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== Introduction ==
'''Traduction en cours'''
 
  
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La Russie occupe une position unique dans l'histoire de la sinologie mondiale. Seule puissance européenne partageant une frontière terrestre avec la Chine, la Russie développa sa tradition d'études chinoises non par l'exploration maritime ou l'expansion coloniale, mais par la diplomatie terrestre, le commerce frontalier et l'institution remarquable de la Mission ecclésiastique russe à Pékin. Des ambassades du XVIIe siècle d'Ivan Petline et de Nikolaï Milescu à l'érudition monumentale de Nikita Bitchourine et de Vassili Vassiliev, de l'Institut soviétique de l'Extrême-Orient aux défis auxquels la sinologie russe fait face dans la période post-soviétique, l'engagement russe avec la Chine a été façonné par la proximité, la rivalité et une intensité intellectuelle qui a produit certaines des contributions les plus distinguées à la sinologie mondiale. Ce chapitre retrace le développement de la sinologie russe à travers quatre siècles, en s'appuyant sur les cours pionniers de Zhang Xiping et la contribution de A. D. Pavlova.<ref>David B. Honey, ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology'' (New Haven: American Oriental Society, 2001), préface, xxii.</ref>
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== I. Le XVIIe siècle : premiers contacts ==
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=== 1.1 Les premières ambassades ===
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Les premiers contacts attestés entre la Russie et la Chine remontent au XIVe siècle, lorsque des Russes capturés furent incorporés dans la Garde impériale sous la dynastie Yuan. Le célèbre voyageur Afanassi Nikitine mentionna brièvement « Khatay » (la Chine) dans son récit du XVe siècle, ''Voyage au-delà des trois mers''. Mais c'est au XVIIe siècle, avec la consolidation de la dynastie Romanov, que la Russie commença à rechercher systématiquement des relations avec la Chine.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', préface, x.</ref>
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En 1618, la première ambassade diplomatique russe, dirigée par Ivan Petline, quitta Tobolsk pour la Chine. Bien que Petline se soit vu refuser une audience avec l'empereur Ming (n'ayant apporté aucun cadeau), son ''Rospis' Kitaiskogo Gosudarstva'' (Description de l'État chinois) fournit un récit détaillé de la route terrestre vers la Chine et une description de Pékin. Publié en traduction abrégée par Bergeron dans son ''Recueil de Divers Voyages'' (Leyde, 1729), le rapport de Petline influença non seulement les connaissances géographiques russes mais aussi européennes.<ref>Zhang Xiping, cours 1, « Introduction aux études sinologiques occidentales », p. 165–168.</ref>
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Les ambassades ultérieures — sous Fiodor Baïkov (1654), Piotr Godounov (1668–1669) et Nikolaï Milescu-Spafari (1675–1676) — approfondirent progressivement la compréhension russe de la Chine. Godounov compila la première « encyclopédie » russe de la Chine, s'appuyant sur des sources diverses incluant des informateurs tatars et boukhares. Milescu, un érudit moldave au service de la Russie, produisit trois ouvrages substantiels sur la Chine et la Sibérie pendant et après son ambassade, qui furent ultérieurement intégrés dans l'ouvrage de François Avril, ''Voyage en Divers États d'Europe et d'Asie'' (Paris, 1692–1693).<ref>Peter K. Bol, « The China Historical GIS », ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020).</ref>
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=== 1.2 Le traité de Nertchinsk ===
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À la fin du XVIIe siècle, les frontières russe et chinoise étaient entrées en contact direct, entraînant des affrontements militaires dans la région de l'Amour. Le traité de Nertchinsk (1689) — le premier traité de la Chine avec un État étranger — réglementa la frontière et établit le cadre des relations futures. Pour la sinologie, la conséquence la plus importante fut qu'il créa les conditions d'une présence russe durable à Pékin, qui allait devenir le fondement des études chinoises russes.<ref>Hilde De Weerdt, « MARKUS: Text Analysis and Reading Platform », in ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020) ; voir aussi le guide Digital Humanities de la bibliothèque de l'Université de Chicago.</ref>
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== II. Le XVIIIe siècle : accumulation et systématisation ==
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=== 2.1 La Mission ecclésiastique russe à Pékin ===
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L'établissement d'une église orthodoxe à Pékin pour les militaires russes capturés fournit à la Russie un point d'ancrage institutionnel unique dans la capitale chinoise. En 1715, la première Mission ecclésiastique russe fut formellement envoyée à Pékin. Après le traité de Kiakhta (1727), la Mission devint une institution régulière et rotative, chaque cohorte comprenant des membres du clergé et des étudiants qui séjournaient à Pékin pendant environ dix ans avant d'être remplacés. Cet arrangement — sans équivalent parmi les nations européennes — procura à la Russie une présence continue en Chine et un vivier permanent de spécialistes linguistiques et d'informateurs culturels pendant plus de deux siècles. La Mission a été justement qualifiée de « berceau de la sinologie russe ».<ref>Tu Hsiu-chih, « DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars », ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020).</ref>
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=== 2.2 La première génération de sinologues-traducteurs ===
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Les étudiants des premières Missions posèrent les fondements de l'érudition sinologique russe par un travail prodigieux de traduction :
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'''Illarion Rossokhine''' (deuxième Mission), qui passa douze ans à Pékin et servit comme traducteur au Lifanyuan (理藩院) et à l'École de langue russe du Cabinet, fut le premier Russe à traduire des textes chinois directement en russe. Ses travaux incluaient le ''Qianzi Wen'' (千字文), le ''Sanzi Jing'' (三字经), le ''Qinzheng Pingding Shuomo Fanglüe'' (亲征平定朔漠方略) et des portions du ''Daqing Yitong Zhi'' (大清一统志). Sa traduction du ''Baqi Tongzhi Chuji'' (八旗通志初集), publiée en seize volumes à Saint-Pétersbourg en 1784, demeure une référence pour les spécialistes de l'histoire militaire des Qing.<ref>Peter K. Bol et Wen-chin Chang, « The China Biographical Database », in ''Digital Humanities and East Asian Studies'' (Leyde : Brill, 2020).</ref>
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'''Alekseï Léontiev''' (troisième Mission) fut le traducteur le plus prolifique du XVIIIe siècle. Il produisit les premières versions russes du ''Daxue'' (大学), du ''Yijing'' (易经, en annexe de sa traduction du ''Daqing Lüli''), du ''Sanzi Jing'' et du recueil ''Pensées chinoises''. Ses traductions — vingt-deux ouvrages publiés au total — introduisirent la philosophie politique chinoise directement auprès du lectorat russe. L'idéal du ''Daxue'', selon lequel la culture de soi mène au bon gouvernement, trouva un écho puissant dans les aspirations des Lumières de la Russie de Catherine la Grande, et les œuvres de Léontiev furent réimprimées à plusieurs reprises et traduites en allemand et en français.<ref>Voir le chapitre 22 (Traduction) de ce volume sur les défis de la traduction par IA.</ref>
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=== 2.3 L'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg ===
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La fondation de l'Académie des sciences par Pierre le Grand en 1724 créa un cadre institutionnel pour l'étude systématique de l'Orient. L'orientaliste allemand Theophil Siegfried Bayer, qui rejoignit l'Académie en 1725, publia le ''Museum Sinicum'' (1730) — la première étude théorique européenne de la langue chinoise — et compila un dictionnaire latin-chinois en vingt-six volumes qui ne fut jamais publié. Bayer établit également une correspondance savante avec les missionnaires jésuites à Pékin, notamment Karel Slavíček et Antoine Gaubil, qui enrichit les connaissances de l'Académie en astronomie, histoire et géographie chinoises.<ref>« WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks », prépublication arXiv (2025).</ref>
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L'Académie organisa d'importantes expéditions scientifiques en Sibérie et aux frontières chinoises (Messerschmidt, 1720–1727 ; Müller, 1732–1743 ; Pallas, 1767–1774), qui produisirent d'abondantes données ethnographiques et géographiques sur les marches septentrionales de la Chine. L'Académie constitua également l'une des plus importantes collections européennes de manuscrits et de livres chinois : à la fin du XVIIIe siècle, ses fonds comptaient 238 titres.<ref>« Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance », ''Proceedings of EMNLP'' (2025).</ref>
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=== 2.4 L'enseignement de la langue chinoise ===
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L'enseignement organisé du chinois en Russie débuta en 1738, lorsque le Comité des affaires étrangères chargea un sujet Qing capturé nommé Zhou Ge d'enseigner le chinois et le mandchou à Moscou. Son élève Léontiev devint le sinologue le plus accompli de l'époque. Rossokhine organisa des cours de chinois à l'Académie des sciences de 1741 à 1751. En 1798, une école formelle pour traducteurs de chinois, mandchou, persan, turc et tatar fut établie sous l'égide du Comité des affaires étrangères, marquant le début de l'éducation sinologique institutionnalisée en Russie.<ref>« A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models », ''Scientific Reports'' 15 (2025).</ref>
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== III. Le XIXe siècle : l'ère de Bitchourine ==
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=== 3.1 Nikita Iakovlevitch Bitchourine (1777–1853) ===
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La figure qui éleva la sinologie russe au rang de discipline d'importance mondiale fut Nikita Bitchourine (Иакинф Бичурин), chef de la neuvième Mission ecclésiastique, qui vécut à Pékin pendant quatorze ans (1808–1821). Bitchourine maîtrisa le chinois classique et vernaculaire avec une rigueur extraordinaire, étudia les textes historiques et géographiques chinois avec une dévotion passionnée et rassembla un vaste corpus de matériaux primaires sur la Chine, l'Asie centrale, le Tibet et la Mongolie.<ref>Voir, par ex., Mark Edward Lewis et Curie Viragh, « Computational Stylistics and Chinese Literature », ''Journal of Chinese Literature and Culture'' 9, n° 1 (2022).</ref>
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La production savante de Bitchourine fut prodigieuse. Ses principales œuvres comprennent :
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* ''Description du Tibet'' (1828), fondée sur des sources chinoises et ses propres connaissances, qui fit découvrir aux lecteurs russes et européens une région largement inconnue ;
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* ''Notes sur la Mongolie'' (1828) ;
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* ''Histoire des quatre premiers khans de la maison de Gengis'' (1829), une reconstitution méticuleuse de l'histoire mongole fondée sur le ''Yuanshi'' ;
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* ''La Chine, ses habitants, mœurs, coutumes et éducation'' (1840), un portrait étendu de la société chinoise ;
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* ''Description détaillée de la Chine'' (1842), fondée sur le ''Daqing Yitong Zhi'', considérée comme son plus bel ouvrage de géographie chinoise ;
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* ''Recueil de matériaux sur les peuples anciens d'Asie centrale'' (achevé dans ses dernières années), une synthèse magistrale d'ethnographie centrasiatique.
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Bitchourine reçut cinq fois la plus haute distinction de l'Académie des sciences de Russie, le prix Demidov. Il fut élu membre correspondant de l'Académie et membre de la Société asiatique de Paris. Son érudition différait fondamentalement de celle des sinologues-missionnaires occidentaux en ce qu'il rejetait les cadres eurocentriques, défendait l'unicité et l'indépendance de la civilisation chinoise et présentait la Chine selon ses propres termes. Les grands poètes russes Pouchkine et Joukovski comptaient parmi ses relations, et sa ''Traduction versifiée du Classique des trois caractères'' (1829) entra dans le courant littéraire russe.<ref>Hilde De Weerdt, ''Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China'' (Cambridge : Harvard University Asia Center, 2015).</ref>
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Bitchourine apporta également des contributions décisives à la pédagogie de la langue chinoise. Son ''Manuel de langue chinoise'' (''Kitaiskaya Grammatika'', 1838), fondé sur des matériaux élaborés pendant son enseignement à Kiakhta, fut la première grammaire chinoise systématique rédigée en russe. Elle domina l'enseignement du chinois en Russie jusqu'au début du XXe siècle et fut réimprimée jusqu'en 1908.<ref>China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).</ref>
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=== 3.2 Vassili Vassiliev (1818–1900) ===
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La deuxième figure majeure de la sinologie russe du XIXe siècle fut Vassili Pavlovitch Vassiliev, étudiant de la dixième Mission ecclésiastique qui passa dix ans à Pékin (1840–1850). Les intérêts polymathiques de Vassiliev embrassaient la langue chinoise, la littérature, la philosophie, l'histoire, la géographie, le bouddhisme, le taoïsme et la tibétologie. Ses contributions comprennent :
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* Le ''Système graphique des caractères chinois : essai d'un dictionnaire chinois-russe'' (1867), qui introduisit le système d'indexation par ordre des traits devenu la méthode standard de la lexicographie russe pendant plus d'un siècle ;
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* ''Analyse des caractères chinois'', la première monographie européenne sur la phonologie, la morphologie et les systèmes d'écriture chinois ;
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* ''Une histoire de la littérature chinoise'' (1880), qui fit de l'histoire littéraire chinoise une matière universitaire pour la première fois au monde ;
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* ''Le bouddhisme : ses doctrines, son histoire et sa littérature'' et ''Histoire du bouddhisme indien'', traduits en allemand et en français et reconnus comme ayant surpassé toute l'érudition européenne antérieure sur le sujet ;
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* Des études fondatrices sur le taoïsme que le sinologue russe contemporain Tortchinov considérait comme possédant une « signification pionnière pour l'érudition mondiale ».
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Vassiliev occupa des chaires à l'Université de Kazan puis à l'Université de Saint-Pétersbourg, formant des générations de sinologues. Il fut élu membre correspondant de l'Académie des sciences en 1866 et académicien titulaire en 1886. Son insistance sur le fait que la langue chinoise possédait sa propre grammaire — distincte des catégories grammaticales des langues flexionnelles — et son concept de « racines de caractères » (''zigen'') furent des contributions originales à la linguistique comparée.<ref>Zhang Xiping, cours 1, p. 54–60.</ref>
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=== 3.3 L'archimandrite Palladius (Kafarov, 1817–1878) ===
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Palladius Kafarov servit trois fois en Chine (1840, 1849, 1859) et y passa plus de vingt ans. Il apporta des contributions significatives à l'étude du bouddhisme en Chine (incluant une traduction de la ''Vie du Bouddha'' tirée du ''Tripitaka''), de l'islam en Chine, de l'histoire mongole (traduisant le ''Changchun Zhenren Xiyouji'') et du christianisme chinois. Son ''Dictionnaire étymologique chinois-russe'' posthume (''Hanyu Eyu Hebi Yunbian'', 1888), compilé et complété par le consul Popov, devint la référence standard pour les sinologues et les diplomates russes pendant des décennies.<ref>Zhang Xiping, cours 1, p. 96–97, citant Li Xueqin.</ref>
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== IV. Le XXe siècle : institutionnalisation et idéologisation ==
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=== 4.1 La période impériale tardive et révolutionnaire ===
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Le XXe siècle apporta des transformations radicales à la sinologie russe. Les dernières décennies du régime tsariste virent l'établissement de la Faculté orientale à l'Université de Saint-Pétersbourg, où les successeurs de Vassiliev — dont Alekseïev, le grand sinologue littéraire — poursuivirent la tradition. La guerre russo-japonaise (1904–1905) et les révolutions chinoises de 1911 et 1949 déplacèrent l'attention savante des études classiques vers la politique, l'économie et la société chinoises modernes.<ref>Zhang Xiping, cours 1, p. 102–113.</ref>
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=== 4.2 La sinologie soviétique ===
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Sous le régime soviétique, la sinologie fut à la fois élargie et contrainte. La parenté idéologique entre l'URSS et la République populaire de Chine (1949–1960) entraîna une expansion considérable de la formation linguistique en chinois, la traduction de textes marxistes-léninistes en chinois et de textes chinois en russe, ainsi que d'importants échanges savants. Les principaux centres institutionnels étaient l'Institut d'études orientales de l'Académie des sciences soviétique à Moscou, l'Institut de l'Extrême-Orient (fondé en 1966), la Faculté d'études orientales de l'Université d'État de Léningrad (Saint-Pétersbourg) et l'Institut des pays d'Asie et d'Afrique de l'Université d'État de Moscou. Les sinologues soviétiques apportèrent d'importantes contributions à l'historiographie chinoise, à la linguistique, à l'archéologie et aux études littéraires, bien que leurs travaux aient souvent été contraints par l'orthodoxie marxiste-léniniste. La rupture sino-soviétique des années 1960 perturba gravement les échanges universitaires mais stimula également un nouvel intérêt pour la politique et les affaires militaires chinoises contemporaines.<ref>Zhang Xiping, cours 1, p. 114–117.</ref>
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=== 4.3 La contribution de Pavlova : une perspective de 400 ans ===
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A. D. Pavlova (万山翠) de l'Université de la Ville de Moscou a soutenu que la sinologie russe, célébrant plus de 400 ans depuis le début des contacts diplomatiques russo-chinois, constitue une composante digne et distinctive de la sinologie mondiale. Ses caractéristiques déterminantes incluent : le rôle unique de la Mission ecclésiastique comme avant-poste savant permanent à Pékin ; l'attention précoce et soutenue portée aux frontières septentrionales de la Chine (Mongolie, Mandchourie, Asie centrale) ; le développement de la lexicographie chinoise par le système d'ordre des traits ; et une tradition de respect envers la civilisation chinoise en tant que système culturel autonome, du rejet par Bitchourine de la condescendance missionnaire à l'accent soviétique sur la Chine comme société révolutionnaire sœur.<ref>« The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign », ''Bitter Winter'' (2024).</ref>
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== V. La sinologie russe post-soviétique ==
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=== 5.1 Défis et continuités ===
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L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 posa de graves défis à la sinologie russe. Le financement des instituts de recherche fut drastiquement réduit ; les salaires universitaires tombèrent à des niveaux qui poussèrent les chercheurs talentueux vers les affaires, le journalisme ou l'émigration ; et plusieurs programmes furent supprimés ou réduits. L'Université d'État de Saint-Pétersbourg ferma son programme sur l'économie chinoise vers 2011 par manque de financement. Comme un observateur l'a noté, seules quelques dizaines d'articles scientifiques sur la Chine étaient produits annuellement en russe, et leur qualité était en retard par rapport à la production en langue anglaise.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', préface, xxii.</ref>
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Néanmoins, la sinologie russe a fait preuve d'une résilience considérable. L'Institut des pays d'Asie et d'Afrique de l'Université d'État de Moscou continue de former des sinologues, tout comme l'École supérieure d'économie et l'Institut d'État des relations internationales de Moscou (MGIMO). L'Association pour l'avancement de la sinologie (Russinologie) sert de réseau professionnel et organise la conférence annuelle « La sinologie en Russie », le plus grand événement de ce type dans le pays. L'Initiative « Ceinture et Route » de la Chine et l'approfondissement des relations stratégiques sino-russes depuis 2014 ont généré une nouvelle demande d'expertise sur la Chine, bien que la mesure dans laquelle cela se traduira par un investissement savant durable reste à déterminer.<ref>« Academic Freedom and China », rapport de l'AAUP (2024) ; ''Sinology vs. the Disciplines, Then &amp; Now'', China Heritage (2019).</ref>
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=== 5.2 Forces contemporaines ===
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La sinologie russe conserve des forces particulières dans plusieurs domaines : la philosophie et la religion chinoises classiques (poursuivant la tradition de Vassiliev et Alekseïev) ; les études centrasiatiques et mongoles (s'appuyant sur Bitchourine et Kafarov) ; la pédagogie de la langue chinoise et la lexicographie ; et l'étude des relations sino-russes. Les fonds d'archives extraordinaires de l'Académie des sciences de Russie — comprenant les manuscrits de Rossokhine, Léontiev, Bitchourine et Vassiliev, ainsi que les collections de livres chinois accumulées au cours de trois siècles — constituent une ressource savante irremplaçable.<ref>« They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities », Human Rights Watch (2021).</ref>
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== VI. Conclusion ==
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La sinologie russe se distingue par sa longévité, sa continuité institutionnelle à travers la Mission ecclésiastique et les réalisations exceptionnelles de savants tels que Bitchourine et Vassiliev, qui abordèrent la Chine avec un sérieux et une sympathie qui les distinguaient de nombre de leurs contemporains occidentaux. L'insistance de Bitchourine à étudier la Chine à travers les sources chinoises, dans la langue chinoise, sans la lentille déformante de la supériorité occidentale, anticipa de plus d'un siècle l'approche « centrée sur la Chine » que Paul Cohen allait ultérieurement défendre dans la sinologie américaine. Les défis auxquels fait face la sinologie russe aujourd'hui sont réels, mais la tradition sur laquelle elle repose est profonde et résiliente, et la proximité géographique, politique et culturelle de la Russie et de la Chine garantit que l'étude de la Chine demeurera une question d'intérêt national vital pour les générations à venir.
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== Bibliographie ==
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Bitchourine, N. Ya. [Иакинф]. ''Kitaiskaya Grammatika'' [Grammaire chinoise]. Saint-Pétersbourg, 1838.
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Bitchourine, N. Ya. ''Opisanie Tibeta'' [Description du Tibet]. Saint-Pétersbourg, 1828.
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Bitchourine, N. Ya. ''Statisticheskoe Opisanie Kitaiskoi Imperii'' [Description détaillée de la Chine]. Saint-Pétersbourg, 1842.
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Kafarov, Palladius, et P. S. Popov. ''Kitaisko-Russkii Slovar''' [Dictionnaire chinois-russe]. Pékin : Tongwen Guan, 1888.
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Pavlova, A. D. (万山翠). « Sinology in Russia: 400 Years of Study » [俄罗斯400年的汉学研究]. Manuscrit inédit, Université de la Ville de Moscou.
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Skatchkov, P. E. ''Ocherki Istorii Russkogo Kitaevedeniya'' [Essais sur l'histoire de la sinologie russe]. Moscou : Naouka, 1977.
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Vassiliev, V. P. ''Analiz Kitaiskikh Ieroglifov'' [Analyse des caractères chinois]. Saint-Pétersbourg, 1866.
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Vassiliev, V. P. ''Ocherk Istorii Kitaiskoi Literatury'' [Esquisse de l'histoire de la littérature chinoise]. Saint-Pétersbourg, 1880.
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Zhang Xiping 张西平. ''Xifang Hanxue Shiliu Jiang'' 西方汉学十六讲. Pékin : Foreign Language Teaching and Research Press, 2011. Cours 14.
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== Références ==
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<references />
  
 
[[Category:History of Sinology]]
 
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Latest revision as of 05:27, 26 March 2026

Chapitre 16 : La Russie — De la Mission ecclésiastique aux études chinoises contemporaines

Introduction

La Russie occupe une position unique dans l'histoire de la sinologie mondiale. Seule puissance européenne partageant une frontière terrestre avec la Chine, la Russie développa sa tradition d'études chinoises non par l'exploration maritime ou l'expansion coloniale, mais par la diplomatie terrestre, le commerce frontalier et l'institution remarquable de la Mission ecclésiastique russe à Pékin. Des ambassades du XVIIe siècle d'Ivan Petline et de Nikolaï Milescu à l'érudition monumentale de Nikita Bitchourine et de Vassili Vassiliev, de l'Institut soviétique de l'Extrême-Orient aux défis auxquels la sinologie russe fait face dans la période post-soviétique, l'engagement russe avec la Chine a été façonné par la proximité, la rivalité et une intensité intellectuelle qui a produit certaines des contributions les plus distinguées à la sinologie mondiale. Ce chapitre retrace le développement de la sinologie russe à travers quatre siècles, en s'appuyant sur les cours pionniers de Zhang Xiping et la contribution de A. D. Pavlova.[1]

I. Le XVIIe siècle : premiers contacts

1.1 Les premières ambassades

Les premiers contacts attestés entre la Russie et la Chine remontent au XIVe siècle, lorsque des Russes capturés furent incorporés dans la Garde impériale sous la dynastie Yuan. Le célèbre voyageur Afanassi Nikitine mentionna brièvement « Khatay » (la Chine) dans son récit du XVe siècle, Voyage au-delà des trois mers. Mais c'est au XVIIe siècle, avec la consolidation de la dynastie Romanov, que la Russie commença à rechercher systématiquement des relations avec la Chine.[2]

En 1618, la première ambassade diplomatique russe, dirigée par Ivan Petline, quitta Tobolsk pour la Chine. Bien que Petline se soit vu refuser une audience avec l'empereur Ming (n'ayant apporté aucun cadeau), son Rospis' Kitaiskogo Gosudarstva (Description de l'État chinois) fournit un récit détaillé de la route terrestre vers la Chine et une description de Pékin. Publié en traduction abrégée par Bergeron dans son Recueil de Divers Voyages (Leyde, 1729), le rapport de Petline influença non seulement les connaissances géographiques russes mais aussi européennes.[3]

Les ambassades ultérieures — sous Fiodor Baïkov (1654), Piotr Godounov (1668–1669) et Nikolaï Milescu-Spafari (1675–1676) — approfondirent progressivement la compréhension russe de la Chine. Godounov compila la première « encyclopédie » russe de la Chine, s'appuyant sur des sources diverses incluant des informateurs tatars et boukhares. Milescu, un érudit moldave au service de la Russie, produisit trois ouvrages substantiels sur la Chine et la Sibérie pendant et après son ambassade, qui furent ultérieurement intégrés dans l'ouvrage de François Avril, Voyage en Divers États d'Europe et d'Asie (Paris, 1692–1693).[4]

1.2 Le traité de Nertchinsk

À la fin du XVIIe siècle, les frontières russe et chinoise étaient entrées en contact direct, entraînant des affrontements militaires dans la région de l'Amour. Le traité de Nertchinsk (1689) — le premier traité de la Chine avec un État étranger — réglementa la frontière et établit le cadre des relations futures. Pour la sinologie, la conséquence la plus importante fut qu'il créa les conditions d'une présence russe durable à Pékin, qui allait devenir le fondement des études chinoises russes.[5]

II. Le XVIIIe siècle : accumulation et systématisation

2.1 La Mission ecclésiastique russe à Pékin

L'établissement d'une église orthodoxe à Pékin pour les militaires russes capturés fournit à la Russie un point d'ancrage institutionnel unique dans la capitale chinoise. En 1715, la première Mission ecclésiastique russe fut formellement envoyée à Pékin. Après le traité de Kiakhta (1727), la Mission devint une institution régulière et rotative, chaque cohorte comprenant des membres du clergé et des étudiants qui séjournaient à Pékin pendant environ dix ans avant d'être remplacés. Cet arrangement — sans équivalent parmi les nations européennes — procura à la Russie une présence continue en Chine et un vivier permanent de spécialistes linguistiques et d'informateurs culturels pendant plus de deux siècles. La Mission a été justement qualifiée de « berceau de la sinologie russe ».[6]

2.2 La première génération de sinologues-traducteurs

Les étudiants des premières Missions posèrent les fondements de l'érudition sinologique russe par un travail prodigieux de traduction :

Illarion Rossokhine (deuxième Mission), qui passa douze ans à Pékin et servit comme traducteur au Lifanyuan (理藩院) et à l'École de langue russe du Cabinet, fut le premier Russe à traduire des textes chinois directement en russe. Ses travaux incluaient le Qianzi Wen (千字文), le Sanzi Jing (三字经), le Qinzheng Pingding Shuomo Fanglüe (亲征平定朔漠方略) et des portions du Daqing Yitong Zhi (大清一统志). Sa traduction du Baqi Tongzhi Chuji (八旗通志初集), publiée en seize volumes à Saint-Pétersbourg en 1784, demeure une référence pour les spécialistes de l'histoire militaire des Qing.[7]

Alekseï Léontiev (troisième Mission) fut le traducteur le plus prolifique du XVIIIe siècle. Il produisit les premières versions russes du Daxue (大学), du Yijing (易经, en annexe de sa traduction du Daqing Lüli), du Sanzi Jing et du recueil Pensées chinoises. Ses traductions — vingt-deux ouvrages publiés au total — introduisirent la philosophie politique chinoise directement auprès du lectorat russe. L'idéal du Daxue, selon lequel la culture de soi mène au bon gouvernement, trouva un écho puissant dans les aspirations des Lumières de la Russie de Catherine la Grande, et les œuvres de Léontiev furent réimprimées à plusieurs reprises et traduites en allemand et en français.[8]

2.3 L'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg

La fondation de l'Académie des sciences par Pierre le Grand en 1724 créa un cadre institutionnel pour l'étude systématique de l'Orient. L'orientaliste allemand Theophil Siegfried Bayer, qui rejoignit l'Académie en 1725, publia le Museum Sinicum (1730) — la première étude théorique européenne de la langue chinoise — et compila un dictionnaire latin-chinois en vingt-six volumes qui ne fut jamais publié. Bayer établit également une correspondance savante avec les missionnaires jésuites à Pékin, notamment Karel Slavíček et Antoine Gaubil, qui enrichit les connaissances de l'Académie en astronomie, histoire et géographie chinoises.[9]

L'Académie organisa d'importantes expéditions scientifiques en Sibérie et aux frontières chinoises (Messerschmidt, 1720–1727 ; Müller, 1732–1743 ; Pallas, 1767–1774), qui produisirent d'abondantes données ethnographiques et géographiques sur les marches septentrionales de la Chine. L'Académie constitua également l'une des plus importantes collections européennes de manuscrits et de livres chinois : à la fin du XVIIIe siècle, ses fonds comptaient 238 titres.[10]

2.4 L'enseignement de la langue chinoise

L'enseignement organisé du chinois en Russie débuta en 1738, lorsque le Comité des affaires étrangères chargea un sujet Qing capturé nommé Zhou Ge d'enseigner le chinois et le mandchou à Moscou. Son élève Léontiev devint le sinologue le plus accompli de l'époque. Rossokhine organisa des cours de chinois à l'Académie des sciences de 1741 à 1751. En 1798, une école formelle pour traducteurs de chinois, mandchou, persan, turc et tatar fut établie sous l'égide du Comité des affaires étrangères, marquant le début de l'éducation sinologique institutionnalisée en Russie.[11]

III. Le XIXe siècle : l'ère de Bitchourine

3.1 Nikita Iakovlevitch Bitchourine (1777–1853)

La figure qui éleva la sinologie russe au rang de discipline d'importance mondiale fut Nikita Bitchourine (Иакинф Бичурин), chef de la neuvième Mission ecclésiastique, qui vécut à Pékin pendant quatorze ans (1808–1821). Bitchourine maîtrisa le chinois classique et vernaculaire avec une rigueur extraordinaire, étudia les textes historiques et géographiques chinois avec une dévotion passionnée et rassembla un vaste corpus de matériaux primaires sur la Chine, l'Asie centrale, le Tibet et la Mongolie.[12]

La production savante de Bitchourine fut prodigieuse. Ses principales œuvres comprennent :

  • Description du Tibet (1828), fondée sur des sources chinoises et ses propres connaissances, qui fit découvrir aux lecteurs russes et européens une région largement inconnue ;
  • Notes sur la Mongolie (1828) ;
  • Histoire des quatre premiers khans de la maison de Gengis (1829), une reconstitution méticuleuse de l'histoire mongole fondée sur le Yuanshi ;
  • La Chine, ses habitants, mœurs, coutumes et éducation (1840), un portrait étendu de la société chinoise ;
  • Description détaillée de la Chine (1842), fondée sur le Daqing Yitong Zhi, considérée comme son plus bel ouvrage de géographie chinoise ;
  • Recueil de matériaux sur les peuples anciens d'Asie centrale (achevé dans ses dernières années), une synthèse magistrale d'ethnographie centrasiatique.

Bitchourine reçut cinq fois la plus haute distinction de l'Académie des sciences de Russie, le prix Demidov. Il fut élu membre correspondant de l'Académie et membre de la Société asiatique de Paris. Son érudition différait fondamentalement de celle des sinologues-missionnaires occidentaux en ce qu'il rejetait les cadres eurocentriques, défendait l'unicité et l'indépendance de la civilisation chinoise et présentait la Chine selon ses propres termes. Les grands poètes russes Pouchkine et Joukovski comptaient parmi ses relations, et sa Traduction versifiée du Classique des trois caractères (1829) entra dans le courant littéraire russe.[13]

Bitchourine apporta également des contributions décisives à la pédagogie de la langue chinoise. Son Manuel de langue chinoise (Kitaiskaya Grammatika, 1838), fondé sur des matériaux élaborés pendant son enseignement à Kiakhta, fut la première grammaire chinoise systématique rédigée en russe. Elle domina l'enseignement du chinois en Russie jusqu'au début du XXe siècle et fut réimprimée jusqu'en 1908.[14]

3.2 Vassili Vassiliev (1818–1900)

La deuxième figure majeure de la sinologie russe du XIXe siècle fut Vassili Pavlovitch Vassiliev, étudiant de la dixième Mission ecclésiastique qui passa dix ans à Pékin (1840–1850). Les intérêts polymathiques de Vassiliev embrassaient la langue chinoise, la littérature, la philosophie, l'histoire, la géographie, le bouddhisme, le taoïsme et la tibétologie. Ses contributions comprennent :

  • Le Système graphique des caractères chinois : essai d'un dictionnaire chinois-russe (1867), qui introduisit le système d'indexation par ordre des traits devenu la méthode standard de la lexicographie russe pendant plus d'un siècle ;
  • Analyse des caractères chinois, la première monographie européenne sur la phonologie, la morphologie et les systèmes d'écriture chinois ;
  • Une histoire de la littérature chinoise (1880), qui fit de l'histoire littéraire chinoise une matière universitaire pour la première fois au monde ;
  • Le bouddhisme : ses doctrines, son histoire et sa littérature et Histoire du bouddhisme indien, traduits en allemand et en français et reconnus comme ayant surpassé toute l'érudition européenne antérieure sur le sujet ;
  • Des études fondatrices sur le taoïsme que le sinologue russe contemporain Tortchinov considérait comme possédant une « signification pionnière pour l'érudition mondiale ».

Vassiliev occupa des chaires à l'Université de Kazan puis à l'Université de Saint-Pétersbourg, formant des générations de sinologues. Il fut élu membre correspondant de l'Académie des sciences en 1866 et académicien titulaire en 1886. Son insistance sur le fait que la langue chinoise possédait sa propre grammaire — distincte des catégories grammaticales des langues flexionnelles — et son concept de « racines de caractères » (zigen) furent des contributions originales à la linguistique comparée.[15]

3.3 L'archimandrite Palladius (Kafarov, 1817–1878)

Palladius Kafarov servit trois fois en Chine (1840, 1849, 1859) et y passa plus de vingt ans. Il apporta des contributions significatives à l'étude du bouddhisme en Chine (incluant une traduction de la Vie du Bouddha tirée du Tripitaka), de l'islam en Chine, de l'histoire mongole (traduisant le Changchun Zhenren Xiyouji) et du christianisme chinois. Son Dictionnaire étymologique chinois-russe posthume (Hanyu Eyu Hebi Yunbian, 1888), compilé et complété par le consul Popov, devint la référence standard pour les sinologues et les diplomates russes pendant des décennies.[16]

IV. Le XXe siècle : institutionnalisation et idéologisation

4.1 La période impériale tardive et révolutionnaire

Le XXe siècle apporta des transformations radicales à la sinologie russe. Les dernières décennies du régime tsariste virent l'établissement de la Faculté orientale à l'Université de Saint-Pétersbourg, où les successeurs de Vassiliev — dont Alekseïev, le grand sinologue littéraire — poursuivirent la tradition. La guerre russo-japonaise (1904–1905) et les révolutions chinoises de 1911 et 1949 déplacèrent l'attention savante des études classiques vers la politique, l'économie et la société chinoises modernes.[17]

4.2 La sinologie soviétique

Sous le régime soviétique, la sinologie fut à la fois élargie et contrainte. La parenté idéologique entre l'URSS et la République populaire de Chine (1949–1960) entraîna une expansion considérable de la formation linguistique en chinois, la traduction de textes marxistes-léninistes en chinois et de textes chinois en russe, ainsi que d'importants échanges savants. Les principaux centres institutionnels étaient l'Institut d'études orientales de l'Académie des sciences soviétique à Moscou, l'Institut de l'Extrême-Orient (fondé en 1966), la Faculté d'études orientales de l'Université d'État de Léningrad (Saint-Pétersbourg) et l'Institut des pays d'Asie et d'Afrique de l'Université d'État de Moscou. Les sinologues soviétiques apportèrent d'importantes contributions à l'historiographie chinoise, à la linguistique, à l'archéologie et aux études littéraires, bien que leurs travaux aient souvent été contraints par l'orthodoxie marxiste-léniniste. La rupture sino-soviétique des années 1960 perturba gravement les échanges universitaires mais stimula également un nouvel intérêt pour la politique et les affaires militaires chinoises contemporaines.[18]

4.3 La contribution de Pavlova : une perspective de 400 ans

A. D. Pavlova (万山翠) de l'Université de la Ville de Moscou a soutenu que la sinologie russe, célébrant plus de 400 ans depuis le début des contacts diplomatiques russo-chinois, constitue une composante digne et distinctive de la sinologie mondiale. Ses caractéristiques déterminantes incluent : le rôle unique de la Mission ecclésiastique comme avant-poste savant permanent à Pékin ; l'attention précoce et soutenue portée aux frontières septentrionales de la Chine (Mongolie, Mandchourie, Asie centrale) ; le développement de la lexicographie chinoise par le système d'ordre des traits ; et une tradition de respect envers la civilisation chinoise en tant que système culturel autonome, du rejet par Bitchourine de la condescendance missionnaire à l'accent soviétique sur la Chine comme société révolutionnaire sœur.[19]

V. La sinologie russe post-soviétique

5.1 Défis et continuités

L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 posa de graves défis à la sinologie russe. Le financement des instituts de recherche fut drastiquement réduit ; les salaires universitaires tombèrent à des niveaux qui poussèrent les chercheurs talentueux vers les affaires, le journalisme ou l'émigration ; et plusieurs programmes furent supprimés ou réduits. L'Université d'État de Saint-Pétersbourg ferma son programme sur l'économie chinoise vers 2011 par manque de financement. Comme un observateur l'a noté, seules quelques dizaines d'articles scientifiques sur la Chine étaient produits annuellement en russe, et leur qualité était en retard par rapport à la production en langue anglaise.[20]

Néanmoins, la sinologie russe a fait preuve d'une résilience considérable. L'Institut des pays d'Asie et d'Afrique de l'Université d'État de Moscou continue de former des sinologues, tout comme l'École supérieure d'économie et l'Institut d'État des relations internationales de Moscou (MGIMO). L'Association pour l'avancement de la sinologie (Russinologie) sert de réseau professionnel et organise la conférence annuelle « La sinologie en Russie », le plus grand événement de ce type dans le pays. L'Initiative « Ceinture et Route » de la Chine et l'approfondissement des relations stratégiques sino-russes depuis 2014 ont généré une nouvelle demande d'expertise sur la Chine, bien que la mesure dans laquelle cela se traduira par un investissement savant durable reste à déterminer.[21]

5.2 Forces contemporaines

La sinologie russe conserve des forces particulières dans plusieurs domaines : la philosophie et la religion chinoises classiques (poursuivant la tradition de Vassiliev et Alekseïev) ; les études centrasiatiques et mongoles (s'appuyant sur Bitchourine et Kafarov) ; la pédagogie de la langue chinoise et la lexicographie ; et l'étude des relations sino-russes. Les fonds d'archives extraordinaires de l'Académie des sciences de Russie — comprenant les manuscrits de Rossokhine, Léontiev, Bitchourine et Vassiliev, ainsi que les collections de livres chinois accumulées au cours de trois siècles — constituent une ressource savante irremplaçable.[22]

VI. Conclusion

La sinologie russe se distingue par sa longévité, sa continuité institutionnelle à travers la Mission ecclésiastique et les réalisations exceptionnelles de savants tels que Bitchourine et Vassiliev, qui abordèrent la Chine avec un sérieux et une sympathie qui les distinguaient de nombre de leurs contemporains occidentaux. L'insistance de Bitchourine à étudier la Chine à travers les sources chinoises, dans la langue chinoise, sans la lentille déformante de la supériorité occidentale, anticipa de plus d'un siècle l'approche « centrée sur la Chine » que Paul Cohen allait ultérieurement défendre dans la sinologie américaine. Les défis auxquels fait face la sinologie russe aujourd'hui sont réels, mais la tradition sur laquelle elle repose est profonde et résiliente, et la proximité géographique, politique et culturelle de la Russie et de la Chine garantit que l'étude de la Chine demeurera une question d'intérêt national vital pour les générations à venir.

Bibliographie

Bitchourine, N. Ya. [Иакинф]. Kitaiskaya Grammatika [Grammaire chinoise]. Saint-Pétersbourg, 1838.

Bitchourine, N. Ya. Opisanie Tibeta [Description du Tibet]. Saint-Pétersbourg, 1828.

Bitchourine, N. Ya. Statisticheskoe Opisanie Kitaiskoi Imperii [Description détaillée de la Chine]. Saint-Pétersbourg, 1842.

Kafarov, Palladius, et P. S. Popov. Kitaisko-Russkii Slovar' [Dictionnaire chinois-russe]. Pékin : Tongwen Guan, 1888.

Pavlova, A. D. (万山翠). « Sinology in Russia: 400 Years of Study » [俄罗斯400年的汉学研究]. Manuscrit inédit, Université de la Ville de Moscou.

Skatchkov, P. E. Ocherki Istorii Russkogo Kitaevedeniya [Essais sur l'histoire de la sinologie russe]. Moscou : Naouka, 1977.

Vassiliev, V. P. Analiz Kitaiskikh Ieroglifov [Analyse des caractères chinois]. Saint-Pétersbourg, 1866.

Vassiliev, V. P. Ocherk Istorii Kitaiskoi Literatury [Esquisse de l'histoire de la littérature chinoise]. Saint-Pétersbourg, 1880.

Zhang Xiping 张西平. Xifang Hanxue Shiliu Jiang 西方汉学十六讲. Pékin : Foreign Language Teaching and Research Press, 2011. Cours 14.

Références

  1. David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven: American Oriental Society, 2001), préface, xxii.
  2. Honey, Incense at the Altar, préface, x.
  3. Zhang Xiping, cours 1, « Introduction aux études sinologiques occidentales », p. 165–168.
  4. Peter K. Bol, « The China Historical GIS », Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020).
  5. Hilde De Weerdt, « MARKUS: Text Analysis and Reading Platform », in Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020) ; voir aussi le guide Digital Humanities de la bibliothèque de l'Université de Chicago.
  6. Tu Hsiu-chih, « DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars », Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020).
  7. Peter K. Bol et Wen-chin Chang, « The China Biographical Database », in Digital Humanities and East Asian Studies (Leyde : Brill, 2020).
  8. Voir le chapitre 22 (Traduction) de ce volume sur les défis de la traduction par IA.
  9. « WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks », prépublication arXiv (2025).
  10. « Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance », Proceedings of EMNLP (2025).
  11. « A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models », Scientific Reports 15 (2025).
  12. Voir, par ex., Mark Edward Lewis et Curie Viragh, « Computational Stylistics and Chinese Literature », Journal of Chinese Literature and Culture 9, n° 1 (2022).
  13. Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge : Harvard University Asia Center, 2015).
  14. China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).
  15. Zhang Xiping, cours 1, p. 54–60.
  16. Zhang Xiping, cours 1, p. 96–97, citant Li Xueqin.
  17. Zhang Xiping, cours 1, p. 102–113.
  18. Zhang Xiping, cours 1, p. 114–117.
  19. « The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign », Bitter Winter (2024).
  20. Honey, Incense at the Altar, préface, xxii.
  21. « Academic Freedom and China », rapport de l'AAUP (2024) ; Sinology vs. the Disciplines, Then & Now, China Heritage (2019).
  22. « They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities », Human Rights Watch (2021).