Difference between revisions of "History of Sinology/fr/Chapter 6"

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= Chapitre 6 : La sinologie pendant la Guerre froide (1945-1990) =
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= Chapitre 6 : La sinologie de la guerre froide — champs divisés, paradigmes concurrents (1945–1990) =
  
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== 1. Introduction : une discipline transformée ==
'''Traduction en cours'''
 
  
Cette page est en cours de traduction depuis l'anglais. Veuillez consulter la [[History of Sinology/Chapter 6|version anglaise]] pour le texte complet.
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La Seconde Guerre mondiale détruisit les fondements institutionnels de la sinologie européenne et créa les conditions d'une restructuration radicale du domaine. Entre 1945 et 1990, l'étude de la Chine en Occident fut remodelée par trois forces qui avaient peu à voir avec la philologie : la confrontation de la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique, l'établissement de la République populaire de Chine en 1949 et la fermeture consécutive du continent chinois à la plupart des savants occidentaux, et l'expansion massive de l'enseignement supérieur américain sous l'impulsion du financement gouvernemental en temps de guerre et de guerre froide. Le résultat fut une discipline qui, en 1990, ne ressemblait guère à la sinologie classique de l'avant-guerre. La petite communauté de philologues interconnectée internationalement qui avait dominé le domaine de Chavannes à Pelliot céda la place à une entreprise beaucoup plus grande, plus diverse et plus fragmentée — dans laquelle le nom même de « sinologie » devint contesté.
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Le récit traverse les traditions nationales traitées dans les chapitres par pays (chapitres 7 à 18). Son propos n'est pas le développement interne des écoles nationales individuelles — pour lequel le lecteur est renvoyé aux chapitres concernés — mais les changements structurels qui remodelèrent le domaine dans son ensemble : la révolution Fairbank en Amérique, les contraintes idéologiques de la sinologie soviétique, la division du champ allemand entre Est et Ouest, l'impact de la Révolution culturelle sur l'accès et l'érudition occidentaux, l'émergence de Taïwan et Hong Kong comme sites de recherche de substitution, et les débats sur la nature et le but des études chinoises que ces développements provoquèrent.
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== 2. La reconstruction de la sinologie européenne après la guerre ==
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L'ampleur des pertes infligées à la sinologie européenne par la guerre et ses antécédents peut difficilement être exagérée. En France, les morts quasi simultanées de Pelliot (1945), Maspero (1945, à Buchenwald) et Granet (1940) laissèrent le domaine privé de ses trois plus grandes figures (voir chapitre 5, section 12.3). En Allemagne, l'émigration forcée d'une génération de savants, la destruction de bibliothèques de recherche majeures, les morts d'Otto Franke (1946) et Alfred Forke (1944), et la dévastation physique des universités avaient réduit quatre décennies de construction institutionnelle à néant (voir chapitre 7, section 5). En Grande-Bretagne, la sinologie n'avait jamais possédé une base institutionnelle comparable aux puissances continentales, et les années de guerre avaient encore affaibli la maigre infrastructure existante (voir chapitre 9, section 7).<ref>David B. Honey, ''Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology'' (New Haven : American Oriental Society, 2001), préface, xxii.</ref>
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La reprise de la sinologie française fut remarquablement rapide, grâce en grande partie aux efforts de Paul Demiéville (1894–1979). Né à Lausanne et formé à Paris et Hanoï, Demiéville était l'un des plus éminents spécialistes du bouddhisme du XXe siècle. Sa connaissance approfondie du chinois, du japonais, du sanskrit et du tibétain lui permit de travailler sur l'ensemble des traditions bouddhiques est-asiatiques avec une autorité que peu de contemporains égalaient. Il succéda à Maspero au Collège de France et servit comme coéditeur du ''T'oung Pao''.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', préface, x.</ref>
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Sous la direction de Demiéville, la sinologie française maintint son caractère distinctif — l'engagement envers la rigueur philologique, la préférence pour un engagement profond avec les sources primaires et la tradition d'ampleur humaniste — tout en s'adaptant à l'environnement transformé de l'après-guerre. Il lança des projets collaboratifs majeurs, dont l'''Anthologie de la poésie chinoise classique'' (1962), et forma une nouvelle génération de savants qui porteraient la discipline en avant : Jacques Gernet, Léon Vandermeersch et d'autres qui occuperaient finalement des chaires au Collège de France et à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales.<ref>Zhang Xiping, cours 1, « Introduction aux études sinologiques occidentales », pp. 165–168.</ref>
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La reconnaissance de la République populaire de Chine par la France en 1964 — l'une des premières nations occidentales à le faire — ouvrit de nouvelles possibilités d'échange savant. Une cohorte de jeunes chercheurs français se rendit en Chine dans les années 1960, dont Anne Cheng, Marianne Bastid-Bruguière, Marie-Claire Bergère et Lucien Bianco. Pour un récit complet de la sinologie française d'après-guerre, voir chapitre 8, section 6.
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La reconstruction de la sinologie allemande fut douloureusement lente. Comme Hellmut Wilhelm (1905–1990), fils de Richard Wilhelm et alors professeur à l'Université de Washington, l'observa en 1949, « le rythme de la reprise de la recherche sinologique allemande est encore remarquablement lent » par rapport au renouveau général de la vie académique allemande. La raison principale était un simple manque de personnel qualifié — les émigrés n'étaient pas revenus.<ref>Peter K. Bol, "The China Historical GIS," ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020).</ref>
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En Allemagne de l'Ouest, la sinologie s'organisa autour de trois centres, chacun avec un profil intellectuel distinct. Hambourg sous Wolfgang Franke (1912–2007) poursuivit la tradition établie par son père Otto, se concentrant sur l'histoire des Ming et des Qing, les Chinois d'outre-mer et l'histoire intellectuelle de la Chine moderne. Munich sous Herbert Franke (1914–2011 ; sans parenté avec les Franke de Hambourg) devint le bastion méridional, spécialisé dans l'histoire des dynasties Song et Yuan. À partir des années 1960, le nombre de chaires sinologiques en Allemagne de l'Ouest crût régulièrement ; en 1967, il y avait treize professeurs dans onze institutions.<ref>Hilde De Weerdt, "MARKUS: Text Analysis and Reading Platform," dans ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020) ; voir aussi le guide des humanités numériques de la bibliothèque de l'Université de Chicago.</ref>
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Une expérience décisive de restructuration fut lancée en 1964 à la nouvellement fondée Ruhr-Universität Bochum, où un Institut d'études est-asiatiques fut établi sur le modèle des « area studies » américaines. Ce modèle interdisciplinaire — rassemblant sous un seul toit institutionnel des spécialistes de la langue, la littérature, l'histoire, la philosophie, la religion, l'art, le droit, l'économie et la sociologie — représentait une rupture délibérée avec le système traditionnel du ''Lehrstuhl'' et préfigurait la transformation plus large de la ''Sinologie'' en ''Chinawissenschaften'' (voir section 7 ci-dessous). Pour un traitement complet de la sinologie allemande d'après-guerre, voir chapitre 7, sections 6–7.
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En Grande-Bretagne, la Seconde Guerre mondiale démontra le coût de la négligence nationale envers les études orientales. Durant 1940–1941, seuls vingt-six étudiants dans toutes les universités britanniques étudiaient le chinois. Le rapport Scarborough (1947) appela à des départements d'études orientales correctement financés, et l'expansion qui en résulta à la SOAS et dans d'autres institutions attira une nouvelle génération de savants. Le rapport Hayter (1961) appela à une expansion supplémentaire, incluant la création de centres d'area studies.<ref>Tu Hsiu-chih, "DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars," ''Journal of Chinese History'' 4, n° 2 (2020).</ref>
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Deux savants émigrés européens avaient apporté les standards philologiques continentaux à la sinologie britannique : Walter Simon (1893–1981) à la SOAS et Gustav Haloun (1898–1951) à Cambridge (voir chapitre 5, section 12.2). Leurs successeurs — Denis Twitchett à la SOAS et Cambridge, David Hawkes à Oxford — produiraient des œuvres d'importance durable, bien que la sinologie britannique n'atteignît jamais la profondeur institutionnelle des domaines français ou américain. Pour un récit complet, voir chapitre 9, sections 7–8.
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== 3. La révolution Fairbank : area studies contre sinologie classique ==
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Aucun individu n'a exercé une plus grande influence sur le développement institutionnel des études chinoises américaines que John King Fairbank (1907–1991). Né dans le Dakota du Sud, éduqué à Harvard et Oxford, Fairbank choisit l'histoire diplomatique et institutionnelle de la Chine moderne comme domaine — une orientation de recherche qui était, comme Zhang Xiping l'observa, « complètement différente de la sinologie traditionnelle, avec son accent sur l'analyse philologique et documentaire de l'histoire et de la culture chinoises anciennes. C'était une expérience entièrement nouvelle ».<ref>Peter K. Bol et Wen-chin Chang, "The China Biographical Database," dans ''Digital Humanities and East Asian Studies'' (Leyde : Brill, 2020).</ref>
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Après le service en temps de guerre dans l'Office of Strategic Services et comme attaché scientifique en Chine, Fairbank revint à Harvard convaincu que la compréhension américaine de la Chine était dangereusement inadéquate. Il entreprit de créer un nouveau modèle pour l'étude de la Chine : les « area studies », une entreprise interdisciplinaire combinant histoire, science politique, économie, sociologie et anthropologie, centrée sur la Chine moderne et contemporaine plutôt que sur la civilisation classique, et orientée vers un savoir pertinent pour la politique.<ref>Voir le chapitre 22 (Traduction) de ce volume sur les défis de la traduction par IA.</ref>
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Le cadre institutionnel que Fairbank construisit était formidable. À Harvard, il établit le Committee on Regional Studies: East Asia (1946). Il forma une cohorte d'étudiants qui allaient peupler des départements à travers le pays. La fondation de la Far Eastern Association en 1941 (rebaptisée Association for Asian Studies en 1956) fournit un foyer organisationnel, et sa revue, le ''Far Eastern Quarterly'' (rebaptisé ''Journal of Asian Studies'' en 1956), devint le périodique anglophone le plus influent pour les études asiatiques.<ref>"WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks," prépublication arXiv (2025).</ref>
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La vision de Fairbank fut institutionnalisée au niveau national par le National Defense Education Act de 1958, qui fournit un financement fédéral pour la formation linguistique et les centres d'area studies dans les universités américaines. La Fondation Ford, la Fondation Rockefeller et la Carnegie Corporation apportèrent des millions supplémentaires. Au milieu des années 1960, les États-Unis possédaient plus de spécialistes des études chinoises que le reste du monde réuni.<ref>"Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," ''Proceedings of EMNLP'' (2025).</ref>
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Le développement des études chinoises américaines au début des années 1950 fut gravement perturbé par le maccarthysme. L'accusation selon laquelle les spécialistes américains de la Chine avaient « perdu la Chine » en fournissant des analyses insuffisamment anticommunistes devint une arme puissante dans les batailles politiques intérieures. Plusieurs spécialistes éminents de la Chine furent persécutés pour sympathies communistes présumées ; l'Institute of Pacific Relations fut contraint de se dissoudre sous la pression politique.<ref>"A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models," ''Scientific Reports'' 15 (2025).</ref>
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Pourtant, le maccarthysme se révéla n'être qu'une interruption temporaire. Paradoxalement, l'hostilité même que McCarthy dirigeait contre les spécialistes de la Chine finit par engendrer un soutien gouvernemental accru aux études chinoises, l'impératif stratégique de « connaître l'ennemi » l'emportant sur les soupçons idéologiques. Pour un récit complet, voir chapitre 17, sections 4–5.
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La tension entre le modèle Fairbank et la tradition philologique plus ancienne atteignit son paroxysme dans un échange célèbre dans les pages du ''Journal of Asian Studies'' en 1964. Frederick W. Mote, spécialiste de la Chine traditionnelle, prit la parole en faveur de la sinologie, qu'il voyait comme un domaine ou une discipline à part entière : « Si cela signifie quelque chose, la sinologie signifie la philologie chinoise. » Denis Twitchett émit ce qu'il appela « Un hourra solitaire pour la sinologie », défendant la valeur du travail textuel minutieux contre la vague de généralisation des sciences sociales.<ref>Voir, par ex., Mark Edward Lewis et Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," ''Journal of Chinese Literature and Culture'' 9, n° 1 (2022).</ref>
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Le débat ne fut jamais définitivement résolu, et la tension entre « sinologie » et « études chinoises » persiste à ce jour. En pratique, le modèle Fairbank triompha aux États-Unis. En Europe, particulièrement en France, la tradition philologique s'est révélée plus résiliente.
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== 4. La sinologie soviétique et ses contraintes idéologiques ==
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La sinologie soviétique avait des racines profondes dans la Mission ecclésiastique russe à Pékin et les grands savants du XIXe siècle Bitchourine et Vassiliev (voir chapitre 16, sections 2–3). Après 1917, les études chinoises en URSS passèrent sous la direction englobante du marxisme-léninisme, et le domaine fut pris entre ambition savante et servitude politique.<ref>Hilde De Weerdt, ''Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China'' (Cambridge : Harvard University Asia Center, 2015).</ref>
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La figure dominante de la période de transition fut Vassili Mikhaïlovitch Alekseïev (1881–1951), étudiant de Chavannes qui avait étudié à Paris aux côtés de Pelliot, Maspero et Granet. Alekseïev apporta les méthodes de l'école philologique française à la sinologie russe, établissant une tradition d'érudition textuelle précise qui survécut, sous une forme atténuée, même dans les conditions idéologiques les plus oppressives.<ref>China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).</ref>
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La sinologie soviétique était concentrée dans deux centres : Leningrad (le Musée asiatique de l'Académie des sciences, ultérieurement l'Institut d'études orientales) et Moscou (l'Institut de l'Extrême-Orient, établi en 1966). Le fondement théorique de toutes les études soviétiques de la société chinoise était la version léniniste de la théorie marxiste des formations socio-économiques. Le débat sur le « mode de production asiatique » fut tranché par décision administrative plutôt que par argument savant.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 54–60.</ref>
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Les contraintes idéologiques sur la sinologie soviétique étaient omniprésentes. Les ouvrages savants, même ceux sans rapport avec la politique contemporaine, requéraient la citation des classiques marxistes en avant-propos et en conclusion.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 96–97, citant Li Xueqin.</ref>
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Pourtant, les sinologues soviétiques développèrent des stratégies pour poursuivre une érudition sérieuse dans ces contraintes. Certains confinèrent leurs citations marxistes à l'introduction et à la conclusion, laissant le corps de l'ouvrage parler de lui-même. D'autres choisirent des sujets — phonologie historique, poésie classique, chronologie archéologique — suffisamment éloignés de la politique contemporaine pour échapper à un examen idéologique étroit.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 102–113.</ref>
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La rupture sino-soviétique du début des années 1960 eut des conséquences dévastatrices pour la sinologie soviétique. Les échanges savants avec la Chine cessèrent, et le climat politique bascula de l'alliance fraternelle à l'hostilité amère.<ref>Zhang Xiping, cours 1, pp. 114–117.</ref>
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Après l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, la manipulation idéologique disparut presque complètement, et les sinologues soviétiques purent s'engager plus librement avec la communauté savante internationale. L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 créa de nouveaux défis mais libéra aussi la sinologie russe des contraintes idéologiques qui l'avaient déformée pendant sept décennies. Pour un traitement complet, voir chapitre 16.
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== 5. Les Pays-Bas et la Scandinavie : continuité et innovation ==
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Les Pays-Bas, qui avaient maintenu une tradition d'études chinoises depuis le XVIIe siècle à travers l'engagement de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales avec les populations chinoises des Indes orientales, jouèrent un rôle distinctif dans la sinologie d'après-guerre. L'Université de Leyde, où Schlegel avait cofondé le ''T'oung Pao'' en 1890, resta un centre de sinologie philologique. Erik Zürcher (1928–2008), qui occupa la chaire à Leyde de 1962 à 1993, produisit des travaux fondateurs sur l'introduction du bouddhisme en Chine (''The Buddhist Conquest of China'', 1959). Kristofer Schipper (né en 1934), qui occupa des postes à Paris et à Leyde, passa huit ans comme prêtre taoïste pratiquant à Taïwan et dirigea le monumental ''Projet Tao-tsang''. Pour un traitement plus complet de la sinologie néerlandaise, voir chapitre 10.
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En Scandinavie, l'après-guerre vit la transformation de la tradition établie par Karlgren. Göran Malmqvist (1924–2019), élève de Karlgren à Stockholm, déplaça l'orientation de la sinologie suédoise de la phonologie historique et des textes classiques vers la littérature chinoise moderne. Son élection à l'Académie suédoise en 1985 — l'organe qui décerne le prix Nobel de littérature — lui conféra une influence démesurée sur la reconnaissance internationale des écrivains chinois, notamment dans l'attribution du prix Nobel à Gao Xingjian en 2000. Pour un traitement plus complet, voir chapitre 14.
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== 6. RDA contre RFA : la sinologie ==
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La division de l'Allemagne après 1945 créa deux traditions sinologiques parallèles qui se développèrent de manière étonnamment différente.
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La sinologie est-allemande hérita de la tradition leipzigoise de Conrady et de son gendre Eduard Erkes (1891–1958), qui dirigea l'Institut d'Asie orientale de 1947 à 1958. Erkes maintint son insistance d'avant-guerre selon laquelle la Chine ancienne n'avait pas connu de société esclavagiste au sens européen, contredisant la périodisation marxiste orthodoxe — un acte remarquable d'indépendance intellectuelle dans les conditions de la RDA.<ref>"The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign," ''Bitter Winter'' (2024).</ref>
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Dans les années 1950, la République populaire de Chine était l'allié le plus important de la RDA, et un grand nombre d'étudiants est-allemands furent envoyés en Chine pour une formation linguistique. Cependant, la rupture sino-soviétique du début des années 1960 eut des conséquences dévastatrices pour la sinologie est-allemande. Après 1963, les inscriptions étudiantes furent drastiquement réduites, et le département de Leipzig fut effectivement fermé. La chaire d'Erkes resta vacante pendant vingt-cinq ans. En 1964, il n'y avait plus qu'un seul professeur de sinologie dans toute la RDA.<ref>Honey, ''Incense at the Altar'', préface, xxii.</ref>
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La sinologie ouest-allemande connut une transformation dramatique dans les années 1960 et 1970. Les protestations étudiantes de 1968 eurent un impact particulièrement intense sur les départements d'études chinoises, où les manifestants empruntaient librement à l'iconographie de la Révolution culturelle : drapeaux rouges, portraits de Mao Zedong et le « Petit Livre rouge ». Les étudiants exigèrent que les départements de sinologie tournent leur attention des textes anciens vers la Chine contemporaine.<ref>"Academic Freedom and China," rapport de l'AAUP (2024) ; ''Sinology vs. the Disciplines, Then &amp; Now'', China Heritage (2019).</ref>
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L'héritage durable de 1968 fut l'accélération d'une transformation déjà en cours : le passage de la ''Sinologie'' classique aux ''Chinawissenschaften'' (études chinoises), une entreprise plus large et plus interdisciplinaire intégrant les méthodes des sciences sociales et se concentrant sur la Chine moderne et contemporaine. Pour un traitement complet, voir chapitre 7, section 7.
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== 7. L'impact de la Révolution culturelle sur l'accès et l'érudition occidentaux ==
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La Révolution culturelle (1966–1976) eut un impact profond sur la sinologie occidentale. L'effet le plus immédiat fut la fermeture quasi totale de la Chine aux savants occidentaux. Le travail de terrain en République populaire devint pratiquement impossible. Les bibliothèques, archives et sites archéologiques chinois étaient inaccessibles. La destruction d'artefacts culturels durant la campagne des « Quatre Vieilleries » — livres, manuscrits, temples, œuvres d'art — représenta une perte incalculable pour l'érudition.<ref>"They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities," Human Rights Watch (2021).</ref>
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Toute une génération de savants chinois fut réduite au silence. Les universités furent fermées, les professeurs envoyés à la campagne pour la « rééducation », et la publication savante en Chine cessa presque entièrement.<ref>Kubin, ''Hanxue yanjiu xin shiye'', chap. 7, pp. 100–111.</ref>
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Pourtant, la Révolution culturelle produisit aussi, par inadvertance, certaines des découvertes archéologiques les plus importantes du siècle : la construction d'abris antiaériens à Changsha conduisit à la découverte des tombes de Mawangdui en 1972–1974, qui livrèrent des manuscrits sur soie du ''Laozi'', du ''Yijing'' et d'autres textes qui révolutionnèrent l'étude de la philosophie chinoise ancienne.
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Les sinologues occidentaux répondirent à la fermeture de la Chine de plusieurs manières. Certains se tournèrent vers des sujets historiques pouvant être poursuivis par la seule recherche en bibliothèque. D'autres adoptèrent les méthodes du « China watching », analysant les informations fragmentaires émergeant de derrière le rideau de bambou.<ref>Thomas Michael, "Heidegger's Legacy for Comparative Philosophy and the Laozi," ''International Journal of China Studies'' 11, n° 2 (2020) : 299.</ref>
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La Révolution culturelle divisa aussi politiquement les sinologues occidentaux. Certains, en particulier sur la gauche européenne, y virent une expérience révolutionnaire authentique digne d'analyse sympathique. D'autres, en particulier ceux ayant des liens personnels avec des collègues chinois persécutés, la considérèrent comme une catastrophe.<ref>Steven Burik, ''The End of Comparative Philosophy and the Task of Comparative Thinking: Heidegger, Derrida, and Daoism'' (Albany : SUNY Press, 2009).</ref>
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== 8. Taïwan et Hong Kong comme sites de recherche de substitution ==
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La fermeture de la Chine continentale força les sinologues occidentaux à chercher des sites de recherche alternatifs, et deux lieux — Taïwan et Hong Kong — prirent une importance disproportionnée pour le développement du domaine.
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Taïwan, gouverné par la République de Chine après 1949, préserva une grande partie de l'infrastructure institutionnelle et intellectuelle de l'académie chinoise d'avant 1949. L'Academia Sinica maintint des programmes de recherche actifs. Le Musée national du Palais à Taipei abritait les collections d'art impériales. Pour les spécialistes de la Chine prémoderne, Taïwan offrait un accès aux sources primaires, à des collègues chinois compétents et à un environnement culturel en continuité reconnaissable avec la tradition savante chinoise.<ref>David L. Hall et Roger T. Ames, ''Thinking Through Confucius'' (Albany : SUNY Press, 1987), préface.</ref>
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Hong Kong joua un rôle différent mais tout aussi important. En tant que colonie britannique au bord de la République populaire, elle servit de principal point de contact entre les observateurs occidentaux de la Chine et le continent. Le Universities Service Centre, établi en 1963 avec un financement de la Carnegie Corporation et de la Fondation Ford, fournit aux chercheurs en visite un accès aux journaux de langue chinoise, aux émissions radio provinciales et aux entretiens avec des réfugiés et des voyageurs.<ref>François Jullien, ''Détour et accès : stratégies du sens en Chine et en Grèce'' (New York : Zone Books, 2000).</ref>
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Taïwan et Hong Kong devinrent aussi les centres d'un mouvement intellectuel distinctif — le néo-confucianisme — qui eut des implications profondes pour l'autocompréhension de la sinologie. En janvier 1958, quatre philosophes en exil de Chine publièrent un « Manifeste pour une réévaluation de la sinologie et la reconstruction de la culture chinoise ». Le manifeste mit les sinologues occidentaux au défi de reconnaître la tradition philosophique vivante au sein de la civilisation chinoise.<ref>Wolfgang Kubin, ''Hanxue yanjiu xin shiye'' (Guilin : Guangxi shifan daxue chubanshe, 2013), chap. 11, pp. 194–195.</ref>
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== 9. Réalisations savantes majeures de l'ère de la guerre froide ==
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En Grande-Bretagne, David Hawkes (1923–2009) produisit ce qui est largement considéré comme la plus belle traduction anglaise d'un roman chinois : sa version en cinq volumes du ''Hongloumeng'' sous le titre ''The Story of the Stone'' (Penguin Books, 1973–1986), les quarante derniers chapitres étant traduits par son gendre John Minford.<ref>Sur Hawkes, voir chapitre 9, section 8 ; Zhang Xiping, « Cours 9 ».</ref>
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En France, ''Le monde chinois'' de Jacques Gernet (1972) devint l'introduction standard de langue française à la civilisation chinoise, et son ''Chine et christianisme'' (1982) éclaira la rencontre culturelle entre la Chine et l'Europe avec une profondeur et une subtilité transcendant les cadres conventionnels.
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Aux États-Unis, ''Imperial China: 900–1800'' de Frederick Mote (1999) offrit une synthèse magistrale de l'histoire chinoise. Et la ''Cambridge History of China'', coéditée par Twitchett et Fairbank à partir des années 1960, devint la plus vaste histoire collaborative de la Chine en quelque langue que ce soit.
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Au Japon, les études de Miyazaki Ichisada sur le système d'examens chinois et les projets de recherche collectifs du Jinbun Kagaku Kenkyūjo de Kyoto produisirent une érudition essentielle pour tout spécialiste de l'histoire chinoise.<ref>Sur Miyazaki, voir chapitre 19, section 1.6 ; sur Gernet, voir chapitre 8, section 6 ; sur Mote, voir Frederick W. Mote, ''Imperial China: 900–1800'' (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1999).</ref>
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== 10. Le débat « sinologie contre études chinoises » ==
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La tension entre « sinologie » et « études chinoises » qui émergea durant l'ère de la guerre froide n'était pas une simple querelle terminologique ; elle reflétait des désaccords fondamentaux sur le but de l'érudition, la relation entre savoir et pouvoir, et la nature même de l'entreprise académique.
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Les défenseurs de la « sinologie » soutenaient que l'étude de la civilisation chinoise requérait un ensemble distinctif de compétences — chinois classique, maîtrise de la tradition des commentaires, connaissance de la phonologie historique — qui ne pouvaient s'acquérir par les méthodes des sciences sociales. L'affirmation de Mote selon laquelle « la sinologie signifie la philologie chinoise » résumait cette position.<ref>Bryan W. Van Norden, ''Taking Back Philosophy: A Multicultural Manifesto'' (New York : Columbia University Press, 2017).</ref>
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Les partisans des « études chinoises » rétorquaient que le besoin urgent de comprendre la République populaire — une puissance nucléaire et la nation la plus peuplée du monde — exigeait des approches empruntées à la science politique, l'économie, la sociologie et l'anthropologie.<ref>Carine Defoort, "Is There Such a Thing as Chinese Philosophy? Arguments of an Implicit Debate," ''Philosophy East and West'' 51, n° 3 (2001) : 393–413.</ref>
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Le débat se déroula différemment en Europe et aux États-Unis. En France, la tradition philologique se révéla plus résiliente. En Allemagne, le débat fut mêlé aux bouleversements politiques de 1968. En Grande-Bretagne, le débat fut moins intense. La collaboration de Twitchett et Fairbank sur la ''Cambridge History of China'' représenta une résolution possible de la tension.<ref>Sur la période coloniale, voir "Kangaku and the State: Colonial Collaboration between Korean and Japanese Traditional Sinologists," ''Sungkyun Journal of East Asian Studies'' 24, n° 2 (2024).</ref>
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== 11. La tradition japonaise du ''kangaku'' dans le contexte de la guerre froide ==
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La sinologie japonaise occupait une position unique dans la période de la guerre froide. Le Japon possédait la plus ancienne tradition continue d'études chinoises en dehors de la Chine elle-même — la tradition du ''kangaku'' (漢学) qui avait prospéré depuis l'époque Tokugawa (voir chapitre 19, section 1).
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L'après-guerre apporta un douloureux examen de conscience sur le rôle du Japon en temps de guerre. Certains sinologues japonais, notamment Takeuchi Yoshimi (1910–1977), soutinrent que l'étude japonaise de la Chine avait été complice de l'impérialisme et devait être radicalement reconstruite.<ref>Sur la sinologie coréenne d'après-guerre, voir "Two Millennia of Sinology: The Korean Reception, Curation, and Reinvention of Cultural Knowledge from China," ''Journal of Chinese History'' (Cambridge University Press).</ref>
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Malgré la crise d'identité d'après-guerre, la sinologie classique japonaise continua de produire des travaux de la plus haute qualité. Les revues sinologiques japonaises — ''Tōhō Gakuhō'', ''Tōyōshi Kenkyū'', ''Shigaku Zasshi'' — maintinrent des standards de rigueur philologique rivaux de la tradition européenne. Pour un traitement complet de la sinologie japonaise, voir chapitre 19.
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== 12. L'ouverture de la Chine (1978) : un moment charnière ==
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La mort de Mao Zedong en septembre 1976 et l'arrestation de la Bande des Quatre le mois suivant préparèrent le terrain d'une transformation qui remodèlerait la sinologie aussi profondément que la guerre froide l'avait fait. Le programme de « réforme et ouverture » (''gaige kaifang'') de Deng Xiaoping, lancé au Troisième Plénum du XIe Comité central en décembre 1978, rouvrit la Chine au monde extérieur et, avec elle, à l'érudition occidentale.<ref>"Two Millennia of Sinology," ''Journal of Chinese History''.</ref>
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L'impact sur la sinologie fut immédiat et dramatique. Des archives fermées depuis des décennies devinrent accessibles. Les sites archéologiques purent être visités. Les savants chinois reprirent la publication et commencèrent à participer à des conférences internationales. Les découvertes des manuscrits sur soie de Mawangdui (1973) et des lamelles de bambou de Guodian (1993) forcèrent des révisions fondamentales dans la compréhension de la philosophie et de la littérature chinoises anciennes.<ref>Sur la période chinoise, voir Keith Weller Taylor, ''The Birth of Vietnam'' (Berkeley : University of California Press, 1983).</ref>
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En 1990, le domaine de la sinologie avait été transformé au-delà de toute reconnaissance. La petite discipline européo-centrée et philologiquement orientée qui avait atteint son plus haut accomplissement dans l'entre-deux-guerres avait cédé la place à une entreprise mondiale englobant des milliers de savants, des dizaines de disciplines et une infrastructure institutionnelle s'étendant de Berkeley à Pékin, de Paris à Tokyo.
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== 13. Bilan : l'héritage de la guerre froide ==
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L'ère de la guerre froide laissa la sinologie fondamentalement différente de ce qu'elle avait été avant 1945. Plusieurs traits de cette transformation méritent d'être soulignés.
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'''Échelle.''' Le nombre de savants travaillant sur la Chine augmenta d'au moins un ordre de grandeur. Les États-Unis seuls produisirent plus de spécialistes des études chinoises pendant les décennies de la guerre froide que le monde entier n'en possédait en 1945.
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'''Diversification disciplinaire.''' Les sciences sociales — science politique, économie, sociologie, anthropologie — s'établirent comme des approches légitimes et, dans le contexte américain, dominantes de l'étude de la Chine.
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'''Consolidation institutionnelle.''' Le financement gouvernemental, le soutien des fondations et l'expansion universitaire créèrent une infrastructure institutionnelle permanente pour les études chinoises bien plus solide que le système d'avant-guerre.
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'''Imbrication politique.''' Plus qu'à aucune période antérieure, l'étude de la Chine fut façonnée par la relation politique entre le pays d'origine du savant et la Chine.
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'''La persistance de la philologie.''' Malgré le triomphe des sciences sociales, la tradition philologique survécut. La vitalité continue du ''T'oung Pao'', du ''Harvard Journal of Asiatic Studies'' et de ''Monumenta Serica'' témoigna de la valeur durable de la tradition fondée par Chavannes.
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'''L'essor de l'érudition chinoise.''' La conséquence à long terme la plus significative de l'ère de la guerre froide fut peut-être l'émergence de savants chinois comme participants majeurs du discours sinologique international. En 1990, il n'était plus tenable de parler de « sinologie » comme d'une entreprise exclusivement occidentale.
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'''L'horizon numérique.''' À la fin des années 1980, les premiers signes de la révolution numérique étaient visibles à l'horizon. L'informatisation du texte chinois commençait à transformer l'accès savant aux sources chinoises. Mais cette transformation appartient au prochain chapitre de l'histoire du domaine.
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L'ère de la guerre froide fut ainsi à la fois une rupture et une continuité. Elle détruisit le monde institutionnel et intellectuel dans lequel la sinologie classique avait prospéré, mais elle porta aussi en avant — sous de nouvelles formes, à travers de nouvelles institutions et au-delà de nouvelles frontières nationales — l'entreprise fondamentale de compréhension de la civilisation chinoise par l'étude disciplinée de ses archives écrites et de ses vestiges matériels.
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== Notes ==
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== Références ==
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Chapitre 6 : La sinologie de la guerre froide — champs divisés, paradigmes concurrents (1945–1990)

1. Introduction : une discipline transformée

La Seconde Guerre mondiale détruisit les fondements institutionnels de la sinologie européenne et créa les conditions d'une restructuration radicale du domaine. Entre 1945 et 1990, l'étude de la Chine en Occident fut remodelée par trois forces qui avaient peu à voir avec la philologie : la confrontation de la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique, l'établissement de la République populaire de Chine en 1949 et la fermeture consécutive du continent chinois à la plupart des savants occidentaux, et l'expansion massive de l'enseignement supérieur américain sous l'impulsion du financement gouvernemental en temps de guerre et de guerre froide. Le résultat fut une discipline qui, en 1990, ne ressemblait guère à la sinologie classique de l'avant-guerre. La petite communauté de philologues interconnectée internationalement qui avait dominé le domaine de Chavannes à Pelliot céda la place à une entreprise beaucoup plus grande, plus diverse et plus fragmentée — dans laquelle le nom même de « sinologie » devint contesté.

Le récit traverse les traditions nationales traitées dans les chapitres par pays (chapitres 7 à 18). Son propos n'est pas le développement interne des écoles nationales individuelles — pour lequel le lecteur est renvoyé aux chapitres concernés — mais les changements structurels qui remodelèrent le domaine dans son ensemble : la révolution Fairbank en Amérique, les contraintes idéologiques de la sinologie soviétique, la division du champ allemand entre Est et Ouest, l'impact de la Révolution culturelle sur l'accès et l'érudition occidentaux, l'émergence de Taïwan et Hong Kong comme sites de recherche de substitution, et les débats sur la nature et le but des études chinoises que ces développements provoquèrent.

2. La reconstruction de la sinologie européenne après la guerre

L'ampleur des pertes infligées à la sinologie européenne par la guerre et ses antécédents peut difficilement être exagérée. En France, les morts quasi simultanées de Pelliot (1945), Maspero (1945, à Buchenwald) et Granet (1940) laissèrent le domaine privé de ses trois plus grandes figures (voir chapitre 5, section 12.3). En Allemagne, l'émigration forcée d'une génération de savants, la destruction de bibliothèques de recherche majeures, les morts d'Otto Franke (1946) et Alfred Forke (1944), et la dévastation physique des universités avaient réduit quatre décennies de construction institutionnelle à néant (voir chapitre 7, section 5). En Grande-Bretagne, la sinologie n'avait jamais possédé une base institutionnelle comparable aux puissances continentales, et les années de guerre avaient encore affaibli la maigre infrastructure existante (voir chapitre 9, section 7).[1]

La reprise de la sinologie française fut remarquablement rapide, grâce en grande partie aux efforts de Paul Demiéville (1894–1979). Né à Lausanne et formé à Paris et Hanoï, Demiéville était l'un des plus éminents spécialistes du bouddhisme du XXe siècle. Sa connaissance approfondie du chinois, du japonais, du sanskrit et du tibétain lui permit de travailler sur l'ensemble des traditions bouddhiques est-asiatiques avec une autorité que peu de contemporains égalaient. Il succéda à Maspero au Collège de France et servit comme coéditeur du T'oung Pao.[2]

Sous la direction de Demiéville, la sinologie française maintint son caractère distinctif — l'engagement envers la rigueur philologique, la préférence pour un engagement profond avec les sources primaires et la tradition d'ampleur humaniste — tout en s'adaptant à l'environnement transformé de l'après-guerre. Il lança des projets collaboratifs majeurs, dont l'Anthologie de la poésie chinoise classique (1962), et forma une nouvelle génération de savants qui porteraient la discipline en avant : Jacques Gernet, Léon Vandermeersch et d'autres qui occuperaient finalement des chaires au Collège de France et à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales.[3]

La reconnaissance de la République populaire de Chine par la France en 1964 — l'une des premières nations occidentales à le faire — ouvrit de nouvelles possibilités d'échange savant. Une cohorte de jeunes chercheurs français se rendit en Chine dans les années 1960, dont Anne Cheng, Marianne Bastid-Bruguière, Marie-Claire Bergère et Lucien Bianco. Pour un récit complet de la sinologie française d'après-guerre, voir chapitre 8, section 6.

La reconstruction de la sinologie allemande fut douloureusement lente. Comme Hellmut Wilhelm (1905–1990), fils de Richard Wilhelm et alors professeur à l'Université de Washington, l'observa en 1949, « le rythme de la reprise de la recherche sinologique allemande est encore remarquablement lent » par rapport au renouveau général de la vie académique allemande. La raison principale était un simple manque de personnel qualifié — les émigrés n'étaient pas revenus.[4]

En Allemagne de l'Ouest, la sinologie s'organisa autour de trois centres, chacun avec un profil intellectuel distinct. Hambourg sous Wolfgang Franke (1912–2007) poursuivit la tradition établie par son père Otto, se concentrant sur l'histoire des Ming et des Qing, les Chinois d'outre-mer et l'histoire intellectuelle de la Chine moderne. Munich sous Herbert Franke (1914–2011 ; sans parenté avec les Franke de Hambourg) devint le bastion méridional, spécialisé dans l'histoire des dynasties Song et Yuan. À partir des années 1960, le nombre de chaires sinologiques en Allemagne de l'Ouest crût régulièrement ; en 1967, il y avait treize professeurs dans onze institutions.[5]

Une expérience décisive de restructuration fut lancée en 1964 à la nouvellement fondée Ruhr-Universität Bochum, où un Institut d'études est-asiatiques fut établi sur le modèle des « area studies » américaines. Ce modèle interdisciplinaire — rassemblant sous un seul toit institutionnel des spécialistes de la langue, la littérature, l'histoire, la philosophie, la religion, l'art, le droit, l'économie et la sociologie — représentait une rupture délibérée avec le système traditionnel du Lehrstuhl et préfigurait la transformation plus large de la Sinologie en Chinawissenschaften (voir section 7 ci-dessous). Pour un traitement complet de la sinologie allemande d'après-guerre, voir chapitre 7, sections 6–7.

En Grande-Bretagne, la Seconde Guerre mondiale démontra le coût de la négligence nationale envers les études orientales. Durant 1940–1941, seuls vingt-six étudiants dans toutes les universités britanniques étudiaient le chinois. Le rapport Scarborough (1947) appela à des départements d'études orientales correctement financés, et l'expansion qui en résulta à la SOAS et dans d'autres institutions attira une nouvelle génération de savants. Le rapport Hayter (1961) appela à une expansion supplémentaire, incluant la création de centres d'area studies.[6]

Deux savants émigrés européens avaient apporté les standards philologiques continentaux à la sinologie britannique : Walter Simon (1893–1981) à la SOAS et Gustav Haloun (1898–1951) à Cambridge (voir chapitre 5, section 12.2). Leurs successeurs — Denis Twitchett à la SOAS et Cambridge, David Hawkes à Oxford — produiraient des œuvres d'importance durable, bien que la sinologie britannique n'atteignît jamais la profondeur institutionnelle des domaines français ou américain. Pour un récit complet, voir chapitre 9, sections 7–8.

3. La révolution Fairbank : area studies contre sinologie classique

Aucun individu n'a exercé une plus grande influence sur le développement institutionnel des études chinoises américaines que John King Fairbank (1907–1991). Né dans le Dakota du Sud, éduqué à Harvard et Oxford, Fairbank choisit l'histoire diplomatique et institutionnelle de la Chine moderne comme domaine — une orientation de recherche qui était, comme Zhang Xiping l'observa, « complètement différente de la sinologie traditionnelle, avec son accent sur l'analyse philologique et documentaire de l'histoire et de la culture chinoises anciennes. C'était une expérience entièrement nouvelle ».[7]

Après le service en temps de guerre dans l'Office of Strategic Services et comme attaché scientifique en Chine, Fairbank revint à Harvard convaincu que la compréhension américaine de la Chine était dangereusement inadéquate. Il entreprit de créer un nouveau modèle pour l'étude de la Chine : les « area studies », une entreprise interdisciplinaire combinant histoire, science politique, économie, sociologie et anthropologie, centrée sur la Chine moderne et contemporaine plutôt que sur la civilisation classique, et orientée vers un savoir pertinent pour la politique.[8]

Le cadre institutionnel que Fairbank construisit était formidable. À Harvard, il établit le Committee on Regional Studies: East Asia (1946). Il forma une cohorte d'étudiants qui allaient peupler des départements à travers le pays. La fondation de la Far Eastern Association en 1941 (rebaptisée Association for Asian Studies en 1956) fournit un foyer organisationnel, et sa revue, le Far Eastern Quarterly (rebaptisé Journal of Asian Studies en 1956), devint le périodique anglophone le plus influent pour les études asiatiques.[9]

La vision de Fairbank fut institutionnalisée au niveau national par le National Defense Education Act de 1958, qui fournit un financement fédéral pour la formation linguistique et les centres d'area studies dans les universités américaines. La Fondation Ford, la Fondation Rockefeller et la Carnegie Corporation apportèrent des millions supplémentaires. Au milieu des années 1960, les États-Unis possédaient plus de spécialistes des études chinoises que le reste du monde réuni.[10]

Le développement des études chinoises américaines au début des années 1950 fut gravement perturbé par le maccarthysme. L'accusation selon laquelle les spécialistes américains de la Chine avaient « perdu la Chine » en fournissant des analyses insuffisamment anticommunistes devint une arme puissante dans les batailles politiques intérieures. Plusieurs spécialistes éminents de la Chine furent persécutés pour sympathies communistes présumées ; l'Institute of Pacific Relations fut contraint de se dissoudre sous la pression politique.[11]

Pourtant, le maccarthysme se révéla n'être qu'une interruption temporaire. Paradoxalement, l'hostilité même que McCarthy dirigeait contre les spécialistes de la Chine finit par engendrer un soutien gouvernemental accru aux études chinoises, l'impératif stratégique de « connaître l'ennemi » l'emportant sur les soupçons idéologiques. Pour un récit complet, voir chapitre 17, sections 4–5.

La tension entre le modèle Fairbank et la tradition philologique plus ancienne atteignit son paroxysme dans un échange célèbre dans les pages du Journal of Asian Studies en 1964. Frederick W. Mote, spécialiste de la Chine traditionnelle, prit la parole en faveur de la sinologie, qu'il voyait comme un domaine ou une discipline à part entière : « Si cela signifie quelque chose, la sinologie signifie la philologie chinoise. » Denis Twitchett émit ce qu'il appela « Un hourra solitaire pour la sinologie », défendant la valeur du travail textuel minutieux contre la vague de généralisation des sciences sociales.[12]

Le débat ne fut jamais définitivement résolu, et la tension entre « sinologie » et « études chinoises » persiste à ce jour. En pratique, le modèle Fairbank triompha aux États-Unis. En Europe, particulièrement en France, la tradition philologique s'est révélée plus résiliente.

4. La sinologie soviétique et ses contraintes idéologiques

La sinologie soviétique avait des racines profondes dans la Mission ecclésiastique russe à Pékin et les grands savants du XIXe siècle Bitchourine et Vassiliev (voir chapitre 16, sections 2–3). Après 1917, les études chinoises en URSS passèrent sous la direction englobante du marxisme-léninisme, et le domaine fut pris entre ambition savante et servitude politique.[13]

La figure dominante de la période de transition fut Vassili Mikhaïlovitch Alekseïev (1881–1951), étudiant de Chavannes qui avait étudié à Paris aux côtés de Pelliot, Maspero et Granet. Alekseïev apporta les méthodes de l'école philologique française à la sinologie russe, établissant une tradition d'érudition textuelle précise qui survécut, sous une forme atténuée, même dans les conditions idéologiques les plus oppressives.[14]

La sinologie soviétique était concentrée dans deux centres : Leningrad (le Musée asiatique de l'Académie des sciences, ultérieurement l'Institut d'études orientales) et Moscou (l'Institut de l'Extrême-Orient, établi en 1966). Le fondement théorique de toutes les études soviétiques de la société chinoise était la version léniniste de la théorie marxiste des formations socio-économiques. Le débat sur le « mode de production asiatique » fut tranché par décision administrative plutôt que par argument savant.[15]

Les contraintes idéologiques sur la sinologie soviétique étaient omniprésentes. Les ouvrages savants, même ceux sans rapport avec la politique contemporaine, requéraient la citation des classiques marxistes en avant-propos et en conclusion.[16]

Pourtant, les sinologues soviétiques développèrent des stratégies pour poursuivre une érudition sérieuse dans ces contraintes. Certains confinèrent leurs citations marxistes à l'introduction et à la conclusion, laissant le corps de l'ouvrage parler de lui-même. D'autres choisirent des sujets — phonologie historique, poésie classique, chronologie archéologique — suffisamment éloignés de la politique contemporaine pour échapper à un examen idéologique étroit.[17]

La rupture sino-soviétique du début des années 1960 eut des conséquences dévastatrices pour la sinologie soviétique. Les échanges savants avec la Chine cessèrent, et le climat politique bascula de l'alliance fraternelle à l'hostilité amère.[18]

Après l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, la manipulation idéologique disparut presque complètement, et les sinologues soviétiques purent s'engager plus librement avec la communauté savante internationale. L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 créa de nouveaux défis mais libéra aussi la sinologie russe des contraintes idéologiques qui l'avaient déformée pendant sept décennies. Pour un traitement complet, voir chapitre 16.

5. Les Pays-Bas et la Scandinavie : continuité et innovation

Les Pays-Bas, qui avaient maintenu une tradition d'études chinoises depuis le XVIIe siècle à travers l'engagement de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales avec les populations chinoises des Indes orientales, jouèrent un rôle distinctif dans la sinologie d'après-guerre. L'Université de Leyde, où Schlegel avait cofondé le T'oung Pao en 1890, resta un centre de sinologie philologique. Erik Zürcher (1928–2008), qui occupa la chaire à Leyde de 1962 à 1993, produisit des travaux fondateurs sur l'introduction du bouddhisme en Chine (The Buddhist Conquest of China, 1959). Kristofer Schipper (né en 1934), qui occupa des postes à Paris et à Leyde, passa huit ans comme prêtre taoïste pratiquant à Taïwan et dirigea le monumental Projet Tao-tsang. Pour un traitement plus complet de la sinologie néerlandaise, voir chapitre 10.

En Scandinavie, l'après-guerre vit la transformation de la tradition établie par Karlgren. Göran Malmqvist (1924–2019), élève de Karlgren à Stockholm, déplaça l'orientation de la sinologie suédoise de la phonologie historique et des textes classiques vers la littérature chinoise moderne. Son élection à l'Académie suédoise en 1985 — l'organe qui décerne le prix Nobel de littérature — lui conféra une influence démesurée sur la reconnaissance internationale des écrivains chinois, notamment dans l'attribution du prix Nobel à Gao Xingjian en 2000. Pour un traitement plus complet, voir chapitre 14.

6. RDA contre RFA : la sinologie

La division de l'Allemagne après 1945 créa deux traditions sinologiques parallèles qui se développèrent de manière étonnamment différente.

La sinologie est-allemande hérita de la tradition leipzigoise de Conrady et de son gendre Eduard Erkes (1891–1958), qui dirigea l'Institut d'Asie orientale de 1947 à 1958. Erkes maintint son insistance d'avant-guerre selon laquelle la Chine ancienne n'avait pas connu de société esclavagiste au sens européen, contredisant la périodisation marxiste orthodoxe — un acte remarquable d'indépendance intellectuelle dans les conditions de la RDA.[19]

Dans les années 1950, la République populaire de Chine était l'allié le plus important de la RDA, et un grand nombre d'étudiants est-allemands furent envoyés en Chine pour une formation linguistique. Cependant, la rupture sino-soviétique du début des années 1960 eut des conséquences dévastatrices pour la sinologie est-allemande. Après 1963, les inscriptions étudiantes furent drastiquement réduites, et le département de Leipzig fut effectivement fermé. La chaire d'Erkes resta vacante pendant vingt-cinq ans. En 1964, il n'y avait plus qu'un seul professeur de sinologie dans toute la RDA.[20]

La sinologie ouest-allemande connut une transformation dramatique dans les années 1960 et 1970. Les protestations étudiantes de 1968 eurent un impact particulièrement intense sur les départements d'études chinoises, où les manifestants empruntaient librement à l'iconographie de la Révolution culturelle : drapeaux rouges, portraits de Mao Zedong et le « Petit Livre rouge ». Les étudiants exigèrent que les départements de sinologie tournent leur attention des textes anciens vers la Chine contemporaine.[21]

L'héritage durable de 1968 fut l'accélération d'une transformation déjà en cours : le passage de la Sinologie classique aux Chinawissenschaften (études chinoises), une entreprise plus large et plus interdisciplinaire intégrant les méthodes des sciences sociales et se concentrant sur la Chine moderne et contemporaine. Pour un traitement complet, voir chapitre 7, section 7.

7. L'impact de la Révolution culturelle sur l'accès et l'érudition occidentaux

La Révolution culturelle (1966–1976) eut un impact profond sur la sinologie occidentale. L'effet le plus immédiat fut la fermeture quasi totale de la Chine aux savants occidentaux. Le travail de terrain en République populaire devint pratiquement impossible. Les bibliothèques, archives et sites archéologiques chinois étaient inaccessibles. La destruction d'artefacts culturels durant la campagne des « Quatre Vieilleries » — livres, manuscrits, temples, œuvres d'art — représenta une perte incalculable pour l'érudition.[22]

Toute une génération de savants chinois fut réduite au silence. Les universités furent fermées, les professeurs envoyés à la campagne pour la « rééducation », et la publication savante en Chine cessa presque entièrement.[23]

Pourtant, la Révolution culturelle produisit aussi, par inadvertance, certaines des découvertes archéologiques les plus importantes du siècle : la construction d'abris antiaériens à Changsha conduisit à la découverte des tombes de Mawangdui en 1972–1974, qui livrèrent des manuscrits sur soie du Laozi, du Yijing et d'autres textes qui révolutionnèrent l'étude de la philosophie chinoise ancienne.

Les sinologues occidentaux répondirent à la fermeture de la Chine de plusieurs manières. Certains se tournèrent vers des sujets historiques pouvant être poursuivis par la seule recherche en bibliothèque. D'autres adoptèrent les méthodes du « China watching », analysant les informations fragmentaires émergeant de derrière le rideau de bambou.[24]

La Révolution culturelle divisa aussi politiquement les sinologues occidentaux. Certains, en particulier sur la gauche européenne, y virent une expérience révolutionnaire authentique digne d'analyse sympathique. D'autres, en particulier ceux ayant des liens personnels avec des collègues chinois persécutés, la considérèrent comme une catastrophe.[25]

8. Taïwan et Hong Kong comme sites de recherche de substitution

La fermeture de la Chine continentale força les sinologues occidentaux à chercher des sites de recherche alternatifs, et deux lieux — Taïwan et Hong Kong — prirent une importance disproportionnée pour le développement du domaine.

Taïwan, gouverné par la République de Chine après 1949, préserva une grande partie de l'infrastructure institutionnelle et intellectuelle de l'académie chinoise d'avant 1949. L'Academia Sinica maintint des programmes de recherche actifs. Le Musée national du Palais à Taipei abritait les collections d'art impériales. Pour les spécialistes de la Chine prémoderne, Taïwan offrait un accès aux sources primaires, à des collègues chinois compétents et à un environnement culturel en continuité reconnaissable avec la tradition savante chinoise.[26]

Hong Kong joua un rôle différent mais tout aussi important. En tant que colonie britannique au bord de la République populaire, elle servit de principal point de contact entre les observateurs occidentaux de la Chine et le continent. Le Universities Service Centre, établi en 1963 avec un financement de la Carnegie Corporation et de la Fondation Ford, fournit aux chercheurs en visite un accès aux journaux de langue chinoise, aux émissions radio provinciales et aux entretiens avec des réfugiés et des voyageurs.[27]

Taïwan et Hong Kong devinrent aussi les centres d'un mouvement intellectuel distinctif — le néo-confucianisme — qui eut des implications profondes pour l'autocompréhension de la sinologie. En janvier 1958, quatre philosophes en exil de Chine publièrent un « Manifeste pour une réévaluation de la sinologie et la reconstruction de la culture chinoise ». Le manifeste mit les sinologues occidentaux au défi de reconnaître la tradition philosophique vivante au sein de la civilisation chinoise.[28]

9. Réalisations savantes majeures de l'ère de la guerre froide

En Grande-Bretagne, David Hawkes (1923–2009) produisit ce qui est largement considéré comme la plus belle traduction anglaise d'un roman chinois : sa version en cinq volumes du Hongloumeng sous le titre The Story of the Stone (Penguin Books, 1973–1986), les quarante derniers chapitres étant traduits par son gendre John Minford.[29]

En France, Le monde chinois de Jacques Gernet (1972) devint l'introduction standard de langue française à la civilisation chinoise, et son Chine et christianisme (1982) éclaira la rencontre culturelle entre la Chine et l'Europe avec une profondeur et une subtilité transcendant les cadres conventionnels.

Aux États-Unis, Imperial China: 900–1800 de Frederick Mote (1999) offrit une synthèse magistrale de l'histoire chinoise. Et la Cambridge History of China, coéditée par Twitchett et Fairbank à partir des années 1960, devint la plus vaste histoire collaborative de la Chine en quelque langue que ce soit.

Au Japon, les études de Miyazaki Ichisada sur le système d'examens chinois et les projets de recherche collectifs du Jinbun Kagaku Kenkyūjo de Kyoto produisirent une érudition essentielle pour tout spécialiste de l'histoire chinoise.[30]

10. Le débat « sinologie contre études chinoises »

La tension entre « sinologie » et « études chinoises » qui émergea durant l'ère de la guerre froide n'était pas une simple querelle terminologique ; elle reflétait des désaccords fondamentaux sur le but de l'érudition, la relation entre savoir et pouvoir, et la nature même de l'entreprise académique.

Les défenseurs de la « sinologie » soutenaient que l'étude de la civilisation chinoise requérait un ensemble distinctif de compétences — chinois classique, maîtrise de la tradition des commentaires, connaissance de la phonologie historique — qui ne pouvaient s'acquérir par les méthodes des sciences sociales. L'affirmation de Mote selon laquelle « la sinologie signifie la philologie chinoise » résumait cette position.[31]

Les partisans des « études chinoises » rétorquaient que le besoin urgent de comprendre la République populaire — une puissance nucléaire et la nation la plus peuplée du monde — exigeait des approches empruntées à la science politique, l'économie, la sociologie et l'anthropologie.[32]

Le débat se déroula différemment en Europe et aux États-Unis. En France, la tradition philologique se révéla plus résiliente. En Allemagne, le débat fut mêlé aux bouleversements politiques de 1968. En Grande-Bretagne, le débat fut moins intense. La collaboration de Twitchett et Fairbank sur la Cambridge History of China représenta une résolution possible de la tension.[33]

11. La tradition japonaise du kangaku dans le contexte de la guerre froide

La sinologie japonaise occupait une position unique dans la période de la guerre froide. Le Japon possédait la plus ancienne tradition continue d'études chinoises en dehors de la Chine elle-même — la tradition du kangaku (漢学) qui avait prospéré depuis l'époque Tokugawa (voir chapitre 19, section 1).

L'après-guerre apporta un douloureux examen de conscience sur le rôle du Japon en temps de guerre. Certains sinologues japonais, notamment Takeuchi Yoshimi (1910–1977), soutinrent que l'étude japonaise de la Chine avait été complice de l'impérialisme et devait être radicalement reconstruite.[34]

Malgré la crise d'identité d'après-guerre, la sinologie classique japonaise continua de produire des travaux de la plus haute qualité. Les revues sinologiques japonaises — Tōhō Gakuhō, Tōyōshi Kenkyū, Shigaku Zasshi — maintinrent des standards de rigueur philologique rivaux de la tradition européenne. Pour un traitement complet de la sinologie japonaise, voir chapitre 19.

12. L'ouverture de la Chine (1978) : un moment charnière

La mort de Mao Zedong en septembre 1976 et l'arrestation de la Bande des Quatre le mois suivant préparèrent le terrain d'une transformation qui remodèlerait la sinologie aussi profondément que la guerre froide l'avait fait. Le programme de « réforme et ouverture » (gaige kaifang) de Deng Xiaoping, lancé au Troisième Plénum du XIe Comité central en décembre 1978, rouvrit la Chine au monde extérieur et, avec elle, à l'érudition occidentale.[35]

L'impact sur la sinologie fut immédiat et dramatique. Des archives fermées depuis des décennies devinrent accessibles. Les sites archéologiques purent être visités. Les savants chinois reprirent la publication et commencèrent à participer à des conférences internationales. Les découvertes des manuscrits sur soie de Mawangdui (1973) et des lamelles de bambou de Guodian (1993) forcèrent des révisions fondamentales dans la compréhension de la philosophie et de la littérature chinoises anciennes.[36]

En 1990, le domaine de la sinologie avait été transformé au-delà de toute reconnaissance. La petite discipline européo-centrée et philologiquement orientée qui avait atteint son plus haut accomplissement dans l'entre-deux-guerres avait cédé la place à une entreprise mondiale englobant des milliers de savants, des dizaines de disciplines et une infrastructure institutionnelle s'étendant de Berkeley à Pékin, de Paris à Tokyo.

13. Bilan : l'héritage de la guerre froide

L'ère de la guerre froide laissa la sinologie fondamentalement différente de ce qu'elle avait été avant 1945. Plusieurs traits de cette transformation méritent d'être soulignés.

Échelle. Le nombre de savants travaillant sur la Chine augmenta d'au moins un ordre de grandeur. Les États-Unis seuls produisirent plus de spécialistes des études chinoises pendant les décennies de la guerre froide que le monde entier n'en possédait en 1945.

Diversification disciplinaire. Les sciences sociales — science politique, économie, sociologie, anthropologie — s'établirent comme des approches légitimes et, dans le contexte américain, dominantes de l'étude de la Chine.

Consolidation institutionnelle. Le financement gouvernemental, le soutien des fondations et l'expansion universitaire créèrent une infrastructure institutionnelle permanente pour les études chinoises bien plus solide que le système d'avant-guerre.

Imbrication politique. Plus qu'à aucune période antérieure, l'étude de la Chine fut façonnée par la relation politique entre le pays d'origine du savant et la Chine.

La persistance de la philologie. Malgré le triomphe des sciences sociales, la tradition philologique survécut. La vitalité continue du T'oung Pao, du Harvard Journal of Asiatic Studies et de Monumenta Serica témoigna de la valeur durable de la tradition fondée par Chavannes.

L'essor de l'érudition chinoise. La conséquence à long terme la plus significative de l'ère de la guerre froide fut peut-être l'émergence de savants chinois comme participants majeurs du discours sinologique international. En 1990, il n'était plus tenable de parler de « sinologie » comme d'une entreprise exclusivement occidentale.

L'horizon numérique. À la fin des années 1980, les premiers signes de la révolution numérique étaient visibles à l'horizon. L'informatisation du texte chinois commençait à transformer l'accès savant aux sources chinoises. Mais cette transformation appartient au prochain chapitre de l'histoire du domaine.

L'ère de la guerre froide fut ainsi à la fois une rupture et une continuité. Elle détruisit le monde institutionnel et intellectuel dans lequel la sinologie classique avait prospéré, mais elle porta aussi en avant — sous de nouvelles formes, à travers de nouvelles institutions et au-delà de nouvelles frontières nationales — l'entreprise fondamentale de compréhension de la civilisation chinoise par l'étude disciplinée de ses archives écrites et de ses vestiges matériels.

Notes

Références

  1. David B. Honey, Incense at the Altar: Pioneering Sinologists and the Development of Classical Chinese Philology (New Haven : American Oriental Society, 2001), préface, xxii.
  2. Honey, Incense at the Altar, préface, x.
  3. Zhang Xiping, cours 1, « Introduction aux études sinologiques occidentales », pp. 165–168.
  4. Peter K. Bol, "The China Historical GIS," Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020).
  5. Hilde De Weerdt, "MARKUS: Text Analysis and Reading Platform," dans Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020) ; voir aussi le guide des humanités numériques de la bibliothèque de l'Université de Chicago.
  6. Tu Hsiu-chih, "DocuSky, A Personal Digital Humanities Platform for Scholars," Journal of Chinese History 4, n° 2 (2020).
  7. Peter K. Bol et Wen-chin Chang, "The China Biographical Database," dans Digital Humanities and East Asian Studies (Leyde : Brill, 2020).
  8. Voir le chapitre 22 (Traduction) de ce volume sur les défis de la traduction par IA.
  9. "WenyanGPT: A Large Language Model for Classical Chinese Tasks," prépublication arXiv (2025).
  10. "Benchmarking LLMs for Translating Classical Chinese Poetry: Evaluating Adequacy, Fluency, and Elegance," Proceedings of EMNLP (2025).
  11. "A Multi Agent Classical Chinese Translation Method Based on Large Language Models," Scientific Reports 15 (2025).
  12. Voir, par ex., Mark Edward Lewis et Curie Viragh, "Computational Stylistics and Chinese Literature," Journal of Chinese Literature and Culture 9, n° 1 (2022).
  13. Hilde De Weerdt, Information, Territory, and Networks: The Crisis and Maintenance of Empire in Song China (Cambridge : Harvard University Asia Center, 2015).
  14. China-Princeton Digital Humanities Workshop 2025 (chinesedh2025.eas.princeton.edu).
  15. Zhang Xiping, cours 1, pp. 54–60.
  16. Zhang Xiping, cours 1, pp. 96–97, citant Li Xueqin.
  17. Zhang Xiping, cours 1, pp. 102–113.
  18. Zhang Xiping, cours 1, pp. 114–117.
  19. "The World Conference on China Studies: CCP's Global Academic Rebranding Campaign," Bitter Winter (2024).
  20. Honey, Incense at the Altar, préface, xxii.
  21. "Academic Freedom and China," rapport de l'AAUP (2024) ; Sinology vs. the Disciplines, Then & Now, China Heritage (2019).
  22. "They Don't Understand the Fear We Have: How China's Long Reach of Repression Undermines Academic Freedom at Australia's Universities," Human Rights Watch (2021).
  23. Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye, chap. 7, pp. 100–111.
  24. Thomas Michael, "Heidegger's Legacy for Comparative Philosophy and the Laozi," International Journal of China Studies 11, n° 2 (2020) : 299.
  25. Steven Burik, The End of Comparative Philosophy and the Task of Comparative Thinking: Heidegger, Derrida, and Daoism (Albany : SUNY Press, 2009).
  26. David L. Hall et Roger T. Ames, Thinking Through Confucius (Albany : SUNY Press, 1987), préface.
  27. François Jullien, Détour et accès : stratégies du sens en Chine et en Grèce (New York : Zone Books, 2000).
  28. Wolfgang Kubin, Hanxue yanjiu xin shiye (Guilin : Guangxi shifan daxue chubanshe, 2013), chap. 11, pp. 194–195.
  29. Sur Hawkes, voir chapitre 9, section 8 ; Zhang Xiping, « Cours 9 ».
  30. Sur Miyazaki, voir chapitre 19, section 1.6 ; sur Gernet, voir chapitre 8, section 6 ; sur Mote, voir Frederick W. Mote, Imperial China: 900–1800 (Cambridge, MA : Harvard University Press, 1999).
  31. Bryan W. Van Norden, Taking Back Philosophy: A Multicultural Manifesto (New York : Columbia University Press, 2017).
  32. Carine Defoort, "Is There Such a Thing as Chinese Philosophy? Arguments of an Implicit Debate," Philosophy East and West 51, n° 3 (2001) : 393–413.
  33. Sur la période coloniale, voir "Kangaku and the State: Colonial Collaboration between Korean and Japanese Traditional Sinologists," Sungkyun Journal of East Asian Studies 24, n° 2 (2024).
  34. Sur la sinologie coréenne d'après-guerre, voir "Two Millennia of Sinology: The Korean Reception, Curation, and Reinvention of Cultural Knowledge from China," Journal of Chinese History (Cambridge University Press).
  35. "Two Millennia of Sinology," Journal of Chinese History.
  36. Sur la période chinoise, voir Keith Weller Taylor, The Birth of Vietnam (Berkeley : University of California Press, 1983).