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| − | + | Le chapitre precedent a retrace la longue prehistoire des connaissances europeennes sur la Chine, depuis les premieres references grecques aux « Seres » jusqu'aux recits de voyage medievaux et a l'ouverture du contact maritime par les Portugais. Il s'est conclu par un apercu general des contributions de la mission jesuite a la comprehension europeenne de la Chine. Le present chapitre revient sur cette mission pour l'examiner beaucoup plus en profondeur, en la traitant comme l'episode le plus determinant dans la formation de la sinologie occidentale avant l'etablissement de chaires universitaires au XIXe siecle. | |
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| − | [[Category:History of Sinology]] | + | Entre 1582, date a laquelle les premiers Jesuites penetrerent en Chine, et 1773, date a laquelle le pape Clement XIV dissolut la Compagnie de Jesus, quelque 456 Jesuites oeuvrerent dans la mission chinoise.<ref>David B. Honey, ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology'' (New Haven: American Oriental Society, 2001), preface, xxii.</ref> Ils produisirent un corpus extraordinaire d'erudition : dictionnaires, grammaires, traductions des classiques chinois, compilations historiques, atlas geographiques, observations astronomiques, traites philosophiques, et une vaste correspondance qui, par son volume et sa precision, constitua le plus riche ensemble d'ecrits europeens jamais consacre a une civilisation non europeenne avant l'ere moderne. Ils furent les premiers Europeens a atteindre une veritable maitrise du chinois classique, les premiers a traduire le canon confuceen dans une langue occidentale, et les premiers a composer des ouvrages originaux de philosophie et de science en chinois pour un lectorat chinois. |
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| + | == 2. La strategie d'accommodation : la methode de Ricci == | ||
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| + | Le coeur de la mission jesuite en Chine residait dans la « strategie d'accommodation » (''accommodatio'') — initialement formulee par le Visiteur jesuite Alessandro Valignano et perfectionnee en Chine par l'Italien Matteo Ricci (1552-1610). Cette strategie exigeait des missionnaires qu'ils apprennent la langue chinoise, adoptent le costume et le ceremonial chinois, maitrisent les classiques chinois et deployent la science et la technologie europeennes pour impressionner les elites — plutot que de se contenter de precher la doctrine chretienne. Le genie de Ricci fut de comprendre que, pour trouver une place en Chine, il fallait presenter le christianisme sous une forme intelligible et respectable pour les intellectuels chinois. | ||
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| + | L'erudition de Ricci etait exhaustive. L'intellectuel Ming Li Zhi en donna cette appreciation : « Il a lu tous les livres de notre pays, engageant des precepteurs pour corriger sa prononciation, des lettres verses dans les Quatre Livres pour en eclaircir le sens profond, et des experts dans les Six Classiques pour en expliquer les commentaires. » Cette description atteste de la profondeur du savoir de Ricci, mais revele aussi la nature de la sinologie jesuite : une entreprise collaborative dans laquelle des missionnaires europeens travaillaient en etroite cooperation avec des lettres chinois pour accomplir une traduction culturelle dans les deux sens. | ||
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| + | === 2.1 Les ecrits chinois de Ricci === | ||
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| + | Les ecrits de Ricci en langue chinoise exercerent une influence profonde sur le monde intellectuel chinois. Le ''Tianzhu Shiyi'' (Le Vrai Sens du Seigneur du Ciel, 1603) est un ouvrage d'apologetique chretienne compose sous forme de dialogue a la maniere chinoise, cherchant a demontrer la compatibilite de la doctrine chretienne avec le confucianisme des origines. Le ''Jiaoyou Lun'' (Traite de l'amitie, 1595) recueillait des maximes de sages occidentaux et gagna l'admiration des lettres chinois. Et sa mappemonde, le ''Kunyu Wanguo Quantu'' (Carte complete de tous les pays du monde, 1602), transforma la perception geographique des elites chinoises. | ||
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| + | === 2.2 Les contributions de Ricci au savoir europeen === | ||
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| + | Les contributions de Ricci au savoir europeen furent tout aussi fondatrices. Son manuscrit italien, les ''Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina'', traduit en latin par Nicolas Trigault et publie en 1615 sous le titre ''De Christiana Expeditione apud Sinas'', devint l'ouvrage de reference sur la Chine le plus fiable disponible en Europe, et le demeura jusqu'a la fin du XVIIe siecle. Le premier livre de l'ouvrage constitue un rapport exhaustif sur la Chine, couvrant sa geographie, ses ressources naturelles, son industrie et son commerce, son systeme d'education et d'examens, ses institutions administratives, ses coutumes et ses croyances religieuses. | ||
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| + | == 3. La traduction des classiques : introduire le confucianisme en Europe == | ||
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| + | === 3.1 Le ''Confucius Sinarum Philosophus'' (1687) === | ||
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| + | L'une des realisations les plus marquantes de la sinologie jesuite fut la traduction des classiques confuceens en latin. Le ''Confucius Sinarum Philosophus'' (Confucius, philosophe des Chinois), publie a Paris en 1687, contenait la traduction latine de trois des Quatre Livres — les ''Analectes'', la ''Grande Etude'' et l'''Invariable Milieu'' — due principalement a Prospero Intorcetta, Philippe Couplet, Christian Herdtrich et Francois de Rougemont. L'ouvrage etait accompagne d'une longue introduction, d'une biographie de Confucius et d'un commentaire etendu. | ||
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| + | La portee de cette traduction depassait largement le domaine linguistique. Elle fit connaitre Confucius et le confucianisme aux intellectuels europeens, influencant profondement la philosophie des Lumieres. Leibniz, Wolff et Voltaire s'appuyerent tous sur la pensee confuceenne telle que presentee dans cet ouvrage. La traduction elle-meme etait cependant un acte d'interpretation : les Jesuites traduisirent les concepts chinois dans le vocabulaire de la scolastique latine — rendant ''tian'' (le Ciel) par ''Deus'' (Dieu), ''li'' (les rites, la bienseance) par ''ratio'' (la raison), ''ren'' (l'humanite) par ''charitas'' (la charite) — imposant ainsi a la pensee confuceenne un cadre chretien qu'il faudrait des siecles pour demeler. | ||
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| + | === 3.2 Bouvet et le figurisme === | ||
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| + | Le jesuite francais Joachim Bouvet (1656-1730) developpa une ligne interpretative plus radicale connue sous le nom de « figurisme ». Bouvet soutenait que les classiques chinois — en particulier le ''Yijing'' (Livre des Mutations) — recelaient des traces cachees de la revelation chretienne, et que les anciens sages chinois etaient essentiellement des prophetes de l'Ancien Testament. Le figurisme de Bouvet fut condamne a Rome comme exces hermeneutique, mais il illustre un schema recurrent de l'erudition jesuite : la tentative de decouvrir dans les classiques chinois des messages compatibles avec le christianisme. | ||
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| + | == 4. Contributions linguistiques : dictionnaires et grammaires == | ||
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| + | Les Jesuites apporterent des contributions pionnieres a l'etude de la langue chinoise. | ||
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| + | '''Le Dictionnaire portugais-chinois de Ruggieri-Ricci''' (compile entre 1584 et 1588) : premier dictionnaire bilingue jamais compose entre une langue europeenne et le chinois, precedant l'Alphabet phonetique international de 305 ans. | ||
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| + | '''L'ouvrage phonologique de Trigault''' (''Xiru Ermu Zi'', 1626) : il developpa un systeme de romanisation du chinois qui servit de fondement a tous les systemes ulterieurs de romanisation. | ||
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| + | '''L'''Arte de la Lengua Mandarina'' de Francisco Varo''' (vers 1682) : premiere monographie occidentale a analyser systematiquement la grammaire chinoise, d'une influence durable sur la linguistique europeenne. | ||
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| + | '''La ''Notitia Linguae Sinicae'' de Joseph de Premare''' (1729/publiee en 1831) : pendant de longues annees, la grammaire chinoise la plus complete composee en Occident. L'analyse que Premare faisait du chinois classique — distinguant la langue litteraire de la langue parlee — temoignait d'une perspicacite linguistique en avance sur son temps. | ||
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| + | == 5. Diplomatie scientifique : astronomie, cartographie et technologie == | ||
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| + | La position des Jesuites en Chine devait beaucoup a leur expertise scientifique. Leur contribution a la reforme du calendrier fut particulierement remarquable : Johann Adam Schall von Bell (Tang Ruowang) et Ferdinand Verbiest (Nan Huairen) dirigerent successivement le Bureau d'astronomie imperial, mettant les connaissances astronomiques europeennes au service de la reforme du calendrier chinois. Les Jesuites participerent egalement a de grands projets cartographiques, dont le plus notable fut l'Atlas de l'Empire Kangxi (''Huangyu Quantulan Tu'', 1708-1718) — une carte complete du territoire chinois commandee par l'empereur Kangxi et realisee a l'aide des techniques de releve europeennes. | ||
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| + | Les Jesuites introduisirent aussi a la cour de Chine les mathematiques, l'hydraulique, l'optique, les techniques picturales europeennes (notamment le style sino-europeen de Giuseppe Castiglione, alias Lang Shining) et la musique. Ces contributions scientifiques assurerent la position des Jesuites au sein des elites chinoises et faciliterent leurs travaux savants. | ||
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| + | == 6. La Querelle des Rites == | ||
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| + | La « Querelle des Rites chinois » (vers 1630-1742) fut l'un des conflits internes les plus longs et les plus lourds de consequences dans l'histoire de l'Eglise catholique. La question centrale etait la suivante : les ceremonies chinoises de veneration des ancetres et de culte a Confucius etaient-elles des rites civils et seculiers — et donc compatibles avec la foi chretienne — ou des actes religieux et idolatres — et donc irreconciliables avec la doctrine chretienne ? | ||
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| + | Les Jesuites (en particulier les disciples de Ricci) soutenaient la premiere these, affirmant le caractere social et ceremoniel, et non religieux, de ces rites. Leurs adversaires — principalement les missionnaires dominicains et franciscains — y voyaient une idolatrie. Le conflit fut tranche par des decrets pontificaux en 1715 et 1742, qui interdirent aux chretiens chinois de participer aux ceremonies ancestrales — decision qui provoqua l'expulsion par l'empereur Kangxi des missionnaires refusant de s'y soumettre, portant un coup severe a l'entreprise catholique en Chine. | ||
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| + | Du point de vue de l'histoire de la sinologie, la Querelle des Rites revetit une importance considerable : elle engendra un vaste corpus de travaux savants sur la philosophie, la religion et les rituels chinois, stimulant l'etude approfondie de la culture chinoise en Europe. | ||
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| + | == 7. Du Halde et la ''Description de la Chine'' == | ||
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| + | L'oeuvre culminante de la sinologie jesuite fut la ''Description geographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise'' (1735) de Jean-Baptiste Du Halde (1674-1743). Cet ouvrage en quatre volumes — Du Halde lui-meme ne s'etait jamais rendu en Chine — rassemblait les rapports de centaines de missionnaires jesuites accumules sur cent cinquante ans, constituant la synthese la plus complete jamais produite par des Europeens sur la geographie, l'histoire, la politique, l'economie, la science et la culture de la Chine. L'ouvrage demeura pendant des decennies la reference principale de l'Europe sur la Chine et influenca profondement la vision chinoise de l'epoque des Lumieres. | ||
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| + | == 8. L'heritage de la sinologie jesuite == | ||
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| + | La dissolution de la Compagnie de Jesus en 1773 mit un terme brutal a la phase la plus productive de la sinologie missionnaire. Mais l'heritage des Jesuites etait immense. Ils avaient cree l'infrastructure de la sinologie europeenne — dictionnaires, grammaires, traductions et descriptions encyclopediques — qui rendit possible la naissance de la sinologie academique au XIXe siecle. Ils avaient etabli un canal de communication bidirectionnel entre les civilisations chinoise et europeenne, faisant connaitre la culture chinoise en Europe tout en introduisant la science europeenne en Chine. Au cours des deux siecles qui s'ecoulerent de Ricci a Du Halde, les Jesuites inventerent en fait le concept meme de « sinologie » — l'etude systematique de la langue, de la litterature, de l'histoire et de la philosophie chinoises par les methodes savantes europeennes. | ||
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| + | Comme l'a resume David Mungello, la mission jesuite constitua une « terre curieuse » ou « accommodation jesuite et origines de la sinologie » — un processus complexe dans lequel les imperatifs missionnaires et la quete du savoir s'entrelacerent pour poser les fondements de l'etude occidentale de la Chine. | ||
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| + | == Notes == | ||
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| + | == Bibliographie == | ||
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| + | * Du Halde, Jean-Baptiste. ''Description geographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise''. 4 vol. Paris, 1735. | ||
| + | * Honey, David B. ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology''. New Haven: American Oriental Society, 2001. | ||
| + | * Mungello, D. E. ''Curious Land: Jesuit Accommodation and the Origins of Sinology''. Honolulu: University of Hawai'i Press, 1989. | ||
| + | * Zhang Xiping 张西平. ''Xifang Hanxue Shiliu Jiang'' 西方汉学十六讲. Pekin : Foreign Language Teaching and Research Press, 2011. | ||
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Latest revision as of 01:59, 26 March 2026
Chapitre 2 : L'entreprise jesuite — De la linguistique missionnaire a la proto-sinologie (1582–1773)
1. Introduction : les Jesuites et la naissance du savoir sinologique europeen
Le chapitre precedent a retrace la longue prehistoire des connaissances europeennes sur la Chine, depuis les premieres references grecques aux « Seres » jusqu'aux recits de voyage medievaux et a l'ouverture du contact maritime par les Portugais. Il s'est conclu par un apercu general des contributions de la mission jesuite a la comprehension europeenne de la Chine. Le present chapitre revient sur cette mission pour l'examiner beaucoup plus en profondeur, en la traitant comme l'episode le plus determinant dans la formation de la sinologie occidentale avant l'etablissement de chaires universitaires au XIXe siecle.
Entre 1582, date a laquelle les premiers Jesuites penetrerent en Chine, et 1773, date a laquelle le pape Clement XIV dissolut la Compagnie de Jesus, quelque 456 Jesuites oeuvrerent dans la mission chinoise.[1] Ils produisirent un corpus extraordinaire d'erudition : dictionnaires, grammaires, traductions des classiques chinois, compilations historiques, atlas geographiques, observations astronomiques, traites philosophiques, et une vaste correspondance qui, par son volume et sa precision, constitua le plus riche ensemble d'ecrits europeens jamais consacre a une civilisation non europeenne avant l'ere moderne. Ils furent les premiers Europeens a atteindre une veritable maitrise du chinois classique, les premiers a traduire le canon confuceen dans une langue occidentale, et les premiers a composer des ouvrages originaux de philosophie et de science en chinois pour un lectorat chinois.
2. La strategie d'accommodation : la methode de Ricci
Le coeur de la mission jesuite en Chine residait dans la « strategie d'accommodation » (accommodatio) — initialement formulee par le Visiteur jesuite Alessandro Valignano et perfectionnee en Chine par l'Italien Matteo Ricci (1552-1610). Cette strategie exigeait des missionnaires qu'ils apprennent la langue chinoise, adoptent le costume et le ceremonial chinois, maitrisent les classiques chinois et deployent la science et la technologie europeennes pour impressionner les elites — plutot que de se contenter de precher la doctrine chretienne. Le genie de Ricci fut de comprendre que, pour trouver une place en Chine, il fallait presenter le christianisme sous une forme intelligible et respectable pour les intellectuels chinois.
L'erudition de Ricci etait exhaustive. L'intellectuel Ming Li Zhi en donna cette appreciation : « Il a lu tous les livres de notre pays, engageant des precepteurs pour corriger sa prononciation, des lettres verses dans les Quatre Livres pour en eclaircir le sens profond, et des experts dans les Six Classiques pour en expliquer les commentaires. » Cette description atteste de la profondeur du savoir de Ricci, mais revele aussi la nature de la sinologie jesuite : une entreprise collaborative dans laquelle des missionnaires europeens travaillaient en etroite cooperation avec des lettres chinois pour accomplir une traduction culturelle dans les deux sens.
2.1 Les ecrits chinois de Ricci
Les ecrits de Ricci en langue chinoise exercerent une influence profonde sur le monde intellectuel chinois. Le Tianzhu Shiyi (Le Vrai Sens du Seigneur du Ciel, 1603) est un ouvrage d'apologetique chretienne compose sous forme de dialogue a la maniere chinoise, cherchant a demontrer la compatibilite de la doctrine chretienne avec le confucianisme des origines. Le Jiaoyou Lun (Traite de l'amitie, 1595) recueillait des maximes de sages occidentaux et gagna l'admiration des lettres chinois. Et sa mappemonde, le Kunyu Wanguo Quantu (Carte complete de tous les pays du monde, 1602), transforma la perception geographique des elites chinoises.
2.2 Les contributions de Ricci au savoir europeen
Les contributions de Ricci au savoir europeen furent tout aussi fondatrices. Son manuscrit italien, les Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina, traduit en latin par Nicolas Trigault et publie en 1615 sous le titre De Christiana Expeditione apud Sinas, devint l'ouvrage de reference sur la Chine le plus fiable disponible en Europe, et le demeura jusqu'a la fin du XVIIe siecle. Le premier livre de l'ouvrage constitue un rapport exhaustif sur la Chine, couvrant sa geographie, ses ressources naturelles, son industrie et son commerce, son systeme d'education et d'examens, ses institutions administratives, ses coutumes et ses croyances religieuses.
3. La traduction des classiques : introduire le confucianisme en Europe
3.1 Le Confucius Sinarum Philosophus (1687)
L'une des realisations les plus marquantes de la sinologie jesuite fut la traduction des classiques confuceens en latin. Le Confucius Sinarum Philosophus (Confucius, philosophe des Chinois), publie a Paris en 1687, contenait la traduction latine de trois des Quatre Livres — les Analectes, la Grande Etude et l'Invariable Milieu — due principalement a Prospero Intorcetta, Philippe Couplet, Christian Herdtrich et Francois de Rougemont. L'ouvrage etait accompagne d'une longue introduction, d'une biographie de Confucius et d'un commentaire etendu.
La portee de cette traduction depassait largement le domaine linguistique. Elle fit connaitre Confucius et le confucianisme aux intellectuels europeens, influencant profondement la philosophie des Lumieres. Leibniz, Wolff et Voltaire s'appuyerent tous sur la pensee confuceenne telle que presentee dans cet ouvrage. La traduction elle-meme etait cependant un acte d'interpretation : les Jesuites traduisirent les concepts chinois dans le vocabulaire de la scolastique latine — rendant tian (le Ciel) par Deus (Dieu), li (les rites, la bienseance) par ratio (la raison), ren (l'humanite) par charitas (la charite) — imposant ainsi a la pensee confuceenne un cadre chretien qu'il faudrait des siecles pour demeler.
3.2 Bouvet et le figurisme
Le jesuite francais Joachim Bouvet (1656-1730) developpa une ligne interpretative plus radicale connue sous le nom de « figurisme ». Bouvet soutenait que les classiques chinois — en particulier le Yijing (Livre des Mutations) — recelaient des traces cachees de la revelation chretienne, et que les anciens sages chinois etaient essentiellement des prophetes de l'Ancien Testament. Le figurisme de Bouvet fut condamne a Rome comme exces hermeneutique, mais il illustre un schema recurrent de l'erudition jesuite : la tentative de decouvrir dans les classiques chinois des messages compatibles avec le christianisme.
4. Contributions linguistiques : dictionnaires et grammaires
Les Jesuites apporterent des contributions pionnieres a l'etude de la langue chinoise.
Le Dictionnaire portugais-chinois de Ruggieri-Ricci (compile entre 1584 et 1588) : premier dictionnaire bilingue jamais compose entre une langue europeenne et le chinois, precedant l'Alphabet phonetique international de 305 ans.
L'ouvrage phonologique de Trigault (Xiru Ermu Zi, 1626) : il developpa un systeme de romanisation du chinois qui servit de fondement a tous les systemes ulterieurs de romanisation.
'LArte de la Lengua Mandarina de Francisco Varo (vers 1682) : premiere monographie occidentale a analyser systematiquement la grammaire chinoise, d'une influence durable sur la linguistique europeenne.
La Notitia Linguae Sinicae de Joseph de Premare (1729/publiee en 1831) : pendant de longues annees, la grammaire chinoise la plus complete composee en Occident. L'analyse que Premare faisait du chinois classique — distinguant la langue litteraire de la langue parlee — temoignait d'une perspicacite linguistique en avance sur son temps.
5. Diplomatie scientifique : astronomie, cartographie et technologie
La position des Jesuites en Chine devait beaucoup a leur expertise scientifique. Leur contribution a la reforme du calendrier fut particulierement remarquable : Johann Adam Schall von Bell (Tang Ruowang) et Ferdinand Verbiest (Nan Huairen) dirigerent successivement le Bureau d'astronomie imperial, mettant les connaissances astronomiques europeennes au service de la reforme du calendrier chinois. Les Jesuites participerent egalement a de grands projets cartographiques, dont le plus notable fut l'Atlas de l'Empire Kangxi (Huangyu Quantulan Tu, 1708-1718) — une carte complete du territoire chinois commandee par l'empereur Kangxi et realisee a l'aide des techniques de releve europeennes.
Les Jesuites introduisirent aussi a la cour de Chine les mathematiques, l'hydraulique, l'optique, les techniques picturales europeennes (notamment le style sino-europeen de Giuseppe Castiglione, alias Lang Shining) et la musique. Ces contributions scientifiques assurerent la position des Jesuites au sein des elites chinoises et faciliterent leurs travaux savants.
6. La Querelle des Rites
La « Querelle des Rites chinois » (vers 1630-1742) fut l'un des conflits internes les plus longs et les plus lourds de consequences dans l'histoire de l'Eglise catholique. La question centrale etait la suivante : les ceremonies chinoises de veneration des ancetres et de culte a Confucius etaient-elles des rites civils et seculiers — et donc compatibles avec la foi chretienne — ou des actes religieux et idolatres — et donc irreconciliables avec la doctrine chretienne ?
Les Jesuites (en particulier les disciples de Ricci) soutenaient la premiere these, affirmant le caractere social et ceremoniel, et non religieux, de ces rites. Leurs adversaires — principalement les missionnaires dominicains et franciscains — y voyaient une idolatrie. Le conflit fut tranche par des decrets pontificaux en 1715 et 1742, qui interdirent aux chretiens chinois de participer aux ceremonies ancestrales — decision qui provoqua l'expulsion par l'empereur Kangxi des missionnaires refusant de s'y soumettre, portant un coup severe a l'entreprise catholique en Chine.
Du point de vue de l'histoire de la sinologie, la Querelle des Rites revetit une importance considerable : elle engendra un vaste corpus de travaux savants sur la philosophie, la religion et les rituels chinois, stimulant l'etude approfondie de la culture chinoise en Europe.
7. Du Halde et la Description de la Chine
L'oeuvre culminante de la sinologie jesuite fut la Description geographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (1735) de Jean-Baptiste Du Halde (1674-1743). Cet ouvrage en quatre volumes — Du Halde lui-meme ne s'etait jamais rendu en Chine — rassemblait les rapports de centaines de missionnaires jesuites accumules sur cent cinquante ans, constituant la synthese la plus complete jamais produite par des Europeens sur la geographie, l'histoire, la politique, l'economie, la science et la culture de la Chine. L'ouvrage demeura pendant des decennies la reference principale de l'Europe sur la Chine et influenca profondement la vision chinoise de l'epoque des Lumieres.
8. L'heritage de la sinologie jesuite
La dissolution de la Compagnie de Jesus en 1773 mit un terme brutal a la phase la plus productive de la sinologie missionnaire. Mais l'heritage des Jesuites etait immense. Ils avaient cree l'infrastructure de la sinologie europeenne — dictionnaires, grammaires, traductions et descriptions encyclopediques — qui rendit possible la naissance de la sinologie academique au XIXe siecle. Ils avaient etabli un canal de communication bidirectionnel entre les civilisations chinoise et europeenne, faisant connaitre la culture chinoise en Europe tout en introduisant la science europeenne en Chine. Au cours des deux siecles qui s'ecoulerent de Ricci a Du Halde, les Jesuites inventerent en fait le concept meme de « sinologie » — l'etude systematique de la langue, de la litterature, de l'histoire et de la philosophie chinoises par les methodes savantes europeennes.
Comme l'a resume David Mungello, la mission jesuite constitua une « terre curieuse » ou « accommodation jesuite et origines de la sinologie » — un processus complexe dans lequel les imperatifs missionnaires et la quete du savoir s'entrelacerent pour poser les fondements de l'etude occidentale de la Chine.
Notes
Bibliographie
- Du Halde, Jean-Baptiste. Description geographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise. 4 vol. Paris, 1735.
- Honey, David B. Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology. New Haven: American Oriental Society, 2001.
- Mungello, D. E. Curious Land: Jesuit Accommodation and the Origins of Sinology. Honolulu: University of Hawai'i Press, 1989.
- Zhang Xiping 张西平. Xifang Hanxue Shiliu Jiang 西方汉学十六讲. Pekin : Foreign Language Teaching and Research Press, 2011.
References
- ↑ David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven: American Oriental Society, 2001), preface, xxii.