Hongloumeng/zh-fr/Chapter 53
Hongloumeng 紅樓夢 — Récit 53
| 中文原文 (程甲本 1982) | Traduction française (Li Tche-houa & J. Alézaïs, Pléiade/Gallimard 1981) |
|---|---|
|
第五十三回庄头乌进孝送到贾府的年货清单中就有“御田胭脂米二担”。 灰条菜——学名“藿(diào吊)”或“灰藿”。是一种野菜。《左传·昭公十六年》已有记载:“斩之蓬蒿藜藿,而共处之。”清·汪灏等编《广群芳谱·蔬谱·灰藿》更有详细记载:“灰藿,一名灰涤菜,一名金锁天,今讹为灰条菜,处处原野有之,四月生苗,茎有紫红线,棱叶,尖有刻缺,面青啃白,茎心嫩叶,皆有细白如沙,为蔬亦佳。”也可晾晒为干菜储存,水发后即可食用。 一斗珠儿羊皮──指胎里羊皮。因胎里羊皮卷毛如粒粒珠子,故称。亦称“一斛珠”、“珍珠毛”。 劳动——这里是劳累、费心之意。 梅花点舌丹──是由梅花、熊胆、雄黄、硼沙、珍珠、牛黄、麝香等十几种名贵中药配制而成的丹药, 主治口舌靡烂、咽喉肿痛、疔毒恶疮等症。 催生保命丹──妇科药,由丁香、乳香、麝香等配制而成,用于妇女难产,有催生安胎之功效。 笔锭如意锞子──铸有如意和毛笔图案的小元宝。“笔锭如意”是“必定如意”的谐音,以取吉祥意。 《琵琶》──即元代南戏《琵琶记》,高明(字则诚)撰(一说作者佚名,高明只是改编者)。剧述蔡伯喈状元及第,被牛丞相招为女婿。时值其家乡遭遇荒年,父母双亡。其妻赵五娘发送公婆后,一路弹唱琵琶,至京寻夫,经过一番周折,终于夫妻重聚。 《元人百种》──明·臧懋循所编《元曲选》的别名,因该书选收元杂剧一百种,故名。此书尽管有缺点,但包罗了元杂剧的大部分作品,使其不致散佚,功不可没。 行乐图——原指游戏消遣状的人物画,后来泛指人物画。唐·裴孝源《贞观公私画史》载:“《朝臣像》、《吴中舟行图》、《少年行乐图》……刘填画,隋朝官本。”可见至少在隋朝已有此说法。 工细楼台──是指画楼台等建筑物不能随便乱画,必须严格按其尺寸比例来画。 错了笋──“笋”通“榫”。原指木工没有将榫头对准榫眼。引申以比喻人失了手,动作不协调。 抿子──亦称“抿刷”。用以蘸水或油抹头发的小刷子。明·沈榜《宛署杂记·经费下》:“剪子四把,抿子四把……”又明·刘若愚《酌中记·内臣职掌纪略》:“广惠库职掌彩织帕、梳栊、抿刷……” 界划──亦作“界画”。是指中国画中专画楼台亭阁等建筑物的一种画法,因画时要用界尺,故称。这种画法要求尺寸比例精确,构图合理,位置得宜,远近有别。元·陶宗仪《南村辍耕录·卷二八·画家十三科》,其中一科即“界画楼台”。 雪浪纸── 一种有隐形波纹的优质宣纸。这种纸质地细密,宜画山水树石等。 皴(cūn村)染──指中国画的皴法和渲染法两种技法。 皴法:用于画石头、山峦、树皮等。其画法是先勾勒轮廓,然后用侧笔描画,使其显得有棱角,较粗糙。就中又分为披麻皴、卷云皴、雨点皴、牛毛皴等等。 渲染法:是用水墨或淡彩涂染画面,以烘托所画主体,增强艺术效果。下面的“烘”即“烘托法”,义同“渲染法”。 化胶──自制颜料的一道工序。即把下面所说的广匀胶(见下注)加水加热,使其熔化为胶水。 出胶──自制颜料的一道工序。即把熔化的胶水用麻布加以过滤,去其渣子,滤出的胶水即可加入颜料,如此则画上的颜色将不易褪色和脱落。以《芥子园画谱》所介绍的青绿色“出胶法”为例:“青绿加胶,必须临时,以极清胶水投入碟内,再加清水,温火上略熔用之。然后即撇去胶水……撇法:用滚水少许,投入青绿内,并将碟子安(置于)滚水盆内……其胶自尽浮于上,撇去上面清水,则胶净矣。是之谓出胶法。” 粉油大案──即油漆大案。因油漆前要用大白粉泥子涂抹表面的裂缝和坑凹,故称。 赭石、广花、藤黄、胭脂──中国画所用四种主要颜料。 赭石:是一种铁矿石,可制成棕色颜料。 广花:广青和花青的合称。均由蓝草(如蓼蓝、松蓝、木蓝、马蓝)中提取的颜料,呈靛蓝色。 藤黄:用藤黄树(一名“海藤树”)渗出的黄色树脂炼制而成的黄色颜料。 胭脂:用茜草(一名“红蓝花”)根、苏木(一名“苏枋”)树心等制成的红色颜料。 排笔……柳条──皆为画笔名。 排笔:即把若干支羊毫笔成排串连而成,形似竹排,故名。主要用于画大面积底色。 染:“染笔”之简称。为较软的羊毫笔,因为它是渲染画法的工具,故名。又因所画面积大小不同,因而制成不同大小的染笔。 蟹爪:为较硬的狼毫笔,画时笔毛可以散开,形似蟹爪,便于画山石,故名。又因南北方所制不同,故有南北蟹爪之别。也制成大小不等的笔式,以适应不同需要。 须眉:为笔头尖细的狼毫笔,本身形似须眉,也为描画须眉的必备工具(也可用以画其他精细部位),故名。 着色:为较软的羊毫笔,因主要用以画彩色画,故名。 开面:也是笔头尖细的狼毫笔,因用以勾勒人物的面部而得名。 柳条:即柳木炭笔,用以画草图。 箭头朱……青金──皆为颜料。 箭头朱:朱砂的一种,红色颜料。 南赭:即上述赭石。 石黄:是一种黄色矿物颜料。 石青:是一种铜矿石制成的蓝色颜料。 石绿:是一种绿色矿石颜料。 管黄:即上述藤黄,因取藤黄树脂时要使用竹管,故名。 铅粉:用以调配白色颜料。 大赤、青金:是两种真金粉:一种呈赤色,一种呈青色,均可调配成颜料。 淘澄飞跌——调配国画颜料的四道工序。 淘:将天然颜料研碎,滤去泥土等杂质。 澄:将“淘”过的颜料研得更细,再兑入胶水,使其澄清。 飞:“澄”后的颜料上面是淡色,将其用嘴吹去(或用工具撇去)。 跌:“飞”后的颜料只留下中色和重色,再将其摇动,去掉中色,只留重色,此即所要的颜料。 细绢箩、粗箩──以细绢制者为细箩,以粗绢或纱布制者为粗箩,皆用以过滤颜料。 |
respectueusement les tablettes sacrées de se laisser trans porter de leurs chambres de repos à leurs places dans le sanctuaire. Il fit également nettoyer la salle d’honneur du palais, où devaient être suspendues et honorées d’obla tions les images authentiques des Ancêtres. Pendant toute la fin du mois, dans les deux Palais de la Gloire et de la Paix, et dans les appartements des femmes comme dans ceux des hommes, maîtres et serviteurs eurent également à déployer la plus fébrile activité. Ce jour-là, chez les Jia du Palais de la Paix, la Jeune Dame You venait de se lever et s’employait avec sa bru, la nouvelle femme de Jia l’Hibiscus, à rassembler les travaux d’ai guille qui devaient être distribués, à titre de cadeaux, dans le palais d’à côté, chez l’Aïeule, quand entra dans sa chambre une de ses soubrettes, portant sur la paume des deux mains un plateau chargé des petits lingots qui devaient être donnés aux enfants, la veille du Jour de ’ l An, avant minuit, pour en finir avec l’année. « Voici, Jeune Dame, dit-elle, le rapport que j’ai à vous transmettre de la part du petit valet le Chanceux : il y avait en tout, dans le paquet de l’autre jour, réparties en parcelles de qualité fort inégale, cent cinquante-trois onces soixante-sept centièmes d’or, qui, refondues, se trouvent maintenant réparties en deux cent vingt lingots, que voici. » Et, ce disant, elle présenta le plateau à la Jeune Dame You. Celle-ci examina les lingots. Les uns étaient frappés au coin de la fleur du prunier des frimas ; d’autres de la fleur du pommier à bouquets; d’autres encore à l’em preinte d’un rébus de bon augure, tel que ceux qui se lisent : « Que soient exaucés tous vos souhaits », ou « Qu’à l’image des huit joyaux bouddhiques, se suc cèdent sans fin vos printemps ». « Resserre ceux-ci, ordonna-t-elle, et dis au Petit Chanceux® de me remettre au plus vite les petits lingots d’argent. » La soubrette acquiesça et se retira. Un peu plus tard, survint Joyau de Jade en personne, qui venait retrouver sa femme pour le déjeuner. Sa bru n’ayant pas manqué de se dérober aussitôt à sa vue, il demanda à sa femme : « Avons-nous déjà touché la gratification impériale qui nous est annuellement accordée pour le sacrifice du printemps ? — J’ai chargé notre petit Hibiscus d’aller la toucher aujourd’hui même, répondit la Jeune Dame. — Nous n’en sommes bien sûr pas à attendre ces quelques onces d’argent pour fournir à cette dépense, reprit le mari; mais, si modeste que soit le montant de cette gratification, ce n’en est pas moins, de la part de notre Auguste Souverain, la marque d’une insigne bien veillance. Si nous sommes mis en possession de cet argent assez tôt, après l’avoir montré dans le palais d’à côté à notre très vénérable Douairière, nous pourrons l’employer à l’achat des offrandes que nous devons aux Pères de notre race. C’est à la faveur qui nous est, de si haut, dispensée par notre Auguste Monarque, que nous devrons de bénéficier, un peu plus bas, de la bienheu reuse influence de nos Ancêtres. Eussions-nous dépensé dix mille taels de notre propre argent pour nous acquit ter envers eux des oblations qui leur sont dues, qu’elles n’auraient quand même pas autant de prix à leurs yeux que celles dont une gratification de quelques taels va suffire à nous permettre l’emplette, mais qui, du fait même d’une telle origine, feront honneur à notre maison, et en récompense desquelles, par conséquent, nos Ancêtres ne manqueront pas de nous combler de tous les bonheurs. Cela n’étant vrai d’ailleurs, à part nous, que pour deux ou trois maisons semblables à la nôtre, car avec quoi tant d’infortunés mandarins à titre héré ditaire pourraient-ils subvenir aux offrandes rituelles du Nouvel An, s’ils n’avaient pas à compter sur cette grati fication? Tant il est vrai que la bienfaisance impériale est sans bornes, et sait pourvoir à tout ! — On ne saurait mieux dire », approuva sa femme. Tandis que s’entretenaient ainsi les deux époux, une servante vint leur annoncer que leur fils était de retour. Joyau de Jade ayant aussitôt donné l’ordre de le faire entrer, il pénétra dans la chambre, portant respectueuse ment sur la paume des deux mains un petit sac de toile jaune. « Comment se fait-il que cette course t’ait pris tout ce temps? lui demanda son père. — C’est que cette fois-ci, répondit-il, non sans avoir d’abord fait à son père hommage d’un large sourire, ce n’est pas au ministère des Rites, où je me suis rendu tout d’abord, que j’ai pu toucher cet argent, mais à l’écono- mat des bureaux des Festins et Sacrifices, où sont de nouveau directement effectués ces versements, et où il a donc bien fallu que je me transporte. Tous les mandarins affectés à ces bureaux m’ont chargé de vous présenter leurs vœux de bonne santé, regrettent d’être restés si longtemps sans vous voir, et vous prient de croire qu’ils pensent beaucoup à vous. — Est-ce bien à moi qu’ils pensent? demanda en riant Joyau de Jade. Si près des fêtes du Nouvel An, ne serait-ce pas plutôt aux cadeaux que je vais avoir à leur faire, ou au festin et au spectacle qu’il me va falloir leur offrir? » Tout en parlant ainsi, il examinait le petit sac de toile jaune : il était scellé d’une étiquette oblongue® sur la quelle étaient tracés au pinceau, en grosse écriture, ces quatre caractères : « Irrévocable don [de la] faveur impériale ». D’un autre côté, était imprimé le cachet du département des Sacrifices du ministère des Rites, flan qué, en fine écriture, de toute une colonne de menus caractères : « Pour le sacrifice du printemps, dons irrévo cables à Jia l’Évolution, duc de la Paix de l’État, et à Jia la Régulation, duc de la Gloire de l’État, soit au total pour les deux parts, en argent dûment pesé, une somme de tant de taels, intégralement touchée en nos bureaux tel jour de tel mois de telle année par Jia l’Hibiscus, capitaine en expectative de titularisation au corps des Dragons de la Garde impériale. Par les soins du directeur Un tel en fonction pour l’année courante. » Suivait une signature vermillon au pinceau. Cet examen terminé®, Joyau de Jade déjeuna, se puri fia les mains, se rinça la bouche, se chaussa d’une paire de bottines, se coiffa d’un chapeau de cérémonie, et, se faisant suivre de son fils portant sur la paume des deux mains le petit sac d’argent, se rendit au palais voisin, pour y faire part à l’Aïeule et à la Seconde Dame de la réception de la gratification impériale, puis regagna la cour du nord, pour s’y acquitter, auprès de Jia le Clément et de son épouse la Dame Xing, du même devoir. Cela fait, et une fois rentré chez lui, il vida de son contenu le petit sac de toile jaune, et le fit immédiate ment brûler dans le grand brûle-parfum du temple des Ancêtres. Après quoi, il dit à son fils : « Va donc demander dans le palais d’à côté, à ta tante Phénix, s’ils ont déjà, là-bas, fixé les dates de la première lune auxquelles ils comptent donner leurs beuveries de Nouvel An. Si oui, fais-t’en remettre le relevé détaillé par leur cabinet des conseillers intimes, afin que nous ne risquions pas de lancer, de notre côté, des invitations pour les mêmes dates. C’est faute d’avoir pris garde à cet inconvénient, qu’il nous est arrivé, l’an passé, d’inviter pour le même jour, eux chez eux et nous chez nous, un certain nombre de nos parents ou amis communs. Si cela se renouvelait, au lieu de nous accuser tout bon nement d’inconséquence, les gens finiraient par se figurer que nous sommes de mèche avec les habitants du palais voisin pour lancer, par souci d’économie, tout un tas d’invitations qui paraissent des plus amicales, mais ne font, en définitive, que s’annuler les unes les autres. » Jia l’Hibiscus s’empressa d’acquiescer et partit, pour revenir au bout d’un bon moment, apportant en effet le relevé des dates choisies dans le palais d’à côté pour les ripailles du Nouvel An. Après l’avoir parcouru des yeux, son père lui ordonna de le transmettre à l’intendant Lai le Promu, en lui recommandant de s’y référer avant d’expédier la moindre invitation, afin qu’il n’en soit lancé aucune pour aucun des jours retenus par les voi sins. S’étant ensuite rendu avec son fils dans la salle d’honneur, pour y surveiller le travail des domestiques chargés de transporter les paravents, d’essuyer les tables basses, les hautes tables à offrandes et les ustensiles rituels d’or et d’argent, il vit venir à lui un de ses valets, tenant à la main une lettre d’hommage et une liste de redevances, qui annonça : « Le régisseur Wu du village et du domaine de la Montagne noire est arrivé I — Le vieux gredin! s’écria Joyau de Jade. Le voici enfin qui s’amène! » Jia l’Hibiscus prit aussitôt des mains du petit valet la lettre et la liste, s’empressa de les déplier et d’étaler d’abord sur ses deux paumes la lettre d’hommage, pour la présenter à son père. Celui-ci se contenta de se pencher un peu, les mains au dos, pour y jeter les yeux. Elle était écrite sur papier rouge, et rédigée en ces termes : « Votre féal serf et régisseur Wu le Filialement dévoué bat du front le sol pour vous présenter, à vous et à votre Dame, le souhait de dix mille bonheurs et les vœux de quiétude tout en or, et au Jeune Monsieur aussi, et à la Demoiselle, les vœux de quiétude tout en or. Puisse l’an neuf vous apporter grande liesse, profonde béatitude, gloire et honneurs, paix et tranquillité, promotion, augmentation d’émoluments, et la parfaite réalisation en toutes choses de tous vos désirs. » « Ces villageois sont bien amusants ! dit en riant Joyau de Jade. — Il ne faut pas faire attention au style de cette lettre, mais seulement en retenir les termes qui sont de bon augure », lui répondit vivement son fils en riant aussi ; et il se hâta de déployer, pli par pli, la liste de redevances, dont voici le détail : Grands cerfs : 30. Chevreuils al’eres : jo. Daims mus qués : jo. Porcs siamois : 20. Cochons échaudés : 20. Porcs- dragons : 20. Sangliers : 20. Cochons de nos propres porcheries et salés : 20. Mouflons : 20. Chamois : 20. Moutons de nos propres bergeries, échaudés : 20. Séchés au vent : 20. Estur geons : 200. Poissons divers : 200 livres. Poulets, canards et oies sur pied : 200 de chaque espèce. Poulets, canards et oies séchés au vent : 200 de chaque espèce. Faisans et lièvres : 200 paires de chaque espèce. Pattes d’ours : 20 paires. Tendrons de cerfs : 20 livres. Holothuries : jo livres. Tangues de cerfs : ¿o. Tangues de bœufs : jo. Huîtres séchées : 20 livres. Noisettes, pignons, amandes, et amandes de pèches et d’abricots : 2 sacs de chaque espèce. Crevettes géantes : jo paires. Crevettes séchées : 200 livres. Charbon de bois dit “ au givre argenté ”, qualité de premier choix : 1000 livres. Qualité moyenne : 2 000 livres. Charbon de bois ordinaire : 30 000 livres. Ri% rouge des rivières impériales : 20 boisseaux. R.i% glutineux bleuté : 2jo boisseaux. Ri%glutineux blanc : 2jo boisseaux. Ri^ non glutineux : 230 boisseaux. Céréales variées : 230 boisseaux de chaque espèce. Ri% ordinaire : 10 000 boisseaux. Assortiment de légumes séchés : une charretée. Produit global des ventes au-dehors de grain et de bétail : deux mille cinq cents taels d’argent. Λ quoi s’ajoutent, offerts par votre féal servi teur au Jeune Monsieur et à la petite Demoiselle, pour leur amusement : cerfs vivants : deux couples. Tapins blancs : quatre couples. Tapins noirs : quatre couples. Faisans dorés vivants : deux couples. Canards d’outre-mer : deux couples. « Qu’on m’amène ici le bonhomme! » ordonna Joyau de Jade, quand il eut pris connaissance de cette liste. Presque aussitôt introduit dans la cour, le régisseur Wu s’y agenouilla sur une dalle, au pied du perron, et se mit à battre du front le sol, pour faire hommage à son maître des vœux de quiétude. « Qu’on le relève ! cria Joyau de Jade, et qu’il entre ! Tu es encore assez solide, lui dit-il dès qu’il le vit devant lui. — C’est grâce à votre heureuse influence, mon Bon Maître, répondit le régisseur, que je suis encore capable de faire quelques pas. — Mais tes fils ont grandi, poursuivit Joyau de Jade. Tu devrais nous les envoyer un peu par ici, ça ferait tout aussi bien l’affaire. — Pour ne rien vous cacher, mon Bon Maître, répliqua le bonhomme, tout infirme que je suis, j’ai si bien pris l habitude de cette petite balade, que je m’ennuierais ’ diantrement si je ne venais pas moi-même. C’est sûr qu’ils en ont tous envie, mes fieux, de venir voir un peu la figure que prennent les choses de ce temps, droit sous les pieds du Fils du Ciel. N’empêche qu’au fond, ils sont encore un peu jeunets ! Ça se pourrait bien qu’il y ait de la casse en route. Quand ils auront quelques années de plus, je me sentirai le cœur plus tranquille. — Combien de jours as-tu mis à faire le chemin? demanda Joyau de Jade. — Quant à ça, mon Bon Maître, répondit le bon homme, voici mon rapport : il tombe, cet hiver, beau coup de neige; le sol en était, là-bas, partout couvert d’une couche épaisse de quatre ou cinq pieds, quand le temps s’est brusquement adouci. Du coup, la neige s’est mise à fondre, et la route est devenue terriblement diffi cile, si bien que je me suis trouvé retardé de plusieurs journées et qu’il m’a fallu tout un mois et deux jours pour finir par arriver. N’empêche que, me sentant pressé par le temps, et me doutant bien que vous deviez bouillir d’impatience, je me suis hâté de mon mieux. — Je me demandais en effet, dit Joyau de Jade, com ment il pouvait se faire que tu n’arrives qu’aujourd’hui. Mais je viens de jeter un coup d’œil sur ta liste de rede vances. Vieux truqueur que tu es, c’est toujours le même boniment ! — Quant à ça, mon Bon Maître, répondit le régisseur en avançant précipitamment de deux ou trois pas, voici mon rapport : les récoltes, cette année, ont été franche ment mauvaises. De la troisième à la huitième lune, il n’a cessé de pleuvoir, au point que, durant tout ce temps-là, il n’a pas une seule fois fait beau cinq ou six jours de suite; et, pendant la neuvième lune, il nous est tombé une averse de grêlons aussi gros que des tasses, si bien que, sur une étendue de près de treize cents lis carrés, c’est par milliers et myriades qu’ont été blessés hommes et bêtes, ruinées les chaumières, et ravagés les champs de céréales. Voilà les raisons pour lesquelles je ne vous apporte que si peu de choses. Votre humble serviteur ne saurait se permettre de vous mentir. — D’après mes calculs, reprit Joyau de Jade en fron çant les sourcils, c’est au moins cinq mille taels d’argent que tu devais m’apporter. À quoi peut me suffire un fer mage aussi réduit? Il ne me reste plus à présent, entre vos mains à vous autres, que huit ou neuf terres de rapport, et il y en a déjà deux, cette année, qu’on m’assure avoir pâti de la sécheresse, à moins que ce ne soit de l’inonda tion! Si vous vous mettez tous à me jouer la même comédie, vous finirez par si bien faire que, vrai de vrai, je n’aurai même plus de quoi franchir la passe du Nouvel An. — C’est encore à l’endroit le plus favorisé, mon Bon Maître, répondit le bonhomme, que s’est trouvée, ce coup-ci, celle de vos terres dont j’ai la charge. Du côté de mon frère cadet, à une distance d’à peine un peu plus de cent lis, c’est bien pis. Il gère présentement, pour le compte du palais voisin, huit terres qui s’étendent au total sur une superficie plusieurs fois plus grande que celle de la vôtre. Eh bien, ses redevances en nature sont du même niveau que les miennes, et son apport en espèces n’est supérieur au mien que de deux ou trois mille taels. De ce côté-là aussi, il y a bien de quoi crier famine. — Il est de fait, convint Joyau de Jade, qu’en ce qui me concerne, ça peut encore marcher. Il n’est rien sur venu, chez nous, qui nous oblige à de grosses dépenses extraordinaires, nous n’avons à faire face qu’à notre train de vie habituel. Si nous sommes à l’aise, nous pou vons dépenser un peu plus. Si, au contraire, nous nous sentons serrés, nous n’avons qu’à dépenser un peu moins. Pour ce qui est des présents rituels et des réceptions solennelles, nous n’aurons tout bonnement qu’à risquer de faire un peu moindre figure®. Il n’en va pas de même pour nos parents d’à côté chez qui se sont passés, ces dernières années, quantité d’événements exigeant de lourdes dépenses supplémentaires et absolument inévi tables, sans qu’aient le moins du monde augmenté leurs revenus en numéraire, ni les produits de leurs terres. D’où résulte pour eux, depuis deux ou trois ans, un assez grave déficit. À qui pourraient-ils s’en prendre pour le combler, sinon à vous autres ? — Il est vrai, répondit le bonhomme, qu’ils ont à sup porter, à côté, un gros surcroît de charges ; mais ce qu’ils perdent d’un côté, ils le regagnent de l’autre. Notre Bonne Mère la Compagne impériale et notre Auguste Seigneur et Père, puissent sa vie et son règne durer dix mille années, ne sauraient manquer de vous accorder, à vous tous, d’importantes libéralités. — Écoute-moi cela! dit Joyau de Jade à son fils en s’esclaffant. N’y a-t-il pas là de quoi rire? — Vous autres qui habitez dans des trous de mon tagne ou sur les grèves de la mer, s’écria précipitamment le jeune homme, en riant aussi, et en s’adressant au régis seur, comment pourriez-vous seulement vous douter de ce que représente ce genre de pratiques? Est-il conce vable que notre Bonne Mère la Compagne impériale en vienne à s’emparer du Trésor de notre Auguste Sou verain pour nous en faire don? En eût-elle même l’inten tion, qu’elle n’en serait pas maîtresse. Il serait, bien sûr, anormal qu’elle ne nous fasse aucun présent; mais ce ne sont jamais, aux changements de saisons et à l’occasion des principales fêtes de l’année, que des pièces de satin broché, des objets d’art datant des anciens âges et de menus bibelots. S’il arrive que s’y ajoute une gratification en lingots d’or, le poids n’en saurait être, en aucun cas, de plus de cent onces, qui n’équivalent qu’à un millier de taels d’argent. Qu’est-ce que cela, au regard de nos besoins de toute une année? Fut-il une seule de ces der nières années où nos débours n’aient de plusieurs milliers de taels dépassé le total de nos recettes ? À com mencer par la première de ces quelques années, fais un peu le calcul de ce qu’ont pu coûter la visite aux parents de notre Bonne Mère la Compagne impériale, les tra vaux de construction et l’aménagement du parc, et tu seras édifié. Si cette visite devait se répéter dans deux ou trois ans, ce serait, j’en ai bien peur, pour le palais d’à côté, purement et simplement la misère. — Voilà bien comment, dit Joyau de Jade, tous ces naïfs paysans qui vivent au loin, dans nos fermes, ne voient de leurs maîtres que le brillant des dehors, sans pouvoir se douter de ce que cache le secret des plus nobles demeures. L’adage dit bien : “ Tout comme le maillet en bois de santal dont on frappe les pierres so nores : cela fait bien, vu du dehors, mais en dedans c’est plutôt amer1. ” — De fait, lui répondit son fils, nos parents d’à côté sont déjà plutôt gênés. J’ai entendu, l’autre jour, ma tante Phénix se concerter en catimini avec la camé riste de notre très vénérable Aïeule, et lui demander de chiper quelques objets appartenant à cette dernière, que ma tante pût aller mettre en gage pour se procurer de l’argent. — Ça, s’écria Joyau de Jade, c’est encore un tour diabolique de ta tante Phénix! Comment serait-elle dé pourvue à ce point? Constatant que l’argent file de tous les côtés, et que les pertes deviennent vraiment par trop graves, elle doit sûrement chercher à obtenir la réduction de quelque chapitre des dépenses ; alors elle use de cette malice, pour faire croire à tout le monde, dans la maison, que la pénurie en est réellement arrivée à ce point. Mais moi qui ai dans le cœur un abaque, je sais bien qu’ils n’en sont quand même pas arrivés là ! » Sur quoi, il donna l’ordre d’emmener le régisseur et de prendre bon soin de lui, de sorte que nous n’avons rien de plus à dire à son propos. Quant à Joyau de Jade, il commanda à ses intendants de mettre de côté, pour les oblations aux Ancêtres, une première part des redevances en nature que venait de lui apporter le régisseur, d’en prélever une seconde pour les présents rituels au palais voisin, qu’il y fit immédiate ment délivrer par son fils, et de lui en réserver une troi sième à lui-même et à l’ensemble de sa maison. Le reste fut réparti en plusieurs lots d’importance dûment gra duée, qu’il fit entasser sur la terrasse de la salle d’hon neur. Il convoqua alors les cadets de la famille pour les leur distribuer. Là-dessus, lui furent apportées du palais voisin de très abondantes offrandes pour le sacrifice aux Ancêtres, accompagnées de présents qui lui étaient à lui- même adressés. Après les avoir examinés, puis avoir achevé de contrôler, dans la salle d’honneur, l’ordon nance des ustensiles rituels, il en sortit, traînant les pieds dans ses souliers chaussés en savates, une robe fourrée de lynx jetée sur ses épaules, fit disposer en plein soleil, sut unefflalle, au pied d’une des colonnes de la véranda, un coussin recouvert d’une grande peau de loup, et s’y assit, le dos au soleil, pour surveiller tout à son aise les cadets de la famille venus prendre livraison de leur part de victuailles de Nouvel An. S’apercevant alors que Jia le Céleri était, lui aussi, venu participer au partage, il le héla, lui ordonna de s’approcher et lui demanda : « Que viens-tu, toi, faire ici? Qui donc t’en a prié? — J’ai appris que vous nous convoquiez, mon Oncle, pour la distribution des victuailles, répondit le jeune homme, légèrement incliné, les bras collés au corps. Aussi me suis-je empressé d’accourir sans attendre qu’on vînt me chercher. — C’est à ceux de tes jeunes oncles, frères ou cousins, qui, n’exerçant encore aucune fonction, ne jouissent per sonnellement d’aucun revenu, que je distribue ces vic tuailles, lui déclara Joyau de Jade. Tant que tu t’es, toi- même, trouvé sans occupation, je t’ai, chaque année, octroyé ton lot. Mais, maintenant que tu comptes, chez nos parents d’à côté, au nombre des intendants, que tu t’es fait charger par eux du contrôle de leurs monastères familiaux, qu’à ce titre tu touches chaque mois tes propres mensualités, et que, par-dessus le marché, te passent par les mains toutes celles des bonzes, bonzesses bouddhistes, prêtres et prêtresses du Tao, tu as encore le toupet de venir ici demander ta part de ces victuailles ! C’est quand même là faire preuve d’une trop grande cupidité ! Et puis, regarde un peu toi-même comment te voilà nippé : as-tu l’air d’un gaillard qui ait pour mission de traiter des affaires exigeant des manipulations de fonds? Tu pouvais, autrefois, t’excuser sur ton manque de profits. Mais comment se fait-il qu’à présent tu fasses encore plus minable figure qu’auparavant? — C’est que j’ai chez moi tant de bouches à nourrir, répondit le jeune homme, que cela m’impose de très lourdes dépenses. — Voilà encore que tu te mêles d’ergoter avec moi! reprit Joyau de Jade avec un petit rire froid. Te figures- tu donc que je ne suis nullement au courant de ce que tu fabriques dans les monastères familiaux de nos voisins? Dès que tu y mets les pieds, c’est naturellement toi le Monsieur. Personne n’y oserait te contrecarrer ni te désobéir. Et comme tu as en main l’argent, comme tu te trouves, là-bas, si loin de nous que tu échappes complète ment à notre contrôle, tu as toujours loisir d’y régner et de t’ériger en despote. Et ce sont des nuits et des nuits passées au jeu avec une bande de chenapans racolés par tes soins dans les alentours, et à la débauche avec les garces et les petits bardaches que tu te plais à entretenir. Et maintenant que tes gaspillages t’ont réduit en l’état où te voici, tu oses encore te présenter ici pour te faire dé livrer ton compte de victuailles ! C’est ton compte non pas de victuailles, mais de coups de trique, que tu pour rais bien finir par te faire délivrer. Attends seulement que soit franchie la passe du Nouvel An, et sois sûr qu’alors je ne manquerai pas d’aller prier ton oncle le Deuxième- né, Vase de Jade, de renoncer à tes services, et de te ren voyer ici. » Le visage empourpré par la honte, le jeune homme n’osa plus piper. A ce moment, on vint annoncer que les envoyés du prince du Calme du Nord apportaient, de la part de leur maître, des présents de sentences symétriques calligraphiées, et des bourses de ceinture. Joyau de Jade ordonna aussitôt à son fils d’aller les recevoir avec les plus grands égards. « Dis-leur que je ne suis pas à la maison », ajouta-t-il. Son fils une fois sorti, il congédia Jia le Céleri et continua, jusqu’à la fin, de surveiller le partage des vic tuailles, puis rentra chez lui pour y dîner en compagnie de sa femme. La nuit s’écoula sans que nous ayons rien à en dire. La journée du lendemain fut chargée d’occupa tions encore plus nombreuses, mais il serait fastidieux d’en donner le détail. Arriva enfin le vingt-neuvième et dernier jour de la douzième lune. Tous les préparatifs étaient achevés : dans les deux palais, étaient également renouvelées les images des Gardiens du Seuil; les inscriptions des ta blettes frontales et des paires de tablettes verticales dont elles étaient encadrées étaient revernies de frais, et les formules de conjuration et de propitiation, gravées sur bois de pêcher, brillaient d’un éclat tout neuf. Au Palais de la Paix de l’État, depuis le grand pavillon ouvrant sur la rue, le pavillon d’accès cérémoniel, la grande salle d’apparat, la salle à hypocauste des festins de bon accueil, la salle de réception des appartements intérieurs, le pa villon de communication avec les appartements inté rieurs, le pavillon d’accès cérémoniel aux appartements intérieurs et le porche au décor de guirlandes fleuries des appartements intérieurs, jusqu’à la salle de cérémonie du logis principal, sur toute l’enfilade, toutes les portes de milieu étaient ouvertes à deux battants. De chaque côté des degrés atteignant aux vérandas, se dressaient de grands lampadaires uniformément vermeils qui, allumés sur toute la longueur de leurs deux fils parallèles, pou vaient faire croire à l’étirement d’un couple de dragons écaillés d’or. Le lendemain, à commencer par l’Aïeule, tous ceux à qui des dignités ou des titres d’honneur avaient été conférés par décret impérial se vêtirent dûment, chacun selon son rang, du costume officiel de cérémonie. Ils prirent place dans de grands palanquins à huit porteurs et se rendirent à la Cour, en cortège, escortés de toute leur livrée, pour s’y associer, les hommes auprès de l’Empereur, les femmes auprès de l’impératrice, à l hommage solennel de félicitations. Ce rite accompli, ’ et après avoir ensuite bénéficié du festin accordé aux hommes par le Souverain, aux femmes par la Souveraine, ils se formèrent derechef en cortège pour s’en retourner, et gagnèrent le Palais de la Paix de l’État, où les atten daient, rangés à l’entrée du grand pavillon, ceux des cadets de la famille qui n’étaient pas encore habilités à paraître devant le Souverain, et par qui ils furent aussitôt escortés jusqu’au seuil de la salle à hypocauste. Ils y descendirent de leurs palanquins, et, de là, gagnèrent à pied le temple des Ancêtres, accompagnés des mêmes cadets qui les y introduisirent. Or il se trouvait que la petite sœur Cithare y pénétrait pour la première fois. Aussi s’appliquait-elle avec le plus grand recueillement à en observer jusqu’au moindre détail. Elle put ainsi constater qu’il était situé, du côté de l’ouest, dans une cour isolée, à laquelle on accédait par un grand pavillon de cinq travées, enclos d’une palis sade à claire-voie peinte en noir, et au-dessus de la porte duquel était fixée une tablette frontale, portant cette inscription de quatre très grands caractères gravés de droite à gauche : « Temple des Ancêtres de la Famille Jia », et que flanquait, sur sa gauche, une ligne verticale de caractères beaucoup plus petits la déclarant : « Cal ligraphiée par Kong le Continuateur de sa Race, duc de la Perpétuation de la Sainte Doctrine1 ». La paire de sentences symétriques gravées verticalement, la première sur la tablette latérale de droite, la seconde sur celle de gauche, se lisait ainsi : Ils n’ont pas craint de répandre sur notre sol le sang de leur foie et de leur cervelle, et les millions de familles de notre peuple peuvent bénéficier de la sécurité et de la nourriture; Ils ont brillé d’un tel mérite que le bruit de leur gloire s’est élevé jusqu’au ciel, et c’est par centaines de générations que leur postérité pourra continuer de leur offrir avec magnificence les quatre grands sacrifices saisonniers. La calligraphie était de la même main. En pénétrant dans l’enclos, la jeune fille observa que l’allée médiane en était pavée de grandes dalles de marbre, et bordée, de chaque côté, de pins et de thuyas dont les teintes variaient du bleu sombre du ciel noc turne à l’azur plus vif du plumage des martins-pêcheurs. Sur la terrasse à laquelle aboutissait cette allée, étaient disposés des chaudrons sacrés à trois pieds, des vases à libations ou à offrandes de grains, et divers autres instru ments du culte, datant tous d’une si haute Antiquité que le bronze en était recouvert d’une épaisse patine verte. La tablette frontale de la salle d’accès était laquée d’or, décorée des neuf dragons, et portait l’inscription sui vante : « Étincelante Constellation de Ministres tuté laires », due à l’auguste pinceau du précédent Empereur, ainsi que les sentences symétriques des deux tablettes latérales, qui s’énonçaient en ces termes : Leur illustre carrière brille d’une Splendeur comparable à celle du soleil et de la lune; Puisse la gloire que leur ont acquise leurs mérites s’étendre sans fin aux fils et arrière-petits-fils de leur race! Quant à la grande salle, longue de cinq travées, du sanctuaire même, l’inscription frontale en était gravée en noir dans la laque sur un décor de dragons impétueux, et se lisait comme suit : « Les suprêmes honneurs pieuse ment rendus, que soit à jamais honorée leur mémoire. » Celle-là était due à l’auguste pinceau du Souverain régnant, de même que la paire de sentences symétriques des deux tablettes latérales : Leurs enfants et petits-enfants bénéficieront de leur heureuse fortune et de leur prestige ; Toute la population de l’Empire se souvient encore, de nos jours, des premiers ducs de la Gloire et de la Paix. À l’intérieur du sanctuaire, brillaient du plus vif éclat les flambeaux de cire odorante, ainsi que les brocarts et broderies des dais et tentures qui décoraient les chapelles où étaient exposées les saintes tablettes des Ancêtres. Mais la jeune fille ne put les distinguer très nettement, car les descendants masculins de la maison des Jia, divisés en deux groupes, avaient déjà pris place, chacun à son rang de génération, les uns sur la gauche, les autres sur la droite, pour la célébration du culte. Le rôle du maître officiant était tenu par Jia le Dé férent. Jia le Clément l’assistait. Jia Joyau de Jade pré sentait les coupes. Jia Vase de Jade et Jia Jade d’Obla- tion présentaient les rouleaux de soie. Le frérot Jade présentait les faisceaux de baguettes d’encens. Jia 1’Acore et Jia la Corniole étendaient les tapis de prière et veillaient sur le brasier. Soudain, les musiciens vêtus de robes vertes commencèrent à jouer. Trois fois fut faite l’of frande des coupes, trois fois suivie des salutations ri tuelles. Les rouleaux de soie furent consumés, et les libations offertes. Les rites ainsi dûment accomplis, la musique cessa, toute l’assemblée se retira et fit cortège à l’Aïeule jusqu’à la salle de cérémonie du logis principal, pour la présentation des offrandes aux portraits des Ancêtres. Des tentures de brocart y étaient très haut suspendues, des paravents de broderie multicolore y déployaient leurs panneaux protecteurs, et les flambeaux de cire odorante brillaient de tout leur éclat. Aux places d’honneur, exactement au milieu du mur faisant face au sud, étaient accrochées les images des deux premiers ducs de la Paix et de la Gloire, également vêtus de la tunique à décor de dragons et à ceinture de jade. À la gauche de l’un et à la droite de l’autre, étaient accrochés les portraits de leurs successeurs. Jia la Len ticule, Jia l’Angélique et les autres descendants masculins s’échelonnaient, chacun à son rang, depuis le pavillon d’accès cérémoniel aux appartements intérieurs, jusqu’au pied de la véranda de la salle de cérémonie; Jia le Dé férent et Jia le Clément se tenaient dans la véranda, mais en deçà du seuil de la salle, où n’avaient pénétré que les femmes et filles de la famille. Les vieux serviteurs et les petits valets de service attendaient, en dehors du pavillon d’accès cérémoniel, que leur fussent apportés des cui sines les plats d’offrandes ; ils les remettaient, au fur et à mesure, aux mains de Jia la Lenticule, qui les passait à Jia l’Angélique, et, de main en main, les plats parve naient, un par un, au perron de la véranda, d’où Jia le Déférent les transmettait à son fils Jia l’Hibiscus, qui, en qualité de petit-fils Premier-né de la branche aînée, le seul homme admis à l’intérieur de la salle en compagnie des femmes, les passait à son épouse; celle-ci les passait à Grande Sœur Phénix, qui les passait à la Jeune Dame You, et ainsi de suite jusqu’à l’autel, où ils étaient reçus par la Seconde Dame du Palais de la Gloire. Celle-ci les transmettait enfin à l’Aïeule qui en faisait des deux mains l oblation, et les déposait sur l’autel où la Dame Xing, ’ qui se tenait face à l’est, à l’ouest de l’autel, l’aidait à en parfaire l’ordonnance. La transmission et la présentation des mets, des bols de riz, des potages, des gâteaux, des coupes d’arak et des tasses de thé une fois terminées, Jia l Hibiscus se retira de la salle et alla reprendre sa place, ’ devant Jia le Céleri, en tête de tous les hommes de sa génération. Car, de même qu’en tête de tous ceux dont le nom de génération consistait en un seul caractère affecté de la clef de l’autorité venait Jia le Déférent; et Jia Joyau de Jade en tête de tous ceux qui, appartenant à la deuxième génération, avaient pour nom de généra tion un caractère affecté de la clef des jades et pierres pré cieuses, c’était bien à Jia l’Hibiscus que revenait la pre mière place au-dessus de tous ceux qui, appartenant comme lui à la troisième génération, avaient comme lui pour nom de génération un caractère affecté de la clef des plantes. Les descendants masculins divisés en deux groupes, l’un sur la gauche, l’autre sur la droite, et les hommes se tenant debout à l’est, les femmes à l’ouest, tous attendaient de voir l’Aïeule présenter, des deux mains, aux portraits des Ancêtres et déposer dans le brûle-parfum de l’autel un faisceau de bâtonnets d’en cens enflammés, pour s’agenouiller, tous ensemble, et en même temps qu’elle, à trois reprises, et à chaque reprise battre trois fois du front le sol. Si bien qu’à chaque génu flexion, dans la grande salle de cinq travées, dans la salle d’accès à trois travées, dans les vérandas de devant et de derrière, au pied et en haut des perrons, entre les deux hautes allées d’honneur vernies d’un enduit de cinabre, le sol se couvrait partout d’une telle floraison de brocarts splendidement décorés, qu’il n’y restait plus la moindre parcelle de terre ou de brique nue. Pas un croassement de corbeau, pas même un pépiement de moineau; seuls se faisaient entendre les tintements ca dencés des clochettes d’or, des pendeloques de jade légèrement balancées, et le frottement sur le sol des semelles, aux moments où tout ce monde s’agenouillait ou se relevait à la fois. La cérémonie aussitôt terminée, Jia le Déférent, Jia le Clément et les autres descendants masculins se retirèrent et se rendirent au Palais de la Gloire, pour y attendre le moment de faire à l’Aïeule les salutations rituelles. Dans la salle d’honneur des appartements intimes de la Jeune Dame You, le sol était entièrement recouvert de tapis de feutre rouge ; au milieu de la salle, brûlait un feu de braise dans un grand bassin d’émail cloisonné à filets d’or, à rebord décoré d’arabesques en forme de reptiles, et dont les trois pieds figuraient des trompes d’éléphant. Sur un lit de brique d’apparat, faisant face au sud, était étendu un tapis tout neuf de feutre écarlate, sur lequel reposaient deux coussins, deux traversins d’appui et deux matelas de repos brodés, en fils de soie versicolores, des deux dragons émergeant des nues pour présenter le calligramme de l’agérasie; ces matelas, recouverts d’une fourrure de renard noir, en supportaient un second, recouvert d’une fourrure de renard blanc®, sur l’un des quels l’Aïeule fut invitée à prendre place. Sur d’autres matelas, également recouverts de fourrures, et disposés à droite et à gauche du sien, furent priées de s’asseoir à ses côtés deux ou trois belles-sœurs de la même génération qu’elle. Ces très vénérables Dames une fois installées sur le grand lit de brique du fond, la Dame Xing et les autres Dames de la même génération qu’elle furent invitées à prendre place sur les matelas de repos également recou verts de fourrures, dont étaient garnis les petits lits de brique latéraux. A la gauche de celui de gauche, et à la droite de celui de droite, étaient symétriquement alignés, six d’un côté et six de l’autre, douze fauteuils de laque sculptée, dont le siège et le dossier étaient uniformément munis de coussins recouverts de petit-gris, et devant chacun desquels était placée une grande chaufferette de cuivre. La petite sœur Cithare et toutes les autres Demoi selles furent priées de s’y asseoir par rang d’âge. Après quoi la Jeune Dame You en personne fit, sur un plateau présenté des deux mains, l’offrande du thé à l’Aïeule, cependant que sa bru s’acquittait à sa place, et de la même manière, envers les autres très vénérables Dames, du même hommage. Puis elle fit, en personne, à la Dame Xing et à ses contemporaines la présentation du thé, tandis que sa bru en offrait tour à tour une tasse à cha cune des Demoiselles. Grande Sœur Phénix et la veuve Li se tenaient en réserve, au bout de la salle. La Dame Xing et ses contemporaines furent les premières à consommer le thé, et à se remettre debout pour aller s’empresser au service de l’Aïeule, qui, dès qu’elle eut de son côté procédé à la consommation du thé et échangé quelques propos avec les vénérables belles-sœurs, donna l’ordre de faire avancer son palanquin. Grande Sœur Phénix s’étant aussitôt hâtée d’accourir pour l’aider à se lever, la Jeune Dame You s’écria : « Nous avons ici, pour notre très vénérable Aïeule, un repas tout prêt. Mais c’est tous les ans la même chose : elle ne daigne même pas nous faire l’honneur de dîner chez nous avant de s’en retourner. Serait-ce à dire que nous ne valons réellement pas cette petite Phénix? — Dépêchons-nous de nous en aller, dit en riant la jeune femme à la Douairière, qu’elle soutenait d’un bras glissé sous son aisselle; rentrons dîner chez nous, Très Vénérable Aïeule, et ne vous souciez pas de cette femme. — Vous avez ici à votre charge le sacrifice à nos Ancêtres, dit l’Aïeule à la Jeune Dame You, et cela doit déjà vous donner bien du tracas. Comment pourriez- vous supporter, par-dessus le marché, tout le dérangement que je ne manquerais pas de vous causer? D’ailleurs, ne me faites-vous pas porter chez moi, tous les ans, les bonnes choses que je ne mange pas à votre table? Vous ferez mieux, cette année encore, de me les envoyer. Si je n’en viens pas à bout ce soir même, je les ferai mettre de côté pour demain. Ne finirai-je pas ainsi par m’en régaler un peu plus? » Cette boutade mit toute l’assistance en joie. « Ne manquez surtout pas, reprit l’Aïeule, de ne confier qu’à des personnes absolument sûres le soin de veiller toute la nuit sur les feux et sur les lumières, car ce sont là des précautions qui ne souffrent pas la moindre négligence. » La Jeune Dame You ayant dûment acquiescé, l’Aïeule fit enfin sa sortie, et gagna à pied, escortée de toute la compagnie, la salle à hypocauste, devant laquelle il ne lui restait plus qu’à prendre place dans son palanquin. Toutes les femmes et jeunes filles qui lui faisaient cortège s’étant aussitôt dérobées derrière le mur d’écran, des valets amenèrent les porteurs qui, après avoir respec tueusement laissé l’Aïeule s’installer dans son palanquin, le chargèrent sur leurs épaules, atteignirent le grand pavillon d’entrée, le franchirent et débouchèrent dans l’avenue, cependant que toute l’assemblée des femmes et jeunes filles, menée par la Dame Xing et ses contempo raines, se préparait à gagner à son tour le Palais de la Gloire pour y rejoindre l’Aïeule. Du haut de sa chaise, celle-ci put constater, en s’enga geant dans l’avenue, que toute la longueur en était occu pée, du côté de l’est, par les insignes et les instruments de musique de la maison ducale de la Paix de l’État, et du côté de l’ouest, par ceux de la maison ducale de la Gloire de l’État, et qu’à leur simple vue, plutôt que de se risquer à passer outre, aucun promeneur ne manquait de rebrousser chemin. Le palanquin ne mit qu’un petit instant à atteindre le Palais de la Gloire. Là aussi, depuis le grand pavillon d’entrée jusqu’à la salle de cérémonie du logis principal, toutes les portes de milieu étaient ouvertes à deux battants. Mais, dans son propre palais, l’Aïeule n’avait pas à descendre de son palanquin devant la salle à hypocauste. Après avoir franchi la grande salle d’apparat, ses porteurs tournèrent à l’ouest, se dirigèrent tout droit vers le bâtiment principal de ses appartements personnels, et c’est seulement une fois arrivée là qu’elle mit pied à terre, aussitôt entourée de tout son petit monde de soubrettes et de servantes, pour en gagner la salle centrale. Des tentures de brocart et des paravents de broderie y brillaient d’un éclat tout neuf. Dans le brasero qui en occupait le milieu, brûlaient de la résine de pin, de thuya et des brins de cent herbes odorantes. L’Aïeule venait à peine de prendre place sur son siège, quand une vieille marna accourut lui dire : « Les très vénérables Dames viennent faire les salu tations rituelles. » L’Aïeule se leva précipitamment pour aller à la ren contre des visiteuses, mais déjà se présentaient à ses yeux deux ou trois vénérables belles-sœurs qui, après l’avoir tour à tour prise par la main pour l’échange des compli ments habituels, accompagnés de plaisanteries et de rires, firent avec elle assaut de politesses avant d’accepter les sièges qu’elle leur offrait, finirent par goûter du bout des lèvres, chacune de son côté, à leur tasse de thé, et se retirèrent. L’Aïeule ne les reconduisit naturellement que jusqu’au pavillon d’accès cérémoniel aux appartements intérieurs, et revint prendre place sur le lit de brique d’apparat. Alors entrèrent Jia le Politique et Jia le Clément à la tête de tous les descendants masculins de la maison des Jia. « Je vous ai déjà, tout au long de l’année, donné à tous assez de peine, leur dit l’Aïeule. Vous pouvez vous dispenser des salutations rituelles. » Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, que commen cèrent de s’agenouiller rituellement devant elle, en frap pant trois fois du front le sol, par groupes successifs, les hommes et garçons en premier, les femmes et jeunes filles à leur suite, tous les descendants de sa chair. Ces devoirs une fois dûment rendus à la très vénérable Douai rière, il fut procédé, devant elle et sous ses auspices, selon l’ordre des générations, et dans chaque généra tion, selon l’ordre des naissances, aux salutations mutuelles, ceux ou celles à qui il appartenait de les recevoir prenant place tour à tour sur les fauteuils disposés à cette fin à la gauche et à la droite du lit de brique d’apparat. Ensuite, commença le défilé, pour ’ l hommage des salutations aux maîtres et maîtresses, de tout le personnel masculin et féminin des deux palais, réparti selon l’importance ou la qualité des fonctions en trois catégories hiérarchiques : intendants, major domes et leurs femmes; employés subalternes, hommes ou femmes; laquais, valets, soubrettes et servantes. Suivit la distribution des gratifications du bout de l’an, des bourses de ceinture et des petits lingots d’or ou d’argent. Après quoi, toute la famille alla prendre place, les hommes et garçons à l’est, les femmes et jeunes filles à l’ouest, aux tables dressées pour l’agape de joyeuse réunion, où furent servis l’arak aromatisé qui préserve des pestilences, les potages de commune allégresse, les fruits de bon augure, et les gâteaux des désirs comblés. Le festin terminé, l’Aïeule se retira dans une chambre latérale pour se mettre à son aise, et tous les autres convives se dispersèrent. Ce soir-là, dans tous les logis du palais, furent brûlées les baguettes d’encens et déposées les offrandes sur l’autel du Bouddha et devant l’image du dieu du Foyer. C’est dans la cour du pavillon principal de la Seconde Dame qu’était, sur un autel improvisé, honorée d’obla tions et d’encens la grande image représentant l’assem blée complète des divinités du ciel et de la terre. À la porte du pavillon d’entrée du Parc aux Sites grandioses, étaient suspendues deux guirlandes paral lèles de lanternes de corne transparente, dont la lumière se répandait en nappe sur le sol. Aux abords et dans les cours de tous les enclos, les allées étaient jalonnées de lampions. Du haut en bas de l’échelle, les costumes étaient si splendides, que ce n’étaient partout que satin à motifs de fleurs et profusion de brocarts. Toute la nuit, se firent entendre, à travers la confuse rumeur des bavardages, les cris de joie et les éclats de rire, cependant que ne cessaient de retentir les explosions de pétards. Le lendemain matin, premier matin de l’année, dès la cinquième veille, l’Aïeule et les autres nobles Dames de la famille, vêtues chacune selon son rang du costume officiel de cérémonie, se formèrent en cortège, et, pré cédées de tous les insignes de la maison, se rendirent à la Cour pour s’y associer à l’hommage des vœux de Nouvel An à l’impératrice, et des vœux de longévité à la très Honorable Compagne impériale1. Ces rites accomplis, après avoir bénéficié du festin accordé par la Souveraine, elles se reformèrent en cortège et gagnèrent le Palais de la Paix pour y faire, aux Ancêtres, les premières oblations de l’année. Puis l’Aïeule rentra chez elle, afin d’y recevoir les congratulations de toute sa famille. Après quoi elle se retira dans sa chambre, pour se mettre à son aise et prendre un peu de repos. Comme elle n’accueillait aucun des parents ou amis qui venaient lui présenter leurs souhaits de bonne année, elle avait tout loisir de bavarder avec la tante Xue et la tante Li, ou de s’amuser avec le frérot Jade, la petite sœur Cithare, Grande Sœur Joyau, la sœurette Lin, et toutes les autres jeunes filles, à jouer aux dés ou aux domi nos. La Seconde Dame et Grande Sœur Phénix s’affai raient quotidiennement auprès des invitées qui, pen dant sept ou huit jours, ne cessèrent d’affluer dans la grande salle d’apparat et dans la cour où leur étaient offertes les beuveries de Nouvel An, accompagnées de représentations théâtrales. Cependant, approchait la nuit de la première pansé- lène. Dans les deux palais décorés de leurs plus beaux ornements, furent de tous côtés accrochées les lanternes. Dès le onzième jour de cette lune, au Palais de la Gloire, un premier festin fut offert à l’Aïeule par son fils Jia le Clément; le lendemain, au Palais de la Paix, lui en fut offert un second par son petit-neveu Joyau de Jade. Elle se rendit en toute simplicité à l’un et à l’autre, et y resta attablée pendant un bon bout de temps. De leur côté, la Seconde Dame et Grande Sœur Phénix durent, tous ces jours-là, se rendre à tant de beuveries de Nouvel An, que nous ne saurions nous les remémorer. Venu le soir du quinzième jour de la première lune, pour fêter la première pansélène de la nouvelle année, l’Aïeule avait fait dresser les tables du festin familial dans la grande salle d’apparat. Une troupe de petits acteurs avait été appelée à y jouer la comédie. Des lan ternes décorées de toutes sortes étaient partout suspen dues. À l’heure dite, l’Aïeule y vint prendre place à la tête de tous ses enfants, neveux et petits-enfants des deux palais, et des femmes de ceux d’entre eux qui étaient déjà mariés. Seul n’avait pas été convié Jia le Déférent, parce qu’il s’abstenait de tout alcool et de toute nourriture grasse. Il devait d’ailleurs, dès le surlen demain, aussitôt après le dernier sacrifice aux Ancêtres, regagner son ermitage en dehors de la ville, pour conti nuer de s’y adonner à l’entretien de ses esprits vitaux. Et même pendant toute la durée des quelques jours qu’il était venu passer au sein de sa famille, il se tenait retiré dans le calme et le silence d’une chambre isolée, sans vouloir rien apprendre de ce qui se passait autour de lui. Mais ce n’est pas de lui que nous avons à parler pour le moment. Dès le début du festin, Jia le Clément remercia l’Aïeule de lui avoir fait la grâce de l’inviter, et la pria de l’auto riser à prendre congé d’elle. Sachant trop bien que sa présence à un tel repas ne pouvait être que gênante pour lui-même et pour les autres, l’Aïeule le laissa libre de se retirer. Il s’en retourna donc chez lui, pour y faire honneur à ses propres lanternes, en buvant de l’arak avec ses conseillers intimes, et prendre naturellement, à l’audition des airs de flûte et des chansons dont s’emplis saient ses oreilles, autant qu’à la contemplation des char mantes créatures parées de brocart dont se repaissaient ses prunelles, un plaisir fort different de celui que goû taient, dans le palais d’à côté, les convives de l’agape familiale. Les tables que l’Aïeule avait fait dresser, pour cette agape, à l’intérieur de la grande salle, étaient au nombre d’une dizaine. A côté de chacune d’elles, était placé un guéridon qui supportait un vase, un petit chaudron tri pode et une cassolette où se consumaient des pastilles du « parfum des cent fleurs réunies », spécialement réservé à l’usage de la Cour, dont l’Empereur régnant avait fait don à l’Aïeule; un jardin en miniature de plantes rares et de rocailles couvertes de mousse, dans une jardinière d’environ huit pouces de long sur quatre à cinq pouces de large, et deux ou trois pouces de pro fondeur; enfin, un petit plateau de laque d’outre-mer, sur lequel reposaient des tasses à thé de porcelaine ancienne et une petite théière de porcelaine décorée, dans laquelle infusaient des feuilles de thé provenant des meilleures récoltes des crus les plus fameux. Sur chacun de ces guéridons figurait encore, dans un cadre de santal pourpre délicatement ajouré, un écran de mous seline de soie écarlate, brodée de fleurs et d’inscriptions poétiques en parfaite cursive. L’artiste qui avait exécuté ces broderies était une jeune fille de Gusu, nommée Demoiselle de Sapience. Issue d’une famille manda- rinale, élevée dans la bonne odeur des vieux livres, elle excellait également dans l’art de la calligraphie et dans celui de la peinture. C’était seulement d’aventure et par amusement qu’elle s’appliquait parfois à quelque bro derie, qu’il ne s’agissait nullement de mettre en vente à la foire ou dans les boutiques. Ces broderies avaient toutes pour modèles des touffes de fleurs ou des rameaux fleuris peints par les peintres les plus fameux des époques Tang, Song, Yuan ou Ming1. Elles en gardaient toute l’élégance, différant ainsi grandement, tant par le style que par les harmonies de nuances, des grossiers bario lages pour lesquels ont tant de goût les vulgaires arti sans; les fleurs ou branches de fleurs qui s’y trouvaient représentées étaient toujours accompagnées d’un éloge extrait des poèmes, romances, chansons ou descriptions lyriques des meilleurs auteurs des anciens âges, et repro duit en fils de soie noire imitant avec une telle perfec tion les pleins et les déliés, les angles brusques et les ondulations, les enchaînements et les ruptures de la cursive la plus raffinée, qu’on eût vraiment pu croire le moindre trait tracé au pinceau, et que de telles inscrip tions n’avaient rien de commun avec les exécrables barbouillages raides et sans vie dont s’accompagnent ordinairement les broderies ayant cours au marché. Cette jeune artiste n’ayant jamais songé à tirer aucun profit de ses ouvrages, la réputation s’en était, à la vérité, répandue dans tout l’Empire, mais les gens à qui il avait été donné de s’en procurer étaient si rares, que même dans la plupart des maisons mandarinales les plus nobles et les plus riches, il ne s’en trouvait aucun. Aussi de vul gaires artisans, toujours à l’affût du gain, s’étaient-ils mis depuis quelque temps à imiter ces broderies, com munément désignées sous le nom de « broderies de Sapience », pour tenter de s’enrichir aux dépens d’une clientèle ignare. Quant à la Demoiselle de Sapience elle-même, il n’était malheureusement pas dans son des tin de vivre bien longtemps. Elle était morte à dix-huit ans, de sorte qu’il n’y avait plus de chance pour per sonne d’obtenir une seule de ses broderies ; les quelques privilégiés qui en possédaient une ou deux les cachaient jalousement, de peur de les voir se gâter à l’usage. Quelques académiciens et lettrés fanatiques profes- saient pour la beauté des authentiques « broderies de Sapience » un tel respect, qu’ils en vinrent à prétendre qu’en les qualifiant purement et simplement de « bro deries », on ne se montrait pas seulement incapable d’en apprécier la véritable valeur, mais que cela revenait même à leur faire injure. Aussi se réunirent-ils pour en délibérer, et proclamèrent-ils que le terme sacrilège de « broderies » devait être éliminé et qu’il incombait désormais à tout un chacun de les qualifier de « calli grammes de Sapience à ondulations de soie ». Posséder un spécimen authentique des « calligrammes de Sapience à ondulations de soie », c’était posséder un trésor sans prix. Si glorieuse que fût la maison des Jia, elle n’en avait jamais possédé que trois séries de petits écrans. Deux d’entre elles avaient été offertes l’année précé dente à l’Auguste Souverain régnant. Il ne restait donc plus que les seize écrans dont se composait la troisième. L’Aïeule les chérissant comme de véritables joyaux, ils ne faisaient pas partie du décor habituel de ses réceptions ; elle les gardait jalousement en réserve pour les admirer et s’en réjouir tout à son aise, quand elle se sentait parti culièrement en train, et buvait de l’arak avec tout son petit monde. Elle y avait fait ajouter, ce soir-là, toutes sortes de petits vases de porcelaine ancienne garnis de branches des trois amis des froidures1, et de fleurs de serre sym bolisant la richesse et les honneurs de la salle de jade2. Des deux tables d’honneur, face au sud, l’une était occupée par la tante Li, l’autre par la tante Xue. Du côté de l’est, était dressé pour l’Aïeule un petit lit de repos à pieds courts et à dossier, pourvu d’un coussin, d’un traversin et d’un matelas recouvert d’une fourrure, et abrité du courant d’air par un écran de broderie à figures de dragons, encadrée de bois ouvragé. Sur ce lit, du côté droit, et à hauteur de la tête, était disposée une table basse de laque d’outre-mer à filets d’or, extrêmement légère et des plus mignonnes, chargée d’une théière, de tasses à thé, d’un rince-bouche, de serviettes d’outre mer et autres accessoires du même ordre, ainsi que d’un coffret à lunettes. Étendue sur son côté droit, l’Aïeule commença par bavarder et plaisanter un moment avec ses convives, puis elle tira du coffret une paire de lunettes, fixa un instant son regard sur la scène dressée, du côté du sud, dans la cour, et s’adressa de nouveau à la tante Xue et à la tante Li, pour leur dire : « Excusez, je vous en prie, ma vieille carcasse endolo rie; passez-moi l’impolitesse de cette posture, et per- mettez-moi de vous tenir compagnie couchée sur ce lit. » Sur quoi, elle ordonna à sa soubrette Senteur d’Ambre de venir s’asseoir à côté d’elle et, armée d’une paire de maillets rembourrés dits « poings de la belle », de lui mar teler les jambes à petits coups précipités. Au lieu de la table carrée où aurait dû être dressé son couvert, il n’y avait devant son lit de repos, outre le petit guéridon chargé du précieux écran de broderie, du vase fleuri, et de la cassolette, qu’un autre guéridon, un peu plus large, délicatement ouvragé, sur lequel étaient disposées une coupe, une assiette et une paire de baguettes. La table à laquelle elle aurait dû prendre place était dressée à côté de son lit. Elle ordonna à la petite sœur Cithare, à la cousine Brume de Rivière, à la sœurette Lin et au frérot Jade de venir s’y asseoir. Les différents mets qui auraient dû lui être servis à sa table lui étaient, au fur et à mesure, présentés des deux mains par une de ses soubrettes. Dès que l’un d’eux lui plaisait, elle le faisait déposer d’abord sur le plus large de ses deux guéridons, pour y goûter elle-même, puis sur la table occupée par le frérot Jade et ses trois cousines, qui étaient tous les quatre tenus pour admis par elle à sa propre table. Aussi les Dames Xing et Wang elles-mêmes n’étaient- elles servies qu’après eux. Au-dessous de ces dernières, s’alignaient les tables occupées par la Jeune Dame You, la veuve Li, Grande Sœur Phénix et la femme de Jial’Hibis- cus. Du côté de l’ouest, s’échelonnaient celles de Grande Sœur Joyau, des deux sœurs Li, de la cousine Brume de Montagne et des trois sœurs ou cousines Printemps. De chaque côté de la salle étaient, par groupes de trois ou de cinq, suspendues à la grosse poutre des lanternes de verre à franges de soie multicolore. Devant chaque table s’inclinait, sur une tige de laque, une feuille de lotus en émail d’outre-mer, au centre de laquelle était enfoncée, sur une pointe, une chandelle de cire versi colore; cette feuille était munie d’un mécanisme qui permettait de la faire pivoter. À ce moment-là, toutes les feuilles de lotus étaient tournées vers la cour, de sorte qu’au lieu de masquer de leur ombre le spectacle qui se déroulait sur la scène, elles y projetaient leur lumière, et le rendaient ainsi plus nettement perceptible aux yeux des convives. La façade de la salle avait été vidée de ses croisées, la porte de ses vantaux; et, sur toute la largeur de cette façade étaient accrochées, aux linteaux, des lanternes de toute espèce, mais toutes à franges de soie multicolore. Sous l’auvent de la véranda, au bord du toit qui en domi nait l’entrée, tout le long des galeries du promenoir, ainsi qu’au plafond de nattes de l’échafaudage dont la cour se trouvait, pour la circonstance, à la fois enclose et couverte, étaient également suspendues des lanternes de tous genres : de corne, de verre, de verre-mousseline, de verre double, de verre ciselé, de mousseline de soie imprimée, brodée ou peinte, de gaze, ou simplement de papier transparent. Pour les hommes, Jia Joyau de Jade, Jia Vase de Jade, Jia Anneau de Jade, Jia Jade d’Oblation, Jia l’Hibiscus, Jia le Céleri, Jia Fleur de Rue, Jia la Corniole, Jia 1’Acore et autres, les tables étaient dressées des deux côtés de la véranda et dans les galeries du promenoir. L’Aïeule n’avait pas manqué de faire porter des invitations à tous les parents et à toutes les parentes de la famille, mais certains et certaines d’entre eux étaient d’un trop grand âge pour se plaire à de si bruyantes réjouissances; d’autres, qui n’avaient plus chez eux personne pour garder le logis, ou qu’y retenait la maladie, n’auraient pas demandé mieux que de venir, mais n’en étaient pas capables; d’autres s’y étaient refusés parce qu’ils étaient jaloux de la richesse de cette maison et honteux de leur propre pauvreté; il y en avait encore d’autres à qui la personnalité de Grande Sœur Phénix n’inspirait que crainte et répugnance, et qui, plutôt que de venir, avaient préféré cuver chez eux leur rancœur; et d’autres enfin qui, n’ayant pas l’habitude du monde, et timides au point de ne savoir que dire ni que faire de leurs pieds et de leurs mains, n’avaient pas eu le courage de venir. De sorte que, de toutes les nombreuses parentes de la famille, n’était venue que la Jeune Dame Lou, mère de Jia le Champignon, amenant avec elle son enfant, et que, de tant de parents masculins ne s’étaient présentés que Jia le Céleri, Jia Fleur de Rue, Jia l’Acore et Jia la Corniole qui, à cette époque, avaient déjà tous quatre pris du service sous la bannière de Grande Sœur Phénix. N’empêche que, pour un simple petit festin fami lial, en dépit de tant d’abstentions, celui de cette nuit- là ne laissa pas de compter parmi les plus animés. A un certain moment, survint la femme de l’intendant Lin, à la tête de six autres femmes qui, à elles six, deux pour chaque table, portaient par les deux bouts trois petites tables basses, couvertes de tapis de feutre, sur chacune desquelles étaient amassées, ligature par liga ture, de grandes sapèques de cuivre, toutes de même module, scrupuleusement triées et fraîchement émises par le bureau de la Monnaie, et enfilées sur des cordons de soie écarlate. La femme de l’intendant Lin leur ordonna d’aller disposer simultanément leurs charges de sapèques devant les tables de la tante Xue et de la tante Li, et devant le lit de repos de l’Aïeule. Celle-ci s’écria aussitôt : « Faites-les donc plutôt mettre au beau milieu de la salle ! » De longue date initiées aux usages de la maison, les six femmes obéirent à cet ordre, puis se mirent incon tinent à dénouer les cordons de toutes les ligatures et à en désenfiler les sapèques, qu’elles entassèrent pêle- mêle sur chacune de leurs trois petites tables. Préci sément à ce moment, s’achevait, sur la scène, le tableau de la « Rencontre au belvédère », du Dit du belvédère de l’ouest1, et le petit acteur qui tenait l’emploi du prota goniste venait, comme l’exigeait son rôle, de s’en aller à pied, le cœur plein de rage. Un autre petit acteur qui jouait le rôle de Léopard tigré, le valet, s’avisant d’une bouffonnerie de circonstance, s’écria : « Ah? Vous vous en allez à pied, le cœur plein de rage? Quelle chance! C’est aujourd’hui le quinzième jour de la première lune, et la très vénérable Aïeule du Palais de la Gloire de l’État donne un festin à toute sa famille. Tout ce que je demande, c’est d’avoir le temps de m’y rendre à cheval pour y quémander quelques friandises ! » Cette saillie mit en joie l’Aïeule elle-même et tous les autres convives. « Quel malin petit diable que ce gosse ! s’écria la tante Xue. À qui ne ferait-il pas pitié ? — Ce gamin-là? déclara Grande Sœur Phénix. Il a tout juste neuf ans. — Il faut qu’il ait bien du mérite, répondit en riant l Aïeule, pour savoir, à cet âge, bouffonner avec tant ’ d’à-propos. » Puis elle ajouta : « Qu’il soit récompensé ! » À ces mots, trois des femmes de tout à l’heure s’appro chèrent des trois petites tables, et, y puisant à pleines mains, comblèrent de sapèques trois petits paniers qu’elles tenaient depuis un moment, à cette fin, tout prêts. Puis elles sortirent de la salle, allèrent, dans la cour, se camper devant la scène, et annoncèrent : « De la part de notre très vénérable Aïeule et de ses vénérables Parentes, récompense au petit acteur qui a joué le rôle de Léopard tigré, pour qu’il puisse s’acheter quelques friandises ! » Et, ce disant, elles répandirent toutes trois à la fois tout le contenu de leurs paniers sur le plancher de la scène, que le ruissellement des sapèques emplit aussitôt d’un grand fracas métallique. Tout cela provenait du soin qu’avaient eu Jia Joyau de Jade et Jia Vase de Jade de faire porter discrètement chez l’Aïeule, et tenir à son entière disposition, de grandes corbeilles entièrement remplies de sapèques. Qui voudra savoir comment ils en firent la distribu tion n’a qu’à prêter l’oreille aux explications du pro chain récit. Une très vénérable Aïeule Met à nu les poncifs malsains des auteurs de romans galants; Une très fine Jeune Dame Imite, par jeu, le vieux sage par piété vêtu en pitre. Jia Joyau de Jade et Jia Vase de Jade, disions-nous donc, avaient fait préparer en secret de grandes corbeilles remplies de sapèques. Dès qu’ils entendirent l’Aïeule donner l’ordre de récompenser le petit acteur, ils com mandèrent à quelques petits valets de courir en répandre aussi le contenu sur le plancher de la scène, où retentit aussitôt, à grand fracas, ce ruissellement de sapèques, pour la plus grande joie de l’Aïeule. Là-dessus, les deux cousins se mirent en mouvement : leurs petits valets se saisirent précipitamment d’un cruchon d’argent qu’on venait d’emplir d’arak tout chaud, et le remirent à Vase de Jade, qui se hâta de gagner l’intérieur de la salle, sur les talons de son aîné. Celui-ci se dirigea d’abord vers la tante Li, s’inclina devant elle, prit sa tasse et la tendit à Vase de Jade, qui la remplit d’arak; puis il passa à la table de la tante Xue dont la coupe fut emplie de la même manière, cependant que les deux Dames s’em pressaient de se mettre debout et s’écriaient : « Retournez à vos places, Messieurs ! À quoi bon tant de cérémonie? » Sur quoi, toutes les autres invitées, sauf les Dames Xing et Wang, se mirent également debout, les mains collées au corps, à côté de leurs tables. Les deux cou sins gagnèrent alors le lit de repos de l’Aïeule. Comme il était très bas, ils s’agenouillèrent, l’aîné en tête, pour prendre la tasse, et son cadet derrière lui, pour la remplir. La présentation de l’arak n’était faite que par eux deux, mais, les voyant à genoux, tous les autres descendants masculins de la famille, qui ne s’en étaient pas moins mis en rang, selon l’ordre hiérarchique, pour pénétrer der rière eux dans la salle, s’agenouillèrent à leur tour tous à la fois, et les uns derrière les autres. Sur quoi le frérot Jade s’empressa de faire de même. Sa cousine Brume de Rivière le poussa légèrement par l’épaule, en cachette, et lui chuchota : « Plutôt que de te mettre ici à genoux comme eux tous, ne ferais-tu pas mieux d’aller, toi aussi, offrir une tournée d’arak à ces Dames ? — Attends encore un moment, lui répondit-il à voix basse. J’irai la leur offrir tout à l’heure. » Ayant, cependant, rempli la tasse de l’Aïeule, les deux cousins se relevèrent pour aller remplir successivement celles des Dames Xing et Wang. Cela fait, l’aîné demanda : « Et nos jeunes Demoiselles? Que leur faut-il? — Retirez-vous ! répondit l’Aïeule. Elles n’en seront que mieux à leur aise. » Il se retira donc, emmenant après lui tous ses cadets. Ce n’était pas encore la deuxième veille. Sur la scène, les petits acteurs jouaient les huit tableaux de la « Réunion au spectacle des lanternes », du Dit des huit généreux2. Alors que l’action battait son plein, le frérot Jade se leva de table et s’apprêtait à gagner la porte, quand l’Aïeule lui demanda : « Où vas-tu donc? Il y a dehors d’effroyables explo sions de pétards. Prends garde à la retombée des débris enflammés qui pourraient te brûler. — Je ne vais pas loin, répondit le jeune garçon; je ne fais que sortir et revenir tout de suite. » L’Aïeule ordonna à quelques vieilles marnas de l’escor ter avec vigilance. Sur quoi il put enfin se retirer. Mais il ne se fit suivre que de ses soubrettes Lune de Musc et Moire d’Automne, et de quelques petites servantes. « Et sa camériste? demanda l’Aïeule; comment se fait-il que je ne l’aie pas vue ici avec lui? La voilà main tenant qui prend de grands airs, et se contente de le faire accompagner par des fillettes ! » La Seconde Dame s’empressa de se mettre debout pour répondre : « Il n’y a que quelques jours qu’elle a perdu sa mère. Elle est encore en grand deuil et n’a pas jugé séant de se présenter ici en une telle tenue. » À cette réponse, l’Aïeule hocha la tête, puis reprit : « Du moment qu’elle est au service d’un maître, il ne devrait plus être parlé pour elle de tenue de deuil à porter ou à ne pas porter. Si elle était encore au mien, aurait- elle pu s’abstenir de se tenir ici à cette heure même, auprès de moi? C’est parce que nous montrons trop d’indulgence, parce que nous avons à notre disposition tant de servantes, que nous ne prenons plus garde à cette sorte d’abus, si bien qu’ils ont fini par devenir de règle. » Grande Sœur Phénix s’empressa de se rapprocher de l’Aïeule pour lui répondre : « Même si cette fille n’était pas vêtue de vêtements de deuil, elle n’en devrait pas moins, ce soir, veiller dans le parc, aux lanternes, flambeaux, pièces d’artifice et pétards, qui comptent au nombre des choses les plus dangereuses. Alors qu’on donne ici la comédie, de toutes les autres servantes affectées dans le parc au service du gynécée, quelles sont celles qui puissent se résigner à ne pas venir, à la dérobée, s’en donner le spectacle? Cette fille est la seule qui demeure assez vigilante pour avoir, là-bas, l’œil |