History of Sinology/fr/Chapter 14
1. Introduction : une tradition sinologique dans le Grand Nord
L'histoire de la sinologie dans les pays scandinaves — Suede, Danemark, Norvege et Finlande — est, dans sa forme moderne, essentiellement l'histoire de l'influence considerable d'un seul homme et de l'ecole qu'il crea. Bernhard Karlgren (1889–1978), qui appliqua les methodes de la linguistique comparee europeenne a la reconstruction de la prononciation chinoise ancienne, revolutionna l'etude de la phonologie historique chinoise et, ce faisant, placa la Suede au centre de la recherche sinologique internationale pendant une grande partie du XXe siecle. Comme l'observa E. G. Pulleyblank, le domaine de la phonologie historique chinoise peut etre divise en deux periodes : « AK (avant Karlgren) et PK (post Karlgren) ».[1]
Pourtant, Karlgren n'emergea pas du neant. L'engagement de la Suede avec la Chine remonte au XVIIe siecle, enracine dans des interets commerciaux, scientifiques et intellectuels qui precederent l'essor de la sinologie universitaire de deux cents ans. La Compagnie suedoise des Indes orientales, les expeditions botaniques des eleves de Linne, la chinoiserie qui ornait la cour royale et les entreprises missionnaires du XIXe siecle creerent tous le terreau culturel dont l'oeuvre de Karlgren allait naitre.[2]
2. L'interet suedois ancien pour la Chine (XVIIe–XIXe siecles)
2.1 Les premieres rencontres suedoises
La premiere rencontre documentee entre la Suede et la Chine eut lieu en 1654, lorsque Nils Matson Kioping, voyageur suedois, accompagna un marchand-diplomate neerlandais vers les cotes chinoises. Son recit de voyage, publie en 1667, depeignit la Chine comme une terre habitee par un « peuple habile et heureux ». Cela fut suivi d'un ensemble de dissertations doctorales sur des themes chinois a l'Universite d'Uppsala : celle de Jonas Rocknerus sur la Grande Muraille (1694) — la premiere oeuvre academique suedoise sur un sujet chinois — celle d'Erik Rolan sur l'Empire chinois (1697) et celle d'Olav Celsius sur Confucius (1710).[3]
2.2 La Compagnie suedoise des Indes orientales et les echanges botaniques
En 1731, la Suede fonda sa propre Compagnie des Indes orientales (Svenska Ostindiska Compagniet). Entre 1732 et 1806, les navires de la Compagnie effectuerent au moins 130 voyages entre Gothenburg et Guangzhou. Le plus remarquable fut Pehr Osbeck, dont le journal de voyage (1757) constituait une veritable encyclopedie botanique de la Chine.[4]
2.3 La sinophilie et la cour suedoise
L'expression la plus spectaculaire de la sinophilie suedoise fut la construction du Kina Slott (Pavillon chinois) a Drottningholm en 1753. La reine Lovisa Ulrika rassembla une collection de livres chinois, que le jeune August Strindberg catalogua par la suite lors de son emploi a la Bibliotheque royale de Stockholm. Carl Fredrik Scheffer, ambassadeur de Suede en France (1743–1752), fut le sinophile suedois le plus influent, promouvant les idees physiocratiques et presentant la Chine comme un modele de gouvernance eclairee.[5][6]
2.4 Missionnaires et la transition vers l'erudition
Theodore Hamberg arriva a Hong Kong en 1847 et composa The Chinese Rebel Chief Hung-Siu-Tshuen (Londres, 1855). Erik Folke traduisit le Zhuangzi (1924) et le Laozi (1927) en suedois. Anders Ljungstedt produisit a Macao la premiere histoire occidentale de l'etablissement portugais (1832–1834). La premiere traduction suedoise de poesie chinoise, Kinesiska dikter pa svensk vars (1894), fut realisee par Hans Emil Larsson.[7][8][9][10]
3. Bernhard Karlgren et la naissance de la sinologie suedoise professionnelle
3.1 Vie et formation
Bernhard Karlgren naquit le 5 octobre 1889 a Jonkoping, dans le sud de la Suede. Il s'inscrivit a l'Universite d'Uppsala en 1907, etudiant d'abord le russe sous le professeur Lundell, un slaviste qui avait mis au point un systeme de notation phonetique pour l'enregistrement des dialectes. C'est le ferment intellectuel entourant la phonologie historique dans la Scandinavie du debut du XXe siecle qui facconna sa carriere. Il concut l'idee d'appliquer aux langues chinoises les methodes developpees pour les langues europeennes. Parti pour la Chine en mars 1910, il revint en Europe en janvier 1912 apres avoir mene des enquetes phonologiques sur vingt-quatre dialectes differents. A Paris, il etudia deux ans (1912–1914) sous Edouard Chavannes au College de France, rencontrant egalement Paul Pelliot et Henri Maspero.[11][12]
3.2 Les Etudes sur la phonologie chinoise
En mai 1915, Karlgren soutint son doctorat a Uppsala avec la premiere partie de ses monumentales Etudes sur la phonologie chinoise, ecrites en francais. L'ouvrage reccut le Prix Julien 1916 de l'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres. Les Etudes representerent l'application systematique de la linguistique comparee-historique europeenne a la langue chinoise. Karlgren reconstruisit le systeme phonologique du chinois moyen (la langue du dictionnaire de rimes Qieyun, compile en 601) par une analyse comparative des dialectes chinois modernes et de la tradition philologique chinoise, en particulier l'oeuvre des grands philologues Qing. Wang Li evalua l'impact de Karlgren : « Parmi les sinologues occidentaux, il y en a eu beaucoup, mais ceux qui ont exerce une influence sur la linguistique chinoise sont peu nombreux. Le seul dont l'influence a ete veritablement grande est Karlgren » ; « la phonologie historique chinoise a ete influencee par Karlgren plus que par quiconque ».[13][14]
3.3 La methode expliquee
La procedure de Karlgren etait une adaptation de la methode comparative que les linguistes europeens du XIXe siecle avaient utilisee pour reconstruire le proto-indo-europeen. L'idee clef etait que le dictionnaire de rimes Qieyun de 601 preservait des informations sur le systeme phonologique d'un stade anterieur du chinois, et que ce systeme pouvait etre reconstruit en combinant les preuves des categories du Qieyun avec le temoignage des prononciations dialectales modernes. L'importance de l'oeuvre de Karlgren depassa largement la linguistique : la connaissance de la prononciation des caracteres a differentes epoques permet d'identifier les caracteres empruntes, de retracer l'evolution des significations et de resoudre des problemes textuels autrement impenetrables.[15][16]
3.4 Le debat savant avec Maspero
Henri Maspero repondit aux Etudes en 1920 par sa propre etude detaillee. Karlgren integra certaines des suggestions de Maspero et en refuta d'autres dans « The Reconstruction of Ancient Chinese » (1922). Cet echange productif entre Karlgren a Stockholm et Maspero a Paris illustra l'internationalisme de la recherche sinologique a son meilleur niveau. La reconstruction du chinois moyen par Karlgren « domina le domaine pendant de nombreuses annees » jusqu'a ce que Pulleyblank propose une approche fondamentalement nouvelle, et sa reconstruction du chinois ancien fut finalement remplacee par le Handbook of Old Chinese Phonology de William H. Baxter (1992).
3.5 Le Grammata Serica et autres oeuvres majeures
Au-dela des Etudes, les oeuvres les plus importantes de Karlgren furent ses dictionnaires et ouvrages de reference. Le Grammata Serica (1940), revise sous le titre Grammata Serica Recensa (1957), organisa quelque six mille caracteres chinois par leurs composants phonetiques, fournissant des prononciations reconstruites en chinois moyen et ancien pour chacun. Son Compendium of Phonetics in Ancient and Archaic Chinese (1954) resuma ses methodes, materiaux et resultats. Ces ouvrages de reference devinrent des outils indispensables pour toute une generation de sinologues.[17]
3.6 Erudition classique et etudes sur les bronzes
Les interets de Karlgren s'etendirent bien au-dela de la phonologie. Il produisit des traductions et commentaires importants des classiques chinois, notamment le Shijing (BMFEA, 1942–1946), le Shujing (BMFEA, 1948–1949) et des annotations sur le Zuozhuan (BMFEA, 1969–1970). Des annees 1930 aux annees 1960, il publia egalement une serie d'etudes importantes sur les bronzes chinois.[18]
3.7 Caractere et influence de Karlgren
Torbjorn Loden, l'actuel professeur de chinois a l'Universite de Stockholm, caracterisa la personnalite de Karlgren par « la clarte, la rigueur, l'orientation vers un but et la franchise ». Son texte chinois classique prefere etait le Zuozhuan, qu'il louait comme « des mots tels des perles ».[19]
3.8 Heritage institutionnel
En septembre 1918, Karlgren fut nomme professeur de langues et culture d'Asie orientale a l'Universite de Gothenburg. En 1939, il s'installa a Stockholm comme directeur du Musee des antiquites d'Extreme-Orient (Ostasiatiska Museet) et professeur d'archeologie est-asiatique a l'Universite de Stockholm. Le Bulletin of the Museum of Far Eastern Antiquities (BMFEA), fonde en 1929, devint un lieu de publication de premier plan pour la recherche sinologique.[20]
4. Sven Hedin, Johan Gunnar Andersson et Osvald Siren
Tandis que Karlgren transformait la linguistique chinoise, d'autres erudits suedois apportaient des contributions tout aussi pionnieres en archeologie et en histoire de l'art.
Sven Hedin (1865–1952) mena trois grandes expeditions en Asie centrale. Lors de sa deuxieme expedition (1899–1902), il decouvrit la cite antique de Loulan dans le bassin du Tarim.[21]
Johan Gunnar Andersson (1874–1960) participa aux fouilles de Zhoukoudian pres de Pekin qui conduisirent a la decouverte de l'Homo erectus pekinensis (« Homme de Pekin »). En 1921, il decouvrit le site neolithique de Yangshao au Henan — la premiere installation neolithique trouvee au coeur de la civilisation chinoise ancienne.[22]
Osvald Siren (1879–1966), ne en Finlande mais installe a Stockholm, fut un pionnier de l'histoire de l'art chinois en Europe. Ses publications majeures comprirent A History of Early Chinese Art (4 vol., 1930) et des etudes sur les jardins chinois, les murs et les portes de Pekin, la sculpture et la peinture chinoises.[23]
5. Goran Malmqvist et la transformation moderne
5.1 Du classique au contemporain
En 1965, Goran Malmqvist (1924–2019) succeda a Karlgren comme professeur de chinois a l'Universite de Stockholm. Malmqvist incarna la transformation de la sinologie suedoise d'une discipline centree sur le monde ancien a une discipline engagee avec la Chine moderne.[24]
5.2 De la dialectologie a la traduction litteraire
Forme par Karlgren, Malmqvist recut une instruction rigoureuse en phonologie chinoise classique et en critique textuelle. A partir des annees 1970, il se consacra de plus en plus a la traduction de la litterature chinoise en suedois. Ses traductions engloberent une gamme extraordinaire : le Shuihu Zhuan (quatre volumes), le Xiyou Ji, la poesie Tang, les poemes de Mao Zedong, et les oeuvres de Shen Congwen, Bei Dao, Gao Xingjian et Li Rui.[25][26]
5.3 La connexion Nobel
En 1985, Malmqvist fut elu a l'Academie suedoise — l'organisme responsable de l'attribution du prix Nobel de litterature — devenant le premier et, pendant longtemps, le seul membre expert en litterature chinoise. Le prix Nobel attribue au romancier sino-francais Gao Xingjian en 2000, dont Malmqvist avait traduit les oeuvres en suedois, fut largement percu comme refletant le long plaidoyer de Malmqvist pour la litterature chinoise sur la scene mondiale.
L'une des realisations les plus consequentes de Karlgren fut la formation d'eleves qui allerent etablir des programmes d'etudes chinoises a travers la Scandinavie : Soren Egerod a Copenhague (Danemark), Henry Henne a Oslo (Norvege) et Malmqvist a Stockholm (Suede). A la retraite de Malmqvist en 1990, Torbjorn Loden lui succeda. Loden publia des etudes sur l'histoire intellectuelle chinoise moderne, notamment la philosophie de Dai Zhen. L'Universite de Lund, sous Lars Ragvald, produisit le premier dictionnaire chinois-suedois (2000).[27][28][29]
7. La contribution suedoise dans une perspective internationale
Plusieurs traits distinguent la tradition sinologique suedoise et scandinave : la rigueur linguistique heritee de Karlgren ; la concentration institutionnelle ; la transition remarquablement fluide du classique au moderne ; et un engagement exceptionnel pour la traduction litteraire et la mediation culturelle. L'influence de Karlgren depassa largement la Scandinavie. En Chine meme, son influence fut profonde : ses reconstructions etablirent le cadre conceptuel de toute la recherche ulterieure en phonologie historique chinoise. La traduction chinoise des Etudes de 1940, realisee par trois des plus eminents linguistes chinois, fut en soi un jalon dans la reception des methodes sinologiques occidentales en Chine.[30]
8. Conclusion : de la chinoiserie a la masse critique
La trajectoire de la sinologie suedoise — de la chinoiserie de Drottningholm aux reconstructions phonologiques de Karlgren, aux traductions litteraires de Malmqvist et aux etudes philosophiques de Loden — decrit un arc caracteristique du developpement sinologique europeen, mais avec une coloration nettement scandinave. La petite echelle de la vie universitaire scandinave favorisa une tradition d'intimite savante : Karlgren forma Malmqvist, Malmqvist forma Loden et Ragvald, et a travers ces chaines de filiation intellectuelle une tradition coherente fut maintenue meme tandis que son contenu subissait une transformation radicale.[31]
Notes
Bibliographie
Andersson, Johan Gunnar. Researches into the Prehistory of the Chinese. Stockholm : BMFEA, 1943.
Honey, David B. Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology. New Haven : American Oriental Society, 2001.
Karlgren, Bernhard. Etudes sur la phonologie chinoise. Leyde, 1915–1926.
Malmqvist, Goran. « On the History of Swedish Sinology. » Dans Europe Studies China, dir. Ming Wilson et John Cayley, 167–74. Londres : Han-Shan Tang Books, 1995.
Zhang Xiping 张西平. Ou-Mei Hanxue de Lishi yu Xianzhuang 欧美汉学的历史与现状. Zhengzhou : Daxiang Chubanshe, 2005. Lecon 10 : « Developpement de la sinologie suedoise ».
References
- ↑ David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven: American Oriental Society, 2001), preface, xxii.
- ↑ Honey, Incense at the Altar, preface, x.
- ↑ Zhang Xiping, lecon 1, « Introduction a l'etude de la sinologie occidentale », pp. 165–168.
- ↑ Peter K. Bol, « The China Historical GIS », Journal of Chinese History 4, no 2 (2020).
- ↑ Hilde De Weerdt, « MARKUS: Text Analysis and Reading Platform », dans Journal of Chinese History 4, no 2 (2020).
- ↑ Tu Hsiu-chih, « DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars », Journal of Chinese History 4, no 2 (2020).
- ↑ Peter K. Bol et Wen-chin Chang, « The China Biographical Database », dans Digital Humanities and East Asian Studies (Leyde : Brill, 2020).
- ↑ See Chapter 22 (Translation) of this volume on AI translation challenges.
- ↑ « WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks », preprint arXiv (2025).
- ↑ « Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance », Proceedings of EMNLP (2025).
- ↑ « A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models », Scientific Reports 15 (2025).
- ↑ Voir, par exemple, Mark Edward Lewis et Curie Viragh, « Computational Stylistics and Chinese Literature », Journal of Chinese Literature and Culture 9, no 1 (2022).
- ↑ Zhang Xiping, lecon 1, pp. 54–60.
- ↑ Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge: Harvard University Asia Center, 2015).
- ↑ Zhang Xiping, lecon 1, pp. 96–97, citant Li Xueqin.
- ↑ Zhang Xiping, lecon 1, pp. 102–113.
- ↑ Zhang Xiping, lecon 1, pp. 114–117.
- ↑ « The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign », Bitter Winter (2024).
- ↑ Honey, Incense at the Altar, preface, xxii.
- ↑ « Academic Freedom and China », rapport de l'AAUP (2024) ; Sinology vs. the Disciplines, Then & Now, China Heritage (2019).
- ↑ « They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities », Human Rights Watch (2021).
- ↑ Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye, ch. 7, pp. 100–111.
- ↑ Thomas Michael, « Heidegger's Legacy for Comparative Philosophy and the Laozi », International Journal of China Studies 11, no 2 (2020) : 299.
- ↑ Steven Burik, The End of Comparative Philosophy and the Task of Comparative Thinking: Heidegger, Derrida, and Daoism (Albany: SUNY Press, 2009).
- ↑ David L. Hall et Roger T. Ames, Thinking Through Confucius (Albany: SUNY Press, 1987), preface.
- ↑ Francois Jullien, Detour and Access: Strategies of Meaning in China and Greece (New York: Zone Books, 2000).
- ↑ Wolfgang Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye (Guilin: Guangxi shifan daxue chubanshe, 2013), ch. 11, pp. 194–195.
- ↑ Bryan W. Van Norden, Taking Back Philosophy: A Multicultural Manifesto (New York: Columbia University Press, 2017).
- ↑ Carine Defoort, « Is There Such a Thing as Chinese Philosophy? Arguments of an Implicit Debate », Philosophy East and West 51, no 3 (2001) : 393–413.
- ↑ Carine Defoort, « 'Chinese Philosophy' at European Universities: A Threefold Utopia », Dao 16, no 1 (2017) : 55–72.
- ↑ Sur l'imprimerie coreenne et la transmission textuelle, voir l'inscription au Registre de la Memoire du monde de l'UNESCO pour le Jikji (plus ancien imprime existant a caracteres metalliques mobiles, 1377).