Hongloumeng/zh-fr/Chapter 9

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Hongloumeng 紅樓夢 — Récit 9

中文原文 (程甲本 1982) Traduction française (Li Tche-houa & J. Alézaïs, Pléiade/Gallimard 1981)

第九回“蟾宫折桂”注。 玉人:美人。这里暗指娇杏。 此联是贾雨村借月光而隐寓两层意思:一是希望自己能像月光那样到楼上去看他倾心的娇杏;二是企盼自己一旦金榜题名,必定先向娇杏求婚。​ “玉在”一联──玉在椟中求善价:典出《论语·子罕》:“子贡曰:‘有美玉于斯,韫椟而藏诸?求善贾而沽诸?’子曰:‘沽之哉,沽之哉!我待贾者也。’”(斯:此,这里。韫椟:收藏在柜子或木匣里。贾:一说为商人,一说通“价”,皆通。沽:出售,卖掉。)后人即以“椟玉”、“椟藏”或“待贾而沽”、“待贾沽”、“待贾”、“待沽”等来比喻怀才待用或待时出山的人。 钗于奁内待时飞:典出汉·郭宪《洞冥记》卷二:汉武帝元鼎元年,宫中起造招仙阁,有神女以玉钗赠汉武帝,帝赐与赵婕妤。至汉昭帝元凤年间,宫人欲毁之,将匣子打开时,玉钗化白燕飞去。这里的意思与“玉在椟中求善价”相同。 此联表明贾雨村雄心勃勃,信心十足,以为自己犹如椟中之玉、匣中之钗,虽然暂时落魄,将来定能仕途得意,飞黄腾达。​ 芹意──谦词。典出《列子·杨朱》:从前有人觉得芹菜味美,即向乡绅推荐并称赞,乡绅一尝,味道却很差,胃里也不舒服,在场的人都抱怨他,使他十分羞惭。后即以“芹意”、“芹献”、“献芹”、“芹曝”、“献曝”、“美芹”等代称菲薄的礼物。​ 飞觥(gōng功)献斝(jiǎ假)──形容酒席间频频举杯、互相劝饮的热闹景象。 觥、斝:是古代的两种酒器,这里泛指酒杯。 飞觥:挥舞酒杯。 献斝:本义为酒席上行酒令规定的饮酒杯数,这里引申为劝饮。​ “时逢三五”一诗──三五:十五日。这里指农历八月十五日中秋节。 满把清光:形容月光皎洁而明亮。 护玉栏:玉雕栏杆沐浴在月光之中。 此诗表示贾雨村的雄心壮志,即希望自己像高高在上的中秋之月,令万人仰慕。这是贾雨村仕途得意、飞黄腾达的预兆。​ “飞腾”两句──飞腾:飞黄腾达。 接履:义同“接踵”。接二连三、接连不断之意。意谓将不断高升。 云霄:比喻高官显宦。 这两句是说贾雨村的即兴诗就是其仕途得意、飞黄腾达的预兆。​ 大比──隋、唐以后科举考试的泛称。以其为全国考生参加的考试,故称。这里指最高一级的会试。明、清时代的科举考试每三年举行一轮,分为三级:头一年为院考,考生为府、县童生,考取者为生员,通称秀才;次年为乡试,考生为一省的生员(秀才)和在国子监肄业的监生,考取者为举人;第三年为会试,考生为全国的举人,考取者为贡士,贡士再经殿试考中者为进士。​ 春闱一捷──这里指考取进士。 春闱:指会试。以其在春天举行,故称。 闱:这里指科举考试的考场。 捷:本义为战胜、成功,引申为科举及第。​ 黄道之期──即黄道之日。指六吉辰值日之日。《协纪辨方书·卷七·黄道黑道》)称:青龙、明堂、金匮、天德、玉堂、司命等六辰为吉神,此六辰值日的日子,诸事皆吉,故称 “黄道吉日”。​ 投谒(yè叶)──本义为投递名帖求见。这里引申为持荐书投拜,以期关照。 谒:晋见。​ 黑道──“黑道日”的略称。六凶辰值日之日诸事皆凶,故称“黑道日”。见《协纪辨方书·卷七·黄道黑道》:“天刑、朱雀、白虎、天牢、玄武、勾陈者,月中黑道也。所理之方,所值之日,皆不可兴土功、营屋舍、移徙、远行、嫁娶、出军。”​ 社火花灯──这里指元宵节表演各种杂耍,张挂各种灯笼。 社火:逢年过节百姓举行酬神赛会,表演各种杂耍,以示庆贺,并兼娱乐。 社:土地社。引申以泛指神。​ 鹑(chú n纯)衣──典出《荀子·大略》:“子夏贫,衣若县鹑。”(县:通“悬”。)比喻破烂的衣服。因鹌鹑羽稀秃尾,十分难看,故以为喻。​ 笏满床──典出《旧唐书·崔神庆传》:“开元中,神庆子琳等皆至大官,群从数十人,趋奏省闼。每岁时家宴,以一榻置笏,重叠于其上。”形容满门为官。 笏:亦名“手板”。是旧时朝臣上朝时手持的一种狭长板子,以象牙或木、竹制成,上面可以记事备忘。​ 陇头──坟头。 陇:通“垄”。坟墓。《礼记·曲礼上》:“适墓不登垄。”郑玄注:“垄,冢也。”​ 强梁──典出《墨子·鲁问》:“譬有人于此,其子强梁不材,故其父笞之,其邻家之父举木而击之。”原指为人强横凶暴,胡作非为。引申为强盗。​ 择膏粱──意谓挑选富贵人家的子弟做女婿。 膏粱:“膏粱子弟”的略称。意谓吃肉类和细粮(泛指精美食物)人家的子弟。泛指富贵人家的子弟。​ “因嫌”二句──嫌纱帽小:意谓嫌官小。 纱帽:旧时纱制的官帽。 锁枷扛:泛指犯罪坐牢。 锁枷:两种刑具。 这两句是说因嫌官小而贪赃枉法,以致犯罪入狱,披枷戴锁。​ “昨怜”二句──紫蟒:绣蟒紫袍。以其为旧时高官之礼服,故借喻高官。 这两句是说从贫穷到富贵只是转眼间的事。喻世事变幻无常。​ 反认他乡是故乡──意谓人生在世,不过是匆匆过客,而人们却当作了自己的故乡,以至忙忙碌碌,争名夺利。等到呜呼哀哉,还是赤条条一身而去。所以下文说“甚荒唐,到头来,都是为他人作嫁衣裳”。​ 面善──面熟。 善:熟悉,知道,了解。《礼记·学记》:“不陵节而施之谓孙(逊),相观而善之谓摩。”孔颖达疏:“善,犹解也。”​

Le frérot Jade acquiesçant, phrase après phrase, à ces recommandations, la camériste poursuivit : « J’ai empaqueté et confié à vos petits valets votre robe de fourrure à longs poils. Il fait froid à l’école. Ne négligez à aucun prix de mieux vous couvrir, ou de changer de robe. Ce n’est pas comme à la maison, où l’on prend soin de vous. Je fais également emporter votre chauffe-pieds et votre chauffe-mains. N’oubliez pas d’insister pour qu’on les allume. Si vous ne dites rien, votre clique de petits fainéants, se réjouissant de n’avoir pas à bouger, vous laissera geler et attraper du mal pour rien ! — Relâche ton cœur de tout souci, répondit le frérot Jade. Je saurai tout mettre au point. Mais vous autres, au lieu de rester à périr d’ennui dans cette chambre, vous ferez mieux d’aller vous divertir chez la sœurette Lin. » Tandis qu’ils échangeaient ces propos, il avait achevé de se vêtir et de se coiffer. La camériste le pressa d’aller saluer l’Aïeule, Jia le Politique et la Seconde Dame. Il adressa quelques recommandations à ses soubrettes Nuée d’Azur et Lune de Musc, puis se rendit auprès de sa grand-mère qui, à son tour, ne manqua pas de lui adresser quelques phrases d’exhortation. Il passa ensuite chez la Seconde Dame et se dirigea finalement vers le cabinet à livres de son père. Celui-ci était en train, à ce moment, de bavarder avec les clients familiers qu’il entretenait chez lui à demeure. Lorsqu’il vit subitement le frérot Jade entrer et lui adresser la salutation accompagnée du vœu de quiétude, suivie de l’annonce de départ pour l’école, il s’écria, avec un petit rire froid : « Si tu me parles encore de départ pour l’école, tu me feras moi-même mourir de honte! Crois-en mon avis, contente-toi de vaquer à tes amusements ! C’est là ta véritable affaire. Mais prends garde de souiller ici mon sol en t’y tenant debout, et ma porte en t’y appuyant. » Ses hôtes se levèrent tous à la fois de leurs sièges, et dirent en riant : « A quoi bon ces reproches, Vénérable Patron? En allant où il se rend aujourd’hui, ce garçon deviendra capable, en deux ou trois ans, de se manifester et de se faire un nom. C’en est fini pour lui de se conduire, comme par le passé, en gamin. Mais voici qu’approche l’heure

du riz. Veuillez, Vénérable Aîné, vous hâter de partir. » Cela dit, deux d’entre eux, hommes d’un grand âge, prirent le frérot Jade par la main et l’emmenèrent. « Qui accompagne ce frérot? » demanda alors Jia le Politique. Une réponse se fit entendre de l’extérieur, et tout aussitôt entrèrent trois ou quatre grands gaillards, qui s’acquittèrent de la demi-génuflexion du genou droit accompagnée du vœu de quiétude. Jia le Politique les considéra, remarqua l’un d’eux nommé Li l’Honoré, fils de la nourrice du frérot Jade, et lui dit : « Vous qui passez des journées entières à l’accompa gner à ses leçons, dites-moi donc, à la fin, quels textes a-t-il appris à réciter? Ce qu’il a appris et dont il a plein le ventre, ce sont plutôt des rengaines courantes et d’ignobles expressions ! Ce qu’il a étudié, des polis sonneries raffinées ! Attends que je me trouve un peu de loisir : je te ferai, d’abord, écorcher vif, puis réglerai son compte à ce garnement. » Pris de peur, Li l’Honoré s’était précipitamment jeté à genoux, dépouillé de son bonnet, et avait commencé à frapper du front le sol, tout en répondant par des « oui », répétés à la diatribe du Politique. Puis il répliqua : « Le frérot Jade en est déjà au troisième fascicule du l’ivre des vers. Comment est-ce donc?

You,you,you, que vont bramant les cerfs, Feuilles de lotus et canillées\ « Mon infime personne ne se permettrait pas de mentir. » À l’audition des deux vers ainsi dénaturés, toute la compagnie emplit la chambre d’énormes éclats de rire. Le Politique lui-même ne put se contenir. Mais il finit par s’écrier : « En pût-il réciter encore trente fascicules, ce ne serait jamais, comme le voleur qui se bouchait les oreilles pour voler des clochettes, que pour mieux tromper son monde ! Mais va à l’école transmettre le vœu de quiétude au très révérend pédagogue, et lui dire que, l’ivre des vers ou Recueil de textes antiques, n’importe, il ne doit pas se plier, pour la forme, aux programmes traditionnels. Que les Quatre livres soient avant tout, dans leur en

semble, clairement expliqués et sus par cœur, voilà ’ l essentiel! » Li l’Honoré s’empressa d’acquiescer, puis, voyant que le Politique n’avait plus rien à ajouter, finit par se relever et, suivi de ses camarades, se retira. Cependant le frérot Jade se tenait seul, debout dans la cour, retenant son souffle, et attendant silencieusement la sortie de ses la quais pour partir. « Avez-vous entendu, Frérot? lui demanda, en s’épous setant, Li l’Honoré. Voilà qu’on veut d’abord nous faire écorcher vifs ! Dans d’autres maisons, les esclaves gagnent, à servir leurs maîtres, une certaine honorabilité. Mais, nous autres, c’est en pure perte que nous endurons, ici, imprécations et coups ! Vous ferez bien désormais d’avoir un peu plus pitié de nous. — Bon Grand Frère, répondit le frérot Jade, ne te tiens pas ainsi pour victime d’injustice ! Demain, je t’inviterai. — Petit Aïeul, s’exclama le laquais, qui se permettrait d’espérer de vous une invitation? Tout ce que je vous demande, c’est de m’écouter un peu. Mes vœux seraient ainsi comblés ! » Tout en devisant de la sorte, ils avaient atteint les appartements de l’Aïeule. Qin Cloche d’Or étant arrivé depuis un bon moment, elle s’entretenait avec lui. Les deux garçons se saluèrent et prirent congé d’elle. Le frérot Jade se souvint alors subitement qu’il n’avait pas dit au revoir à la sœurette Lin dont il gagna aussitôt la chambre, pour s’acquitter de cette politesse. Elle se tenait assise, sous la lumière de la croisée, devant le miroir de sa coiffeuse, et s’occupait à sa parure. Enten dant le frérot Jade lui annoncer qu’il se rendait à l’école, elle lui dit : « Bien ! Tu vas bientôt pouvoir “ cueillir la branche de cannelier au palais du crapaud à trois pattes1 ”. Je ne suis pas en état de te reconduire. — Bonne Sœurette, répondit-il, attends, pour le riz du soir, que je sois rentré de l’école ! Et ton rouge à lèvres, attends aussi mon retour pour le préparer. » Après avoir jacassé encore un bon moment, il finissait par se retirer, quand la sœurette Lin lui cria de s’arrêter. « Comment se fait-il, lui demanda-t-elle, que tu n’ailles pas prendre congé de ta Grande Sœur Joyau? »

Il ne fit que rire de cette question, et, la laissant sans réponse, se mit tout droit en route vers l’école, en compagnie de Qin Cloche d’Or. En fait, cette école n’était pas loin du palais. Œuvre de bienfaisance, elle avait, autrefois, été fondée par l’An- cêtre, afin que les enfants de la famille n’ayant pas les moyens d’engager un précepteur particulier pussent y aller faire lecture des textes. Tout membre de la parenté pourvu d’une charge de mandarin devait, selon l’impor tance de ses émoluments, contribuer en argent aux frais de l’écolea. On choisissait pour pédagogue un clerc d’âge avancé et de grande vertu. A l’arrivée des deux nouveaux élèves, eurent lieu les échanges de salutations, puis chacun s’appliqua à la lecture de ses textes. A partir de ce jour, les deux jeunes garçons qui venaient et s’en retournaient ensemble, s’asseyaient et se levaient ensemble, se lièrent de plus en plus intimement. De plus, l’Aïeule Jia, éprouvant de l’affection pour Qin Cloche d’Or, le retenait souvent quatre ou cinq jours auprès d’elle, et le traitait comme s’il eût été son propre arrière-petit-fils. Comprenant que cet enfant ne jouissait pas chez lui d’une grande aisance, elle venait à son aide en lui faisant don de vêtements et de divers objets. En moins de deux mois, le jeune garçon prit, au Palais de la Gloire, les habitudes d’une parfaite familiarité. Quant au frérot Jade, comme toujours inca pable de s’en tenir paisiblement à ses devoirs et au contrôle de sa propre conduite6, comme toujours unique ment porté à suivre ses propres impulsions, sa nature capricieuse se manifesta. Il s’adressa un jour confiden tiellement à Qin Cloche d’Or, pour lui dire : « Nous sommes tous deux du même âge, et, de plus, camarades d’études. Qu’il ne soit donc plus question dorénavant, entre nous, des appellations dont il convient d’user d’oncle à neveu et de neveu à oncle, mais plutôt de celles dont usent, à l’égard l’un de l’autre, deux frères ou deux amis. » Qin Cloche d’Or ne consentit6 tout d’abord pas à accep ter. Mais, comme le frérot Jade ne cédait pas et persistait à l’appeler Petit Frère, ou, de son nom social, Recteur de Cétacés, il se résigna et en vint lui aussi, inconsidéré ment, aux appellations abusives. Les élèves de cette école appartenaient, pour la plupart,

proprement à la famille, les autres étant fils ou neveux de parents par alliance. Mais l’adage dit bien : « D’un même dragon descendent neuf races, différentes les unes des autres. » Dans une si nombreuse assemblée, il était inévitable qu’aux dragons fussent confusément mêlés des serpents. Parmi tant d’écoliers, il s’en trouvait donc quelques-uns de la plus basse espèce. Survinrent Qin Cloche d’Or et le frérot Jade. Ils tenaient l’un et l’autre de la nature un visage doué de même grâce et beauté que les fleurs. On remarqua, de plus, que Qin Cloche d’Or, timide et doux, rougissant dès qu’il desserrait les lèvresa, avait les manières craintives et honteuses d’une fille ; que le frérot Jade, par tendance instinctive autant que par habitude, s’entendait à feindre l’humilité et la soumis sion, à s’effacer et à refouler ses humeurs; qu’il était de caractère enclin à la sympathie et aux attachements; qu’il avait la parole facile. Et, comme les deux garçons étaient étroitement liés, leur amitié n’avait pas manqué de susciter les soupçons de leurs condisciples qui, der rière leur dos, disaient chacun son mot. De sorte qu’in vectives et calomnies de toutes sortes commencèrent à se répandre, à l’extérieur comme à l’intérieur de l’école. Or Xue Dragon lové, une fois installé chez la Seconde Dame, y avait appris l’existence d’une école familiale que fréquentaient nombre de garçons, et, son penchant à la pédérastie s’étant ranimé, il s’y était introduit sous cou leur de poursuivre ses études. Cela se bornait, comme le dit l’adage, à « trois jours de pêche, et deux jours passés à sécher les filets ». C’était bien sans profit qu’il versait au pédagogue les dix tranches de viande séchée d’hono raires, et lui offrait les présents rituels, car il ne faisait naturellement aucun progrès, son seul but étant de se lier avec quelques « petits frères d’adoption ». Et croi rait-on qu’alléchés par l’argent, les vêtements et les victuailles dont il était prodigue, nombreux étaient en effet les jeunes écoliers qui s’étaient laissé séduire et étaient tombés sous sa griffe& ! Venaient aussi à cette école deux garçonnets au cœur riche d’amour, appartenant à je ne sais quelle branche de la famille, et dont je n’ai pas retrouvé les noms véri tables, mais à qui toute l’école avait donné les surnoms d’ « Attendrissant Parfum », et d’ « Adorable Jade », parce qu’ils étaient tous deux jolis et d’allure sensuelle

ment séduisante. Tous leurs condisciples éprouvaient, pour eux, une secrète admiration et nourrissaient, à leur égard, des sentiments qui n’étaient pas de nature à leur profiter. Mais, craignant la puissance de Dragon lové, nul n’osait se risquer à les aguicher. Lorsque Qin Cloche d’Or et le frérot Jade étaient entrés à l’école, ils les avaient tout de suite remarqués, et n’avaient pu s’empêcher de se sen tir attirés vers eux par le désir d’un étroit attachement. Mais les sachant, eux aussi, amis de Dragon lové, ils se gardaient d’agir à la légère. De leur côté, les deux gar çonnets nourrissaient un goût très vif pour leurs nou veaux camarades. Si bien que les mêmes sentiments cou vaient à la fois dans ces quatre cœurs, mais ne s’étaient pas encore exprimés. En entrant quotidiennement en classe, chacun gagnait séparément sa place. Mais les regards de deux paires d’yeux s’attachaient à ceux des deux autres, et c’étaient tantôt quelques propos chargés d’une signification voilée, tantôt des allusions au saule sous le couvert du mûrier. Le cœur, ainsi, se révélait au cœur. Ils se flattaient, ne laissant rien apparaître dans leurs attitudes, de dérober, aux yeux des témoins, leurs sentiments intimes, sans se douter que leurs petits ma nèges étaient découverts par de malicieux garnements qui, derrière leur dos, échangeaient des froncements de sourcils et des œillades, des toussotements et des excla mations. Tout cela durait depuis assez longtemps, quand, un beau jour, le pédagogue fut, par malchance, appelé chez lui par quelque affaire. Ne laissant à chacun de ses élèves, pour tout devoir, qu’une sentence de sept carac tères à laquelle devait être jointe symétriquement une sentence parallèle, et remettant au lendemain l’explica tion de nouveaux textes, il confia provisoirement la sur veillance de la classe à l’aîné de ses petits-fils, Jia le Prodigieux. Or il se trouvait que, depuis quelques jours, Dragon lové ne venait plus guère répondre à l’appel du matin. Profitant de l’occasion, Qin Cloche d’Or adressa un clin d’œil au garçonnet surnommé Attendrissant Parfum, et prétextant, chacun de son côté, d’un petit besoin naturel à soulager, ils quittèrent successivement la salle de classe, et se rejoignirent dans l’arrière-cour pour échanger des propos intimesa. Qin Cloche d’Or commença par demander :

« Ton père te permet-il de te lier avec des amis? » Mais il n’avait pas terminé sa phrase, que se fit en tendre derrière lui un bruit de toux simulée. Pris de peur, les deux camarades se retournèrent précipitamment et se retrouvèrent en face d’un de leurs condisciples nommé Jin le Glorieux. Le garçonnet au surnom d’Attendrissant Parfum était de tempérament assez emporté, et la honte stimulait sa colère. « Qu’as-tu donc à tousser ainsi? s’écria-t-il. Serait-ce à dire qu’il ne nous est pas permis de causer? — Il vous est, certes, permis de causer, répondit en riant Jin le Glorieux. Mais serait-ce à dire qu’il ne m’est pas, à moi, permis de tousser? Je vais seulement vous poser une question : si vous avez des choses à vous dire, que ne le faites-vous ouvertement? Vous est-il loisible de vous livrer, diaboliquement et en catimini, à qui sait quel trafic? Mais vous voilà pincés ! Vous est-il encore possible de nier? Laissez-moi, par prélèvement, tirer, le premier, parti de l’occasion, et que rien n’en soit dit à personne ! Sinon, c’est toute l’école qui va se mettre en charivari ! — Mais qu’as-tu pincé? demandèrent les deux cama rades exaspérés, le visage envahi de bouffées de rougeur. — Je vous ai pincés sur le coup ! répondit Jin le Glorieux. C’est un fait! » Et, ce disant, il battit des mains et cria : « Bonnes galettes toutes cuites1 ! Venez tous vous en payer une, pour la bouffer ! » A bout de rage et d’exaspération, les deux outragés regagnèrent précipitamment la salle de classe, et allèrent se plaindre à Jia le Prodigieux de Jin le Glorieux, qui, disaient-ils, les brimait sans raison. Or ce surveillant était un individu sans conduite, et d’une extrême cupidité. Il avait plus d’une fois, à l’école, mis son autorité au service de ses intérêts personnels et se faisait, de force, inviter par les élèves. Il s’était, en der nier lieu, fait le compère de Dragon lové et pour tirer de lui un peu d’argent, d’arak ou de viande, le laissait libre d’exercer les ravages de son despotisme. Bien loin de chercher à y mettre un frein, il allait, pour s’en faire bien voir, jusqu’à seconder le tyran dans ses cruautés. Mais, par malchance pour lui, Dragon lové était de cœur aussi flottant que la lentille d’eau. Il aimait un jour à l’est,

le lendemain à l’ouest, et, comme il venait de former une nouvelle liaison, il laissait présentement de côté les deux garçonnets aux surnoms de « Parfum » et de « Jade ». C’était d’ailleurs lorsqu’il avait pu se les offrir, qu’il avait lâché Jin le Glorieux lui-même, dont il avait d’abord fait son bardache. Maintenant qu’ils étaient tous deux lâchés à leur tour, Jia le Prodigieux n’avait plus personne pour lui prêter la main et le pousser dans les bonnes grâces de Dragon lové. Il n’en voulait pourtant pas à celui-ci de se dégoûter de ses anciens mignons, quand il s’en était pro curé de nouveaux, mais aux deux garçonnets de ne plus lui être d’aucun secours auprès de Dragon lové. De sorte que Jia le Prodigieux, Jin le Glorieux et toute leur clique, d’abord aigris de jalousie contre les deux garçon nets, les avaient pris en grippe. Aussi fut-ce avec un cer tain malaise que Jia le Prodigieux écouta la plainte des deux outragés. N’osant pas rabrouer directement Qin Cloche d’Or, il affecta de ne s’en prendre, pour l’exemple, qu’au petit Parfum, lui reprocha de faire trop d’histoires, et le réprimanda vertement. Le malheureux, tout dépité de s’être attiré une rebuffade, et Qin Cloche d’Or lui- même, en grommelant, n’eurent plus, respectivement, qu’à regagner chacun sa place. Tout fier de son avantage, hochant la tête et claquant de la langue, Jin le Glorieux marmottait encore entre ses dents force propos injurieux. Adorable Jade vint à l’en tendre, et, chacun marmonnant à mi-voix, de sa place, s’en gagea tout de suite entre eux deux une vive prise de bec : « Je viens à l’instant de les surprendre, affirmait Jin le Glorieux, sans vouloir en démordre. Je les ai vus se baiser sur la bouche et se tripoter mutuellement le cul. Je les ai entendus convenir de s’enfiler l’un l’autre à tour de rôle, et de tirer à la courte paille pour décider du premier enfilage». » Ne songeant, à ce moment, qu’au succès qu’il venait de remporter, il jacassait inconsidérément, sans prendre garde aux autres condisciples qui l’écoutaient, ni se douter qu’il avait, dès l’abord, provoqué la colère de l’un d’eux. Si vous demandez lequel, sachez qu’il s’agissait de Jia Fleur de Rosier, arrière-petit-fils en ligne directe de l’ancien duc de la Paix. Il avait très tôt perdu son père et sa mère, et avait été élevé chez Jia Joyau de Jade depuis

sa première enfance. Se trouvant présentement en sa seizième année, il était encore plus gracieux d’allure, plus sensuellement séduisant que son cousin Jia l’Hibiscus, à qui il était uni par la plus intime amitié. Ils se tenaient constamment ensemble. Or le Palais de la Paix était peuplé d’une telle multitude, qu’il s’y rencontrait des gens de toutes sortes. Les esclaves et autres serviteurs mécontents de leur condition s’entendaient principale ment à inventer des calomnies ou à médire de leurs maîtres. Ainsi avaient été propagés, par on ne sait quels vils personnages, des racontars particulièrement outra geants pour les deux cousins. Jia Joyau de Jade avait sans doute eu vent de quelques-uns de ces propos défa vorables, et, désirant se mettre lui-même à l’abri de cer tains soupçons, il avait prié Jia Fleur de Rosier de quitter le palais ducal, d’établir son propre foyer et de mener sa vie quotidienne dans une maison dont il lui avait fait don. Outre sa beauté physique, cet adolescent était doué d’une grande perspicacité. Il venait régulièrement, à l’école, répondre à l’appel matinal et figurer en classe, mais uniquement afin de dérouter toute surveillance, car il n’en continuait pas moins de suivre les combats de coqs et les courses de chiens, ni de fréquenter les beautés galantes du quartier dit des fleurs et des saules. Il béné ficiait, du côté des aînés, de l’aveugle affection de Jia Joyau de Jade et, du côté des cadets, du soutien de son cousin Hibiscus. Aussi n’était-il personne, dans la famille, pour oser se heurter à lui ou le contrecarrer. Étant au mieux avec Hibiscus, pouvait-il tolérer l’ou trage qu’il voyait infliger à Qin Cloche d’Or? Il pensa d’abord faire face en personne, et proclamer son indi gnation, puis se prit à réfléchir : « Jin le Glorieux, Jia le Prodigieux et leur coterie, se dit-il, sont tous amis de l’oncle Xue Dragon lové, avec qui je suis moi-même amicalement lié. Si je mets per sonnellement le nez dans cette histoire et s’ils vont s’en plaindre à l’oncle Xue, notre bonne entente n’en souf- frira-t-elle pas? D’autre part, si je m’en désintéresse et qu’un tel bruit vienne à se répandre, cela n’aura, pour nous tous, rien de bien plaisant. Pourquoi ne pas user plutôt d’un stratagème qui suffira à mater le calomnia teur? Cela ferait taire les ragots et je ne risquerais pas de blesser l’oncle Xue. »

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Cette réflexion faite, il feignit, à son tour, d’aller satis faire un petit besoin naturel, gagna l’arrière-cour, s’y fit rejoindre en catimini par le petit valet nommé Vapeur de Thé, appartenant au frérot Jade, et par lui notamment chargé du soin des livres, et lui conta l’histoire en tels termes et de telle façon, que quelques phrases suffirent à l’exciter. Ce petit valet était précisément celui que le frérot Jade préférait employer. Il était jeune, sans grande expérience, et voilà qu’il entendait Jia Fleur de Rosier conclure : « C’est un outrage de cette gravité que Jin le Glorieux fait à Qin Cloche d’Or, et non sans impliquer, dans ses calomnies, ton petit monsieur frérot Jade lui-même. Si une bonne leçon ne lui est pas donnée, à quels déborde ments encore plus extravagants ne se livrera-t-il pas la prochaine fois? » Exaspéré par cette révélation et fort de l’appui de celui qui la lui faisait, le petit valet qui, même sans le moindre motif, tendait volontiers à brimer et dominer les gens, se précipita tout droit dans la cour du pavillon scolaire, en quête du calomniateur, et sans même user d’aucune appellation de politesse, cria brusquement, à travers les croisées de la salle de classe : « Dénommé Jin, quelle espèce de type es-tu donc? » Sur quoi, Jia Fleur de Rosier frappa légèrement des pieds le sol, pour secouer la poussière de ses bottines, affecta de rectifier l’ordonnance de son costume, évalua, par la longueur des ombres, la hauteur du soleil, déclara : « C’est l’heure ! » et expliqua à Jia le Prodigieux qu’une affaire l’obligeait à se retirer un peu plus tôt. N’osant pas le retenir, le surveillant le laissa s’en aller. Quant à Vapeur de Thé, il s’engouffra dans la salle de classe, empoigna violemment, d’une main, le calomniateur, par un bras, et lui demanda : « Que nous nous ramonions ou non le troufignon, est-ce que ça regarde ta quéquette? Après tout, on n’a pas encore enfilé ton papa ! Si tu te flattes d’être un vrai petit mâle, viens-t’en un peu dehors, te frotter à ton grand-père Thé ! » Pris de frayeur, tous les autres écoliers braquèrent aussitôt sur ce spectacle des regards effarés. « Vapeur de Thé, s’écria le surveillant, pas d’im pudence !

— Voilà donc la révolte ! clama Jin le Glorieux, jaune de colère. Un misérable petit esclave, se permettre de pareilles choses ! C’est avec ton maître que je vais m’expliquer! » Et, libérant sa main, il s’apprêtait à aller s’agriffer, pour le rosser, au frérot Jade. Avant d’avoir quitté sa place, Qin Cloche d’Or enten dit derrière son crâne le sifflement d’une pierre à délayer l encre, lancée par il ne savait qui, mais dont le vol vint ’ s’abattre sur la table de Jia l’iris et de Jia le Champignon. Ce dernier avait également rang d’arrière-petit-fils, en ligne proche, au Palais de la Gloire. Il vivait seul avec sa mère, jeune veuve comme celle de Jia l’iris. S’étant liés l un pour l’autre à l’école d’une grande amitié, ces deux ’ garçonnets prenaient toujours place côte à côte sur le même banc. En dépit de son jeune âge, Jia le Cham pignon faisait preuve d’une très rare fermeté de caractère. Extrêmement turbulent, il ne redoutait personne. Gar dant l’œil froid, il avait vu, de sa place, un copain de Jin le Glorieux seconder sournoisement son ami, en lançant contre Vapeur de Thé sa pierre à délayer l’encre, mais manquer son but, puisque le projectile était tombé devant Jia le Champignon lui-même, brisant en mille morceaux son encrier de porcelaine, et maculant d’écla boussures tous ses fascicules. Comment supporter cela? « Belle bande de criminels ! s’exclama-t-il. Ne les voilà-t-il pas qui en viennent aux coups? » Tout en proférant cette invective, il agrippa et voulut lancer sa pierre à encre, mais Jia l’iris, qui avait des choses un plus juste sentiment, s’empressa de la mainte nir, d’une main, sur la table, et de l’exhorter : « Bon Petit Frère, lui dit-il, cette histoire ne nous concerne pas. » Mais comment Jia le Champignon pouvait-il se conte nir? Voyant la pierre immobilisée par son ami, il souleva des deux mains son panier de livres et d’accessoires scolaires, et le lança contre l’agresseur. Étant de petite taille et de peu de force, il ne put atteindre son but, et ce fut sur la table du frérot Jade et de Qin Cloche d’Or que tomba le panier. On l’entendit s’y abattre à grand fracas, éparpillant fascicules, feuilles de papier, pinceaux, bâtons d’encre, et le reste de son contenu, non sans briser, en outre, en mille miettes, la tasse du frérot Jade dont ruis-

sela tout le théa. Aussitôt, et d’un bond, Jia le Cham pignon se dégagea de sa place, pour aller empoigner le sournois qui avait lancé la pierre et lui taper dessus. Mais à ce moment, Jin le Glorieux avait attrapé une longue latte de bambou qui se trouvait à sa portée. La salle était exiguë, les écoliers nombreux : comment se garder d’un adversaire maniant une latte de telle longueur? Vapeur de Thé en avait déjà reçu un coup. Il se mit à hurler des appels à grands cris : « Qu’attendez-vous, là-bas, pour venir jouer des poings? » Le frérot Jade avait à son service plusieurs autres petits valets. L’un se nommait Balayeur de Pétales; un second, Sarcleur de Simples ; un troisième, Pluie d’Encre. Auquel de ces trois-là répugnaient les turbulences? « Fils de petite garce d’alcôve ! crièrent-ils frénétique ment. Voilà que tu te sers d’une arme ! » Pluie d’Encre s’empara de la barre servant à maintenir la porte fermée. Les deux autres étaient munis chacun d’une cravache. Ils se précipitèrent à l’attaque comme un essaim de frelons. Jia le Prodigieux, affolé, tentait de retenir celui-ci, de calmer celui-là, mais comment l’auraient écouté ces galo pins lancés pour le grand chambard? Parmi les autres écoliers, certains, venant à la rescousse, se livraient, pour corser le plaisir, à des assauts de boxe. D’autres, plus timorés, se cachaient à l’écart. D’autres enfin, debout sur les tables, battaient des mains, riaient aux éclats, et pous saient de grandes clameurs d’encouragement aux combat tants. De sorte qu’en un instant, toute la classe fut en pleine ébullition. Li l’Honoré et les autres laquais qui se tenaient au- dehors entendirent le boucan qui se faisait dans la salle de classe, s’y précipitèrent tous à la fois, et, à force de cris, parvinrent à mettre fin à la bagarre. Lorsqu’ils en deman dèrent la raison, s’élevèrent de nombreuses voix, mais discordantes, chacun donnant de l’affaire une version différente. Li l’Honoré commença par engueuler copieu sement Vapeur de Thé et les trois autres petits valets, puis les expulsa de la salle. Qin Cloche d’Or avait été atteint à la tête par la latte de Jin le Glorieux, qui lui avait légèrement écorché l’épiderme. Le frérot Jade en étanchait le suintement avec le bord de sa veste. Dès

qu’il vit le combat arrêté par les cris d’injonction des laquais, il ordonna à Li l’Honoré : « Resserre mes livres, et amène-moi mon cheval, que j’aille exposer l’affaire au révérend pédagogue! Molestés par un de nos condisciples, nous nous sommes gardés de toute infraction à la discipline, nous contentant, sans plus, d’en appeler à notre surveillant. Mais c’est à nous qu’il a donné tort, nous laissant insulter par nos persé cuteurs, et les incitant même à nous battre. Me voyant ainsi maltraité, Vapeur de Thé pouvait-il ne pas prendre mon parti? Ils se sont tous alors ameutés pour lui tomber dessus. Qin Cloche d’Or lui-même a été blessé à la tête. Et nous continuerions à venir ici lire nos textes? » Li l’Honoré tenta de le calmer : « Ne vous excitez pas ainsi, Frérot ! lui dit-il. Puisque le révérend pédagogue est appelé chez lui par ses affaires, si nous allions maintenant, pour une telle bagatelle, im portuner de nos criailleries sa vénérable personne, nous paraîtrions manquer au sens des convenances. A mon avis, c’est où se produit une histoire qu’elle doit être réglée. À quoi bon déranger votre bon vieux maître? Tout cela est arrivé par votre faute, Vénérable Mon sieur Surveillant, ajouta-t-il à l’adresse de Jia le Prodi gieux. En l’absence du révérend pédagogue, c’est vous, Vénérable, qui êtes à la tête de cette école. C’est de votre exemple, que s’inspire la conduite de tous ces écoliers. S’il se commet quelque faute, battez ceux qui doivent être battus, punissez ceux qui doivent être punis ! Com ment pouvez-vous laisser les choses se gâter à ce point, sans vous en occuper? — Je n’ai cessé de crier à ces garnements d’arrêter, répondit Jia le Prodigieux, mais ils ne m’ont pas écouté. — Votre vénérable personne dût-elle m’en vouloir, reprit Li l’Honoré, il me faut constater, que vous man quez ordinairement de correction®. C’est pourquoi ces garçons ne vous écoutent pas. Si ce chambard était porté à la connaissance du révérend pédagogue, vous-même, Vénérable, ne seriez pas épargné. Que ne vous hâtez- vous de prendre une décision, et de donner à cette histoire un dénouement ! — Un dénouement à quoi? protesta le frérot Jade. Je veux absolument aller faire mon rapport de cette histoire.

— Tant que Jin le Glorieux reste ici, je ne ferai plus mes études dans cette écolea ! s’écria Qin Cloche d’Or en pleurant. — Mais pourquoi cela? demanda le frérot Jade. Serait- ce à dire que d’autres aient le droit de venir à notre école, et que nous ne l’ayons pas? Je vais exposer clairement et nettement le cas à toute la famille, et faire chasser Jin le Glorieux. » Puis il s’adressa à Li l’Honoré : « Ce nommé Jin, demanda-t-il, par quelle alliance nous est-il apparenté? » Li l’Honoré réfléchit un instant, avant de répondre : « Inutile de me le demander! Si je vous le disais, cela risquerait de porter plus grave atteinte à l’harmonie qui doit régner. » Mais Vapeur de Thé cria du dehors, à travers une croisée : « C’est un neveu de la Dame de Croissant de Jade, du palais de l’est. Y a-t-il là de quoi faire le dur, cambrer les reins, et tâcher de nous faire peur? La Dame de Croissant de Jade est sa tante paternelle. Ta tante paternelle, elle n’est bonne qu’à tourner autour de la meule, pour quêter du grain, et à s’agenouiller devant notre Deuxième Jeune Dame, afin d’en tirer quelques nippes à mettre en gages ! Des Dames de maîtres de cet acabit, à mes yeux, ça ne vaut même pas un regard ! » D’un cri, Li l’Honoré lui imposa silence. « Fallait-il donc, déplora-t-il, que ce fils de chien en sût si long? Et le voilà qui se remet, à pleine bouche, à asticoter l’adversaire ! — Et moi qui me demandais quelle pouvait être, avec nous, la parenté de ce Jin! reprit le frérot Jade, avec un petit rire froid. Puisqu’il est, en fait, neveu de cette belle-sœur, c’est à elle que je vais aller immédiate ment demander des explications. » Et, s’apprêtant aussitôt à partir, il appela Vapeur de Thé, pour faire empaqueter ses livres. Le petit valet entra, fit le paquet, et, tout fier d’un tel avantage, suggéra : « Vous n’avez pas besoin, Petit Monsieur, d’aller vous-même trouver cette belle-sœur. Attendez que je coure la chercher! Je lui dirai que votre très vénérable Aïeule a quelques questions à lui poser, et l’amènerai, en voiture, à la maison. Vous pourrez ainsi lui demander des

explications devant votre grand-mère. N’est-ce pas plus simple? — Ah! lui cria aussitôt Li l’Honoré, c’est donc la mort que tu cherches? Prends garde qu’en rentrant, je ne commence, à tort ou à raison, par t’administrer une raclée, et que je n’aille ensuite exposer le cas à notre Monsieur et à notre Seconde Dame, et leur raconter que c’est toi seul qui as excité ton petit monsieur! Je viens, avec beaucoup de peine et à force d'exhortations, de parvenir à l’apaiser à moitié, et voilà que tu inventes de nouveaux trucs ! Tu mets l’école en chambard et au lieu de chercher, comme il conviendrait, un moyen d’étouffer le foyer de discorde, tu cours, au contraire, en ranimer le feu ! » À quoi Vapeur de Thé n’osa rien répliquer. Le surveillant craignait fort, si l’histoire s’embrouillait, de ne pas s’en tirer les mains nettes. Il dut s’abaisser à supplier, tour à tour, Qin Cloche d’Or et le frérot Jade. Ils ne voulurent d’abord l’écouter ni l’un ni l’autre. Puis le frérot Jade finit par déclarer : « Eh bien, soit ! Je n’irai pas faire de rapport. Que Jin le Glorieux présente des excuses, et que c’en soit fini ! » Jin le Glorieux commença par s’y refuser, mais se vit ensuite incapable de résister davantage au surveillant qui le pressait de se soumettre. De leur côté, Li l’Honoré et les autres laquais ne manquèrent pas de l’exhorter : « Le fait est que c’est vous qui avez donné le branle ! Si vous ne vous exécutez pas, comment conclure ce litige? » Si bien qu’à bout de force, Jin le Glorieux ne put qu’adresser à Qin Cloche d’Or la salutation des deux poings serrés l’un dans l’autre à la hauteur des lèvres. Mais le frérot Jade n’accepta pas ce simple salut, et comme il tenait absolument à voir Jin le Glorieux se prosterner et frapper trois fois du front le sol, le sur veillant, qui ne souhaitait que voir, pour l’instant, s’éteindre le conflit, prit le coupable à part pour lui chuchoter cet avis : « Il y a un proverbe qui dit :

Qui saura supporter le dépit d’un moment, S’épargne pour toujours souci, peine et tourment. »

Qui voudra savoir si Jin le Glorieux finit ou non par céder n’a qu’à s’en remettre aux explications du prochain récit.

La veuve Jin, convoitant des profits, Endure humblement une honte; Le docteur Zhang, dissertant sur un cas, En fait l’analyse clinique.

Voyant donc s’unir contre lui les forces de tant d’ad versaires, et cédant à la pression du surveillant, Jin le Glorieux finit par se prosterner et battre du front le sol devant Qin Cloche d’Or. Le frérot Jade cessa de tem pêter, tous les écoliers se dispersèrent et, pour sa part, Jin le Glorieux rentra chez lui. Mais plus il réfléchissait à son humiliation, plus augmentait sa colère. « Qin Cloche d’Or, se disait-il, n’est que le petit beau- frère de Jia l’Hibiscus. Il n’est nullement issu de la maison des Jia, et n’est donc adjoint à l’école et admis à participer aux lectures de textes qu’au même titre que moi. Mais il est fort de l’amitié du frérot Jade, nul autre n’existe à ses yeux. Dans ces conditions, il devrait, du moins, ne s’occuper qu’à des choses sérieuses, et per sonne n’aurait rien à dire®. Or il ne cesse au contraire, ordinairement, de se livrer en catimini, avec son ami, à des diableries des plus louches, nous prenant tous pour des aveugles qui ne s’aperçoivent de rien! Et le voilà aujourd’hui qui cherche à racoler ce gosse! Mais il s’est tout justement trouvé que ses manigances me sautaient aux yeux. Si, de tel cas, devaient résulter des histoires, qu’aurais-je à redouter? » L’entendant grommeler de la sorte, sa mère, née Hu, lui dit : « De quelle affaire, qui ne nous concerne pas, vas-tu encore te mêler? C’est à grand-peine, grâce à la Deuxième Jeune Dame du palais de l’ouest, que, sur ma prière, ta tante paternelle est parvenue à enjôler à force d’habileté