ; parallèlement, en tant que membre de la Société de l'Aurore de Hangzhou, il participa au mouvement pour une littérature nouvelle. Après l'obtention de son diplôme, il enseigna dans des écoles primaires à Cixi et ailleurs, tout en se consacrant à la création littéraire. Il publia un recueil de nouvelles, « Le Fou », à Ningbo — ce fut le début de l'œuvre publiée de Rou Shi. En 1923, il se rendit à Pékin et devint auditeur libre à l'Université de Pékin.

De retour dans son pays natal, au printemps 1925, il devint directeur administratif du collège de Zhenhai et résista vigoureusement à l'oppression des seigneurs de guerre du Nord. À l'automne, il se mit à cracher du sang, mais continua néanmoins à aider de toutes ses forces la jeunesse de Ninghai, fondant le collège de Ninghai. L'année suivante, il réussit à réunir des fonds et à construire des bâtiments scolaires ; en même temps, il occupait la fonction de directeur du Bureau de l'instruction publique et réforma l'ensemble du système éducatif du district.

En avril 1928, un soulèvement éclata dans les campagnes. Après son échec, la réaction se répandit partout, tout ce qui était tant soit peu progressiste fut détruit, le collège de Ninghai fut dissous, et Rou Shi s'enfuit seul à Shanghai, où il s'installa et se consacra à l'étude de la littérature et de l'art. En décembre, il devint rédacteur de Fils de causerie (Yusi) et fonda avec des amis la Société des Fleurs matinales. Outre sa propre création littéraire, il s'attacha à faire connaître la littérature et l'art étrangers, en particulier la littérature et la gravure d'Europe du Nord et de l'Est. Furent publiés vingt numéros de l'hebdomadaire Fleurs matinales, douze numéros du périodique décadaire, et cinq volumes du « Jardin des arts : Fleurs matinales ». Plus tard, les distributeurs refusant de payer les livres et les ressources s'épuisant, la publication dut cesser.

Au printemps 1930, l'Alliance du mouvement pour la liberté fut lancée, et Rou Shi en fut l'un des fondateurs. Peu après, lors de la fondation de la Ligue des écrivains de gauche, il en fut également l'un des membres fondateurs et se consacra entièrement au mouvement littéraire prolétarien. Il fut d'abord élu au Comité exécutif, puis nommé membre du Comité permanent et directeur du département éditorial. En mai, en qualité de représentant de la Ligue de gauche, il participa au Congrès national des districts soviétiques, après quoi il écrivit l'essai « Une grande impression ».

Le 17 janvier 1931, il fut arrêté. Transféré du poste de police, via un tribunal spécial, au commandement de la garnison de Longhua, il fut secrètement exécuté par fusillade le soir du 7 février, le corps criblé de dix balles.

Rou Shi laissait deux fils et une fille, tous en bas âge. Son œuvre littéraire comprend le drame en vers « La Comédie de l'humanité » (inédit), les romans « La Mort de l'époque ancienne », « Trois Sœurs », « Février » et « L'Espoir », ainsi que des traductions, dont « Faust et la Cité » de Lounatcharski, « L'Affaire des Artamonov » de Gorki et un « Recueil de nouvelles danoises », entre autres.

La littérature du passé de Shanghai commença avec le journal Shenbao. Pour parler du Shenbao, il faudrait remonter plus de soixante ans en arrière, mais de cette époque je ne sais rien. Ce dont je me souviens remonte à trente ans : le Shenbao était alors encore imprimé sur du papier de bambou chinois, au recto seulement, et ceux qui y écrivaient étaient pour la plupart des « hommes de talent » venus d'ailleurs.

Les lettrés de cette époque pouvaient se diviser grossièrement en deux catégories : le « gentilhomme » et l'« homme de talent ». Le gentilhomme ne lisait que les Quatre Livres et les Cinq Classiques, composait des dissertations à huit volets et était d'une correction extrême. L'homme de talent, en revanche, lisait aussi des romans — par exemple le « Rêve dans le pavillon rouge » — et composait des vers de style ancien et nouveau qui ne servaient à rien aux examens. C'est-à-dire que l'homme de talent lisait le « Rêve dans le pavillon rouge » ouvertement — mais que le gentilhomme le lût aussi en secret, cela, je n'ai aucun moyen de le savoir. Avec l'apparition des concessions étrangères à Shanghai — qu'on appelait alors le « champ des étrangers » ou le « champ des barbares », et que plus tard, ceux qui craignaient de choquer, écrivaient souvent avec un caractère différent — certains de ces hommes de talent accoururent à Shanghai, car l'homme de talent avait l'esprit large et allait partout ; le gentilhomme, lui, éprouvait une certaine aversion pour les choses étrangères et, poursuivant de surcroît la voie régulière vers les honneurs officiels, ne se permettait jamais de courir l'aventure. Quand Confucius dit : « Si la Voie ne prévaut pas, je monterai sur un radeau et prendrai la mer », du point de vue des hommes de talent, cela trahissait un brin de tempérament d'homme de talent, et c'est pourquoi la conduite du gentilhomme était qualifiée de « pédante » par les hommes de talent.

L'homme de talent était, de nature, sentimental et maladif, prompt à s'emporter au chant du coq et à s'attrister au clair de lune. Arrivé à Shanghai, il rencontra aussi la courtisane. Quand il allait au bordel, il pouvait rassembler dix ou vingt jeunes filles en un même lieu, et l'ensemble ressemblait assez au « Rêve dans le pavillon rouge », de sorte qu'il se sentait une espèce de Jia Baoyu ; lui-même étant l'homme de talent, les courtisanes étaient naturellement les beautés, et c'est ainsi que naquirent les romans de « la beauté et le talent ». Leur contenu était à peu près le suivant : seul l'homme de talent savait plaindre ces beautés tombées dans la poussière ; seule la beauté savait reconnaître le talent méconnu du monde ; après mille épreuves et dix mille souffrances, ils finissaient par former le couple idéal, ou bien ils accédaient tous deux à l'immortalité.

Ils aidèrent aussi l'imprimerie du Shenbao à publier et vendre divers recueils d'essais des Ming et des Qing, et fondèrent eux-mêmes des sociétés littéraires en proposant des devinettes de lanternes ; les lauréats recevaient ces livres en prix, si bien qu'ils connurent une très large diffusion. Il y eut aussi de grands ouvrages tels que « Les Lettrés », « Le Voyage en Occident du Grand Eunuque San Bao », « Le Récit réjouissant », et d'autres. Aujourd'hui encore, aux étals des bouquinistes, on tombe parfois sur de petits volumes portant sur la première page l'inscription « Imprimé par l'Imprimerie du Shenbao de Shanghai en imitation de caractères mobiles » — ce sont précisément ceux-là.

Les romans de « la beauté et le talent » fleurirent pendant pas mal d'années, puis la génération suivante d'hommes de talent changea graduellement de mentalité. Ils découvrirent que les beautés n'étaient pas devenues courtisanes par « soif de talent », mais seulement pour l'argent. Or il était inacceptable que les beautés voulussent l'argent de l'homme de talent, et celui-ci imagina divers stratagèmes ingénieux pour dompter les courtisanes — non seulement échapper à leurs pièges, mais encore tirer profit d'elles. Des romans décrivant ces différentes ruses parurent et connurent un grand succès social, car on pouvait les lire comme des manuels de l'art de fréquenter les bordels. Les protagonistes de ces ouvrages n'étaient plus « talent plus naïf », mais des héros qui avaient triomphé des courtisanes — c'étaient des « talent plus voyou ».

Avant cela déjà était apparue une revue illustrée, appelée le Pictorial de Dianshizhai, dont Wu Youru (吳友如) était le dessinateur principal. Il dessinait tout — immortels, personnages, nouvelles nationales et étrangères — mais il était fort mal renseigné sur les choses étrangères. Par exemple, quand il dessinait un navire de guerre, c'était un navire marchand avec des canons de campagne disposés sur le pont ; quand il dessinait un duel, deux officiers en grande tenue se frappaient à coups de longs sabres dans un salon, faisant tomber et briser les vases à fleurs. Pourtant, ses dessins de « maquerelles battant les prostituées » et de « voyous faisant du chantage » étaient véritablement excellents — cela, je crois, parce qu'il en avait trop vu ; encore aujourd'hui, à Shanghai, on voit souvent des visages exactement semblables à ceux qu'il dessinait. L'influence de cette revue illustrée était considérable à l'époque ; elle circulait dans toutes les provinces et servait d'yeux et d'oreilles à ceux qui voulaient connaître les « affaires courantes » — terme qui, en ce temps-là, équivalait à ce qu'on appelle aujourd'hui « savoir moderne ». Il y a quelques années, elle fut réimprimée sous le titre « Les Trésors d'encre de Wu Youru », et son influence ultérieure fut réellement redoutable. Sans parler des illustrations de romans, même dans les illustrations des manuels scolaires, on voyait souvent que les enfants dessinés portaient leur casquette de travers, avaient des yeux qui louchaient, des visages pleins de chairs transversales et un air de voyou. De nos jours, le nouveau peintre voyou est M. Ye Lingfeng (葉靈鳳), dont les dessins sont dérobés à l'Anglais Aubrey Beardsley. Beardsley appartenait à l'école de « l'art pour l'art », et ses dessins étaient profondément influencés par l'« ukiyo-e » japonais (浮世繪). Bien que l'ukiyo-e fût un art populaire, il représentait surtout des courtisanes et des acteurs — corps dodus, yeux en coin — des yeux érotiques. Cependant, les personnages de Beardsley étaient maigres, car il était un décadent. Les décadents sont généralement émaciés et abattus, un peu honteux devant les femmes robustes, et par conséquent ne les aimant pas. Les nouveaux yeux louches de notre M. Ye se conjuguent parfaitement avec les anciens yeux louches de Wu Youru, et devraient naturellement connaître quelques années de vogue. Mais il ne dessinait pas que des voyous ; pendant un temps, il dessina aussi le prolétariat, bien que ses ouvriers eussent eux aussi des yeux qui louchaient et tendissent des poings d'une taille extraordinaire. Mais je crois que l'art prolétarien devrait être réaliste, montrer les ouvriers tels qu'ils sont réellement, sans avoir besoin de faire des poings plus gros que des têtes.

Le cinéma chinois d'aujourd'hui subit encore fortement l'influence de cette formule « talent plus voyou ». Les héros des films, les héros « bons », sont tous doucereux et onctueux, exactement comme les jeunes rusés qui ont trop longtemps vécu à Shanghai et qui savent tout de l'« extorsion », du « graissage de patte » et de la « drague ». Après avoir regardé, on a le sentiment que pour être un héros ou un homme de bien de nos jours, il faut aussi être un voyou.

Les romans de type talent-plus-voyou déclinèrent cependant eux aussi graduellement. Les raisons, je crois, étaient au nombre de deux : d'abord, c'était toujours la même rengaine — les courtisanes veulent de l'argent, les clients usent de ruses — ce qui ne pouvait durer indéfiniment ; ensuite, ils étaient écrits en dialecte de Suzhou, avec des mots tels que « ni » pour « je », « nai » pour « tu », « a-shi » pour « est-ce que ? » — et en dehors des vieux Shanghaïens et des gens du Jiangsu et du Zhejiang, personne ne les comprenait.

Pourtant, le genre talent-plus-beauté produisit un roman qui fit sensation à l'époque : « L'Histoire de Joan » (Joan Haste de H.R. Haggard), traduit de l'anglais. Mais il n'y avait que la première moitié. Le traducteur prétendait que l'original, trouvé chez un bouquiniste, était superbe, mais que malheureusement le second volume restait introuvable — il n'y avait rien à faire. De fait, cela émut profondément les cœurs tendres des adeptes du genre talent-et-beauté, et le livre connut une très large diffusion. Plus tard, il toucha même M. Lin Qinnan (林琴南), qui traduisit l'ouvrage en entier, toujours sous le titre « L'Histoire de Joan ». Mais en même temps, le premier traducteur le dénonça furieusement, déclarant qu'il n'aurait pas dû tout traduire, abaissant ainsi la valeur de Joan et causant du déplaisir aux lecteurs. Ce n'est qu'alors qu'on apprit que la raison pour laquelle il n'y avait eu qu'une moitié n'était pas que l'original fût incomplet, mais que celui-ci relatait que Joan avait eu un enfant illégitime, et le traducteur l'avait délibérément omis. En vérité, un livre aussi peu long n'aurait guère été publié en deux volumes même à l'étranger. Mais de cela seul, on peut déjà voir quelle était la conception chinoise du mariage à cette époque.

Puis une nouvelle vague de romans talent-plus-beauté devint populaire, mais cette fois la beauté était une jeune fille de bonne famille qui s'éprend de l'homme de talent, inséparables l'un de l'autre, comme un couple de papillons ou de canards mandarins sous les saules et parmi les fleurs. Parfois, cependant, à cause d'un père sévère ou d'un destin cruel, il y avait même un dénouement tragique, et ils ne devenaient plus tous immortels — cela, il faut le dire, était véritablement un grand progrès. Au moment où M. Tianxu Wosheng (天虛我生) — qui s'est depuis reconverti dans la fabrication de poudre pour le visage et les dents — publia le mensuel « Langage des sourcils » (Meiyu), la littérature « canards mandarins et papillons » atteignit son apogée. Plus tard, bien que « Langage des sourcils » fût interdit, son influence ne diminua pas, et ce ne fut qu'avec la montée en puissance de « Nouvelle Jeunesse » (Xin Qingnian) qu'elle reçut enfin un coup. À cette époque, l'introduction des pièces d'Ibsen et l'apparition de « La Plus Grande Affaire de la vie » de Hu Shizhi (胡適之) sous une forme différente, bien que ce ne fût pas intentionnel, firent cependant que la question du mariage — la racine vitale de l'école des canards mandarins et papillons — s'enfuit à la manière de Nora.

Après cela vint l'apparition de la Société de la Création, l'école des nouveaux hommes de talent. La Société de la Création vénérait le génie inné, pratiquait l'art pour l'art, se concentrait exclusivement sur le moi, estimait la création originale, méprisait la traduction et haïssait tout particulièrement la retraduction. Elle s'opposait à l'Association de recherche littéraire à Shanghai en même temps. Sur son tout premier tract publicitaire, elle déclarait que quelqu'un « monopolisait » le monde littéraire — il s'agissait de l'Association de recherche littéraire. L'Association de recherche littéraire, elle, était exactement le contraire : elle prônait l'art pour la vie, à la fois créait et valorisait la traduction, et s'attachait à faire connaître la littérature des peuples opprimés — tous de petites nations dont personne ne comprenait les langues, et donc presque tout passait par la retraduction. De plus, parce qu'elle avait un jour soutenu « Nouvelle Jeunesse », les nouvelles inimitiés s'ajoutèrent aux anciennes, et l'Association de recherche littéraire se trouva ainsi attaquée de trois côtés. Un côté était la Société de la Création : puisque la leur était l'art du génie, l'Association de recherche littéraire, adepte de l'art pour la vie, faisait naturellement figure de touche-à-tout, avec quelque chose de « vulgaire » ; de plus, on la considérait comme incompétente, de sorte que si une seule erreur de traduction était découverte, on pouvait aller jusqu'à écrire une longue monographie à ce sujet. Un deuxième côté était l'école des gentlemen revenus d'Amérique ; ils estimaient que la littérature était exclusivement réservée à la jouissance des messieurs et des dames, et que les seuls personnages convenables, outre messieurs et dames, étaient des hommes de lettres, des érudits, des artistes, des professeurs et des demoiselles — des gens capables de dire « Yes » et « No » — car telle était la dignité du gentleman. M. Wu Mi (吳宓) avait à cette époque publié des articles disant qu'il ne comprenait véritablement pas pourquoi certains insistaient pour décrire les basses classes de la société. Le troisième côté était l'école des canards mandarins et papillons déjà mentionnée. J'ignore quelles méthodes ils employèrent, mais ils réussirent finalement à faire remplacer par les libraires le rédacteur du « Mensuel du roman », qui était membre de l'Association de recherche littéraire, et lancèrent même « Le Monde du roman » pour diffuser leurs écrits. Cette publication ne cessa que l'année dernière.

La bataille de la Société de la Création fut, en apparence, victorieuse. Beaucoup de leurs œuvres se trouvaient en accord avec les sentiments des soi-disant hommes de talent de l'époque, et avec l'aide de leurs éditeurs, leur influence devint considérable. Une fois cette influence devenue considérable, on vit même de grandes maisons commerciales comme la Commercial Press publier des traductions et des ouvrages de membres de la Société de la Création — c'est-à-dire de M. Guo Moruo (郭沫若) et de M. Zhang Ziping (張資平). À partir de ce moment, autant que je m'en souvienne, la Société de la Création cessa également d'examiner les publications de la Commercial Press à la recherche d'erreurs de traduction et d'écrire des monographies à leur sujet. À cet égard, je pense qu'il y avait aussi quelque chose de la formule talent-plus-voyou. Pourtant, le « nouveau Shanghai » n'était finalement pas de taille face au « vieux Shanghai ». Au milieu de leurs chants de victoire, les membres de la Société de la Création finirent par réaliser qu'ils n'étaient que des marchandises pour leurs propres éditeurs ; tous leurs efforts, aux yeux du patron, n'étaient que le clin d'œil du mannequin de papier dans la grande vitrine de l'opticien — simplement pour « attirer la clientèle ». Quand ils tentèrent de publier de manière indépendante, le patron les frappa d'un procès, et bien qu'ils aient fini par obtenir leur indépendance — annonçant que tous leurs livres avaient été entièrement révisés, réimprimés et relancés — le vieux patron continua éternellement à utiliser les anciennes plaques, imprimant et vendant, et chaque année il organisait une grande braderie anniversaire.

Être une marchandise n'était plus tenable, et l'indépendance n'offrait aucun moyen de survivre. La destination naturelle des membres de la Société de la Création était le Guangdong, le « berceau de la révolution » un peu plus prometteur. Au Guangdong, le terme de « littérature révolutionnaire » fit ainsi son apparition, bien qu'il n'y eût pas d'œuvres effectives ; à Shanghai, le terme n'existait même pas encore.

Ce ne fut que l'avant-dernière année que l'étendard de la « littérature révolutionnaire » fleurit véritablement. Ses promoteurs étaient plusieurs membres fondateurs de la Société de la Création revenus du « berceau de la révolution », accompagnés d'un certain nombre de nouvelles recrues. Que la littérature révolutionnaire ait fleuri s'expliquait naturellement par les conditions sociales qui avaient créé une telle demande parmi les masses et la jeunesse. Quand l'Expédition du Nord fut lancée depuis le Guangdong, les jeunes gens actifs se précipitèrent tous dans le travail pratique, et à cette époque il n'y avait pas de mouvement littéraire révolutionnaire notable. Ce ne fut que lorsque l'environnement politique changea brusquement, que la révolution subit un revers, que les divisions de classe devinrent brutalement claires, que le Kuomintang, sous la bannière de la « purification du parti », massacra les communistes et les masses révolutionnaires à grande échelle, et que les jeunes survivants se retrouvèrent une fois de plus sous l'oppression — ce ne fut qu'alors que la littérature révolutionnaire à Shanghai développa une activité vigoureuse. Ainsi, en surface, cet essor de la littérature révolutionnaire différait de celui des autres pays : il naquit non de l'élan de la révolution, mais de son échec. Certes, parmi eux se trouvaient d'anciens lettrés qui avaient déposé leur sabre de commandement pour reprendre le vieux métier de la plume, et quelques jeunes qui, écartés du travail pratique, ne pouvaient gagner leur vie qu'ainsi ; mais parce qu'il existait effectivement une base sociale, il y avait parmi les nouvelles recrues des gens très solides et corrects. Cependant, le mouvement littéraire révolutionnaire de cette époque, selon moi, n'avait pas été bien pensé et comportait pas mal d'erreurs. Par exemple, premièrement, sans avoir mené une analyse soigneuse de la société chinoise, ils avaient mécaniquement appliqué des méthodes qui ne pouvaient fonctionner que sous un régime soviétique. Deuxièmement, ils — en particulier M. Cheng Fangwu (成仿吾) — firent comprendre la révolution au grand public comme quelque chose de terrifiant, arborant un visage extrêmement gauchiste et féroce, comme si, une fois la révolution venue, tous les non-révolutionnaires devaient mourir, de sorte que les gens ne pouvaient considérer la révolution qu'avec terreur. En réalité, la révolution n'enseigne pas aux gens à mourir mais à vivre. Cette attitude de vouloir que les gens « sachent ce que la révolution signifie », ne se souciant que du plaisir de ses propres proclamations, était elle aussi empoisonnée par la formule talent-plus-voyou.

Ceux qui deviennent radicaux vite deviennent aussi modérés vite, et même décadents vite. S'il s'agit d'un homme de lettres, il trouve toujours une justification à ses changements, citant chapitre et verset. Par exemple, quand il veut l'aide d'autrui, il invoque la théorie de l'entraide de Kropotkine ; quand il veut combattre autrui, il invoque la théorie darwinienne de la lutte pour la survie. De tout temps, quiconque n'a pas de théorie fixe, dont les changements de position sont introuvables, et qui à tout moment s'empare des théories de n'importe quelle école comme armes — celui-là peut être appelé un voyou. Prenons le voyou de Shanghai : voyant un homme et une femme de la campagne marcher dans la rue, il dit : « Hé ! Vous deux, votre attitude est contraire aux bonnes mœurs ! Vous avez enfreint la loi ! » Il invoque le droit chinois. Mais s'il voit un paysan uriner au bord de la route, il dit : « Hé ! C'est interdit — vous avez enfreint la loi — je devrais vous emmener au poste ! » Cette fois il invoque le droit étranger. Mais au bout du compte, cela n'a rien à voir avec le droit ; dès qu'il leur a soutiré quelques sous, l'affaire est réglée.

En Chine, les « littérateurs révolutionnaires » de l'année dernière étaient fort différents de ceux de l'avant-dernière. Cela tenait en partie au changement de circonstances, mais certains de ces « littérateurs révolutionnaires » portaient en eux un germe pathologique auquel ils étaient sujets. « Révolution » et « littérature » étaient liées de manière ténue, comme deux barques rapprochées : l'une était « révolution », l'autre « littérature », et l'auteur avait un pied sur chacune. Quand les conditions étaient favorables, l'auteur appuyait davantage sur la barque de la révolution, clairement révolutionnaire ; quand la révolution était réprimée, il appuyait davantage sur la barque de la littérature — il n'était plus après tout qu'un homme de lettres. Ainsi, ceux qui l'avant-dernière année avaient soutenu les positions les plus radicales, réclamant que toute littérature non révolutionnaire fût balayée, se souvenaient l'année dernière que Lénine aimait lire les œuvres de Gontcharov (J.A. Gontcharov), et trouvaient que la littérature non révolutionnaire avait tout de même une signification fort profonde. Et puis il y avait le plus radical des littérateurs révolutionnaires, M. Ye Lingfeng (葉靈鳳), qui avait dépeint les révolutionnaires avec tant de radicalité que ceux-ci utilisaient mon « Cri d'appel » (Na Han) pour se torcher chaque fois qu'ils allaient aux toilettes — et qui maintenant, inexplicablement, trottinait derrière les soi-disant littérateurs nationalistes.

Un exemple similaire est M. Xiang Peiliang (向培良). Quand la révolution montait graduellement, il était très révolutionnaire ; auparavant, il avait même déclaré que les jeunes ne devaient pas seulement hurler mais aussi montrer leurs crocs de loup. Ce n'était pas mal en soi, mais il fallait prendre garde, car le loup est l'ancêtre du chien, et une fois apprivoisé, il se transforme en chien. M. Xiang Peiliang promeut maintenant un art « humain » ; il s'oppose à l'existence d'un art de classe et divise au contraire l'humanité en gens de bien et gens de mal — son art est une arme dans la « lutte entre le bien et le mal ». Le chien aussi divise les gens en deux sortes : son maître et ses semblables sont les bons ; les pauvres et les mendiants sont les méchants à ses yeux — il aboie ou il mord. Ce n'est pas encore le pire, car il reste au moins un peu de sauvagerie. Mais s'il se transforme encore en bichon, feignant de ne pas se mêler des affaires des autres tout en servant fidèlement son maître, alors il ressemble exactement à ces célébrités d'aujourd'hui qui prétendent ne pas se soucier des affaires de ce monde et pratiquent l'art pour l'art — juste bons à orner une salle de cours universitaire.

Ces petits-bourgeois qui font la cabriole, même lorsqu'ils jouent au littérateur révolutionnaire et écrivent de la littérature révolutionnaire, sont les plus susceptibles de déformer la révolution dans leur écriture ; et un portrait déformé nuit à la révolution, de sorte que leur défection n'est pas le moins du monde à regretter. Quand le mouvement littéraire révolutionnaire était à son apogée, de nombreux littérateurs petits-bourgeois se « transformèrent » soudain, et le concept de « mutation brusque » fut invoqué pour expliquer ce phénomène. Mais nous savons que la mutation brusque signifie que lorsque A se transforme en B et que plusieurs conditions sont réunies sauf une, quand cette dernière condition apparaît, A devient soudainement B. Prenons le gel de l'eau : la température doit atteindre zéro, et en même temps il faut une vibration de l'air ; sans cela, même à zéro degré, l'eau ne gèle pas — ce n'est que lorsque l'air vibre qu'elle mute soudainement en glace. Ce qui ressemble donc à une mutation brusque de l'extérieur n'est en réalité rien de soudain. Si les conditions nécessaires font défaut, alors même si quelqu'un prétend avoir muté, en réalité rien n'a changé — et c'est pourquoi certains littérateurs révolutionnaires petits-bourgeois, qui prétendaient un beau soir avoir soudainement muté, mutèrent bientôt soudainement en sens inverse.

L'année dernière, la formation de la Ligue des écrivains de gauche à Shanghai fut un événement important. Car à ce moment-là, les théories de Plekhanov (蒲力汗諾夫), de Lounatcharski (盧那卡爾斯基) et d'autres avaient été importées, permettant à chacun de s'affûter mutuellement et de devenir plus solide et plus puissant. Mais précisément parce qu'ils étaient devenus plus solides et plus puissants, ils subirent une oppression et une persécution d'une sévérité rarement vue dans le monde, ancien ou moderne. Et cette oppression et cette persécution démasquèrent aussitôt les soi-disant littérateurs révolutionnaires qui avaient cru que la littérature de gauche allait être sous les feux de la rampe et que les écrivains allaient manger du pain beurré offert par les travailleurs : certains écrivirent des lettres de repentance, d'autres se retournèrent pour attaquer la Ligue de gauche, afin de montrer que leur perspicacité avait encore progressé d'un pas cette année. Bien que cela ne fût pas une action directe de la Ligue de gauche elle-même, c'était une sorte de purge — ces auteurs, qu'ils changeassent ou non, ne pourraient jamais rien écrire de bon.

Mais les écrivains de gauche existants peuvent-ils produire de bonne littérature prolétarienne ? Je pense que c'est également très difficile. Car les écrivains de gauche actuels sont encore tous des intellectuels — des gens instruits — et il leur est très malaisé d'écrire sur la réalité de la révolution. Le Japonais Kuriyagawa Hakuson (廚川白村, H. Kuriyakawa) a un jour posé cette question : un écrivain doit-il avoir personnellement vécu ce qu'il décrit ? Il répondit : non, car l'écrivain peut observer et se mettre à la place d'autrui. Ainsi, pour écrire sur le vol, nul besoin de voler soi-même ; pour écrire sur l'adultère, nul besoin de commettre l'adultère soi-même. Mais je crois que c'est parce que l'écrivain a grandi dans la vieille société, en connaît les conditions et s'est accoutumé à ses personnages — et qu'il peut donc s'y identifier. Mais face aux conditions et aux personnages du prolétariat, avec lesquels il n'a jamais eu de contact, il sera impuissant, ou produira des descriptions erronées. C'est pourquoi un littérateur révolutionnaire doit, au minimum, partager sa vie avec la révolution, ou sentir profondément le pouls de la révolution. (Le récent mot d'ordre de la Ligue de gauche — « la prolétarisation de l'écrivain » — est une compréhension très juste de ce point.)

Dans la société chinoise actuelle, ce qu'on peut le plus aisément espérer voir émerger, c'est l'œuvre rebelle, dénonciatrice ou protestataire de la petite bourgeoisie en révolte. Car ils ont grandi au sein même de cette classe qui périt, ils la comprennent profondément et la haïssent profondément, et le couteau qu'ils enfoncent en elle est le plus meurtrier et le plus puissant. Certes, certaines œuvres d'apparence révolutionnaire ne cherchent pas réellement à renverser leur propre classe ou la bourgeoisie ; elles haïssent et désespèrent plutôt de l'incapacité de cette classe à se réformer, de son incapacité à maintenir sa position un peu plus longtemps. Du point de vue prolétarien, ce n'est que « querelle de frères derrière les murs » — les deux camps sont également ennemis. Pourtant, le résultat peut tout de même devenir une bulle dans la marée de la révolution. Pour de telles œuvres, je crois qu'il n'est vraiment pas nécessaire de les appeler littérature prolétarienne, ni que les auteurs, pour le bien de leur réputation future, se qualifient d'écrivains prolétariens.

Cependant, même les œuvres qui ne font qu'attaquer l'ancienne société, si elles ne perçoivent pas clairement les défauts ou ne voient pas jusqu'à la racine du mal, peuvent nuire à la révolution. Mais malheureusement, les écrivains d'aujourd'hui — même les écrivains et les critiques révolutionnaires — sont souvent incapables ou n'osent pas regarder en face la société actuelle et connaître ses rouages, surtout les rouages de ce qu'ils considèrent comme l'ennemi. Prenons un exemple au hasard : dans l'ancien « Jeunesse léniniste », il y avait un article passant en revue la scène littéraire chinoise et la divisant en trois écoles. D'abord la Société de la Création, comme école littéraire prolétarienne, longuement discutée ; ensuite le groupe Yusi (Fils de causerie), comme école littéraire petite-bourgeoise, discuté beaucoup plus brièvement ; et troisièmement la Société du Croissant de Lune, comme école littéraire bourgeoise, discutée encore plus brièvement — moins d'une page. Cela montre clairement que plus ce jeune critique considérait un groupe comme ennemi, moins il avait à en dire — c'est-à-dire moins il l'avait examiné attentivement. Naturellement, quand nous lisons, la lecture de l'adversaire n'est jamais aussi confortable, vivifiante ou profitable que la lecture des nôtres. Mais si l'on est un combattant, je crois qu'il faut disséquer l'ennemi devant soi d'autant plus minutieusement, pour comprendre à la fois la révolution et l'ennemi. Il en va de même pour l'écriture d'œuvres littéraires : on devrait connaître non seulement la réalité de la révolution, mais aussi avoir une connaissance approfondie de la situation de l'ennemi et de l'état actuel des choses sous tous les angles, et seulement alors déterminer le cours futur de la révolution. Ce n'est qu'en connaissant clairement l'ancien, en voyant le nouveau, en comprenant le passé et en déduisant l'avenir que notre littérature peut espérer se développer. Cela, je crois, est à la portée des écrivains dans les conditions actuelles, pourvu qu'ils fassent l'effort.

À présent, comme je l'ai dit, la littérature et l'art subissent une oppression et une persécution rarement vues, et un état de famine généralisée est apparu. Non seulement la littérature révolutionnaire, mais même les œuvres teintées de la moindre nuance de mécontentement ; non seulement les œuvres qui critiquent l'état actuel des choses, mais même celles qui attaquent les abus séculaires — toutes sont susceptibles d'être persécutées. Cette situation montre clairement que la révolution de la classe dirigeante jusqu'à présent n'a été rien d'autre qu'une lutte pour un vieux fauteuil. Quand on le renverse, le fauteuil paraît détestable ; mais une fois saisi, il devient un trésor — et en même temps on prend conscience qu'on ne fait qu'un avec l'« ancien ». Il y a plus de vingt ans, tout le monde disait que Zhu Yuanzhang (朱元璋, fondateur de la dynastie Ming) était un révolutionnaire national, mais en vérité il n'en était rien : après être devenu empereur, il honora la dynastie mongole du titre de « Grand Yuan » et tua les Chinois Han encore plus sauvagement que ne l'avaient fait les Mongols. L'esclave devenu maître n'abolira jamais le titre de « seigneur » ; ses grands airs sont probablement encore plus excessifs, et plus risibles, que ceux de son ancien maître. C'est exactement comme les ouvriers de Shanghai qui, ayant gratté quelques sous et ouvert une petite usine, traitent leurs ouvriers avec une cruauté absolument extrême.

Dans un vieux recueil d'anecdotes — j'en ai oublié le titre — il y a une histoire d'un officier de la dynastie Ming qui ordonna à un conteur de lui raconter une histoire. Le conteur lui raconta l'histoire de Tan Daoji (檀道濟) — un général de la dynastie des Jin. Quand l'histoire fut terminée, l'officier ordonna qu'on roue le conteur de coups. Quand on lui demanda pourquoi, il répondit : « Puisqu'il m'a raconté l'histoire de Tan Daoji, il ira certainement raconter à Tan Daoji mon histoire. » Les dirigeants d'aujourd'hui sont devenus tout aussi neurasthéniques que cet officier — ils ont peur de tout — et c'est pourquoi dans le monde de l'édition ils ont installé des voyous encore plus avancés qu'avant, des gens qu'on ne reconnaît pas comme voyous dans la forme mais qui emploient des méthodes de voyou encore plus impitoyables : publicité, calomnie, intimidation ; il y a même des littérateurs qui ont pris des voyous pour protecteurs afin d'obtenir sécurité et profit. C'est pourquoi les littérateurs révolutionnaires doivent non seulement surveiller l'ennemi devant eux, mais aussi se garder des espions retournés dans leurs propres rangs — comparé à une simple lutte littéraire, cela est beaucoup plus épuisant, et cela affecte inévitablement la littérature elle-même.

Bien que Shanghai publie aujourd'hui encore un grand tas de prétendues revues littéraires, en réalité elles sont vides. Ce que les librairies commerciales publient, par peur des ennuis, consiste en articles aussi inoffensifs que possible, du genre : « Le mandat ne saurait certes ne pas être révolutionné, mais il ne saurait non plus l'être trop » — avec pour trait distinctif que du début à la fin, la lecture équivaut exactement à la non-lecture. Quant aux publications officielles, ou celles qui flattent le monde officiel, leurs auteurs sont un ramassis de gens dont le seul but commun est de ramasser quelques centimes d'honoraires — « La Littérature de l'ère victorienne en Angleterre », « Sur le prix Nobel de Sinclair Lewis » — ils ne croient pas eux-mêmes aux opinions qu'ils publient, ils n'estiment pas eux-mêmes les articles qu'ils écrivent. C'est pourquoi je dis que les revues littéraires publiées à Shanghai aujourd'hui sont toutes vides ; la littérature révolutionnaire a été supprimée, et les revues littéraires publiées par les suppresseurs ne contiennent pas non plus de littérature digne d'être lue. Mais la classe dirigeante n'a-t-elle vraiment pas de littérature ? Si, elle en a, mais pas de cette sorte : ce sont ses télégrammes, ses proclamations, ses nouvelles, sa « littérature » nationaliste et les verdicts de ses juges. Il y a quelques jours, par exemple, le Shenbao rapportait le cas d'une femme qui poursuivait son mari pour l'avoir forcée à la sodomie et l'avoir battue jusqu'à avoir la peau couverte d'ecchymoses. Le verdict du juge déclarait qu'il n'existait aucune disposition explicite dans la loi interdisant à un mari de sodomiser son épouse, et que la peau battue jusqu'aux ecchymoses ne constituait pas une atteinte à la fonction physiologique, et que par conséquent la plainte ne pouvait être retenue. C'est maintenant le mari qui poursuit sa femme pour « fausse accusation ». Je ne connais rien au droit, mais j'ai un peu étudié la physiologie, et je sais que lorsque la peau est battue jusqu'aux ecchymoses, la fonction physiologique des poumons, du foie ou des intestins peut certes ne pas être atteinte, mais la fonction physiologique de la peau à l'endroit meurtri l'est assurément. Dans la Chine d'aujourd'hui, bien qu'on rencontre constamment de telles choses et qu'elles ne soient considérées comme rien de remarquable, je crois que cela seul peut déjà donner une image très claire d'un aspect de la société — davantage qu'un roman ordinaire ou qu'un long poème.

Outre ce dont j'ai traité ci-dessus, il y a la soi-disant littérature nationaliste, et le roman de chevalerie guerrière qui fait du bruit depuis un bon moment, qui mériteraient eux aussi une dissection détaillée. Mais le temps manque, et cela devra attendre une autre occasion. Arrêtons-nous ici pour aujourd'hui.

Annexe : Texte tel que publié initialement

La littérature du passé de Shanghai commença à l'époque du Shenbao, et ceux qui y écrivaient étaient tous des hommes de talent. Les lettrés de cette époque pouvaient se diviser grossièrement en deux catégories : le gentilhomme et l'homme de talent. Le gentilhomme ne lisait que les Quatre Livres et les Cinq Classiques ainsi que la dissertation à huit volets, tandis que l'homme de talent lisait en outre le « Rêve dans le pavillon rouge ». C'est-à-dire : l'homme de talent lisait le « Rêve dans le pavillon rouge » ouvertement, tandis que le gentilhomme le lisait effectivement en secret ou non, on ne le savait pas. Dès que Shanghai exista, les hommes de talent accoururent tous à Shanghai, car l'homme de talent a l'esprit large et s'adapte partout ; le gentilhomme, lui, trouvait les choses étrangères quelque peu « désagréables ». Dès que l'homme de talent arriva dans les concessions de Shanghai, il rencontra la courtisane. Dix ou vingt jeunes courtisanes rassemblées ressemblaient assez au « Rêve dans le pavillon rouge ». Le client se comparait à Jia Baoyu ; lui-même étant l'homme de talent, les courtisanes étaient les beautés, et ainsi naquirent les romans de la beauté et du talent. Le contenu était généralement : seul l'homme de talent appréciait ces beautés méprisées ; après mille obstacles et dix mille contrariétés, tout finissait bien — et de tels écrits fleurirent plusieurs années.

Plus tard, dans la pratique, on découvrit que les beautés n'en voulaient qu'à l'argent, et puisqu'il était inacceptable que les beautés voulussent l'argent de l'homme de talent, celui-ci imagina des méthodes pour dompter les courtisanes — non seulement ne pas tomber dans leurs pièges mais encore les soumettre. Des livres décrivant ces divers stratagèmes parurent alors. On y trouvait des héros qui finissaient par triompher ; la composition du héros était talent plus voyou. De tels livres fleurirent eux aussi plusieurs années. En même temps parut un bulletin illustré, dessiné par Wu Youru, représentant surtout des maquerelles battant des prostituées et des voyous faisant du chantage. Ce bulletin illustré eut une grande influence, circula dans toutes les provinces, et son héritage persiste jusqu'à aujourd'hui : on voit souvent dans les illustrations des manuels scolaires que les enfants dessinés ont tous des yeux qui louchent, des visages pleins de chairs transversales et un air de voyou. De nos jours, le nouveau peintre voyou est M. Ye Lingfeng ; les dessins de Ye Lingfeng viennent de l'Anglais Beardsley, dont l'art appartient à l'art pour l'art et provient de l'ukiyo-e japonais ; l'ukiyo-e représentait surtout des courtisanes et des acteurs du peuple — corps dodus, yeux en coin — les yeux dits érotiques. Cependant, les personnages de Beardsley sont maigres, car il était décadent ; les décadents sont tous émaciés et abattus, un peu incapables de gérer les femmes corpulentes, et par conséquent ne les aimant pas. Quant à Ye Lingfeng, il ne dessinait pas uniquement des voyous ; pendant un temps il dessina aussi le prolétariat — ses ouvriers avaient eux aussi des yeux en coin et tendaient des poings particulièrement grands. Mais je crois que l'art prolétarien devrait être réaliste : les ouvriers dans leur aspect véritable, sans avoir besoin de faire des poings plus gros que des têtes.

Le cinéma chinois d'aujourd'hui subit encore l'influence de ce style voyou ; les héros des films sont tous doucereux, exactement comme les jeunes rusés qui ont trop longtemps vécu à Shanghai et savent « extorquer ». On dirait que cela veut faire croire aux gens que tous les gens de bien doivent être des voyous. Les romans talent-plus-voyou déclinèrent graduellement ; la raison étant que les gens de l'intérieur ne les comprenaient pas : « nai » pour « tu », « a-shi » pour « est-ce que ? » et ainsi de suite. Quant au genre talent-plus-beauté, il y eut un livre remarquable : « L'Histoire de Joan », introduit de l'étranger. En fait, seule la moitié de « Joan » avait été traduite, sous le prétexte que c'était l'intégralité. Ce livre fut plus tard repris par Lin Qinnan, qui le traduisit en entier, et en même temps fut furieusement dénoncé par le premier traducteur, qui disait qu'il n'aurait pas dû tout traduire et avait ainsi abaissé la valeur de l'original. Ce n'est qu'alors qu'on apprit que seule la moitié avait été traduite parce que Joan se remariait dans la seconde moitié. Cela révèle aussi la situation du mariage en Chine à l'époque. Ce type de roman canards-mandarins-et-papillons ne reçut de coup qu'avec l'apparition de « Nouvelle Jeunesse », accompagnée de « La Plus Grande Affaire de la vie » de Hu Shizhi sous une autre forme.

Ensuite vint l'apparition de l'école des nouveaux talents de la Société de la Création. L'école de la Création était celle du génie : art pour l'art, en opposition avec l'Association de recherche littéraire à Shanghai. L'Association de recherche littéraire prônait l'art pour la vie et parlait surtout du point de vue des opprimés. Elle était simultanément attaquée de trois côtés : un côté était la Société de la Création — la Société de la Création étant l'art du génie, l'Association de recherche littéraire, adepte de l'art pour la vie, était inévitablement quelque peu « vulgaire ». Un autre côté était l'école des gentlemen formés en Amérique : dans la conception du gentleman, l'art ne devait rien avoir à faire avec les basses classes — l'art était réservé aux messieurs et aux dames, par exemple savoir dire « Yes » et « No », voilà la dignité du gentleman. Le troisième côté était l'école des canards mandarins et papillons déjà mentionnée ; quant au « Monde du roman » de l'école des canards mandarins et papillons, il ne cessa de paraître que l'année dernière.

Il y a deux ans, la littérature révolutionnaire surgit ; elle surgit naturellement parce que les masses et la jeunesse avaient une telle exigence. Quand l'expédition partit du Guangdong, les jeunes gens se précipitèrent tous dans le travail pratique ; à l'époque, il n'y avait pas encore de mouvement littéraire révolutionnaire. Ce ne fut qu'après le changement de l'environnement politique et l'échec de la révolution que la littérature révolutionnaire fut fortement demandée à Shanghai. Cependant, le mouvement littéraire révolutionnaire de cette époque, selon moi, comportait plusieurs erreurs de méthode et de théorie. Premièrement, ils appliquèrent des méthodes de mouvement qui n'auraient pu être utilisées que sous un régime soviétique, et ces méthodes étaient inappropriées dans les circonstances chinoises à tous égards. Deuxièmement, ils firent comprendre la révolution au grand public comme quelque chose d'épouvantable — un visage extrêmement gauchiste et féroce. Comme si, une fois la révolution venue, tous les non-révolutionnaires devaient mourir, faisant naître chez les gens la terreur de la révolution. En réalité, la révolution n'enseigne pas aux gens à mourir mais à vivre. Cette attitude de vouloir délibérément que les gens « sachent ce que la révolution signifie » était elle aussi empoisonnée par la formule talent-plus-voyou.

Que ce soit par logique ancienne ou nouvelle, quiconque n'a pas de théorie fixe mais s'empare des théories comme armes peut être appelé un voyou. Par analogie : un voyou de Shanghai voit un homme et une femme de la campagne marcher dans la rue et dit : « Hé ! Vous deux, votre attitude porte atteinte aux mœurs ! Vous avez enfreint la loi ! » Et le résultat est qu'il leur soutire un peu d'argent et l'affaire est réglée. De plus, les habitants des colonies subissent fréquemment une oppression et une humiliation similaires. En Chine, les littérateurs révolutionnaires de l'année dernière étaient quelque peu différents de ceux de l'avant-dernière. L'avant-dernière année, ils étaient Lénine ; l'année dernière, ils ne voulaient que de l'art. Leurs deux pieds reposaient sur deux barques : l'une était la révolution, l'autre l'art. Quand la révolution montait, ils appuyaient fermement sur la barque de la révolution ; dès que la révolution était réprimée, ils couraient vers la barque de l'art. Cela explique tout aussi bien pourquoi le littérateur révolutionnaire le plus radical, M. Ye Lingfeng, est maintenant devenu inexplicablement un littérateur nationaliste. Quant à savoir pourquoi je m'acharne toujours sur Ye Lingfeng — c'est parce que j'ai avec lui un petit grief personnel : auparavant, Ye Lingfeng avait été si radicalement révolutionnaire que chaque fois qu'il allait aux toilettes, il utilisait mon « Cri d'appel » pour s'essuyer. Un exemple similaire est M. Xiang Peiliang. Xiang Peiliang était autrefois mon étudiant, et maintenant je dois l'appeler « étudiant ». Au plus fort de la ferveur révolutionnaire, il avait déclaré que les jeunes ne devaient pas seulement crier mais aussi mordre. Quelqu'un critiqua cela comme étant assez lupesque. Et moi aussi je trouve la critique fort juste. Cependant, le loup est l'ancêtre du chien ; une fois apprivoisé, le loup devient chien. Xiang Peiliang promeut maintenant un art humain ; il s'oppose à l'existence d'un art de classe. Mais selon lui, l'humanité se divise aussi en gens de bien et gens de mal. Et de même, le chien divise les gens en deux sortes : le maître qui le nourrit est naturellement un bon ; les autres pauvres et mendiants sont les méchants à ses yeux. Ces petits-bourgeois qui font la cabriole déforment facilement la révolution quand ils en écrivent ; déformée, elle nuit à la révolution, de sorte que leur trahison n'est pas le moins du monde regrettable.

Les révolutionnaires petits-bourgeois aiment citer la théorie de la mutation brusque. Quant à la mutation brusque, comme nous le savons probablement tous, elle signifie que quand A veut devenir B et que toutes les conditions sont réunies sauf une, dès que cette condition apparaît, A devient B. Par analogie : les conditions pour que l'eau gèle exigent que la température soit de quelques degrés en dessous de zéro, et en même temps qu'il y ait une vibration de l'air. Si l'air ne vibre pas, même à quelques degrés en dessous de zéro, l'eau ne gèlera pas. C'est pourquoi les révolutionnaires petits-bourgeois qui prétendent un beau soir avoir soudainement muté muteront bientôt soudainement en sens inverse.

La littérature de la classe dirigeante ne saurait certes être écrite. Mais écrire de bonne littérature prolétarienne n'est pas non plus nécessairement possible ; c'est parce que, pour les intellectuels, écrire sur la réalité de la révolution est très difficile. En Europe, il semble y avoir une telle question : un littérateur qui veut écrire sur le vol doit-il avoir été lui-même voleur ? Je crois que voler soi-même n'est peut-être pas nécessaire, mais l'écrivain doit vivre dans une société où le vol est fréquent, entendant, voyant et prêtant attention constamment à l'environnement qui l'entoure. Un littérateur révolutionnaire doit avoir grandi dans une société en révolution. Et la petite bourgeoisie en révolte, face à la classe périssante qu'elle connaît le mieux, nourrit une grande haine, et le couteau qu'elle y enfonce est le plus meurtrier et le plus puissant. L'attaque contre l'ancienne société est une même avancée ; il n'est pas nécessaire, pour la gloire, de se qualifier d'écrivain prolétarien. Si l'on ne perçoit pas clairement les défauts de l'ancienne société et qu'on ne voit pas à travers ses maladies, cela nuit tout autant à la révolution — et les écrivains révolutionnaires chinois d'aujourd'hui ne connaissent généralement pas bien les rouages de l'ennemi. Par exemple, dans l'ancien « Jeunesse léniniste », le monde littéraire chinois était divisé en trois écoles : premièrement la Société de la Création, comme révolutionnaire ; deuxièmement l'école du Croissant de Lune, comme contre-révolutionnaire ; troisièmement l'école Yusi, comme petite bourgeoisie non révolutionnaire. Du point de vue de l'exposé, la Société de la Création révolutionnaire était discutée tout particulièrement longuement, l'école Yusi comparativement moins, et l'école réactionnaire du Croissant de Lune extraordinairement brièvement. Mais je crois que, pour comprendre la révolution et l'ennemi, nous préférons disséquer davantage notre ennemi. De même, pour écrire sur la révolution, il faut connaître les rapports de la révolution, connaître en profondeur l'histoire du passé et la situation actuelle sous tous les angles, et alors seulement projeter l'avenir de la révolution. Projeter l'avenir n'est pas prophétiser, car la prophétie n'est que fantasme. Ce n'est qu'en connaissant l'ancien, en voyant le nouveau, en comprenant le passé et en déduisant l'avenir que notre développement peut avoir de l'espoir.

À présent, la littérature et l'art subissent oppression et persécution, et une famine généralisée est apparue. Bien que de grands tas de revues soient publiés, les lire équivaut à ne pas les lire, car leur contenu est vide. Pourtant, même vides, nous devons les lire ; nous devons discerner les causes et la réalité de ce vide. La révolution peut se comparer à quelqu'un qui frappe un fauteuil vide ; quand quelqu'un l'occupe, il soupçonnera qu'on le frappe. Je me souviens d'une anecdote : sous la dynastie des Ming, un aveugle raconta à un officier l'histoire du général de la dynastie des Jin, Tan Daoji ; l'officier voulut soudain le battre, disant que l'aveugle l'insultait. Aujourd'hui, les dirigeants sont tout aussi hypersensibles. C'est pourquoi dans le monde de l'édition aussi ils ont installé des voyous plus avancés qu'avant — des gens qu'on ne reconnaît pas comme voyous dans la forme mais qui emploient des méthodes de voyou encore plus impitoyables : publicité, intimidation, voire des littérateurs qui ont pris des voyous pour patrons. C'est pourquoi le nouveau littérateur doit prêter encore plus attention à l'ennemi devant lui et à la trahison dans ses propres rangs. Dans la lutte, utiliser la théorie seule comme arme est assez laborieux ; nous devons mieux connaître la réalité des dirigeants. La situation actuelle à Shanghai — les étranges proclamations, nouvelles et verdicts judiciaires du Shenbao — tout cela est la littérature des dirigeants. Par exemple, une récente nouvelle du Shenbao : la femme d'un avocat poursuivit son mari pour l'avoir battue, et le verdict déclara qu'une ecchymose ne constitue pas une blessure, car elle n'entrave pas la fonction physiologique — c'est seulement une question de morale. En physiologie, nous savons qu'une ecchymose indique déjà que les muscles ont subi un dommage. De là nous apprenons le droit et la morale des dirigeants, de sorte que des articles de ce genre ne sont pas seulement bons pour le divertissement, mais aussi utiles à notre travail créatif. Arrêtons-nous ici pour aujourd'hui.

Les jeunes messieurs modernes de Shanghai, lorsqu'ils veulent courtiser de jeunes demoiselles modernes, doivent d'abord accomplir la première étape : les suivre sans relâche — le terme technique est « ding shao » (filature). « Ding » signifie adhérer fermement comme un clou et être impossible à arracher ; « shao » signifie l'extrémité, l'arrière. Traduit en chinois classique, on pourrait dire « suivre furtivement à la trace ». Selon les experts en filature, la deuxième étape consiste à « engager la conversation » ; même si elle vous insulte, c'est déjà très prometteur, car une fois qu'elle insulte, il y a un échange de paroles, et cela constitue donc le début de « l'engagement de la conversation ». J'avais toujours cru que c'était un phénomène propre aux quartiers modernes des concessions étrangères, mais en lisant la « Collection d'entre les fleurs » (Huajianji), j'ai découvert que de telles pratiques existaient déjà sous la dynastie des Tang. On y trouve dix poèmes de Zhang Mi (張泌) sur l'air de « Laver la soie au ruisseau » (Huan Xi Sha), dont le neuvième dit :

Au crépuscule je suis le char parfumé dans la cité impériale, Le vent d'est soulève légèrement le rideau brodé, Lentement elle tourne ses yeux coquets, le sourire radieux.

Aucun message n'a encore passé — quel stratagème employer ? Il ne reste qu'à feindre l'ivresse et suivre le pas, On croit vaguement entendre : « Quel effronté ! »

C'est évidemment identique à la méthode moderne de filature. Si l'on voulait le traduire en vers familiers, cela donnerait à peu près :

La nuit le pousse-pousse file sur la route, Le vent d'est ouvre la blouse de soie indienne — Révélant un mollet potelé, les yeux qui lancent des œillades, un sourire étourdi.

Pas moyen d'engager la conversation — que faire ? Il ne reste qu'à baratiner en continuant la filature, On croit entendre une injure : « Crève donc, scélérat ! »

Mais je soupçonne que dans les livres anciens, on pourrait trouver des exemples encore plus précoces, et j'espère vivement que des érudits voudront bien m'éclairer, car cela serait d'une utilité extrême pour quiconque se consacre à la recherche sur l'« histoire de la filature ».

À en juger par la situation générale (nous ne pouvons obtenir ici de statistiques fiables), depuis l'année dernière, le lectorat des œuvres de fiction portant l'étiquette « révolutionnaire » a diminué, et la tendance de l'édition s'est déjà tournée vers les sciences sociales. On ne peut que qualifier cela de bon signe. Au début, les jeunes lecteurs, ensorcelés par les formules incantatoires de la critique publicitaire, crurent que la lecture d'œuvres « révolutionnaires » leur montrerait une issue — qu'eux-mêmes et la société pourraient être sauvés. Ils saisirent donc ce qui leur tombait sous la main et l'avalèrent goulûment, pour découvrir que la plupart de ces ouvrages n'étaient point de la nourriture, mais du vin aigre dans des outres neuves, de la viande pourrie dans du papier rouge — le résultat étant une démangeaison dans la poitrine, comme si l'on allait vomir.

Après cette amère leçon, se tourner vers les sciences sociales fondamentales et solides pour trouver un remède est, naturellement, un progrès légitime.

Cependant, en grande partie en raison de la demande du marché, les traductions et ouvrages de sciences sociales ont maintenant surgi comme un essaim d'abeilles et une nuée de sauterelles, et sur les étals des libraires se côtoient les ouvrages à peu près lisibles et les absolument exécrables ; les lecteurs qui commencent tout juste à chercher un savoir fiable sont déjà désorientés. Or les nouveaux critiques se taisent, tandis que ceux qui se font passer pour des critiques saisissent l'occasion de tout balayer d'un trait : « N'importe quel quidam. »

À ce point, ce dont nous avons besoin reste encore et toujours quelques critiques solides, lucides, qui comprennent véritablement les sciences sociales et leur théorie littéraire.

Les critiques existent en Chine depuis déjà longtemps. Au sein de chaque groupe littéraire, on trouve généralement un assortiment complet de personnages littéraires. Au minimum : un poète, un romancier, et un critique qui s'acquitte consciencieusement de la promotion de la gloire et des mérites de son propre groupe. Tous ces groupes se déclarent engagés dans la réforme, prétendant mener l'offensive contre la vieille forteresse ; pourtant, avant d'être seulement à mi-chemin, ils se mettent à se battre entre eux au pied même des murailles de la vieille forteresse, luttant corps à corps jusqu'à l'épuisement général, et ne se lâchent qu'alors — car puisque ce n'était qu'une « lutte », il n'y a pas de blessures graves, seulement des souffles haletants. Et tandis qu'ils halètent, chaque camp se considère vainqueur et entonne des chants de triomphe. La vieille forteresse n'a nul besoin de garnison ; ceux qui s'y trouvent n'ont qu'à croiser les bras, baisser les yeux et contempler la comédie que ces nouveaux ennemis jouent entre eux. La forteresse ne dit rien, mais elle a vaincu.

Au cours de ces deux années, bien qu'il n'y ait pas eu de création exceptionnellement brillante, d'après ce que j'ai vu parmi les ouvrages publiés, « Les gens en marche » de Li Shouzhang (李守章), « Fils de la terre » de Tai Jingnong (臺靜農), la première moitié de « Une petite décennie » de Ye Yongqin (葉永秦), « Février » et « La Mort de l'époque ancienne » de Rou Shi (柔石), « Autobiographie en sept lettres » de Wei Jinzhi (魏金枝) et « Après avoir perdu mon emploi » de Liu Yimeng (劉一夢) restent tout de même des œuvres remarquables. Malheureusement, notre célèbre critique M. Liang Shiqiu (梁實秋) fait encore écho à M. Chen Xiying (陳西瀅), ce que nous pouvons laisser de côté ici ; M. Cheng Fangwu (成仿吾), après avoir évoqué avec nostalgie la gloire passée de la Société de la Création, s'est métamorphosé d'un coup en « Shi Housheng » puis a disparu comme une étoile filante ; et M. Qian Xingcun (錢杏邨) ne fait plus ces derniers temps que lutter avec Mao Dun (茅盾) dans les pages du Pionnier, entrelardant paragraphe après paragraphe de Kurahara Korehito. Sur un tel champ de bataille, tantôt frénétique tantôt désert, les œuvres de tous les auteurs extérieurs à ces cliques littéraires sont soit « expédiées », soit passées sous silence.

Cette fois, le tournant du public lecteur vers les sciences sociales est une bonne et juste inflexion ; cela est bénéfique non seulement à d'autres égards, mais peut aussi pousser la littérature sur la voie correcte et progressiste. Pourtant, dans le chaos de la production et sous les ricanements des spectateurs, cette tendance risque fort de se flétrir, et c'est pourquoi ce dont nous avons d'abord besoin reste encore et toujours — quelques critiques solides, lucides, qui comprennent véritablement les sciences sociales et leur théorie littéraire.

Les gens dont le corps et l'esprit se sont déjà rigidifiés font obstacle à la moindre réforme ; en apparence, ils semblent craindre que cela ne leur soit incommode, mais en réalité ils craignent que cela ne leur soit défavorable. Pourtant, les prétextes qu'ils avancent ont toujours l'air suprêmement équitables et dignes. L'interdiction du calendrier lunaire cette année est, certes, une vétille sans grande conséquence, mais les commerçants se lamentent naturellement comme si le ciel allait leur tomber sur la tête. Ce n'est pas tout : même les vagabonds sans emploi et les employés de bureau de Shanghai poussent fréquemment de grands soupirs indignés, les uns disant que c'est terriblement gênant pour les labours des paysans, les autres que c'est terriblement gênant pour les marins qui attendent la marée. Les voilà soudain qui pensent aux paysans de la campagne et aux bateliers de la mer, avec lesquels ils n'ont plus rien à voir depuis longtemps. Cela ressemble vraiment à quelque chose qui s'approche de l'amour universel.

Dès le vingt-troisième jour du douzième mois lunaire, les pétards se mettent à claquer partout. J'ai demandé à un commis de boutique : « Cette année on peut encore fêter le Nouvel An de l'ancien calendrier — cela signifie-t-il que l'année prochaine on fêtera à coup sûr le Nouvel An du nouveau calendrier ? » La réponse fut : « L'année prochaine, c'est l'année prochaine ; on verra bien. » Il ne croyait pas le moins du monde qu'on serait obligé de fêter le Nouvel An solaire l'année suivante. Pourtant, sur le calendrier, les dates lunaires ont effectivement été supprimées, ne laissant que les termes solaires. Mais parallèlement, dans les journaux, est apparue une annonce pour un « Calendrier luni-solaire de 120 ans ». Parfait — ils ont déjà préparé le calendrier lunaire pour le temps des arrière-petits-enfants et des arrière-arrière-petits-enfants : cent vingt ans !

Bien que M. Liang Shiqiu (梁實秋) et ses semblables méprisent fort la majorité, la force de la majorité est immense et essentielle. Ceux qui aspirent à la réforme, s'ils ne comprennent pas profondément le cœur du peuple et ne trouvent pas les moyens de le guider, de l'améliorer et de le faire progresser, alors, si sublimes que soient leurs dissertations et si grandioses leurs théories — romantiques ou classiques —, elles n'auront rien à voir avec le peuple et se réduiront à quelques hommes dans leurs cabinets de travail s'admirant mutuellement et se congratulant. Si jamais un « gouvernement d'hommes de bien » venait à promulguer des décrets de réforme, le peuple aurait tôt fait de tout ramener dans l'ornière d'antan.

Les vrais révolutionnaires ont leur propre clairvoyance. Prenons M. Oulianov (烏略諾夫), par exemple : il incluait les « mœurs » et les « habitudes » dans le concept de « culture », et jugeait de surcroît que les réformer était extrêmement difficile. Je crois que si l'on ne réforme pas ces choses, la révolution équivaut à néant — telle une tour bâtie sur le sable, s'effondrant en un instant. La première révolution anti-mandchoue en Chine trouva facilement écho précisément parce que son mot d'ordre était « Restaurer l'ancien ordre » — c'est-à-dire « revenir à l'antiquité » —, ce qui obtenait aisément l'approbation d'un peuple conservateur. Mais lorsque, par la suite, l'ère de prospérité que le précédent historique prescrit aux débuts d'une nouvelle dynastie ne se matérialisa point, et que les gens n'eurent perdu leur natte pour rien, le mécontentement fut général.

Les réformes ultérieures, plus progressistes, échouèrent les unes après les autres — une once de réforme suscitait dix livres de réaction. Comme dans l'exemple ci-dessus : un an de calendrier sans dates lunaires, et en retour voici un calendrier luni-solaire de cent vingt ans.

Un tel calendrier combiné trouvera assurément beaucoup de partisans, car il est soutenu par les mœurs et les habitudes, et bénéficie donc de l'appui des mœurs et des habitudes. Il en va de même pour d'autres choses : à moins de pénétrer profondément dans la grande masse du peuple, d'étudier et de disséquer ses mœurs et habitudes, de distinguer le bon du mauvais, d'établir des critères pour ce qu'il faut conserver et ce qu'il faut abolir, et de choisir soigneusement les méthodes d'exécution tant pour la conservation que pour l'abolition — toute réforme, quelle qu'elle soit, sera broyée par le roc de l'habitude, ou ne fera que flotter à la surface un moment.

Ce n'est plus le temps de s'asseoir dans son cabinet d'étude, un livre à la main, et de disserter sur la religion, le droit, la littérature, l'art et autres sujets du même ordre. Même si l'on veut en discourir, il faut d'abord connaître les mœurs et les habitudes, et posséder en outre le courage et la ténacité d'en regarder en face le côté obscur. Car sans y voir clair, aucune réforme n'est possible. Se contenter de clamer la lumière de l'avenir, c'est tromper son propre moi complaisant et son auditoire complaisant.

À Shanghai, la fabrication des clichés d’imprimerie est plus commode qu’ailleurs, et la qualité semble aussi quelque peu meilleure. C’est pourquoi les suppléments dominicaux illustrés des quotidiens et les revues illustrées mensuelles de telle ou telle librairie y sont produits avec plus d’ardeur que partout ailleurs. Dans ces revues illustrées, outre les rangées de photographies commémoratives montrant d’augustes messieurs assis lors de l’ouverture ou de la clôture de telle ou telle conférence, il faut immanquablement qu’il y ait aussi des « dames ».

Pourquoi les gracieux visages de ces « dames » doivent-ils être présentés à la société ? Il suffit de lire les légendes pour comprendre. Par exemple :

« Mademoiselle A, reine de beauté de l’école de filles B, aime la musique. »

« Mademoiselle C, élève brillante de l’école de filles D, aime élever des pékinois. »

« Mademoiselle E, ancienne étudiante à l’université F, cinquième fille de Monsieur G. »

Regardons ensuite leur mise : au printemps, c’est la dernière mode, ajustée avec des manches étroites ; en été, les jambes de pantalon et les manches ont été coupées, et elles sont assises au bord de la mer — cela s’appelle « bains de mer », et puisqu’il fait chaud, c’est tout à fait normal ; à l’automne, le temps se rafraîchit, mais voilà que l’armée japonaise envahit justement les Trois Provinces de l’Est, et aussitôt les revues illustrées font paraître des dames en uniforme blanc d’infirmière ou en tenue militaire, le fusil à l’épaule.

Voilà qui peut réjouir les lecteurs, car c’est riche en théâtralité. La Chine a toujours aimé les spectacles. Sur les scènes de campagne, on voit souvent un distique affiché : d’un côté « La scène est un petit monde », de l’autre « Le monde est une grande scène ». Ce qu’on y joue — puisque c’est la campagne et qu’on n’a pas encore de pièces comme « L’empereur Qianlong visite le Sud » —, ce sont généralement « La princesse Shuangyang poursuit Di » ou « Les noces de Xue Rengui », et les guerrières de ces pièces sont appelées « femmes généraux » par les spectateurs. Coiffée de plumes de faisan, tenant deux sabres (ou une longue lance à pointe aux deux bouts), dès qu’elle monte sur scène, les spectateurs regardent avec un enthousiasme redoublé. Ils savent parfaitement que ce n’est que du théâtre, et pourtant ils regardent avec un enthousiasme redoublé.

Des soldats formés pendant de longues années, au son d’un seul coup de tambour, se sont tous soudainement convertis au non-résistancisme. Alors des lettrés et des érudits venus de régions lointaines se sont mis à discourir longuement sur des récits légendaires classiques tels que « des mendiants qui terrassent l’ennemi », « des bouchers qui meurent pour la justice » et « des femmes remarquables qui sauvent la patrie » — espérant qu’au son d’un coup de gong, un personnage inattendu surgisse pour « faire honneur au pays ». Et en même temps, les illustrations de ces légendes sont dûment apparues dans les revues illustrées. Du moins n’avait-on pas encore invoqué le rayon de lumière blanche d’un immortel à l’épée, de sorte qu’on pouvait encore considérer la chose comme relativement terre à terre.

Mais qu’on ne se méprenne pas. Je ne dis pas que les « dames » doivent toutes être enfermées dans leur chambre de broderie. Je dis simplement que lorsque de vaillants soldats déposent les armes et que des demoiselles prennent le fusil à leur place, c’est riche en théâtralité — voilà tout.

Il y a aussi des faits pour le prouver. Premièrement, personne n’a jamais vu de photographie d’un corps d’infirmières de l’« armée punitive japonaise contre la Chine ». Deuxièmement, il n’y a pas de femmes généraux dans l’armée japonaise. Et pourtant, ils sont bel et bien passés à l’action. C’est parce que les Japonais font de l’action l’action et du théâtre le théâtre, sans jamais mélanger les deux.

Ce sont précisément ces Japonais que je viens de mentionner qui, lorsqu’ils rédigent des articles sur le caractère national des Chinois, y incluent souvent un point intitulé « habileté en matière de propagande ». Mais si l’on examine leur explication, le mot « propagande » ne semble pas désigner ici la « Propaganda » ordinaire — il signifie plutôt « mentir à l’étranger ».

Il y a effectivement un fond de vérité dans cette caractérisation. Par exemple : les fonds pour l’éducation sont entièrement épuisés, et pourtant il faut encore ouvrir quelques écoles pour sauver les apparences ; les neuf dixièmes de la population sont illettrés, et pourtant il faut bien inviter quelques docteurs à aller disserter devant les Occidentaux sur la civilisation spirituelle de la Chine ; aujourd’hui encore, on torture à volonté, on décapite à volonté, et l’on entretient toujours quelques « prisons modèles » à l’occidentale pour les montrer aux étrangers. De plus, des généraux qui se trouvent loin du front insistent pour envoyer de grandiloquents télégrammes déclarant qu’ils veulent « marcher en avant-garde pour la patrie ». Et de jeunes messieurs étudiants qui ne daignent même pas assister aux cours de gymnastique insistent pour revêtir l’uniforme militaire et proclamer qu’ils vont « anéantir l’ennemi avant le petit déjeuner ».

Cependant, derrière tout cela, il reste encore au moins une ombre de substance : il y a encore quelques écoles, quelques doctorats, quelques prisons modèles, quelques télégrammes, quelques jeux d’uniformes militaires. Dire que c’est « mentir » n’est donc pas tout à fait juste. Ce que j’appellerais cela, moi, c’est « jouer la comédie ».

Mais cette comédie universelle est en réalité pire que le vrai théâtre. Le vrai théâtre ne dure qu’un instant ; quand les acteurs ont terminé la pièce, ils retrouvent leur état normal. Yang Xiaolou (杨小楼) joue « Se rendre seul au banquet avec un sabre », et Mei Lanfang (梅兰芳) joue « Daiyu enterre les fleurs » — ils ne sont Guan Yunchang et Lin Daiyu que sur scène, et une fois descendus, ils redeviennent des gens ordinaires. Il n’y a donc pas grand mal à cela. Mais si, après avoir joué leur rôle une seule fois, ils portaient éternellement le Sabre du Dragon Vert en demi-lune ou la houe, se prenant pour le Seigneur Guan ou Demoiselle Lin, chantant sans cesse de leur voix de scène affectée, alors on ne pourrait vraiment que conclure qu’ils délirent de fièvre.

Malheureusement, puisque « le monde est une grande scène », ceux qui peuvent jouer une comédie universelle trouvent rarement l’occasion de quitter la scène. Par exemple, lorsque Mademoiselle Yang Manhua (杨缦华) a utilisé ses propres pieds naturels, non bandés, pour réduire en miettes l’idée des femmes belges selon laquelle « les Chinoises se bandent les pieds » — pour sauver la face, user d’un stratagème afin de se tirer d’affaire —, cela est encore tout à fait pardonnable. Mais à mon avis, on aurait dû en rester là. Or la voilà revenue chez elle, à rédiger un article — ce qui revient à entrer dans les coulisses sans vouloir poser le Sabre du Dragon Vert en demi-lune. Et elle a ensuite envoyé cet article au Shenbao de Chine pour publication — ce qui revient carrément à porter le Sabre du Dragon Vert en demi-lune en chantant tout le long du chemin jusqu’à chez soi ! L’auteur a-t-elle vraiment oublié que les Chinoises se sont bandé les pieds autrefois, et que même aujourd’hui il y en a encore qui sont en train de le faire ? Ou bien croit-elle que tous les Chinois se sont déjà auto-hypnotisés au point de penser que toutes les femmes du pays portent des chaussures à talons hauts ?

Ce n’est là qu’un seul exemple ; il y en a bien d’autres du même genre. Mais je crains que l’aube ne soit plus très loin.

De nos jours, il y a des gens qui se croient dotés d’une grande clairvoyance et qui proclament : « l’art pour l’humanité ». Or un tel art n’existe absolument pas dans notre société actuelle. Voyez plutôt : même ceux qui parlent d’« art pour l’humanité » ont déjà divisé l’humanité entre ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, ou entre les bons et les mauvais, et se sont mis à aboyer contre ceux qu’ils jugent dans l’erreur ou mauvais.

C’est pourquoi l’art de notre époque ne peut manquer, d’un côté, de rencontrer le mépris, l’indifférence et la persécution, tout en recueillant, de l’autre, la sympathie, le soutien et l’appui.

La Société artistique Yiba n’échappera pas non plus à cette règle. Car au sein de cette vieille société, elle est nouvelle, jeune et progressiste.

En Chine ces derniers temps, il n’y a véritablement pas eu d’artistes dignes de ce nom. Ceux qui se qualifient d’« artistes » doivent leur renommée moins à leur art qu’à leur curriculum vitae et aux titres de leurs œuvres — délibérément rendus aguichants, éthérés, bizarres ou imposants de profondeur. Mi-tromperie, mi-intimidation, ils donnent aux gens l’impression d’avoir affaire à quelque chose d’extraordinaire. Mais le temps avance sans relâche. Aujourd’hui, les œuvres d’artistes nouveaux, jeunes, sans nom, se dressent devant nous, et avec une conscience lucide et un effort inébranlable, au milieu des broussailles et des fourrés, de vigoureuses pousses nouvelles émergent, grandissant visiblement de jour en jour.

Naturellement, ces pousses sont encore très petites. Mais c’est précisément parce qu’elles sont petites que notre espoir réside de ce côté-ci.

Mes paroles, elles aussi, ne s’adressent qu’à ce côté-ci — comme ci-dessus.

22 mai 1931.

Le trente et un août de cette année, dans la rubrique « Causerie libre » du Shenbao, je suis de nouveau tombé sur un épisode des « Impressions diverses du voyage en Europe de Mademoiselle Yang Manhua », signé « Jiping ». Un passage m’a paru fort divertissant, et je le reproduis ici textuellement : « … Un jour, nous sommes allés dans un village en Belgique. De nombreuses femmes se sont bousculées pour venir regarder mes pieds. J’ai levé le pied pour le leur montrer. Ce n’est qu’alors que leurs doutes curieux ont été apaisés. Une femme a dit : “Nous non plus, nous n’avions jamais vu de Chinois.

Mais depuis notre enfance, nous avons entendu dire que les Chinois ont des queues (c’est-à-dire la natte), qu’ils prennent tous des concubines, et que les femmes ont toutes de petits pieds et se dandinent en marchant. Maintenant nous comprenons que ce n’est pas vrai. Veuillez pardonner nos idées fausses.” Il y avait aussi une personne qui se croyait bien au fait des affaires d’Extrême-Orient. Avec une attitude moqueuse, elle a dit : “Les seigneurs de guerre chinois sont si tyranniques. Partout ce ne sont que soldats et bandits. Le peuple vit un enfer.” Elle a débité tout un tas de propos de ce genre, qui semblent vrais sans l’être. J’ai dit : “De tels racontars sont totalement sans fondement.” Un monsieur qui voyageait avec nous a également répliqué de façon assez comique : “Comment pourriez-vous connaître la grande République de Chine, un État fort de plusieurs milliers d’années d’histoire ? Quand notre révolution aura réussi, il faudra carrément prendre un microscope pour examiner votre Belgique !” Et sur ce, on s’est séparé en riant. »

Notre Mademoiselle Yang a certes conquis les femmes belges avec ses pieds honorables et fait honneur à la patrie, mais elle entretient elle-même deux « idées fausses ». Premièrement : les Chinois ont bel et bien eu des queues (c’est-à-dire la natte), se sont bandé les pieds et ont pris des concubines — et en prennent encore aujourd’hui. Deuxièmement : les pieds de Mademoiselle Yang ne sauraient représenter les pieds de toutes les femmes chinoises, pas plus que les étudiantes à l’étranger ne sauraient représenter toutes les femmes de Chine. La plupart des étudiants à l’étranger viennent de familles aisées ou sont envoyés par le gouvernement, précisément pour faire honneur à leur famille ou à leur pays. Comment les femmes pauvres et privées d’éducation pourraient-elles être mises sur le même plan ? C’est pourquoi, même à l’heure actuelle, il y a encore bien des femmes aux pieds bandés qui « se dandinent en marchant ».

Quant à la misère, point n’est besoin d’en parler longuement. Il suffit de regarder dans le même Shenbao combien d’« appels à la paix » sous forme de télégrammes et de communiqués, combien d’annonces de collecte de secours d’urgence, combien de récits de mutineries et d’enlèvements on y trouve. Les jeunes messieurs et demoiselles qui étudient à l’étranger sont peut-être trop loin pour prétendre en avoir connaissance. Mais puisqu’ils sont capables de penser au microscope, ne peuvent-ils pas aussi penser au télescope ? Et d’ailleurs, pourquoi faudrait-il même un télescope ? Dans les mêmes « Impressions diverses du voyage en Europe de Mademoiselle Yang Manhua », elle poursuit :

« … On dit que la pauvreté des ambassades et consulats ne date pas d’aujourd’hui. Cependant, ces dernières années, la situation n’a cessé de se dégrader. Par exemple, lors de notre Fête nationale ou d’autres grandes commémorations, le protocole exige de recevoir les hôtes étrangers et d’organiser de grandes cérémonies. L’idée est de célébrer la fortune montante de notre nation

et en même temps de resserrer les liens avec les nations amies. Autrefois, les ambassades et consulats préparaient invariablement de somptueux banquets pour recevoir les hôtes de marque. Mais l’an dernier, en raison de difficultés financières, on est passé aux réceptions de thé. À en juger par la situation actuelle, je crains que dans l’avenir, même les réceptions de thé ne soient plus possibles. Parmi les nations, celle qui accorde le plus d’importance au prestige dans les affaires internationales est le Japon. Son gouvernement préfère réduire considérablement les dépenses administratives, mais pour le budget des ambassades et consulats à l’étranger, il est des plus généreux. Sur ce seul point, nous faisons déjà piètre figure en comparaison. »

Les ambassades et consulats représentent leur pays. Comme le dit Mademoiselle Yang elle-même, ils sont censés « célébrer la fortune montante de notre nation ». Or ils connaissent une « tendance à la dégradation ». Mencius a dit : « Si le peuple n’a pas assez, comment le souverain pourrait-il avoir assez ? » On peut donc bien imaginer quelle vie mène le peuple. Et pourtant les femmes de la petite Belgique sont, au fond, des âmes simples, et elles ont fini par demander pardon. Si elles connaissaient véritablement « les citoyens de la grande République de Chine et ses quelques milliers d’années d’histoire », et leur maladie souvent incurable qui consiste à se tromper soi-même et à tromper les autres, alors là, ce serait vraiment perdre la face.

S’il en est ainsi, que faire alors ? Je pense qu’il ne reste qu’à faire comme eux — « se séparer en riant ».

L’apparition de ce type de traduction « coulante » remonte à fort longtemps ; et comme il s’agit de grands hommes de lettres et de grands théoriciens de la traduction, personne ne daigne y prêter attention. Mais comme, en feuilletant le manuscrit de mon « Grand recueil de traductions modèles en style coulant », je suis tombé par hasard sur cette entrée, je la reprends une fois encore.

Or donc, cette entrée figure dans le Shibao du 3 août de la dix-neuvième année de la République de Chine, sous un titre en gros caractères : « Une aiguille perce les deux mains… », et l’article se lisait comme suit :

« Un commerçant chinois, capturé par le Parti communiste et libéré contre rançon, ayant fui Changsha, est arrivé hier à Hankou avec deux serviteurs pour y chercher refuge. Maître et serviteurs étaient tous couverts de sang. Il raconta à ses amis : “A Changsha, il y a des espions qui travaillent pour le Parti communiste, c’est pourquoi un grand nombre de membres de la classe possédante ont été arrêtés le matin du 29. Nous avons été saisis dans la nuit du 28. On nous a percé les mains avec des aiguilles et pesés sur une balance.” En parlant, il tendit ses deux mains et défit les bandages pour montrer les trous de la perforation, encore ruisselants de sang. … (Télégramme Dentsu de Hankou, 2 août) »

C’est naturellement « coulant » — bien qu’en y réfléchissant un tant soit peu, certains points puissent paraître quelque peu suspects. Par exemple : premièrement, le maître appartient à la classe possédante, il est donc naturel qu’il soit « couvert de sang », mais ses deux serviteurs étaient vraisemblablement des pauvres — pourquoi eux aussi seraient-ils « couverts de sang » ? Deuxièmement, à quoi bon « percer les mains avec des aiguilles et peser sur une balance » — voulait-on déterminer les chefs d’accusation au poids ? Néanmoins, malgré tout cela, le texte reste « coulant », car dans la société, les agissements du Parti communiste ont toujours été dépeints comme bizarres et extravagants ; de plus, quiconque a lu le « Calendrier de jade » sait que dans l’un des tribunaux des Dix Rois des Enfers, il existe une méthode consistant à peser les pécheurs sur une balance céleste. Ainsi, « les peser sur une balance » n’est pas particulièrement surprenant non plus. Seul le fait que, pour la pesée, on ait utilisé non pas un crochet de balance mais une « aiguille » semble quelque peu singulier. Heureusement, le même jour, j’ai trouvé par hasard le même télégramme Dentsu dans un journal en langue japonaise, le Shanghai Nippō, et c’est seulement alors que j’ai compris : c’est parce que le traducteur du Shibao, refusant de se contraindre à une « traduction dure » et tenant à être « coulant », était devenu quelque peu infidèle.

Si l’on traduisait de manière un peu plus « fidèle, quoique moins coulante », cela devrait donner à peu près ceci : « … Maître et serviteurs racontèrent aux Chinois du lieu leurs expériences teintées de terreur et de sang : “Dans l’armée communiste, il y a des gens qui connaissent bien la situation à Changsha… Nous avons été arrêtés à minuit le 28. Quand on nous a emmenés, on nous a percé les poignets et enfilé du fil de fer à travers, attachant plusieurs personnes ou plusieurs dizaines de personnes en une file.” En parlant, il montra ses mains enveloppées de bandes de tissu imbibées de sang… »

Ce n’est qu’alors qu’il devient clair que ce ne sont pas « maître et serviteurs » eux-mêmes qui étaient « couverts de sang », mais bien leur « récit d’expérience ». Les deux serviteurs, en réalité, n’avaient pas le moindre trou dans les mains. L’objet utilisé pour percer les mains, bien qu’écrit en japonais « métal-aiguille » (harigane), doit être traduit par « fil de fer » — et non « aiguille » ; les aiguilles servent à coudre des vêtements. Quant au fait de « peser sur une balance » — il n’en existe pas la moindre trace.

Les bons amis de notre « nation amie » adorent propager des histoires bizarres sur la Chine, en particulier sur le « Parti communiste ». Il y a quatre ans, ils ont raconté des « défilés nus » comme s’il s’agissait de faits avérés, et les Chinois ont repris la rengaine pendant des mois. La vérité, c’est que c’est la police qui passe du fil de fer dans les mains des révolutionnaires des colonies et les emmène enchaînés en file — voilà la pratique des peuples dits « civilisés ». Les Chinois ne connaissent pas encore cette méthode, et le fil de fer n’est pas un produit de la société agraire. De la dynastie Tang à la dynastie Song, par superstition, on pratiquait certes l’enfilement de chaînes de fer dans les clavicules des « sorciers » pour les empêcher de se métamorphoser, mais cette pratique a été abandonnée depuis longtemps et presque plus personne n’en a connaissance. Les gens des nations civilisées prennent leurs propres méthodes civilisées et les imputent à la Chine, sans se douter que les Chinois ne sont pas encore aussi civilisés — même les traducteurs de Shanghai ne comprennent pas. Ils refusent obstinément d’utiliser du fil de fer pour enfiler et se contentent de suivre la méthode des tribunaux du roi Yama : « peser » les prisonniers et n’en plus parler.

Les fabricants de rumeurs et leurs complices ont tous révélé leur vrai visage d’un seul coup.

Monsieur Zhang Ziping (张资平) serait, dit-on, le « plus progressiste » des « écrivains prolétariens ». Tandis que vous en êtes tous encore à « germer », encore à « défricher », lui en est déjà à la récolte. C’est cela, le progrès — avancer à grandes enjambées, laissant tout le monde dans la poussière. Mais si l’on suivait ses traces, on le verrait courir tout droit dans la « Librairie Lequn ».

Monsieur Zhang Ziping était auparavant un auteur de romans de triangles amoureux, et dans ses œuvres, le désir charnel des femmes est encore plus impossible à réprimer que celui des hommes — c’est elle qui vient chercher l’homme ; la traînée, ah la traînée, elle mérite de souffrir ! Ce n’est évidemment pas de la littérature prolétarienne. Mais dès que l’auteur change de direction, alors « quand un homme atteint le Dao, même ses poules et ses chiens montent au ciel » — à plus forte raison la dépouille mortelle d’un immortel ! Les Œuvres complètes de Zhang Ziping méritent donc encore d’être lues. C’est la récolte, vous comprenez ?

Et il y a encore d’autres récoltes ! Le Shenbao rapporte que cette année, les étudiants de l’Université Daxia ont respectueusement invité « Monsieur Zhang Ziping, si vénéré par la jeunesse » à enseigner « la science du roman ». Selon la vieille coutume chinoise, le professeur d’anglais finit invariablement par enseigner l’histoire étrangère, et le professeur de littérature chinoise par enseigner l’éthique — combien plus naturel alors que le professeur romancier ait le ventre plein de « science du roman » ! S’il ne l’avait pas, comment aurait-il pu écrire des romans ? Peut-on être certain qu’Homère n’avait pas de « Méthode de composition épique », ou que Shakespeare n’avait pas d’« Introduction générale aux études dramatiques » ?

Hélas, désormais tout le monde saura comment trianguler et comment aimer — vous avez envie d’une femme, n’est-ce pas ? Mais les plus à plaindre sont ces jeunes gens qui ne sont pas à Shanghai et ne peuvent que « vénérer de loin », incapables de se présenter à la porte du maître, et qui ne peuvent assister en personne à ces magnifiques cours de « science du roman ». Je vais maintenant distiller l’essence des Œuvres complètes de Zhang Ziping et de sa « science du roman » et les présenter ci-dessous, offertes de loin à ces dévots en guise d’« étancher sa soif en contemplant les prunes ». Et c’est —

22 février.

C'est de longue date la coutume en Chine : lorsqu'un empereur se sent solidement assis sur son trône ou qu'il est au bord de la chute, il cherche invariablement à se rapprocher des lettrés. Quand il est bien assis, on appelle cela « déposer les armes et cultiver les lettres » — un peu de fard. Quand il est en difficulté, c'est qu'il croit soudain que ces lettrés possèdent véritablement la grande Voie pour « gouverner l'État et pacifier le monde », et il veut les consulter une fois de plus. Pour parler crûment, c'est ce que le roman Le Rêve dans le pavillon rouge appelle « quand la maladie est désespérée, on essaie n'importe quel médecin ».

Lorsque « l'empereur Xuantong » eut abdiqué et qu'il se morfondait d'ennui, notre Dr. Hu Shizhi (胡适之) remplit précisément cette fonction. Après la visite — chose curieuse — les gens voulurent d'abord savoir comment ils s'étaient adressés l'un à l'autre. Le Docteur répondit :

« Il m'a appelé "Monsieur", je l'ai appelé "Votre Majesté". »

À l'époque, il semble qu'on n'ait guère discuté de grandes affaires d'État, car cette « Majesté » ne fit par la suite que composer quelques méchants vers en langue vulgaire, resta ennuyé comme devant, et finit même par se faire expulser du Palais du Trône d'Or. Mais voici qu'il semble reprendre du galon — on dit qu'il projette de se rendre dans les Trois Provinces de l'Est pour y redevenir empereur. Pendant ce temps, à Shanghai, on apprend que « Chiang convoque Hu Shizhi et Ding Wenjiang (丁文江) » : « Télégramme spécial de Nankin : Ding Wenjiang et Hu Shi sont venus dans la capitale se présenter devant Chiang. Leur visite répond à une convocation de Chiang, afin d'être consultés sur la situation générale... » (Shenbao, 14 octobre.) Cette fois, personne ne demande comment ils se sont adressés l'un à l'autre.

Pourquoi ? Parce qu'on le sait déjà — cette fois, c'est : « Je l'ai appelé "Président"... » !

Liu Wendian (刘文典), président de l'Université d'Anhui, avait été emprisonné pendant bon nombre de jours pour avoir refusé de dire « Président », et n'avait été libéré sous caution qu'à grand-peine. Un vieux compatriote, un ancien collègue — le Docteur le savait assurément. Et donc : « Je l'ai appelé "Président" » !

Personne non plus ne demande sur quoi portait la « consultation ».

Pourquoi ? Parce qu'on le sait aussi — il s'agissait de « la situation générale ». Et cette « situation générale » ne comporte ni les débats embarrassants entre « dictature du parti unique du Kuomintang » et « liberté à l'anglaise », ni les fastidieuses querelles entre « savoir est difficile, agir est aisé » et « savoir est aisé, agir est difficile ». Et c'est ainsi que le Docteur fit son entrée.

Le Dr. Luo Longji (罗隆基), de l'école du « Croissant de Lune », déclara : « Réorganiser fondamentalement le gouvernement... un gouvernement qui accueille les talents de tout le pays représentant toutes les opinions politiques... Les opinions politiques, on peut les sacrifier, on doit les sacrifier. » (« L'incident de Shenyang ».)

Des talents représentant toutes les opinions politiques, formant un gouvernement, puis sacrifiant leurs opinions politiques — un tel « gouvernement » est véritablement d'une perfection mystique. Mais que le partisan du « savoir est difficile, agir est aisé » en vienne à « consulter » quelqu'un qui professe que « savoir est difficile, et agir ne l'est pas davantage » — voilà qui est au moins un présage.

La littérature révolutionnaire prolétarienne de Chine est née à la charnière d'aujourd'hui et de demain. Elle a grandi sous la calomnie et l'oppression, et finalement, dans les ténèbres les plus profondes, son premier chapitre a été écrit avec le sang de nos camarades.

Nos masses laborieuses n'ont jamais connu que l'oppression et l'exploitation les plus violentes. Elles n'ont même pas reçu l'aumône d'une instruction élémentaire et n'ont pu qu'endurer en silence le massacre et l'anéantissement. L'extrême complexité des caractères pictographiques leur interdisait en outre toute possibilité d'auto-apprentissage. Lorsque les jeunes intellectuels éveillés prirent conscience de leur mission d'avant-garde, ils furent les premiers à pousser le cri de guerre. Ce cri de guerre terrifia les dirigeants tout autant que les clameurs rebelles des masses laborieuses elles-mêmes. Les littérateurs-laquais se jetèrent aussitôt à l'attaque en masse — les uns fabriquant des rumeurs, les autres se faisant personnellement indicateurs — mais tout cela se faisait dans l'ombre, tout anonymement, ne prouvant que leur propre nature de créatures des ténèbres.

Les dirigeants savaient aussi que leurs littérateurs-laquais ne pouvaient résister à la littérature révolutionnaire prolétarienne. C'est pourquoi, d'un côté, ils interdirent livres et périodiques, fermèrent les librairies, promulguèrent de scélérates lois sur les publications et lancèrent des mandats d'arrêt contre les écrivains. De l'autre, ils recoururent au moyen ultime : ils arrêtèrent et emprisonnèrent les écrivains de gauche, les exécutèrent secrètement — des exécutions qui à ce jour n'ont jamais été rendues publiques. Cela prouve d'une part qu'ils sont des créatures des ténèbres en voie d'extinction, et confirme d'autre part la puissance du camp de la littérature révolutionnaire prolétarienne chinoise. Car, comme l'énumèrent les notices biographiques, l'âge, le courage et surtout les réalisations dans l'œuvre quotidienne de nos camarades assassinés suffisent à réduire au silence toute la meute des laquais. Et pourtant nos camarades ont été assassinés — c'est naturellement une perte considérable pour la littérature révolutionnaire prolétarienne, et pour nous un immense chagrin. Mais la littérature révolutionnaire prolétarienne continue de croître, car elle appartient aux vastes masses laborieuses révolutionnaires. Tant que les masses existent un jour de plus, tant qu'elles se renforcent un jour de plus, la littérature révolutionnaire prolétarienne grandit un jour de plus. Le sang de nos camarades a prouvé que la littérature révolutionnaire prolétarienne et les masses laborieuses révolutionnaires subissent la même oppression, endurent le même massacre, mènent le même combat et partagent le même destin — c'est la littérature des masses laborieuses révolutionnaires.

Désormais, les rapports des seigneurs de guerre affirment que même des femmes de soixante ans sont « contaminées par les doctrines hérétiques », et la police des Concessions soumet même les écoliers du primaire à des fouilles incessantes. Hormis les fusils et les canons qu'ils ont obtenus de l'impérialisme et leurs quelques laquais, ils ne possèdent plus rien — tout ce qu'ils ont, ce sont des ennemis de tous âges — sans parler de la jeunesse. Et tous ces ennemis se trouvent de notre côté.

Nous commémorons à présent nos combattants tombés avec le plus profond chagrin et le plus vif souvenir. C'est aussi graver dans la mémoire la première page de l'histoire de la littérature révolutionnaire prolétarienne de Chine — une page inscrite dans le sang de nos camarades, révélant à jamais la basse cruauté de l'ennemi et nous appelant à la lutte sans relâche.

À la fin du seizième siècle, l'écrivain espagnol Cervantès (西万提斯) composa un grand roman intitulé Don Quichotte. Il y est question de ce Monsieur Quichotte qui, à force de lire des romans de chevalerie, avait perdu la raison et s'obstinait à imiter les chevaliers errants d'autrefois. Vêtu d'une armure cabossée, juché sur une haridelle, suivi d'un seul écuyer, il errait çà et là, résolu à pourfendre les démons, soumettre les monstres, extirper la tyrannie et secourir les faibles. Mais hélas, son époque n'avait plus rien de si pittoresquement archaïque. Aussi ne récolta-t-il que moqueries, encaissa-t-il coup sur coup, fut-il finalement victime d'un grand canular, grièvement blessé, et rentra-t-il piteusement chez lui pour mourir dans son lit — ne réalisant qu'à l'article de la mort qu'il n'était qu'un homme ordinaire et nullement un grand chevalier errant.

Cette allusion littéraire fut assez en vogue en Chine l'année dernière, et le notable qui reçut cet épithète posthume parut assez mécontent. Mais en vérité, ce genre de rat de bibliothèque est un rat de bibliothèque espagnol. Dans la Chine où l'on prêche depuis toujours la « Doctrine du Juste Milieu », une telle créature ne saurait exister. Quand les Espagnols tombent amoureux, ils vont chaque nuit donner la sérénade sous la fenêtre de la dame. Quand ils croient à l'ancienne foi, ils brûlent et massacrent les hérétiques. Quand ils font la révolution, ils saccagent les églises et chassent le roi. Mais nos lettrés chinois — ne prétendent-ils pas toujours que c'est la femme qui les a séduits en premier ? Ne disent-ils pas que toutes les religions ont la même source ? Ne plaident-ils pas pour la conservation des biens des temples ? Et après la révolution, n'a-t-on pas permis à Xuantong de continuer à jouer à l'empereur dans son palais pendant des années ?

Je me souviens que les journaux rapportèrent un jour que quelques commis de boutique, passionnés de romans de cape et d'épée, voulurent soudain partir au mont Wudang pour étudier le Tao. Voilà qui ressemblait bien au Don Quichotte. Mais par la suite, on n'en entendit plus un mot — eurent-ils aussi accompli des exploits miraculeux, ou rentrèrent-ils simplement chez eux ? À en juger par la vieille règle de la « Doctrine du Juste Milieu », le retour au foyer est l'issue la plus probable.

Le « Don Quichotte » chinois suivant à faire son apparition fut le « Corps volontaire de la jeunesse pour le secours de Ma ». Ils n'étaient pas soldats, mais ils voulaient absolument aller au front. Le gouvernement voulait en appeler à la Société des Nations, eux voulaient absolument agir par eux-mêmes. Le gouvernement leur interdit de partir, ils voulurent absolument y aller. La Chine possède désormais quelques chemins de fer, eux voulurent absolument faire tout le chemin à pied. Dans le Nord il fait froid, eux ne portèrent qu'une veste ouatée. À la guerre, les armes sont de la plus haute importance, eux ne mirent l'accent que sur l'esprit. Tout cela est assurément très « Don Quichotte ». Mais comme ce sont des « Don Quichotte » chinois, il y a des différences : lui était seul, eux forment tout un corps ; on le congédia par des railleries, on les congédia par des acclamations ; on l'accueillit avec stupéfaction, on les accueillit aussi par des acclamations ; il cantonna au fond des montagnes, eux cantonnèrent dans la bourgade de Zhenru ; il se battit contre des moulins à vent, eux s'amusèrent avec des peignes à Changzhou et, ô merveille, rencontrèrent de belles femmes — quelle chance ! (Voir la chronique « Libre propos » du Shenbao, décembre.) La différence entre souffrance et plaisir est telle — hélas !

C'est vrai, il y a beaucoup trop de romans de tous pays et de toutes époques. On y trouve « porter son propre cercueil au combat », « se trancher un doigt en guise de serment », « pleurer à la cour de Qin », « jurer devant le Ciel ». À force de fréquenter ces récits, on ne peut guère éviter que des gens traînent des cercueils, se coupent les doigts, pleurent au mausolée de Sun Yat-sen et prêtent des serments de départ. Or, lorsque le Dr. Hu Shizhi (胡适之) prêchait la Révolution littéraire pendant le Mouvement du Quatre Mai, il exigeait déjà que l'on « n'emploie plus d'allusions classiques ». Maintenant, dans le domaine de l'action, il semble encore plus indiqué de s'en passer.

Les romans traitant de la guerre au vingtième siècle — les plus anciens comprennent À l'Ouest, rien de nouveau de Remarque, La Guerre de Leng ; les plus récents, Le Torrent de fer de Sérafimovitch et La Défaite de Fadéïev — ne contiennent rien de semblable à ce « Corps de la jeunesse ». Et c'est précisément pour cela qu'ils se sont véritablement battus.

De tous les prétendus écrits critiques dirigés contre nous au cours de cette année et demie écoulée, le plus étouffant de comique est un article de M. Chang Yansheng (常燕生) paru dans une revue mensuelle intitulée Longue Nuit, où, arborant un visage impartial, il déclara que mes œuvres avaient au moins dix ans de vie devant elles. Je me souviens que quelques années auparavant, quand Kuangbiao cessa de paraître, ce même M. Chang Yansheng avait également publié un article dont le sens était : Kuangbiao avait attaqué Lu Xun, et maintenant plus aucun éditeur ne veut le publier — qui sait (!) si Lu Xun n'a pas manigancé avec les libraires pour l'étouffer ? Suivait un éloge dithyrambique de la magnanimité des seigneurs de guerre du Beiyang. J'ai encore quelque mémoire, et derrière ce dernier visage impartial, je distingue encore vaguement l'empreinte de cet article antérieur. En même temps, je me rappelle la méthode critique du professeur Chen Yuan (陈源) : d'abord citer quelques mérites, pour montrer son impartialité, puis enchaîner avec un long catalogue de graves accusations — de graves accusations auxquelles l'examen impartial a conduit. Mérites contre fautes, au bout du compte, le verdict est toujours « bandit académique », bon à avoir la tête exposée au gibet sous la bannière des « honnêtes gens ». Mon expérience est donc la suivante : le dénigrement peut être inoffensif, mais l'éloge est terrifiant — parfois il est d'une extrême périllosité. D'autant plus que ce M. Chang Yansheng pue de la tête aux pieds le drapeau aux cinq couleurs. Même s'il souhaitait sincèrement accorder l'immortalité à mon œuvre, j'aurais l'impression que l'empereur Xuantong, soudain saisi d'un plaisir impérial, daignait me conférer à titre posthume le titre de « Wenzhong ». Au milieu de mon amusement étouffant, je ne puis que trembler de respect, ôter mon chapeau, m'incliner profondément et décliner respectueusement cet honneur.

Mais dans un autre numéro de la même Longue Nuit, parut un essai de M. Liu Dajie (刘大杰) — ces essais, semble-t-il, n'avaient pas été recueillis dans Le Débat littéraire chinois — que je lus jusqu'au bout avec une gratitude sincère. C'est peut-être justement parce que, comme le dit l'auteur lui-même, nous ne nous sommes jamais connus et qu'il n'y a entre nous aucune rancune personnelle. Ce que je trouvai de plus utile, cependant, c'est que l'auteur conçut un plan pour moi : au milieu d'un tel encerclement de toutes parts, je devrais poser la plume, partir à l'étranger quelque temps ; et il me donna ce conseil bienveillant qu'il n'est pas si grave de laisser quelques pages blanches dans l'histoire de sa vie. Que laisser quelques pages blanches dans l'histoire d'un seul individu, ou même avoir un livre entièrement blanc, ou même un livre entièrement noirci, ne fera pas exploser la terre — cela, je le savais depuis longtemps. Le bénéfice inattendu que je tirai cette fois fut que, après trente ans de vagues pressentiments sans pouvoir formuler les principes directeurs concis de la prose classique et de la vertu, je saisis soudain les rênes.

La formule est la suivante : Pour écrire de la prose classique et être un homme de bien, il faut écrire abondamment et n'obtenir en fin de compte qu'une page blanche.

Nos vieux maîtres qui nous enseignaient la composition ne nous transmettaient rien comme la Grammaire de Ma ni les Méthodes de rédaction. Du matin au soir, c'était seulement : lire, écrire, lire, écrire. Si l'on écrivait mal, on lisait davantage et on écrivait davantage. Mais ils ne disaient jamais où étaient les défauts ni comment il fallait écrire. Une ruelle obscure — on y tâtonnait entièrement seul, et l'on réussissait ou non, chacun s'en remettant au destin. Mais de temps à autre — et c'était véritablement « de temps à autre » et l'on « ne savait comment » — les corrections rouges sur la copie se raréfiaient, tandis que les passages laissés intacts, et même marqués de cercles d'approbation serrés, se multipliaient. L'élève, tout joyeux, continuait alors « comme ça » — véritablement sans savoir pourquoi, simplement « comme ça » — et persistait. Au fil des ans et des mois, le maître ne corrigeait plus vos compositions et se contentait d'ajouter en fin de texte des annotations telles que « bien lu et bien écrit, ni prolixe ni tronqué ». À ce moment-là, on pouvait se considérer comme « accompli ». — Naturellement, si l'on demandait l'avis de l'éminent critique M. Liang Shiqiu (梁实秋), il dirait sans doute que ce n'est pas accompli du tout. Mais je parle selon l'usage commun et m'y conforme donc pour l'instant.

Dans ce genre de composition, la thèse doit naturellement être claire ; quelle opinion l'on défend est secondaire. Supposons, par exemple, que l'on écrive un essai sur « L'artisan qui veut faire du bon travail doit d'abord aiguiser ses outils ». On peut argumenter par l'affirmative, en développant que « si les outils ne sont pas affûtés, le travail ne sera pas bon » — c'est très bien. Ou l'on peut argumenter par la négative, en soutenant que « le savoir-faire prime pour l'artisan ; si le savoir-faire n'est pas maîtrisé, alors même avec des outils affûtés, le travail ne sera pas bon » — c'est également très bien. Même en ce qui concerne l'empereur : on peut dire « Sa Majesté le Fils du Ciel est sage et éclairé, et le crime du ministre mérite la mort » — c'est très bien. Ou l'on peut dire que l'empereur est indigne et mérite d'être tué d'un seul coup — cela convient aussi, car notre maître Mencius a dit avant nous : « J'ai entendu parler de l'exécution du tyran Zhou, mais je n'ai pas entendu parler du régicide d'un souverain. » Nous, disciples des sages, sommes exactement de cet avis. Mais en tout cas, du début à la fin, couche par couche, il faut exposer clairement son argument : Sa Majesté est-elle sage et éclairée, ou mérite-t-elle un coup de sabre ? Ou, si l'on n'approuve ni l'un ni l'autre, on peut déclarer à la fin : « Bien que sa tyrannie fût extrême, il subsiste le lien entre souverain et sujet ; le sage n'exagère point ; j'ose suggérer que l'exiler aux confins du royaume suffirait. » Un tel procédé d'écriture ne serait probablement pas désapprouvé par le maître non plus, car la « Doctrine du Juste Milieu » est elle aussi un enseignement de nos anciens sages.

Toutefois, ce qui précède concerne la fin de la dynastie Qing. Si cela avait été au début des Qing et que quelqu'un vous eût dénoncé, on aurait pu « exterminer votre clan jusqu'au neuvième degré de parenté » — même proposer « l'exil aux confins » n'aurait pas suffi. En pareil cas, on ne se serait pas donné la peine de discuter de Mencius ou de Confucius avec vous. La révolution vient à peine de réussir, et la situation ressemble sans doute aux débuts de la dynastie Qing. (Inachevé)

Ceci est une petite partie des « Notes nocturnes, n° 5 ». Les « Notes nocturnes » sont quelque chose que je commençai en 1927, avec l'intention de noter à la lumière de la lampe mes réflexions occasionnelles et de les réunir en un volume. Cette année-là, j'en publiai deux. Arrivé à Shanghai, ému par la sauvagerie des massacres, j'en écrivis encore un et demi, intitulé « Atrocités », où je parlais d'abord du supplice des chrétiens par le shogunat japonais, de la cruauté du tsar russe envers les révolutionnaires, et d'autres choses semblables. Mais bientôt je me heurtai à une vague de violentes dénonciations de l'humanitarisme, et j'en profitai pour me montrer paresseux et cessai d'écrire. Aujourd'hui, même le manuscrit a disparu.

Puis, l'année d'avant, Rou Shi (柔石) s'apprêtait à devenir rédacteur d'une revue dans une librairie et me demanda d'écrire quelque chose de décontracté, qui ne donne pas trop mal à la tête. Ce soir-là, je repensai aux « Notes nocturnes » et choisis ce titre. L'idée générale était de soutenir qu'en Chine, tant l'écriture que la vertu doivent avoir des précédents antiques, mais qu'on ne doit pas recopier des passages entiers textuellement ; il faut plutôt rapiécer de toutes parts de sorte que les coutures soient invisibles — alors seulement c'est considéré comme la perfection suprême. J'écrivis donc abondamment, mais au bout du compte cela ne revenait à rien — et les critiques appelleraient cela un bon essai, ou en prononceraient l'auteur un homme de bien. La racine du mal expliquant l'absence totale de progrès dans la société se trouve précisément là. Cette nuit-là, je ne terminai pas et allai me coucher. Le lendemain, Rou Shi vint me voir, et je lui montrai ce que j'avais écrit. Il fronça les sourcils, trouvant cela un peu trop verbeux, et craignant que cela ne prenne trop de place. Je convins donc avec lui de traduire plutôt un court texte, et mis celui-ci de côté.

Voilà plus d'un an maintenant que Rou Shi a été assassiné, et j'ai retrouvé par hasard ce manuscrit parmi mes papiers en désordre — la douleur est véritablement insupportable. J'ai voulu achever le texte complet, mais finalement je n'y suis pas parvenu. À peine posais-je la plume que mes pensées s'égaraient aussitôt vers autre chose. Ce que les anciens appelaient « l'homme et son instrument ont disparu tous deux » — voilà sans doute à quoi cela ressemble. Pour l'heure, je me contente d'annexer ici ce demi-essai, en guise de mémorial pour Rou Shi.

Consigné dans la nuit du 26 avril 1932.