History of Sinology/fr/Chapter 12

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Chapitre 12 : L'Italie — De Matteo Ricci a la sinologie italienne contemporaine

1. L'heritage de Ricci : l'Italie, berceau de la sinologie europeenne

Aucun pays ne peut revendiquer un role plus long ni plus consequent dans la rencontre europeenne avec la Chine que l'Italie. Du Divisament dou Monde de Marco Polo a la fin du XIIIe siecle a la mission fondatrice de Matteo Ricci au tournant du XVIIe, des ethnographies jesuites qui forgerent l'image de la Chine pendant les Lumieres au renouveau de la sinologie professionnelle d'apres-guerre a Rome, Naples et Venise, les erudits, voyageurs, missionnaires et diplomates italiens se sont trouves a chaque tournant decisif de l'histoire de l'engagement occidental avec la civilisation chinoise. Comme l'a observe le distingue sinologue italien Giuliano Bertuccioli, pendant une tres longue periode de l'histoire europeenne, « le contact entre la Chine et l'Occident peut etre dit essentiellement un contact entre la Chine et l'Italie ».[1]

Pourtant, la sinologie italienne est aussi, paradoxalement, une discipline jeune. Apres la suppression de l'ordre jesuite en 1773, l'Italie entra dans une longue periode d'inactivite relative en matiere d'etudes chinoises — ce que Bertuccioli appelait une « fenetre vide » (finestra vuota) — qui dura, avec de breves interruptions, jusqu'au milieu du XXe siecle. La renaissance de la sinologie italienne apres la Seconde Guerre mondiale, sous la direction de figures telles que Bertuccioli, Lionello Lanciotti et leurs eleves, represente l'une des histoires les plus remarquables de reconstruction institutionnelle dans l'histoire moderne des sciences humaines. La sinologie italienne contemporaine, bien que plus modeste en echelle que ses homologues francaise, allemande ou americaine, a produit des travaux de la plus haute distinction, en particulier dans les domaines des relations sino-italiennes, de la litterature chinoise classique, de l'histoire sociale et culturelle des Ming et des Qing, et de l'etude de la mission jesuite.

L'arc de la sinologie italienne s'etend des voyageurs medievaux a la grande epoque de la mission jesuite, la longue parenthese des XVIIIe et XIXe siecles, et le renouveau d'apres-guerre qui a fait des etudes chinoises italiennes une force a nouveau significative dans la recherche internationale.

2. Les voyageurs italiens medievaux et la decouverte du Cathay

2.1 La paix mongole et les marchands italiens

Les conquetes mongoles du XIIIe siecle creerent les conditions qui rendirent possible le contact direct entre l'Europe et la Chine. La Pax Mongolica — la periode de paix et de stabilite relatives a travers le vaste empire eurasien — ouvrit des routes terrestres que les marchands italiens furent parmi les premiers Europeens a exploiter. Le marchand florentin Francesco Balducci Pegolotti, dans son manuel commercial Libro di Divisamenti di Paesi, decrivit une route commerciale allant du port de Tana sur le Don, a travers la steppe d'Asie centrale, jusqu'en Chine, assurant ses lecteurs que « de jour comme de nuit, la route est entierement sure… si vous voyagez avec soixante compagnons, vous serez aussi en securite que dans votre propre maison ».[2]

Ce furent les voyageurs italiens — freres mendiants et marchands — qui produisirent les recits medievaux europeens les plus influents sur la Chine. Giovanni di Pian del Carpine, l'emissaire franciscain qui atteignit la cour mongole en 1246, fut le premier Europeen a laisser un temoignage ecrit substantiel du monde mongol. Son successeur Willem van Rubroeck, bien que flamand, transmit son recit a travers les reseaux de la chretiente latine dans lesquels les ecclesiastiques italiens jouaient un role central. Mais ce fut Marco Polo dont le recit transforma la conscience europeenne de la Chine, et dont l'heritage allait resonner a travers des siecles de relations sino-europeennes.

2.2 L'influence durable de Marco Polo

Le Divisament dou Monde (1298) de Marco Polo a ete traite en detail au chapitre 1 de cet ouvrage, mais sa signification pour l'histoire de la sinologie italienne merite d'etre soulignee davantage. L'impact du livre depassa largement la geographie : il stimula l'imaginaire seculier de l'Italie de la Renaissance, presentant « une Chine de chair et de sang devant les yeux europeens » et creant ce qu'un erudit appela « un symbole d'une nouvelle vie de reve italienne, un royaume ideal d'aspiration mondaine ».[3] L'exemplaire annote du Divisament possede par Christophe Colomb, conserve a Seville, temoigne du role du livre dans l'inspiration de l'Age des Decouvertes.

Pour la sinologie italienne en particulier, l'heritage de Polo etablit une tradition d'engagement italien avec la Chine que les generations suivantes invoqueraient consciemment. Lorsque Matteo Ricci arriva en Chine en 1583, il avait conscience de marcher sur les traces de ses compatriotes medievaux. Lorsque le sinologue du XXe siecle Bertuccioli ecrivit son magistral Italia e Cina, il commenca son recit par les plus anciens contacts entre l'Empire romain et la dynastie Han, tracant un arc ininterrompu de fascination italienne pour la Chine a travers deux millenaires.

2.3 La mission franciscaine dans la Chine des Yuan

Entre Marco Polo et les Jesuites, plusieurs franciscains italiens apporterent des contributions significatives a la connaissance europeenne de la Chine. Giovanni di Montecorvino (1247–1328), arrive a Pekin (Dadu) en 1294 porteur de lettres du pape Nicolas IV a l'empereur Yuan, fonda effectivement l'Eglise catholique en Chine. Ses trois lettres conservees constituent des temoignages documentaires authentiques sur la societe de la fin des Yuan. Odoric de Pordenone (v. 1286–1331) voyagea extensivement a travers la Chine meridionale pendant six ans, visitant Guangzhou, Quanzhou, Fuzhou, Hangzhou, Yangzhou et Nankin, produisant les descriptions les plus geographiquement etendues de villes chinoises qu'aucun Europeen eut encore tentees. Giovanni de' Marignolli, arrive a Dadu en 1342 en qualite d'envoye papal, fut recu avec ceremonie par le dernier empereur Yuan et lui presenta un cheval qui inspira cinq poemes et odes dans le Yuanshi xuanji.[4]

Ces recits franciscains, bien que moins celebres que celui de Marco Polo, contribuerent materiellement a l'image europeenne de la Chine et maintinrent le lien italien avec l'Extreme-Orient pendant les decennies precedant le grand age de l'exploration maritime.

3. La mission jesuite : la plus grande contribution de l'Italie a la sinologie ancienne

3.1 Michele Ruggieri et les fondements de la sinologie missionnaire

L'histoire de la mission jesuite en Chine, et donc l'histoire de la sinologie europeenne systematique, commence par un Italien : Michele Ruggieri (1543–1607). Ne a Spinazzola dans le sud de l'Italie, Ruggieri possedait deux doctorats en droit et avait exerce des fonctions municipales avant d'entrer dans la Compagnie de Jesus. Il arriva a Macao en 1579 et, suivant la directive du Visiteur jesuite Alessandro Valignano selon laquelle les missionnaires entrant en Chine « devaient apprendre la parole et l'ecriture chinoises », se mit immediatement a etudier la langue chinoise.[5]

Les difficultes rencontrees par Ruggieri eclairent l'immense defi qui se presentait aux premiers etudiants europeens du chinois. Dans une lettre au Superieur general de la Compagnie, il decrivit son experience avec une candeur remarquable :

Le Pere Visiteur m'ecrivit, m'ordonnant d'apprendre la langue et l'ecriture chinoises, en progressant egalement dans la lecture, l'ecriture et la parole. J'obeis immediatement a l'ordre de toutes mes forces. Mais la langue et l'ecriture chinoises ne ressemblent pas seulement a celles de notre pays mais a celles de tout autre pays au monde : il n'y a pas d'alphabet, pas de nombre fixe de caracteres, et chaque caractere possede sa propre signification. Meme pour les Chinois eux-memes, il faut quinze ans de travail acharne pour pouvoir lire leurs livres.[6]

La methode initiale d'apprentissage de Ruggieri etait la technique de reconnaissance par l'image utilisee par les enfants. Comme il l'expliqua dans une lettre de 1583 : « Au debut, il etait tres difficile de trouver un professeur qui put m'enseigner le mandarin, mais il m'etait absolument necessaire de l'apprendre pour le travail missionnaire… J'ai donc trouve un professeur, et ne pouvais apprendre la langue chinoise qu'a travers des images : il dessinait un cheval, me disait que cet animal s'appelle ma en chinois, et ainsi de suite pour tout le reste. »[7] Malgre ces obstacles, en deux ans et quatre mois, Ruggieri pouvait reconnaitre 15 000 caracteres chinois et avait commence a lire des livres chinois ; en trois ans, il ecrivait en chinois.

La realisation savante la plus significative de Ruggieri fut la premiere traduction d'un classique chinois dans une langue europeenne. En 1593, sa traduction latine de portions du Daxue (Grande Etude) fut publiee a Rome par l'erudit jesuite Antonio Possevino dans son encyclopedique Bibliotheca Selecta. Bien que cette traduction partielle n'ait suscite que peu d'attention immediate, elle constitua un jalon dans l'histoire de la sinologie occidentale : la premiere fois qu'un texte du canon confuceen etait rendu dans une langue occidentale. Le manuscrit complet de la traduction latine des Quatre Livres par Ruggieri est conserve a la Bibliotheque nationale d'Italie a Rome.[8]

Ruggieri compila egalement un dictionnaire portugais-chinois pour assister les futurs missionnaires dans l'apprentissage du chinois, et redigea le premier catechisme chretien en chinois, le Zuchuan Tianzhu Shijie (Les Dix Commandements du Seigneur du Ciel, transmis par les ancetres). Il fut aussi le premier jesuite europeen a etablir une residence permanente en Chine continentale, obtenant la permission de s'installer a Zhaoqing en 1583 — une percee qui devait beaucoup a sa maitrise du mandarin et a sa capacite de correspondre avec les fonctionnaires chinois dans leur propre langue.

3.2 Matteo Ricci : le pere de la sinologie europeenne

Si Ruggieri posa les fondations, ce fut son compagnon et successeur Matteo Ricci (1552–1610) qui erigea l'edifice de la sinologie europeenne. Ne a Macerata, en Italie centrale, dans une famille noble, Ricci entra dans la Compagnie de Jesus a l'age de dix-neuf ans et etudia au College romain sous la direction du mathematicien jesuite allemand Christopher Clavius — le « maitre Ding » (Ding laoshi) que Ricci mentionnerait plus tard a ses interlocuteurs chinois.[9] Sous la direction de Clavius, Ricci maitrisa les mathematiques, l'astronomie et les techniques de fabrication d'instruments — des competences qui s'avereraient indispensables pour acceder a l'elite chinoise.

Ricci arriva a Macao en 1582 et passa les vingt-huit dernieres annees de sa vie en Chine, mourant a Pekin en 1610. Son genie residait dans ce que les chercheurs ulterieurs ont appele la « strategie d'accommodation » (accommodatio) : la politique consistant a presenter le christianisme comme compatible avec le confucianisme et a adapter le savoir europeen aux formes culturelles chinoises. Cette strategie exigeait de Ricci qu'il entreprenne une etude approfondie de la langue chinoise et des classiques chinois. Comme l'observa l'intellectuel Ming Li Zhi a propos de Ricci : « Il a lu tous les livres de notre pays, engageant des precepteurs pour corriger sa prononciation, des lettres verses dans les Quatre Livres pour en eclaircir le sens profond, et des experts dans les Six Classiques pour en expliquer les commentaires. »[10]

Le De Christiana Expeditione apud Sinas de Ricci

L'ouvrage sinologique le plus important de Ricci fut son manuscrit italien Della Entrata della Compagnia di Gesu e Christianita nella Cina, qu'il commenca a composer vers 1607 et laissa inacheve a sa mort. Cet ouvrage fut traduit en latin par le jesuite belge Nicolas Trigault et publie en 1615 sous le titre De Christiana Expeditione apud Sinas, devenant immediatement une sensation a travers l'Europe.

Le manuscrit original italien, redecouvert dans les archives jesuites en 1909, fut publie pour la premiere fois par le jesuite Tacchi Venturi en 1911–1913, puis reedite avec d'abondantes annotations savantes par le sinologue italien Pasquale D'Elia en 1942–1949. La comparaison entre l'original italien de Ricci et la version latine de Trigault revele des differences significatives : Trigault omit ou modifia des passages qui auraient pu paraitre trop favorables au confucianisme, refletant les debats internes a la Compagnie sur la strategie d'accommodation.[11]

Le premier livre de l'ouvrage constitue ce que Ricci decrivit lui-meme comme un rapport complet sur la Chine, couvrant sa geographie, ses ressources naturelles, son industrie et son commerce, son systeme d'education et d'examens, ses institutions administratives, ses coutumes et ses croyances religieuses. Ricci etait conscient de la superiorite de son recit sur ceux des auteurs europeens precedents : « Nous avons vecu en Chine pendant pres de trente ans, et avons voyage a travers ses provinces les plus importantes, et nous avons entretenu des relations amicales avec les nobles, les hauts fonctionnaires et les lettres les plus distingues de ce pays. Nous parlons la langue du pays, avons personnellement etudie ses coutumes et ses lois, et — ce qui est le plus important — nous nous sommes consacres jour et nuit a l'etude de sa litterature. »[12]

Les observations de Ricci etaient remarquables non seulement par leur ampleur mais par l'intelligence critique qu'il y apportait. Apres avoir soigneusement etudie l'histoire chinoise sur quatre mille ans et consulte les historiens chinois, il proposa une evaluation frappante de la politique etrangere chinoise : « Bien qu'ils aient des armees et des marines bien equipees et puissent facilement conquerir les pays voisins, ni leurs empereurs ni leur peuple n'ont jamais songe a lancer des guerres d'agression. Ils sont tres satisfaits de ce qu'ils possedent deja et n'ont aucune ambition de conquete. » Il ajouta, avec une intention quasi satirique : « Les nations de l'Occident semblent epuisees par l'ambition demesuree de la suprematie, et finissent par ne meme plus pouvoir conserver ce que leurs aieux leur avaient laisse ; les Chinois, en revanche, ont conserve les leurs pendant mille ans. »[13]

Le De Christiana Expeditione fut le premier ouvrage europeen a introduire Confucius et les classiques confuceens aupres d'un large lectorat europeen. Il posa les bases de la fascination des Lumieres pour la philosophie et la gouvernance chinoises. Comme le conclut l'historien Fang Hao : « C'est a cette periode inauguree par Ricci que les Europeens commencerent a traduire les classiques chinois, a etudier le confucianisme et la culture chinoise comme un systeme, et a ressentir l'influence de la Chine en politique, en economie, en litterature et en religion. »[14]

3.3 Martino Martini : le pere de la geographie chinoise

Martino Martini (1614–1661), ne a Trente dans le nord de l'Italie, fut le grand sinologue jesuite italien suivant. Il arriva en Chine en 1643, au moment meme ou la dynastie Ming s'effondrait, et passa l'essentiel de sa carriere dans la province du Zhejiang. Malgre le chaos de la transition Ming-Qing, Martini mena des recherches systematiques, mesurant soigneusement la latitude et la longitude de chaque province qu'il visitait, dressant des cartes precises et consignant l'environnement naturel et les coutumes locales.

Les ouvrages latins de Martini constituerent les publications europeennes les plus importantes sur la Chine entre le De Christiana Expeditione de Ricci (1615) et l'epanouissement de l'erudition jesuite a la fin du XVIIe siecle. Ses trois oeuvres principales furent :

Le Bellum Tartaricum (Guerre tartare, 1654) : Acheve pendant son voyage de retour en Europe et publie simultanement a Anvers, Cologne, Londres, Rome et Amsterdam, ce fut le premier recit europeen de temoin oculaire de la transition dynastique Ming-Qing. Fonde sur l'experience directe et les sources chinoises, le Bellum Tartaricum decrivit la conquete mandchoue, la chute de Pekin, la rebellion de Li Zicheng et la decision de Wu Sangui d'inviter les armees mandchoues a franchir la Grande Muraille. Il fut loue pour sa froideur, son objectivite et sa profondeur analytique, et est encore considere comme une source indispensable pour l'histoire de cette periode.[15]

La Sinicae Historiae Decas Prima (Premiere Decade de l'histoire chinoise, 1658) : Ce fut la premiere histoire europeenne systematique de la Chine, couvrant la periode des origines mythiques a la fin de la dynastie Han occidentale (1 av. J.-C.). S'appuyant sur le Shiji, le Tongjian Gangmu et d'autres ouvrages historiques chinois, Martini produisit une chronique organisee par regne et dynastie, avec des datations chinoises et occidentales en parallele — la premiere fois qu'un tel systeme de double datation etait utilise. L'ouvrage fut salue comme « le plus ancien ouvrage scientifique, rigoureux, detaille et systematique d'histoire chinoise » produit en Europe, et fut largement utilise par Du Halde dans la compilation de son encyclopedique Description de la Chine en 1735.[16]

Le Novus Atlas Sinensis (Nouvel Atlas de Chine, 1655) : Chef-d'oeuvre de Martini, ce fut le premier atlas europeen de la Chine realise selon des methodes cartographiques scientifiques. Il contenait dix-sept cartes — une carte generale de l'Asie orientale et seize cartes provinciales — chacune coloriee a la main, avec des grilles precises de latitude et longitude. L'atlas combinait les techniques d'arpentage europeennes avec le contenu des repertoires geographiques chinois, fournissant des informations sur les divisions administratives, les etymologies des noms de lieux, le climat, les ressources naturelles, les montagnes et les rivieres, les villes principales, la population, les coutumes et les figures historiques notables. Fait notable, dans la carte de la province du Fujian, Martini indiquait clairement Taiwan comme territoire chinois sous la juridiction du Fujian. Le Novus Atlas Sinensis fut reconnu comme la plus haute realisation de la cartographie europeenne de la Chine au XVIIe siecle, et conserva son autorite jusqu'a la parution de la Description de Du Halde en 1735. Martini fut honore du titre de « Pere de la geographie chinoise ».[17]

Martini ecrivit egalement une Grammatica Sinica (Grammaire chinoise), premier ouvrage europeen sur la grammaire chinoise, bien qu'elle n'ait survecu qu'a l'etat de manuscrit et n'ait jamais ete publiee.[18]

3.4 Giuseppe Castiglione et les autres jesuites italiens

La contribution italienne a la mission jesuite s'etendit bien au-dela de la sphere de l'erudition textuelle. Giuseppe Castiglione (1688–1766), connu en Chine sous le nom de Lang Shining, servit comme peintre de cour sous trois empereurs Qing — Kangxi, Yongzheng et Qianlong — pendant plus de cinquante ans. Castiglione developpa un style hybride distinctif qui fusionnait les techniques europeennes de perspective, d'ombrage et de precision anatomique avec les principes compositionnels et les supports picturaux chinois. Ses oeuvres monumentales, notamment des portraits equestres, des scenes de bataille et des representations des campagnes de Qianlong, devinrent des icones de l'auto-representation de la cour Qing et illustrerent les possibilites creatives de la rencontre artistique sino-europeenne.

Parmi les autres jesuites italiens notables figurent Giulio Aleni (1582–1649), surnomme « le Confucius de l'Occident » (Xi lai Kongzi) dans la province du Fujian, qui ecrivit abondamment en chinois sur la geographie, la philosophie et la doctrine chretienne ; Sabatino de Ursis (1575–1620), qui collabora avec Xu Guangqi sur des textes d'ingenierie hydraulique ; et Lodovico Buglio (1606–1682), qui traduisit la Somme theologique de Thomas d'Aquin en chinois. Chacune de ces figures contribua a l'entreprise massive de traduction culturelle qui definit la mission jesuite et posa les fondements de la sinologie occidentale.

3.5 Prospero Intorcetta et la traduction des classiques

Prospero Intorcetta (1625–1696), jesuite sicilien, arriva en Chine en 1659 et fut affecte a la province du Jiangxi pour travailler a la traduction des Quatre Livres. En 1662, il publia Sapientia Sinica (Sagesse chinoise), contenant une traduction latine du Daxue et de portions du Lunyu (Analectes). Pendant les persecutions antichretiennes de 1664–1665, Intorcetta et vingt-cinq autres missionnaires europeens furent confines dans une eglise a Guangzhou ; durant cette captivite forcee, il acheva une traduction latine du Zhongyong (Doctrine du Milieu), publiee a Guangzhou (1667) et a Goa (1669) sous le titre Sinarum Scientia Politico-Moralis (La Science politique et morale des Chinois). Il ecrivit egalement une breve biographie latine de Confucius, Confucii Vita.

Le nom d'Intorcetta apparait en premiere position parmi les editeurs du Confucius Sinarum Philosophus (Confucius, philosophe des Chinois), publie a Paris en 1687 — l'ouvrage qui rendit la philosophie confuceenne accessible aux intellectuels europeens pour la premiere fois et influenca profondement les Lumieres. Par cet ouvrage, Intorcetta « fit connaitre Confucius a l'Europe et apporta une contribution eminente a la diffusion de la pensee confuceenne en Europe ».[19]

3.5 Matteo Ripa et la fondation du College des Chinois de Naples

Matteo Ripa (1682–1746), pretre de la Propaganda Fide, arriva a Pekin en 1710 et servit comme peintre de cour sous l'empereur Kangxi. A son retour en Italie en 1723, il amena quatre etudiants chinois et leur professeur, et fonda avec l'approbation pontificale le Collegio dei Cinesi (College des Chinois) a Naples. L'objectif premier du college etait de former un clerge d'origine chinoise, mais il devint aussi un centre d'enseignement de la langue chinoise et de recherche — la premiere institution dediee aux etudes chinoises en Italie et l'une des premieres en Europe.

Les memoires en deux volumes de Ripa, le Giornale (Journal), composes dans sa vieillesse, fournissent un recit detaille de ses annees a la cour Qing et de ses voyages a travers la Chine, incluant des observations minutieuses sur la vie de cour, les paysages et les coutumes. L'original en langue italienne fut publie pour la premiere fois en 1996 par l'Istituto Universitario Orientale de Naples, avec une introduction et des annotations savantes par le sinologue Michele Fatica.[20]

Le College des Chinois de Naples survecut a travers des transformations institutionnelles successives : il devint la Reale Accademia Asiatica (Academie royale asiatique) apres l'unification italienne en 1870, et fut finalement eleve au rang d'universite sous le nom d'Universita degli Studi di Napoli « L'Orientale » en 1925. Cette institution, descendante directe de la fondation de Ripa au XVIIIe siecle, demeure l'un des centres les plus importants d'Italie pour les etudes chinoises aujourd'hui.

4. La longue parenthese : la sinologie italienne de 1773 a 1945

4.1 La suppression des Jesuites et ses consequences

La suppression de la Compagnie de Jesus par le pape Clement XIV en 1773 porta un coup devastateur a la sinologie italienne. Les Jesuites avaient ete le principal vehicule par lequel les erudits italiens s'etaient engages avec la Chine ; avec leur dissolution, l'infrastructure institutionnelle des etudes chinoises italiennes s'effondra en grande partie. Pendant plus d'un demi-siecle apres la suppression, les savants jesuites qui avaient constitue l'epine dorsale de la recherche sinologique europeenne se turent, et le rythme des echanges intellectuels sino-occidentaux ralentit sensiblement.

Simultanement, la fragmentation politique prolongee de la peninsule italienne — l'Italie ne fut unifiee qu'en 1870 — detourna les energies nationales des engagements culturels lointains. Tandis que la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne batissaient des empires coloniaux et etablissaient des chaires d'etudes orientales, l'Italie demeurait consumee par des luttes politiques internes. Dans cet environnement, les erudits italiens avaient peu de motivation pour apprendre le chinois ou etudier la civilisation chinoise. Le resultat fut ce que Bertuccioli appela une longue « periode de fenetre vide » pendant laquelle les sinologues italiens etaient « rares et espaces » et aucune oeuvre de portee internationale durable ne fut produite.

Comme le nota Bertuccioli, ces deux facteurs combines mirent fin a la position de premier plan de l'Italie dans la sinologie europeenne, cedant cette distinction a la France, ou la nomination de Remusat a la premiere chaire de chinois au College de France en 1814 inaugura l'ere de la sinologie universitaire professionnelle. C'etait une ironie amere : la nation qui avait donne a l'Europe ses premiers sinologues — Ruggieri, Ricci, Martini, Intorcetta — se trouvait desormais en retard dans la discipline que ces hommes avaient creee.[21]

4.2 Le XIXe siecle

Tout au long du XIXe siecle, la sinologie italienne ne produisit que peu d'oeuvres d'importance durable. L'exception la plus notable fut Angelo Zottoli (1826–1902), un jesuite arrive a Shanghai en 1848 apres la restauration de la Compagnie en 1814. Le Cursus Litteraturae Sinicae (Cours de litterature chinoise, 1879–1883) de Zottoli, en cinq volumes, publie a Shanghai en format bilingue chinois-latin, fut l'anthologie occidentale la plus complete de litterature chinoise classique produite avant 1950. Bien que le latin de Zottoli ait ete parfois critique comme « quelque peu abscons », l'ouvrage demontra une veritable maitrise de la tradition litteraire chinoise et, dans le contexte de la sinologie professionnelle naissante, representa une oeuvre de transition entre l'erudition missionnaire et l'erudition academique.[22]

4.3 Pasquale D'Elia : le dernier missionnaire, le premier professionnel

La periode de l'entre-deux-guerres produisit un sinologue italien de premier rang : le jesuite Pasquale D'Elia (1890–1963). D'Elia passa des annees comme missionnaire en Chine, acquerant un chinois courant et une connaissance approfondie de la culture chinoise et des sources historiques. Il fut « presque le seul sinologue italien important entre les deux guerres mondiales ».[23]

La realisation la plus durable de D'Elia fut son edition critique des ecrits de Ricci, les Fonti Ricciane (Sources ricciennes), publiee en 1942–1949. S'appuyant sur l'edition anterieure de Tacchi Venturi, D'Elia fournit des annotations et commentaires exhaustifs, identifiant les noms de personnes et de lieux chinois, verifiant les dates et evenements historiques, recoupant les sources litteraires et documentaires chinoises, et offrant une analyse detaillee des interpretations de Ricci. Le resultat fut une oeuvre qui demeure, a ce jour, la « version officielle » pour les chercheurs etudiant Ricci et la mission jesuite ancienne.[24]

L'oeuvre de D'Elia fut a la fois un aboutissement et un pont. Dernier grand representant de la tradition sinologique missionnaire italienne inauguree par Ruggieri et Ricci trois siecles et demi plus tot, il porta cette tradition a son apotheose savante. Parallelement, par son bref passage a l'Universite de Rome, il influenca directement les deux jeunes chercheurs — Giuliano Bertuccioli et Lionello Lanciotti — qui deviendraient les fondateurs de la sinologie professionnelle italienne d'apres-guerre. Le temperament personnel de D'Elia etait difficile : Bertuccioli se souvint plus tard qu'il etait « obstine et orgueilleux », n'avait « pas un seul ami » dans le monde universitaire, et passa ses dernieres annees « en proie a la maladie et a la deception ».[25] Pourtant, son heritage savant etait redoutable, et son influence sur la generation suivante s'avera decisive.

5. Le renouveau d'apres-guerre : la sinologie italienne professionnelle

5.1 La devastation et la reconstruction

L'etat de la sinologie italienne a la fin de la Seconde Guerre mondiale etait deplorable. L'enseignement de la langue chinoise avait pratiquement cesse ; lorsque la guerre prit fin en 1945, l'Italie ne comptait qu'un seul professeur de chinois — D'Elia lui-meme, alors a l'Universite de Rome. Le nombre d'etudiants, comme le rappela Lanciotti, « pouvait se compter sur les doigts d'une seule main ».[26]

La reconstruction fut menee par trois institutions et les chercheurs qui leur etaient associes : l'Universite de Rome, l'Universita Orientale de Naples et l'Universite Ca' Foscari de Venise. Bertuccioli a Rome, Lanciotti d'abord a Rome puis a Venise et Naples, et Mario Sabattini a Venise devinrent les noyaux autour desquels une nouvelle generation de sinologues italiens fut formee. L'Istituto Italiano per il Medio ed Estremo Oriente (Is.M.E.O.), fonde par le grand orientaliste Giuseppe Tucci, fournit un soutien institutionnel supplementaire a travers ses cours de langues a Rome, Milan et Turin, et a travers deux periodiques importants : East and West (un trimestriel en anglais fonde en 1951) et Cina (une collection en italien dirigee par Lanciotti a partir de 1956).[27]

5.2 Giuliano Bertuccioli (1920–2001)

Bertuccioli etait un polyglotte d'une envergure extraordinaire qui maitrisa le grec, le latin, le francais, l'anglais et l'allemand avant de commencer le chinois a l'age de seize ans. Il etudia le droit a l'Universite de Rome tout en poursuivant parallelement une formation sinologique sous la direction de D'Elia. En 1946, il fut affecte a Nankin comme attache diplomatique a l'ambassade d'Italie, ou son chinois progressa rapidement et ou il s'immergea dans la litterature chinoise classique.

En 1953, Bertuccioli fut affecte a Hong Kong comme vice-consul d'Italie, puis promu consul general, poste qu'il occupa jusqu'en 1960. Les sept annees passees a Hong Kong furent intellectuellement formatrices : libere des exigences de la vie universitaire europeenne, Bertuccioli lut avec voracite dans la litterature et les sources historiques chinoises, construisant la familiarite profonde avec les textes chinois qui distinguerait ses travaux ulterieurs. Son premier ouvrage majeur, La Storia della Letteratura Cinese (Histoire de la litterature chinoise), fut publie a Milan en 1959, alors qu'il etait encore a Hong Kong.

En 1969, Bertuccioli fit partie de la delegation italienne qui negocia le retablissement des relations diplomatiques avec la Republique populaire de Chine a Paris — une contribution aux relations sino-italiennes qui depassa le cadre purement academique.

De 1981 a 1995, il occupa la chaire de chinois a l'Universite de Rome, produisant plus d'une centaine de publications sur l'histoire litteraire chinoise, les relations sino-italiennes, la mission jesuite et le taoisme, ainsi que de nombreuses traductions italiennes de la litterature chinoise classique et populaire.

L'oeuvre maitresse de Bertuccioli fut Italia e Cina (Italie et Chine), redigee en collaboration avec son collegue plus jeune Federico Masini. Cet ouvrage retraca l'histoire des relations sino-italiennes de l'Antiquite a la chute de la dynastie Qing. Bertuccioli ecrivit les quatre premiers chapitres, couvrant la periode de l'Empire romain au XVIIIe siecle, tandis que Masini contribua les chapitres sur le XIXe et le debut du XXe siecle. Le livre se distingua par l'ampleur et la profondeur de ses sources : Bertuccioli ne s'appuya pas seulement sur les sources europeennes classiques mais sur les histoires officielles chinoises, les histoires non officielles, les collectanea, les collections litteraires, les carnets de notes, les rapports archeologiques et les ecrits en langue chinoise des missionnaires eux-memes. Il decouvrit par exemple, dans le Zhu Fan Zhi (Description des peuples etrangers) du fonctionnaire des douanes de la dynastie Song Zhao Rugua, « le premier morceau de terre italienne » a apparaitre dans la litterature chinoise — le royaume de Sikaliye (la Sicile).[28]

Dans le dernier chapitre de l'ouvrage, intitule d'apres l'expression confuceenne Zi bu yu (« Le Maitre ne parlait pas de… »), Bertuccioli compara les civilisations italienne et chinoise a travers le prisme de la vie quotidienne — valeurs familiales, crime organise, jeux de doigts, consommation de nouilles, immigration — avant d'arriver a une conclusion d'une pertinence durable : une nation qui tire fierte de son heritage culturel doit s'efforcer de surmonter la vanite nationale et les prejuges latents envers les autres peuples, adoptant une attitude d'ouverture envers les cultures etrangeres. Les deux nations, argumenta-t-il, ne devraient jamais entrer en conflit, « de meme que dans les siecles passes elles ne l'ont jamais veritablement fait ».[29]

5.3 Lionello Lanciotti (1925–2010)

Lanciotti, condisciple de Bertuccioli sous la direction de D'Elia a Rome, poursuivit une formation avancee a l'etranger apres l'obtention de son diplome en 1947 : d'abord a Stockholm sous la direction du grand sinologue suedois Bernhard Karlgren, puis a Leyde sous J. J. L. Duyvendak. Cette combinaison de traditions savantes italienne, suedoise et neerlandaise donna a Lanciotti une perspective methodologique inhabituellement large.

A partir de 1960, il occupa successivement des chaires a Rome, Venise et Naples, et a partir de 1956, il dirigea Cina, la collection de l'Is.M.E.O. qui representait le plus haut niveau de la recherche italienne sur la Chine. Avec Tucci, il codirigeait le trimestriel East and West. Dans les annees 1980, Lanciotti participa au projet de l'Association europeenne d'etudes chinoises visant a cataloguer les textes canoniques taoistes, et produisit une traduction italienne du Dao De Jing fondee sur les manuscrits de soie de Mawangdui, publiee a Milan en 1981.

La production savante de Lanciotti engloba la langue, la litterature, la philosophie, la religion, l'archeologie et la politique chinoises, avec plus de 150 publications. Ses oeuvres les plus importantes comprenaient La Letteratura Narrativa Cinese (La Litterature narrative chinoise, 1960), La Letteratura Cinese (La Litterature chinoise, 1968) et Confucio: Vita e Insegnamento (Confucius : vie et enseignement, 1997). Il ecrivit egalement une precieuse etude, Breve Storia della Sinologia (Breve histoire de la sinologie, 1977), evaluant les tendances et perspectives du domaine.[30]

5.4 Les generations suivantes

Les eleves de Bertuccioli et Lanciotti etablirent la sinologie italienne sur des bases institutionnelles solides et en elargirent considerablement le champ.

Mario Sabattini (ne dans les annees 1940), eleve de Lanciotti, occupa la chaire de langue et litterature chinoises a l'Universite Ca' Foscari de Venise a partir de 1972 et servit comme secretaire general de l'Association italienne d'etudes chinoises (AISC) de 1988 a 1999. De 1999 a 2003, il servit comme attache culturel a l'ambassade d'Italie a Pekin, recevant le « Prix de l'amitie du gouvernement chinois pour la langue et la culture chinoises » en 2003. Ses principaux domaines de recherche etaient l'histoire chinoise et l'histoire de l'esthetique chinoise ; il fut le premier erudit italien a etudier l'engagement de l'estheticien chinois moderne Zhu Guangqian avec la philosophie de Benedetto Croce, produisant une monographie sur le sujet en 1984. Avec Paolo Santangelo, il coecrivit une Storia della Cina (Histoire de la Chine), publiee a Rome en 1986.[31]

Paolo Santangelo (ne en 1943), base a l'Universita degli Studi di Napoli « L'Orientale », se specialisa dans l'histoire sociale et culturelle de la Chine des Ming et des Qing. Sa contribution savante distinctive fut l'etude du vocabulaire emotionnel et attitudinal dans la litterature chinoise, en particulier dans des oeuvres telles que le Liaozhai Zhiyi (Contes etranges du studio du loisir). Par une analyse lexicographique minutieuse des textes, Santangelo explora comment les emotions etaient conceptualisees, classees et evaluees dans la culture chinoise de la fin de l'empire, affirmant que « ce qu'il faut traduire, ce ne sont pas les mots eux-memes mais la culture tout entiere ; c'est seulement alors que l'on peut comprendre comment un sentiment se positionne au sein d'une vision du monde, d'une langue et d'un mode de vie sociale systematiques ».[32] Ses travaux sur les concepts de qing (emotion), yu (desir) et zui (culpabilite) dans la tradition ethique neo-confuceenne constituent une contribution originale a l'histoire comparee des emotions.

Federico Masini (ne en 1957), successeur de Bertuccioli a l'Universite de Rome, se fit connaitre par The Formation of Modern Chinese Lexicon and Its Evolution toward a National Language: The Period from 1840 to 1898 (1993), une etude pionniere sur la maniere dont le chinois absorba les concepts etrangers par la creation de nouveau vocabulaire au cours du XIXe siecle. Masini argumenta que les differences entre les arriere-plans culturels chinois et occidental firent de la traduction des concepts materiels, scientifiques et philosophiques occidentaux en chinois un processus complexe de « pensee et d'interpretation » plutot qu'un simple emprunt linguistique. La traduction chinoise de cet ouvrage, publiee a Shanghai en 1997, attira une large attention dans les cercles academiques chinois. Avec Bertuccioli, il coecrivit Italia e Cina.[33]

6. Institutions et orientations contemporaines

6.1 Les principaux centres

Au debut du XXIe siecle, la sinologie italienne avait developpe une solide infrastructure institutionnelle. Quinze universites italiennes proposaient des programmes de langue chinoise, avec un effectif total d'environ trois mille etudiants. Les trois centres historiques — Rome, Naples et Venise — demeuraient les plus importants, mais les etudes chinoises s'etaient etendues aux universites de Milan, Turin, Bologne, Florence et ailleurs.

En 1988, l'Association italienne d'etudes chinoises (Associazione Italiana di Studi Cinesi, AISC) publia une Bibliografia degli Studi Italiani sulla Cina (Bibliographie des etudes italiennes sur la Chine), documentant la vie et les publications des sinologues italiens a travers quatre siecles — un bilan utile de l'ensemble de la tradition.

6.2 L'AISC et les reseaux internationaux

Une etape significative dans la professionnalisation de la sinologie italienne fut la fondation de l'Associazione Italiana di Studi Cinesi (AISC) dans les annees 1980. L'AISC fournit un forum national de coordination entre les differents departements universitaires et instituts de recherche engages dans les etudes chinoises, organisa des conferences regulieres et facilita les contacts avec l'Association europeenne d'etudes chinoises (EACS) et avec les institutions academiques chinoises. Les sinologues italiens ont ete des participants actifs dans les reseaux savants internationaux, accueillant et participant frequemment a des conferences en Italie et a l'etranger, et developpant des programmes d'echange avec les universites chinoises.

Le role de l'Istituto Italiano per il Medio ed Estremo Oriente (Is.M.E.O., devenu plus tard Is.I.A.O.), fonde par le grand tibetologue et indianiste Giuseppe Tucci, merite une mention particuliere. Bien que Tucci lui-meme ne fut pas sinologue, l'infrastructure institutionnelle qu'il crea — y compris les periodiques East and West et Cina, les cours de langues et les programmes de recherche — fournit le squelette organisationnel autour duquel la sinologie italienne fut reconstruite apres la guerre. La collection Cina, sous la direction de Lanciotti a partir de 1956, publia plus de trente volumes d'articles savants representant le plus haut niveau de la recherche academique italienne sur la Chine.

6.3 Caracteristiques distinctives

La sinologie italienne contemporaine possede plusieurs traits distinctifs qui refletent a la fois les forces de sa tradition et la culture intellectuelle particuliere du monde universitaire italien.

Premierement, l'etude de la mission jesuite et des relations culturelles sino-italiennes demeure une preoccupation centrale. Les chercheurs italiens jouissent d'un avantage naturel dans ce domaine, etant donne leur acces aux archives du Vatican et des Jesuites, leur familiarite avec le latin et l'italien de la premiere modernite, et la proximite culturelle avec le monde dont Ricci, Martini et leurs collegues etaient issus. Le projet de Bertuccioli en fin de carriere d'editer les Opera Omnia de Martino Martini, rassemblant ses ecrits en latin, espagnol, portugais, allemand et chinois, illustra cette tradition.

Deuxiemement, la sinologie italienne a produit des travaux remarquables en etudes litteraires chinoises. La traduction des grandes oeuvres de la litterature chinoise directement a partir de l'original — plutot qu'a travers des versions intermediaires en anglais, francais ou allemand — est devenue une pratique courante. Des oeuvres allant des Trois Cents Poemes des Tang et du Reve dans le Pavillon rouge aux romans de Lu Xun, Lao She, Ba Jin, Mo Yan et A Cheng ont toutes paru en traduction italienne par des sinologues qualifies. En theorie litteraire, Alessandra Rosanda produisit la premiere traduction en langue occidentale du Wenxin Diaolong (L'Esprit litteraire et la ciselure des dragons) de Liu Xie, un monument de la critique litteraire chinoise, a partir de 1979.

Troisiemement, l'etude de l'histoire sociale et culturelle des Ming et des Qing, telle que la poursuivent Santangelo et ses eleves, represente une contribution italienne veritablement originale a l'etude internationale de la civilisation chinoise. L'accent mis sur les emotions, les mentalites et les vocabulaires par lesquels les cultures construisent leur vie interieure rattache la sinologie italienne aux traditions plus larges de l'histoire culturelle italienne et de l'histoire des idees.

7. Conclusion : une discipline ancienne et jeune

La trajectoire de la sinologie italienne — des revelations de Marco Polo au XIIIe siecle a travers l'age d'or jesuite, la longue eclipse du XIXe siecle, et la renaissance d'apres-guerre — represente l'un des arcs les plus dramatiques dans l'histoire de toute tradition sinologique nationale. Comme l'observa Lanciotti, la sinologie professionnelle italienne se developpa « par desir de transcender l'eurocentrisme » ; les sinologues italiens ont cherche, avec une conscience de soi croissante, a se liberer des biais « eurocentristes » que les generations anterieures avaient absorbes inconsciemment. L'etude de la langue et de la culture chinoises, argumenta-t-il, « n'est pas motivee par la curiosite ou par un gout pour le luxe exotique, mais par une veritable necessite culturelle ».[34]

Le paradoxe de la sinologie italienne — simultanement la plus ancienne et l'une des plus jeunes traditions nationales d'etudes chinoises en Europe — lui confere une perspective unique. C'est la seule tradition sinologique europeenne qui puisse revendiquer une continuite directe avec les origines memes de l'engagement occidental systematique avec la civilisation chinoise. La strategie d'accommodation de Ricci, sa maitrise du chinois classique, son respect pour la pensee confuceenne et sa vision d'un echange intellectuel entre civilisations d'egale dignite etablirent des principes qui demeurent pertinents pour la pratique de la sinologie aujourd'hui. Parallelement, la reconstruction relativement recente de la sinologie italienne en tant que discipline universitaire professionnelle lui a permis de se developper sans le poids de structures institutionnelles bien etablies, s'adaptant avec souplesse aux nouvelles approches methodologiques et aux nouveaux champs d'investigation.

Comme le conclut Bertuccioli dans Italia e Cina, la longue histoire de l'engagement italien avec la Chine offre un modele de relations interculturelles fonde non sur la force mais sur la culture, non sur la conquete mais sur la conversation. En ce sens, l'histoire de la sinologie italienne n'est pas simplement un episode de l'histoire de l'erudition ; c'est un chapitre de l'histoire plus large de la capacite de la civilisation humaine a la comprehension mutuelle.

Notes

Bibliographie

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References

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  3. Zhang Xiping, lecon 1, « Introduction a l'etude de la sinologie occidentale », pp. 165–168.
  4. Peter K. Bol, « The China Historical GIS », Journal of Chinese History 4, no 2 (2020).
  5. Hilde De Weerdt, « MARKUS: Text Analysis and Reading Platform », dans Journal of Chinese History 4, no 2 (2020) ; voir aussi le guide d'Humanites numeriques de la University of Chicago Library.
  6. Tu Hsiu-chih, « DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars », Journal of Chinese History 4, no 2 (2020).
  7. Peter K. Bol et Wen-chin Chang, « The China Biographical Database », dans Digital Humanities and East Asian Studies (Leyde : Brill, 2020).
  8. Voir le chapitre 22 (Traduction) de cet ouvrage sur les defis de la traduction par l'IA.
  9. « WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks », preprint arXiv (2025).
  10. « Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance », Proceedings of EMNLP (2025).
  11. « A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models », Scientific Reports 15 (2025).
  12. Voir, par exemple, Mark Edward Lewis et Curie Viragh, « Computational Stylistics and Chinese Literature », Journal of Chinese Literature and Culture 9, no 1 (2022).
  13. Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge: Harvard University Asia Center, 2015).
  14. China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).
  15. Zhang Xiping, lecon 1, pp. 54–60.
  16. Zhang Xiping, lecon 1, pp. 96–97, citant Li Xueqin.
  17. Zhang Xiping, lecon 1, pp. 102–113.
  18. Zhang Xiping, lecon 1, pp. 114–117.
  19. « The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign », Bitter Winter (2024).
  20. Honey, Incense at the Altar, preface, xxii.
  21. « Academic Freedom and China », rapport de l'AAUP (2024) ; Sinology vs. the Disciplines, Then & Now, China Heritage (2019).
  22. « They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities », Human Rights Watch (2021).
  23. Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye, ch. 7, pp. 100–111.
  24. Thomas Michael, « Heidegger's Legacy for Comparative Philosophy and the Laozi », International Journal of China Studies 11, no 2 (2020) : 299.
  25. Steven Burik, The End of Comparative Philosophy and the Task of Comparative Thinking: Heidegger, Derrida, and Daoism (Albany: SUNY Press, 2009).
  26. David L. Hall et Roger T. Ames, Thinking Through Confucius (Albany: SUNY Press, 1987), preface.
  27. Francois Jullien, Detour and Access: Strategies of Meaning in China and Greece (New York: Zone Books, 2000) ; cf. « China as Method: Methodological Implications of Francois Jullien's Philosophical Detour through China », Contemporary French and Francophone Studies 28, no 1 (2024).
  28. Wolfgang Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye (Guilin: Guangxi shifan daxue chubanshe, 2013), ch. 11, pp. 194–195.
  29. Bryan W. Van Norden, Taking Back Philosophy: A Multicultural Manifesto (New York: Columbia University Press, 2017).
  30. Carine Defoort, « Is There Such a Thing as Chinese Philosophy? Arguments of an Implicit Debate », Philosophy East and West 51, no 3 (2001) : 393–413.
  31. Carine Defoort, « 'Chinese Philosophy' at European Universities: A Threefold Utopia », Dao 16, no 1 (2017) : 55–72.
  32. Sur l'imprimerie coreenne et la transmission textuelle, voir l'inscription au Registre de la Memoire du monde de l'UNESCO pour le Jikji (plus ancien imprime existant a caracteres metalliques mobiles, 1377) ; sur le Tripitaka de Goryeo, voir l'inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO.
  33. Sur la periode coloniale, voir « Kangaku and the State: Colonial Collaboration between Korean and Japanese Traditional Sinologists », Sungkyun Journal of East Asian Studies 24, no 2 (2024).
  34. Sur la « collaboration coloniale », voir ibid.